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Un jour je ne reviendrai pas

Un jour je ne reviendrai pas

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Un jour je ne reviendrai pas

Longueur:
408 pages
8 heures
Sortie:
3 déc. 2015
ISBN:
9782322043972
Format:
Livre

Description

"Un jour je ne reviendrai pas"est un roman d'aventures, celles d'un jeune français, fraîchement sorti de son baccalauréat et qui aborde sa nouvelle vie d'adulte avec ses doutes, mais aussi ses espoirs.

Livre I :
Nous sommes à la fin des années 90. Les avenirs ne sont pas tracés comme ils pouvaient l'être ne serait-ce qu'une vingtaine d'années plus tôt. Il faut savoir bouger, prendre des risques et inventer. Une première expérience à UBC, faculté de Vancouver au Canada permet de se forger une vision du monde plus internationale que celle qui est proposée en France. De cette expérience naît une personnalité en perpétuelle évolution.
Livre II :
La Chine n'est pas encore ce monstre de puissance effrayant le reste du monde. Elle est encore une terre fascinante pour les derniers aventuriers avides de changement, et peut-être de réussites. Ce jeune étudiant se lance dans l'aventure avec comme seules armes une volonté d'aller en avant, de progresser et de vivre, et une façon de réfléchir le monde, mélancolique et sans compromis.
Ses découvertes et ses rencontres vont lui ouvrir un espace vital nouveau, dans lequel il est facile de se perdre, corps et âmes.
Livre III :
De retour à Paris. Sans concession face à sa propre vision de lui-même et des autres, il va se livrer entièrement dans cette nouvelle vie, faite de rebondissements et d'étonnements. Se livrer, c'est aussi réfléchir à soi et à sa place dans la société, dans le monde, et de son esprit dans son propre corps. Une vie en quête de rédemption.
Sortie:
3 déc. 2015
ISBN:
9782322043972
Format:
Livre

À propos de l'auteur

Gabriel Ronan a longtemps été journaliste pour la presse spécialisée, puis est passé dans le monde de la traduction d'oeuvres d'auteurs. Un premier roman.


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Un jour je ne reviendrai pas - Gabriel Ronan

Sommaire

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Page de copyright

Un jour je ne reviendrai pas

___________

I – II - III

Il ne faut pas être triste que ce soit terminé,

il faut être heureux que ça ait eu lieu.

Theodor Seuss Geisel

Préface

A conter une histoire, surtout quand il s’agit d’une vie humaine, il est difficile de passer à côté des clichés, des passages obligés.

La naissance est importante, le contexte social et familial également, mais cet ensemble d'information tend à forcer le trait, à vouloir comprendre ce que l'on est soi-même capable de comprendre. Notre propre contexte social et familial influe forcément sur les lectures que l'on peut faire. Telle ou telle information n'a pas la même valeur selon que l'on puisse être fils d'ouvriers du fin fond de l'Alsace ou de cadres supérieurs de la Silicon Valley. Certaines choses seront compréhensibles pour les uns et inacceptables pour les autres.

Les narcissiques sont à la mode. Leurs récits et les débats qui les entourent font les premières pages des magazines de tous bords, avec une couverture plus ou moins parfaite. Grande mode des psychiatres et psychologues de tous poils, il faudrait se méfier de ces gens qui font du « je » un leitmotiv quotidien. Il y a le pervers, le manipulateur, le dormant…. Bref, un ensemble de terminologies se chargeant d'une petite mesure de base intellectuelle, ne serait-ce que sémantiquement, pour justifier une utilisation généraliste, ce qui pourtant, semble être à l'opposé total de ce que doit couvrir la pensée psychanalytique, c'est-à-dire la compréhension de l'individu en tant que tel, et non pas affiliée à telle ou telle mouvance de pensée ou de comportement.

Alors oui, il y aura du « je » ici, il y en aura beaucoup même. Il y aura aussi beaucoup de « je pense », « je crois », et autres…. Il y a beaucoup d'histoires plus élogieuses, beaucoup d'épopées plus glorieuses que celle-ci, et le héros de ce récit n'en est pas vraiment un, il a peut-être tout simplement réussi à transformer ces quelques moments en une histoire personnelle plus complexe.

Chacun d’entre nous détient sa vie et décide de ce qu'il veut en faire. Nous passons humblement dans cette histoire du Monde, et quelques uns cherchent simplement à y laisser leur trace.

Pour le plaisir de ses propres sens, et parfois pour la reconnaissance et l'envie….

1.

Je ne suis pas né au fin fond de l’Afrique, ni de la Birmanie, j'ai eu la chance de naître en France. Il ne s'agit pas là d'une fierté orgueilleuse et aveugle de ce pays, mais je suis conscient de la chance statistique d'être arrivé dans un pays, et à une époque, la fin des années 1970, où m'étaient évités les guerres, les conflits, les malheurs et les tristesses que la majorité des autres pays du monde, proportionnellement à leur population, peuvent rencontrer. Alors certes, il y avait peut-être déjà à cette époque des problèmes de société, de chômage, mais il y en avait avant, il y en aurait après, et autant regarder les avantages dont nous disposons avant d'envier ceux des autres.

Je critiquerai ci ou là la relation particulière que j’aurais eu avec mes parents. Il me faut bien reconnaître que là aussi il pourrait être considéré que je puisse cracher dans la soupe. Cette famille m'a apporté un confort intellectuel certain, et m'a permis également de bien pouvoir croire que même s'il faut constamment relativiser les difficultés auxquelles on peut faire face durant sa vie, il faut aussi se donner la possibilité de les surmonter, et parfois aussi de les combattre en amont. L'appréciation du malheur des autres ne doit pas aveugler ses désirs de vie, de réussite et de bonheur.

Nous avons passé mes premières années dans le nord de la France. Mon père y avait obtenu son premier poste de principal de collège, pendant que ma mère y officiait en tant que professeur d’allemand dans le même établissement. J'ai ainsi toujours baigné dans ce monde des profs, habitant même, et ce jusqu'à ma majorité, dans un appartement de fonction, avec ce que cela pouvait comporter comme avantages et inconvénients. C'est dans ce bain que j'avais forgé quelques aspects de ma personnalité, certains comportements, et habitudes, que je n'allais pas perdre comme ça.

C’était mon premier vol long courrier. En fait, c'était même la première fois que je prenais l'avion. Le fait de disposer, tout comme mes parents, de l'intégralité des vacances scolaires, faisait qu'ils avaient investi dans un appartement à la mer, en Espagne, et que nous y passions l'intégralité de nos repos, entre mer, soleil et rythmes espagnols. Certes, cela ne conduisait pas à une autre ouverture d'esprit que celle-ci, et l'investissement mis dans ces vacances ne permettaient pas à la famille de partir en voyage aux quatre coins du monde.

Aujourd’hui, je me retrouve pour la première fois avec un billet d'avion dans les mains. Pour la première fois, je devais trouver mon guichet, ma place, dans cet aéroport de Blagnac où mes parents m'avaient conduit, un gros sac à main à mettre en soute, et comme toujours, avec bien quatre heures d'avance, pour bien respecter les habitudes de stress paternel. Bref, j'étais là, un peu seul s'il en est, dans ce grand barnum où défilaient les habitués, cols blancs et globe-trotters, qui, eux, savaient où aller et surtout quand.

J'avais gagné ma place à l'université de Colombie Britannique, connue sous le nom de UBC. J'avais en fait choisi un cours de civilisation canadienne en licence d'anglais, et à l'issue d'un petit concours en interne, et d'une sélection sur dossier, il avait été attribué deux places pour profiter d'une année d'étude à l'étranger, à UBC précisément, avec laquelle la faculté du Mirail à Toulouse avait des accords d’échange. Deux étudiants canadiens venaient en France, toute scolarité payée, et deux d'entre nous nous étions reçus là-bas, dans les mêmes conditions.

En fait, et dès le départ, je n’avais qu’une vague idée de ce qui pouvait m’attendre là-bas. Mes cours de fac m'ennuyaient clairement, mais je réussissais à m'en sortir sans trop de difficulté. La dissertation demandée par ma prof de civilisation canadienne était somme toute relativement simple, et je ne pense pas que cela ait été un vrai critère de sélection. Le dossier, et surtout le côté financier de l'affaire était, je le pense, beaucoup plus important.

Il fallait en effet justifier du dépôt dans une banque canadienne d’une certaine somme d'argent, 25000 francs environ, et d'un certificat bancaire indiquant que les généreux donateurs, en l'occurrence ici mes parents, puissent justifier du versement mensuel d'une somme équivalent à un train de vie d'étudiant, et ce sur l'ensemble de l'année scolaire.

Je peux dire pas mal de choses désagréables concernant mes parents, et je pense que tout enfant passe et quelque part doit passer par là pour s’affirmer, couper le cordon comme on dit, et se distinguer de sa famille pour devenir sa propre individualité, mais je ne pouvais pas leur reprocher le fait que pour toute cette partie financière, je n'ai jamais eu clairement de souci et n'ai eu rien à gérer en soi.

L’appartement était donc réservé au sein même du campus, une colocation avec trois autres étudiants étrangers venant tous de pays différents. Le vol était réservé également, et nous nous retrouvions ce jour-là à attendre la correspondance qui allait m'amener à Paris. De Charles de Gaulle, je partirai ensuite vers Amsterdam, puis Houston au Texas, et enfin Vancouver. Le seul avion en ligne directe disponible entre Paris et Vancouver était excessivement cher et on avait tout de même calculé au plus juste pour le trajet.

J’avais en face de moi la représentation d’un ballet très bien organisé. Retrait des billets, transport vers le hall de départ, pose des bagages en soute et attente pour prendre le vol, le tout prenant souvent plus de temps que le voyage réel. Céline était là également, à m'accompagner, à me dire au revoir au dernier moment, les larmes aux yeux, dans un moment déchirant, où je savais que nous ne nous reverrions pas avant plusieurs mois.

Nous n'avions jamais été véritablement séparés depuis que nous nous étions connus, et ces moments de séparation, souvent poignants dans les films et romans, devenaient réalité là où peut-être je m'y attendais le plus. Et cette émotion nous avait envahis aussi vite qu'une traînée de poudre, faisant surgir les larmes dans nos yeux, ressassant les innombrables souvenirs de tous ces moments passés ensemble, avec cette fille dont j'étais sûr qu'elle poursuivrait sa vie entière avec moi, et moi avec elle.

J'avais connu Céline sur les bancs du collège, en quatrième, alors que je n'étais encore qu'un petit garçon d'à peine 1m40 et qu'elle avait déjà fini sa croissance à plus d'1m70. Elle était grande, fine, les cheveux noirs et longs, très long allant jusqu'à la chute de ses reins. Nous avions une table côte à côte en cours de technologie et nous avions partagé quelques bons moments de rigolade, faisant elle ou moi quelques bêtises ou chuchotages, et nous dénonçant l'un l'autre. Nous étions restés bons amis comme ça, pendant des années, où nous avions suivi le même cursus et partagions les mêmes classes.

Un visage fin, un petit nez, et de grands yeux noisettes qui me faisaient chavirer, mais je crois que j'étais alors plus occupé à m'amuser, et à poursuivre, qu'à m'arrêter sur cette fille qui me paraissait inaccessible au premier abord. D'ailleurs, nous avons été plus copains qu'autre chose pendant toutes ces années, avant cette grande première où nous nous étions déclarés l'un à l'autre.

Cette idylle était belle, car pure, et nouvelle, mêlée d’une vraie complicité et de vrais regards. En y repensant et avec beaucoup de recul, je n'avais jamais et je n'aurais jamais plus de relation avec une fille avec une telle intensité et une telle envie de réalité. Nous étions réellement faits pour vivre ensemble, et c'est ce que nous ferons plus tard quand nous partirons chacun à nos études.

Cela faisait trois ans maintenant que nous partagions le même appartement à Toulouse. Tout se passait merveilleusement bien, et nous avions déjà en quelque sorte établi une relation de vieux couple alors que nous n'avions à peine qu’une vingtaine d'années. Peut-être était-ce cela qui nous avait fatigué insidieusement. Cette séparation allait mettre en avant toutes les frustrations ou les non-dits, et les non-faits, qui nous avaient suivis pendant toutes ces années.

La décision même de partir avait été finalement simple à prendre, car délayée sur une année entière, découlant d'une évolution, d'un concours et de dossiers effectués, durant lesquels nous avions tout prévu, tout construit.

Céline devait me rejoindre à Vancouver pour les vacances d'hiver. Nous n'étions qu'en Août, alors nous savions que les quelques mois qui allaient s'écouler seraient longs et difficiles. Dans un sens plus pour elle, qui ne quittait pas sa petite vie toulousaine, ses études très exigeantes de sage-femme, ses amis et sa famille. Sûrement plus simple pour moi, qui allait découvrir tant de choses, rencontrer tant de gens, et être emporté par cet élan de nouveauté qui allait m'assaillir jour après jour.

Je ne savais pas en fait vers où j'allais mais finalement, ce saut dans l'inconnu, après tant d'années sans grande difficulté, sans grande nouveauté ou surprise, allait avoir raison de ma pudeur, d'une certaine forme de sobriété, de discrétion, et allait me donner envie de progresser plus avant.

Un au revoir rapide et sans émotion à mes parents, une dernière cigarette, quelques regards, un baiser, des envies de rester, de partir, un peu de peur aussi. Nous étions là, seuls parmi la multitude, à l'arrêt dans le mouvement, figés comme pour l'éternité alors que les minutes s'égrainaient une à une vers ce dernier mouvement de main, cette dernière pression, paume à paume, ce dernier partage de vie et de sourire.

Mon avion allait partir et les passagers étaient appelés. Je décollais vers Paris, dans la chaleur des mois d'été de Toulouse et pénétrais dans cette grande carlingue blanche aux couleurs d'Air France. Le vol allait être très court, mais tout était nouveau et excitant. Nous allions nous retrouver dans quelques mois, et chacun allait construire de son côté, chacun allait rêver de l'autre et nous nous retrouverions dans nos rêves comme nous le faisions déjà depuis tant de nuits.

Je regardais en arrière et voyais également mon père et ma mère, curieux et inquiets. Cette situation de départ lointain, ils ne l’avaient pas vécu eux-mêmes. Ils étaient de cette génération de citoyens du monde fantasmés, souvent éloignés des réalités de tous les jours.

Mes parents étaient fils de mineurs de fond dans le Pas-de-Calais. Entre corons et solidarité sociale, ils ont vécu chacun de leur coté une vie bien différente. Ma mère était issue d'une vraie tradition minière du nord. Son père était un pur mineur de fond, avait fait la guerre, et en était revenu avec la posture de sous-ingénieur des mines. Sa mère était mère au foyer et élevait ses quatre enfants, dont ma mère était l'aînée. Chacun de ses enfants avaient plus ou moins réussi à sortir de cette fatalité des mines où souvent les fils prenaient la place du père au fond. Et même si les conditions de travail dans les années 70 n'avaient rien à voir avec celles du début du siècle, les mineurs mourraient traditionnellement assez jeunes, notamment d'une infection des poumons due à l'accumulation de charbon dans les bronches. Je n'ai d'ailleurs que peu de souvenirs de ce grand-père, mort alors que je n'avais que quatre ans, et de son épouse, décédée quelque temps plus tard, désœuvrée et sans but sans son mari. De cette fratrie, l'intégralité avait suivi les appels soutenus de la fonction publique, instituteur, professeur ou employé de mairie. Chacun avait réussi à s'en sortir, sans briller, certes, et ma mère pouvait se vanter en quelque sorte d'avoir eu la trajectoire la plus intellectuelle du groupe, vantardise trop assumée et mal à propos, mais j'y reviendrai.

Du coté de mon père, grand-père avait aussi été mineur de fond, mais avait perdu une jambe, la droite, durant la guerre suite à une infection mal soignée. Il s'était donc retrouvé assez rapidement à la surface, ce qui lui permit de se soulager médicalement du poids de l'emploi, mais malheureusement pas d'une septicémie croissante à mesure que sa vieille blessure ne cessait de renaître de ses cendres. Je ne l'ai pas non plus connu, parti trop tôt, et laissant son épouse gérer la suite. C'est un peu elle qui tenait la famille, de sa stature tout d'abord, de sa culture et de son travail. Elle était une des rares femmes de l'époque à avoir travaillé assez rapidement, et ce dans une branche plutôt masculine. Vite partie des corons pour vivre en campagne, à l'écart de ce qu'elle considérait comme la trop limitée populace des mines, ses trois fils avaient quant à eux tous trouvé des emplois plutôt haut de gamme, médecin pour l'un, cadre à la Banque de France pour l'autre, et principal de collège pour ce qui était de mon père. Elle avait su gérer cette famille, même si il lui a été reproché, à tort ou à raison, d'avoir été d'une certaine façon religieusement contraignante.

D'une certaine façon, l'éducation que mes parents ont pu me donner était un peu un mélange de ces deux vies, de ces deux trajectoires. Méfiance, culture catholique et exigence d'un coté, solidarité, simplicité et parfois aussi humilité de l'autre. Ces deux trajectoires coexistaient dans un ensemble plutôt bien maîtrisé, même si, bien entendu, tous les aspects de leurs personnalités et de leurs vies rejaillissaient sur nous également.

Mon père avait eu quelques difficultés avec son ex-femme, qui lui avait donné un enfant, une fille, de sept ans mon aînée. De divorce en menaces, il avait fini par demander à quitter la région pour aller le plus loin possible, dans le sud. Il est assez drôle par ailleurs que son premier poste fut à Decazeville en Aveyron, l'une des principales villes minières du sud de la France avec son immense mine découverte, et sa population, pour la plupart employée ou dépendante de celle-ci.

Je n'ai vraiment su que j'avais une sœur qu’à 15 ans, quand au détour d'un apéritif un peu plus important que d’habitude, ma grand-mère me dévoilait cette histoire. Car il était une chose qui tenait lieu de tradition dans cette famille, c'était une sorte de secret, ou plutôt de pudeur, qui sait, sur les vies passées de chacun. Par exemple, je ne connais qu'assez peu le parcours scolaires de mes parents, leurs débuts. Cela est assez symptomatique de leur comportement à mon égard, se souciant assez peu en fait de ma condition psychologique, pour ne se consacrer qu'aux études et à la rigueur de celles-ci.

C'est un peu comme cela que je me retrouve aujourd'hui dans cet avion qui fait la ligne entre Amsterdam et Houston, au-dessus de cette vaste et immense étendue d'eau qui relie l'ancienne Europe du nouveau continent.

J'avais pour ma part eu une scolarité tout simple en fait, sans embûche particulière. Primaire, collège et lycée sont passés sans encombre, même si les dernières années furent pour le moins plus difficiles que les premières. Crise d'adolescence ou envie de sortir de ce clan, de ces habitudes et de ces contraintes.

Comme ils le revendiquaient eux-mêmes, mes parents nous avaient fait naître, nous avaient fourni une éducation, des vacances à la mer, plus ou moins tout ce dont nous avions besoin. En contrepartie, le contrat était le suivant : il ne fallait pas redoubler, il fallait travailler à l'école, obtenir de bons résultats, avoir un bac scientifique, cet aspect de la chose est très importante, et puis nous en aller. Mon frère et moi-même étant nés en septembre, la chose s'est faite le plus naturellement possible, pour lui comme pour moi.

Les études scientifiques, ça, c'était important. Pour mes parents, cela représentait le summum, ce qu'il fallait faire, le reste n'étant que médiocrité. Les séries littéraires ? Peuplées de non-littéraires, incapables d'aller en scientifique ou en économie. Les séries économie ? Pour ceux qui ne savaient pas où trop aller, pas assez bons pour les sciences, trop peu littéraires pour le reste.

Il y avait bien trois classes différentes, et je ne parle pas des filières techniques, qui représentaient alors l'implacable preuve de l'imbécillité et de l'incapacité de son enfant à suivre des études, et donc par là l'incompétence parentale pour faire suivre ces études à sa progéniture.

Je conviens que cette approche des choses, notamment provenant de personnes issues du monde de l'éducation, puisse paraître caricatural, mais il en était ainsi, et cette notion de classe et donc de travail, nous était fortement inculqué. Nous n'avions pas à choisir nos filières, ni même nos options, car leur choix était le bon, et nous n'avions pas à en discuter. Cette rigueur toute scolaire était assez pesante, même si elle fournissait dans le même temps une forme de quiétude, à compter du moment où tout se passait bien à l'école, tout se passait bien à la maison.

Mon frère s'en est sorti plutôt pas mal. Mention au bac et maths supérieures à la rentrée. Il abandonna pourtant cette filière l'année suivante pour partir en droit, provocant l'ire parentale et son rejet de la cellule familiale. Je me souviens de ces longues soirées où il était question de ce changement de choix, incompris, et vivement critiqué. C'était en fait assez flippant pour moi-même, voyant cette déchéance pour l'enfant chéri qui avait tout réussi jusqu'à lors, et voyant ma propre première scientifique se passer plutôt moyennement. Mon choix de partir en université de lettres avait peut-être ses fondements dans ces événements.

En fait, je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire après le bac. Pour ce qui est des matières scientifiques, elles m'avaient servi à vendre quelques années de tranquillité, et mon père m'avait d'ors et déjà inscrit à l'université de Paul Sabatier, où je devais aller faire mes mathématiques ou mes sciences naturelles, pour probablement un métier d'ingénieur ou ce genre de chose. Mais ingénieur, il s'agissait d'un terme largement utilisé, mais peu expliqué. A quoi cela correspondait-il au juste. Vers quel métier allais-je me tourner, tous les jours, de quoi allaient être composées mes journées ? Tout cela était bien trop compliqué pour moi.

J'allais remplir le contrat de mes parents, à savoir obtenir mon bac, m'en aller de la maison, puis aller en fac. A partir de là, j'avais le droit à une année d'erreur, pas plus, mais en attendant, tous les frais étaient payés, qu'il s'agisse du logement ou de la vie de tous les jours, ce qui s'avérait tout du moins confortable comparé à nombre de mes camarades étudiants obligés de travailler pour étudier.

Tout cela s'est donc passé le jour des résultats du bac. Je n'avais que peu de doutes sur l'issue de celui-ci. J'avais toujours su me jauger avec une certaine dose d'exactitude, de savoir à peu près à combien j'en étais dans telle ou telle matière. Grosso modo et à deux points près, je pouvais me noter sans trop me tromper, ce qui m'a toujours plu car cela avait un côté incroyablement rassurant. Je voyais mes camarades de classes, surtout la gent féminine, en pleurs à la sortie d'un examen, d'où elles sortiront avec un confortable 16 ou 17. Et j'avais su me jauger à 10 ou 12, et j'en étais assez content en fait.

Céline était avec moi ce jour-là, ce jour si spécial pour des milliers d'étudiants en devenir, la zone du « kiss & cry » comme on dit dans le patinage. Le fameux jour où les résultats sont affichés, en tout petit, sur des listings infinis, dans la cour du lycée. Où l'on voit chacun partir, en pleurs pour certains, souvent en criant leur bonheur, des étoiles et de l'espoir plein la tête. C'est un moment grisant, un moment de stress, de regards, de jalousie parfois. Et puis les résultats tombent. Céline finit avec une mention bien, ce qui lui ouvre tout droit les portes de l'école de sage-femme à Toulouse, école exigeante et plutôt sélective, ne recrutant que peu de bacheliers. Plus loin dans la liste, j'aperçois mon nom, sans mention cette fois, sans rien en fait, juste avec l'inscription admis, et cela me suffisait bien.

J'avais un peu plus tôt dans la matinée, expliqué à Céline ce que je voulais faire, et elle y adhérait totalement, me disant qu'il s'agissait d'un choix surprenant, et peut-être stupide, mais plutôt cohérent. Je suis donc allé chercher mon listing de notes. Elles n'étaient pas faramineuses, mais suffisaient pour obtenir le sésame, celui qui me faisait aller où je voulais, et où je quittais le cocon familial pour de nouvelles aventures.

9 en sciences naturelles, 10 en physique, 11 en maths, les plus fort coefficients. J'ai en fait eu mon bac avec le reste, histoire-géographie, sport, ce genre de chose. Pas très élogieux, mais plutôt efficace. J'avais ainsi obtenu un 18 en anglais. Je partirais donc en fac d'anglais.

J’avais choisi de partir dans la matière pour laquelle j'avais eu la meilleure note, et même avec mes pronostics plutôt fiables généralement, je ne m'attendais pas à ce succès linguistique. Je devais donc rentrer à la maison, et annoncer tout ça...

En arrivant chez moi, je voyais mon père aller et venir entre le salon et la cuisine, tout en stress et en excitation. J'ai su plus tard qu'il avait été membre du jury pour le bac et donc qu'il m'avait même signé mon rapport de notes. Il savait donc depuis une dizaine de jours déjà que j'avais eu mon précieux examen, et n'en avait pipé mot, ce qui était plutôt remarquable en fait. Je n'ai pas eu de félicitation particulière, juste des reproches pour ne pas savoir exactement où j'avais mis ma préinscription en fac via minitel. C'était un document inutile en fait, juste bon à fournir une valeur de statistiques au ministère de l'éducation nationale. Mais mon père était très attaché à ce genre de choses, à ce genre de formalités très importantes pour lui, pour son métier, et peu conséquent pour la majorité d'entre nous. J'avais prévu mon sac, et Céline m'attendait dehors, dans sa voiture. Elle allait m'amener à la gare, direction Toulouse, où mon appartement était déjà prêt. J'ai donc coupé court à l'excitation générale, ai annoncé que je m'inscrivais en fac d'anglais, et suis parti, le plus simplement du monde, voyant également que ma mère, comme toujours, restait muette devant tous ces excès, ceux de mon père comme les miens. Les choses avaient été dites de cette manière, il n'y avait aucune raison que cela ne soit changé.

On ne se reparlerait pas avant Noël. Chacun en aurait besoin.Me voici arrivé à Houston.

2.

Ainsi donc s'était déroulée mon arrivée à Toulouse, en plein mois de Juillet, là où l'intégralité des étudiants, ou du moins ceux qui n'avaient pas trouvé de job d'été sur place, avaient déserté les quartiers de la ville pour s'en aller en vacances.

Toulouse a tout de la ville parfaite. Météo agréable le plus clair de l'année, ville étudiante et dynamique, architecture du sud-ouest aérée et colorée, avec ce fouillis artériel qui en fait une ville attachante à parcourir à pied, peut-être un peu moins en voiture.

La cité est assez sale, de manière générale, à se demander si les graffitis font partie de la culture locale ou si les employés de mairie sont trop débordés pour les enlever des façades et vitrines du centre-ville. Les touristes étrangers nous trouvent assez négligés de toute manière, et je pense que de ce côté-là, la ville rose ne faisait pas figure d'exception. Les loyers étaient assez élevés, surtout pour une ville de province, et il est de plus en plus difficile de vivre au centre-ville, sans se faire exiler aux faubourgs, et puis encore plus loin jusqu’aux villes périphériques.

Les petits bars et restaurants qui créaient l'ambiance d'autrefois ont tendance à disparaître. Deux explications à ce phénomène : la pression immobilière d’une part qui tend à exclure les étudiants et donc la vie étudiante en tant que tel, et d’autre part la présence de plus en plus importante de gens âgés qui ont gardé leurs appartements, et qui aspirent à la tranquillité. Exemple flagrant : la disparition des terrains de pétanque de la place Saint Pierre, qui en tirait par le passé sa réputation de convivialité et d'esprit du sud. Ces quartiers du centre sont donc vidés de leur substance, et de grandes enseignes et autres organismes bancaires chassent les quelques commerçants résistants du centre-ville.

Mon appartement, que j'allais partager à la rentrée avec Céline, était situé à la limite des boulevards entourant le centre-ville, nous procurant ainsi une place centrale et attractive. C’était mine de rien un élément important de sociabilisation quand on réussit à s'installer à un endroit que les gens connaissent, et pour lesquels il ne sera pas trop difficile de faire un détour pour une après-midi shopping. Certains de mes anciens compagnons de lycée s'étaient installés plus loin, plus près de l'université du Mirail ou de Paul Sabatier. Il fallait ainsi à minima s'armer de courage pour leur rendre visite via les transports en commun, si mal distribués, eu égard à la constitution assez complexe des faubourgs, ou alors disposer d'un véhicule, ce qui était rarement le cas de nous autres, premières années, donc limite en âge d'avoir obtenu le permis et encore moins une voiture.

L'appartement était situé dans un complexe, de type résidence d'étudiants. L'ensemble était neuf, il y avait un parking souterrain, un grand hall où étaient alignées les nombreuses boîtes à lettres, et un concierge qui veillait à nos allées et venues au cours de la journée, ce qui était en soi assez rassurant, et pratique, notamment quand on s'était enfermé à l'extérieur de notre logement, les clés laissées sur la table de la cuisine.

Au rez-de-chaussée, une fois passé le hall, se trouvait une salle télé, où nous disposions d'un abonnement à Canal et de quelques chaînes étrangères. Les appartements étaient assez chers, donc la population allait avec. Peu de fils d'ouvriers ici, mais plutôt une majorité d'étudiants en fac de droit, toute proche, voire même d'étudiants étrangers. L'appartement quant à lui était assez simple, petite entrée, salle de bain équipée au minimum, kitchenette de base, et deux chambres. Les quelques fenêtres donnaient sur la cour centrale, et l'ensemble était assez calme. La décoration était classique, les murs intégralement peint en blanc, et la rigueur de l'état des lieux entrant ne donnait guère envie de s'amuser à redécorer chaque pièce à son goût.

J'étais un peu arrivé là en touriste. Les quelques affaires, de type lit ou commode avaient déjà été amenés en juin, car il semblerait qu'il ne faisait guère de doutes aux parents de Céline ou des miens que nous aurions notre examen. J'avais ainsi mon gros sac à dos, contenant une bonne partie de mes affaires, et j'avais tout le temps devant moi.

Et le temps, seul dans cette résidence, je n'allais pas en manquer. Céline était partie avec ses parents en vacances dans l'Hérault et je me retrouvais avec ma télévision et guère d'autres occupations. J'avais donc décidé de faire quelques tours en ville pour reconnaître le terrain, repérer les bons endroits, mais j'allais vivre en fait deux mois un peu en mode grand-père, allant faire mes petites courses, regardant quelques films et émissions, et tentant tant bien que mal à me faire à manger de manière convenable.

Je n'avais pas vraiment été habitué à traîner à droite et à gauche, ou à sortir le soir. Hormis en Espagne, où j'avais quelques droits de sortie, certes limités. Je n'avais jamais eu l'autorisation de mes parents de sortir à l'époque où j'étais à Rodez. Moi comme mon frère n'avions en fait que peu d'explication à ce sujet, les choses étaient comme ça, et pas autrement, et la discussion était difficile dans ce domaine, il faut bien l'avouer. J'avais donc décidé de passer à la faculté, pour récupérer les programmes, les livres à lire, autant qu'à prendre un peu d'avance.

Je ne connaissais pas beaucoup d'université à cette époque. Mais une chose était sûre, celle du Mirail devait être l'une des pires, architecturalement parlant. Imbriquée entre les grandes tours d'immeuble du quartier de la Reynerie, à la réputation déjà sulfureuse, la faculté était distribuée en une sorte d'immense puzzle fait de bâtiments de toutes sortes, à l'architecture très communiste, de béton, d'acier et juste agrémenté de quelques baies vitrées ci et là, le tout constitué de bâtiments épars d'un étage au plus, aux toits plats, et croisés de grands couloirs venteux.

J'apprendrais plus tard durant mes cours d’histoire de la géographie le pourquoi de cette configuration si particulière et il est ainsi plus simple de comprendre ce qui a fait de ce quartier une zone sensible. Ce quartier du Mirail avait été construit dans les années soixante, à l'heure du grand boom immobilier, où les populations étrangères et notamment maghrébines étaient sollicités à venir pour y travailler et monter les murs des maisons européennes. Sur les plans initiaux, que j'ai pu parcourir, on peut voir ce que cela devait devenir. De grandes tours bétonnées, certes, mais il s'agissait à l'époque d'une grande vision de la modernité. Ces immeubles devaient attirer les classes moyennes et les cadres, qui s'installeraient dans de grands appartements duplex aux nombreuses chambres. Les tours, disposées en tripodes et entourées de jardins et de parking, étaient aérées au cinquième et dixième étage de coursives permettant, selon l'architecte initial, la mixité et la découverte des gens avec les autres, le partage. Ces immeubles de quinze étages devaient disposer d'un immense lac artificiel en lieu et place de l'université, prodiguant ainsi aux riverains une base de loisir avec toutes sortes d’activités ludiques.

La brochure présente un quartier heureux, ensoleillé. Les dessins montrent des couples, blancs exclusivement, des familles heureuses, ou encore un père avec son enfant sur le dos, contemplant ce plan d'eau, synonyme de vacances quotidiennes, de soulagement et de repos après de dures journées de labeur.

L'histoire à montré en plusieurs points que ce que pensait faire l'homme initialement était souvent perverti, soit par d'autres, soit par le contexte historique ou social. Tout comme le communisme cubain était une excellente idée sur le papier, mêlant solidarité, dynamisme et idéal social, cette cité est devenue ce qu'elle est aujourd'hui pour une raison très simple et portant triviale : l'effondrement du prix de la brique. Car avant même que ces tours ne soient finies, le prix de la construction des maisons individuelles baissait si fortement, que ces habitations devenaient maintenant le rêve à atteindre pour tous les couples de travailleurs. Exit les superbes appartements dans ce que Coluche appelait des cages à lapins, empilés les uns sur les autres. Il fallait avoir sa maison, son petit jardin, et son garage pour y stationner sa voiture. Les grandes zones de lotissement étaient nées. De nombreux terrains étaient disponibles et l'ensemble de cette population qui devait faire vivre harmonieusement ces immeubles cossus, allait déserter le programme et se réfugier dans la proche banlieue de Toulouse : Colomiers, Tournefeuille ou Blagnac.

En attendant, les populations principalement maghrébines qui avaient contribué à leur construction, étaient invités à partir des vieux quartiers de Toulouse, ces quartiers étant de plus en plus prisés par les investisseurs, pour s'entasser à grand coup de familles nombreuses et recomposées dans ces habitations qui devinrent vite HLM. Leurs nombres croissant, chassaient définitivement les envies d'installations des classes moyennes, soucieuses de ne pas se mélanger avec la populace locale ou surtout extraterritoriale.

Et dans un grand moment de lucidité et de bonté, et surtout de réalisme, il a été décidé en haut lieu, qu'il n'était plus nécessaire, eu égard à la qualité intrinsèque des populations autochtones, de procéder aux travaux pharaoniques et onéreux de la réalisation du fameux plan d'eau.

Du côté parisien, nous sommes fin des années 60, et les révoltes étudiantes vont vite conduire les gouvernants à se décider à construire plus d'universités.

Mais voilà, pas de préalable à la construction, donc pas de plan, pas d'architecte disponible et l'urgence se faisait sentir. Il a donc été décidé de récupérer les plans d'une école qui devait initialement être construite en Afrique du Sud. Elle sera donc bâtie vite fait bien fait à l'endroit ou les pédalos et optimistes devaient dessiner la surface des eaux. D'où ces toits plats, et ces grands couloirs censés améliorer l'aération du lieu, et d'où également le fait que les bâtiments dans leur ensemble s'enfouissent un peu plus chaque année de quelques centimètres, dans ce sol meuble censé y accueillir une immense étendue d'eau.

Nous avons une grande facilité aujourd'hui à déconstruire ces cités, à dire que les gens qui y habitent sont intégralement responsables de tous les maux de la terre. Certains rêveraient de remplir des charters, comme d'autres en des temps pas si anciens que ça, remplissaient les trains, pour y entasser ces populations, forcément en cause dans l'intégralité des crimes et délits du

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Ce que les gens pensent de Un jour je ne reviendrai pas

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