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Les Brueghel
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Livre électronique328 pages2 heures

Les Brueghel

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À propos de ce livre électronique

Pieter Bruegel, l'Ancien (près de Breda, 1525 – Bruxelles, 1569)
Pieter Bruegel fut le premier membre important d'une famille d'artistes, actifs durant quatre générations. D'abord dessinateur avant de devenir peintre, il peignit des thèmes religieux, comme la Tour de Babel, avec des couleurs extrêmement vives. Influencé par Jérôme Bosch, il s'attela à de vastes scènes complexes décrivant la vie paysanne et des allégories bibliques ou spirituelles, souvent peuplées de sujets plongés dans des actions très variées. Pourtant, ces scènes ont en commun une intégrité informelle et un certain humour. A travers son oeuvre, il introduisit un nouvel esprit d'humanité. Ami des humanistes, Bruegel composa de véritables paysages philosophiques au coeur desquels l'Homme accepte passivement son destin, prisonnier du temps qui passe.
LangueFrançais
Date de sortie15 sept. 2015
ISBN9781783108503
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    Aperçu du livre

    Les Brueghel - Émile Michel

    Vienne.

    2. Antoon Van Dyck,

    Pieter Brueghel le Jeune, 1627-1635.

    Pierre noire, 24,5 x 19,8 cm.

    Collection Devonshire, Chatsworth.

    Introduction

    Après une première période d’éclat, l’art des Flandres, parvenu dès ses débuts à la perfection, avait peu à peu décliné. Bien qu’une étude aujourd’hui plus approfondie de ses origines nous ait révélé, surtout chez les miniaturistes, des tentatives et des œuvres qui, même avant les Van Eyck, méritaient d’être signalées, cette perfection à laquelle les deux frères ont atteint reste merveilleuse ; elle tient surtout à leur génie. Ils dépassent de si haut leurs prédécesseurs qu’on chercherait en vain dans l’histoire une transformation de l’art aussi brusque, aussi décisive, aussi glorieuse que celle qu’ils ont accomplie.

    Sans s’élever jusqu’à leur niveau, les artistes qu’ils avaient formés directement ou ceux qu’avaient stimulés leurs exemples montrent encore, après les Van Eyck, des talents dignes de notre admiration. Mais, en même temps que le sens de la nature devenait chez eux moins pénétrant et moins profond, leur exécution était aussi moins scrupuleuse. En se relâchant de la conscience avec laquelle ils consultaient la réalité et de ce fini minutieux dont ils s’étaient d’abord fait une règle, les peintres perdent quelque chose de leur originalité. Ils commencent aussi, et de plus en plus, à regarder vers l’Italie, à quitter leur patrie, à mêler par conséquent aux impressions qu’ils en emportent celles que font naître en eux les contrées qu’ils traversent. Au sortir de ces plaines flamandes dont quelques faibles ondulations rompent à peine de loin en loin la monotonie, les émigrants ne pouvaient manquer d’être frappés par l’aspect des pays montagneux placés sur leur chemin. Les Alpes, le Tyrol, les Apennins leur offraient ces accidents nombreux que déjà les Primitifs avaient recherchés, car la simplicité, on le sait, n’était point leur affaire. Dans les panoramas à perte de vue qu’ils se plaisent à dérouler, ces nomades restent fidèles à la préoccupation excessive du pittoresque. Ils croient qu’ils n’accumuleront jamais assez de détails et multiplient outre mesure les entassements de rochers aux formes bizarres, les cours d’eau innombrables ; sur les montagnes qui, de toutes parts, dressent leurs crêtes hérissées, ils étagent à l’infini des forêts, des villes, des villages, des châteaux forts. Séjournent-ils dans les villes, ils y rencontrent à chaque pas les ruines du passé, des monuments de tous les styles, des statues, les chefs-d’œuvre des maîtres de la grande époque et les productions non moins admirées de leurs indignes successeurs ; partout, des traditions et des courants d’idées bien différents de ceux que, jusque-là, ils avaient suivis. Comment résisteraient-ils à tant de séductions qui, de toutes parts, les sollicitent ? Leurs compatriotes fixés au-delà des monts et groupés en associations les accueillent, les affilient à leur bande, les initient aux merveilles de cet art nouveau. De retour chez eux, ils en prônent les principes et en deviennent eux-mêmes les apôtres, essayant, le plus souvent sans grand succès, d’en imiter les allures et le style.

    Aussi, au lieu de cette forte unité qui caractérise les œuvres des Primitifs et qui, chez eux, s’allie aux qualités les plus diverses, des tendances très opposées, et même inconciliables, se manifestent alors parmi les artistes des Pays-Bas. Dans le paysage, les adeptes des doctrines académiques, comme les Bril et leurs imitateurs, visent surtout à l’aspect décoratif et préludent, par leurs compositions encore un peu gauches et apprêtées, à ces inspirations plus poétiques et plus libres qui trouveront chez deux Français, Claude Gelée, dit le Lorrain et Poussin, leur plus noble expression. Pour la peinture d’histoire, les italianisants restent ses seuls représentants dans les Flandres, et c’est à eux surtout que sont réservées les grandes compositions religieuses ou mythologiques. Celles-ci d’ailleurs sont devenues plus rares en raison de la difficulté des temps. Les princes et le clergé avaient autre chose à faire que de les encourager, obligés qu’ils étaient de défendre leur autorité méconnue ou même leur existence.

    Commencé avec Mabuse, le grand mouvement de l’émigration se continue avec Bernard Van Orley, M. Coxie, Lambert Lombard, Pieter Coecke, Frans Floris et Martin de Vos, pour aboutir à Van Veen et à Rubens, son illustre élève. En regard de ces transfuges, à peine peut-on compter çà et là quelques artistes restés fidèles aux traditions nationales, observateurs scrupuleux de la nature, recherchant la vérité et l’aimant jusque dans ses détails les plus familiers. A défaut du style de leurs devanciers, ceux-là ont conservé entière leur sincérité, et les témoignages qu’ils nous ont laissés sur les mœurs populaires de cette époque sont irrécusables. A ce titre, il n’est guère de maître dont les œuvres et la vie soient plus intéressantes que celles de Pieter Bruegel. Fondateur lui-même d’une nombreuse lignée de peintres, il a été le chef d’une de ces familles – comme on devait en compter beaucoup en Hollande et comme l’histoire artistique des Flandres nous en offre déjà un grand nombre – chez lesquelles le talent était en quelque sorte héréditaire : les Van Eyck, les Metsys, les Van Orley, les Pourbus, les Van Cleve, les Coxie, les Key, les De Vos et, plus tard, les Teniers.

    Rejeton imprévu de la vieille souche flamande, Pieter Bruegel a puisé dans le sol natal toute sa sève, et projeté en des directions diverses des pousses vigoureuses. A côté de cet artiste et de ce penseur d’une originalité singulière, son fils Jan, bien connu sous le nom de Brueghel de Velours, nous montrera un talent également célèbre, mais qui contraste d’une manière saisissante avec celui de son père. Avec deux maîtres si différents, nous aurons l’occasion de suivre les phases diverses par lesquelles a passé l’histoire de la peinture des Pays-Bas, à une époque où sa constitution et ses visées allaient être modifiées d’une manière si profonde.

    Les similitudes fréquentes de prénoms et de talents rendant un peu obscure et assez difficile à suivre toute cette filiation des Brueghel, il nous a paru utile de reproduire, du moins pour les trois générations d’artistes qui méritent d’être cités, l’arbre généalogique de cette famille qu’on trouvera à la suite de cette étude et qui a été dressé par M. Alphonse Wauters.

    3. Petrus Paulus Rubens,

    Jan Brueghel l’Ancien et sa famille, 1612-1613.

    Huile sur panneau de bois, 124,5 x 94,6 cm.

    Courtauld Institute of Art, Collection Princes Gate, Londres.

    4. Pieter I Bruegel l’Ancien,

    Le Dénombrement de Bethléem, détail, 1566.

    Huile sur bois, 115,5 x 163,5 cm. Musées royaux

    des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles.

    Le Siècle de

    Pieter I Bruegel l’Ancien

    Guichardin séjourne aux Pays-Bas depuis 1542 environ jusqu’à sa mort, survenue à Anvers le 22 mars 1589. Il trouve les habitants froids, continents, peu adonnés aux plaisirs lascifs. Pourtant, ils sont gais ; ils aiment le mot joyeux « quoique parfois trop licencieusement et sans respect quelconque ».

    Le gentilhomme florentin est frappé par le contraste entre ce peuple grave et laborieux, mais excessif dans ses plaisirs, et l’allure raffinée des bourgeois qui se promènent en devisant de la chose publique, place de la Seigneurie. Il a du goût à respirer la nouveauté du pays ; il en éprouve comme une alacrité singulière dont on sent le frémissement dans son livre[1]. Ses impressions sont vives et nettes ; elles jettent sur cette époque des lueurs incisives et lui restituent cette vie qui s’est desséchée avec l’encre des parchemins dans les armoires où l’on conserve les archives du temps.

    Toutes ces remarques de Guichardin sur les mœurs et les habitants, on pourrait les épingler sous tel dessin, sous tel tableau de Bruegel. L’œuvre de ce peintre constitue en quelque sorte une illustration définitive des plus savants traités d’histoire sur cette époque. Mais les pages les plus probes nous en apprendront toujours moins que tel trait d’observation directe que le sagace Florentin laisse tomber spontanément au détour d’une phrase, ou tel coin de décor avec un paysan dansant, tel intérieur savoureux avec quelques compères attablés, et où le vieux Bruegel a enfermé l’âme éternellement vivante de son peuple.

    On ne peut pas, dans l’étude du XVIe siècle aux Pays-Bas, faire abstraction des documents irrécusables qu’il fournit. On ne peut pas non plus, en parlant de l’œuvre de Bruegel, négliger l’époque qui lui a non seulement servi de cadre, mais d’où elle a spontanément jailli. Il existe entre les deux un lien étroit, une compénétration presque. Jamais milieu n’a agi d’une façon plus profonde et plus directe, jamais milieu n’a été rendu avec autant de sincérité. Bruegel paysan, fils de paysans, doué d’une originalité assez puissante pour résister non seulement au courant d’italianisme qui emporte son siècle, mais encore pour rester indifférent aux sollicitations des chefs-d’œuvre de l’Italie où il est allé, plutôt par goût d’aventures que pour compléter son éducation artistique, est le peintre des Pays-Bas qui a maintenu le plus fortement le sens national et traditionnel.

    5. Melchior Broederlam, L’Annonciation et la Visitation,

    Présentation au Temple, Fuite en Egypte, 1394-1399.

    Tempera sur panneau de bois, 167 x 125 cm.

    Musée des Beaux-Arts, Dijon.

    6. Jan I Brueghel l’Ancien et

    Hans Rottenhammer, Le Repos lors de la

    fuite en Egypte avec le temple de Tivoli, 1595.

    Huile sur cuivre, 26 x 35,5 cm. Collection privée.

    Les guerres funestes de Charles le Téméraire, les besoins d’argent incessants de Maximilien n’ont pas entravé la prospérité toujours croissante du pays. Au début du règne de Charles Quint, ces contrées situées le long de la côte de la mer du Nord, sont les plus riches de la terre. La population y est la plus dense, les villes et les bourgs s’y pressent les uns à côté des autres. « L’excellente et fameuse cité d’Anvers » est le port le plus considérable de l’Occident. On y importe pour plus de 30 000 000 de florins de marchandises par an. A la Bourse, on traite pour 40 000 000 de ducats d’affaires. Anvers a 100 000 habitants, dont 10 à 15 000 étrangers. Guichardin compte 13 500 maisons, « belles, agréables, commodes » ; elles contiennent généralement six chambres et se louent 200 écus par an, les grandes 500 écus, ce qui est, pour l’époque, un chiffre énorme[2]. Ainsi, ce n’est pas seulement l’élément cosmopolite qui centralise les richesses. Il y a là une bourgeoisie aisée, entendue aux affaires, travailleuse. Mais, en même temps que l’effort industrieux des habitants des villes, se poursuit l’âpre labeur du paysan. Nulle part, il n’est plus libre. Les édits de 1515 ont fait disparaître les derniers vestiges de la servitude. La culture intensive fait son apparition.

    7. Pieter I Bruegel l’Ancien, La Fuite en Egypte, 1563.

    Huile sur bois, 37,2 x 55,5 cm. Courtauld Institute of Art,

    Collection Count Antoine Seilern, Londres.

    Voilà des raisons pour lesquelles les habitants « sont bien et gentiment vêtus, leurs maisons tenues nettes, bien ordonnées et fournies de toutes sortes d’objets de ménage ». Il n’y a pas de maison où on ne sale tous les ans un bœuf ou deux et autant de porcs. « L’air du pays est grossier et humide, mais il est sain et propre pour la digestion des viandes et surtout pour la fécondité en matière de génération. » Que de choses dans cet aperçu de trois lignes ! Il nous montre dans son milieu une population de rustres, gourmands et prolifiques. Guichardin note surtout les traits qui blessent le plus son âme d’extrême civilisé. Il est choqué du penchant immodéré des Flamands pour la boisson. Ils boivent nuit et jour et « ne savent s’abstenir ni dompter cette passion désordonnée ». Mais il les excuse à cause du climat nuageux qui les porte à la mélancolie. Le vin qui verse de la chaleur dans les veines, la bière aussi dont notre historien fait l’éloge, remplit ici l’office du soleil du Midi. Pourtant, l’air est sain « en sorte que, si les habitants du pays n’étaient si excessifs en leur manière de vivre et si, étant malades, ils ne négligeaient de se faire soigner, ils vivraient fort longtemps. Et s’il y en a peu qui vieillissent, il y en a peu aussi qui meurent durant leur jeune âge, comme nous voyons en la campagne de Brabant, où le pays étant naturellement fertile et les habitants, y vivant chichement et travaillant assez, y font de fort longues vies ». Le peuple, le paysan flamand est resté le même. Ses vertus patientes, son amour du travail et une ténacité admirable qui sont bien les effets de ce sérieux qui est au fond de son caractère, alternent avec des sautes d’humeur brusques, le délire d’une joie brutale qui le pousse aux pires excès et qui constitue, en quelque sorte, la rançon de sa gravité. La terre n’est pas toujours si fertile que le dit Guichardin, surtout dans certaines parties du Brabant, et notamment dans le nord où est né Bruegel. S’il a été séduit par l’abondance et la beauté des récoltes, c’est bien plutôt à l’effort séculaire des habitants qu’à la fertilité naturelle du sol qu’il aurait dû rendre hommage. Courbés sur cette maigre terre, dans leur lutte constante contre les sables dont la mer, jadis, en leur abandonnant ces contrées, fut moins avare que d’alluvions, ils n’ont que ces instants de répit où leur organisme excédé a besoin de se retremper dans ces interminables ripailles et beuveries dont une kermesse ou une noce sont les prétextes habituels. « Aux fêtes solennelles ils font grand chère, (...) c’est un peuple adonné aux plaisirs, à la joie, aux fêtes et passe-temps, tellement que chaque fois que l’occasion s’en présentera, ils ne se soucieront pas de faire 30, 35 ou 40 milles de chemin pour se trouver à quelque fête. » Ces paysans économes ont des accès de prodigalité. « Ils sont larges et généreux à la naissance et au baptême de leurs enfants, aux noces, aux mortuaires et obsèques, et enfin à tous festins et cérémonies publiques où ils tranchent du grand et du magnifique. » Ces deux états contradictoires de liesse et d’acharné labeur ne laissent que peu de place pour une culture raffinée ou un extrême développement de la sensibilité. Ils souffrent encore moins la corruption des mœurs, en sorte que l’étalage d’une extrême licence dans les manières et dans les propos y va de pair avec une honnêteté profonde. Le spectacle des choses de l’amour ne scandalise pas le Flamand qui n’y trouve qu’un sujet de plaisanterie souvent plus grossière ; mais il garde en tout une robuste santé morale. Aussi Guichardin a-t-il pu faire l’éloge des femmes, belles, propres, avenantes, fort gentilles.

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