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Vibrations

Vibrations

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Vibrations

Longueur:
603 pages
8 heures
Sortie:
12 juil. 2014
ISBN:
9782370111678
Format:
Livre

Description

Lorsque Anna, une jeune scientifique en physique des particules et en physique quantique, et Mik, son ami d’enfance, ingénieur en électronique et en informatique, inventent une machine capable de vibrer à plus de 10 % de la vitesse de la lumière, ils attisent la convoitise d’un riche et puissant industriel.

Aidés d’un professeur d’université, du tuteur d’Anna et de la mère de Mik, poursuivis par une inspectrice d’Interpol et pourchassés par l’industriel et ses hommes de main, ils devront affronter le passé pour sauvegarder leur découverte et trouver le moyen de survivre à leur ennemi.

Sortie:
12 juil. 2014
ISBN:
9782370111678
Format:
Livre

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Aperçu du livre

Vibrations - Pierre Floret

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VIBRATIONS

Pierre Floret

Published by Éditions Hélène Jacob at Smashwords

Copyright 2014 Éditions Hélène Jacob

Smashwords Edition, License Notes

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© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Science-fiction. Tous droits réservés.

ISBN : 978-2-37011-167-8

À mon père qui a suivi l’écriture de ce roman pas à pas,

Mais qui ne pourra, hélas, voir cette histoire publiée.

Merci pour tes réponses, pour tes leçons et pour ton amour,

Merci pour tous ces moments qui resteront à jamais gravés dans mon cœur.

Ce livre est pour toi, Papa.

À ma mère, pour son aide et son dynamisme,

Sans toi, je chercherais encore les fautes d’orthographe du premier chapitre.

À mon épouse, Melissa, qui a vu germer l’idée et qui m’a poussé à lui donner corps,

À mon frère, ma sœur et mon parrain pour leurs encouragements.

À Mireille, pour ses conseils et son soutien.

Chapitre 1 – Le vibrateur

12 avril 2014

Le stylet, qu’une main blanche aux doigts fins maniait nerveusement, courait sur la plaquette tactile de l’ordinateur. À l’écran, posé sur un bureau en chêne clair, les formules mathématiques défilaient rapidement.

Enfin, après une dernière équation, la main posa le stylet sur son socle puis vint ramener les cheveux blonds de la jeune femme en arrière. Ceux-ci caressèrent son cou fragile tandis que ses paupières se fermaient un instant. Elles se rouvrirent, dévoilant des yeux verts, fatigués d’avoir trop regardé l’écran luminescent.

Après un soupir, un sourire de satisfaction vint éclairer un instant le visage opalin de la jeune femme. Apparemment, ses formules tombaient juste, pour la énième fois. Elle fit légèrement tourner son fauteuil de bureau afin de regarder la pendule : 18 h 28. Elle referma les yeux et se fondit dans son siège.

L’obscurité de cette soirée d’avril envahissait déjà les recoins de la bibliothèque et la faible lueur de l’écran ne suffisait pas à éclairer les piles de livres entreposés çà et là sur les étagères, sur deux chaises ou à même le sol. Visiblement, Anna Mandeleiva n’était pas une fée du logis. D’ailleurs, depuis qu’elle était entrée au lycée, son tuteur – un homme rigide et très méticuleux – avait abandonné tout espoir de voir un jour cette pièce rangée à son idée.

Dans son dos, quelqu’un frappa soudain à la porte. Toc… Toc… Toc. Toc. Toc… Toc. Toc.

— Entre, Mik, annonça la voix douce et lasse d’Anna.

Un jeune homme athlétique pénétra dans la bibliothèque. Typé indien, il avait les yeux marron foncé et la peau légèrement bronzée. Ses cheveux noirs en bataille et ses vêtements mal ajustés lui conféraient un aspect négligé. Son intonation seule trahissait son assurance et, pour l’heure, sa curiosité.

— Coucou, Anna ! lança-t-il. Qu’il fait sombre ici, ajouta Mik en allumant.

— Appelle-moi Professeur, lâcha-t-elle d’un ton calme. Alors ?

— Alors… ça marche. Enfin, en théorie. J’ai suivi tes directives. Je l’ai chargé à fond, mais sans le mettre en marche. Et maintenant ?

Le visage d’Anna, une fois de plus, s’illumina d’un sourire tandis qu’elle faisait pivoter sa chaise pour faire face au jeune homme. Son regard se posa alors sur l’objet que Mik tenait dans ses mains en le lui présentant de manière presque respectueuse. Elle le saisit et commença à l’inspecter, le tournant en tous sens.

C’était un bracelet en laiton de dix-sept centimètres de longueur qui épouserait parfaitement l’avant-bras gauche de son porteur. Sur sa partie supérieure, un épais boîtier rectangulaire lui donnait un aspect imposant. En haut à gauche du boîtier, un interrupteur à deux positions semblait attendre qu’on le place sur « ON ». Cet interrupteur était suivi d’une ligne luminescente verte finissant par un symbole de batterie ; jauge sous laquelle une fente courait sur toute la longueur du boîtier, permettant de déplacer une aiguille sur une règle graduée de 8 à 100.

Dans sa partie intérieure, le bracelet dévoilait l’extrémité de dizaines de petites billes de céramique sortant du boîtier. Trois attaches réglables devaient se clipser pour maintenir l’engin au bras.

— Alors, ça sert à quoi ? questionna Mik.

— Hein ? fit Anna sans lever les yeux.

— Je te demande à quoi ça sert !

— Ah ! À voyager dans le temps, répondit-elle distraitement après un moment de silence.

Elle releva légèrement la tête afin de voir l’expression de Mik. Il était perplexe et cela amusait beaucoup Anna. Elle regarda alors son ami dans les yeux, plissant légèrement les siens, un sourire sur les lèvres. Le jeune homme, incrédule, demanda de nouveau, mais plus calmement cette fois :

— Redis-moi à quoi ça sert, Ann… heu… Professeur.

— D’accord, c’est bon ! Je t’explique. Tu as fabriqué un vibrateur. Si tu as bien suivi mes instructions, lorsque l’appareil sera mis en marche, les électrodes polariseront les billes dont le cœur est en acier, en faisant passer à l’intérieur un courant continu. Ensuite, les micro-électro-aimants disposés autour des billes leur insuffleront un mouvement très rapide. Ce dernier, transmis aux atomes et molécules en contact avec les billes, les fera vibrer à l’unisson. Tu suis ?

— Heu… oui ! hésita Mik. Mais quel rapport avec le voyage dans le temps ?

— J’y viens. Ce qu’il faut que tu comprennes, c’est que cette vibration est en fait un mouvement. Lorsqu’un objet vibre, sa structure va et vient entre deux points de l’espace. Le vibrateur va alors entraîner tout ton corps dans ce mouvement.

Mik hochait la tête en signe d’approbation. Anna continua :

— En physique, Einstein nous apprend que plus un corps se déplace vite, plus son temps propre ralentit pour un observateur extérieur. De la même manière, plus une personne se déplace avec vélocité, plus le temps autour d’elle va passer rapidement. Le vibrateur va te permettre d’osciller suffisamment vite pour ralentir ton temps propre.

— Soit, dit Mik en haussant les épaules. Pourtant, lorsque je roule en voiture ou quand je voyage en avion, même en allant à vive allure, le temps autour de moi n’accélère pas. À ma connaissance, la seule voiture capable de voyager dans le temps, c’est une DeLorean et moi, je rou…

— C’est normal que tu ne voies pas le temps ralentir, coupa Anna qui avait souri à l’allusion. Et pour deux raisons. La première, c’est que tu ne vas pas assez vite en voiture ou même en avion. En théorie, il faudrait se déplacer à 10 % de c, « c » représentant la vitesse de la lumière, pour commencer à ressentir la différence. Et la seconde…

— C’est pour ça que le cadran sur le bracelet commence à 8 % ? interrompit Mik. Ça correspond à la fréquence minimale de vibration des billes ?

— En effet, répondit Anna. Et comme tu as pu le constater, faire vibrer des billes d’acier à cette vitesse n’est pas une mince affaire.

— Tu m’étonnes ! s’exclama Mik. Deux ans que nous cherchons à y parvenir. Et sans parler de l’énergie nécessaire. Heureusement que les nouveaux systèmes de stockage sont plus performants que les batteries disponibles au début de nos études, sinon, le vibrateur ne pourrait fonctionner qu’en le branchant à une centrale nucléaire.

— Et pour l’instant, malgré les nouvelles technologies et selon les chiffres que tu m’as transmis, l’appareil ne trémulera pas plus d’une minute à la fréquence de vibration minimale, ponctua Anna en se tournant vers son ordinateur.

Elle soupira. Décidément, ce projet était de longue haleine. La quasi-totalité de l’argent que ses parents, pourtant riches, lui avaient légué avait été investie dans ce dessein.

Mik interrompit ses pensées :

— Tu ne m’as pas donné la seconde raison pour laquelle je ne vois pas le temps ralentir, Professeur.

— En effet, dit Anna en quittant des yeux l’écran bleuté pour faire face à Mik. Cette seconde raison, la voici : c’est ton temps propre qui va ralentir alors que le temps autour de toi va accélérer. Les choses vont donc se produire plus vite, de ton point de vue. Toi, tu te contenteras de vieillir plus lentement. Mais le plus incroyable, c’est que tu auras la sensation que tout est normal. Tu auras la sensation de vieillir normalement et il te semblera que c’est le monde autour de toi qui défile plus rapidement.

Mik semblait dubitatif. Mais déjà, l’envie d’essayer le brûlait.

Il prit le bracelet des mains d’Anna et, tout en commençant à l’ajuster sur son bras, il interrogea :

— Donc, si je mets le bracelet et que je l’active, je voyage dans le temps ?

— Pas tout à fait, rétorqua Anna. La position 10 % correspond en quelque sorte à la limite pour voyager vraiment. En deçà de cette vitesse de vibration, soit à 8 %, tu vas juste vib…

Elle s’interrompit. Mik la regarda sans plus oser bouger. Anna semblait perdue dans ses pensées.

— Un problème ? s’enquit-il.

— Un doute ! répondit-elle évasive. Si tu vibres, ton corps ne devrait plus réfléchir la lumière de la même manière et, de ce fait, tu devrais…

Elle hésitait.

— Je devrais quoi ?

— Je ne sais pas s’il est très prudent d’essayer maintenant. Je n’ai sûrement pas pensé à tout et ce pourrait être…

— Pourrait être quoi, Professeur ? insista Mik.

Les yeux d’Anna se levèrent sur le visage de son ami et elle répondit lentement :

— Tu devrais… disparaître.

— Mais c’est génial ! s’écria le jeune homme en bouclant le bracelet à son bras. Allez ! Je l’active. Tu es prête ?

Au moment où sa main droite allait actionner le bouton, celle d’Anna vint s’interposer.

— Je ne sais pas, Mik. C’est peut-être dangereux.

— Allez ! Quoi, Professeur ? Qu’est-ce qui peut être dangereux ?

— Je viens de te le dire, je ne sais pas ! Je n’avais pas pensé à l’invisibilité. Peut-être y a-t-il d’autres choses auxquelles je n’ai pas pensé. Des choses plus gênantes… plus risquées.

— Mais pour savoir, il faut bien essayer, répondit-il. Et s’il m’arrive quelque chose, tu pourras toujours intervenir. J’ai confiance en toi, Anna, tu le sais.

La main de Mik, qui s’était posée sur celle de son amie, la saisit délicatement et ses yeux s’emplirent de tendresse. La jeune femme le regarda un instant sans bouger puis retira ses doigts de l’emprise du jeune homme. Elle sentait le sang marteler ses tempes, ce qui se produisait chaque fois que Mik se montrait trop intime avec elle. Alors, rougissante, elle murmura d’une voix mal assurée tout en baissant les yeux :

— S’il te plaît, Mik, quand on travaille, je t’ai déjà dit de m’appeler Professeur.

Le jeune homme la regarda fixement. Un sourire timide vint se dessiner sur ses lèvres et, sans ajouter un mot, il plaça l’interrupteur du vibrateur sur « ON ».

Dans un premier temps, il ne se passa rien. Puis Mik commença à sentir un léger picotement sur la peau en contact avec les billes. Il en fit part à son amie.

— C’est normal, dit-elle. Tu dois être en train de faire masse et ton bras absorbe donc une partie de l’électricité libérée par les électrodes. Ne t’inquiète pas, le phénomène devrait s’arrêter lorsque les électro-aimants se mettront en marche.

Mik regardait le vibrateur et sentait sa détermination vaciller petit à petit, tandis qu’un bruit faible et sourd commençait à se faire entendre ; le son grave devint de plus en plus aigu sans pour autant augmenter en puissance, jusqu’à devenir inaudible. Mais déjà, il était remplacé par un gémissement humain.

— Mmmhh ! Professeur, mon bras ! Il me fait mal, souffla Mik en serrant les dents.

— C’est normal, dit Anna en regardant son ami avec angoisse. Tu commences à vibrer. La douleur devrait passer rapidement.

— Soit, répondit-il en parlant de plus en plus fort, mais c’est juste le braaAAAHH !

Cette fois, Mik hurla de douleur. Dans le boîtier, un « clic » venait de tinter et les billes qui vibraient jusqu’alors à une vitesse relativement basse afin de se synchroniser, accélérèrent subitement leur mouvement à la vitesse indiquée par l’aiguille du vibrateur : 8 %.

En un instant, l’avant-bras de Mik et l’appareil devinrent translucides. Mais le jeune homme ne s’en rendit pas compte. Seule la douleur l’importait. Il voulut remettre l’interrupteur sur « OFF », mais, dans un réflexe, il retira sa main, une douleur fulgurante au bout des doigts l’empêchant d’atteindre le vibrateur. Ce dernier oscillait si vite qu’il n’était plus possible de le toucher. Anna entreprit à son tour d’intervenir, mais elle crut que sa main allait éclater lorsqu’elle effleura la machine.

Pendant que Mik continuait de crier, son bras disparut complètement tandis que, petit à petit, son corps devenait transparent. Le jeune homme recula, s’étira, essayant en vain d’éloigner son bras de lui pour échapper à la douleur qui l’envahissait progressivement, remontant vers son épaule puis se propageant dans sa poitrine. À force de reculer, il buta contre une pile de livres posés par terre et tomba en arrière… mais lentement ; le vibrateur, désormais invisible, semblait le retenir, empêchant le jeune homme de s’effondrer sur le sol. Anna tenta de l’attraper par le bras désormais inexistant, mais ses doigts ne rencontrèrent que le vide.

Bientôt, le cri de Mik s’étouffa tandis que sa gorge disparaissait. Lentement, sa tête puis son buste s’effacèrent à leur tour devant Anna, qui tonnait son nom et pleurait tout en essayant d’aider son ami. Mais chaque fois qu’elle tentait de le toucher, soit elle passait au travers de son corps invisible, soit elle retirait précipitamment ses mains en criant de douleur.

Dans un ultime assaut, lorsqu’elle se risqua à prendre Mik dans ses bras – ou du moins le peu qu’elle en distinguait encore –, la décharge l’éjecta en arrière, la faisant heurter son fauteuil de bureau. Elle s’effondra sur le sol, groggy. Puis, avec effort, elle essaya de se relever et vit les pieds de Mik vibrer encore un instant avant de disparaître, la laissant seule, en sanglots, agenouillée au milieu de la bibliothèque désormais silencieuse.

***

Pour Mik, la douleur avait progressé comme une lame de fond, envahissant inexorablement chaque partie de son corps. Son bras gauche, sur lequel était fixé le vibrateur, avait presque cessé de lui faire mal au moment où il avait disparu. La douleur s’était alors déplacée lentement à mesure que son corps devenait translucide, jusqu’à ce qu’il fût entièrement invisible. À présent, elle était devenue supportable et lui permettait de se concentrer sur ce qui se passait autour de lui.

Ou plutôt, il pouvait se concentrer sur ce qui ne se passait pas. Car Mik ne voyait et n’entendait plus rien. Tout était gris. Plus de formes, plus de couleurs, excepté ce gris. Le monde n’était qu’un brouillard opaque et silencieux. Il lui semblait pourtant avoir les yeux ouverts, il lui semblait également ressentir son corps vibrer – sensation assez étrange – et, surtout, il lui semblait qu’il tombait toujours.

Il tombait lentement, très lentement, mais sûrement. Il avait plus exactement le sentiment qu’il s’enfonçait dans le vide. L’univers gris dans lequel il baignait s’opacifiait, se densifiait. De surcroît, il avait du mal à respirer. En fait, il y arrivait à peine.

Il commença à paniquer. Il étouffait. Tout d’abord, il voulut stopper le vibrateur, mais sans vraiment savoir pourquoi, il s’abstint. Avec effort, il inspira fortement et longuement ; l’air entrant difficilement dans ses poumons. Après quelques secondes, il sentit qu’il avait bel et bien inspiré. Il contrôla la panique qui avait commencé à l’envahir et, après avoir réinspiré au maximum, il réfléchit. Le jeune homme n’était peut-être pas un physicien, mais il était loin d’être idiot. Rapidement, il pensa :

Je vais attendre avant d’arrêter le vibrateur. Anna avait raison de se méfier. Je me suis précipité pour le mettre en fonction, réfléchissons bien aux conséquences avant de l’éteindre.

Le fait que je ne vois rien est gênant, mais pas handicapant, passons.

J’ai mal partout, mais c’est supportable, passons encore.

J’ai du mal à respirer, mais j’y parviens, passons toujours.

Ce qui m’inquiète, c’est cette sensation de chute. J’étais sur le plancher de la bibliothèque et voilà que je tombe. En admettant que ce soit dû à cette pile de livres que j’ai heurtée, je devrais depuis longtemps être couché par terre. Mais je continue de tomber.

Anna m’a dit que je vibrerais. Si c’est le cas, j’imagine que je ne repose plus sur le sol de la même manière. Je suis mouvant ou plutôt, c’est le sol qui est devenu mouvant pour moi, comme du sable et donc, je dois être en train de passer au travers.

Si c’est bien ça, je devrais attendre d’avoir fini de traverser le plancher pour désactiver le vibrateur.

Mik avait mal partout et respirer était déjà une épreuve en soit. De ce fait, il avait du mal à se concentrer sur sa chute qui paraissait affreusement lente dans ce monde uniformément gris et au silence angoissant. Les secondes s’égrenèrent puis la sensation de chute accéléra. Mik eut l’impression qu’il venait de se décoller d’un énorme chewing-gum qui le retenait au plafond.

Sa main droite actionna l’interrupteur. En une seconde, son corps cessa de vibrer, retrouvant sa consistance, et le monde autour de lui reprit ses couleurs et ses formes. Il voyait de nouveau.

Il put confirmer qu’il était en position de chute, comme il l’avait pensé. Il était presque couché sur le côté droit et, comme il l’avait imaginé, il avait bien traversé le plancher de la bibliothèque. Il se rendit alors compte qu’il était dans la salle à manger du rez-de-chaussée, à un mètre quatre-vingts du sol. Il n’eut pas le temps de se préparer à la chute que, déjà, il s’affalait sur le parquet dans un bruit sourd.

Tout son corps tremblait. Il respira à grandes goulées et, sans chercher à se relever, il appela, d’abord dans un souffle, puis de plus en plus fort.

***

Dans la bibliothèque, Anna fixait le plancher en sanglotant. Elle venait de tuer son meilleur ami. En un flot d’images continu, les souvenirs qu’elle avait de Mik défilaient devant ses yeux embués de larmes.

Leur rencontre à l’école primaire lorsque la mère de Mik était arrivée de sa province, après une séparation difficile. Leurs premières années de camaraderie où leurs jeux innocents avaient créé ces liens solides qui les unissaient encore aujourd’hui.

Elle se souvint de la manière dont Mik s’était rapproché d’elle encore davantage, au collège, lorsqu’elle avait perdu ses parents dans l’accident de leur avion privé. Comment, après ce drame, ils avaient construit ce monde bien à eux dans lequel personne ne pénétrerait jamais.

Car elle s’était juré d’attendre la fin de ses études pour commencer une vie amoureuse avec le seul garçon qui savait la comprendre et la faire rire. Certes, ses études étaient maintenant achevées. Elle n’avait pourtant pas osé avouer son amour à Mik, une peur trop grande l’en empêchait. Mais elle se disait qu’elle avait le temps, qu’ils en parleraient et que finalement, ils feraient leur vie ensemble.

Et maintenant, il était trop tard. Cet homme avait disparu dans un cri. Plus jamais il ne murmurerait son prénom, plus jamais il ne viendrait à son secours, comme au lycée, contre ce garçon qui…

Un bruit vint interrompre ses pensées. Un bruit sourd, comme un corps qui tomberait sur le sol. Cela provenait du rez-de-chaussée. Elle tendit l’oreille tout en relevant la tête. Son cœur accéléra, battant entre angoisse et espoir. Déjà la voix de Mik perçait l’espace, étouffée par la distance, mais bien reconnaissable.

— Professeur !

Anna sauta sur ses pieds. En une seconde, elle était sortie de la bibliothèque. La seconde suivante, elle dévalait le grand escalier de marbre, un court sprint la fit traverser le hall, et, dans une glissade magistrale, elle se retrouva agenouillée dans la salle à manger, tenant son ami dans ses bras, le serrant sur sa poitrine.

— Mik ! s’écria-t-elle sans oser y croire. Oh ! Mik, tu es vivant. J’ai eu si peur.

— Doucement ! Doucement, Anna. J’ai mal partout, hoqueta le jeune homme qui étouffait tant Anna le serrait fort.

— Pardon ! dit Anna en relâchant son ami. J’ai cru que tu étais mort.

Mik tenta de se relever, mais il resta appuyé sur un coude. Ses yeux cherchèrent un instant à croiser le regard fuyant d’Anna, maintenant confuse d’avoir été si démonstrative. Elle l’aida cependant à se mettre en position assise.

— Merci de t’inquiéter, mais je suis bien en vie, dit-il en souriant. Par contre, j’aimerais bien comprendre ce qui s’est passé.

Anna, redevenue le professeur Mandeleiva, regarda enfin son ami :

— Moi aussi, j’ai du mal à comprendre ce qui t’est arrivé. Explique-moi tout !

Le jeune homme détailla ce qui venait de se passer : la douleur, le silence, le monde gris, la gêne pour respirer, sa chute lente, sa réapparition et ce qu’il ressentait encore. Anna l’écoutait avec attention tandis qu’elle l’aidait à s’asseoir en marmonnant après chaque explication de son ami – « j’aurais dû y penser ! » ou « c’était à prévoir ! » –, avec un ton de reproche contre son propre manque d’anticipation. Puis, après un bref silence, elle se mit à parler dans le vide, sans vraiment s’adresser à Mik, comme si elle réfléchissait à haute voix :

— Pour commencer, la douleur est due au fait que ton corps n’entre pas en vibration d’un seul coup, mais petit à petit, il faudrait y remédier. Le silence environnant et ta difficulté à respirer proviennent, eux, de la consistance de l’air. À cause de ton état de vibration, l’air est devenu moins fluide. C’est aussi pour cela que tu tombais moins vite. Et tu es passé à travers le plancher parce que, au contraire, il était devenu moins dense pour toi. La vibration de tes atomes ne te permettait plus de t’appuyer normalement dessus. Il faudrait que je vérifie ça, c’est intéressant.

— Et pour la vision ? Pourquoi ne voyais-je plus rien ?

Mik tenta d’écouter la réponse, mais déjà les effets de l’adrénaline s’estompaient pour laisser la place à une immense fatigue et à une douleur qui s’insinuaient dans tout son corps. Tout en tenant la main de son ami, toujours à genoux près de lui, le regard perdu dans le lointain, Anna continuait de penser à voix haute. Elle ne se rendait pas compte de l’état de Mik et hésita un instant avant de répondre :

— Tu ne voyais plus rien pour la même raison que tu es devenu invisible, et ça, j’aurais aussi dû le prévoir. La lumière ne pouvait plus se réfléchir sur toi parce que tu vibrais. Par conséquent, ton corps ne recevait plus les photons normalement ; il les réfractait moins, voire pas du tout. Résultat : tes rétines ne captaient plus la lumière et ton cerveau ne pouvait plus interpréter les signaux qu’il recevait. C’est pour cela que tout était gris.

La main de Mik qu’Anna tenait toujours se mit à trembler. Cette dernière tourna la tête pour voir que ce n’était pas seulement la main, mais tout le corps de son ami qui tremblait, luttant contre une douleur sourde.

— Tu as besoin d’assistance ? s’enquit-elle en voyant le jeune homme osciller d’avant en arrière. Je peux t’aider à te relever, si tu veux.

— Non merci, murmura Mik en hoquetant, le corps parcouru de spasmes nerveux. Je crois que je vais dormir un peu. Mais c’est gentil de t’inquiéter pour moi, Anna. Enfin, je veux dire, Profes…

Il ne termina pas sa phrase. Son corps bascula en arrière et sa tête heurta le parquet. Mikael Neugoins venait de s’évanouir.

Chapitre 2 – À tout problème sa solution

14 avril 2014

La lumière du jour filtrait à peine à travers les lourds rideaux de la chambre d’ami et, dans la pénombre, ouvrant lentement les yeux, Mik fit le point. Il bougea d’abord les pieds, les jambes, puis les mains et enfin les bras. Il s’étira ensuite de tout son long. Lorsqu’il constata que seule une bosse à l’arrière de son crâne lui faisait un peu mal, il roula sur le flanc et fit basculer ses jambes sur le côté du lit. Il redressa ensuite son buste afin de s’asseoir. Il releva la tête, regardant le plafond quelques secondes. Il se passa ensuite la main dans les cheveux afin de tâter la bosse. Enfin, comme tous les matins, il tenta en vain d’aplatir ses éternels épis. Ses cheveux resteraient décidément incoiffables.

Déjà, il pensait à autre chose. Il avait soif. Par chance, quelqu’un avait laissé un grand verre d’eau sur la table de nuit, juste à côté d’un réveil qui indiquait 9 h 01. Mik but avec délectation puis se leva. Il ouvrit les rideaux, inondant soudain la chambre de la vive clarté du matin ensoleillé.

Ses yeux bruns devinrent deux fentes qui scrutèrent le jardin de la demeure d’Anna. Une haie de thuyas le bordait sur tout son périmètre. Les deux hectares ainsi délimités étaient plantés d’arbres et de massifs de fleurs dispersés çà et là, au milieu desquels serpentaient des allées de graviers. Ces allées convergeaient vers le milieu du jardin où se dressait un hangar de douze mètres sur six. La porte principale, visible de la maison, était fermée, mais une lampe, restée allumée au-dessus de la porte, trahissait une présence.

Mik s’habilla avec les vêtements soigneusement pliés et laissés à son attention sur une chaise, puis il sortit de la chambre et descendit le grand escalier de marbre. Il entra dans la cuisine où il servit deux copieux petits-déjeuners. Lorsque Anna travaillait à l’atelier, elle avait toujours un appétit d’ogre. Il posa le tout sur un grand plateau, ouvrit la double porte vitrée et sortit avec le plateau dans le jardin. Ses pieds firent craquer le gravier tandis qu’il cheminait précautionneusement vers l’atelier.

Arrivé à un mètre de la porte, il appela :

— Anna ?

Pas de réponse.

— Anna ?

Toujours rien.

— Professeur ? lança Mik un peu irrité.

— Entre, Mik, répondit la voix de la jeune femme.

— Viens m’ouvrir, dit-il, je suis chargé.

Un silence, puis la porte s’ouvrit brusquement vers l’extérieur, frôlant le plateau. Mik ne vit que la chevelure blonde d’Anna qui avait déjà fait demi-tour.

— Comment vas-tu ? questionna-t-elle d’un air volontairement détaché.

— J’ai survécu, répondit simplement Mik en posant le plateau sur la seule table libre.

Le jeune homme releva alors la tête et détailla l’atelier. Celui-ci était empli d’un bric-à-brac monstrueux de circuits imprimés, de batteries en tous genres, de pistons, de vérins hydrauliques et d’une infinité de pièces mécaniques et électroniques qui encombraient toutes les tables et étagères de la pièce.

Au centre du hangar, Anna s’affairait sur un grand établi de deux mètres sur quatre, traversé sur toute sa longueur par une double étagère sur laquelle était entreposé uniquement de l’outillage. Elle se retourna, le vibrateur dans les mains. Mik tressaillit.

— Qu’en dis-tu ? demanda-t-elle avec un air badin.

Le jeune homme regardait le vibrateur avec un soupçon mêlé de crainte.

— J’espérais que tu l’aies jeté.

— Ne dis pas de bêtise, voyons, insista-t-elle en tendant l’engin vers Mik. Alors, tu ne vois rien ?

À contrecœur, ce dernier le saisit et commença à l’observer. Rien ne semblait avoir bougé. Tout en se dirigeant vers le petit-déjeuner, il l’interrogea :

— Il est plus lourd, non ?

— En effet ! Quoi d’autre ?

Comme le boîtier intérieur n’était pas complètement refermé, Mik l’ouvrit. Anna n’était pas seulement une physicienne, elle possédait indubitablement des dons en mécanique. Mik put s’en rendre compte.

— À quoi sert le cran d’arrêt sous la réglette ?

— À éviter de pousser le curseur de vitesse de vibration, répondit-elle. J’ai bien réfléchi depuis deux jours et, ce matin, j’ai…

— Pardon ? interrompit son ami. Depuis combien de jours ?

— Deux. Ça fait deux jours que tu dors. Enfin, plus exactement, trente-huit heures.

Mik ne dit rien. Il se laissa tomber sur une caisse qui servait de siège et se contenta de regarder Anna avec un air de reproche. Il reposa le vibrateur sur la table à côté du plateau et, sans rien dire, il commença à manger.

— S’il te plaît, supplia-t-elle, je ne pouvais pas savoir et puis, je t’avais dit d’attendre.

— La belle affaire. Tu me remues un biscuit sous le nez et tu espères que je ne vais pas le manger…

Anna semblait triste. Elle ne parla pas pendant quelques secondes puis, de sa voix la plus douce, elle murmura :

— Mik ?

Celui-ci releva la tête, qu’il avait obstinément gardée baissée.

— S’il te plaît, Mik, excuse-moi ! lâcha-t-elle avec son sourire le plus charmeur.

Bien qu’il connût l’astuce, le jeune homme ne put résister. En soupirant, il sourit faiblement à son tour en tournant la tête de droite à gauche. Il avala ensuite la tartine de confiture qu’il avait dans la bouche avant de dire :

— Tu finiras par me tuer avec ton invention. Allez ! Viens manger et donne-moi le fruit de tes réflexions.

Anna s’installa et commença :

— Tout d’abord, j’ai considéré que si l’on décide de mettre le vibrateur en marche, il faut attendre que le corps tout entier vibre à l’unisson avant d’accélérer, donc, le vibrateur ne doit pas dépasser les 8 % avant cet instant. Le cran de sûreté s’enlèvera alors automatiquement. De plus, il faudrait que cette vibration ne se propage pas petit à petit au porteur, mais d’un seul coup. J’ai donc pensé mettre au point une combinaison qui transmettrait la vibration au porteur dès qu’elle sera uniforme.

— Bonne idée, confirma Mik. Ainsi, fini le désagrément principal de cette invention. Ensuite ?

— Il faudrait aussi des semelles particulières pour éviter de passer au travers du sol. Pour cela, j’ai envisagé qu’elles auraient une structure moléculaire spéciale. Ce serait une sorte de polymère, comme la combinaison, mais qui absorberait une partie de la vibration afin de rester un minimum en contact. Ainsi…

Son ami l’interrompit :

— Et qui va réaliser ces chaussures et cette combinaison ?

— Un chimiste… oui, un chimiste pourrait nous aider. Tu sais, quelqu’un qui posséderait un laboratoire et qui aurait la possibilité de nous fabriquer tout ça…

Anna s’interrompit et, tout en buvant une gorgée de café, elle regarda Mik du coin de l’œil tandis que ce dernier commençait à faire de gros yeux :

— Pas lui !

— Si ! répondit simplement la jeune femme avec un sourire à la fois gêné et amusé.

— Ah non ! cria son ami. Ne me dis pas que tu as demandé de l’aide au professeur Besnard !

— Mik ! C’est le meilleur chimiste que nous connaissons. Et puis, tu l’aimes bien, en fait.

— Quand il ne me parle pas… Non ! J’espère que c’est toi qui iras chercher la combinaison à l’Université !

— En fait, c’est lui qui doit me l’amener, aujourd’hui ou demain.

— Génial ! ironisa le jeune homme en haussant les épaules.

Il termina de déjeuner puis, reprenant le vibrateur, il poursuivit comme pour oublier la future rencontre avec le professeur :

— Pourquoi le vibrateur est-il plus lourd ?

Anna, qui à présent mangeait copieusement, montra alors de nouveaux électro-aimants disposés autour des billes de céramique.

— C’est toi qui m’as suggéré ce système pour faire vibrer les billes. Au lieu de leur faire faire un aller-retour, tu m’avais dit qu’il serait plus judicieux qu’elles dessinent des petits cercles et impriment un mouvement circulaire aux atomes. Ainsi, l’énergie nécessaire au mouvement serait diminuée et nous disposerions d’une plus grande autonomie avec les batteries. Tu avais déjà mis en place les électro-aimants, mais j’en ai acheté de nouveaux afin de maximiser le rendement. Je commençais à les installer lorsque tu es entré.

Mik regardait l’appareil :

— Je vais devoir reprogrammer le microprocesseur afin qu’il transmette le signal convenablement, marmonna-t-il. En tout cas, tu te débrouilles de mieux en mieux en électronique, conclut-il en appréciant le travail de son amie.

Tandis qu’Anna savourait le compliment avec un sourire charmé, l’électronicien se leva et se dirigea vers l’établi. Pour lui, l’aventure de l’avant-veille n’était plus qu’une histoire lointaine. Maintenant, les idées fusaient en tous sens dans sa tête. Anna, qui continuait de manger, lança entre deux gorgées de café :

— Sur l’établi, tu trouveras aussi des bracelets de synchronisation. Tu les vois ?

Le jeune homme darda son regard vers l’établi, là où Anna travaillait lorsqu’il était arrivé. Il y avait en effet un bracelet de poignet, deux bracelets de cheville, un collier et une ceinture, tous en métal doré, posés pêle-mêle sur une étagère. Mik saisit la ceinture, elle était lourde. Elle comportait les mêmes billes que celles du vibrateur sur la surface intérieure et, comme elle n’était pas fermée, il put voir qu’autour des billes, dans la carcasse assez large de la ceinture, était disposée une série d’électro-aimants. Il considéra ces nouveaux éléments ; les bracelets et le collier étaient confectionnés sur le même modèle.

Voyant que Mik se taisait, Anna lui expliqua :

— Pour permettre à la vibration de se propager dans tout le corps en même temps, je me suis dit que le vibrateur pouvait être aidé par ces « relais ».

Son ami continua l’explication pour montrer qu’il avait compris :

— Ainsi, lorsque tous seront synchronisés à la vitesse de base, l’oscillation sera alors transmise au corps par la combinaison. Mais je ne vois pas comment la combinaison va pouvoir vibrer sans que le corps oscille en même temps.

— La combinaison est conductrice, annonça la jeune scientifique. Elle servira également à transmettre les informations à chaque élément pour qu’ils se synchronisent avec le vibrateur. La structure en polymère va en absorber la trémulation, évitant de la communiquer au corps. Lorsque tous les éléments de la combinaison vibreront au même rythme, le vêtement se tendra, se mettant alors en mouvement en entraînant le corps avec lui.

— Joli ! Et pour la vision et la respiration, tu y as réfléchi ? questionna-t-il, tout en commençant à travailler sur le vibrateur.

Abandonnant le plateau avec les restes du petit-déjeuner, Anna se dirigea à son tour vers l’établi central et y saisit une sorte de masque qu’elle montra à Mik.

C’était un bloc de plastique sombre et mat doté d’une grille sur le devant. Derrière la grille, quatre petits ventilateurs aideraient à faire entrer l’air vers la bouche et le nez, que le masque couvrirait. Mik lui prit des mains :

— Tu nous fais un remake de La guerre des étoiles ? rit-il.

— Tu es vraiment idiot, parfois, répondit Anna en haussant les épaules.

Mik plaça le masque devant sa bouche et ajouta :

— Non, Anna, je ne suis pas un imbécile… je suis ton père !

— Le professeur Besnard va confectionner une mousse spéciale, comme pour les semelles et la combinaison, répondit la jeune femme en levant les yeux au ciel – faisant une moue avec sa bouche qui voulait dire « pauvre garçon ». Elle va permettre de faire vibrer l’air qui entrera dans le masque. De cette manière, tu n’auras pas à forcer ta respiration.

— Pardon ? dit Mik qui avait perdu son ton rieur. JE ne vais pas forcer MA respiration ?

— Eh bien…, fit Anna un peu gênée en baissant les yeux, tu t’es bien porté volontaire pour les tests, non ?

Mik soupira tandis qu’un large sourire venait se dessiner sur le visage opalin de son amie. Le jeune homme se remit à bidouiller le vibrateur. Sans relever la tête, il annonça cependant :

— Pour la vision, j’ai pensé à un système.

— Dis-moi, s’enquit la jeune scientifique, intéressée.

— Il faudrait confectionner une paire de lunettes. Les verres seraient composés de micro-caméras ultrasensibles orientées vers l’extérieur. Des microprocesseurs interpréteraient les signaux lumineux captés par les caméras et un laser enverrait les images ainsi reconstituées directement sur la rétine.

Anna réfléchit un instant :

— Ça risque d’être un peu lourd, tu ne crois pas ?

— En fait, non. La monture serait une sorte de serre-tête que nous pourrions fabriquer dans la même matière que ta combinaison. Ainsi, les lunettes seraient toujours bien tenues et ne risqueraient pas de tomber à cause du poids. De plus, elles serviraient de relais pour la tête, par la même occasion, qu’en dis-tu ?

— J’en dis que ça fait beaucoup de choses à faire. Ne traînons pas !

Et les deux amis se mirent au travail.

***

Ils s’activèrent toute la matinée. Puis tout l’après-midi. Vers 15 heures, le portable d’Anna sonna, mais elle ne daigna pas répondre. Il se manifesta de nouveau à 16 heures. Observant Mik rassembler et brancher les électro-aimants du vibrateur, la jeune femme avait décidé de faire la même chose sur les bracelets, la ceinture et le collier. Elle éteignit donc carrément son téléphone, afin de ne plus être dérangée.

Mik, quant à lui, après avoir terminé son travail sur le vibrateur, avait reprogrammé en deux temps trois mouvements le microprocesseur et s’était attelé ensuite à chercher les éléments utiles pour assembler les lunettes. Les pièces manquantes formaient déjà une longue liste et les plans assistés par ordinateur avaient été envoyés par courrier électronique à la fonderie qui fournissait les pièces moulées aux deux inventeurs depuis le début du projet.

À 17 h 30, alors que Mik programmait les bracelets qu’Anna avait assemblés, quelqu’un frappa à la porte. Il leva les yeux vers la jeune femme, aussi irrité qu’elle d’être dérangé.

Anna quitta son tabouret, et, tout en se dirigeant vers la porte, elle demanda :

— Qui est-ce ?

Une voix d’homme assez âgé, empreinte d’une certaine lassitude, annonça :

— Ce n’est que moi, Professeur.

Anna ouvrit la porte en la poussant suffisamment fort pour que celui qui se tiendrait derrière la reçoive en pleine figure, mais Justinien Offenbach s’était posté à l’écart, apparemment habitué à cette manœuvre.

Justinien était un homme très grand et fort mince. Malgré ses 70 ans, il paraissait encore jeune. Ses yeux gris au regard froid et pénétrant rendaient son visage austère et même un sourire n’aurait pu en adoucir les traits. Ses cheveux gris blanc étaient plaqués en arrière et son costume impeccable tombait à la perfection. Il avait tenu le rôle de conseiller financier auprès des parents d’Anna, rôle qu’il jouait à présent auprès de leur fille, en plus de celui de tuteur.

Il avait été formé par son père au métier de majordome lorsqu’il vivait en Suisse et, depuis, en gardait le comportement assez guindé. De ce fait, Anna le considérait plutôt comme un homme à tout faire, surtout lorsqu’elle était occupée.

— Cela fait plus de trois heures que j’essaye de te joindre.

— Je suis affairée, lâcha la jeune femme en retournant à l’établi. Aie l’obligeance de desservir le plateau et d’aller me chercher les pièces indiquées sur la liste que voici, continua-t-elle d’un ton autoritaire en tendant un morceau de papier à Justinien.

Celui-ci posa un bref regard sur la liste avant de la glisser dans la poche intérieure de sa veste et, se saisissant du plateau, il lança à l’attention de sa jeune protégée :

— Je crains qu’il ne te faille attendre l’année prochaine et les résultats d’exercice de cette année pour pouvoir dépenser à nouveau ton argent.

Anna se retourna d’un bond :

— Quoi ?

D’un pas lent, le vieil homme se dirigeait vers la sortie du hangar. Stoppant son travail, Mik avait relevé la tête tandis qu’Anna rejoignait son tuteur.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Que je suis ruinée ?

— Pas exactement, mais la situation mérite ton attention. Si vous voulez bien m’accorder quelques instants tous les deux.

Et il sortit. Anna le suivit dans la cour. Mik avait déjà éteint les lumières et s’achemina avec eux vers la maison.

En arrivant dans la cuisine, le jeune homme entreprit de faire la vaisselle, aidé d’Anna, pendant que Justinien disparaissait quelques secondes pour revenir muni d’une sacoche et de deux grands classeurs de comptabilité.

Il posa le tout sur la table et commença à tourner les pages.

— Depuis sept ans que tu as commencé à concevoir et à réaliser ton appareil, et deux ans et demi que vous avez quitté l’Université, Mik et toi, la fortune que t’avaient léguée tes parents n’a cessé de diminuer. En tant que tuteur, je me suis assuré que tu ne manquerais de rien jusqu’à ta majorité, mais depuis, c’est toi qui disposes de ton argent.

Anna écouta cette entrée en matière avec un calme apparent. En réalité, elle commençait à s’impatienter.

— Or, ta comptabilité, tout comme le rangement de ta chambre et de ton bureau, est assez chaotique, continua Justinien sur un ton de léger reproche. Je passerai sur les frais généraux qui sont déjà lourds et je parlerai directement de ton invention. Non contente de nourrir et loger monsieur Neugoins, ajouta Justinien en faisant un clin d’œil amical au jeune homme, tes seuls revenus d’actionnaire de la société parentale ne suffisent plus à couvrir les dépenses que vous multipliez depuis ces deux dernières années et…

— C’est bon ! grinça Anna. Combien me reste-t-il ?

Justinien s’était tu. Il regardait à présent la jeune femme avec des yeux un peu tristes. Sur le ton d’un ami qui ne voudrait pas faire de mal, mais dans l’obligation de répondre, il ajouta sur un ton moins formel :

— Compte tenu des dépenses mensuelles de nourriture et des factures courantes, ainsi que des impôts que je garde précieusement de côté pour vous éviter la faillite, il vous reste un peu moins de dix mille euros pour vos… loisirs.

Anna resta bouche bée de surprise. Mik, qui connaissait bien la situation financière de la jeune femme, étant son ami et confident, prit la parole :

— Mais nous disposions de plus de deux cent mille euros au 1er janvier. Où est passé l’argent ?

Justinien retourna un livre de comptes et pendant que le jeune homme parcourait les colonnes de chiffres, le majordome reprit :

— Les pièces détachées nécessaires à votre invention sont onéreuses, d’autant plus qu’elles sont souvent fabriquées sur mesure, comme les boîtiers, les électro-aimants ou les microprocesseurs. Il faut dire que vous avez dépensé en moyenne trois cent mille euros par an depuis ces six dernières années. Si je soustrais les frais courants qui s’élèvent pour nous trois et pour la maison à environ cinquante mille euros l’an, vous avez dépensé pour ce projet près de trois millions d’euros.

— Mais c’est impossible ! s’écria Anna. C’est toute la fortune que m’ont laissée mes parents !

— C’est bien ce que je disais, conclut Justinien.

Mik avait quitté le livre de comptes et estima rapidement les frais nécessaires à l’achat des derniers appareils, soit : les micro-caméras, les processeurs pour les bracelets, les électro-aimants manquants, les puces de mémoire et autre matériel. Le tout devrait aisément se chiffrer entre dix à vingt fois plus qu’il ne restait.

Anna faisait le même calcul et Justinien, qui avait ressorti la liste de sa poche, arriva au même résultat. Comme souvent lorsqu’elle réfléchissait, la jeune scientifique parla sans regarder personne, comme pour elle-même :

— Ces problèmes d’argent ne sont que provisoires. Il nous manque deux cent mille euros pour terminer la fabrication. Si je compte sur le prix de la combinaison que va me demander Johnny…

— Monsieur Besnard t’a demandé à être payé ? coupa Mik.

Anna le regarda, l’air absent :

— Oh ! Histoire de justifier l’utilisation du labo et de la fileuse ! Tu sais bien qu’il ne me soutirerait jamais le moindre centime, mais depuis l’année dernière, l’Université réclame des comptes pour les expériences hors cours. Donc, soit tu finances tes recherches, soit l’Université revendique des droits sur les découvertes. J’ai pensé qu’il était plus

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