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Du littoral à la mer: Histoire officielle de la Marine royale du Canada, 1867–1939, Volume I
Du littoral à la mer: Histoire officielle de la Marine royale du Canada, 1867–1939, Volume I
Du littoral à la mer: Histoire officielle de la Marine royale du Canada, 1867–1939, Volume I
Livre électronique2 264 pages32 heures

Du littoral à la mer: Histoire officielle de la Marine royale du Canada, 1867–1939, Volume I

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À propos de ce livre électronique

La création de la Marine royale du Canada (MRC) en 1910 et ses premières années d’existence ont été marquées par un débat politique quant à la nécessité d’un service naval au Canada. Du littoral à la mer, le premier d’une série de trois volumes relatant l’histoire officielle de la MRC, retrace les trois premières décennies de la Marine, de ses débuts comme marine de pacotille établie par le Premier ministre sir Wilfrid Laurier et constituée de deux croiseurs britanniques obsolètes jusqu’ à son entrée dans la Seconde Guerre mondiale, en tant que force composée de six destroyers modernes et de quatre dragueurs de mines. L’histoire de la MRC au cours du conflit de 1939-1945 a déjà été raconté dans la partie 1, Rien de plus noble, et la partie 2, Parmi les puissances navales, du volume II de la série, publié précédemment. Fondé sur des recherches archivistiques approfondies, l’ouvrage Du littoral à la mer relate les âpres débats qui ont finalement mené à l’établissement de la MRC en 1910, son existence précaire après le remplacement soudain du gouvernement de Laurier par celui de Robert Borden un an plus tard, ainsi que les difficultés de la Marine au cours de la Première Guerre mondiale lorsqu’elle a dû défendre les eaux canadiennes avec très peu de ressources. Des conséquences désastreuses de la terrible explosion survenue Halifax en décembre 1917 jusqu’à la campagne menée par les sous-marins allemands au large de la côte Est du Canada en 1918, le volume I examine dans quelle mesure les conseils souvent incohérents qu’Ottawa recevait de l’Amirauté britannique, à Londres, ont compliqué la tâche de la MRC. La dernière section de cet important ouvrage historique bien illustré traite de l’expérience de la MRC pendant l’entre-deux-guerres, alors que le sentiment antiguerre et une dépression économique menaçaient sa survie même.

LangueFrançais
ÉditeurDundurn
Date de sortie14 janv. 2011
ISBN9781459713239
Du littoral à la mer: Histoire officielle de la Marine royale du Canada, 1867–1939, Volume I
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Auteur

William Johnston

William Johnston is a historian with the Department of National Defence in Ottawa.

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    Aperçu du livre

    Du littoral à la mer - William Johnston

    énoncés.

    PROLOGUE

    Le Canada et la puissance maritime

    Qu’est-ce que la puissance maritime? Pour certains, c’est «une domination de la mer telle que les pavillons ennemis s’en écartent ou n’y apparaissent que fugitivement et que le contrôle qu’elle suppose de tous les océans du monde ferme les voies par lesquelles les échanges commerciaux vont et viennent entre les rives des territoires ennemis*»¹. Lorsque, en 1890, il rédige son étude sur l’importance de la puissance maritime dans l’histoire (The Influence of Sea Power Upon History), le capitaine Alfred Thayer Mahan, officier de marine et théoricien américain, s’intéresse au développement de quelques pays européens sur le plan maritime au cours des XVIIe et XVIIIe siècles et plus particulièrement à l’essor de la puissance navale britannique. Comme d’autres l’ont fait remarquer², en penchant du côté de l’argument historique favorable au point de vue navaliste, Mahan oublie commodément un certain nombre d’empires terrestres lorsqu’il formule ses conclusions sur l’importance de la puissance maritime dans les affaires internationales. Il demeure que son analyse du rôle de la Royal Navy dans l’expansion de l’Empire britannique est particulièrement applicable à toute réflexion sur le Canada et la mer. Durant une grande partie de son histoire, et certainement depuis la fin de la guerre de Sept ans en 1763, ce qu’on appelle aujourd’hui le Canada a été, selon le cas, une colonie ou un proche allié des deux principales puissances maritimes des XIXe et XXe siècles. De la Confédération, en 1867, à la Seconde Guerre mondiale, le Canada a pu compter sur la «maîtrise navale³» des cuirassés et des croiseurs de la Royal Navy pour protéger ses intérêts commerciaux sur les mers et éloigner les flottes ennemies de ses rives. Depuis 1945, le commerce du pays est protégé de la même façon par les flottes de porte-avions et de sous-marins américains. Toute analyse du rôle de la puissance navale dans l’histoire du Canada commence et finit donc, en pratique, par ce constat.

    L’omniprésence de la Royal Navy sur les océans explique également, dans une large mesure, pourquoi le nouveau dominion n’a pas jugé nécessaire de créer sa propre marine avant d’avoir atteint l’âge de 43 ans. Les politiciens canadiens n’avaient guère de raisons de dépenser l’argent des contribuables pour acheter des navires de guerre ou engager des marins, lorsque la sécurité maritime du pays était déjà garantie par la puissance navale britannique. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que la nécessité croissante de protéger les intérêts nationaux dans les eaux côtières et la montée du sentiment que l’Allemagne menace la maîtrise navale britannique déclenchent un mouvement en faveur de la création d’une marine canadienne. Depuis 1910, le Canada a déployé des efforts dans deux directions: assurer la défense locale des eaux territoriales, d’une part, et contribuer à la défense collective, d’abord de l’Empire britannique, puis, après la Seconde Guerre mondiale, de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, d’autre part.

    Le retard accusé par le Canada relativement à la création de la Marine royale du Canada reflète également les trois premiers éléments, tous liés à la géographie, qui, selon le capitaine Mahan, sont les plus importants dans le développement de la puissance maritime potentielle d’un pays, à savoir la position géographique, la conformation physique («y compris les produits naturels et le climat») et l’étendue du territoire («les conditions physiques qui attirent les gens vers la mer ou les en éloignent»)⁴. La côte Est du nouveau dominion longe le grand cercle de la navigation commerciale dans l’océan Atlantique, ce qui lui donne une position géographique pouvant avoir une importance stratégique, mais la longueur même de la côte présente plusieurs des inconvénients qui, d’après Mahan, nuisent à la puissance maritime d’un pays. Premièrement, les côtes canadiennes du Pacifique et de l’Atlantique sont séparées par une énorme masse continentale, où la richesse agricole et minière est telle que la grande majorité des Canadiens visent surtout à assurer l’expansion des terres de l’intérieur plutôt qu’à tirer leur subsistance des océans limitrophes. Cela réduit la population qui, comme dit Mahan, «suit la mer». De plus, au Canada, la présence à la frontière méridionale, sur des milliers de kilomètres, d’un pays, les États-Unis, qui est plus puissant sur les plans économique et militaire convainc Ottawa de consacrer ses ressources de défense limitées à la création d’une milice nationale plutôt qu’à une forme quelconque de force navale. Pourtant, le développement naval du Canada ressemble à bien des égards à celui des États-Unis, où, selon Mahan, la puissance maritime potentielle est entravée par la vastitude géographique, et ce, malgré le fait que les premiers colons se sont installés le long de la côte de l’Atlantique: «Le centre des États-Unis ne se trouve plus sur la côte. Les livres et les journaux rivalisent pour décrire la merveilleuse croissance et les richesses encore inexplorées des territoires de l’intérieur. Le capital trouve là ses meilleurs investissements et la main-d’œuvre, ses plus vastes possibilités⁵.» Ce n’est peut-être pas un hasard si l’ouvrage de Mahan intitulé The Influence of Sea Power Upon History est publié au moment où l’auteur tente d’illustrer l’importance de la puissance navale au profit d’un lectorat américain, alors que les Canadiens commencent eux-mêmes à envisager la nécessité de créer leur propre marine.

    La Marine royale du Canada n’a été créée qu’en 1910, mais l’histoire maritime du Canada a commencé des centaines d’années plus tôt, avec l’arrivée sur ses rives des Européens qui, par nécessité, avaient traversé l’océan avant d’apercevoir sa côte couverte de forêts pour la première fois. Les actions navales antérieures à 1867 dans les eaux canadiennes, au large et sur la côte, sont le résultat des luttes de pouvoir entre la France et l’Angleterre, puis, plus tard, entre l’Angleterre et les États-Unis. Mais le rôle joué par la puissance navale européenne au début de l’histoire du Canada va plus loin que le heurt occasionnel entre les coques de bois de navires de guerre dans les eaux territoriales. Depuis les premières tentatives de colonisation par les Vikings autour de l’an 1000 à l’exploitation des bancs de morue au large de Terre-Neuve en passant par les explorations de John Cabot et de Jacques Cartier, les Européens sont tombés sur des ressources naturelles potentiellement rentables, notamment le poisson et la fourrure, et sur une population autochtone disposée à entretenir des relations commerciales⁶. Ils ont cartographié bon nombre de rivières et de lacs aux abords de la côte, pour finir par chercher au nord-ouest un passage qui permettrait d’entretenir avec l’Asie des relations économiques et politiques. En 1608, Samuel de Champlain crée un poste de traite à Québec, sur les collines surplombant le resserrement du fleuve, afin de faciliter sa défense. À partir de là, les explorateurs français se dirigent vers le nord (baie d’Hudson), vers le sud (Mississippi) et vers l’ouest (au-delà du lac Érié), dressant la carte des voies navigables et revendiquant des territoires au nom de leur métropole tout au long du XVIIe siècle. Il en résulte une zone très étendue, quoique peu peuplée, défendue par une série de forts et de postes, qui, tous, ont besoin d’être réapprovisionnés en armes et en biens commerciaux par voie transatlantique⁷.

    Pendant ce temps, les autres puissances maritimes européennes—l’Angleterre et les Pays-Bas—créent leurs propres colonies en Amérique du Nord, attirées notamment par le très lucratif commerce des fourrures. L’alliance de l’Angleterre avec des marchands de la Compagnie de la Baie d’Hudson, créée en 1670, et, plus encore, le soutien de la mère patrie envers ses colonies le long de la côte de l’Atlantique vers le sud donnent lieu à de fréquentes escarmouches et échauffourées entre les colons anglais, hollandais et français, souvent aidés d’alliés autochtones. Le rôle que joue la puissance maritime dans ces batailles est attesté en 1628, lorsque le capitaine David Kirke et son équipage de corsaires anglais capturent un convoi d’approvisionnement français en direction de Québec, ce qui contraint la garnison de Champlain à subir une autre année de graves privations. Revenant l’année suivante avec une flotte encore plus puissante, Kirke s’empare sans mal de Québec, emmène Champlain et le plus gros de la garnison française en Angleterre et tient le poste jusqu’à ce que celui-ci soit rendu à la France en 1632. Autre exemple, un équipage originaire de la Nouvelle-Angleterre et placé sous les ordres du major Robert Sedgwick quitte Boston en 1654 et s’empare de la colonie française de Port-Royal, maintenant l’Acadie, sous le régime anglais jusqu’à ce que celle-ci soit rendue à la France en 1667⁸.

    La rivalité coloniale est relancée lorsque l’Angleterre et la Hollande affrontent la France dans la guerre de la ligue d’Augsbourg à partir de 1668. Comme au cours des guerres ultérieures entre l’Angleterre et la France, le degré de confrontation dans les colonies américaines est fonction de la stratégie adoptée par les Anglais pour exploiter leur avantage maritime contre leur rival européen, plus axé sur les ressources terrestres. La supériorité de la Royal Navy en nombre et en compétence maritime permet à l’Angleterre d’adopter une stratégie navaliste centrée sur les actions de la flotte, le blocus naval et la conquête coloniale, éléments visant tous à exercer des pressions commerciales sur la France en entravant ses échanges outre-mer, mais cela laisse la France libre de concentrer de vastes armées contre ses opposants européens. Si l’Angleterre envoie des armées et de l’argent à ses alliés continentaux pour les aider à lutter contre la France, c’est parce que cela permet d’empêcher les Français de dominer entièrement l’Europe, car, si tel était le cas, Versailles pourrait réacheminer des sommes considérables vers la construction d’un grand nombre de navires de guerre et vaincre la Royal Navy. Comme l’explique plus tard lord Newcastle, ministre du Cabinet britannique, les efforts de l’Angleterre sur le plan naval vise plutôt à protéger «nos alliances sur le continent et, ce faisant, à détourner les dépenses de la France, pour nous permettre de conserver notre supériorité sur les mers»⁹. Ce genre d’analyse se révèle juste au cours de la guerre de la ligue d’Augsbourg, où les armées anglaise et hollandaise entraînent les Français dans une interminable guerre terrestre, stratégie qui permet aux deux puissances maritimes d’effacer les premiers succès navals de l’ennemi. Après la décisive victoire anglo-hollandaise dans la Manche, au large de Barfleur, en 1692, la France n’a pas les moyens de reconstruire une marine comparable et, pour le reste de la guerre, elle concentre ses efforts maritimes sur la poursuite d’une efficace campagne d’attaques contre les navires marchands.

    La rivalité entre l’Angleterre et la France se joue en Europe, tandis que le conflit en Amérique du Nord se limite à de petites expéditions et escarmouches. L’expansion de la France le long de la vallée du Mississippi jusqu’en Louisiane donne lieu à la construction d’une série de forts qui cernent effectivement les colonies anglo-américaines situées le long de la côte. Avant la guerre, la France a pris des mesures pour consolider sa position américaine en encourageant l’immigration pour accroître la population de la colonie, en créant une école navale à Québec pour former les pilotes du fleuve et les cartographes et en envoyant quelques Canadiens parfaire leurs compétences militaires et navales dans le cadre d’une formation plus officielle dans la Marine française. Parmi ces stagiaires, il y a notamment Pierre Le Moyne d’Iberville, qui, au cours de la guerre, dirige quatre expéditions navales fructueuses dans la baie d’Hudson pour capturer les forts anglais qui longent la côte. En outre, durant l’hiver 1696-1697, d’Iberville conduit 125 soldats et Canadiens le long de la côte de Terre-Neuve, pillant et incendiant les établissements de pêche anglais sans défense avant de capturer St. John’s. Plus tard ce printemps-là, d’Iberville commande le Pélican, un navire équipé de 44 canons, et tente de reprendre Fort Nelson sur la baie d’Hudson avec quatre autres navires. La petite escadre se retrouve immobilisée par la glace, et seul le Pélican parvient à se dégager et à se diriger vers le fort anglais. Le 5 septembre 1697, il engage le combat avec les navires anglais Hampshire, armé de 52 canons, Dering, qui en a 36, et Hudson’s Bay, qui en possède 32. Au cours de la bataille de quatre heures, le Pélican coule le Hampshire et force le Hudson’s Bay à baisser pavillon. Le Dering est le seul à s’échapper. Quant au Pélican, il est très avarié et la tempête le pousse vers la rive. Il fait naufrage près de Fort Nelson. L’arrivée à point nommé du reste de l’escadre française, qui s’est entre-temps libérée des glaces, permet à d’Iberville de capturer le fort anglais. Les Anglais remportent eux aussi quelques succès en Amérique du Nord pendant la guerre, plus particulièrement lorsqu’une autre force de la Nouvelle-Angleterre, celle-ci sous le commandement de sir William Phips, investit une fois encore Port-Royal en 1690 avant de remonter le Saint-Laurent pour tenter, en vain, de prendre Québec. Comme la guerre n’en finit pas en Europe, sur terre et en mer, en septembre 1697, le Traité de Ryswick rétablit les conquêtes respectives des deux adversaires, Acadie comprise¹⁰.

    Au cours des guerres qui opposent l’Angleterre et la France au XVIIIe siècle, le recours à la puissance maritime pour appuyer les opérations coloniales reste secondaire par rapport aux affrontements qui ont lieu sur le territoire européen. Grâce au succès de ses armées sur terre au cours de la guerre de Succession d’Espagne (1702-1713), la Grande-Bretagne (puisque l’Angleterre et l’Écosse se sont unies en vertu de l’Act of Union en 1707) est enfin en mesure d’épuiser les ressources françaises sur terre comme sur mer. Sous la superbe direction du duc de Marlborough, la coalition dirigée par les Britanniques remporte une série de victoires impressionnantes sur le continent, faisant ainsi la preuve que ses troupes et ses chefs valent les meilleurs d’Europe et que Londres est toute prête à les déployer pour empêcher l’hégémonie française. Se trouvant sans le moindre semblant de flotte de combat, la France se lance à nouveau dans une efficace guerre de course*, contraignant la Royal Navy à envoyer ses navires de guerre escorter les convois de navires marchands britanniques. En Amérique du Nord, son succès le plus remarquable est la prise de Port-Royal en 1710 par une force composée essentiellement de troupes coloniales. Avec le Traité d’Utrecht signé en 1713, c’est une France en faillite qui est contrainte de céder la Nouvelle-Écosse continentale, Terre-Neuve et ses postes de traite dans la baie d’Hudson, concessions qui affaiblissent encore plus ses autres possessions en Amérique du Nord. Les dirigeants français encouragent par la suite le secteur de la construction navale à Québec et construisent plusieurs forts, notamment à Louisbourg, sur l’île du Cap-Breton, espérant protéger ainsi la pêche ainsi que la principale voie d’accès à la colonie par le golfe du Saint-Laurent¹¹.

    Débarquement des forces de la Nouvelle-Angleterre durant l’attaque du cap Breton, en 1745. Après un siège de 40 jours, l’Empire britannique reprend le contrôle de la ville et de la forteresse de Louisbourg ainsi que des vastes territoires adjacents. (BAC C-001094)

    Lorsque la guerre de Succession d’Autriche éclate entre la France et la Grande-Bretagne en 1744, les affrontements se répandent rapidement dans les colonies, qui ont pris de l’importance pour les deux économies, et, pour la première fois, de grandes flottes navales sont envoyées dans les eaux nord-américaines. Dans le sillage des attaques lancées contre des navires de Nouvelle-Angleterre par des corsaires français de Louisbourg, des colons américains s’emparent du port du cap Breton après un siège de six semaines, en 1745. Ils sont aidés par des navires de guerre britanniques de l’escadre de l’Atlantique que le commodore Peter Warren a fait remonter des Caraïbes. Une puissante flotte française, sous la direction du duc d’Anville, se met en route l’année suivante dans le but de reprendre la forteresse, mais les tempêtes de l’Atlantique la dévastent, et ce n’est qu’une poignée de navires qui réussissent à atteindre la baie de Chebucto avant de rentrer chez eux. En mai 1747, une escadre britannique intercepte et écrase un convoi français sous escorte qui tentait d’apporter des renforts et des vivres à Québec¹². Mais, en vertu du Traité d’Aix-la-Chapelle, signé en 1748, Louisbourg est rendue à la France en échange de l’abandon de ses prises de guerre en Hollande et en Inde. Le traité, qui sera plus une trêve temporaire qu’un traité de paix, révèle aussi bien la puissance des Français sur terre que celle des Anglais en mer. Les colons de la Nouvelle-Angleterre sont indignés que «la clé de l’Atlantique» soit rendue à la France en échange de territoires perdus par les alliés hollandais de l’Angleterre, mais Londres n’ignore pas qu’un engagement continental reste nécessaire pour éviter que les Français consacrent leurs ressources considérables à la construction d’une marine plus puissante, qui pourrait finir par menacer les colonies et le commerce outre-mer de l’Angleterre. Pour consolider encore plus sa position maritime en Amérique du Nord, en 1749, la Royal Navy établit une base navale et militaire à Halifax, offrant aux navires de guerre britanniques un grand port accessible et bien protégé dans la partie occidentale de l’Atlantique Nord¹³.

    Compte tenu de l’importance grandissante que les puissances européennes accordent aux colonies outre-mer sur les plans économique et stratégique, l’élimination du commerce colonial français devient le projet stratégique des Britanniques lorsque la rivalité anglo-française est relancée dans un conflit ouvert en 1756. En fait, l’importance que l’Angleterre et la France accordent à leurs campagnes coloniales au cours de la guerre de Sept Ans contraste avec le caractère secondaire des opérations coloniales au cours des luttes antérieures entre les deux pays, et c’est ce qui fait du conflit de 1756-1763 la première véritable guerre mondiale, comme certains l’ont désigné. Au début des années 1750, les deux empires cherchent à contrôler la vallée de la rivière Ohio, où de vastes régions que les Français (plus intéressés par le commerce) ont peu peuplées sont convoitées par des colons britanniques se déplaçant vers l’ouest à travers les Appalaches. Comme les escarmouches à la frontière se multiplient, Versailles et Londres envoient des renforts militaires en Amérique du Nord. Ce n’est pas encore officiellement la guerre, mais, en juin 1755, une escadre française est presque capturée (elle ne perd finalement que deux bâtiments de transport) dans le détroit de Belle Isle, où elle est surprise par une flotte britannique dirigée par l’amiral Edward Boscawen. Les affrontements entre Anglais et Français en Amérique du Nord et en Méditerranée coïncident avec les craintes que l’on nourrit en Europe à l’égard de la puissance militaire croissante de Frédéric le Grand, de Prusse, et se soldent par des déclarations de guerre officielles en mai 1756, avec, d’un côté, l’Angleterre et la Prusse et, de l’autre, la France, l’Autriche, la Russie, la Suède et la Saxe¹⁴.

    Dans les premiers temps de la guerre, la Marine française reconstruite parvient à contourner le blocus naval britannique en Europe et les escortes renforcées des convois en direction du Canada et des Antilles, l’augmentation de la puissance militaire aidant à repousser les premières attaques des Britanniques et des troupes coloniales. Mais, en 1758, la Royal Navy a une emprise plus solide sur les côtes européennes, de sorte que les Français ont de la difficulté à envoyer de l’aide outre-Atlantique. Les forces françaises d’Amérique du Nord sont largement coupées de l’Europe, et le gouvernement britannique forme le projet de reprendre Louisbourg et Québec durant l’été tout en poussant plus loin le long de la vallée du lac Champlain. La campagne terrestre est vaincue par le général Louis-Joseph, marquis de Montcalm, à Fort-Carillon, mais 12 000 hommes dirigés par le major-général Jeffrey Amherst et appuyés par une flotte de 20 navires de ligne, 18 frégates et 100 bâtiments de transport, placée sous la direction de Boscawen, entament le siège de Louisbourg en juin. Les assiégés français opposent une résistance farouche, à un contre trois, avant de se rendre à la fin de juillet, ayant tenu assez longtemps pour retarder la campagne britannique contre Québec jusqu’au printemps suivant¹⁵.

    En juin 1759, le vice-amiral Charles Saunders dirige une armada britannique de 49 navires, dont le plus grand est le navire-amiral de Saunders, le HMS Neptune, doté de 90 canons. C’est plus que n’en aura sir Edward Hawke lorsqu’il battra la Marine française dans la baie de Quiberon, à l’embouchure de la Loire, sur la côte de Gascogne, plus tard cette année-là. Il faut y ajouter 120 bâtiments de transport remontant le Saint-Laurent par étapes, pour déposer sur l’île d’Orléans (au sud de Québec) une force de 8 500 soldats britanniques placés sous le commandement du major-général James Wolfe. «Il faut s’imaginer le flot incessant des éléments d’une puissance navale remontant le fleuve au gré du vent, jusqu’à ce que Saunders dispose, en temps utile, d’une force telle dans la région de Québec que les Français ne puissent plus lui tenir tête¹⁶.» Pourtant, malgré la puissante flotte britannique qui contrôle le fleuve, Wolfe passe tout l’été à chercher un moyen d’attaquer la forteresse quasiment imprenable et les 14 000 hommes qui la défendent sous le commandement de Montcalm. Incapables de percer les défenses françaises sur la côte de Beauport, au sud de la ville, les commandants de brigade de Wolfe lui recommandent d’employer la flotte pour déposer l’armée au nord de la forteresse. Comme l’explique un historien de cette campagne, «les brigadiers confèrent constamment avec Saunders pour dresser leur plan, et il faut certainement lui attribuer les calculs portant sur les mouvements par voie d’eau, l’embarquement et le débarquement. Les officiers de marine sont notoirement peu disposés lorsqu’il s’agit de donner des avis sur des questions ayant trait à la guerre terrestre, mais ce plan relève tout autant du militaire que du naval, et l’on ne peut s’empêcher de se demander si Wolfe ne l’a pas accepté en raison de l’assentiment silencieux du très compétent vice-amiral¹⁷.»

    Passant au nord de la ville durant la nuit du 12 au 13 septembre, Wolfe débarque ses hommes à l’Anse-au-Foulon, d’où ils grimperont les falaises jusqu’aux Plaines d’Abraham et couperont les communications des Français avec Montréal et avec les navires français situés plus en amont du fleuve. Lorsque Montcalm abandonne la protection des murs de la forteresse pour engager le combat le 13, pour Wolfe, le pari est gagné. Dans une brève et ardente bataille, les Britanniques l’emportent, et l’armée française bat en retraite dans la ville. Les soldats français abandonnent pour la plupart la forteresse pour contourner l’armée britannique et remonter le fleuve jusqu’à Montréal cette nuit-là, et Québec capitule cinq jours plus tard¹⁸. Aussi décisive qu’ait pu être la bataille dans la plaine ouverte, un historien attentif au déroulement de la campagne estime que «la petite armée de Wolfe n’était en fait rien de plus qu’une troupe de débarquement très efficace d’une flotte irrésistible»¹⁹. L’influence permanente de la puissance navale dans la lutte pour la Nouvelle-France est attestée une fois de plus en avril 1760, lorsque les 4 000 hommes de la garnison britannique qui ont passé l’hiver à Québec sont assiégés par une troupe de 7 000 soldats français: c’est à peu près tout ce qu’il reste de force militaire dans la colonie, et ils ont été transportés avant que les eaux du Saint-Laurent soient prises par la glace. Comme l’a fait Montcalm, les Britanniques ne quittent la forteresse que pour être vaincus dans une bataille qui coûte plus cher en morts que le plus célèbre affrontement de septembre (les Britanniques perdent 1 100 hommes et les Français, 800, comparativement à quelque 600 et 700 la fois précédente). Les attaquants français espèrent reprendre Québec, mais l’arrivée d’une escadre britannique dans le Saint-Laurent à la mi-mai (Saunders a laissé un solide détachement à Halifax, avec instruction de remonter le fleuve dès que possible au printemps) les contraint à battre en retraite vers Montréal après que leurs propres frégates de soutien ont été attaquées et détruites. Malgré la cuisante défaite des Français dans la baie de Quiberon en novembre 1759, une petite escadre quitte la France avec des vivres et quelques renforts, mais elle ne parvient pas à franchir le blocus des navires anglais dans le fleuve et elle est contrainte de se réfugier dans la rivière Restigouche, où elle est prise et détruite en juillet 1760²⁰.

    Des marins britanniques capturent et incendient le vaisseau français Prudent, armé de 74 canons et ancré dans le port de Louisbourg, à l’aube du 26 juillet 1758. Les défenseurs de la forteresse capitulent le lendemain. (BAC C-007111)

    Tandis que le talent tactique des armées de Frédéric le Grand de Prusse (subventionnées par le Trésor britannique) confond les alliés européens de la France et que la Royal Navy isole effectivement celle-ci de ses colonies outre-mer, la Grande-Bretagne termine la conquête du Canada en 1760. À la fin de la guerre, les forces britanniques ont également pris la Guadeloupe, la Dominique et la Martinique dans les Antilles, elles ont éliminé l’influence française en Inde et elles ont même pris Manille aux Philippines et La Havane à Cuba (l’Espagne s’étant alliée à la France). La Royal Navy parvient également à fournir aux 8 000 navires marchands de la Grande-Bretagne une protection plus efficace contre les corsaires français que durant les conflits antérieurs, ce qui permet à une Grande-Bretagne virtuellement intacte d’élargir son commerce et de financer sa double stratégie, navale et continentale. Lorsque la paix est conclue au début de 1763, la maîtrise navale de la Grande-Bretagne lui permet d’émerger de la guerre comme seule nation nantie de gains territoriaux majeurs: elle emporte l’ensemble de l’empire nord-américain de la France, exception faite de la Louisiane, les îles de Saint-Pierre et Miquelon au large de Terre-Neuve et les îles françaises des Caraïbes. La Grande-Bretagne obtient également la Floride à condition d’abandonner La Havane à l’Espagne²¹.

    L’avantage décisif de la puissance maritime acquise par la Grande-Bretagne au cours de la guerre est rapidement oublié à mesure que Londres met la hache dans le budget de la Royal Navy, qui passe de 7 millions de livres sterling en 1762 à 1,5 million de livres sterling sept ans plus tard, tandis que ses navires rouillent au bord des quais. L’effet de cette négligence se manifeste lorsque les colons américains se rebellent en 1775, et notamment après l’entrée successive de la France et de l’Espagne dans le conflit, en 1778 et l’année suivante respectivement. La faiblesse des forces navales est telle que, comme le fait remarquer Paul Kennedy, la Royal Navy «n’a pas les moyens de garantir sa supériorité partout et, comme elle n’ose pas se retirer de l’un des quatre principaux théâtres de la guerre—la Manche, Gibraltar, les Antilles et la côte américaine, elle finit par être trop faible à chaque endroit»²². Par ailleurs, Londres ne parvient pas à trouver d’allié européen pour détourner la France de ses activités de construction navale. Lorsque, en octobre 1781, le général Charles Cornwallis est assiégé et contraint de capituler à Yorktown, la flotte nord-américaine de la Royal Navy affronte des forces françaises numériquement supérieures au large de la Virginie, les navires de guerre britanniques des Caraïbes font face à une escadre espagnole de taille appréciable, et la flotte de la Manche se prépare à repousser une flotte franco-espagnole à peu près deux fois supérieure²³.

    L’une des zones où la puissance navale britannique demeure supérieure au cours de la Révolution américaine est celle des Grands Lacs et du Haut-Canada. La Grande-Bretagne a assuré sa présence navale dans les Lacs au cours de la guerre de Sept Ans, lorsqu’on a établi un arsenal à Fort-Oswego, sur le lac Ontario, pour y construire des navires armés en prévision d’une attaque contre Fort-Niagara, tenu par les Français. L’aventure s’est mal terminée, puisque le fort et ses navires sont pris par Montcalm en août 1756, mais les officiers de la Royal Navy retournent au lac en 1760 pour y constituer une petite escadre qui appuiera la campagne contre Montréal. La paix conclue en 1763, le service naval, qui a également construit des navires de guerre à l’île Navy (sur la rivière Niagara) pour les besoins des lacs Érié, Huron et Supérieur, est considérablement réduit et sert surtout désormais de service de transport et de protection pour le commerce local. En 1776, les Britanniques augmentent leurs escadres fluviales, armant leurs navires d’officiers et de matelots fournis par l’Amirauté et de recrues coloniales. Les navires de guerre britanniques exercent rapidement leur contrôle, n’ayant que quelques escarmouches avec les rebelles américains. En 1778, le service fluvial—qui sera bientôt appelé la «Marine provinciale»—est réorganisé selon des normes navales plus officielles et réparti en trois divisions: celle du lac Champlain, celle du lac Ontario et celle des lacs Érié, Huron et Supérieur. Beaucoup moins nombreux après la guerre révolutionnaire, les navires de la Marine provinciale sont toujours en service, mais ils sont «entretenus par le département du quartier-maître général de l’Armée britannique pour transporter des troupes et des approvisionnements dans les nombreux ports intérieurs»²⁴.

    La perte des colonies américaines modifie considérablement la situation stratégique en Amérique du Nord. La principale menace à la position de la Grande-Bretagne avant 1756 était un petit nombre de colonies de peuplement et de postes militaires français comptant sur les renforts de la France, mais, en 1784, ce qui reste de l’Amérique du Nord britannique doit affronter un pays comparativement fort peuplé à sa frontière méridionale. En Europe, pendant ce temps, la Révolution française et l’ascension de Napoléon Bonaparte sont le prélude à une période de guerre presque continuelle qui s’étalera sur 25 ans. Tout au long de cette lutte, la Royal Navy reste victorieuse partout, même si elle est rarement en surnombre par rapport à l’ennemi. De la victoire de l’amiral Howe lors du «Glorious First of June» de 1794** à celle d’Horatio Nelson à Trafalgar en 1805, la supériorité de la tactique et de la compétence maritime des Britanniques permet à une Royal Navy fort bien dirigée de dominer ses adversaires français, espagnols et hollandais, pourtant plus nombreux. Incapables de concurrencer le professionnalisme de la Marine britannique, les Français, une fois de plus, ont recours à une guerre de course* bien organisée pour perturber le commerce maritime de la Grande-Bretagne. Entre le blocus naval imposé par la Royal Navy en Europe et les décrets économiques prohibitifs du système continental napoléonien, la guerre navale qui ne cesse d’opposer Anglais et Français donne lieu à des tensions croissantes avec les États-Unis, dont la neutralité a permis d’élargir énormément le commerce maritime et outre-mer. En 1812, l’efficacité du blocus britannique et l’insistance de la Royal Navy à fouiller les navires américains susceptibles de cacher des déserteurs britanniques (l’attaque du USS Chesapeake par le HMS Leopard a déjà failli déclencher une guerre entre les deux pays en 1807) décident les États-Unis à entrer en guerre, ce qui aura évidemment des répercussions sur les colonies nord-américaines²⁵.

    Navires de guerre britanniques dans le port de Halifax au cours de la Révolution américaine, vus de l’île Georges en 1777. (MDN HS 35254)

    La supériorité navale que la Grande-Bretagne conserve sur les océans est telle que la Royal Navy n’est pas vraiment menacée par les puissantes frégates de la Marine américaine, sauf dans les affrontements individuels. Comme cela a été le cas durant la Révolution américaine, la valeur de la puissance maritime des Britanniques est limitée dans une guerre contre un adversaire continental, puisque l’Armée anglaise est déjà engagée dans une longue campagne terrestre contre les Français dans la péninsule ibérique et qu’il ne reste que quelques régiments britanniques sur le sol nord-américain. La Royal Navy impose malgré tout un blocus sur la côte américaine, du moins dans la mesure où ses ressources navales divisées le lui permettent, et c’est une stratégie efficace qui a pour effet de réduire les importations des États-Unis, qui passent de 53 M$ en 1811 à 13 M$ en 1814, ainsi que leurs exportations, qui passent de 61 à 7 M$ au cours de la même période. Pour leur part, les Haligoniens profitent de la prospérité du temps de guerre engendrée par la présence, dans leur port, de quelque 10 000 marins et soldats britanniques ne regardant pas à la dépense. L’accueil chaleureux réservé au HMS Shannon à son retour à Halifax le 6 juin 1813 après la capture de la frégate américaine USS Chesapeake témoigne bien de leur enthousiasme à l’égard de la Royal Navy. L’équipage du Shannon, une frégate armée de 38 canons qui aidait à assurer le blocus au large de Boston, avait arraisonné le gros navire de guerre américain après un engagement intense de 15 minutes le 1er juin. Les Britanniques parviennent également à lancer des opérations amphibies contre d’importantes cibles côtières le long du littoral américain, mais les possibilités de la Royal Navy du côté du Canada sont strictement limitées par les rapides du Saint-Laurent au nord de Montréal. Il s’ensuit que les deux adversaires doivent constituer des marines fluviales pour s’approprier le contrôle des Grands Lacs, dont des flottes distinctes pour le lac Ontario et pour les lacs Érié et Huron: voilà qui va à contre-courant de la maîtrise navale océanique de la Grande-Bretagne. Comme les communications dans le Haut-Canada sont étroitement liées à la circulation sur les lacs, l’équilibre naval intérieur exerce une influence énorme sur tout le cours de la campagne visant à contrôler la province, le vainqueur étant celui qui gagnera la guerre de construction navale, c’est-à-dire la guerre logistique²⁶.

    La frégate britannique HMS Shannon, élément de l’escadre britannique assurant le blocus du littoral est américain, a remporté une victoire décisive contre la frégate américaine USS Chesapeake lors d’un duel au large de Boston le 1er juin 1813. (BAC C-041825)

    Le 6 juin 1813, le HMS Shannon conduit la frégate capturée Chesapeake au port de Halifax, où il est accueilli bruyamment par une foule en délire. (MDN HS 35236)

    Lorsque, le 18 juin 1812, les États-Unis déclarent la guerre, la Marine provinciale dispose, sur le lac Érié, du Queen Charlotte, brick à 16 canons, et du General Hunter, goélette à 6 canons (auxquels se joindra bientôt le Lady Prevost, goélette à 10 canons), et, sur le lac Ontario, du Royal George, corvette à 22 canons, et de plusieurs anciennes goélettes armées. En face, les États-Unis n’ont que l’Oneida, brick à 16 canons, à Sackets Harbor, à l’extrémité orientale du lac Ontario. C’est cette supériorité qui garantit au Canada le contrôle initial des Grands Lacs, avantage dont les Britanniques tirent rapidement parti au cours des premiers mois du conflit²⁷. Le 17 juillet, une expédition amphibie lancée par les Britanniques à partir de Fort-St. Joseph, qui est voisin, permet de prendre l’une des fortifications les plus importantes à l’ouest, Fort-Mackinac, entre les lacs Huron et Michigan, sous les yeux de la garnison américaine, qui ne sait pas encore qu’elle est en guerre. À Fort-Detroit, pendant ce temps, les navires de guerre de la Marine provinciale empêchent les forces américaines de transporter des approvisionnements, interceptent les envoyés ennemis et permettent à une force mixte de soldats réguliers et de miliciens britanniques, dirigés par le major-général Issac Brock, de circuler sans entrave le long du lac Érié et de prêter main-forte à la base navale britannique d’Amherstburg. Traversant la rivière Detroit le 16 août sous le tir de protection du Queen Charlotte et du General Hunter, la troupe de Brock, composée de 700 soldats réguliers et miliciens et de 600 Autochtones, s’approche du fort américain et convainc son commandant d’abandonner son poste, ses plus de 2 200 hommes, ses 33 pièces d’artillerie, ses 2 500 mousquets et le brick non armé Adams. Portant désormais le nom de Detroit, le deuxième brick garantit à la Marine provinciale le contrôle incontesté du lac Érié durant le reste de la saison²⁸.

    Sur le lac Ontario, le commodore Isaac Chauncey est nommé commandant de Sackets Harbor en septembre 1812. Après avoir armé un groupe de goélettes marchandes converties pour prêter main-forte à l’Oneida, il est en mesure de prendre le contrôle du lac. Le 8 novembre, l’escadre de Chauncey poursuit le Royal George jusqu’à Kingston et le contraint à se mettre à l’abri des canons des fortifications du port²⁹. Lorsque la navigation est de nouveau ouverte en 1813, Chauncey profite de sa supériorité navale pour lancer une attaque contre la capitale du Haut-Canada, York (aujourd’hui Toronto) le 27 avril. L’attaque vise principalement à détruire les navires qui y sont en construction, mais elle a pour effet imprévu d’entraver considérablement le développement de l’escadre britannique sur le lac Érié. Dans le butin des Américains, il y a 20 canons, mais les Britanniques détruisent de vastes réserves de cordage, de toile et d’équipement naval avant de se réfugier à Kingston. Ces pertes sont particulièrement catastrophiques pour la stratégie britannique sur le lac Érié, parce que la base navale d’Amherstburg se trouve à l’extrémité d’une longue voie de communication très ténue. Comme on fabrique peu d’artillerie ou d’approvisionnements navals au Canada, en dehors du bois d’œuvre en quantité abondante (en fait, les colonies canadiennes fournissent à la Royal Navy la plupart de ses mâts de navire: elles en envoient 23 000 dans la seule année 1811), tout ce qu’il faut pour armer un navire doit être importé de Grande-Bretagne et transporté le long du Saint-Laurent jusqu’à la base navale du lac Ontario à Kingston, en passant par Montréal. Les approvisionnements destinés à l’escadre d’Amherstburg doivent ensuite être expédiés par le lac jusqu’à Fort-George, à l’embouchure de la rivière Niagara, et par voie terrestre en contournant les chutes (une route directement exposée à une attaque américaine), ou jusqu’à York et Burlington Heights avant d’être acheminés par voie de terre jusqu’à Long Point, puis descendre tout le lac Érié jusqu’à son extrémité occidentale. Comme les canons et les approvisionnements dont a besoin l’escadre du lac Érié, qu’il commande, ont été capturés ou détruits à York, le lieutenant R.H. Barclay, de la Royal Navy, doit armer sa petite flotte de tout ce qui lui tombe sous la main, de sorte que son navire-amiral, le Detroit, est nanti d’une macédoine de pièces d’artillerie navale (décrite par Mahan comme «une batterie composite parmi les plus étranges qui aient jamais été montées») prises sur les remparts de Fort-Malden, à Amherstburg³⁰.

    Lorsque, en 1813, la course à la construction navale est entamée pour de bon entre les deux adversaires et que les Américains installent une base navale à Erie (Pennsylvanie), sur le lac Érié, pour compléter celle de Sackets Harbor, sur le lac Ontario, les difficultés logistiques du Haut-Canada donnent aux États-Unis un avantage certain. Les approvisionnements navals destinés à Sackets Harbor partent de l’arsenal naval de New York et n’ont pas beaucoup de mal à remonter les rivières Hudson et Mohawk pour arriver à Oswego, sur le lac Ontario. Pendant ce temps, les deux bricks construits par la Marine américaine à Erie sont bien armés grâce aux approvisionnements fabriqués à Pittsburgh et envoyés au lac Érié en passant par la rivière Alleghanys et par French Creek. L’artillerie navale destinée à l’escadre américaine d’Erie arrive de l’arsenal naval de Washington (en passant par l’arsenal de Philadelphie, dont les communications avec Pittsburgh sont également très bonnes), tout comme des groupes de matelots. Ironiquement, l’efficacité du blocus imposé par la Royal Navy aux ports côtiers américains accroît la disponibilité des troupes et des approvisionnements américains envoyés à l’intérieur³¹. Comme les États-Unis ont développé leurs assises sur le lac Érié, les caronades des navires de guerre de l’escadre américaine l’emportent facilement sur les navires mal équipés de Barclay lorsque les deux petites flottes se rencontrent à Put-in-Bay, le 10 septembre. Anxieux de s’assurer que les indispensables approvisionnements entreposés à Long Point sont envoyés aux forces britanniques stationnées à Amherstburg sans être interceptés par l’escadre américaine, Barclay, désespéré, engage une bataille dans laquelle ses six navires sont vaincus et capturés. La Marine américaine contrôle désormais le lac Érié, domination qu’elle conservera durant tout le reste de la guerre, et l’Armée britannique doit abandonner sa position à Detroit et battre en retraite vers l’est, en direction d’une source d’approvisionnement plus sûre: Burlington Heights, près de l’actuelle ville de Hamilton³².

    Sur le lac Ontario, la course à la construction navale se poursuit, les adversaires toujours nez à nez. Comme la base navale britannique de Kingston est plus proche de Montréal, les approvisionnements navals en provenance de Grande-Bretagne sont plus faciles à obtenir pour armer les nouveaux navires de guerre. Au début de la saison de navigation de 1813, Chauncey a ajouté le Madison, frégate à 24 canons, à son escadre pour accroître sa supériorité sur la Marine provinciale. Après avoir attaqué York à la fin d’avril, la flotte américaine prend part à la prise de Fort-George, à l’embouchure de la rivière Niagara, le 27 mai. Mais, plus tôt durant le mois, l’escadre britannique de Kingston a été renforcée par le lancement du Wolfe, corvette à 23 canons, et par l’arrivée du commodore James Yeo et de quelque 450 officiers et matelots de la Royal Navy. Le 29 mai, Yeo lance une attaque sans résultat contre Sackets Harbor, pendant que l’escadre américaine est occupée à l’embouchure de la Niagara, et Chauncey décide que l’escadre de la Marine provinciale est trop puissante pour être défiée avant que le plus récent navire américain, le General Pike, frégate à 26 canons (tous à longue portée, contrairement aux canons à courte portée de la plupart des navires circulant sur le lac) soit mis en service, à la fin de juillet. Jouissant du contrôle complet du lac Ontario pendant plus d’un mois, Yeo procède à un certain nombre de débarquements le long du littoral de l’État de New York pour y détruire des approvisionnements, mais son principal exploit est de se montrer au large de la baie de Burlington le 8 juin, ce qui convaincra les 3 000 soldats américains stationnés à Forty Mile Creek de battre en retraite à Fort-George après leur défaite aux mains de 700 soldats britanniques au cours de la Bataille de Stoney Creek, la nuit du 5 au 6 juin³³.

    Nantis d’un General Pike dont les canons à longue portée donnent l’avantage à l’escadre des États-Unis, les Américains font finalement route vers Sackets Harbor le 21 juillet et attaquent York une seconde fois le 30. Aucune des deux flottes ne semble cependant pressée d’engager la bataille, lorsque Yeo et Chauncey s’affrontent l’un l’autre au large de Niagara au début du mois d’août (c’est là que les goélettes américaines Hamilton et Scourge chavirent et sombrent au cours d’une tempête à plusieurs milles au large de l’actuelle St. Catherines). Comme le raconte un historien, «durant le mois qui suit, Yeo et Chauncey, selon leurs propres témoignages, se poursuivent l’un l’autre autour du lac, mais il n’est pas étonnant qu’il ne se passe rien, puisque l’un n’est disposé à combattre que par temps calme et à distance et que l’autre ne l’est que par mauvais temps et à faible portée»³⁴. Des conditions favorables à l’escadre américaine s’installent le 11 septembre à proximité de la rivière Genesee, lorsqu’un manque de vent laisse les navires de Yeo encalminés et à la merci des canons à longue portée de Chauncey. Heureusement pour les Britanniques, le vent se lève à nouveau suffisamment pour qu’ils s’échappent, sans guère de dommages après une canonnade intense de 90 minutes. Que ce soit en réaction à la relative inaction sur le lac Ontario ou à la défaite de Barclay sur le lac Érié le 10, le gouverneur en chef de l’Amérique du Nord britannique se plaint à Londres, le 22 septembre, en «déplorant la procrastination de la lutte pour la suprématie navale sur le lac Ontario, sir James Yeo ayant retenu pour cet objectif presque tous les officiers et matelots envoyés d’Angleterre et laissant le commandant Barclay sur le lac Érié presque intégralement à la merci des efforts des soldats» pour armer ses navires. En fait, le seul engagement naval sérieux de cette période n’a lieu que le 28 septembre, lorsque l’escadre américaine trouve les navires de Yeo au large de York et les pourchasse: le General Pike détruit le mât de hune et le mât de misaine du Wolfe et contraint l’escadre britannique à filer à l’ouest pour se réfugier sous le vent dans la baie de Burlington devant l’imminence d’une tempête. Une semaine après ce qu’on appellera les «courses de Burlington», Chauncey capture un convoi de goélettes transportant des approvisionnements et des troupes au large du comté de Prince-Edward, puis passe les dernières semaines de la saison de navigation à bloquer l’escadre de Yeo à Kingston³⁵.

    Le navire de la Marine provinciale Royal George échange des bordées avec le navire-amiral USS Oneida du commodore Issac Chauncey à Kingston le 8 novembre 1812. (BAC C-040593)

    Le 1er mai 1814, les navires de la Marine provinciale entrent officiellement au service de la Royal Navy, ce qui a surtout pour effet, en dehors de la réorganisation de l’administration de l’escadre et du système d’ancienneté des officiers, de donner de nouveaux noms aux navires de Yeo pour éviter toute confusion avec les navires de Sa Majesté portant le même nom. (Compte tenu de l’importance accordée à la supériorité de la Royal Navy dans l’ensemble de l’Empire britannique, cette décision est plus que symbolique. Rappelons que, à la suite de la défaite de Barclay sur le lac Érié, un journal de Halifax console ses lecteurs en laissant entendre que cette perte n’est pas aussi vexante pour le prestige naval britannique qu’il y paraît, parce que l’escadre vaincue ne fait pas partie de la Royal Navy, «mais qu’elle a été uniquement armée, équipée et gérée grâce aux efforts de certains Canadiens regroupés en une sorte de troupe de Territoriaux du lac. Ce n’est pas la Royal Navy, mais une force locale, une sorte de marine marchande³⁶.») Ce même 1er mai, les navires les plus modernes de l’escadre de Kingston, le Prince Regent, frégate à 60 canons, et le Princess Charlotte, frégate à 44 canons, sont prêts et se joignent à la «vieille» escadre, donnant à Yeo une supériorité provisoire sur la flotte de Chauncey. Avec les nouvelles frégates, qui, ensemble, ont à bord 54 canons de 24 livres, «les Britanniques possèdent pour la première fois sur le lac Ontario un armement suffisant de canons à longue portée, tout à fait distincts des caronades à courte portée»³⁷. On apprend cependant que les Américains sont en train de construire deux nouveaux bricks et deux grandes frégates à Sackets Harbor, ce qui convainc Yeo qu’il a besoin d’un troisième nouveau navire de guerre, qui soit en mesure de «regarder tout adversaire de haut». À la fin du mois de mars, une quille est installée dans le chantier naval de Point Frederick, à Kingston: on va construire un navire de ligne de 104 canons capable de détruire n’importe quel navire que la Marine américaine envisagerait de mettre en service sur le lac³⁸.

    Comme l’escadre américaine n’est pas disposée à défier Yeo tant que ses propres navires ne sont pas terminés, les Britanniques reprennent le contrôle du lac Ontario durant les premiers mois de la saison de navigation de 1814, mais la seule action importante qu’ils tentent est une attaque contre le terminal d’approvisionnement d’Oswego (New York), le 6 mai. Yeo a levé le blocus de Sackets Harbor au début du mois de juin, mais Chauncey refuse de compromettre son escadre et permet ainsi aux Britanniques de continuer à transporter des troupes et des approvisionnements à Niagara, où l’Armée britannique résiste à une puissante troupe américaine composée de 4 500 hommes sous les ordres du major-général Jacob Brown, qui a traversé la frontière et pris Fort Erie le 3 juillet. Après avoir vaincu les Britanniques dans la bataille de Chippawa le 5, Brown est à Queenston Heights, surplombant le lac Ontario, le 10, pour y attendre le renfort de l’escadre de Chauncey dans le but de prendre Fort George et de pousser jusqu’à Burlington. Comme les navires de l’escadre américaine ne se montrent pas à l’horizon, l’armée de Brown se replie vers le sud, où elle est vaincue à Lundy’s Lane le 25 juillet, puis assiégée durant le reste de l’été à Fort Erie. Chauncey quitte finalement Sackets Harbor le 31 juillet. L’escadre américaine domine le lac durant les deux mois suivants et, quoiqu’elle ne contraigne qu’une seule fois un navire de transport britannique à s’échouer au cours de cette période, elle entrave les efforts des Britanniques pour apporter renforts et approvisionnements à leurs forces autour de Fort Erie.

    Tout comme la réticence de Chauncey exaspère Brown, la décision de Yeo de ne pas défier les Américains tant qu’il n’a pas son navire de ligne à 104 canons, le HMS St. Lawrence, qui ne sera prêt qu’à la mi-octobre, irrite le lieutenant-général sir Gordon Drummond, qui commande de la péninsule de Niagara. C’est pourtant l’apparition du St. Lawrence sur le lac Ontario et le retour de Chauncey à Sackets Harbor qui décident finalement les Américains à abandonner Fort Erie le 5 novembre et à se replier à Buffalo. Au début de l’automne, une grande offensive britannique dans la vallée du lac Champlain est annulée lorsque les quatre navires de renfort naval—à peine terminés et mis rapidement en service—sont vaincus par une escadre américaine de taille analogue à la bataille de Plattsburgh, le 11 septembre. Sur le littoral atlantique, une expédition amphibie britannique de 4 000 hommes réussit à s’emparer de Washington au mois d’août. L’édifice du Capitole et la Maison-Blanche sont incendiés avant que les troupes se rembarquent sur les navires de guerre du vice-amiral sir Alexander Cochrane pour aller bombarder pendant deux jours les défenses entourant Baltimore, au Maryland. La Royal Navy offre un autre exemple de sa supériorité dans l’Atlantique à la fin du mois d’août lorsqu’une force britannique, composée de 2 500 hommes, de 10 navires de guerre et d’un nombre équivalent de transports, quitte Halifax et réussit à s’emparer de différents endroits le long de la rivière Penobscot, dans le Maine³⁹.

    Sir James Yeo, RN, arrive à Kingston en mai 1813 pour prendre le commandement de la Marine provinciale sur les Grands Lacs. (MDN CN 6753)

    Avec la signature du Traité de Gand le 24 décembre 1814, les deux parties conviennent du statu quo ante bellum, tous les territoires conquis étant rendus sans égard aux revendications américaines qui ont déclenché la guerre. La supériorité de la Royal Navy sur les mers n’a pas vraiment été mise à rude épreuve par la petite Marine américaine, mais la puissance maritime dans les grands lacs intérieurs du Haut-Canada s’est révélée cruciale pour la conduite des opérations terrestres à la frontière. On voit bien que Londres et Washington en saisissent l’importance, puisque aucun des deux gouvernements ne censurent Yeo ou Chauncey pour leur hésitation à engager une bataille à moins de jouir d’une nette supériorité. Pour la Grande-Bretagne, dont le plus gros des ressources militaires et navales est engagé dans la lutte contre Napoléon, le conflit en Amérique du Nord semble «une querelle de clocher, une diversion stratégique» plus qu’autre chose. Il confirme cependant les limites de la puissance maritime dans un conflit contre une puissance terrestre comme les États-Unis et il convainc beaucoup d’hommes d’État britanniques des difficultés caractéristiques de la défense de l’Amérique du Nord britannique contre une attaque venant de son voisin du Sud. Peu disposé à abandonner le Canada en cas d’agression américaine, le gouvernement de Londres cherche cependant à maintenir de bonnes relations avec Washington. Dans le cadre de cet effort et compte tenu de l’importance de la supériorité navale dans les campagnes intérieures, Washington et Londres négocient en 1817 l’Accord Rush-Bagot, qui limite les armements navals à un navire sur chacun des lacs Champlain et Ontario et à deux navires sur chacun des lacs Érié, Huron et Supérieur. Les forces militaires ne sont cependant pas touchées par l’Accord, et l’on continue de bâtir des fortifications le long de la frontière. De 1826 à 1832, les Britanniques construisent également un système d’écluses le long des rivières Rideau et Cataraqui dans la partie est du Haut-Canada—le canal Rideau—pour garantir des communications plus sûres entre Kingston et Montréal et pour contourner l’itinéraire exposé du Saint-Laurent⁴⁰.

    La fin des guerres napoléoniennes est le prélude à une longue période de paix en Europe, qui permettra à l’industrie et au commerce de la Grande-Bretagne de prendre de l’expansion à un rythme sans précédent. «Les victoires décisives [de la Royal Navy] au XVIIIe siècle ont donné à ses marchands la part du lion dans le commerce maritime, et c’est ce qui a stimulé la révolution industrielle. Celle-ci sera le socle de la croissance du pays et en fera progressivement une nouvelle sorte d’État et la seule véritable puissance mondiale de son époque⁴¹.» Londres est le centre de la finance internationale, et les investissements et les échanges commerciaux de la Grande-Bretagne se multiplient également outre-mer, au sein et à l’extérieur de l’Empire britannique proprement dit, grâce à la vaste flotte de sa marine marchande. Le territoire effectif de l’Empire en 1815 n’est pas particulièrement étendu, puisqu’il est principalement composé de l’Amérique du Nord britannique, de certaines régions de l’Inde et de la colonie de la Nouvelle-Galles du Sud en Australie, mais il comprend une chaîne d’îles et de ports stratégiquement situés autour du globe et acquis de haute lutte contre la France. Grâce aux bases navales installées dans des lieux névralgiques comme Gibraltar, Malte, le Cap, la Sierra Leone, Ascension, l’île Maurice et Ceylan (auxquels s’ajoutent en 1841 Singapour, les îles Malouines, Aden et Hong Kong), la Royal Navy peut garantir la domination commerciale de la Grande-Bretagne en contrôlant les importantes routes de navigation empruntées par les navires marchands britanniques dans le monde, et, tout au long du XIXe siècle, 60 p. 100 des exportations et 80 p. 100 de l’investissement de la Grande-Bretagne sont destinés à des régions extérieures à l’Empire proprement dit⁴².

    Les navires de Sa Majesté Confiance (à gauche) et Linnet (à droite) affronte USS Saratoga à Plattsburg, N.Y., le 11 septembre 1814. La défaite des navires britanniques a convaincue Sir George Prevost d’annuler son offensive terrestre. (BAC C-10928)

    L’arsenal de la Marine, à Point Frederick, à Kingston, vers 1815. Le gros navire couvert à gauche est le HMS St. Lawrence, doté de 104 canons. (BAC C-145243)

    Dans ce système mondial de bases navales, la seule qui soit située en Amérique du Nord britannique est celle de Halifax. Le port néo-écossais a encore prouvé son importance pour l’Atlantique Nord occidental au cours de la guerre de 1812, puisqu’il a servi de havre aux navires de la Royal Navy chargés de bloquer la côte orientale des États-Unis. Compte tenu de sa situation stratégique, le gouvernement britannique commence, en 1828, à remplacer les fortifications surplombant le port et l’arsenal par une citadelle plus moderne. Le projet n’est terminé qu’en 1856. L’Armée britannique reconstruit également des fortifications semblables pour protéger d’autres endroits importants, comme Québec (la Citadelle) et Kingston (Fort Henry, qui surplombe l’arsenal de Point Frederick). Malgré ces efforts de construction, cependant, la présence de la Royal Navy dans les Grands Lacs se dissipe après 1815, et la base navale est officiellement fermée en 1836⁴³. Lorsque des insurrections éclatent dans le Haut-Canada et le Bas-Canada l’année suivante, l’officier de marine le plus haut gradé du Haut-Canada est un retraité de la Royal Navy, le capitaine Andrew Drew, de Woodstock. Lorsqu’une bande de rebelles canadiens est vaincue à Toronto au début de décembre 1837, un groupe mixte de rebelles et de sympathisants américains s’emparent de l’île Navy sur la rivière Niagara, en amont des chutes, approvisionnant leur base à partir du littoral de l’État de New York, au moyen d’un navire à vapeur américain. À la demande du commandant de la milice canadienne qui garde l’œil sur l’île saisie, le capitaine Drew traverse la rivière à la tête d’une petite compagnie d’ex-matelots pour intercepter le vapeur rebelle, tuant un Américain en cours de route, avant de jeter le bâtiment en flammes dans les chutes⁴⁴.

    L’indignation des Américains devant la violation de leur territoire et la conviction croissante parmi certains de ceux qui habitent le long de la frontière que les rébellions au Canada justifient l’annexion du territoire britannique (après tout, ce sont des aventuriers américains qui ont pris le Texas et déclaré son indépendance du Mexique un an plus tôt) donnent lieu, au début de 1838, à d’autres incursions par des bandes armées le long de la rivière Detroit, dans l’île Pelée du lac Érié et à la frontière entre le Québec et le Vermont. En février, les tensions accrues incitent le gouvernement britannique à suggérer aux autorités canadiennes d’armer une petite flottille de bateaux à vapeur pour surveiller le Saint-Laurent et les Grands Lacs. Deux mois plus tard, le capitaine Williams Sandom, de la Royal Navy, arrive à Kingston et réactive la base navale de Point Frederick sous le nom de HMS Niagara. Sandom commande un contingent naval comprenant 267 officiers et matelots transférés de l’Escadre de l’Amérique du Nord et des Antilles. En outre, il achète ou loue quatre canonnières, trois navires à vapeur à aubes et une goélette. Celle-ci, mise en service sous le nom de HMS Bullfrog, fait office de bâtiment-base, tandis que l’un des navires à vapeur armés devient le HMS Experiment. La prévoyance de Londres porte ses fruits en novembre 1838, lorsque 300 envahisseurs, Américains pour la plupart, traversent le Saint-Laurent et s’emparent d’un groupe de bâtiments de pierre à la Pointe du moulin à vent, à deux kilomètres en aval de Prescott (Haut-Canada). Dans l’un des affrontements navals les plus étranges qui aient eu lieu au Canada, l’Experiment tire sur le navire à vapeur américain United States à mi-hauteur de la rivière, décapitant son pilote, neutralisant son moteur à tribord et empêchant le bâtiment de prêter main-forte aux envahisseurs. Entre-temps, la petite flotte de navires à vapeur et de canonnières de Sandom bloque la rivière et offre un tir d’appui durant les cinq journées de la bataille du Moulin-à-Vent, jusqu’à ce que les envahisseurs se rendent aux assiégeants, des soldats britanniques et des miliciens canadiens⁴⁵.

    Sur la côte Ouest, les tensions anglo-américaines au cours des années 1840 au sujet de l’Oregon, dont le point culminant est le Traité de Washington (1846), qui fixe la frontière occidentale au 49e parallèle, révèlent à la fois les avantages et les limites de la puissance maritime de la Royal Navy en faisant comprendre que les navires de guerre peuvent effectivement influencer le gouvernement américain, mais qu’ils ne peuvent pas contrôler le nombre croissant d’Américains qui s’installent sur la côte Ouest⁴⁶. À mesure que la région de la Colombie-Britannique se développe dans les années 1850, la possibilité d’un conflit augmente, non seulement avec les Américains, mais aussi, à cause de la guerre de Crimée, avec les Russes. À partir du moment où la Compagnie de la Baie d’Hudson crée des postes de traite côtiers en 1825 et où des colons britanniques commencent à s’installer à Victoria, des navires de guerre de l’escadre britannique du Pacifique basés à Callao et Valparaiso multiplient leurs visites. Esquimalt est apprécié pour la profondeur des eaux du port et la ligne escarpée de la côte, qui permettent aux navires de s’ancrer à l’abri par tous les temps, outre, à partir de 1851, sa proximité du gouvernement colonial britannique à Victoria. Lorsque les chercheurs d’or affluent vers la rivière Fraser en 1858 et que, l’été suivant, l’île de San Juan dans le fjord de Puget Sound devient une autre pomme de discorde avec les États-Unis, le gouverneur de l’île de

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