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Le crime du siècle

Le crime du siècle

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Le crime du siècle

évaluations:
5/5 (2 évaluations)
Longueur:
539 pages
15 heures
Éditeur:
Sortie:
22 janv. 2013
ISBN:
9781301027965
Format:
Livre

Description

18 juin 1982 : un banquier italien est retrouvé mort à Londres au moment où son empire financier s'écroule. On découvre que la serviette qu'il traînait avec lui a disparu. Elle contenait des documents prouvant la complicité de la Banque du Vatican dans des opérations de blanchiment d'argent de la mafia.

5 juillet 1983 : un officier de la CIA reçoit une commande, enquêter sur le rapt d'une adolescente, une citoyenne du Vatican.

Deux événements à première vue sans rapport entre eux, mais qui se révéleront intimement liés et qui entraîneront dans leur sillage des services secrets, des prélats, la mafia et une jeune journaliste, très curieuse.

Voici une histoire basée sur des faits véridiques qui nous conduits vers les tréfonds de la politique internationale, où complots, mensonges et crimes d'État se succèdent.

Éditeur:
Sortie:
22 janv. 2013
ISBN:
9781301027965
Format:
Livre

À propos de l'auteur

Diplômé des sciences politiques, Eric Pilon a plus d'une corde à son arc.Auteur depuis quelques années, Eric a écrit trois livres : Qui a tué, premier tome de la série Les complots imaginaires, Le crime du siècle, un succès depuis sa parution sur la boutique Kindle, et Le zoo, son deuxième et dernier roman. Amateur d'espionnage, de mystères et fin connaisseur du crime organisé, Eric puise ses influences entre autres dans le cinéma français et américain. Il est aujourd'hui reconnu comme l'un des auteurs indépendants francophones les plus populaires d'Amazon.Amoureux de la langue française, il partage sa passion en offrant des articles sur des conseils en matière d'écriture sur son site d'auteur, disponible à l'adresse suivante : www.ericpilon.com.Eric se consacre à l'écriture d'un troisième roman, La passerelle du Jihad, qu'il compte publier cet automne.


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Aperçu du livre

Le crime du siècle - Eric Pilon

Avant-propos

Ce livre est une œuvre de fiction fondée sur des faits réels. Il a nécessité de nombreuses heures de recherche réalisée à grand renfort de lecture, dont quelques livres et articles de journaux en ont formé l’essentiel. Néanmoins, l’auteur ne prétend aucunement que cet ouvrage est le résultat d’une enquête approfondie.

Les noms des principaux personnages historiques (exception faite de ceux du monde criminel, des hommes politiques et de certains membres du clergé) ont été modifiés afin de préserver leur anonymat ainsi que celui de leurs familles. L'existence des institutions, des organisations et des lieux décrits dans ce livre est avérée.

Chapitre 1

« You can't run the Church on Hail Marys »

1999, Sun City (Arizona)

Le vieux vicaire célébrait la messe comme il le faisait chaque dimanche depuis que le curé d'office était malade. Debout devant l’autel, il prit le mouchoir qu’il gardait toujours près de lui et s’essuya la figure. C'était une autre journée torride; trop, pour cette matinée du 31 octobre. La chaleur frappe durement à Sun City, cette petite cité-dortoir de l’État désertique de l’Arizona, où l’été refuse de s’évanouir dans le brouillard de l’automne. D’un geste lent, il reposa le mouchoir sur l’autel, prit le calice des deux mains et leva les bras, tremblotants, jusqu’à la hauteur de son front dégarni. La coupe bien haute, il prononça lentement ces paroles, d’une voix d’outre-tombe : « Prenez, et buvez-en tous, car ceci est la coupe de mon sang, le sang de l'alliance nouvelle et éternelle qui sera versé pour vous et pour la multitude en rémission des péchés. Vous ferez cela, en mémoire de moi ». Il prit une gorgée de vin, remit le calice sur l’autel, et ferma les yeux.

Chaque fois qu’il accomplit le rituel eucharistique, le vieillard repense à sa vie antérieure, une époque que bien des croyants espéraient révolue, celle qui le contraignait à penser au sang qui jaillissait des veines de ces hommes qu'il avait jadis connus, eux dont le destin avait été broyé par leur insatiable ambition. Suivant leurs instincts primaires, ils avaient voulu régler le sort de l’humanité en manipulant, maladroitement, les fils de l’Histoire.

Neuf années se sont écoulées depuis qu'il a quitté le sanctuaire des gardiens de la très sainte Église catholique romaine, la cité sainte. Neuf années durant lesquelles il a vainement tenté d’effacer les souvenirs douloureux de ses péchés inexpiables, lesquels ont souillé sa mémoire, qui, malgré son grand âge, n’a pas encore rendu les armes. Il célébrait aujourd’hui sa dernière messe dans la paroisse St Clement of Rome, de Sun City, en cette avant-veille du jour de la Commémoration des morts.

À 78 ans, il se considérait enfin mûr pour la retraite, qu’il estimait bien méritée. Un pair, qui ne connaissait pourtant qu’un minuscule fragment de sa vie, lui avait suggéré d’écrire ses mémoires, une idée qui ne le séduisit guère, car tous ces secrets, maintenant ensevelis dans les décombres du temps, lui torturaient trop l’esprit. Cet esprit libre, bien que tourmenté, qui lui rappelait nuit et jour que son nom avait été sali et que l’on avait profité de sa pieuse naïveté.

En dépit de ses regrets et de ses angoisses, il était parvenu à être heureux, car il avait bien vécu; si bien vécu qu’il ne craignait plus de mourir, puisque la vie lui avait offert ce qu’il y avait de mieux. Il avait fréquenté le péché comme la foi, le péché parce qu’il s’avère délicieux, la foi parce qu’elle permet d'accéder au Royaume. Dieu lui pardonnera ses offenses, comme il avait, lui, pardonné à ceux qui l’avaient offensé. Ses ultimes secrets seront enfouis avec lui dans sa tombe, ce qui lui permettra de s’évanouir dans la paix et la sérénité. Et même s’il lui était impossible d’oublier, il lui apparaissait cependant concevable d'affronter les derniers souffles de sa vie sans qu’il soit pour autant confronté à ses pires cauchemars.

Il rouvrit les yeux et revint à l’assemblée, prononçant ces paroles d’une voix faible : « Le Seigneur soit avec vous... »

Chapitre 2

Soirée du lundi 7 avril 1969, Vatican

Giovanni se tenait droit devant la grande fenêtre de son bureau. Les mains jointes dans le dos, il contemplait dans la quasi-obscurité la magnifique place Saint-Pierre. Avec son flegme habituel, il attendait son invité sans se laisser déranger l’esprit par quelque pensée. Depuis qu’il avait accédé au trône papal, Giovanni Montini, ou Paul VI, aimait se retirer dans ce coin du bureau pour observer l’éternelle place San Pietro in Vaticano. Homme frêle et solitaire, il devait rencontrer chaque jour de nombreux dignitaires, ce qui l’épuisait énormément. Ses lourdes responsabilités à titre de guide suprême de l’Église catholique et de chef d’État n’arrangeaient en rien sa santé fragile. Et ce soir ne souffrait d’aucune exception : le teint pâle, c’est avec langueur que Giovanni recevait son invité.

On frappa trois petits coups à la porte. D’une voix caverneuse, Giovanni dit à la personne d’entrer; c'était Monseigneur Giuseppe Caprio.

— Votre Sainteté est-elle prête pour l’audience? demanda-t-il.

— Si, lui répondit le pape, qui s’était retourné pour regarder son interlocuteur, les mains toujours jointes.

Monseigneur Caprio fit signe d’entrer à l’homme qui se tenait près de lui au pas de la porte, qu’il referma aussitôt. Le pape s’approcha de son invité en affichant un sourire discret, mais sincère.

— Monsieur Della Rocca, comme il est bon de vous revoir.

Michele Della Rocca marcha vers le pape sans dire mot et se courba pour embrasser l’anneau papal. Sa bonne humeur avait atteint son paroxysme. Beaucoup d’eau avait coulé sous les ponts depuis cette première rencontre de 1959 lorsque le futur Paul VI, alors archevêque de Milan, avait sollicité son aide pour le financement d’un foyer de personnes âgées. Giovanni avait été ébahi par le tour de force qu'avait réussi l’homme d’affaires en réunissant en quelques heures l'équivalent en lires de la somme de 2,4 millions de dollars. Éprouvant une vive joie, l’archevêque avait invité son bienfaiteur à l’inauguration de la Casa della Madonnina, sans savoir que l’argent qui avait financé sa construction provenait des coffres de la mafia sicilienne, toujours très sensible aux intérêts de l’Église. Après ce glorieux épisode, Montini usa de son influence afin que le Saint-Siège ouvre ses portes à cet homme d’affaires sorti de nulle part, mais qui finira par poser le pied dans une institution plus riche que la plupart des grandes sociétés italiennes : l’Istituto per le Opere di Religione, mieux connue sous le nom de Banque du Vatican.

Della Rocca, à 49 ans, était déjà l’un des plus importants financiers de la péninsule italienne. Éduqué chez les Jésuites, il ne se destinait pourtant pas à une carrière dans le monde des affaires, ayant obtenu un diplôme en droit de l’Université de Messina. Une carrière dont l’avenir s’est dessiné en octobre 1957, à Palerme, lors d’une réunion au Grand Hôtel des Palmes, où une trentaine de mafieux de haut rang provenant des deux côtés de l'Atlantique, parmi lesquels les célèbres Lucky Luciano et Tommaso Buscetta, se sont rencontrés dans le but de mettre fin aux guerres intestines qui faisaient rage au sein de la Cosa Nostra. À Della Rocca, il fut conféré la responsabilité de blanchir l’argent issu du lucratif trafic d’héroïne. Trois ans après cette rencontre décisive, Don Michele, par l’entremise de son « holding » Fasco AG et avec l’aide financière du Vatican, acheta la banque Banca Privata Finanziaria, un joyau milanais. En 1964, il se porta acquéreur de la Banque de Financement de Genève (Finabank), dans laquelle le Vatican participait déjà à hauteur de 29 %. Quatre autres années passèrent avant que la Banca Unione ne soit aspirée à son tour par le tourbillon Della Rocca, avec le Vatican toujours en arrière-scène. C’est cet homme puissant et prospère qui avait l’insigne honneur d’être reçu en audience par le pape Paul VI en cette soirée d’avril 1969.

L’Istituto per le Opere di Religione (l’Institut pour les Œuvres de Religion), ou la Banque du Vatican, est une institution riche qui jouit d’un prestige dépassant largement les limites du Vatican. Sa richesse provient de ses participations dans le capital de grandes compagnies italiennes et étrangères ainsi que dans celui d’institutions financières, mais malgré ses solides actifs, la Banque avait accumulé d’énormes dettes, alors que de son côté la cité sainte tentait toujours d’éponger un déficit s’élevant à plus de trente millions de dollars.

Le Saint-Père fit signe à Della Rocca de s’asseoir en lui montrant le fauteuil disposé en face de sa table de travail. Chacun des deux hommes avait peine à distinguer l’autre, le bureau se trouvant dans la pénombre, que Giovanni préférait à la clarté. L’homme d’affaires, qui portait un habit marine, une chemise bleu ciel et une cravate noire, s’assit sur le fauteuil avec une assurance toute naturelle, bien conscient qu' il allait sous peu jouer le rôle de grand argentier d’une institution quasi divine. Il laissa au pape le soin d'amorcer la conversation.

— Vos affaires se portent bien? lui demanda celui-ci de façon machinale en s’asseyant.

— Mes associations avec votre illustre institution m’ont été plus que bénéfiques, Votre Sainteté. L’Italie sera bientôt à nos pieds, si j’ose m’exprimer ainsi.

Le pape, qui venait d'appuyer les coudes sur la table de travail, esquissa à peine un sourire. Il se souvint que l’homme qui se trouvait devant lui était un brin persifleur. Ses yeux bruns légèrement sévères le regardaient avec impassibilité.

— Monsieur Della Rocca, je vous ai fait venir ici parce que je dois une fois de plus faire appel à votre expertise. Vous n’êtes pas sans savoir que le Vatican, bien qu’il possède une immense fortune, connaît quelques problèmes financiers qu'il voudrait résoudre. Je fais référence évidemment aux dettes que le Saint-Siège n'arrive plus à résorber. Et cela, bien sûr, a des répercussions néfastes sur sa croissance et ses investissements. De plus, le gouvernement italien, sous la pression de groupes de gauche farouchement opposés à l’Église, a récemment signifié au Vatican ses intentions de lui faire payer les taxes sur les dividendes, taxes dont, comme vous le savez, il était exempté jusqu’à ce jour. Or, non satisfait de nous imposer un tel fardeau, le gouvernement exige que nous remboursions ces taxes rétroactivement au 1er janvier 1964. Conséquemment, c’est sept cent vingt millions de dollars que le Saint-Siège doit rembourser à l’État italien. Ce montant s’ajoute, bien entendu, à la dette et au déficit. Alors devant ce qui nous semble une impasse, nous implorons votre aide, Monsieur Della Rocca.

Della Rocca acquiesça d’un signe de tête. Il écoutait attentivement le pape même s’il était bien au fait des obstacles qu’avait rencontrés le Vatican sur son parcours financier. Le Saint-Père continua.

— J’avoue que la tâche que l’on vous demande de remplir dans des circonstances aussi difficiles ne sera pas des plus aisées. Aussi avons-nous prévu que le secrétaire général de l’Institut pour les Œuvres de Religion, Monseigneur O’Brien, ainsi que Monseigneur Villot, que je vais sous peu nommer à la tête de l’Administration du Patrimoine du Siège apostolique, soient à votre disposition afin de faciliter votre travail. Que pensez-vous de cette offre, Monsieur Della Rocca?

— Ce sera pour moi un honneur de vous servir, Votre Sainteté.

Le pape resta de marbre lorsque l'homme d'affaires lui offrit un sourire.

— Mais permettez-moi de mettre en doute la nécessité de travailler de concert avec Monseigneur Villot. Bien que je le sache dévoué et fort compétent, il serait souhaitable que seul Monseigneur O’Brien, avec qui j’ai développé une grande complicité, me prête son assistance, bien sûr avec votre assentiment.

— Je ne vois aucun problème à ce que vous collaboriez uniquement avec Monseigneur O’Brien; je le ferai savoir au cardinal Villot.

— Si je peux aussi me permettre de suggérer à Votre Sainteté que dans la mesure où le gouvernement italien traite votre Église avec mépris, un acte de représailles serait justifié. Mon opinion est que le Vatican devrait réinvestir ses capitaux à l’étranger par le canal des eurodollars, lesquels sont négociés à des taux légèrement inférieurs à ceux du marché. Le Saint-Siège pourrait largement profiter de la présence de ces capitaux en des lieux où les contraintes fiscales sont négligeables. De cette façon, vos précieux investissements seront affranchis de la réglementation italienne, qui, j’en conviens, est hautement contraignante.

Le pape écoutait son interlocuteur avec un intérêt d’autant plus marqué qu’il savait que ce dernier, en quelques secondes, venait d’amorcer une nouvelle ère de prospérité pour le Vatican. Sans hésiter, il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit un document qu’il remit aussitôt à Della Rocca.

— Vous vous êtes encore une fois exprimé avec grande éloquence, Monsieur Della Rocca. Puisque mes connaissances en matière de finances sont au mieux approximatives, vous et Monseigneur O'Brien aurez carte blanche. Je n’ai aucun doute que vous mènerez à bien cette ambitieuse entreprise. Je vous remets donc ce document qui constitue une entente entre vous et le Saint-Siège, entente que nous souhaiterions, dans la mesure du possible, maintenir dans le secret. J’organiserai à brève échéance une rencontre entre vous et Monseigneur O’Brien afin que vous lui fassiez part de vos judicieuses suggestions.

Della Rocca examina le document un bref instant sans y porter une attention particulière. Il savait ce que voulait dire le pape lorsqu’il exprimait le souhait de maintenir l’entente dans le secret. La majorité des cardinaux ne voulait pas de lui entre les murailles de la cité sainte. Aux yeux des prélats, le grand argentier n’était rien d’autre qu’un vil ploutocrate, un impie qui n’avait qu’une seule ambition : devenir riche, de plus en plus riche. Mais Don Michele n’avait que faire de ce mépris ecclésiastique. Et en cette soirée d’avril 1969, le respect qu’il éprouvait pour Giovanni se mua en admiration devant la confiance qu'il lui témoignait.

Il signa une copie du document et la lui remit aussitôt, avant d’insérer l’autre copie dans sa serviette, qu’il reposa à terre. Puis il se leva de son siège, comprenant que le pape, qui montrait des signes de fatigue, ne désirait aucunement prolonger l’audience. L'homme d'affaires se courba de nouveau pour embrasser l’anneau papal comme il l’avait fait quelques minutes plus tôt. Giovanni appela Monseigneur Caprio pour qu’il le raccompagne jusqu’à la sortie. Les deux hommes se saluèrent. Mine de rien, en l’espace d’une dizaine de minutes à peine, Don Michele devint l’un des hommes les plus puissants du Saint-Siège.

Chapitre 3

Vendredi 27 mai 1983, Rome, fin de soirée

L’évêque Paolo Sales Bauer fumait cigarette sur cigarette, en particulier lors de moments psychologiquement pénibles qui exigeaient un effort sérieux pour éviter qu'ils ne portent atteinte à la sauvegarde de la raison. Cette transgression morale tirait son origine du paternel, qui, dans le salon familial d’un quelconque appartement froid de Prague, en allumait une après l’autre. Au pire de la période communiste, dans sa triste mais célèbre Tchécoslovaquie natale, fumer — et boire — était l’un des rares plaisirs qui n’étaient pas sanctionnés par l’État. Et fumer, à l’instant même, lui permettait de calmer l’agitation intérieure qui s’était emparée de lui depuis les dernières minutes et qu’il sentait croître à vitesse constante. Une agitation inhabituelle, quand on connaît le personnage, mais dans les circonstances très justifiable, pour peu que l’on soit au courant de la cause qui l’avait provoquée.

54 ans, mince, épaules moyennement larges, mais légèrement voûtées, chevelure grise et opulente recouverte la plupart du temps d’un grand chapeau de feutre noir, Sales Bauer ressemblait beaucoup plus à un technocrate slave du temps des apparatchiks qu’à un personnage ecclésiastique. Rien dans lui ne laissait entrevoir une quelconque passion pour l’Église, manifestation la plus visible d’une attitude ambiguë à l’égard du sacerdoce. Et l’homme qui se tenait devant lui ne faisait guère preuve de plus d’enthousiasme envers le clergé et sa suite. L’évêque se demandait bien, d’ailleurs, pourquoi il avait invité un aussi sombre personnage dans son appartement exigu. Personnage que cette inconfortable intimité rendait encore moins agréable. Car Flavio Marconi n’avait jamais inspiré de la sympathie chez ses pairs. Petit et rondelet, traits bouffis et yeux perçants qui trahissaient la malhonnêteté, Marconi traînait une réputation pour le moins sulfureuse. Quadragénaire, célibataire endurci et reconnu pour son excentricité, il appartenait à une catégorie d'hommes peu portés sur les conventions, lui qui avait le don de réunir autour de lui autant d’ennemis que n’importe quel dictateur du continent africain. Il s’assit sur la chaise que venait de lui présenter Sales Bauer.

— J’aurais bien voulu vous faire venir dans un endroit plus approprié, lâcha l’évêque après avoir écrasé sa cigarette. Mais ç’aurait été moins discret.

Marconi le regardait d’un air indifférent.

— Je vous sers quelque chose? Un café? lui demanda Sales Bauer.

— Non merci.

— Très bien, alors ne perdons pas notre temps. La serviette que vous tenez, c’est bien celle qui nous intéresse?

L’évêque avait les yeux rivés sur une serviette que l’homme d’affaires serrait précieusement contre son ventre.

— C’est bien elle.

— Je peux?

Sales Bauer tendit la main droite pour montrer qu’il voulait la prendre.

— Je vous la remettrai dès que vous m’aurez remis l’argent.

— Sans vouloir vous vexer, Monsieur Marconi, j’aimerais d’abord jeter un coup d’œil sur son contenu. Je veux simplement m’assurer que tout est en règle.

— Vous ne me faites pas confiance, à ce que je vois.

— Je ne fais confiance à personne.

Marconi finit par acquiescer, non sans regarder son hôte avec dédain. Il détestait profondément Sales Bauer, un sentiment qu’il savait réciproque. Les deux hommes s’étaient connus au Vatican par l’entremise de Raoul Donatelli, le chef par intérim de la sécurité du Saint-Siège. Donatelli, qui avait organisé la rencontre de ce soir, avait jadis brassé des affaires avec Marconi dans le bâtiment, du temps où il se tenait encore loin de la cité sainte, mais très vite il avait mis fin à sa collaboration avec son associé, considérant qu’il avait mieux à faire que de se battre sans arrêt avec les autorités du pays. Autre temps autres mœurs, les intérêts ne devraient jamais être sacrifiés sur l’autel de la morale, se disait-il aujourd’hui, un principe qui l’avait amené à être moins regardant sur ses relations. Principe qui lui avait fait s’adjoindre l’évêque Sales Bauer, à qui il avait recours, de temps à autre, pour effectuer des « menus besognes », tâches que le Tchèque accomplissait avec grâce, comme si elles étaient auréolées d’un prestige impérial. C’était d’ailleurs l’une des raisons qui poussaient Sales Bauer à exécrer celui qui se trouvait ce soir en sa compagnie, surtout depuis le jour où il avait perdu sa position monopolistique d’homme de confiance de Donatelli, qui faisait de plus en plus appel aux services de Marconi pour les « menus besognes ». Donatelli, méfiant de nature, croyait qu’il était préférable de disposer de deux têtes plutôt qu’une, un monopole n’étant jamais bon pour les affaires. Mais depuis, le Tchèque ne pouvait voir Marconi autrement que comme un adversaire, n’ayant de cesse de rêver du jour où il supprimerait la « concurrence ».

L'homme d'affaires ouvrit la serviette, y prit quelques documents et les déposa sur la table.

— Voilà.

Sales Bauer les examina pendant quelques secondes, ce qui lui suffit amplement pour s’en faire une agréable idée.

— J’avais fini par croire qu’ils avaient disparu, dit-il, faisant attention de ne pas trop manifester sa joie devant son invité au visage hagard.

— Je vous avais pourtant dit qu’ils étaient en lieu sûr. Je n’ai qu’une parole, Monsieur Sales Bauer.

— La rumeur prétend pourtant le contraire…

Le Tchèque affichait un sourire narquois, qu'il abandonna vite, le temps d'ôter son chapeau et de se gratter la tête.

— Dites-moi : pourquoi avez-vous gardé ces documents si longtemps?

— J’aimerais être payé, Monsieur Sales Bauer.

Marconi cachait mal son impatience.

— Oh… bien sûr...

L’évêque, qui était resté debout depuis le début, se dirigea vers sa chambre et revint une dizaine de secondes plus tard avec une valise noire.

— Il était convenu que nous devions vous remettre deux millions de dollars. Alors les voici, dit-il en déposant la valise sur la table de cuisine.

Marconi empoigna la valise, l’ouvrit et se mit à compter les nombreuses liasses qui y étaient disposées uniformément.

— Deux millions de dollars, répéta l’évêque en lâchant un soupir. Pas deux millions de lires, mais de dollars. Vous êtes fort gourmand en affaires, Monsieur Marconi. Je dois admettre que vous êtes un excellent négociateur.

L’homme d’affaires leva la tête.

— Ces documents valent leur pesant d’or, Monsieur Sales Bauer. Ne l’oubliez pas.

Il referma la valise en se levant.

— Deux millions. Tout y est. Alors je ne vous dérangerai pas plus longtemps.

— Vous n’avez pas répondu à ma question.

Marconi regarda le Tchèque avec étonnement.

— Pourquoi avoir gardé ces documents si longtemps? Vous en avez pris possession en juin dernier, non? Et nous vous les réclamons depuis…

L’arrogance de Sales Bauer irrita Marconi. Il aurait bien voulu lui agripper le cou, mais il se retint. Les deux millions de dollars qu’il tenait dans ses mains l’avaient convaincu que le geste n’en valait pas la peine. Néanmoins, le regard froid qu’il porta sur son interlocuteur devait être pris au sérieux. Le peu de lumière qui se dégageait de l’appartement rendait la scène encore plus effrayante.

— Disons que les négociations avec vos pairs ont été plutôt ardues, répondit-il, ne pouvant dissimuler son exaspération. Maintenant, vous avez obtenu ce que vous vouliez. Au revoir, Monsieur Sales Bauer.

— Au revoir, Monsieur Marconi. Ce fut un plaisir...

Chapitre 4

Fin d'après-midi du mardi 5 juillet 1983, Rome

Sara Fontana avait deviné dès le départ que son patron ne lui accorderait jamais la couverture de l’actualité politique à ses premiers pas à titre de journaliste pour l’agence de nouvelles ANSA, mais elle n’avait pas prévu qu'il l'affecterait aux tristes faits divers. Bien que son expérience journalistique se limitât à peu de chose, elle avait cru que l’empreinte laissée par son père lui ouvrirait de plus grandes portes. Luigi Fontana avait fait partie des pionniers chez ANSA, lui qui y avait amorcé sa carrière dès sa fondation le 15 janvier 1945. Il y avait gravi les échelons pour enfin devenir responsable de la section politique, poste qu’il occupa jusqu’à sa mort à l’été 1982, provoquée par un accident de voiture. Aujourd’hui, Sara déplorait que même le proche souvenir de l’imposante présence de son père à l’intérieur des murs de l’agence ne puisse plus exercer aucune influence pour combler le vide que représentait son inexpérience.

Une citoyenne du Vatican âgée de 15 ans, Emanuela Reggiani, avait été enlevée le 22 juin, mais les journaux n’en avaient rapporté la nouvelle que deux jours plus tard. Les rapts étaient chose courante en Italie. C'était l’une des activités prisées par les organisations mafieuses qui y avaient recours pour garnir leurs caisses. Et la petite Reggiani, croyait-on, en avait peut-être été l’une des trop nombreuses victimes. Triste destin, pensa Sara au moment où elle épluchait les articles des journaux qui en avaient fait mention, mais cet événement habituel, voire « banal » dans le contexte judiciaire italien, l’ennuyait à l’extrême. Elle ne trouva dans la presse écrite que des entrefilets sans grande importance, rien qui puisse l’aider dans sa recherche. Elle en voulait à son patron de lui avoir refilé ce dossier d’une « navrante platitude ».

Sara Fontana était d’une beauté éclatante qui appelait en toute circonstance les regards furtifs de l’espèce mâle. Mais ces qualités esthétiques, en général très utiles pour les femmes qui n’ont jamais songé une seconde à cacher leurs ambitions, ne lui avaient toutefois été d’aucun secours dans sa recherche d’emploi au sein du milieu médiatique. Elle s’intéressait d’abord et surtout à la télé, elle qui se voyait animer des débats ou encore des émissions dévoilant le dernier des scandales à miner la politique italienne. Des démarches auprès de stations de télévision locales et nationales n’avaient débouché sur aucune offre, ce qui l’avait conduite à opter pour un plan B : offrir ses services aux journaux et aux fils de presse. 26 ans, cheveux longs d’un brun qui rappelle le chocolat au lait dont elle raffole, yeux verts perçants, taille moyenne et physique exceptionnel : Sara avait tout pour plaire aux hommes, mais ceux qui l’avaient pressentie pour le rôle d’âme sœur s’étaient frottés à une femme intelligente, forte et avisée, qui se consacrait pleinement à une carrière qui débutait certes sur une note très moyenne, mais qui, elle en était certaine, prendrait une tournure favorable dès qu’une occasion se présenterait.

Se sentant lasse, elle se leva pour aller prendre une bouchée dans l’un de ces excellents cafés qui abondaient dans les environs du bureau lorsque le téléphone sonna.

— Sara Fontana.

— Sara, c’est Salvo. Écoute, je viens de recevoir un appel important à la maison. Il s’agit de cet enlèvement sur lequel tu travailles. Semble-t-il qu'un homme, un étranger, a appelé les Reggiani ce matin pour exiger la libération de Mehmet Ali Agça dans les quinze jours, ce qui donne à l’événement une couleur politique qui va intéresser bien du monde.

— Mehmet Ali Agça? Ce nom me dit quelque chose.

Salvo Magliani voyait souvent atterrir dans son bureau des femmes et des hommes désillusionnés, frustrés de ne pas avoir obtenu meilleur emploi dans le secteur journalistique, ou de jeunes recrues dont l’ignorance en matière de politique nationale et internationale ne l’étonnait plus. Directeur des faits divers pour ANSA, il en avait vu passer des centaines, de vieux blasés certes, mais des novices aussi, qui prenaient son pupitre pour un simple droit d’entrée dans l’univers infini des médias. Homme affable et sincère, mais un brin caustique, Salvo adorait par-dessus tout son travail, et il aurait souhaité que sa nouvelle protégée, qu’il savait dotée d’une grande intelligence, partage sa passion. Il s’efforçait depuis le début de faire d’elle un pilier du pupitre, mais Sara n’avait jusque-là démontré que très peu d’intérêt pour ce qu’elle considérait comme des nouvelles de second ordre. Et Salvo savait que son approche, qui consistait à concocter des docudrames à partir des nouvelles du jour, exaspérait Sara.

— Mehmet Ali Agça est ce type des Loups-Gris qui a tenté d’assassiner le pape à la Place Saint-Pierre il y a un peu plus de deux ans, dit Salvo avec une légère note d’irritation dans la voix.

— C’est vrai… mais où avais-je la tête?

— Peut-être que quelque chose de savoureux se cache derrière cette histoire d’enlèvement.

— Je veux bien, Salvo, mais j’ai la vive impression que nous sommes en présence d’une autre de ces innombrables histoires de kidnappings dont l’intention évidente est d’obtenir une contrepartie financière. Il est donc possible qu’Agça ne soit qu'une couverture. Tu as pensé à cela?

— Mais qu'est-ce que tu crois? Écoute, je veux que tu cherches, que tu scrutes et que tu fouilles! Avant de tirer des conclusions, tu dois d’abord investiguer. J’aimerais que tu fasses preuve d’un peu d’audace. Suis ton inspiration et le reste viendra. Interroge la famille pour commencer, puis trouve des indices. Je veux que tu me sortes une histoire juteuse.

— …

— Je sais que tu en es capable. Pense à ton père, il serait fier de toi.

— Mon père est mort, Salvo. Laissons-le dormir en paix. Mais merci quand même pour l’information. Y a-t-il autre chose?

— Oui : n’oublie pas qu’il y a du jus là-dedans, mais tu dois tout l’extraire du fruit. N’arrive pas les mains vides, je t’en conjure. J’ai besoin d’un récit émouvant, d’un roman-fleuve.

— Bien sûr, Salvo. Bien sûr…

Chapitre 5

Soirée du mardi 5 juillet 1983, Rome

Michael Seldon n’est pas différent de l’Américain moyen. Il apprécie les moments savoureux que lui font vivre les vacances estivales, profitant des journées longues qui n’en finissent plus de laisser planer leurs rayons de soleil, et prenant plaisir à humer l’air doux de ces belles soirées que l’on aimerait qu’elles soient éternelles. Moments critiques donc pour quiconque vit dans les recoins septentrionaux du globe, à tel point que perturber ces trop courts épisodes provoque une réaction spontanément négative chez tout honnête et honorable salarié. Réaction que n’a pu éviter Michael lorsqu’il apprit par un simple appel qu’il devait interrompre ses vacances.

Il se la coulait douce depuis une semaine seulement dans sa maison de campagne de Sound Beach, sur l’île de Long Island, quand le chef l’appela pour qu’il regagne Rome au plus vite. Un dossier jugé capital par le QG l’y attendait. Déjà que son travail quelque peu singulier lui avait valu un divorce, il fallait que le chef le réclame durant les seuls moments qu’il partageait avec sa seconde femme depuis les douze derniers mois. Mais Michael connaissait trop bien son patron pour ne pas savoir que s’il réclamait sa présence à ce moment-ci de l’année, c’est qu’il devait se passer quelque chose de grave.

Cela faisait presque deux ans et demi qu’Edward Cummings avait été nommé chef d’antenne de la CIA à Rome. Sérieux, moral solide, Cummings, 66 ans, avait été transféré d’Istanbul au moment où la nouvelle dictature turque issue du coup d’État de 1980 avait condamné cent huit prisonniers à la peine capitale, dont certains d’entre eux avaient fait les cent coups pour le compte de l’Agence. Ce sinistre épisode avait contrarié Washington, et les directeurs de Langley avaient décidé pour un temps d’éloigner Cummings d’Istanbul et de le réaffecter à Rome. Cet homme intègre, malgré le travail ingrat qu’il devait accomplir dans la clandestinité, s’était toujours entouré des meilleurs éléments. Et à Rome, il avait cru bon de ramener son alter ego : Michael Seldon.

Les mauvaises langues diront qu’il y a deux types d’officiers au sein du département des opérations de la CIA. Il y a ceux que l’on pourrait qualifier de « scribouillards », qui ne font que rapporter des « ragots » sans grand effort — ceux-là rédigent des rapports à un rythme inquiétant —, et les autres, les « pragmatiques », ou les « hommes de terrain », qui risquent parfois leur vie à la recherche de la moindre bribe d’information susceptible de changer le cours de l’Histoire. Seldon, qui éprouvait une profonde aversion pour la bureaucratie, faisait partie de la seconde catégorie, et c’est pourquoi Edward Cummings, l’un des officiers de renseignements les plus estimés en Europe, l’appréciait à sa juste valeur. Et c’est aussi pourquoi lorsque le New-Yorkais pénétra dans l’ambassade des États-Unis à Rome pour rejoindre le bureau de son chef, il arborait un large sourire empreint de respect pour celui qui lui vouait une confiance presque aveugle.

— Michael! dit Cummings en se levant de son siège pour serrer la main de son second. Comment ça va?

— Pas mal, et toi?

— Pas trop mal non plus. Je suis sincèrement désolé d’avoir interrompu tes vacances. J’espère qu’Helen ne t’a pas trop amoché.

Le chef d’antenne parlait avec l’assurance d’un homme qui en avait vu d’autres.

— Elle m’a accordé l’amnistie, fort heureusement, répondit Michael, qui laissait paraître quelques traits tirés, gracieuseté du décalage horaire. Alors on reprend le boulot?

— J’en ai bien peur. Assieds-toi donc.

Michael avait tout de suite remarqué qu’Edward semblait épuisé. Il avait probablement travaillé tard ces derniers jours, une vieille habitude qu’il avait développée tôt dans sa carrière.

— Tu sais, il y a un tas de plaisantins dans ce monde qui parviendront toujours à causer de l’angoisse à nos amis de Langley, lâcha Cummings. Mais cette fois-ci, même les saltimbanques de Washington font de l’insomnie. T’as peut-être entendu parler du rapt de cette jeune fille, Emanuela Reggiani.

— Difficile de la manquer. Sa photo est placardée à tous les coins de rue.

— Effectivement. Elle a été enlevée le

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