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Le marbre n’a pas de mémoire
Le marbre n’a pas de mémoire
Le marbre n’a pas de mémoire
Livre électronique415 pages5 heures

Le marbre n’a pas de mémoire

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À propos de ce livre électronique

Au centre hospitalier de Château-Bellecombe, sponsorisé par le plan-hôpital 2012, le directeur ayant créé la cellule du nouvel hôpital – secondé efficacement par Éli, ingénieur – tente d’échapper aux fausses factures, aux marchés publics truqués et à la turbulente Adeline, son chef de projet.
Secrets et manipulations rythment le quotidien de l’hôpital, tandis qu’une directrice adjointe tombe amoureuse du directeur, et que Ludmilla, la femme d’Éli, la protège des rumeurs... Pour combien de temps ?

Après trois disparitions et la découverte d’un cadavre non identifié, un ciel d’ombres obscurcit l’atmosphère de l’hôpital.
La Police judiciaire enquête. Une enquête longue, risquée, qui manipule le lecteur selon une logique défiant tous les scénarios et le maintient dans un suspense permanent. Une méthodologie implacable où rien n’est laissé au hasard.

LangueFrançais
Date de sortie16 nov. 2014
ISBN9782370112316
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    Aperçu du livre

    Le marbre n’a pas de mémoire - Karl Auprey

    cover.jpg

    LE MARBRE N’A PAS DE MÉMOIRE

    Karl Auprey

    Published by Éditions Hélène Jacob at Smashwords

    Copyright 2014 Éditions Hélène Jacob

    Smashwords Edition, License Notes

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    © Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Thriller/Suspense. Tous droits réservés.

    ISBN : 978-2-37011-231-6

    À André, mon père,

    À ma femme,

    À mes enfants que j’aime beaucoup,

    Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

    1 – Disparitions

    Éli Desmartes, ingénieur hospitalier, sirotait un jus de fruits, comme à son habitude depuis le départ de Ludmilla, dans l’un des bars exotiques du plateau de Château-Bellecombe. Il admirait le dessin d’un soldat français exhibant un trophée devant la ferme familiale.

    Durant la Deuxième Guerre mondiale, la résistance, les Canadiens et les Américains s’étaient organisés pour lutter contre l’ennemi et l’avaient d’ailleurs payé très cher. Quelques courtes semaines avant l’armistice, en janvier 1944, un avion canadien programmé pour larguer des armes et des vivres s’était abîmé au sommet du plateau, en pleine forêt, à 1 200 mètres d’altitude. L’exploitation de cette zone géographiquement difficile et les stratégies divergentes des équipes – en liaison avec, d’un côté, la région genevoise et, de l’autre, le sillon rhodanien – complexifiaient le repli des Allemands, mais contribuaient aux lourdes pertes d’une lutte finale intensifiée par les enjeux. Durant les six derniers mois de guerre, le nombre de morts et de disparus dans la zone boisée du plateau avait représenté quatre-vingts pour cent du préjudice comptabilisé sur les six années de combats.

    Sitôt le repli de la Wehrmacht, les mythes avaient fusé et leurs légendes se racontaient encore soixante ans plus tard. Certains n’avaient jamais capitulé devant l’ampleur des disparitions et des règlements de comptes. D’autres s’étaient intéressés aux innombrables largages de vivres et d’argent qui, selon divers témoignages parallèles, n’avaient pas été perdus pour tout le monde. Les grosses bâtisses bugistes{1} avaient poussé comme des champignons.

    Éli aurait sûrement abordé cet homme s’il avait su que ce dernier vivait ses dernières heures. Il l’aurait aidé. Leurs regards s’affrontèrent. Éli songeait à Ludmilla. Ce soir, elle serait de retour de l’oral de son concours et il s’occuperait d’elle pour remonter son propre moral. Ludmilla s’était éloignée, dans le but de grimper les échelons de l’administration hospitalière, malgré l’appréhension de l’ingénieur.

    Cette halte, de fréquence journalière, n’était pas aussi soutenue par le passé qu’elle l’était aujourd’hui. En effet, l’esprit sportif d’Éli bannissait ces automatismes de « boire un coup au bar d’à côté » qui, selon lui, n’étaient fondés sur aucun but. Il stoppait sa voiture à Château-Bellecombe, au retour de Châtiron, avant de regagner en solitaire sa demeure vide. L’ingénieur profitait du spectacle des quelques badauds et appréciait les observer. Quelquefois, il acquiesçait d’un signe de tête lorsque son regard croisait un autre habitant plus ou moins connu.

    Philippe Briand se passionnait pour la spéléologie, mais pas n’importe laquelle. Historien, croqueur de volumes{2} et collectionneur de pièces de la Deuxième Guerre mondiale, l’enseignant parcourait depuis plus de dix ans le plateau de Château-Bellecombe, à la grande inquiétude de son épouse. Des casques, des fusils en cuivre, des autoporteuses et automitrailleuses meublaient – en partie seulement – la grande grange qu’il avait acquise non loin de Corcelline. Le reste du volume des soupentes était rempli de pièces détachées de side-cars, que Philippe adorait. Occupant une large majorité de ses week-ends, il s’évertuait à redonner vie à ces glorieuses machines pétaradantes. Philippe s’était également arrêté par hasard, dans ce petit bar incrusté au milieu du seul virage en épingle à cheveux du village.

    Les trajectoires de leurs regards différaient puis convergeaient, car Éli avait remarqué le pantalon d’escalade de l’homme installé à deux tables d’écart, et, d’une façon réciproque, ce dernier avait décelé l’orientation de pupilles proches en direction de sa personne.

    Une histoire titillait les deux hommes, celle du fameux gouffre de l’avion de janvier 1944. La première année, Philippe avait investi une journée pour trouver, à l’aide de son GPS, le départ de ce trou inquiétant ; quant à Éli, il l’avait déniché d’une façon absolument aléatoire en parcourant la forêt en VTT. Dans une petite dépression du terrain, au milieu des sapins et des fougères, un entonnoir de quatre mètres de largeur par trois mètres de profondeur – formé par trois dalles rocheuses et enfoui sous la végétation, dont le sol en diagonale rejoignait le pied d’un résineux sur lequel étaient placées trois rangées de barbelés – semblait défendre crânement un secret militaire. Les fils métalliques avaient été placés là comme pour dissuader les visiteurs téméraires. L’entonnoir se terminait par une ouverture donnant accès à un gouffre. De la terre glaise et de la mousse recouvraient les parois rocheuses. L’endroit ne connaissait pas le bruit. Seul un coucou lointain résonnait de ses deux syllabes caractéristiques, dès lors que le visiteur d’un jour y prêtait l’oreille.

    Éli, aventurier mais pas spéléologue, posa un jour un rappel pour scruter l’entrée du boyau. L’initiative fut avortée, et il se contenta de remonter avec un beau bleu sur la cuisse, consécutif à une glissade sur la dalle fortement inclinée de l’ouverture.

    Lorsque Philippe découvrit le trou, il pleuvait. La brume parsemait la végétation et l’eau ruisselait le long des pentes des talus surplombant l’entrée du gouffre. Vue d’en haut, celle-ci n’était pas plus large qu’une section de taille humaine. Philippe sortit sa corde, son casque, son baudrier, sa lampe de spéléo et ses mousquetons. Toute la longueur d’un fil de nylon de cent mètres – attaché à un arbre dressé en limite d’une des parois de l’entonnoir – fut balancée dans le trou, et le descendeur en « huit »{3}, enroulé sur le filin synthétique puis « mousquetonné » sur l’équipement de sécurité.

    Philippe s’assit dans le baudrier et plaqua ses bottes bien à plat sur le plan incliné d’une des parois. Il glissa sur le côté. Instantanément couvert de terre glaise et de taches vertes dues au frottement sur la mousse imbibée, il peina à se relever, s’appuyant sur sa main amont. L’autre main empoignait fermement la corde en aval du « huit ». Les semelles filaient. Après quelques minutes d’une démarche chaotique, il s’approcha de l’orifice et tenta d’éclairer la suite de son chemin.

    Le gouffre fuyait verticalement, mais son boyau – parfois rétréci par des cailloux qui s’apparentaient à des polypes intestinaux – semblait osciller. De sa position suspendue, le spéléologue tenta vaguement d’éclaircir cet orifice ténébreux délimité par de la verdure criarde, en vain. Par de minuscules enjambées, et tout en scrutant l’arbre sur lequel était enroulée sa ligne de vie, le chasseur de trésor fit basculer son bassin et, les jambes horizontales, pénétra dans l’antre de la terre. L’eau dégoulinait sur ses épaules et ruisselait dans son dos jusqu’à stagner dans ses bottes étanches. Dix mètres plus bas, et après une bonne dizaine de reptations, l’homme trouva un tremplin rocheux et y posa ses deux pieds. Balayant de son faisceau lumineux les entrailles du dinosaure, il aperçut, vingt mètres en aval, une vire{4}. Il alluma sa forte lampe électrique et sourit. Des empreintes dans la terre glaise se distinguaient nettement, mais lorsqu’il voulut placer son Jumar{5} pour aller à la rencontre des profondeurs, une grosse quantité d’eau glacée inonda son corps, colla ses vêtements et éteignit la flamme de son casque. Celle-ci, impossible à rallumer, l’obligea à rebrousser chemin. L’air libre s’immisça dans ses poumons alors que, titubant et glissant sur chaque reprise d’appui, il parvenait, exténué, au fond de l’entonnoir. La nuit était tombée et il ne se sentait pas en sécurité. Pourtant, la forêt immense maintenait cet endroit tel quel, après soixante années d’histoire. Pourquoi était-il soudainement angoissé ?

    À quelques hectomètres de là, les restes de l’avion sagement posés à même le sol se fondaient avec l’environnement. Certains, sous forme d’anneaux autour des arbres, attiraient le regard. Chaque visiteur devait se questionner : comment ces morceaux de ferraille étaient-ils parvenus à s’enchevêtrer dans les résineux, comme l’annulaire d’une mariée au travers de sa bague ?

    Les lambeaux de rouille apportaient une explication à ce mystère ; en revanche, malgré l’histoire chaotique et les rêves les plus fous décortiqués dans les livres régionaux, personne n’avait osé manipuler ces restes. Un monument élevé au milieu de la nature mentionnant la date et la nature du vol représentait l’unique témoignage des rescapés envers leurs sauveurs. Philippe se recueillit auprès de la pierre dressée et disparut.

    Une longue enquête le mena dans diverses familles et associations de la région. Mais personne ne fut en mesure de lui fournir de renseignements précis qui lui auraient donné les moyens de confondre les ancêtres secouristes présents au moment du drame ce jour-là. Il en était certain, sept personnes à bord – le nombre prévu dans un ravitaillement comme celui-là – avaient laissé obligatoirement des traces. Et des traces, peu avant la fin de la guerre, personne ne pouvait se payer le luxe de les justifier.

    Après des années d’enquêtes infructueuses auprès de la Fédération française de spéléologie et des clubs alentour, Philippe se décida à explorer le gouffre, mais seul. À plusieurs reprises, le terrain fut sondé méticuleusement. Les grottes étaient légion sur le plateau calcaire vieux de cent cinquante millions d’années mais, en bon professionnel, le spéléologue aguerri sondait les hectares environnants, poêle à frire{6} à la main et carte IGN{7} dans l’autre, dans le but de dénicher un passage plus favorable ou d’anticiper des ramifications hydrauliques. Les veines souterraines angoissaient les explorateurs car, en cas de pluie, les voies d’eau pouvaient être fatales. Le quadrillage du terrain terminé, le chasseur de trésors planifia son intervention le 18 novembre dans la nuit.

    Le cliquetis du matériel technique pendu en bandoulière meublait les bruits naturels de la forêt préalpine comme un métronome. Philippe marchait sereinement, cette nuit-là, même si une bonne vingtaine de kilos de mousquetons, cordes, poignées Jumar, sangles, gaz et sac de hissage oscillaient à chaque foulée et frappaient alternativement ses membres inférieurs. Une double corde spittée{8} et pitonnée{9} dans la dalle de l’affleurement, à l’entrée du précipice, marqua le début de l’expédition. La météo, grisonnante mais pas généreuse en précipitations, ne contredisait pas les prévisionnistes de météo France dont le jargon spécifique divulgué au bulletin de 19 heures résonnait encore dans la tête du chercheur.

    Au stop programmé à moins dix mètres, Philippe sonda à nouveau le trou noir béant. À moins trente mètres, un boyau en S avec une nappe d’eau claire favorisait, pour le technicien, une dépose de matériel et la mise en œuvre de sa cartographie. Des empreintes étaient toujours présentes, mais le spécialiste se sentait incapable de leur donner un âge. Un petit boyau ascendant se séparait de la goulotte principale. Il l’investit sur trente mètres puis se résolut à ramper et à tâtonner dans cette boue de glaise collante. Soixante-dix mètres, un crédit de soixante-dix mètres de corde était nécessaire pour continuer cette progression nocturne.

    — Quelle idée de placer deux cordes statiques en parallèle, sachant que l’une d’entre elles assure un effort de mille cinq cents kilogrammes ! constata Philippe, perplexe.

    Une décision certes incompréhensible pour un spécialiste.

    À moins cent mètres, soit quelques mètres en désescalade en aval du bout de corde, Philippe atteignit une salle en pente douce parsemée de rochers glissants. La courbure du sol s’accentuait et devenait concave. Au loin, le noir silencieux guettait. Le son du roulement des pierres sous les pieds de l’aventurier, sec et rythmé, produisait un écho mat sur les parois de la caverne. Il chuta et sa hanche, poinçonnée douloureusement, se mit à diffuser une douleur lancinante. Il fit pivoter sa tête ; ses membres, telle une liaison mécanique complète, suivirent le mouvement. Sa lampe balayait les façades de la caverne. Le champ de vision en spéléologie est très caractéristique. Quand les yeux regardent en dehors du faisceau lumineux, ils ne sont pas habitués à l’obscurité et ne perçoivent pas les détails, ni même la perspective, et encore moins les distances.

    Philippe sursauta. Un gros rocher à quelques centimètres de son visage barrait un volume décalé de la salle. Il l’escalada et, dans le faisceau de lumière, distingua deux coffres métalliques rouillés, mais en très bon état. Deux cadenas – dont la résistance évidente à l’oxydation, malgré les années, apparut très surprenante au spéléologue – eurent raison de son enthousiasme. Excité, il regagna son camp de base. À moins trente mètres, son matériel patientait toujours, mais, après une fouille méticuleuse, il jura devant l’absence d’outil permettant de venir à bout des cadenas. Comme aimanté par sa découverte, il se munit d’un couteau suisse et redescendit. Après de longues heures passées à s’acharner sur ces maudits coffres, et le jour approchant, il se raisonna et sonna sa retraite. Une fois qu’il eut sélectionné une partie de son matériel et caché l’autre partie dans le boyau dérivé, Philippe entama sa remontée.

    Soudain, une corde lui tomba sur la tête et se déplia dans son dos. Le sang glacé, il resta tétanisé quelques instants. Il releva la tête et, au loin, aperçut une silhouette se détachant sur l’orifice. En un éclair, le boyau en S lui servit de repaire improvisé et il se terra.

    — Qui est là ? Bon sang, mais qui est là ? vociféra l’envahisseur. Luigi, viens là.

    — J’arrive.

    — C’est incroyable. C’est qui, ces types qui sont descendus ? T’as vu le matériel ?

    — On s’en occupe.

    — Je remonte. Attends-moi là, je vais chercher les revolvers.

    Philippe tremblait, mais l’homme resté à cinq mètres de lui ne bronchait pas. Il hésitait, car de temps en temps, le visiteur du jour lui tournait la tête et ne pouvait donc pas anticiper une attaque par-derrière. Philippe se redressa un peu, mais l’homme esquissa un mouvement, et aussitôt, le chercheur se plaqua au sol en silence. La scène recommença. Trop tard. Cinq minutes plus tard, un second homme déboulait en chutant lourdement.

    — Allez, on continue. Il faut attraper ces gaziers avant qu’ils nous piquent le pognon.

    Les deux bandits ajustèrent chacun une corde statique et, à l’aide de leur descendeur, s’éloignèrent dans les profondeurs de l’abîme.

    Philippe attendit, les oreilles aux aguets. Pas un bruit ne filtrait de l’entrée de la grotte. Doucement, il quitta sa cachette et abandonna, à regret, son matériel. Pour ne pas éveiller les soupçons des poursuivants, il agrippa avec ses mains l’une des cordes sous contrainte et entreprit la montée en posant ses pieds en opposition{10}. Parfois, l’étroitesse du boyau lui permettait de reprendre haleine et, quelques minutes plus tard, il déboucha dans le cône sommital. La lumière l’aveuglait et il plaça sa main en casquette au-dessus de ses yeux. Au moment où il baissait la tête, il entendit :

    — Il ne faut pas se mêler des affaires des autres. Tiens, prends ça !

    Il reçut un violent coup de matraque sur le sommet du crâne. Chancelant, il crispa ses doigts humides, engourdis et éreintés. De longues secondes plus tard, une sensation horrible lui parvint. Une corde douce glissait de part et d’autre de sa boîte crânienne. Elle coulissait vers son cou puis se serra. Il l’agrippa dans ses mains tout en se maintenant en équilibre et tenta de s’extirper en écartant le filin rembourré. Rien n’y faisait. Les brins de nylon se contractaient. Philippe sentit son corps se soulever et, soudain, sa nuque craqua.

    ***

    Partie à une heure du matin, une 508 Peugeot filait sur la route menant de Château-Bellecombe à Châtiron avec, à son bord, une personne expérimentée. Au préalable, elle avait enfilé ses gants noirs en latex, et emportait ses clefs, des survêtements de bloc opératoire stériles, un briquet, un jerrican de dix litres d’essence bien fermé et parfaitement propre, une barre à mine, des chiffons, un seau, des sacs de congélation stériles, des gants en caoutchouc, du produit à vaisselle, du scotch résistant et des menottes. Tout ce beau matériel, inventorié scrupuleusement, avait fait l’objet d’une désinfection rigoureuse et soigneusement choisie. Le pilote s’arrêta quelques centaines de mètres plus loin, sur un chemin vicinal. Là, avec sa perceuse portative, il fit sauter les rivets pop, changea ses plaques d’immatriculation, puis en remit méticuleusement des neufs, avec une riveteuse miniature manuelle. L’inconnu pilotait à grande vitesse vers Châtiron et atteignit la bourgade en quelques dizaines de minutes.

    À l’aide de son GPS, il se dirigea sans détour vers la ruelle où habitait le directeur de la CHT-Alpes-Dauphiné{11}, monsieur Grimonel, et se gara non loin du portail. La nuit était noire, mais les lampadaires éclairaient fortement la ruelle. Le mystérieux visiteur escalada la clôture rehaussée par un muret en béton, sauta dans le jardin et se faufila dans l’immeuble. Puis il grimpa au deuxième étage et saisit le code d’entrée du portier électronique. Sur le perron, il revêtit les survêtements stériles composés d’un pantalon, d’une veste à scratchs serrée, d’un masque de chirurgien et de surchaussures bleues. Auparavant, il s’était emparé d’un masque FFP2{12} emprunté pour l’occasion au stock anti grippe aviaire distribué par la Direction Hospitalière de l’Offre de Soins (DGOS{13}). Le noctambule frappa à la porte. Personne ne répondit. Il tambourina à nouveau plus fort et perçut un bruit de grognements puis des pas plus francs qui s’approchaient de l’entrée de l’appartement.

    Monsieur Grimonel, en pyjama, titubait en marmonnant :

    — Qui est là ?

    L’invisible créature, décalée par rapport au judas et vêtue de noir sous sa combinaison, dit à voix basse :

    — C’est moi, votre dévoué subordonné.

    Le son, inaudible au travers du masque, provoqua la suspicion du directeur, mais la personne continua et amadoua Grimonel.

    — J’ai un grave souci au bâtiment principal de Châtiron, je m’excuse de vous déranger, car il y a urgence.

    La porte s’ouvrit. Grimonel, dans un état de fatigue très avancé, rassura de suite l’étrange visiteur.

    — Que s’est-il passé, pourquoi ce masque ?

    — Le bâtiment s’est enflammé, des victimes sont à déplorer. J’ai confié momentanément la coordination au responsable de sécurité et j’ai assumé la responsabilité de vous contacter en direct. Pour limiter les fumées, leur propagation, et afin de pouvoir pénétrer dans le bloc opératoire dans le but de verrouiller les portes coupe-feu, j’ai mis un ensemble complet de survêtements stériles et un masque. Je me suis substitué aux pompiers et ai circonscrit le début d’incendie. Mais les fumées ont redoublé d’intensité, compliquant l’intervention des hommes du feu.

    — Vous avez bien agi. Je m’habille et j’arrive. Quelle journée, bon sang de bon sang ! En plus, j’ai à nouveau des réunions ce matin… Ça n’arrête pas.

    Grimonel enfila ses vêtements, puis ferma sa porte à clef. Auparavant, il s’employa à programmer son café et emporta sa trousse de toilette avec son rasoir électrique.

    Il parlait dans sa barbe.

    — Pour tout à l’heure, au moins je ne perdrai pas de temps. Avez-vous une prise douze volts dans votre voiture ? Je vais me raser en cours de route. Je n’aurai pas l’air d’un plouc.

    — Oui, d’ailleurs on va prendre la mienne si vous ne voyez pas d’inconvénient. Cela ira plus vite et m’évitera aussi d’abîmer la vôtre. Avez-vous votre téléphone et vos papiers ?

    — Oui, pour la déclaration au poste de police, j’en aurai besoin.

    — Passez-moi votre double de clef de la 408, je reviendrai la chercher avec un agent de sécurité pendant que vous négocierez les problématiques avec le préfet. Je vous la garerai sur le parking de l’administration, les clefs seront dans le vide-poches. Je préfère, car nous ne serons plus ensemble sur site pour gérer la situation.

    Grimonel s’exécuta. En descendant l’escalier de l’immeuble quatre à quatre, il s’inquiéta :

    — Je sais que vous conduisez vite, mais bon, allons-y gaiement. Ne prenez pas de risques toutefois, nous ne sommes qu’à cinq kilomètres de l’hôpital.

    — Il faut que vous arriviez avant le préfet. Mettez ce masque.

    — Pourquoi ne pas m’avoir appelé ?

    — J’ai essayé, mais personne n’a répondu.

    Grimonel scruta son téléphone, puis hocha la tête. Ils sortirent par la porte non badgée à l’aide de la clef de monsieur Grimonel et partirent en trombe sans faire crisser les pneus.

    — Expliquez-moi, dit le directeur.

    — L’infirmière a laissé la cafetière en fonctionnement, dont l’ébullition a provoqué un court-circuit, et le feu s’est déclaré dans l’office de soins au sein du service « d’addictologie » qui se trouve mitoyen au bloc opératoire. Vu l’état de cette partie du bâtiment, le sinistre s’est rapidement propagé. Les pompiers sont sur place et des victimes ont déjà été sorties du brasier. Aussi, avant que le préfet arrive, car il a été contacté par le commandant du service incendie secours, je suis venu vous chercher.

    — C’est une décision courageuse, mais ne roulez donc pas si vite !

    — Vous avez le mal de mer ?

    — Non, mais je suis fatigué et j’ai oublié mes lunettes. Alors oui, j’aurai le mal de mer si vous persistez à me faire peur. À propos de mal de mer, le service sécurité est-il présent ? Hier, en CHSCT{14}, ils m’ont acculé sur le poste de supervision incendie du nouveau bâtiment et cela m’a généré une migraine que je ne suis pas près d’oublier.

    — Plus on leur en donne et davantage fusent les critiques. Ces situations font regretter à l’administration que nous représentons de produire un travail de qualité. En tant que membre du conseil de surveillance de cet hôpital, je préfère même improviser dans ce genre d’opération catastrophe, plutôt que de rester les bras ballants.

    — C’est assez rare, effectivement. Je vous remercie pour votre initiative. Quoi qu’il advienne, ils auront ce que nous leur donnerons, point à la ligne.

    Arrivé en lisière des nombreux peupliers jouxtant les marais, le pilote stoppa la voiture dans un petit chemin abrité de la route menant à l’hôpital.

    — Que faites-vous ?

    La personne dégaina un revolver et braqua monsieur Grimonel.

    — Sortez de la voiture.

    — Mais vous êtes fou ?

    D’un ton plus ferme et menaçant, il s’entêta :

    — Sortez.

    Grimonel obtempéra malgré sa somnolence. La personne le tint en joue avec le revolver et lui jeta l’ensemble complet de survêtements stériles. Les secondes interminables provoquées par cette scène n’entamèrent pas la détermination du visiteur nocturne. Il poursuivit :

    — Mettez ces survêtements.

    — Je ne comprends pas. On va bien à l’hôpital, n’est-ce pas ? Pourquoi cette mise en scène ?

    L’inconnu, menaçant de plus près monsieur Grimonel avec son revolver, lui fit un signe de la main puis rétorqua :

    — Dépêchez-vous !

    Grimonel s’exécuta et enfila les survêtements, les surchaussures et un bonnet. Puis il fut menotté, avec les bras attachés dans son dos et sa bouche soigneusement scotchée, avant d’être invité à remonter dans la voiture. Grimonel grommelait. L’homme subtilisa le téléphone du directeur et le coupa.

    — Suffit, dit-il.

    ***

    Des semelles épousaient maladroitement l’affleurement rocheux et leur onde de choc se répercutait en canon avec l’écho produit par les façades du grand bâtiment austère. En s’approchant, elles engendraient une résonance nocturne croissante. Les poignées métalliques des ouvertures, dont les rotations dans le cadre{15} gonflé par l’humidité provoquaient des vibrations lugubres, collaient aux doigts. Le bois, rongé par l’hygrométrie saturée, était pris en étau dans les cloisons qui, elles aussi, avaient doublé de volume. Les vantaux des portes intérieures crissaient sur leurs gonds au fur et à mesure de la progression du vent qui s’engouffrait inexorablement. Soudain, une lamelle de bois, dissolue par le temps, éclatait puis ricochait sur le mur rongé par les ruissellements de la condensation. Le bruit, à la faveur des courants d’air, se faufilait alors dans le couloir plongé dans l’obscurité ; n’importe quel visiteur aurait normalement pris ses jambes à son cou. Telle était la transformation récente de ce bâtiment si grand et si mystérieux.

    Mais l’attirance du visiteur était la plus forte, et tout commençait au moment où son corps franchissait la façade. Les sens omniprésents et les yeux rivés au plafond lui donnaient une démarche maladroite : les pieds butaient sur les débris jonchant le sol. Les gonds des portes, dont les vantaux lourds pivotaient lentement sur eux-mêmes, émettaient un bruit paradoxalement strident et feutré. On aurait dit qu’ils étaient stressés.

    — Il me semble être déjà passé par là…

    La vision subsistait, floue… Les ombres s’activaient… Les coulées de sable défilaient… Un va-et-vient continuel frottait le rocher, comme une scie égoïne sur un tronc d’arbre.

    — Oui, je suis déjà passé à cet endroit, mais quand ? Il ne faut pas que je cède à la panique… Je dois rester calme… Ne pas m’affoler, non, ne pas m’affoler !

    La machine générait des soubresauts alternatifs, et la lumière de ses phares énormes – semblable aux bouées flottantes qui évitent aux bateaux les écueils – perçait la nuit, puis se répercutait sur la falaise de calcaire mise à nue. L’ombre avançait, machinalement, prolongée par une partie rectiligne puis trapézoïdale qui vibrait avec une fréquence incroyable. Les images se firent plus nombreuses et plus nettes. Ainsi, la situation se clarifia.

    — Tu crois que les gens d’ici sont spéciaux ?

    — Oui, et ton automate à deux pattes, là, s’il ne se calme pas, je le jette dans un rond-point, moi… moi… moi… moi…

    Les mots s’entrechoquèrent et la voix se perdit dans un seul écho… Rond-point… rond-point…

    — Et comment t’y prends-tu pour le mettre dans un rond-point ?

    — Je ne le sais plus… Je ne l’ai jamais su.

    Les affleurements de la carrière comportaient des parties planes et verticales, comme les pyramides d’Égypte. Cette érosion résultait de l’abrasion des machines à concasser. C’est là que se situait le meilleur endroit, là, là, là… Le flou revint. Le champ visuel se rétracta, occasionnant avec lui un accroissement des images brouillées.

    — Le tas de sable, où est le tas de sable ?

    La phrase se répétait comme un leitmotiv, inlassablement.

    — Tout va bien, tu le sais. Alors, ne crains rien.

    — Je ne suis pas d’accord.

    — Mais si, je veille sur toi. Apprécie-le et ne ressasse pas les flux négatifs. Pense à toi…

    — Aaaaah ! Ma tête, elle va exploser.

    — Tiens, prends un cachet, ça ira mieux.

    — Un cachet, pourquoi diable prendrais-je un cachet ?

    — Pour que tu dormes, mon chéri.

    La transpiration apparut, moite. Elle devint même insupportable. Comment gérer le stress puisque les empreintes et les traces d’ADN étaient indésirables ? La propreté des doigts, obligatoire, interdisait toute transpiration. Mais l’évidence s’accrut : le levier de vitesses miroitait et la tension, trop forte, le rendait glissant entre les mains. Trop de vitesses, il y en avait tellement. Comment faire ? Redoubler d’attention ? Ne pas déraper, ne pas éparpiller de marques de pneus sur le sable ? Remettre en ordre le décor de la carrière tel qu’emprunté quelques minutes auparavant ?

    — Oui, c’est cela, se répéta-t-il, en ordre… le décor… en ordre… le décor.

    Le tas de sable, bien que gigantesque, devait être rendu impeccable ainsi que sa couleur, inchangée malgré le mélange de deux recettes hétérogènes. Et quelles recettes ! Qui oserait penser que ce concassé très fin recelait une poudre d’une étrange consistance. Mais une poudre si fine, si diluée, qu’elle se précipiterait et servirait comme sous-couche en fond de fouille. Un sillon un peu spécial qui n’avait rien à voir avec les recherches réalisées lors d’un enterrement, une saignée dans les règles de l’art. Oui, chacun savait dans la carrière que le sable s’étalait soigneusement en lit au fond des tranchées et que ce fond s’appelait « fouille ». Ces petits grains de silice constitués de minéraux ressemblaient à une momie figée par la superposition du concassé à zéro/trente dixièmes ou à zéro/cent dixièmes. En géologie, cet ensemble caractérisait l’étage minéral. Le matelas de sable résultant de cet ensemble de petits cailloux de même taille reflétait la lumière d’une étrange façon. Quand on le voyait au soleil, il semblait que des milliards de paillettes se soient entremêlées rigoureusement les unes aux autres. Agréables à la vue et au toucher, leurs caresses étaient éternelles, tels des bains de boue consommés sans modération dans un océan de douceur. En séchant, les précieux grains transportés par le vent laissaient en surface une traînée blanchâtre sous forme de poudre : un talc qui disparaissait d’un souffle.

    — Réveille-toi… réveille-toi…

    La voix résonna comme la foudre dans les rochers… Une main froide toucha la poitrine.

    — Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ?

    Ce n’était rien, juste le prince du Grand-Hôtel. Il était mort, mais son œuvre avait survécu, comme les hiéroglyphes des pharaons. Des milliers d’années après, il se dresserait encore et toujours, comme un monument indestructible. Ses entrailles, noires comme du charbon, se métamorphoseraient en lac volcanique. Identique à un âtre, on y brûlerait le fameux minerai pour chauffer les chambres… les chambres… les chambres… que des chambres… et des patients… des patients… des patients… que des patients, qui regarderaient, hagards, les visiteurs nocturnes.

    La chapelle classée, autrefois remplie de personnes statiques en tenues hospitalières blanches ou en pyjamas, demeurait gelée comme le temps, suspendu au Grand-Hôtel. Toutes les chambres, restées telles quelles, mémorisaient la grande époque. La vaisselle, les gants et les savons étaient en place. Les figures, incrustées dans le marbre, surmontaient des mains froides et des pieds bleu noir comme des buvards dont les escarres n’expliquaient que trop bien leurs peaux tannées et colorées. Les flacons de médicaments, aux verres marqués d’une limite jaunâtre par le liquide qu’ils contenaient, hibernaient sagement dans les armoires des offices de soins. Sur chaque bouchon, une couche de poussière incrustée de multiples empreintes de doigts décorait les précieux récipients et saupoudrait les étiquettes devenues illisibles. On imaginait que ces doigts, engourdis, raides et invisibles, existaient encore. Une âme hospitalière se promenait, allait, venait inlassablement, et

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