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Chefs Guerriers: Perspectives concernant les militaires canadiens de haut niveau
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Livre électronique591 pages8 heures

Chefs Guerriers: Perspectives concernant les militaires canadiens de haut niveau

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À propos de ce livre électronique

Ce sont les hommes qui ont dirigé notre nation en temps de guerre et en temps de paix. Au cours des deux grandes guerres, ces hommes ont fait preuve d’une force à toute épreuve, qui a guidé nos troupes vers la victoire. Dans le cadre d’opérations de maintien de la paix, ils ont contribué à établir et à maintenir l’ordre. Au cours des ans, ils ont permis aux Forces canadiennes de devenir l’une des forces militaires les plus respectées au monde.

Chefs guerriers, Perspectives concernant les militaires canadiens de haut niveau est le premier d’une série de deux livres qui examine l’expérience et les perspectives uniquement canadiennes en ce qui concerne le travail des généraux et l’art d’ être amiral. Le premier volume est un recueil des biographies portant sur les plus éminents militaires canadiens de la Confédération jusqu’à aujourdhui.

LangueFrançais
ÉditeurDundurn
Date de sortie27 févr. 2002
ISBN9781459706309
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    Aperçu du livre

    Chefs Guerriers - Dundurn

    Défense

    INTRODUCTION

    Il est toujours difficile de s’analyser. Même s’ils ne sont pas les seuls dans cette situation, les militaires sont réputés pour leur conservatisme, leur fermeture au monde extérieur et leur répugnance à l’auto-examen. À la fin des années 1950, l’écrivain et journaliste Pierre Berton a fait une critique de la suffisance de l’Église chrétienne dans son ouvrage The Comfortable Pew. Les Forces canadiennes (FC) affichaient à bien des égards une suffisance analogue à la fin des années 1980. Chose certaine, on se plaignait de l’insuffisance du budget de la Défense, du vieillissement de l’équipement et de ce que l’effectif laissait quelque peu à désirer par comparaison à ce qu’il avait été pendant les «glorieuses» années 1950 (alors que la Force régulière comptait presque, au total, 120 000 militaires).

    Pourtant, ces années avaient pour les forces armées quelque chose de «confortable» (ou, à tout le moins, de rassurant). Chacun connaissait sa place. Même si le Pacte de Varsovie présentait des signes de fatigue, la Guerre froide se poursuivait et donnait à la Marine, à l’Armée de terre et à la Force aérienne leur principale raison d’être. La 4e Brigade demeurait le plus beau fleuron de l’Armée de terre, et tant qu’il y aurait des politiciens alliés comme Helmut Schmidt, la nécessité de préserver la réputation du Canada au sein de l’OTAN aurait fini par procurer au moins de l’équipement neuf à l’Armée. Les engagements envers l’OTAN soutenaient également la Marine et étaient, avec le NORAD, le principal sujet de préoccupation de la Force aérienne. Compte tenu du caractère cyclique des immobilisations et des dépenses au titre de la défense, chaque élément finissait par avoir le dessus tous les dix ans – les chasseurs CF-18 succédaient aux chars Leopard, et les frégates de patrouille, aux CF-18. Les FC ne pouvaient pas prétendre être à jour dans tous les domaines, mais elles demeuraient un membre apprécié de l’équipe. En tant que membre de l’équipe, le Canada laissait volontiers la réflexion stratégique et opérationnelle aux plus puissants. Nous n’avions pas à penser par nousmêmes.

    Le maintien de la paix était également devenu une affaire de routine, particulièrement pour l’Armée de terre. Les unités se succédaient sur la ligne verte, à Chypre et au Moyen-Orient, participant à tour de rôle à des déploiements qui étaient généralement prévisibles. Il y avait bien des surprises de temps en temps, mais jamais rien de terriblement nouveau, et les FC tiraient fierté (sans trop y réfléchir) de leur réputation en tant que force ayant la plus grande expérience et la meilleure connaissance du maintien de la paix au monde.

    Puis sont arrivés les changements et les chocs. La fin de la Guerre froide et le retrait des Forces canadiennes d’Europe ont infirmé de vieilles vérités stratégiques: le Canada et les Forces canadiennes allaient se trouver obligés de définir eux-mêmes leur place dans le monde. Des opérations de maintien de la paix résolument non conventionnelles dans les Balkans, au Rwanda et, pis encore, en Somalie ont été à l’origine d’incidents qui ont eux aussi infirmé de vieilles vérités du maintien de la paix et soulevé parallèlement des questions au sujet des normes d’éthique des Forces canadiennes. De nouvelles compressions budgétaires spectaculaires ont suivi, le ministère de la Défense nationale (MDN) a été restructuré, l’effectif de la Force régulière a continué de diminuer et les forces armées ont apparemment perdu la confiance des Canadiens.

    Cela n’était jamais arrivé auparavant. Le pays avait peut-être considéré que les efforts des forces armées allaient de soi la majeure partie du temps – et il ne les avait pas pris très au sérieux le reste du temps, du moins en temps de paix – mais une telle perte de confiance ne s’était jamais vue avant. La première réaction du ministère de la Défense nationale et des Forces canadiennes a été d’adopter une attitude défensive, mais certains ont compris que le statu quo ne tenait plus et, comme l’avaient fait les forces armées américaines après le Viêt-Nam, qu’il était temps d’envisager un renouveau professionnel qui aille bien au-delà des changements organisationnels. Ces personnes ont vu qu’il y avait de réels enseignements à tirer de la Somalie, des Balkans et de la guerre du Golfe et que l’avenir appelait un renouvellement de l’engagement envers la profession et le professionnalisme, voire une réforme. Elles ont compris qu’il fallait pour cela penser à l’avenir en tenant compte du passé et que le corps des officiers généraux devait se trouver à l’avant-garde du changement dans les années à venir si on voulait que des changements en profondeur se fassent. Ce sont en effet les généraux qui ont l’autorité morale voulue pour traduire en actions concrètes des prescriptions (ou des espoirs) théoriques.

    Chefs de guerre: points de vue sur les chefs militaires canadiens et La fonction de général et l’art de l’amiral: points de vue sur les chefs militaires supérieurs du Canada font partie de ce processus de renouvellement de l’engagement envers la profession militaire au Canada et de réforme des valeurs militaires. On y examine l’expérience d’amiraux et de généraux canadiens, en temps de guerre et en temps de paix, et on y fait ressortir leurs similitudes et leurs différences, pour nous aider à comprendre nos origines et l’évolution de la profession militaire au Canada; et on y envisage enfin le présent et l’avenir, pour nous aider à mieux voir l’avenir et la voie à suivre.

    Chefs guerriers se veut un recueil d’articles relatant l’expérience d’anciens leaders militaires duquel le lecteur pourra retirer de bons (et de moins bons) enseignements en plus de se documenter sur les différents styles de commandement qui ont donné de bons résultats dans un contexte donné. Par exemple, bien que Roman Jarymowycz laisse entendre que Guy Simonds a été un commandant de champ de bataille tout à fait génial (en dépit de graves faiblesses), on se rend compte facilement que son style de commandement n’obtenait pas la faveur des gouvernements en temps de paix. C’est probablement une bonne chose qu’il n’ait pas été nommé Chef d’état-major général au Canada à la fin de la Seconde Guerre mondiale. D’autre part, Charles Foulkes a été peu louangé pour sa performance à la tête de la 2e Division d’infanterie du Canada et du Ier Corps canadien, mais comme le dit Sean Maloney, il était probablement la personne tout indiquée pour assumer les fonctions de chef d’état-major général d’après-guerre et, plus tard, celles de président du comité des chefs d’état-major, pour diriger le Canada de l’après-guerre et donc pendant la Guerre froide.

    Certains des généraux et amiraux dont il est question dans ce livre sont assez connus. En effet, Sam Hughes, Arthur Currie, Andy McNaughton, Guy Simonds et Jean Victor Allard ont tous faits l’objet d’importants ouvrages biographiques. D’autres, comme Raymond Brutinel, Leonard Murray et Charles Foulkes ne seront probablement pas tout à fait inconnus de certains lecteurs. Mais un certain nombre des commandants visés par cet ouvrage sont inconnus de bien des Canadiens et, il faut le dire, certains de nos auteurs ont eu quelque difficulté à dénicher plus que de maigres renseignements biographiques sur le sujet de leur article. Cette pénurie de données est imputable en partie au fait que, contrairement aux officiers supérieurs des autres forces armées, les généraux et amiraux canadiens ne se sont pas montrés très enclins à prendre la plume pour vanter leurs réalisations – et peutêtre encore moins à laisser en héritage des documents qui auraient permis de faire la lumière sur ce qu’ils croyaient être les assises de leur professionnalisme. Était-ce par modestie? Ou cela témoigne-t-il malheureusement du manque d’intérêt des Canadiens, en tant que société?

    RÉTROSPECTIVE

    DE LA CONFÉDÉRATION

    À LA FIN DE LA

    PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

    CHAPITRE 1

    SIR SAM HUGHES:

    UN GÉNÉRAL CANADIEN: ET ALORS?

    Ronald G. Haycock

    ¹

    LA QUESTION

    Frank Underhill a évoqué un jour le souvenir d’un enseignant qui se plaignait de ce que l’histoire canadienne était «ennuyeuse comme la pluie» et «qu’il pleuvait beaucoup en politique canadienne».² Cette image ne s’applique certainement pas à Sam Hughes. Sam Hughes est en effet l’un des personnages les plus colorés et peut-être même les plus bizarres à avoir fait carrière en politique canadienne et dans la milice. Même si son décès remonte à 1921, son nom suscite encore la controverse. Sa longue carrière – qui fournit à bien des égards l’exemple parfait du garçon originaire d’un coin perdu de l’Ontario qui a réussi de luimême – continue d’exercer une fascination que peu de personnalités canadiennes sont parvenues à susciter. Au faîte de sa carrière, Sam Hughes a atteint à la fois le poste de ministre de la Milice et de la Défense du Canada et le grade de lieutenant-général. Cette étude vise à répondre à une question à deux volets: quelle a été la contribution de cet homme remarquable à la compréhension de la fonction de général au Canada et Sam Hughes était-il en fait un «vrai» général? Les réponses à ces questions sont inscrites dans les circonstances spéciales de l’histoire du Canada qui s’appliquent à tous les généraux canadiens et dans la vie et l’époque de Sam Hughes en particulier.

    LE CONTEXTE

    Sam Hughes était un autodidacte, instituteur et journaliste de la génération qui a vu naître la Confédération. Il est entré en politique pendant les dernières années de l’administration de Sir John A. Macdonald et il est demeuré au cœur de la politique canadienne jusqu’à sa mort. Il a gravi les échelons pour devenir un membre respecté de la collectivité, lieutenant-général et ministre de la Milice. Enfin, il a brusquement été démis de ses fonctions politiques en 1916. L’influence militaire qu’il aurait pu avoir s’est certainement évanouie en même temps qu’il a quitté la politique. Les historiens demeurent partagés quant à savoir si la carrière de Sir Sam Hughes a été un échec.³ Les événements qui ont entouré le renvoi de Hughes comme ministre ont assombri à la fois son image et ses réalisations antérieures. Pourtant, il est impossible de juger Sam Hughes sans tenir compte de toute sa carrière, dans le contexte de la vie sociale et militaire du Canada. Pour comprendre la carrière de Sir Sam Hughes et son rôle de général, si tant est qu’il l’ait été, il faut connaître sa philosophie de la vie et savoir que, pour lui, il n’y avait pas de différence entre les fonctions militaires et les fonctions civiles. À ses yeux, ces fonctions étaient étroitement unies et n’étaient que deux aspects d’une même chose: le civisme responsable. Par exemple, le jeune Sam Hughes s’est joint à la milice du Canada comme tambour quand les fenians ont menacé pour la première fois le Canada en 1866, et il y a occupé tous les grades jusqu’à sa mort, en 1921. Sa carrière politique n’a pas tardé à suivre le même chemin. Instructeur à l’âge de 16 ans, il s’est rapidement imprégné de l’optimisme engendré par la création du Canada, de son histoire et des valeurs de la société victorienne. L’action par l’enseignement ne l’ayant pas satisfait, il s’est retrouvé dans le secteur de la presse, à Lindsay, en Ontario, dans les années 1880. Il était aussi un conservateur en politique locale. Comme l’atteste Desmond Morton, l’activité politique, le statut social et le service militaire étaient souvent des facteurs de réussite indissociables pour les Canadiens de cette génération.⁴ Hughes ne faisait pas exception.

    Sam Hughes a servi dans la milice pendant toutes ses années d’enseignement et de journalisme. Il a assisté assidûment aux rassemblements, gravi rapidement les échelons et obtenu sa commission. Pour s’améliorer comme soldat, il a suivi les rares cours militaires qui étaient offerts à des bataillons ruraux comme le 45e Régiment du comté de Victoria, en Ontario, auquel il appartenait. La période était également très difficile pour les forces. La composante «régulière» était minuscule; pour la majorité des Canadiens de la trempe de Sam Hughes, la principale ligne de défense du Canada devait être la Milice active non permanente (MANP) – c’est-à-dire les citoyens soldats à temps partiel. Malheureusement, l’armée était souvent victime d’une misère noire et de la négligence du gouvernement. Ce sont donc des enthousiastes zélés comme Hughes qui ont assuré la cohésion des régiments locaux grâce à leur seul travail.⁵ Sam Hughes n’a pas tardé à comprendre que la politique fédérale, comme la milice, le passionnait. Il a été élu comme conservateur au Parlement en 1892, un an après le décès de Sir John Macdonald. Sans la gouverne du «vieil homme», le parti conservateur a vite connu la déroute et il a été défait par les libéraux de Laurier en 1896. Pendant sa traversée du désert dans l’opposition, Hughes a rapidement manifesté des talents bien supérieurs à ceux des députés moyens, dont la valeur laissait généralement à désirer. Il a continué de mêler les fonctions civiles et militaires, tant au Parlement, où il était le porte-parole officiel de l’opposition pour les questions relatives à la milice au tournant du siècle, que dans la Milice active non permanente, où il a fini par assurer le commandement du 45th Victoria Rifles en tant que lieutenant-colonel. Hughes était un parlementaire chevronné et un bon commandant.⁶

    En 1899, ce sont ces deux facteurs – comme on aurait pu s’y attendre compte tenu des idées et de la forte personnalité de Hughes – qui ont amené Hughes à participer à la guerre des Boers, en Afrique du Sud. Là comme ailleurs, il a manifesté évidemment son talent militaire et un sens égal de la controverse politique, tributaires de ses convictions civiles et militaires. L’expérience au combat de Hughes a simplement consolidé ses idées, notamment au sujet de l’efficacité des citoyens soldats à temps partiel. La guerre a aussi favorisé sa carrière politique, même s’il s’était acquis une enviable réputation parmi les soldats de la force régulière, tant en Angleterre qu’au pays.⁷ De retour au Canada en septembre 1900, Hughes a continué d’être réélu. Sa réputation de député loyal et travailleur n’a cessé de grandir, et il a remporté la victoire dans sa circonscription d’élection en élection. Il a bientôt été considéré comme un vétéran essentiel à la bonne fortune politique du parti conservateur fédéral. En 1911, quand les conservateurs ont formé le nouveau gouvernement, Robert Borden a fait de Sam Hughes, devenu colonel, son ministre de la Milice. Occupant enfin un poste où il pouvait exercer un pouvoir politique réel, Sam Hughes a appliqué ses indissociables idées civiles et militaires avec un enthousiasme hors du commun, toujours au nom du civisme responsable. Il s’est consacré à donner à la milice une structure favorable à la promotion des valeurs sociales et à la défense du Canada. Le moyen utilisé devait être une Milice active non permanente. Cette solution risquait cependant de menacer la petite Armée permanente et d’en ralentir la professionnalisation. Telle était la situation quand le Canada a été mêlé à la Grande Guerre, en 1914. Rares étaient ceux qui avaient la moindre idée de ce qui allait se passer dans les quatre années suivantes.

    Sam Hughes a appliqué à cette guerre les préceptes qui l’avaient bien servi auparavant. Incarnation des valeurs victoriennes, Sam Hughes croyait au travail, à l’entraide, à la concurrence et à la force physique. Il se faisait une image très précise de l’homme: «Un homme d’action très viril» qui, comme l’a écrit W.L. Morton, «a des idées à lui et est habitué à commander».⁸ Hughes a néanmoins été démis de ses fonctions de ministre fin 1916. Son défaut, si on peut s’exprimer ainsi, a été d’être un humaniste dans la plus pure tradition victorienne. Son cas n’est pas isolé. La guerre et les dirigeants qui avaient amené les parties à prendre part au conflit avaient beaucoup changé. Sir Sam Hughes avait guidé le Canada pendant la première et difficile phase de la guerre la plus horrible à laquelle nous ayons jamais participé, et ce, d’une manière inimitable. L’ampleur même de la guerre a transformé le conflit en une affaire de chiffres déshumanisée – la professionnalisation de la violence. Est-il vraiment étonnant qu’un homme qui s’inquiétait de ses soldats d’un point de vue humaniste éminemment victorien ait fini par être dépassé par les événements? Mais comment peut-on interpréter du point de vue de la fonction de général au Canada le fait qu’un tel homme soit devenu l’un des plus importants chefs militaires du pays dans un conflit apocalyptique d’une envergure inconnue jusqu’alors? Pour replacer Sam Hughes dans son contexte, il faut dire quelques mots de la fonction de général et de la forme qu’elle prend au Canada.

    QUELQUES CONCEPTS GÉNÉRAUX

    La fonction de général est suffisamment vague pour donner matière à bien des débats. La fonction de général et son pendant, l’art des opérations, ont fait l’objet de débats considérables depuis la Grande Guerre. Du point de vue conceptuel, la fonction de général dans son expression la plus pure concerne essentiellement la façon dont un général engage une formation au combat, quelle qu’en soit la taille. Dans ce contexte, le critère utile se résume à une réponse positive à la question: «A-t-il remporté la victoire?» Bien qu’il soit fondamental, ce concept est peut-être inexact. Prendre pour acquis qu’une seule personne puisse faire une différence considérable dans une lutte opposant des pays entiers serait pour le moins risqué; cela équivaudrait à s’en remettre au hasard pour définir une politique de défense. En réalité, tout dépend de la façon de voir la personne ou les événements. Si un général remporte la victoire, il faut se demander ce qu’il a remporté et à quelles fins. Dans la tradition canadienne, les victoires à la Pyrrhus – c’està-dire les victoires au prix de très lourdes pertes – sont vues à juste titre d’un mauvais œil.

    Cette question laisse cependant de côté d’autres aspects de la fonction de général qui revêtent une importance capitale pour les Canadiens. Il faut se rappeler que la guerre n’est pas le cadre normal d’exercice de la fonction de général. L’important est la façon dont le général exerce sa profession dans tout l’éventail des activités, de la paix à la guerre. Comment un général parvient-il à trouver un équilibre entre des besoins souvent divergents comme la gestion des approvisionnements, le soutien et la direction de ses subalternes, l’adaptation des plans d’opérations au rythme des combats, l’intégration et l’application de la technologie de la façon la plus efficace possible et les rapports avec ses supérieurs? Comment le général canadien parvient-il à faire tout cela et à demeurer fidèle à deux chaînes de commandement: l’Alliance et le gouvernement du Canada? À ces questions s’en ajoute une qui est plus générale et qui a été posée en 1997 par le ministre de la Défense nationale, l’honorable Doug Young, au sujet de la sélection, de l’instruction et de la préparation des personnes appelées à remplir ces fonctions. Au moment de présenter ses observations-chocs sur la formation des officiers des Forces canadiennes dans son rapport au premier ministre, Young s’est appuyé sur des renseignements tirés de trois autres rapports (Granatstein, Bercuson et Morton) dans lesquels on soulignait la faiblesse de la formation des membres du corps des officiers par comparaison à celle d’autres armées.¹⁰

    L’art du général réside dans la voie qu’il choisit de suivre pour venir à bout de difficultés apparemment insurmontables. Beaucoup de généraux canadiens du XXe siècle n’y sont pas parvenus. Sam Hughes est presque le seul à avoir réussi à orchestrer la conversion du pays de la paix à la guerre. Il y a 2300 ans, Socrate a donné une description du général idéal. Selon Socrate, le général doit savoir approvisionner ses hommes en vivres et en fournitures de guerre. Il doit faire preuve d’imagination dans ses plans et de sens pratique et d’énergie pour les exécuter. Il doit être observateur, infatigable et perspicace; bienveillant et cruel; simple et astucieux; protecteur et voleur; prodigue et économe; généreux et parcimonieux; audacieux et conservateur. Il doit posséder et acquérir toutes ces qualités et bien d’autres. Il devrait évidemment connaître la tactique, car il y a autant de similitude entre une bande indisciplinée et une armée qu’entre un tas de briques et une maison.¹¹

    Du point de vue conceptuel, la première caractéristique de la fonction de général qui vient à l’esprit est sa nature holistique. Comme le montre la citation de Socrate, le général doit jouer bien des rôles pour bien des gens. En plus d’avoir les qualités énumérées ci-dessus, il doit être en effet un spécialiste des relations publiques et des questions humanitaires, un politicien et un négociateur. Hughes possédait bon nombre de ces qualités en abondance. En 1914 et 1915, il a été salué comme le plus grand ordonnateur de l’effort de guerre. Sa capacité d’obtenir et d’envoyer des troupes semblait infinie. Quand on lui a demandé de quitter le Cabinet deux ans plus tard, des centaines de milliers s’étaient portés volontaires, et l’effectif du Corps expéditionnaire du Canada avait été fixé en toute confiance dans les mois précédents à 500000 hommes.¹²

    Bien que Sam Hughes ne l’ait pas exprimé théoriquement, l’art du général repose sur le commandement. Comme l’a souligné le général et théoricien britannique J.F.C. Fuller, le commandant est le point où le contrôle des hommes et le contrôle de la technologie se rejoignent.¹³ Ce point de rencontre ne cesse pas d’exister simplement parce que nous sommes au milieu d’une révolution des affaires militaires (même si les preuves de l’existence d’un tel phénomène soient pour le moins discutables).¹⁴ Il n’a d’ailleurs pas cessé d’exister pendant la révolution de la conduite de la guerre d’août 14. Cette convergence de facteurs humains et technologiques est une constante des opérations militaires. Fuller écrit d’ailleurs:

    Même si les éléments théoriques que j’ai cités sont tirés pour la plupart d’une époque de la guerre qui précède l’industrialisation de la puissance militaire, ils ne sont absolument pas incompatibles avec les besoins de l’ère moderne. La théorie selon laquelle les trois qualités essentielles du général sont le courage, l’intelligence créative et l’aptitude physique vaut aussi bien pour les armes de choc que pour les missiles ou pour les missiles de courte portée et ceux de longue portée.¹⁵

    Il ne fait aucun doute que Sam Hughes possédait ces trois qualités essentielles. Reste à savoir si cela en faisait un général.

    LA FONCTION DE GÉNÉRAL AU CANADA

    L’un des thèmes les plus constants de l’expérience militaire du Canada demeure notre volonté de nous appuyer sur des alliances dans la poursuite d’objectifs de politique étrangère. À l’époque même de la Nouvelle-France, il est clair que les alliances jouaient un rôle prépondérant.¹⁶ Pendant la période qui a suivi la conquête, ce phénomène s’est renforcé au point de devenir une constante sinon une politique quasi automatique. Petite colonie pauvre, l’Amérique du Nord britannique n’aurait pas été en mesure de résister à l’assaut des États-Unis en 1812 si elle n’était pas demeurée étroitement associée à la Grande-Bretagne et à diverses coalitions d’autochtones, et notamment à la Confédération iroquoise. D’ailleurs, cinquante ans plus tard, la Confédération elle-même a été la création d’une alliance des diverses colonies de l’Amérique du Nord britannique (ANB) qui voulaient ainsi se protéger contre la menace très réelle que posaient les États-Unis.¹⁷

    Au XXe siècle, la façon de voir les alliances s’est raffinée, mais le concept de base est demeuré inchangé. Le Canada est allé en guerre en Afrique du Sud parce que cela l’aidait à préserver l’alliance de défense de l’Empire britannique. Comptant parmi les principaux artisans de l’engagement du Canada au Natal, Sam Hughes ne faisait ainsi qu’exprimer concrètement ce fait. Pour lui, les alliances et les relations qui en découlaient n’étaient pas simplement une nécessité, mais bien un devoir du Canada. Un engagement outre-mer fournissait également une occasion d’apprendre, sinon de diriger, au sein de l’Empire. Évidemment, beaucoup n’étaient pas d’accord avec Hughes, notamment à l’égard de la forme et de l’importance de la participation. La participation aux alliances peut cependant prendre des aspects et avoir des effets variés allant de fonctions de combat de Sam Hughes en 1899 et 1914 au «pouvoir discret» de Lloyd Axworthy aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, notre participation à deux guerres mondiales – la guerre de Corée et la Guerre froide – est passée par des alliances. En fait, le Canada n’a jamais combattu à l’extérieur d’une coalition. Ce fait a sans nul doute tempéré la vision de nos soldats et de leurs généraux. Comme William McAndrew l’a observé, «si jamais un Canadien a assuré le commandement indépendant d’une campagne [terrestre], ce fut le major-général Sir Fred Middleton, dans le Nord-Ouest du Canada [en 1885], pour peu qu’on puisse le considérer comme un Canadien temporaire».¹⁸

    La sujétion aux alliances a des effets secondaires intéressants. Par comparaison à ses principaux partenaires, le Canada est généralement un allié mineur, ses ressources et ses intérêts étant limités. Il en a résulté que les soldats canadiens ont toujours été plus appréciés pour leurs qualités techniques et tactiques que pour leur leadership stratégique. Fait intéressant, le Canada, contrairement à d’autres membres moins influents du Commonwealth comme l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, n’a jamais produit de feld-maréchal. Quand le Canada est allé au combat en 1899, en 1914 et en 1939, ses soldats ont été plus appréciés pour leur bon sens et leurs aptitudes pratiques que pour leur compétence dans les domaines supérieurs de la conduite de la guerre. C’est une compétence que Hughes a saisi implicitement et il s’en est très bien accommodé, aux dépens même du besoin de développer et d’entretenir le professionnalisme du corps des officiers. En 1914, du reste, le porte-parole de notre principal partenaire, Lord Kitchener, demandait seulement qu’on lui fournisse – rapidement, car l’armée britannique était en train d’abandonner Mons – des troupes organisées et adaptées à une utilisation tactique. Au départ et pendant quelque temps après, Kitchener a demandé au Canada de fournir surtout des «baïonnettes». D’autres alliés ont fait des demandes analogues, aussi bien avant 1914 qu’après.¹⁹

    Hughes savait cependant que, en dépit des limites qui étaient ainsi imposées aux décisions et aux déterminants, pour reprendre l’expression de Joel Sokolsky et Dan Middlemiss,²⁰ certains choix subsistaient. Hughes en a fait: il a assuré la cohésion des forces canadiennes et il a fait en sorte que nous soyons informés et représentés et que l’industrie travaille au bien-être de la nation. Par l’intermédiaire de Lord Beaverbrook et d’autres, Hughes a été un défenseur infatigable de l’effort de guerre du Canada.

    Sachant que les alliances sont un aspect intrinsèque de notre façon de voir la défense en général et de notre façon de faire la guerre en particulier, la question qui vient immédiatement à l’esprit est la suivante: Quel en a été l’effet sur l’évolution de la fonction de général au Canada? Il ne fait aucun doute que les relations du Canada avec ses alliés ont eu une incidence sur l’évolution de la fonction de général au Canada. Ne s’étant jamais trouvés dans l’obligation de mener des opérations seuls ou d’envisager une défense unilatérale, nos militaires sont passés maîtres dans l’art de manœuvrer dans des réseaux d’alliances.²¹ Les opérations interalliées n’ont jamais beaucoup inquiété les généraux canadiens; elles ont néanmoins eu un effet néfaste sur leur compréhension d’autres aspects de la fonction de général. Un travail aussi spécialisé et technique que le commandement d’un corps ou d’une division au sein d’une armée de coalition doit être confié à un spécialiste. Reste cependant à savoir si les spécialistes ont la vision du monde qu’il faut pour devenir des commandants d’armée et des commandants nationaux. Beaucoup ont prétendu que Sam Hughes n’avait rien à faire au ministère de la Milice parce qu’il n’avait pas la vision qu’il fallait. Une étude de sa pensée politique pourrait fort bien révéler qu’il était un tacticien et qu’il pouvait donner le meilleur de lui-même en campagne électorale ou comme commandant de bataillon. Ses capacités au-delà de ce niveau étaient limitées, mais il n’était certainement pas le seul dans cette situation. Ses convictions et ses vues à l’aube de la Première Guerre mondiale étaient largement partagées, comme en témoigne The General de C.S. Forester.²²

    Selon Douglas Bland, trois caractéristiques inhibitrices ont marqué au Canada la planification de la défense et, par extension, la fonction de général. «La politique de défense du Canada et les principales tâches des forces armées ont été définies en fonction d’une évaluation de la stratégie alliée à laquelle les planificateurs canadiens ont très peu contribué. À Ottawa, presque tous s’entendaient pour dire qu’envisager une stratégie nationale distincte de la stratégie alliée serait non seulement impensable, mais déraisonnable et, d’une certaine manière, déloyal.» De plus, «les officiers canadiens, ‘subordonnés doués’, se contentaient de suivre des chefs militaires étrangers». Enfin, «les milieux politiques et les responsables de la politique étrangère du Canada [ont été] inspirés par des idées de coopération internationale».²³

    Comme nous l’avons vu, les généraux canadiens ont eu à maîtriser une foule de compétences en plus des aptitudes militaires fondamentales. Les généraux canadiens ont bien davantage été choisis en fonction de leurs qualités administratives et politiques et de leur zèle que de leur compétence au champ de bataille. Cela est probablement vrai de la plupart des armées; dans le contexte canadien, toutefois, le phénomène est plus patent parce qu’il y a toujours eu très peu de généraux – quoi qu’en disent certains journalistes – et très peu de guerres auxquelles participer. Le général canadien doit donc exercer son métier en l’absence de guerre, c’est-à-dire être dans la position politiquement indéfendable de commander des soldats sans raison évidente de le faire.

    SAM HUGHES: UN GÉNÉRAL?

    L’idée de considérer sérieusement Sam Hughes comme un général en surprendra peut-être beaucoup. Après tout, il a surtout été actif en tant que politicien. Hughes était un excellent député. Comme nous l’avons vu, cependant, de nombreux généraux canadiens ont été des politiciens, et rares sont ceux qui ont été mêlés à des combats en service actif. Certains des meilleurs commandants supérieurs qu’ait produits le Canada n’ont jamais dirigé de formations plus grandes qu’un bataillon d’avant la guerre. Ainsi, à en juger uniquement par ce critère, Sam Hughes ne se classe pas si mal. En réalité, de nombreux généraux n’ont jamais commandé de troupes au combat à quelque niveau que ce soit pendant leur carrière. Les états de service de Hughes pendant la guerre des Boers ont été excellents. De plus, Hughes se compare favorablement à bien des personnalités militaires et politiques progressistes de son époque. Même s’il ne reconnaissait pas cette épithète, Hughes était progressiste. Il était aussi un nationaliste, bien qu’on l’ait si étroitement associé au jargon de l’impérialisme. Cette association mérite d’être comprise. Pour bien des Canadiens de l’époque victorienne et édouardienne, l’impérialisme était un véhicule du nationalisme, un moyen par lequel le jeune Dominion pouvait exercer une influence politique sans commune mesure avec sa taille. À leurs yeux, l’Empire britannique était un système à l’intérieur duquel le Canada pouvait exercer une influence sur les affaires internationales. Réaliste, Hughes savait que le Canada ne pouvait pas espérer manœuvrer seul dans l’arène internationale. Toutefois, si cela signifiait rester dans les rangs de l’alliance impériale, Hughes estimait que le Canada pouvait revitaliser le vieil Empire par un leadership énergique. Il pensait en outre que le Canada pouvait se ménager une défense éventuelle en acceptant de contribuer, mais non aveuglément, à la défense de l’Empire. En fait, les Canadiens de 1900, à bien des égards, voyaient l’Empire de la même façon que nous considérons aujourd’hui l’ONU: un véhicule de grande politique et d’internationalisme moral. Sur le plan stratégique, Hughes pensait donc à la place du Canada dans le monde et aux moyens de l’améliorer. Malheureusement, il s’agit rarement là d’une tâche à laquelle les généraux canadiens s’adonnent.²⁴

    Hughes était à bien des égards un homme progressiste. Il a été par exemple un ardent défenseur de l’éducation. Jeune instituteur, il s’est voué tout entier à l’idée que l’éducation de tous était vitale et, par surcroît, qu’elle formait de meilleurs citoyens. Il a lui-même suivi des cours à l’Université de Toronto, sans cependant y obtenir de diplôme. Une fois au Parlement, il s’est fait le champion de l’amélioration de l’enseignement, particulièrement des matières techniques. Comme nous l’avons vu, il a suivi tous les cours de perfectionnement militaire possibles et il a toujours essayé d’en étendre l’accessibilité aux soldats à temps partiel. Hughes était membre du comité de réception du Collège militaire royal du Canada. Il y a d’ailleurs envoyé son fils, Garnet, qui s’est vu remettre le sabre d’honneur à la fin de ses études, au tournant du siècle. Sam Hughes venait d’une famille pauvre qui valorisait néanmoins l’éducation, y voyant une source d’avancement personnel. Son frère James L., par exemple, est devenu l’inspecteur en chef des écoles; on peut dire qu’il était pour l’éducation en Ontario ce que Dewey avait été aux États-Unis. Sam Hughes était très favorable à une participation active des femmes à certains efforts militaires avant et pendant la Guerre. Avant 1914, il a encouragé, en tant que ministre, la participation des femmes au Cadre des instructeurs de cadets. Pendant la mobilisation, il a décrété que les soldats devaient obtenir la permission écrite de leur conjointe avant de s’engager. Au déclin de sa vie, il n’a pas émis de commentaires sur le mouvement des suffragettes, mais il ne s’y est pas opposé non plus. Pour ce qui est des questions sociales, il était certainement en avance sur son temps.²⁵ Bref, il est difficile de croire que, si Sam Hughes s’était engagé comme officier dans la force régulière et qu’il avait atteint le grade de général, il aurait abandonné ses vues progressistes.

    AFRIQUE DU SUD

    L’expérience militaire du Canada dans la guerre des Boers (1899-1902) offre une excellente occasion d’évaluer l’évolution de la fonction de général au Canada, et ce, pour plusieurs raisons. Premièrement, la guerre des Boers a été le prototype de la majorité des opérations militaires du Canada au XXe siècle. Deuxièmement, elle a servi de terrain d’essai à un grand nombre de Canadiens qui allaient jouer un rôle clé dans la Grande Guerre. Troisièmement, elle a fourni un exemple de l’engagement social, politique et militaire du Canada dans une guerre limitée, quoique sanglante. À d’autres égards, pourtant, la guerre des Boers, comme bien d’autres avant et depuis, n’a pas laissé de bons enseignements sur les ordres de bataille, la tactique et les exigences d’entraînement d’une force efficace. Bien que Hughes n’ait pas été le seul à mal interpréter la situation, ses conclusions ont fortement marqué l’évolution de la fonction de général au Canada pendant les cinquante années qui ont suivi.

    La guerre des Boers est la seule à laquelle Hughes ait pris part comme combattant, et Hughes a dû lutter sur le plan politique et se démener pour avoir la chance de combattre. N’oublions pas que, quand la guerre a éclaté, Hughes était le porte-parole de l’opposition à la Chambre des communes. Il a grandement critiqué l’attitude de Laurier, qui hésitait à s’engager. Hughes commandait par ailleurs un régiment local de la milice en tant que lieutenant-colonel. Comme certains miliciens de l’époque et d’aujourd’hui, il œuvrait souvent dans les deux sphères en même temps. Comme bien d’autres également, il ne lui paraissait pas contradictoire en tant que citoyen responsable d’associer des fonctions civiles et militaires. Ce mélange n’était cependant pas compris ou apprécié pareillement par des soldats professionnels comme W.D. Otter ou l’impérieux OGC (officier général commandant) britannique de la milice canadienne, le sombre général E.T.H. Hutton. Au déclenchement des hostilités, à l’automne de 1899, le Canada était en proie à des intrigues politiques et militaires dont beaucoup étaient le fait de Hughes, qui espérait que le Canada s’engage officiellement dans le conflit. Des ennemis influents de cercles canadiens et de divers milieux de l’Empire ont donc conspiré diversement pour le tenir à l’écart, certains ayant compris que l’action était ce que Hughes cherchait avant tout, et d’autres craignant qu’il perde l’esprit, au prix de la vie de Canadiens ou du prestige du pays.²⁶

    Au début de 1900, alors que le licenciement du général Hutton – tout aussi coupable de machinations politiques que Hughes – défrayait encore la chronique sur la Colline du Parlement, Hughes s’est vu confier sa première tâche en Afrique du Sud. Il a obtenu son affectation pour une foule de raisons, dont certaines tenaient à ses qualités militaires, mais d’autres pas. Hughes était un bon lobbyiste. Son ami, mais adversaire politique, F.W. Borden, le ministre de la Milice, a glissé en privé un mot en sa faveur, et les Britanniques cherchaient désespérément quelqu’un avec un minimum de talent, eût-il un caractère difficile. De plus, Hughes soutenait les idéaux de l’Empire aux yeux de proconsuls impériaux comme Alfred Lord Milner, au Cap. Il leur restait cependant à goûter à son nationalisme, et, quand cela arriva, ce fut toujours à leur grand étonnement. Attaché à l’état-major de Lord Roberts comme officier de logistique, Hughes devait dans l’intervalle faciliter l’approvisionnement et les communications de Sir Fred, dans sa marche vers Pretoria, au nord. Hughes a rapidement montré qu’il avait un don pour cette tâche, et particulièrement pour débrouiller les horaires de chemins de fer.

    Hughes a obtenu sa seconde mission opérationnelle en raison de sa compétence manifeste et de ce que l’insurrection des Boers menaçait le flanc ouest de Roberts, dans le Nord-Ouest de la colonie du Cap. Les Britanniques – qui subissaient les conséquences de l’incompétence de certains de leurs généraux – ont fort à propos affecté Hughes au service du général Sir Charles Warren en qualité de chef du renseignement. Warren était alors considéré comme une bête noire en raison des erreurs qu’il avait commises sous le commandement de Sir Redvers Bullers, lors des défaites britanniques au Natal, pendant ce qu’il est convenu d’appeler «la semaine noire». La petite force de Winter était un bizarre mélange de parias militaires et politiques et d’autres; elle n’était rattachée à aucune unité établie du théâtre principal dont elle assurait le soutien et l’approvisionnement de flanc.

    Commandant des troupes montées peu nombreuses, Hughes devait garder les trains d’approvisionnement et maintenir l’ordre à l’arrière et sur le flanc de l’armée principale. Pour l’époque, ce travail n’était guère glorieux; il n’en demeurait pas moins vital sur le plan militaire. Hughes savait bien que les longues lignes de communication devaient être préservées à tout prix. En territoire hostile, il arrivait fréquemment que les habitants d’un village reprennent la rébellion dès que le dernier soldat de l’Empire eut disparu derrière l’inselberg le plus proche. Il fallait donc assurer une présence britannique réduite, mais visible, dans ces régions pour arrêter les rebelles et avertir l’armée des événements qui se développaient à l’arrière. Si des doutes subsistaient quant à la bravoure et l’efficacité de Hughes en tant qu’officier supérieur, les quatre mois où il a joué ce rôle les ont rapidement dissipés. Pendant ces opérations, Hughes est venu bien près de présenter les qualités que Socrate et «Boney» Fuller ont attribuées au général. On est néanmoins en droit de se demander si Hughes a toujours su les équilibrer avec prudence comme un général doit parfois savoir le faire.

    Tout compte fait, Sam Hughes a montré qu’il était un bon soldat dans le Nord-Ouest de la colonie du Cap. Son approche systématique et novatrice de la lutte anti-insurrectionnelle s’est révélée très efficace. Elle lui a valu l’admiration de ceux qui en ont été témoins, et notamment de Milner, au Cap. Il a également frappé l’imagination du jeune L.S. Amery, correspondant de guerre du Times de Londres et futur homme d’État célèbre, ainsi que de Lionel Curtis, qui allait créer plus tard le mouvement des tables rondes et pour qui Hughes était «l’une des personnes les plus capables qu’il m’ait été donné de rencontrer là-bas».²⁷ Pendant un certain temps au moins, Warren lui-même a été assez élogieux à l’égard de son lieutenant-colonel canadien. Il semble d’ailleurs que Warren ait promis de décorer Hughes après certains des combats les plus sérieux dans le Nord-Ouest. Aux yeux de ces personnes, Sam Hughes était un novateur, audacieux et brave au point d’être téméraire – notamment quand il a capturé sans aide ou presque un commando complet de Boers et obtenu ainsi des tonnes de vivres et de munitions.

    Il ne fait aucun doute que Hughes avait un côté populiste qui lui a valu le respect de ses troupes. En Afrique du Sud, il était souvent utile «d’envoyer au diable» les chinoiseries administratives qu’imposait le système d’approvisionnement moribond de l’Empire. Appliquée en campagne, cette approche se révélait pour le moins risquée et elle contrevenait aux ordres du général Warren, qui, en juin 1900, a licencié subitement Hughes pour avoir désobéi aux ordres. Des preuves solides montrent néanmoins que Hughes a en fait été licencié parce qu’il avait critiqué publiquement l’incompétence tenace de Warren. Ce que Hughes a écrit dans ses comptes rendus d’opérations et à une foule de personnes était peut-être juste. Et il faut l’admirer pour la qualité de ses évaluations tactiques et sa volonté de faire connaître la vérité. Dans le monde emporté de la politique militaire victorienne, toutefois, une telle attitude n’était pas un gage de stabilité professionnelle. Quoi qu’il en soit, on pourrait soutenir que les critiques sans détour de Hughes étaient un signe de santé chez ce citoyen-soldat qui cherchait à corriger un problème réel de leadership professionnel. À ce moment-là, toutefois, elles ont amené nul autre que Lord Roberts à exiger que Hughes quitte l’Afrique du Sud sur le premier bateau, surtout après que celui-ci eut fait tenir ses lettres au Cape Times.²⁸

    Ainsi, Hughes semble avoir connu la défaite sur deux fronts en Afrique du Sud. Par sa témérité, il a sapé la confiance de ses supérieurs dans son jugement; par ses échanges avec la presse sur des conclusions pourtant assez justes au sujet des problèmes que connaissait l’effort de guerre britannique, il s’est fait de nombreux ennemis, et ceux-ci ont finalement obtenu son départ.

    La guerre des Boers offre en ce sens des preuves de nombreux aspects positifs et négatifs de la personnalité de Hughes. Indéniablement brave et loyal, Hughes pouvait être téméraire. Il est vrai que la guerre suppose de l’impétuosité et des risques; il est vrai aussi qu’un commandant doit trouver un équilibre entre ces risques et leurs conséquences éventuelles. C’est là que réside son art. Hughes n’a pas vu la nécessité de dissocier ses activités politiques et militaires. Son expérience de la guerre aurait dû prouver le contraire: les soldats politiciens doivent réfréner leurs aspirations politiques quand ils sont en service actif. Par ailleurs, l’«équilibre» devrait être le mot d’ordre de tout général. Malheureusement, Sam Hughes en manquait.

    La guerre des Boers a aussi renforcé les idées de Hughes au sujet de la conduite de la guerre et des qualités qui faisaient les meilleurs soldats. Selon lui, la guerre de guérilla exigeait de l’impétuosité, un sens de l’innovation et des compétences dans les opérations de campagne et l’utilisation des armes légères. Pendant le séjour de Hughes en Afrique du Sud, l’Empire a fait preuve d’amateurisme dans tous les sens du terme et a fourni de nombreux exemples de la pire façon d’exercer la fonction de général.²⁹ Aux yeux de Sam Hughes, un amateur débrouillard pouvait donc réussir. Mais un novice doué pourrait-il tirer des enseignements de la guerre et les appliquer à un conflit beaucoup plus rigoureux? La Grande Guerre allait fournir une réponse 14 ans plus tard.

    MINISTRE DE LA MILICE

    Le 28 juillet 1914, les Britanniques ont diffusé un message dans l’Empire invitant chacun à passer au stade de précaution du plan de guerre qui avait été convenu deux ans auparavant par les membres du Comité de la défense de l’Empire. Ministre de la Milice depuis 1911, Hughes s’est précipité à Ottawa pour y rencontrer son état-major, convaincu qu’une guerre signifierait l’engagement des Britanniques et des missions de combat pour le Canada. La mobilisation était en cours. Restait à savoir comment elle serait conduite. Quelques années avant le conflit, les inspecteurs généraux de l’Empire britannique – Sir John French en 1910, puis Sir Ian Hamilton en 1913 – s’étaient donné beaucoup de mal pour prévenir le Canada contre les perturbations qu’entraîneraient des actions improvisées. Se conformant aux ordres du général Mackenzie, le colonel W.G. Gwatkin, officier chargé de la mobilisation, avait d’ailleurs commencé à préparer des plans confidentiels en vue de lever une petite force qui pourrait servir à l’étranger. Ce projet était secret et distinct du projet de mobilisation nationale qui était déjà en cours. La force proposée devait comporter une division d’infanterie et une brigade montée comptant au total 24000 hommes.

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