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Le Point de Non Retour

Le Point de Non Retour

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Le Point de Non Retour

Longueur:
401 pages
5 heures
Sortie:
27 sept. 2016
ISBN:
9781370927654
Format:
Livre

Description

C’était la fin du mois de février quand la première secousse fut ressentie ; le Shanghai Composite Index avait chuté d’un énorme 8,84%. Malgré cet avertissement il se passerait des mois avant que la crise économique naissante ne retienne l’attention des dirigeants politiques du monde. Pendant ce temps, l’hiver passait, et les marchés récu-péraient leur confiance téméraire. La vie continuait avec le même optimisme sans borne auquel le monde s’était habitué à la lueur du Nouvel Ordre Mondial de George Bush et du Cool Britannia de Tony Blair.
A la base, les futurs accédants à la propriété se bousculaient, attirés par les conditions alléchantes offertes par les prêteurs à travers les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Dans cet empressement à acheter, à s’agrandir, ou à emprunter – même en hypothéquant leur seul et unique bien dont la valeur était exagérément gonflée par un marché en pleine effervescence, les citoyens lambda se ruaient vers le crédit. Ils étaient atteints d’une psychose : la peur de rater ce qui semblait être l’occasion unique de leur vie ; réaliser leur rêve de s’enrichir.
Tom Barton, depuis son bureau de la City, avait senti le krach venir de loin. Il lui apparaissait aussi visible qu’un bus impérial dévalant Leadenhall Street. Quotidiennement, sa firme de courtage était inondée par un flux de demandes de prêts hypothécaires – bon nombre d’entre eux avec des déclarations manifestement frauduleuses – faites par toute sorte de parieurs se lançant dans une course effrénée de peur de rater le coche.
Tous les signaux tournaient au rouge le jour où son chauffeur de taxi vantait les gains qu’il avait faits sur sa modeste maison mitoyenne en banlieue de Londres. Barton se rappelait les paroles du chauffeur, « Ecoute mon ami, si un mec à la banque raconte que la baraque que t’as achetée il a y un ou deux ans vaut vingt briques, ça serait un peu mesquin de n’emprunter que trois, je veux dire qu’avec de la thune comme ça tu peux te payer une nouvelle bagnole et amener ta bonne femme et les gosses en vacances quelque part, comme la Costeur Braveur, non ? »
Jeunes et vieux, riches et pauvres, valides et invalides, fonçaient aveuglément dans la bousculade, risquant de manière irréfléchie leurs finances fragiles ; certains dans l’espoir d’un profit facile, achetèrent des biens délabrés, lesquels après une rénovation sommaire, étaient revendus aux primo accédants qui désespéraient de devenir propriétaire.
Objectivement, deux raisons, d’origines très différentes, avaient poussé l’économie mondiale vers cette crise financière sans précédent. Aux Etats-Unis, la cause pouvait être attribuée à des prêts hypothécaires dits subprime, et au Royaume-Uni, la démutualisation de ses traditionnelles sociétés de crédit immobilier et d’épargne.

Sortie:
27 sept. 2016
ISBN:
9781370927654
Format:
Livre

À propos de l'auteur

John Kinsella lives in France where he spends his time between Paris and the Basque Country, that is whenever he is not travelling further afield in search of experience and new ideas. He has written twelve novels and translated two of his books to French as well as seven other books on archaeology, architecture, biographies and religion from French and Spanish into English. In addition he has authored An Introduction to Early 20th Century Chinese Literature, this is in a pdf format as it is difficult to transform it into a mobi or epub format and can be found on Amazon. Contact mail: johnfranciskinsella@gmail.com


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Le Point de Non Retour - John Francis Kinsella

PROLOGUE

Après le champagne et les feux d’artifice, les toasts et les bons vœux, la gueule de bois était devenue presque inévitable. Le XXIe siècle avait pris un mauvais départ avec la bulle High-tech. Et à peine un an plus tard le monde tremblait avec les événements du 11 septembre. L’attaque monstrueuse et inattendue sur les tours jumelles de New York, une tragédie insensée pour tant d’Américains, a sauvé George W. Bush d’un destin banal, en l’élevant au rôle de sauveur autoproclamé du Monde Occidental, ou peut-être du monde étroit du Midwest et de ses Bible-punchers.

En déclarant sa guerre contre le terrorisme, Bush se lançait à bride abattue, accompagné de son fidèle complice, Tony Blair, vers une autre version du Nouvel Ordre Mondial postsoviétique de Bush père, où, selon les mots de Winston Churchill : les principes de justice et de fair play ... protègeront les faibles des forts – à moins que ce ne soit l’inverse.

Le Nouvel Ordre Mondial, largement acclamé, a apporté un certain nombre de surprises inattendues à ceux qui leur avaient déclaré leur soutien. Les néolibéraux avaient gagné la bataille, par la dérégulation, en abandonnant le contrôle de l’état et le protectionnisme, et en permettant au monde de suivre son chemin vers le modèle économique et politique prêché par Reagan et Thatcher. Les forces des marchés remplaçaient les gouvernements en déterminant leurs directions économiques, tandis que le monde, et plus précisément la Chine, découvraient que la libéralisation pouvait exister sans démocratisation. La conséquence de ces multiples changements a fait inexorablement pencher la balance du pouvoir économique vers l’Asie.

Sous Bush et Blair, les taux d’intérêt furent réduits et une politique monétaire laxiste fut poursuivie pour compenser la perte de confiance dans le monde économique et la faiblesse des marchés. Ceci se traduisit par une flambée du crédit et un boom immobilier, donnant le signal du départ d’une course effrénée des banques d’investissement et des institutions financières vers des gains jamais imaginés.

Inconsciemment les dirigeants des nations riches avaient commencé le compte à rebours de ce qui devait se révéler, par son ampleur, comme étant le plus grand krach financier de toute l’histoire, dont les conséquences conduisirent à un tournant historique, à savoir une perte énorme dans la richesse relative et le pouvoir économique des nations qui avaient dominé le monde depuis plus d’un siècle, et plus dramatiquement ceux de la Grande-Bretagne.

Au moment où l’été 2007 touchait à sa fin, de longues files d’épargnants inquiets se formaient devant les agences de la banque Northern Rock au Royaume-Uni, pour retirer leurs économies. Ce qui avait commencé comme étant une crise momentanée de liquidité marquait en fait le début d’une longue crise ponctuée d’une série de convulsions annonçant un changement charnière, une mutation profonde, qui allait transformer la vie d’innombrables millions de personnes.

Il y aurait des gagnants et des perdants. Un des gagnants était la Chine, le Royaume-Uni un perdant. La Chine semblait prête à revendiquer la part du lion de l’économie mondiale, et le Royaume-Uni, lui, était forcé d’admettre enfin, que les derniers vestiges de son influence prédominante dans le monde économique et géopolitique, construite pendant plus de deux siècles, avait disparu – à tout jamais.

Pendant que se jouait cette tragédie moderne, certains acteurs se sont félicités, peut-être prématurément, d’avoir évité le pire et d’avoir même profité des changements survenus.

Incités par les encouragements de leaders charis-matiques, tels que Bush et Blair, de nombreux hommes déterminés avaient saisi la chance que le destin leur offrait soudainement. Michael Fitzwilliams en faisait partie, son rêve était de transformer sa banque familiale, relativement modeste mais indépendante, en une institution de premier rang dans le monde de la finance et de l’investissement, avec tout naturellement une place bien méritée dans le cœur rempli d’adrénaline du Square Mile, le quartier financier de Londres.

2007

Hiver

C’était la fin du mois de février quand la première secousse fut ressentie ; le Shanghai Composite Index avait chuté d’un énorme 8,84%. Malgré cet avertissement il se passerait des mois avant que la crise économique naissante ne retienne l’attention des dirigeants politiques du monde. Pendant ce temps, l’hiver passait, et les marchés récu-péraient leur confiance téméraire. La vie continuait avec le même optimisme sans borne auquel le monde s’était habitué à la lueur du Nouvel Ordre Mondial de George Bush et du Cool Britannia de Tony Blair.

A la base, les futurs accédants à la propriété se bousculaient, attirés par les conditions alléchantes offertes par les prêteurs à travers les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Dans cet empressement à acheter, à s’agrandir, ou à emprunter – même en hypothéquant leur seul et unique bien dont la valeur était exagérément gonflée par un marché en pleine effervescence, les citoyens lambda se ruaient vers le crédit. Ils étaient atteints d’une psychose : la peur de rater ce qui semblait être l’occasion unique de leur vie ; réaliser leur rêve de s’enrichir.

Tom Barton, depuis son bureau de la City, avait senti le krach venir de loin. Il lui apparaissait aussi visible qu’un bus impérial dévalant Leadenhall Street. Quotidiennement, sa firme de courtage était inondée par un flux de demandes de prêts hypothécaires – bon nombre d’entre eux avec des déclarations manifestement frauduleuses – faites par toute sorte de parieurs se lançant dans une course effrénée de peur de rater le coche.

Tous les signaux tournaient au rouge le jour où son chauffeur de taxi vantait les gains qu’il avait faits sur sa modeste maison mitoyenne en banlieue de Londres. Barton se rappelait les paroles du chauffeur, « Ecoute mon ami, si un mec à la banque raconte que la baraque que t’as achetée il a y un ou deux ans vaut vingt briques, ça serait un peu mesquin de n’emprunter que trois, je veux dire qu’avec de la thune comme ça tu peux te payer une nouvelle bagnole et amener ta bonne femme et les gosses en vacances quelque part, comme la Costeur Braveur, non ? »

Jeunes et vieux, riches et pauvres, valides et invalides, fonçaient aveuglément dans la bousculade, risquant de manière irréfléchie leurs finances fragiles ; certains dans l’espoir d’un profit facile, achetèrent des biens délabrés, lesquels après une rénovation sommaire, étaient revendus aux primo accédants qui désespéraient de devenir propriétaire.

Objectivement, deux raisons, d’origines très différentes, avaient poussé l’économie mondiale vers cette crise financière sans précédent. Aux Etats-Unis, la cause pouvait être attribuée à des prêts hypothécaires dits subprime, et au Royaume-Uni, la démutualisation de ses traditionnelles sociétés de crédit immobilier et d’épargne.

Au cours des années quatre-vingt-dix, en vertu de la loi de 1986 et de ses dispositions concernant les sociétés de crédit immobilier et d’épargne britanniques, les sociétés de crédit immobilier en Grande-Bretagne furent démutualisées et transformées en banques, ce qui leur permit de devenir des sociétés anonymes bancaires avec des parts cotées en bourse. Après 2000, ces nouvelles banques, grâce à une politique d’expansion agressive, bâtirent leur entreprise autour des prêts immobiliers et des prêts d’entreprise, tant au Royaume-Uni qu’à l’étranger. En 2001, la Halifax Building Society, numéro un britannique du crédit immobilier, fusionna avec la Bank of Scotland – une banque de dépôt vieille de trois cents ans – pour former le HBOS.

Durant la même période, aux États-Unis, les prêts hypothécaires subprime se développèrent rapidement, tirés par les banques d’investissement avec la titrisation des hypothèques à un moment où les taux d’intérêt étaient très bas en raison de la politique menée par l’administration Bush – suite à l’éclatement de la bulle High-tech et aux évènements du 11 septembre. Les prix des logements continuèrent de grimper, atteignant des sommets jamais vus en 2006. Malgré ceci, un très grand nombre d’acheteurs américains, par peur de rater ce qui leur semblait être une occasion unique, se précipitèrent les yeux fermés pour acquérir la maison de leurs rêves.

Le Président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, bien que n’étant pas le seul, fut jugé par beaucoup d’ob-servateurs comme le responsable de la crise des subprimes. Sa faute phénoménale fut d’avoir ouvert les vannes monétaires après la bulle High-tech en 2000. De cette manière, il permit à la bulle immobilière de se développer, celle-ci, aggravée elle-même, par sa politique monétaire et son encouragement à l’octroi des prêts subprimes. Tout aussi important fut le soutien de Greenspan à la croissance des produits dérivés, y compris la titrisation des hypo-thèques subprimes.

Au Royaume-Uni, tandis que Tony Blair se vautrait sur la scène mondiale singeant son modèle et ami, George Bush, et créant sa propre version de Cool Britannia bâtie sur la guerre, le crédit et une politique économique désastreuse, le béat gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mervin King, annonçait une croissance économique de 3% et une inflation de 1,3%, sans la moindre explication quant aux tenants et aboutissants de ces chiffres enthousiasmants.

Dans une comparaison un peu galvaudée, les Britanniques n’étaient pas différents des passagers du Titanic la nuit du 15 avril 1912. Inconscients du désastre imminent, les riches dansaient et dînaient au Champagne pendant que la troisième classe, bien que profitant d’un luxe inédit en comparaison d’autres navires de l’époque, était bien séparée des riches par de solides grilles. Comme le Titanic, la nation naviguait avec insouciance vers le désastre, commandée par un capitaine et ses officiers qui n’avaient pas compris les dangers de la voie périlleuse empruntée.

La création du secteur financier moderne de la Grande-Bretagne remontait à Margaret Thatcher, l’architecte de la législation qui transforma l’économie britannique. La Dame de fer a été à la hauteur de son nom : au lieu de chercher un remède pour les industries du charbon, de l’acier et de l’automobile, chroniquement malades, elle les a tout simplement mises à mort. C’était Thatcher qui a initié la déréglementation du secteur des services financiers du pays, ouvrant la City de Londres aux méthodes des banques d’investissement américaines.

Les changements apportés par la Dame de fer ont transformé la City de Londres en capitale financière du monde, où de vastes richesses furent créées, des richesses à long terme qui s’avérèrent éphémères. De riches étrangers affluèrent vers la capitale, encouragés par des lois qui les exonéraient d’impôts sur leurs revenus gagnés en dehors de la Grande-Bretagne : des Américains, des Européens, des Russes, des Indiens et des Moyens Orientaux. Vingt ans après l’introduction de la loi de finances de Madame Thatcher, Londres était devenue la Mecque de la finance internationale, où les banquiers, les traders, les directeurs de fonds d’investissements et les aventuriers de tout poil se mêlaient dans la ruée vers la richesse.

Quand la fête fut parvenue à son terme, comme cela devait inévitablement arriver, le contribuable britannique se vit présentée une facture ahurissante, et le secteur financier entravé fut contraint de vivre de la charité offerte par des fonds publics. Les leaders qui avaient imposé le secteur financier comme locomotive économique de la Grande-Bretagne se réveillèrent pour se retrouver à la tête de la nation la plus endettée du monde, d’un secteur bancaire sinistré, et d’une industrie manufacturière fortement diminuée.

Les gouvernements successifs, poussés par de puissants intérêts financiers qui avaient cherché des gains à court terme, avaient, consciemment ou inconsciemment, présidé à la désindustrialisation massive de la nation, la délocal-isation des emplois et de l’industrie vers la Chine ou l’Inde, sans se soucier le moins du monde des conséquences futures de leurs actes.

En poursuivant ces politiques désastreuses, les diri-geants de la Grande-Bretagne couraient le risque de transformer le secteur des services financiers de la City de Londres en une version urbaine de la ceinture de rouille industrielle – une zone désindustrialisée qui traversait le nord du pays, ponctuée par les vestiges délabrés d’usines abandonnées. Pendant les années soixante et soixante-dix les gouvernements successifs avaient regardé avec indifférence l’effondrement de l’industrie sidérurgique, la fermeture des mines de charbon, et le long et douloureux déclin de l’industrie automobile.

Autrefois glorieux, le centre de l’industrie britannique – le cœur battant d’un empire – passait de Birmingham à Liverpool, de Liverpool à Newcastle, et de Newcastle à Derby. Mais des décennies de mauvaises décisions politiques et industrielles scellèrent la destinée du pays, condamnant de larges pans de son industrie à l’oubli, pendant qu’au Japon et en Allemagne les mêmes industries étaient renforcées, constituant ainsi une base solide pour l’avenir.

Tom Barton se rappelait la Wolseley et l’Humber de son père, des voitures construites dans les années soixante par des constructeurs automobiles, autrefois célèbres, mais aujourd’hui disparus, engloutis par la défunte British Motor Corporation et son successeur British Leyland qui subit le même triste sort. La Grande-Bretagne avait même abandonné le contrôle de son secteur automobile de haut de gamme, aujourd’hui dans les mains des Allemands : BMW et Volkswagen, et plus incroyable l’Indienne Tata Motors. Incroyable n’est pas exagéré, si l’on regarde le niveau du développement économique et industriel du Royaume-Uni des années soixante, et si on le compare à celui de l’Inde, nouvellement indépendante, luttant contre la misère, la surpopulation et la quasi-absence de développement industriel et économique.

Airbus réussissait alors les avionneurs britanniques, autrefois illustres, tel que De Havilland, Hawker Siddeley et Vickers, disparaissaient. Ariane a prospéré après toute une série de fusées britanniques, certainement viables, mais condamnées à l’abandon en faveur des lanceurs américains. Résultat de querelles politiques incessantes et d’indécision, le secteur nucléaire fut laissé aux Français, l’informatique aux Américains et aux Japonais. En se mettant à la remorque de l’Amérique, la Grande-Bretagne abandonnait plus de deux siècles de tradition industrielle.

Les britanniques étaient endormis avec le glitz et le glamour des célébrités, qui leur étaient imposés comme modèles de référence, par les médias trash. Le terme « célébrité » faisait autrefois référence aux idoles du cinéma, aux starlettes, aux joueurs de foot et de cricket. Mais tout ceci changea lorsque la télévision, de haute définition en couleur, projeta des images, en chair et en os, des leaders politiques, coachés par des spécialistes des relations publiques et relookés par des maquilleurs, dans l’intimité des foyers britanniques. Ces leaders portaient un message séducteur aux téléspectateurs : dépenser et s’enrichir … comme si demain n’existait pas. En même temps, la télévision populaire encourageait les télé-spectateurs à imiter le style de vie des dites célébrités, en singeant leur vie supposée classe : appartements et villas tape-à-l’œil, grosses cylindrées, boutiques branchées, diver-tissements bruyants, modes criardes, copiant les styles et les manières de leurs idoles sportifs auxquels il s’identifiaient, fréquentant les pubs et les clubs branchés, et vivant à crédit sans prêter attention aux conséquences de leur frivolité.

Eté

La City de Londres

Fitzwilliams regardait le ciel bleu clair d’été et respira profondément. Il ne s’était jamais senti aussi bien. Mais la sensation de bien-être avait peu à voir avec la qualité de l’air, qui était tout, sauf bonne, recyclée sans fin grâce à un vaste et complexe réseau de gaines, filtres et appareils de refroidissement. L’air était refoulé par des ventilateurs énormes vers son bureau, situé au sommet de la tour, dans une vaste coupole de verre étincelant. Le puissant système de climatisation fonctionnait sans arrêt, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, silencieusement, dans les entrailles de la tour loin en dessous des pieds richement chaussés du banquier.

Quatre années s’étaient écoulées depuis sa décision de transférer le siège social de l’Irish Netherlands Bank Ltd vers la tour futuriste qui dominait l’horizon de la City. Quatre ans, durant lesquels les fortunes, de ce qui était en effet un groupe bancaire anglo-néerlandais, avaient progressé à pas de géant, leur assurant une place bien méritée dans le célèbre Square Mile de Londres. Quatre ans, qui avaient vu les bénéfices de la banque atteindre des hauteurs jamais imaginées par les prédécesseurs de Fitzwilliams, quatre ans d’expansion continue.

Certains plaisantins appelaient le siège de la banque, avec sa forme évocatrice, le membre viril de Fitzwilliams. Ils n’étaient probablement pas très loin de la réalité, en effet le banquier avait tellement l’habitude du succès, qu’il se sentait invulnérable, imparable. Son nid d’aigle, perché au sommet étincelant, était le fier symbole de sa réussite, visible et enviable par tous ceux moins bien dotés que lui.

Ce matin d’été, il semblait que rien ne pouvait arrêter la progression de la banque ; les prévisions de résultats de ses trois pôles géographiques – Londres, Dublin et Amsterdam – étaient louables et l’avenir semblait assuré. Il s’était passé un peu plus d’une décennie depuis que l’oncle de Fitzwilliams, David Castlemain, avait envoyé son neveu prometteur en Angleterre pour prendre en charge le développement des activités hypothécaires de la banque au Royaume-Uni. Puis, quand le destin frappa à sa porte de façon inopinée, Fitzwilliams fut projeté vers le haut, et sous sa direction, la petite banque irlandaise fut appelée à subir une transformation étonnante.

C’était vendredi, le 27 juillet, les écoles étaient sur le point de fermer pour les grandes vacances. Sur le front des affaires, la calme traditionnel descendait sur les marchés. Avec peu de choses importantes à l’horizon, rien n’empêchait Fitzwilliams de descendre, comme prévu, à Poole sur la côte sud de l’Angleterre, pour profiter d’une semaine de loisirs sur son yacht, le Marie Gallant II.

Le PDG retourna à son bureau et se mit à feuilleter les divers documents que sa secrétaire avait préparés. Ses pensées étaient toujours fixées sur ses plans pour la semaine à venir quand le rapport intérimaire de la banque Northern Rock, l’un de ses concurrents et leader du marché dans le secteur hypothécaire, attira son attention. Le rapport annonçait des résultats positifs pour le premier semestre avec une perspective prometteuse pour le second.

Le Pays Basque

Jack Reagan sirotait une bière fraîche en admirant la vue de sa résidence de vacances dans la petite ville frontalière d’Hendaye, sur la Côte Basque. Le temps était exceptionnellement chaud ; un peu plus de trente-sept degrés, l’une des températures les plus élevées jamais enregistrées dans une région connue pour son climat atlantique doux et souvent humide. Chaque année, avec sa femme, ils passaient deux mois dans la petite station balnéaire, se relaxant sur le bord de mer, marchant dans les contreforts des Pyrénées, et profitant de la gastronomie du pays : pipérade, tapas, Jamon Iberico, et les vins de la région comme l’Irouleguy ou le Rioja espagnol.

De l’autre côté de la frontière se trouvait le País Vasco ou Euskal Herria, une région autonome d’Espagne. Du côté français, le Pays Basque n’avait aucun statut politique, au grand dam des quelques vrais Basques restants, sauf sa longue histoire et de ses traditions.

En arrière-fond, une chaîne d’information télévisée annonçait des nouvelles alarmantes en provenance du Liban, qui, auraient tout naturellement peu intéressé les milliers de vacanciers insouciants, allongés sur la longue plage sablonneuse de la station balnéaire. Sauf que cette énième crise au Moyen-Orient avait propulsé le prix des carburants à des sommets jamais vus ; l’équivalent de presque huit dollars le gallon à la pompe, un chiffre qui aurait provoqué une révolution aux Etats-Unis.

La population d’Hendaye, comme chaque été, était passée de quinze mille à presque soixante mille avec l’afflux annuel des estivants et des touristes. Il n’y avait rien d’inhabituel à cela. Ce qui avait changé c’était les prix de l’immobilier. Sans raison évidente ils avaient soudainement explosé, rivalisant avec ceux de Paris, à huit cents kilomètres au nord, et ceux de Madrid, à cinq cents kilomètres au sud.

Reagan ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi les prix de l’immobilier à Hendaye, une petite, presque insignifiante, bourgade nichée dans un coin relativement tranquille de la France, avaient soudainement explosé. Une partie de la réponse reposait peut-être sur la disparition des frontières au sein de l’Union européenne. Hendaye était devenue attirante comme lieu de résidence pour un nombre croissant de familles espagnoles vivant de l’autre côté de la frontière. San Sébastien, à environ vingt kilomètres de distance, connue par les Espagnols comme une station balnéaire chic, était devenue horriblement chère comparée à sa petite voisine française.

Un nombre croissant de familles espagnoles optèrent pour des résidences secondaires à Hendaye et de nombreux autres s’y installèrent sur une base permanente. Prob-ablement, en raison d’un manque de logements abordables du côté espagnol, plus densément peuplé. Il y avait aussi le Topo, le réseau ferroviaire desservant San Sebastian et ses environs. La dernière station de sa ligne nord était située du côté français de la frontière, à la Gare SNCF d’Hendaye. Le Topo offrait aux Espagnols résidant en France un accès facile à leur lieu de travail côté espagnol.

En l’espace d’une décennie, la population espagnole à Hendaye avait atteint près d’un tiers de ses résidents permanent. Un changement bienvenu pour la station balnéaire agréable, mais économiquement en déclin.

C’était une situation qui avait inévitablement conduit à un développement immobilier effréné couplé de projets d’infrastructures, déclaré nécessaires pour satisfaire les besoins d’une population en plein essor, tels que l’incinérateur d’ordures ménagères, écologiquement discutable, et dont l’emplacement était prévu dans la proximité de la ville voisine espagnole d’Irun.

La municipalité d’Hendaye appartenait à ce qu’on appelait le Consortio, une structure administrative trans-frontalière composée de trois municipalités mitoyennes ; Irun et Fuenterrabia étant les deux autres avec respectivement des populations de cent mille et dix mille habitants. Fuenterrabia, une ancienne et pittoresque citadelle, se trouvait sur la rive sud de la Bidassoa, dominée par sa magnifique cathédrale et le Castillo de Carlos V, construit dans les XVIe et XVIIe siècles pour défendre l’Espagne contre la France.

o0o

Il y avait une odeur de spéculation dans l’air. Tout était à vendre ou à agrandir, que ça soit un simple pavillon ou l’extension de la piste de l’aéroport de San Sebastian. Si les politiques avaient gain de cause, ce prolongement gâcherait la vue splendide que Reagan avait de l’élégante villa basque – au goût Art déco, situé sur la colline qui sur-plombait la baie de Chingudy, sans parler de l’effet qu’aurait l’arrivée de gros porteurs sur la tranquillité de la ville et de ses habitants.

Pendant des décennies, le petit aéroport et sa piste unique reposèrent sous l’ombre du Jaizkibel avec ses 547 mètres d’altitude – le dernier sommet à l’ouest du piémont pyrénéen. L’aéroport, dont le bout de la piste était situé à quelques centaines de mètres d’une bande de sable appelée l’Ile aux Oiseaux – une zone de repos pour les oiseaux migrateurs, avait été le point d’arrivée et de départ d’une dizaine de vols de ligne quotidiens. La moitié de ces vols étaient assurés par des appareils à hélice relativement silencieux.

Puis, des politiques ambitieux et des hommes d’affaires concentrèrent leur attention sur les avantages qu’ils pourraient tirés de l’agrandissement de l’aéroport et l’extension de sa piste. Un demi kilomètre de plus dans la baie apporterait plus de trafic avec l’arrivée de gros porteurs. Mais les habitants de la baie voyaient ce projet d’un mauvais œil : la transformation d’un site d’une beauté naturelle extraordinaire en plaque tournante de trafic aérien polluée.

Même le petit jardin municipal d’Hendaye avec ses platanes centenaires, légués à la ville par un propriétaire disparu depuis longtemps, fut transformé en une aire de jeux bétonnée. Sur une échelle beaucoup plus importante naquit le projet de couvrir la voie ferrée, Paris-Madrid – vieille de cent cinquante ans, et qui traversait le centre ville dans une tranchée profonde de quinze mètres. Une plate-forme massive, en béton précontraint, fut planifiée, de plus de trois cents mètres de long par près d’une cinquantaine de large. Un projet plus conforme à un ouvrage monumental qu’aux fondations d’un immeuble résidentiel dans une petite ville de province. Furent également prévus dans le projet un centre commercial et un parking souterrain, tous conçus sur une base purement spéculative. Les plans d’architectes présentaient un total de trois cent cinquante appartements, soit une augmentation du nombre total de logements de presque dix pour cent dans cette petite ville.

Les élus déclaraient ces changements nécessaires pour la croissance de la commune, pour l’emploi, et pour favoriser son développement. Reagan lui-même, se demandait ce que les promoteurs feraient une fois les projets en cours seraient achevés. Est-ce qu’ils recom-menceraient à nouveau ? Puis encore, et encore ? Qui allait payer pour cela ? Où tout cela mènerait-il ? Est-ce que de tels changements étaient nécessaires ? Des changements, si répétés sur une échelle nationale et internationale, auraient sûrement des effets dans d’autres parties du monde : la lutte pour les ressources, le pétrole, les matières premières, l’eau, l’espace – avec la menace du changement climatique. Et ceci se traduirait dans un avenir où les températures estivales de trente-sept degrés en régions tempérées comme la Côte Basque, seraient devenues normales.

Londres

A l’arrivée dans son bureau spacieux, loin au-dessus des rues étroites de la City de Londres, Fitzwilliams, au bronzage éclatant, se sentait très détendu après une semaine de fête à bord de son yacht à Poole. Il s’assit devant son café matinal, puis ramassa la copie du Financial Times, soigneusement pliée par sa secrétaire, et placée sur la table basse. Il n’y avait pas de nouvelles sensationnelles – le commerce entre pays riches et pauvres et un non-sens sur les réglementations sur les échanges de vessies de porc.

Il appela sa secrétaire.

« Pat est-il arrivé ?

— Non, il a appelé pour dire qu’il sera là vers midi. »

Fitzwilliams renifla. Il pense qu’il est encore en vacances, marmonna-t-il en reposant l’appareil.

Une heure plus tard, Kennedy se présenta au bureau de Fitzwilliams, nonchalant et content de lui-même. Son coup de soleil semblait moins vicieux, probablement dû au fait qu’il avait disparu de vue pendant trois jours avec une belle blonde russe, une de celles qui avaient accompagné Sergei Tarasov sur le Marie Gallant II.

« T’était soigné ton coup de soleil, » demanda Fitz-williams d’un ton sarcastique.

« Fitz… » répondit Kennedy en badinant. « Il fallait montrer Londres à Anna.

— Mon œil. Pour réviser ton russe j’imagine ! »

Kennedy haussa les épaules mal à l’aise.

« Je meurs de faim », dit Fitzwilliams passant aux choses plus sérieuses. Bon, il est l’heure de casser la croûte.

— Où ? A l’étage ?

— Non, au pub. »

Le Stone Horse Paper Cow était à deux minutes de la tour 30 Saint Mary Axe. En passant la porte du pub, Fitzwilliams jeta un rapide coup d’œil autour de lui pour s’assurer qu’ils seraient à l’abri des journalistes. La presse spécialisée dans la finance et la City était avide de toute sorte d’échos venant de la haute finance, prête à transformer une simple pause sandwich en une folle rumeur. Mais, l’ancien pub était encore relativement calme en raison des vacances.

Ils commandèrent des bières et des sandwiches, puis s’assirent dans les fauteuils en cuir, usés mais confortables, autour d’une table basse à l’abri des regards.

« Après le champagne et le caviar, ça change de manger un bon vieux sandwich de jambon aux cornichons ! »

Kennedy acquiesça et se farcit la bouche avec le sandwich.

« C’est le calme total.

— Les vacances.

— Hmm.

— Ils parlent d’un problème de liquidités aux États Unis.

— Ca va nous toucher ?

— Difficile à dire. Nous sommes dans le marché hypothécaire. »

L’après-midi même, un bruit circulait dans la City sur des problèmes à la banque française BNP Paribas. La rumeur concernait trois des fonds de la banque qui avaient perdu plus de vingt pour cent de leur valeur au cours de la semaine précédente.

o0o

Mercredi matin, le 9 août, BNP Paribas annonça qu’elle gelait trois fonds de placements composés de titres adossés à des subprimes américains, placements qui avaient été effectués grâce à de l’argent emprunté sur les marchés à court terme.

Un porte-parole de la banque annonça que l’évaporation totale des liquidités dans certains segments de marchés de titrisation aux Etats-Unis empêchait la valorisation adéquate de certains actifs, indépendamment de leur notation de crédit.

Soudain, le monde, hors celui des spécialistes, découvrit les subprimes : des prêts hypothécaires à risque, conçus pour des emprunteurs de condition modeste, ayant de mauvais dossiers de crédit et même des histoires de remboursement.

Fitzwilliams convoqua immédiatement ses proches conseillers à une réunion d’urgence pour déterminer l’impact qu’une crise de liquidités pourrait avoir sur l’Irish Netherlands Bank. En dehors de ses traditionnelles activités de banque de détail, elle s’était récemment tournée, comme ses principaux rivaux, vers d’autres sources de fonds, tels que le financement de détail pour ses produits hypothécaires.

L’idée ne lui était jamais venue à l’esprit pendant les années euphoriques où il sirotait du champagne, que l’avenir pourrait être différent. Pendant qu’il s’amusait à bord de son yacht luxueux avec ses amis et ses acquaintances, lui, comme eux, n’imaginaient pas que leur monde, utopique et d’enrichissement personnel, pouvait devenir différent. On aurait pu excuser un observateur de se demander si Fitzwilliams avait oublié tout ce qu’il avait appris à la prestigieuse London School of Economics, ou s’il était simplement devenu aveuglé par sa propre cupidité.

Au cours des étés heureux des années 2006 et 2007, les vacanciers qui se promenaient sur le quai de Poole, restaient bouche bée devant les riches qui jouaient sur leurs yachts, ceux bénis par la fortune tels que

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