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L'infirmerie de l'Akfadou: Témoignage d'un objecteur de conscience infirmier en Algérie (1959-1962)

L'infirmerie de l'Akfadou: Témoignage d'un objecteur de conscience infirmier en Algérie (1959-1962)

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L'infirmerie de l'Akfadou: Témoignage d'un objecteur de conscience infirmier en Algérie (1959-1962)

Longueur:
359 pages
8 heures
Sortie:
25 janv. 2017
ISBN:
9782322160402
Format:
Livre

Description

1959 : durant la guerre d'Algérie, un chrétien de 24 ans refuse de porter les armes au nom de sa foi. Incorporé comme infirmier au Service de santé des armées, il passera deux années à l'infirmerie du GCCA (Groupement des Commandos de Chasse de l'Akfadou), située au sommet du massif de l'Akfadou, en Grande Kabylie, de 1959 à 1962. Ce livre constitue l'un des tout premiers témoignages d'un appelé du contingent objecteur de conscience durant la guerre d'Algérie, à une époque où le statut d'objecteur n'existait pas encore en France (il ne sera officiellement reconnu par la Loi qu'en 1963).
Sortie:
25 janv. 2017
ISBN:
9782322160402
Format:
Livre

À propos de l'auteur

Yves Gimello est né en 1935, à Nice. Après ses études d'ingénieur à l'École nationale supérieure d'horticulture (ENSH) de Versailles, il fait partie des 420 jeunes français ayant choisi l'objection de conscience durant la guerre d'Algérie. Aujourd'hui retraité, il est l'un des rares objecteurs à livrer son témoignage sur son engagement durant cette période.


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Aperçu du livre

L'infirmerie de l'Akfadou - Yves Gimello

épopée ?

Prologue

LA MOSQUÉE

Septembre 2012.

De passage chez mon fils Frédéric, à Paris, à l’occasion d’un voyage de ma chorale, ce dernier me fit gentiment la proposition suivante : « Connais-tu la Mosquée de Paris ? On y mange un délicieux couscous pour pas cher, et l’après-midi nous pourrions aller faire un tour au Muséum d’histoire naturelle qui a été récemment très bien réaménagé, cela intéressera Mathieu (petitfils de 6 ans). Qu’en dis-tu ? ».

J’acceptais volontiers, heureux de pouvoir, après presque 50 ans d’absence, revoir la capitale où j’avais en partie fait mes études supérieures. Le lendemain vers midi, nous voilà donc, Mathieu, Olinda sa maman (Mexicaine), Frédéric, son papa, et moi Yves, le grand-père, en route vers la Mosquée.

Elle a surgi, devant nous, d’un seul coup, comme un mirage, trop blanche pour Paris, jouant sous le soleil qui venait de percer la grisaille, à l’angle de deux rues calmes. Elle occupait tout un pâté de maisons. L’entrée principale et le minaret, malgré ses trente-trois mètres, n’étaient pas visibles, car nous étions arrivés sur la face opposée.

Nous nous trouvions devant l’entrée du restaurant. Passés un porche arrondi sous un toit de tuiles vertes, nous avons monté quelques marches, entièrement dépaysés, dans un petit patio mauresque, planté de quelques arbres méditerranéens. L’entrée du restaurant proprement dite laissait voir à gauche une vitrine garnie de pâtisseries orientales (cornes de gazelles, loukoums…) où le miel et le sucre se faisaient concurrence.

Un couloir conduisait à plusieurs salles et aussi à un espace abrité par de grands parasols sous lesquels s’organisaient des tables autour d’une fontaine dont le clapotis évoquait la fraîcheur. Des moineaux, peu farouches voletaient sous la tente, buvaient dans la conque ou s’enhardissaient à picorer les miettes sur les tables : Mathieu était ravi !

Le serveur nous proposa de choisir une table à notre convenance et demanda :

« Combien de personnes êtes-vous ? » Je répondis sans y penser : « Arrba, trois adultes et un enfant. » Et Mathieu de demander : « qu’est-ce que tu as dit, Papy ? »

– « J’ai dit quatre ! »

Le serveur esquissa un sourire à peine perceptible, réaction que je guettais sur son masque préalablement figé, sachant que ce petit mot, véritable Sésame, avait brisé la glace et que cette visite ne serait plus un simple repas…

Nous avions pris place près de la fontaine. Sur le menu, notre choix se porta sur le couscous au poulet. Pendant qu’il nous servait le thé à la menthe, en levant la théière de bas en haut, telle l’aile d’un oiseau prenant son envol, pour que le liquide bouillonne dans le verre et s’oxygène, je lisais le menu et je dis :

- « Je ne vois pas de Loubia (Haricots secs en sauce) ; je me rappelle en avoir mangé une délicieuse à Bougie, en 1960. » Tous mes souvenirs remontaient du fond de ma mémoire et tout un passé se reconstruisait. Il semble que j’avais touché notre serveur à un point très sensible, il s’exprima de nouveau :

« Bougie, c’est ma région ! »

Et Frédéric de dire fièrement « Mon père, pendant la guerre d’Algérie, est resté deux ans à l’Akfadou. Il avait refusé de porter les armes et n’a utilisé que son matériel d’infirmier ».

Le serveur poursuivit :

« Moi aussi j’ai fait mon service à l’Akfadou : c’était très dur, l’été très chaud et l’hiver très froid avec beaucoup de neige ; maintenant il n’y a plus de neige, le climat a beaucoup changé. »

Ainsi, avec un écart de presque trente ans, nous avions partagé les mêmes souffrances, au même endroit…sans jamais avoir été ennemi. Désireux de poursuivre le dialogue: était-il Kabyle ? Quel était son village ? Je dis alors :

« J’ai accompagné beaucoup d’opérations dans cette région, je connais Akbou, Bouira, Ighil-Ali, de l’autre côté de la Soummam ; El Felaye, où les villages situés en zone interdite avaient étés évacués ».

À l’énoncé de chaque nom le serveur poussait un grand « Oui ! » d’approbation, me faisant penser au jeu « tu brûles ou tu gèles » et quand après avoir épuisé les noms de toutes les localités de quelque importance je citais SEMAOUN, le cri jaillit alors du cœur :

« C’est mon village ! »

Il n’avait visiblement pas osé le nommer, car c’était sans doute le plus misérable village de toute l’Afrique du Nord : quelques pauvres masures partiellement en ruine, une source comme un filet d’eau, quelques arbres tordus, oliviers et figuiers et ce qui devait être les zones agricoles, parcours de pâture pour les brebis ou les chèvres. Ne voulant pas gâcher son bel enthousiasme, je lui vantais la beauté du site, la vue sur la vallée et celle sur les montagnes, sous un beau soleil, le bon air, et même les bonnes figues et la bonne huile des oliviers de Semaoun dont à l’époque, un prisonnier de ce village m’avait vanté les mérites. Il était si heureux qu’il nous invita : « Il faut venir nous voir en Algérie, nous avons besoin du tourisme, vous serez reçus à bras ouverts. »

Je répondis :

« Mais les Salafistes vont nous égorger ou nous prendre en otages »

« Non, non tout ça c’est fini, venez sans crainte ! »

Il nous servit copieusement : un couscous délicieux, avec à part les pois chiches et les raisins secs, puis les desserts : un choix de pâtisseries traditionnelles variées et copieuses avec des gâteries spéciales pour Mathieu. Avant de continuer son service, il nous proposa de visiter toutes les salles annexes du restaurant : petits salons intimes ou salles plus grandes pour des réunions de nombreux convives. Les murs étaient décorés par des paysages de l’Afrique du Nord, mais aussi par de grands portraits de femmes au visage dévoilé, ce qui m’a étonné. Nous sommes allés le saluer avant de prendre congé, lui promettant des photos de l’Akfadou du début des années 1960. Son émotion se laissait voir, comme la mienne : nous étions deux vétérans, des anciens de l’Akfadou (montagne mythique : ancien P.C. d’Amirouche et aussi ancien P.C. de Challe).Nous étions bien des Frères !

Cette rencontre extraordinaire n’a pu être le fruit du hasard ni un simple clin d’œil du destin. Pour moi, Chrétien, après de mûres réflexions, mon combat d’objecteur de conscience m’avait semblé encore inachevé. Il fallait que je raconte ces 28 mois de lutte où mes ennemis n’étaient pas des hommes, mais des règlements : les lois de la république, mais aussi les préjugés, l’amalgame avec la politique et cette guerre que pudiquement on appelait Pacification, toute une conjoncture contre laquelle j’avais eu la prétention de m’élever avec ma foi et mes 24 ans !! Quel challenge !

Ce chapitre, « La mosquée », constitue donc le prologue de cette histoire : l’entrée en matière du récit de ce service militaire sans armes, mais si fertile en expériences enrichissantes que je me suis fait un devoir de vous les raconter. Comment un jeune homme timide a pu aller jusqu’au bout de ses convictions pendant cette longue période depuis :

Son incorporation au 22° BCA à NICE, le 6 novembre 1959

puis son arrivée pour un stage parachutiste à la B.E.T.A.P. de PAU, le 28 novembre 1959

puis sa mutation à TOUL, pour faire le stage d’Infirmier du Service de Santé 10° S.I.M. C.I.I.S.S. n°6, du 31 décembre 1959 au 10 mars 1960.

Comment, arrivé à Alger, le 20 mars 1960, il a été affecté le 29 mars 1960 au G.C.C.A (Groupement des Commandos de Chasse de l’Akfadou) étant pris en compte par la VIII° Batterie du 2/62° Régiment d’Artillerie. Comment il a vécu pendant l’année 1960, sur ce piton isolé (altitude 1621 m, réévaluée à 1626 m) un premier hiver puis un premier été. Puis l’année 1961, toujours sur le même site, il a subi un deuxième hiver, il y a eu ensuite le Putsch, et le deuxième été. L’année 1962 fut son troisième hiver, et enfin la Quille, le 19 février 1962 !

Comme Marie Durand, la prisonnière de la tour de Constance, qui avait écrit sur le mur de sa cellule « RESISTER » : J’avais tenu bon ! Je n’ai eu aucun jour supplémentaire de pénalité, à cause de mon refus de porter les armes et même un certificat de bonne conduite, car j’avais : « constamment servi avec honneur et fidélité ».

* *

*

Chapitre 1

INCORPORATIONS (1959)

Première étape à Nice : LE 22e B. C. A.

Ce vendredi 6 novembre 1959, je me tenais à Nice, ma ville natale, avenue des Diables bleus, devant l’entrée de la caserne du 22e B.C.A. où je devais me présenter pour accomplir mon service militaire.

Plein d’appréhensions et d’angoisses, jeune homme de 24 ans, je me présentais aux autorités de l’armée Française pour leur faire connaître mon refus de porter les armes, non-violent, objecteur de conscience : un drôle de Diable bleu ! Jusqu’où allaient m’entraîner mes certitudes ou pour mieux dire ma foi : En prison ? Dans un régiment disciplinaire ? Devrais-je supporter des brimades ? Je me confiais totalement à Dieu, remettant tout à ses pieds :

« À chaque jour suffit sa peine ».

J’avais de mon mieux préparé le terrain : pour que mes demandes puissent être prises en considération, je savais que je devais me porter volontaire pour l’Algérie, et volontaire parachutiste, alors il me serait possible d’être infirmier après avoir accompli le stage adéquat. Pour être encore plus crédible, j’avais, étudiant à Versailles, participé en 1957, aux formations de la Croix rouge : brevet de Secouriste, de Brancardier Secouriste de la Protection civile, et même d’Auxiliaire sanitaire en temps de

Je connaissais cette caserne, pour y avoir effectué en 1953, avec mes camarades du Lycée de la classe 1955, la préparation militaire nécessaire à l’obtention du sursis d’incorporation indispensable pour poursuivre des études supérieures. Mon père, que mes idées inquiétaient, la connaissait aussi très bien, car en 1942 il était lieutenant au même 22e B.C.A. sur le front des Alpes, jusqu’à l’armistice : ce qui n’était pas pour moi un avantage, mais plutôt un inconvénient.

Préparation miliaire des lycéens de la classe 1955 avec leurs instructeurs, en 1953, dans la cour du 22e BCA, à Nice (06). Je suis le premier à droite.

On peut lire sur une brève carte postale du samedi 7 novembre 1959 adressée à mes parents : « Je ne suis pas encore inscrit partout. Je suis habillé, mais ne connais pas encore ni ma Section ni mon peloton. Je n’ai pas encore pu parler de mes intentions. Il fait froid, mais la tenue tient chaud. La nourriture est maigre …. » : Suspense ! »

Il peut sembler impossible d’écrire le récit authentique de cette portion de ma vie avec précision, après 56 ans, et alors que je suis dans ma 80e année ! L’honneur en revient à ma mère qui pieusement a conservé et répertorié toute ma correspondance pendant toute la durée de ces 28 mois de service. Certes, il y a beaucoup de non-dits dans ces lettres, surtout celles de l’Akfadou où les évènements les plus durs n’ont pas été relatés : inutile d’inquiéter la famille ou à cause de la censure. Mais ces évènements m’ont tellement marqué qu’ils sont profondément gravés dans ma mémoire, et seront intégrés dans le récit, sans trahir la vérité.

Le dimanche 8 novembre, j’écrivais :

« Mon adresse est la suivante : Chasseur Gimello Yves, Peloton B, 2 ° Section, C.I. du 22° B.C.A., Avenue des Diables bleus, Nice (A.M.)

Je l’ai connue hier soir, après être allé chez le lieutenant commandant le peloton. Je lui ai parlé de mon désir de ne pas porter les armes en m’engageant à suivre le processus du volontariat pour être infirmier parachutiste en Algérie. Sans se mettre en colère, il prit les références que je lui ai données, ajoutant que je serai fixé lundi sur mon sort. En attendant, je devais suivre le mouvement qui, il faut bien le dire, était très lent : depuis vendredi passage dans trois bureaux : Intendance, Habillement, Effectifs… ». Ouf !! J’étais heureux. Comme César, j’avais franchi le rubicond : « Le sort en est jeté – advienne que pourra ». Je louais Dieu et me plaçais dans sa main, en étant conscient que le pire était devant moi.

Lundi 9 novembre, nouvelle lettre : « Aujourd’hui il y a un peu de nouveau : j’ai signé ma demande de volontaire parachutiste et j’ai passé une visite médicale pour cela. Le lieutenant s’est montré très compréhensif ; il n’y a eu aucun froissement, avec personne, aucune difficulté. La nourriture reste ce qu’elle est : ce soir, petit morceau de viande, haricots secs mal cuits et en dessert : confiture… Nous apprenons à marcher au pas, tourner, les grades, les galons. Nous avons vu un film sur la Grande Guerre. Levé à 6 h 30, couché tôt. Contrairement à toute attente, je n’en bave pas : prions pour que cela dure. Ce qui me gène le plus c’est la fumée des cigarettes, pour y remédier des pastilles de réglisse me feraient du bien. Tachez de venir me voir un soir vers 5 heures, 5 h ½ ou l’après midi à 13 h, et de m’apporter ce qui me fait défaut et dont je joins la liste, très hétéroclite : 1cadenas, du papier toilette, au moins deux livres, car j’ai du temps libre pour lire, mon rasoir électrique, de l’après-rasage, du Tricostéryl, quelques boutons noirs et kakis avec du fil de chaque couleur, un peu d’élastique, un paquet de lessive et…à manger…il est prévu de ne pas quitter la caserne avant un mois et demi : samedi prochain commencent les vaccinations donc la première piqûre, la seconde la semaine suivante et la troisième dans trois semaines. J’espère ne pas rester aussi longtemps ici…. ».

Pour sûr, j’ai eu la visite de mes parents un peu tranquillisés sur mon sort et avec plus que tout ce que j’avais demandé. Mais je n’en ai pas souvenance, car il y a un trou dans la correspondance. La lettre suivante est datée du mardi 1er décembre et arrive de PAU. Outre les vaccinations, qui me consignaient à la caserne, j’avais eu un accident : au cours d’un exercice de sport militaire, en sautant d’un mur assez haut, j’étais mal tombé sur le talon, la cheville gauche était enflée et le pied droit foulé, boitant ainsi des deux pieds. Me voici donc pour quelques jours à l’infirmerie. Le vendredi 27 novembre, je suis prévenu que le lendemain je devais me mettre en route pour PAU !!

Deuxième étape à PAU : LA BASE-ÉCOLE DES TROUPES AÉROPORTÉES(1959)

Pau en 1959

J’arrivais donc à Pau le samedi 28 novembre, en boitant. Ma lettre du mardi 1er décembre raconte cette arrivée tardive :

« J’ai fait un bon voyage jusqu’à Pau … À la sortie de la gare, j’ai questionné tous les militaires qui s’y trouvaient nombreux, autour des camions, mais aucun n’allait à la B.E.T.A.P. Un bus m’y a conduit pour 800 anciens francs ; j’aurais donné bien plus tant j’avais mal aux chevilles, étant en plus chargé d’un sac très lourd. Il était prés de minuit. Il a fallu me traîner dans de longues allées jusqu’au bâtiment B4 situé vers le centre. Là j’ai dormi et j’ai passé le dimanche. Il pleut depuis mon arrivée, avec de rares éclaircies….

Hier lundi 1er décembre, après être passé de bureau en bureau, j’ai discuté tout d’abord avec un lieutenant. J’ai parlé le moins possible, car il avait l’air d’avoir un caractère emporté et 20 arrêté dans l’idée : j’étais un mauvais Français, privant par ma sotte attitude mon pays, d’un soldat, alors qu’il n’y en a que 280 000 à opposer aux millions de Chinois… j’étais un lâcheur par rapport aux camarades… : Que j’avais eu le crâne bourré… ! J’ai défendu mes arguments avec prudence, car il avait son credo : les valeurs militaires. Et si je désirais qu’il respecte mes valeurs, je devais aussi respecter les siennes. Il ne pouvait pas me comprendre sans renier sa vie, aussi j’ai coupé court en le remerciant de m’avoir souligné ces aspects du problème, lui promettant d’y réfléchir.

L’après-midi, c’est le capitaine qui m’a convoqué : Questions nombreuses sur mes activités passées, parlant peu lui-même. Sans doute voulait-il savoir si j’avais fréquenté des mouvements pacifistes ou gauchistes. Après m’avoir écouté, il m’a renvoyé, me disant : qu’il ne voulait entendre que du bien de moi, sinon au moindre manquement j’aurais affaire à lui ! Après être allé à l’infirmerie pour mes chevilles, c’est avec un commandant que j’ai dû discuter. Le ton était paternel, mais il voulait m’amener à dire que je voulais me poser en exemple et faire de la propagande, tout cela en sous-entendus. Je répondais avec franchise, du mieux que je pouvais à ses questions, cherchant à ne pas lui donner prise. Il me demanda pourquoi tous les objecteurs qu’il avait connus à Pau (sauf deux) n’avaient pas passé leur brevet de parachutisme ? Ils étaient volontaires pour le saut, mais ne pouvaient y arriver, mis devant l’épreuve ? Essayant de maîtriser ma fatigue et mon énervement, je répondis :

« Mon commandant, je ne comprends pas ce que vous voulez dire : il me semble que vous considérez le fait d’être non violent comme un cas pathologique, lié à une constitution physique faible. »

Il visait bien l’intellectuel fatigué. Je lui ai expliqué qu’il était évident qu’un objecteur est une personne qui a appris à réfléchir, qui acquit une certaine instruction ayant nécessité des études qui ne lui ont pas toujours permis un entraînement sportif régulier. Je lui dis que je ferai de mon mieux pour passer les tests.

Mais il paraît que ce sera lundi prochain ! Sans un bon entraînement, et avec l’état de mes chevilles, malgré ma bonne volonté : la réussite me semble impossible. Mardi on m’a habillé, j’ai rejoint ma section. Voici ma nouvelle adresse.

« Chasseur Gimello Yves, 1re Compagnie 1re Section Camp d’Astra, Pau. »

Mon adjudant, lui, a été très compréhensif et plein d’une étonnante délicatesse. Il n’a pas débattu avec moi devant deux ou trois personnes narquoises, comme cela s’était produit lors de mes entretiens avec les officiers. Il m’a vu seul, me disant qu’il respectait mes idées et me demandait de respecter celles des autres. Que pour les cours je ferai ce que je voudrai, je ne porterai pas d’arme ni ne tirerai. J’ai donc décidé de faire l’entraînement, de suivre les cours de discipline, bref, tout ce qui pouvait être utile à un infirmier accompagnant la troupe. Et mon adjudant s’est même excusé d’avoir à employer dans les cours des termes pouvant me choquer ! Je me trouvais dans l’armée de Louis XV ! Il y a donc aussi des gentlemen chez les parachutistes ! Il y a eu aussi : une revue d’incorporation en présence d’un colonel ; la prise de photos. Dans un bureau, j’ai encore essuyé des remarques : ayant fait la P.M.E. (préparation militaire élémentaire), « mes croyances évoluaient en fonction de ce qui m’arrangeait » ! Pourtant il est clair qu’on ne naît pas objecteur et qu’en six ans ma personnalité avait pu se nourrir et se développer.

Aujourd’hui, je suis dans le mouvement : ce matin grimpé de corde (avec un sac de gravier pour remplacer le poids du fusil !), j’en ai fait la moitié en traînant la jambe. Ensuite levé des couleurs, puis maniement d’armes (j’ai été promu chef de chambre pour la surveiller pendant ce temps). Après cours d’armement (je vous écris pendant ce temps). Ensuite j’ai fait le parcours du combattant. Puis nous avons dîné : les repas sont de la qualité de ceux de Nice. Maintenant c’est le sport collectif : je suis remplaçant au volley-ball = j’écris en regardant de temps en temps par la fenêtre pour voir si on a besoin de moi (sport en chambre ?) En fait nous avons très peu de temps : à midi il faut faire des queues d’une heure avant de pouvoir manger. Le soir j’ai encore bien mal au pied, le matin ça va.

J’ai rencontré un autre objecteur (pentecôtiste), il est à l’infirmerie, a fait ses classes puis ira à Toul faire son stage d’infirmier. Il y en a, paraît-il, un autre, venant d’arriver, dans une autre Section. Je viens de boire un café au lait, car mon voisin de lit qui a une bouilloire vient de faire chauffer de l’eau. J’attends de vos nouvelles et je vous embrasse… »

La lettre suivante du vendredi 4 décembre continue à décrire cette vie si nouvelle pour moi :

« Je vous écris pendant la revue de paquetage (qui est finie pour moi). Hier nous avons crapahuté (comme on dit ici) moi sans arme, dans les bois. C’était une promenade ludique, si ce n’est que le temps était contre nous. Il pleut et il repleut. Des pétards étaient dissimulés, simulant des mines et les caporaux avec des balles à blanc étaient les ennemis : la petite guerre quoi ! Aujourd’hui on doit refaire la même chose de nuit. Mais il y a un grand désordre : ce sont les lettres et même un colis qui arrivent...

Je continue ma lettre :

…Donc tout va bien, mais la perspective des tests mardi, après la piqûre

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