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La danse des abeilles
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Livre électronique984 pages13 heures

La danse des abeilles

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À propos de ce livre électronique

Le feu a complètement ravagé un rucher dans la région d'Amos. Ce qui semble un événement banal se transforme alors en une enquête impliquant l'inspecteur Lucien Grenier et la biologiste Gisèle Tremblay. Plusieurs expériences effectuées sur des abeilles les mèneront à des découvertes majeures sur certaines habitudes de ces insectes et leur permettront de faire des liens avec la destruction des ruches. Leurs investigations les entraîneront dans un parcours semé de rebondissements face à un vaste complot destiné à engendrer de graves crises alimentaires.

Francois Dionne est enseignant de biologie au CÉGEP de l'Outaouais. Ses connaissances et ses recherches lui permettent d'incorporer des éléments novateurs pour construire une histoire captivante. Ainsi, son deuxième roman policier à saveur scientifique nous entraîne dans le merveilleux monde des abeilles et nous démontre toute l'importance qu'elles ont pour la survie des humains.

LangueFrançais
Date de sortie8 nov. 2017
ISBN9782981051332
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    Aperçu du livre

    La danse des abeilles - Francois Dionne

    Autres parutions aux éditions Globulia :

    Obésité morbide, Francois Dionne

    Clément Ophidioc (Tome 1)

    La vengeance, Alex Vallière

    Clément Ophidioc (Tome 2)

    L’offrande de Dozmatot, Alex Vallière

    Clément Ophidioc (Tome 3)

    Les dieux en péril, Alex Vallière

    L’île aux fées (Tome 1)

    Mes vacances à la ferme, Joëlle Brault

    À paraître :

    Parfum de folie, Francois Dionne

    Le train de la discorde

    Francois Dionne et Alex Vallière

    La danse des abeilles

    Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et archives Canada

    Dionne, Francois

    La danse des abeilles

    ISBN 978-2-9810513-3-2

    Révision : Jocelyn Cossette, Francois-Xavier Simard

    Correction du contenu: Janie Piché, Colette Bourget

    Dessin de la couverture : Geneviève Groleau

    Globulia

    136 chemin du sixième rang

    Val-Des-Monts, Québec

    J8N 7R3

    ––––––––

    Dépôt légal : 2012 – Bibliothèque nationale du Québec

    2012 – Bibliothèque nationale du Canada

    Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

    © 2012, Globulia

    Francois Dionne

    La danse des abeilles

    Globulia

    Antélogue

    Malgré le peu de luminosité offerte par le soleil levant, le regard perçant des quatre vautours n’était point sollicité tant le nombre de masses cadavériques jonchant le sol s’avérait considérable. Ça et là, quantité d’animaux déshydratés s’étaient effondrés sur leur territoire sans jamais réussir à se relever. Les volatiles, perchés sur les pitons rocheux, ne tentaient même pas de les repérer, et ce, en dépit de l’absence de végétation. D’ordinaire, les bêtes affaiblies, malades ou blessées, allaient spontanément se réfugier dans les buissons en entretenant instinctivement l’espoir de recouvrer la santé sans être débusquées.

    Et puis flottait la puanteur, si dense qu’on aurait pu la voir, si elle avait eu quelque matérialité. Provenant de la décomposition de la faune et de la flore ayant péri, elle obstruait en quelque sorte les perceptions olfactives des membres du quatuor qui, en temps opportun, ne humaient que subrepticement l’air pour détecter leurs futurs repas, distinguant assez aisément ce qui était pourri de ce qui ne l’était pas encore.

    Pour ces spécimens adultes n’ayant désormais plus à survoler de grands espaces pour dénicher de la nourriture, cette profusion aurait dû représenter une manne providentielle leur permettant d’économiser leurs forces. Pourtant, malgré cette abondance de carcasses, ils devaient exceptionnellement, pour obtenir leurs rations quotidiennes, se chamailler farouchement contre plusieurs autres animaux devenus charognards par obligation. Même les herbivores les plus purs avaient dû, à leur désespoir, changer de mode d’alimentation afin d’assurer leur survie. Plusieurs d’entre eux, en troquant leurs habitudes, avaient cependant développé des carences nutritives ou de sévères problèmes de digestion. Plusieurs des bêtes affectées par ces troubles avaient dérivé pernicieusement vers leur dernier souffle et s’ajoutaient à celles qu’elles avaient auparavant dévorées avec réticence.

    Additionnées aux chaleurs torrides persistantes, ces séries de mortalités au sein de la chaîne trophique favorisaient la multiplication bactérienne sur les cadavres. Dirigés par leur fonction de décomposeur, les microorganismes grugeaient tout à leur aise les êtres vivants ayant récemment perdu cette caractéristique fondamentale. Afin de s’approprier l’exclusivité de cette viande et d’en limiter l’accès, plusieurs de ces microbes rejetaient des toxines létales pour la majorité des carnivores. Subséquemment, elles réduisaient toutes formes de rivalité et diminuaient considérablement les portions prises par les animaux, tout en poussant à la fatalité certains d’entre eux, qui devenaient alors leur prochain pique-nique. Les maillons les plus faibles disparaissaient ainsi inexorablement dans ce cycle où les colonies de pathogènes sortaient généralement victorieuses. Cependant, en cette saison, plusieurs individus robustes n’avaient pu survivre.

    Pour contrer cette spécialisation évolutive acquise par la flore microbienne, des sucs digestifs extrêmement acides gargouillant dans les estomacs des vautours leur permettaient d'absorber l’ensemble des carcasses en putréfaction. Malgré tout, ils ne daignaient pas s’approcher de ces nauséabonds morceaux avariés. Par instinct, ils jaugeaient, en se basant sur les hautes concentrations de rejets toxiques bactériens en raison de la pénurie d’eau actuelle, que même eux pourraient en être implacablement affligés.

    D’un tempérament peu agressif, ces volatiles de taille moyenne auraient pu se rabattre sur d’autres sources nutritives, moins nocives, qui se trouvaient pourtant à leur portée; d’ailleurs, ils resquillaient parfois les nids des tierces faunes ailées et reptiliennes pour y manger sans remords les couvées laissées sans surveillance. Ingénieusement, ils en fracassaient les coquilles en y balançant des cailloux du haut des airs. Cependant, le manque de nourriture avait énormément diminué les réserves énergétiques desdits animaux et peu d’entre eux avaient eu la capacité de pondre. De fait, en période de disette et lorsque les conditions environnementales étaient défavorables, les lois non écrites de la nature, complexes et prodigieuses, parvenaient à limiter efficacement le nombre de naissance chez les bêtes à sang chaud comme les mammifères et les oiseaux. Les vautours n’y échappaient pas, autant dans un sens que dans l’autre. Et, en intelligents gestionnaires de leur bestiaire, ces charognards n’allaient ingérer aucun œuf en cet été cuisant, ne voulant surtout pas nuire au renouvellement des populations des espèces qu’ils affectionnaient le plus. Intuitivement, ils savaient qu’ils se devaient de préserver un minimum de rejetons pour les années à venir. Et les plus affaiblis de ces oiseaux ne s’y risquaient même pas, de peur d’être farouchement attaqués par leurs congénères plus coriaces, comprenant que leur destin serait alors inéluctablement arrêté.

    De surcroît, en tant que coprophages, ils auraient pu se contenter de fécès, comme ils le faisaient de temps en temps. En cette période difficile, ils auraient pu, en effet, de manière restrictive, puiser quelques calories provenant de matières organiques non absorbées dans les excréments d’autrui, mais déjà peu gorgés d’eau lors de leurs évacuations, ces crottins s’asséchaient rapidement sous le soleil brûlant, laissant les affamés et assoiffés insatisfaits.

    Pourtant, grâce à des parties très extensibles de leur système digestif, ces oiseaux possédaient la capacité de se sursaturer de nourriture et pouvaient subséquemment jeûner pendant des semaines si la situation l’imposait. Cependant, pour ceux qui s’en étaient prévalus, ces provisions étaient épuisées depuis fort longtemps.

    Infidèles à leurs habitudes, n’étant pas de nature très pugnace, ils se devaient dorénavant de combattre ardemment s’ils voulaient mettre la patte sur les cadavres les plus frais et les plus convoités, lesquels contenaient encore un peu de liquide. Incidemment, leur digestion devenait de plus en plus ardue dans la mesure où leur propre manque d’humeurs corporelles nuisait grandement à cette fonction essentielle. En cette période de sécheresse, les proies déshydratées n’intéressaient plus aucun organisme appartenant au règne animal, d’autant qu’elles étaient infestées. Et comme l’état de faiblesse dans lequel ces volatiles se trouvaient ne leur garantissait pas une défense immunitaire sans risque contre les microbes, ils avaient également dû changer leur comportement pour se rabattre sur les bêtes à l’agonie qu’ils achevaient violemment à coups de bec. Ainsi, lors de cette saison estivale exceptionnelle, le foisonnement de nourriture n’avait d’égal que la vacuité aqueuse.

    En cette chaude matinée, de nombreuses rafales balayaient fortement la plaine, relayant les odeurs des trépassés jusque dans les hauteurs où étaient nichés les quatre vautours. Normalement, de longues graminées auraient créé des ondes aux configurations aléatoires, mais régulières, grâce à leurs tiges dandinant sous le souffle de la brise. Mais, depuis plusieurs semaines, les graines n’avaient point réussi à éclore. Hormis celles qui seraient dévorées par les granivores, les autres, puisque résistantes aux affres imposées par l’environnement, lorgnaient patiemment vers un moment propice à leur germination; une attente pouvant s’étirer pendant des siècles si les conditions ne s’avéraient pas idéales. Or, seules les poussières bougeaient sous les effets venteux.

    Le sol ocre se fendillait sans bruit. Les uniques plaintes entendues provenaient de ceux qui le foulaient. D'ailleurs, les vautours en eurent connaissance. Un petit groupe d’hommes, vêtus que de courts pagnes encrassés qui cachaient mal leurs attributs masculins, arriva près de la plaine dans un nuage sablonneux soulevé par leurs pieds nus. À la recherche de proies, ils avaient quitté leur patelin depuis plus de deux heures. Lances et gourdins à la main, ils espéraient trouver ce qu’ils cherchaient au-delà des collines situées à l’est du rassemblement en hameau de leurs huttes. Ayant dû récemment délaisser l’agriculture traditionnelle, ils devaient dorénavant se sustenter presque essentiellement de viandes pour survivre. Résignés, ils se dirigeaient encore vers ce cimetière d’où ils comptaient tirer leur pitance quotidienne. S’ils tombaient cette fois sur des prises assez grosses, ils pourraient subvenir aux besoins des villageois sans devoir y revenir avant quelques jours! Las, ils avoisinaient les lieux où ils avaient maintenant l’habitude de chasser étant donné que la sécheresse sévissait depuis plus d’une décennie, même si cette année était sans conteste la pire de toutes. Scrutant les cieux, ils constatèrent que les vautours les désertaient autant que leurs perchoirs, où on avait le privilège de les observer tournoyer; ils en conclurent que d’autres animaux étaient morts pendant la nuit et que les oiseaux étaient partis se gaver. Déçus, ils se résignèrent, sachant trop bien qu’ils auraient à se colleter avec les volatiles afin de leur chiper leur infecte nourriture.

    Une dizaine d’hommes se profilaient à l’horizon. Se rapprochant enfin de la plaine, ils entendirent des cris de détresse, stridents et aigus. En fins chasseurs, ils avaient tout de suite reconnu le barrissement d’un éléphanteau. Et c’est non sans allégresse qu’ils se voyaient déjà déguster sa chair fraîche au lieu des pourritures habituelles. Accélérant la cadence, ils aboutirent à l’endroit convoité.

    – Regardez, il y a bel et bien un petit éléphant! s’égosilla l’un deux en apercevant le dos de la bête.

    – Oui, et il ne possède qu’une seule défense, remarqua un autre alors que le lourd mammifère releva sa tête. Ce sera plus facile pour nous de l’abattre en l’attaquant par son côté faible.

    Tous se mirent à courir. Mais aussitôt, leurs joies et espoirs se transformèrent en déceptions, car une meute de lycaons encerclait le jeune animal, l’escortant en le mordillant, en l’estropiant, pour précipiter sa mort. Les chasseurs comprirent que leurs plans initiaux avaient changé : leur principale mission était maintenant mutée en un affrontement ayant pour but de déloger la horde de chiens sauvages et non plus d’assaillir immédiatement le titubant pachyderme.

    En se rapprochant, ils purent constater que plusieurs des quadrupèdes présentaient de profondes entailles ensanglantées, résultat de rencontres musclées avec l'énorme et puissant animal. Un décompte rapide indiqua que la bande était constituée d’une dizaine de bêtes.

    – Elles semblent encore très vigoureuses, souligna l’un des hommes.

    – Elles ne paraissent pas très affectées par la sécheresse, renchérit tristement un autre.

    – C’est normal, les lycaons n’ont jamais été vus en train de boire, intervint le chef. On ne sait pas s’ils se baignent. Leurs besoins en eau doivent être tellement minimes qu’on pourrait même affirmer qu’ils sont favorisés par les conditions actuelles.

    – Comment font-ils alors pour obtenir leur part d’eau?

    – Ils la puisent tout simplement dans les aliments qu’ils mangent. Et vous prendrez acte que s’ils réussissent à abattre cet éléphant, ce qui ne devrait pas tarder, avant toutes choses, ils lui déchireront la peau du ventre pour dévorer son estomac et ses tripes, car ces organes abondent de liquide, formula sagement leur meneur.

    Les gaillards furent étonnés de cette révélation. Percevant bien leur admiration, il profita de ce moment où tous l’écoutaient.

    – Je ne suis pas celui auquel vous devez obéir seulement parce que je suis le plus fort et le plus adroit, proclama-t-il, sans fausse modestie, en se tapant la poitrine de son poing fermé, ses lèvres serrées ressortant instinctivement comme celles d’un gorille démontrant sa puissance. Je possède également plus de connaissances que vous tous.

    Parce que le vent leur soufflait en plein visage, les lycaons n’avaient pas encore flairé l’odeur des humains. Sans escompter que toute leur attention était dirigée vers l’éléphanteau. Tout en toisant du regard le déroulement de la poursuite et des contre-attaques, les hommes se rassemblèrent pour discuter de la stratégie à adopter.

    – On pourrait les encercler et les charger, proposa un jeunot.

    – Nous ne sommes pas assez nombreux pour cela. Et, en plus, ils sont actuellement en pleine course; cette tâche se révèle trop risquée.

    Ne se laissant pas abattre par cette réponse logique, il émit une autre suggestion.

    – Comme nous sommes en nombre égal, nous pourrions faire des combats un à un? continua le chasseur avec la fougue de sa jeunesse.

    – Et si l’un de nous meurt, les bêtes se retrouveront en surnombre et nous serons foutus.

    – Pas forcément, car ces carnivores sauteront probablement sur cette proie inespérée et délaisseront leur actuelle cible. Nous pourrons donc nous occuper de l’éléphant avant que celui-ci ne prenne la fuite. De toute manière, un seul passage donne accès à cette plaine; nous n’avons qu’à nous y poster.

    Le chef ne répliqua pas, mais tous comprirent qu’il n’approuvait pas ce plan. Les autres hommes, dégoûtés, car s'excipant de la possibilité qu’eux-mêmes ou un de leurs compagnons puissent se faire dévorer, furent du même avis que lui. Bizarrement, parmi les jeunes, nul n’avait conçu devenir la chère des chiens sauvages tandis que tous les aînés s’étaient imaginé périr, les lycaons les croquant et les mâchant sans pitié. Malgré tout, il poursuivit de vive voix sa pensée.

    – Mais, Fopite, ça diminuerait le nombre de bouches à nourrir...

    – Ce que tu dis est odieux! Nous devons tous revenir au village, sans exception. Et nous devons nous entraider, car le manque de nourriture et de boisson nous affaiblit, rétorqua le meneur de la troupe. Et ne t’avise plus de m’appeler par mon prénom!

    – Je ne crois pas que ce soit le cas pour Eveds. Il paraît qu’il garde tous ces aliments pour lui et n’en distribue pas à sa famille. Certains affirment même l’avoir vu boire l’eau des réserves destinées aux fleurs jaunes et blanches, dénonça-t-il d’une manière inquisitive. D’ailleurs, deux de ses enfants sont déjà morts. Nous devrions le sacrifier et le donner en pâture aux lycaons, ajouta le jeune fantasque, avant de prendre une inflexion plus étoffée pour poursuivre ces récriminations. Vous en serez témoin : si ce vil homme survit, d’autres de ses petits iront rejoindre ses défunts ancêtres, et ce sera l’inverse s’il disparaissait. Je compatis avec sa famille même si j’estime qu’il serait préférable que s’éteignent tous ceux chez qui son sang coule.

    – Non, c’est hors de question, répliqua le chef d’un ton sans appel.

    Puis, il regarda l’accusateur droit dans les yeux. Ce dernier comprit qu’il ne devait plus insister. Il baissa la tête en signe de soumission. Fopite apostropha alors Eveds.

    – Ce que vient d’énoncer Gatajur est-il vrai?

    – C’est complètement faux, répondit-il, les larmes aux yeux. Gatajur propage cette rumeur parce qu’il veut que ma femme m’abandonne... Il désire se l’approprier... Sa compagne actuelle est une tarée. Elle ne lui a pas encore donné un seul enfant.

    Fopite coupa court à cette querelle.

    – De toute façon, nous n’avons jamais attaqué ce genre de bêtes. Qui peut savoir de quelle façon elles vont réagir?

    Il fit une brève pause.

    – Quelqu’un a-t-il autre chose à proposer?

    – Pensez-vous que les intimider pourrait fonctionner? suggéra un vieillard à la peau ridée.

    – Leur faire peur? Et de quelle manière?

    – En criant, en courant dans leur direction.

    – Ce n’est pas une bonne idée. Ils ne sont pas effrayés par cette grosse bestiole, aussi, je ne crois pas qu’une poignée de chasseurs y parviendra. De plus, ils sont à l’affût d’une proie quasi assurée et ne voudront sûrement pas l’abandonner. J’appréhende une riposte de la part des poursuivants.

    – On pourrait tuer l’éléphanteau avec nos piques et faire de même avec les lycaons quand ils commenceront à le déchiqueter, énonça un homme au pagne foncé orné de serpents attaquant des rats.

    – Bien pensé, ils seront alors à notre merci, appuya un guerrier aux longs cheveux.

    – Nous ne réussirons pas à nous rendre assez rapidement à l’éléphant pour reprendre nos lances, répondit le chef. Et si jamais nous ne faisions que le blesser, nos gourdins ne seront pas suffisants pour nous défendre contre ces bêtes sauvages.

    Ils n’eurent pas le temps de disserter plus longuement à propos de leurs options qu’un barrissement aigu se fit entendre. Tous se turent. Personne ne l’avait remarqué, mais, depuis quelques instants, on ne voyait plus, au loin, ballotter la petite queue, mais bel et bien la grande trompe grise qui se dirigeait maintenant vers eux. Idem pour la meute de lycaons dont les crocs saillaient. Affolés, les hommes s’éparpillèrent dans tous les sens. Le gros animal, effrayé par tous ces mouvements et les cris rauques, stoppa sa course, se retourna, puis se hissa sur ses membres postérieurs. En retombant, il écrasa volontairement un de ses poursuivants à quatre pattes, fracassant sa colonne vertébrale et le tuant sur-le-champ. Les autres canidés n’y prêtèrent pas flanc, trop concentrés qu’ils étaient à traquer l’éléphant qui avait repris ses rapides enjambées. Tout en s’assurant qu’il était vu de tous, le chef pivota vers Gatajur pour lui démontrer qu’il avait eu tort, que ce qu’il avait énoncé plus tôt ne s’était pas produit : les chiens sauvages désiraient anéantir l’éléphanteau et ne se laisseraient pas distraire dans leur quête et ne se contenteraient pas pour l’instant d’un petit repas. Il le fit moins par dérision que pour confirmer clairement son statut.

    Un des membres de la meute cavalait maintenant devant le jeune éléphantidé, tournant sporadiquement sa tête, à la recherche d’une ouverture. Soudain, l’entrevoyant, après s’être promptement braqué, il sauta adroitement vers la figure du pachyderme. L’énorme bête ralentit et esquiva partiellement l’attaque avant de donner un coup de trompe à son assaillant, le faisant dévier de sa trajectoire. Le molosse s’abattit sur le sol. Du sang se mit à couler de la gueule du canidé. Il se releva, lécha ses babines et fonça encore vers sa cible. Bondissant, il réussit à saisir son long appendice nasal. Le gros animal le secoua de gauche à droite, mais ne put se dégager de l’étreinte de la mâchoire du lycaon. Souffrant, suffocant, il s’immobilisa, essayant toujours de se défaire de son adversaire. D’autres se ruèrent alors pour le mordre aux pattes. Péniblement, l’éléphant s’effondra. Le reste de la horde en profita pour l’achever en quelques minutes.

    Ayant assisté à ce spectacle, les chasseurs s’étaient de nouveau regroupés dès que le lourdaud rendit l’âme. Ils se devaient d’agir rapidement : les chiens sauvages n’allaient pas tarder à souiller de leurs salives l’intérieur de leur prise. Sur l’ordre de leur chef, ils se rapprochèrent de la dépouille et des prédateurs. Ceux-ci se retournèrent en grognant; leurs crocs pointus enlaidissant leurs gueules. Sous l’impulsion du couple alpha, ils abandonnèrent leur capture et trottinèrent calmement vers les humains, bien décidés à défendre leur nourriture.

    Demeurés un moment en retrait, les vautours se précipitèrent brusquement sur le cadavre et commencèrent à le déchiqueter, guettant du coin de l’œil un éventuel retour des lycaons.

    Spontanément, les chasseurs s’adossèrent les uns aux autres en pointant leurs armes afin de créer un rempart. Comprenant que ces grands animaux se déplaçant sur deux pieds ne quitteraient pas les lieux, les canidés les entourèrent. Après quelques secondes pendant lesquelles le cercle se refermait, la chienne dominante repéra le plus petit des adversaires. Elle jappa bruyamment, indiquant à la meute que l’attaque se ferait essentiellement sur ce sujet. Sans pitié, les bêtes se ruèrent sur lui. Il se défendit avec vigueur, mais en vain. Et malgré que ses amis essayèrent de le sauver, l’homme périt sous les assauts.

    Cris et grognements instauraient une cacophonie.

    Jambes et pattes s’entremêlaient.

    Griffes et lances s’affrontaient.

    Lorsque la poussière retomba, la bande était vaincue. Contre toute attente, sept lycaons avaient trépassé tandis que les trois autres s’étaient enfuis.

    Un des braves fut désigné pour accompagner le chef vers leur hameau afin d’annoncer la nouvelle de la mort de l’éléphanteau pour que tous les habitants de Mop Unga participent au festin. Mais leur joie de l’avoir obtenu était assombrie par la perte de cinq de leurs compagnons.

    Trois heures plus tard, ils aperçurent les quinze termitières géantes qui ceinturaient une partie de leur bourgade. Ces constructions de terre se dressant pour la plupart à une hauteur un peu plus élevée qu’un homme formaient trois grands quarts de cercle concentrique. Elles avaient été distribuées ainsi par les villageois à la suite de déplacements intentionnels de sociétés presque entières comprenant larves, ouvrières et nouvelle reine. Ces déménagements volontaires avaient permis l’établissement de colonies bien réparties en respectant la territorialité inhérente à cette espèce. Ils avaient pour objectif de bloquer tant bien que mal les vents dominants afin que les huttes ne soient pas ensablées. Cela avait d’ailleurs été très efficace en cette année de sécheresse où les bourrasques survenaient plus fréquemment qu’à l'accoutumée. Cette architecture conique dont les alentours étaient grandement parsemée de plantes touffues à fleurs jaunes et blanches apportait une luxuriance dans l’environnement orbiculaire, tant et si bien que cet arrangement détonnait avec l’aspect désertique des alentours. Le tout s’avérait possible par l’instauration de réserves d’eau servant à maintenir vivants ces végétaux essentiels.

    À l’orée du village, postés à l’extérieur de la bordure de l'écosystème des termites, mais toujours hors de vue des habitants, ils entamèrent une oraison funèbre. Les gens sortirent de leurs huttes. Inquiètes, les familles des chasseurs se plantèrent à l’entrée principale de Mop Unga, devant tous les autres membres du clan. Les deux compagnons traversèrent enfin les portions de cercle en respectant un itinéraire bien précis. À l'apothéose du chant, cinq hurlements gutturaux retentirent, indiquant le nombre de mortalités. Fopite prit alors la parole.

    – Cinq courageux ont perdu vie aujourd’hui face aux lycaons. Mais un éléphanteau a été abattu. Trois de nos gaillards sont campés là-bas pour surveiller la carcasse.

    Même s’il savait que cette nouvelle n’atténuerait pas la tristesse des proches des disparus, ils se devaient de la transmettre immédiatement. Les membres des filiations, hormis celles de Fopite et de son accompagnateur, espéraient qu’un de ses hommes, conjoint, père ou frère, soit l’un de ceux qui veillaient au butin.

    – Voici les noms des trépassés, annonça-t-il d’une voix presque éteinte :

    – Kolptre.

    – Gatajur.

    – Htase.

    – Lorde.

    – Plongru.

    Comme le voulait la tradition, l’entourage des défunts se retira dans les huttes, pleurer en public étant considéré comme un geste impur. Déjà éprouvé par la sécheresse, cet épisode ne faisait qu’ajouter au nombre inhabituellement élevé de décès. Cette fois-ci, les guerriers auraient droit à des funérailles glorieuses. Malgré la tristesse qui les affligeait tous, le chef crut opportun de reprendre la parole.

    – Nous avons tué un petit éléphant et sa chair devrait nous permettre de tenir une dizaine de jours. Il faut donc regagner la plaine pour la protéger.

    – Certains d’entre nous sont trop faibles pour s’y rendre.

    – Ils devront faire des efforts et se déplacer!

    – Apportez des sacs et découpez-le en morceaux, interrompit une femme. La nourriture sera plus en sécurité ici, au village.

    – Je ne crois pas que ce soit une bonne idée : cela pourrait attirer les bêtes sauvages. Et qui voudrait les voir rôder dans les parages? Pensons aux enfants...

    – Là-bas aussi, elles flaireront la viande.

    – De toute façon, ce fardeau est trop lourd pour être transporté.

    – Que proposes-tu, alors?

    – Je le répète : nous devons absolument la manger sur place, et vite, avant qu’elle pourrisse. Et puis, nous en aurons moins à rapporter si nous désirons revenir à Mop Unga pour quelques raisons que ce soit. Nous allumerons un feu près de l’unique entrée de cet endroit pour empêcher la venue de prédateurs et pour la cuisson.

    – Nous pourrions demeurer ici et je pourrais réciter quelques incantations pour les éloigner, objecta Acgalion, le sorcier.

    Le chef grimaça.

    – Il s’agit d’une excellente suggestion, mais je crois qu’on peut l’améliorer. Nous devrions nous installer temporairement dans cette vallée tant que nous n’aurons pas entièrement dévoré l’éléphanteau, clama un vieil homme, là-bas aussi, tu pourras psalmodier. J’estime également que nous devrons nous gaver afin de l’engloutir le plus rapidement pour avoir accès à la nourriture la plus fraîche possible.

    – Je suis d’accord, approuva le meneur du village.

    – Et les familles des disparus doivent aller là-bas pour manger la dépouille des guerriers, comme l’exige la tradition.

    – Ce ne sera pas faisable, déclara Fopite en réprimant ses sanglots. Leurs corps ont éclaté sous les piétinements de l’éléphant et ont été souillés par leur propre merde.

    – Ils n’auront qu’à laver les cadavres.

    – Nous savons pertinemment que nos provisions d’eau sont insuffisantes pour accomplir cette tâche et qu’il est dangereux de se rendre au fleuve sacré pour ce nettoyage. Son niveau est tellement bas que les crocodiles se retrouvent regroupés et affamés;  il devient alors impossible de les éviter.

    – Pourrons-nous récupérer les os des cuisses afin de les utiliser pour les termitières? questionna dignement le sorcier. S’ils n’ont pas été broyés par les lycaons en furie ?

    Un long silence suivit cette demande.

    – Mais nous devrons dormir à la belle étoile! Hors de nos huttes! s’insurgea soudainement une jeune femme.

    – Et à quoi servent-elles principalement? déclama sereinement leur chef vers qui tous s’étaient retournés.

    Croisant ses mains sur son torse, il attendit en vain que quelqu’un suggère une réponse. Las, il reprit la parole.

    – À nous couvrir de la pluie... Et il n’est pas tombé une seule goutte depuis des semaines! Et même s’il se mettait à pleuvoir, je crois que nous en sortirions tous pour célébrer, nous abreuver, nous laver et remplir nos cruches!

    Les gens acquiescèrent.

    – De plus, nos huttes sont utiles pour nous protéger des moustiques, mais il y en a très peu cette année puisque les flaques d’eau où ils ont pondu leurs œufs avant de mourir se sont vite asséchées, et il n’y a presque pas de végétation pour les nourrir, conclut le meneur incontesté du village.

    – Nous devrions apporter du liquide sucré afin d’en badigeonner la chair. Cela nous permettrait de la conserver plus longtemps, émit le sorcier.

    – Et lui donner un meilleur goût lorsque, après quelques jours, la carcasse demeurée au soleil change de saveur, exprima une femme entourée de ses enfants.

    Tous les membres du clan rirent de cette remarque, sachant pertinemment que le miel ne faisait que masquer la fétidité de la putréfaction.

    – Nous pourrions également rajouter des épices quand sa viande deviendra vraiment mauvaise, suggéra un vieillard.

    – Nous n’en disposons plus, gronda Fopite. Tu sembles oublier que les plantes ont très peu poussé.

    Les autres, sarcastiques, pointèrent le vieil homme du doigt en rigolant.

    – Il est maintenant temps de se préparer à cette expédition, ordonna le chef.

    Après avoir récupéré des plats en terre cuite, des ustensiles, des armes et quelques vêtements, les villageois se regroupèrent, prêts à partir.

    Ils y passèrent une dizaine de jours... jusqu’à ce que ne subsiste que le squelette de l’éléphanteau. En signe de respect, on avait laissé aux familles des chasseurs décédés les meilleurs morceaux. Pour leur part, les femmes trop âgées pour enfanter, ainsi que les handicapés, soit ceux que la hiérarchie plaçait au dernier échelon, avaient dû se contenter des chairs des lycaons, un aliment fade et coriace. Ils en avaient même brisé certains éléments de l’ossature afin d’en prélever l’énergisante moelle. Cependant, leur présence constante dans la plaine apeura les rôdeurs et ils ne capturèrent rien d’autre. Ils rassemblèrent alors leurs effets avant de partir. Enfin, le vieil Acgalion, aidé d’Eveds, rapporta l’unique défense de l’animal sur ses épaules.

    De retour au village, rassasiés, presque tous reprirent leur train-train quotidien, tout en espérant toujours le retour des nuages. Isolées aux confins de Mop Unga, lors d’un rituel particulier, deux des veuves fichèrent chacune un long os creux de leur conjoint dans une termitière vidée de ses principaux et légitimes occupants, en lieu et place des branches évidées plantées auparavant. De son côté, le sorcier se claquemura chez lui pendant plusieurs jours. Les pouvoirs mystiques et surnaturels que l’on accordait depuis belle lurette à Acgalion semblaient s’estomper de jour en jour, lui qui était visiblement incapable de faire revenir la pluie. D’ailleurs, on avait préféré la luminescence des flammes à ses incantations pour protéger l’entrée de la plaine. Conscient de son impuissance, mais souhaitant calmer les esprits et regagner la confiance des dieux et des mortels, il savait qu’il devait quelque peu bouleverser ses méthodes, mais avec une prudence convenue. Il ne voulait surtout pas que ses fidèles l’abaissent au rang d’hérétique et le chassent de la communauté.

    Ainsi, depuis quelque temps, on commençait à chuchoter qu’Acgalion avait offusqué les divinités à force de quémander leur aide et que celles-ci ne l’écoutaient plus. On estimait que ses supplications insistantes irritaient les êtres divins. À son insu, dans le but de le remplacer, on avait même envoyé un adolescent nommé Frias dans une autre tribu pour qu’il y amorce son apprentissage sous la houlette de leur chaman. Tous les envoûteurs avertis redoutaient cette éventualité, car ils n’ignoraient pas que leurs jours étaient dès lors comptés et qu’ils devraient céder leur place, ce qu’ils acceptaient tout de même en général, avec autant de modestie que de regret. Acgalion avait cependant remarqué le départ du jeune homme et se doutait bien que celui-ci prendrait le relais un jour ou l’autre puisqu’il avait été désigné comme son successeur dès sa naissance. Mais il savait pertinemment que, s’il demandait audience auprès des dieux dans le dessein de nuire à ce nouveau venu, il serait sacrifié lors de la prochaine assermentation. Cependant, cette décision était téméraire, car en interférant de la sorte, le clan des Mop Unga révélait ainsi à ses voisins l’inefficacité de leur sorcier, leur offrant du même coup une occasion d’attaque unique. En revanche, les conditions environnementales actuelles ne favorisaient pas pareil scénario, dans la mesure où ceux-ci souffraient de problèmes similaires et ne considéraient pas obtenir de gains substantiels de la conquête d’un territoire aussi dévasté que le leur. Afin de pouvoir concrétiser secrètement cet arrangement, on avait même fait croire à la mort du jeune homme. On avait expliqué à Acgalion que son successeur s’était sauvé de sa hutte pendant la nuit, assoiffé et en proie au délire, et qu’il n’était jamais revenu. On n’avait pas retrouvé sa dépouille, dévorée sans doute à des lieux du village par une horde de charognards. Ce subterfuge était nécessaire, car Acgalion avait coutume de célébrer une messe, en présence du corps, quand l’un des membres du clan trépassait.

    À l’aube de la huitième journée depuis leur retour, le sorcier sortit finalement de sa chaumière et souffla dans sa corne de bœuf, évidée et trouée. Cette consonance distinctive servait à aviser les villageois qu’il avait atteint un état de transe profonde. N’ayant entendu la sonorité de cet instrument depuis des lunes, ils accoururent vers sa demeure, espérant que son retrait temporaire de la vie communautaire l’avait revigoré. Sans mot dire, ils remarquèrent qu’il portait son long pagne cérémonial; celui qui touchait presque au sol. Ils le suivirent jusqu’au triangle sacré, au bout gauche des quarts de circonférence de termitière, où brûlaient constamment des bouts de bois qui apeuraient et éloignaient les animaux sauvages. Cette forme, délimitée par des cailloux, ne pouvait être pénétrée que par le sorcier et le chef. D’ailleurs, ce dernier avait été le seul personnage du clan assermenté à alimenter les ardentes braises pendant la retraite fermée du devin. Celles-ci ne devaient jamais cesser de rougir puisqu'elles étaient employées pour le rôtissage de la viande. Les flammes servaient également à embraser les foins utilisés en tant que fumoir pour endormir les petits insectes ailés.

    Acgalion entra dans l’espace vénérable en enjambant rituellement un de ses sommets. Il amorça alors sa danse de la pluie en bifurquant de la gauche vers la droite, mais sans jamais effectuer un tour complet autour du feu. Il longeait plutôt le côté parallèle à la trajectoire diurne de l’astre visible. La cadence que soutenait le sorcier semblait haranguer le cercle jaune, désormais maudit. Par la force des rayons solaires et des efforts physiques liés à l’intense activité, des gouttes de sueur dégoulinaient sur son corps. Malgré la puissance lumineuse, jamais il ne baissait les yeux. Tout en s'agitant frénétiquement, il récitait des incantations dont lui seul connaissait la réelle signification. Ces étranges mimiques, mélangées à des paroles charabiaïsées, ne pouvaient qu’inciter les spectateurs à imaginer un quelconque défi lancé au soleil. Il était toutefois surprenant de constater que tous les gens du village s’étaient rassemblés pour assister à la chorégraphie : depuis quelque temps, ces psalmodies n’attiraient plus grand monde, les demandes invoquées lors de ses manifestations n’ayant obtenu aucun écho auprès des divinités. Pourtant, il était implicitement obligatoire de se présenter à ses événements : sous les recommandations du devin, les absents risquaient d’être châtiés par les dieux. Mais, en cette année exceptionnelle de misère, lui-même avait déjà imploré la clémence des puissances célestes, lesquelles, assurait-il, comprenaient fort bien que certains membres du clan, pour des raisons de maladie ou de survie, pouvaient se désister, un peu comme ces chasseurs qui, tout récemment, avaient terrassé l’éléphanteau. D’ailleurs, ce succès ne prouvait-il pas que les êtres divins, qui voient tout, qui entendent tout, savaient aussi se montrer indulgents quand les circonstances s’y prêtaient, qu’ils ne pensaient pas constamment à punir, à condamner?

    Afin d’apaiser les remontrances des créatures invisibles guidant leurs destinées, le sorcier, fin renard, se servit de ce prétexte, de cette belle réussite. Les villageois, qui croyaient qu’il s’était claustré dans sa hutte pour jeûner et se rapprocher des dieux, s’étaient trompés. Ils le constatèrent avec stupéfaction en l’apercevant se débarrasser de son pagne. S’il n’avait jamais quitté sa tanière au cours des derniers jours, c’était uniquement pour travailler sur la défense de l’éléphant. À l’aide d’une roche effilée, il y avait gravé des motifs représentant sa tribu : son emplacement géographique, son nombre d’habitants et autres symboles caractéristiques. D’un bout à l’autre, il avait creusé une cavité assez large pour pouvoir y introduire son pénis. Il avait également percé deux trous à la base, orifices auxquels il avait attaché des lanières tressées de racines d’acacias. Il s’en était servi pour les nouer autour de sa taille afin d’utiliser l’objet en tant qu’étui pénien. L’effet de cet apparat sur son audience fut immédiat. Acgalion espérait que cet accoutrement lui permettrait de regagner la faveur des dieux. Mais sa danse était moins frénétique qu’à l'accoutumée : pendant entre ses jambes, la lourde pièce d’ivoire le restreignait dans ses mouvements. Sans compter que son membre viril subissait un frottement désagréable. Tout en poursuivant sa chorégraphie, Acgalion saisit un peu de poudre dans le petit sac accroché à son cou. De sa main, il fit quelques sparages au-dessus de sa tête et jeta finalement des pincées sur les tisons. Puis, il exhorta la foule à participer à la célébration, lui demandant de répéter inlassablement le mot « pluie » pendant de longues minutes sur un ton monocorde et hypnotique. Puis, en écarquillant les yeux, il exigea solennellement le silence. Il acheva alors son rituel en brandissant ses deux poings vers le soleil et en l’invectivant.

    Le miracle se produisit pendant la nuit : une averse intense s’abattit enfin! Des cris de joie fusèrent de toute part, et les villageois en profitèrent pour stocker le précieux liquide. Des clameurs de félicitations résonnaient pour remercier les dieux et le sorcier. Nul doute que son nouvel étui pénien était à l’origine de cette pluie. Certains arguèrent avec médisance que, parce qu’il était devenu un vieillard, son bâton de bonheur n’était plus apte à assurer ses fonctions et que le fait de le cacher avait grandement réjoui les divinités. 

    Quelques jours plus tard, le jeune Frias revint, mais plus personne maintenant ne l’entrevoyait devenir immédiatement le successeur d’Acgalion. Conscient qu’il avait su saisir sa dernière chance, ce dernier grava un dessin de nuage se faufilant devant le soleil dans l’ivoire afin que tous puissent se souvenir de son succès en cette période difficile et ne plus douter de ses capacités.

    Prologue

    La tristesse s’épanchait dans le labyrinthe des ruelles pendant que Khêpri, le soleil levant témoin de cette effervescence, dardait ses rayons entre les stèles pyramidales. Les poussières de sable, soulevées par les galopades des nombreux messagers qui transmettaient l’information, faisaient rougir davantage les yeux larmoyants des citadins. Les gouttelettes de sueur zigzagantes qui déferlaient sur le visage des coursiers et celles de chagrin qui y perlaient douloureusement s’évaporaient rapidement en atteignant le sol brûlant.

    Contrairement au cheminement habituel des nouvelles, celle-ci, quoique mauvaise et qui aurait eu avantage à être embellie, se propageait dans son intégralité, sans subir d’enflures ni d’accrocs. Son importance entravait les ragots et les déformations généralement inhérentes à son oralité.

    Ce malheur impromptu, associé à la longue période de sécheresse ayant tari les affluents du fleuve, ceux du pays et des territoires voisins, mortifiant une bonne partie de la végétation, s’avérait une calamité additionnelle pour la plèbe. Il leur avait pourtant promis un avenir meilleur dans lequel d’épais nimbostratus déverseraient, pendant plusieurs jours consécutifs, les précipitations tant attendues pour les récoltes et pour les animaux d’élevage. Pour les habitants, déjà malmenés par la chaleur accablante et par les signes avant-coureurs de famine, cette affliction se révélait un châtiment supplémentaire de la part de Seth. Et, jusqu’à maintenant, nul n’avait découvert ce qui avait pu irriter à ce point cette divinité. Les palabres des anciens, truffées de propositions diverses pour apaiser sa colère, avaient été vaines. Au contraire, toutes leurs actions et leurs prières ne faisaient, semble-t-il, qu’empirer les choses.

    Plusieurs enfants et vieillards avaient précédemment subi les fatals contrecoups de cette période de sécheresse. Et, depuis peu, certains avaient même commencé secrètement à maudire Khêpri lorsqu’il se pointait à l’est de l’horizon, dans un ciel constamment sans nuages. Autant sa présence était souhaitée quand il n’y était pas, encor on le honnissait chaque fois qu’il irradiait trop longtemps.

    Et comme si ce n'était pas assez, celui en qui ils croyaient les avait abandonnés sans les prévenir. L’annonce de sa disparition, colportée bruyamment par certains individus, chuchotée en sanglotant par d’autres, résonnait sur les murs de pierres aux coins arrondis. Cet événement constituait le principal sujet de discussion de la journée, reléguant au second plan tous les autres. Les diverses craintes étaient loin de s’apaiser et la nouvelle, qui avait sans exception pénétré toutes les chaumières, grondait continûment à la tombée du jour.

    Sous la lueur faiblarde du dernier quartier de lune, plusieurs personnes du faubourg occidental de la cité se dirigeaient en se traînant les sandales vers sa résidence. Un silence sans écho emplissait les tympans des gens, plus assourdissant que tout chahut jamais entendu, et d’aucuns regrettaient le tumulte et les cris des bambins qui s’égayaient dans les ruelles en des jours ordinaires. Maints groupuscules, issus de tous les recoins de la localité, se joignirent tout aussi sereinement à leurs rangs, convergeant vers la large artère centrale menant à sa demeure. Par centaines, les membres de la troupe improvisée souhaitaient, sans trop y croire, apprendre qu’il ne s’agissait que d’un canular inventé par quelques saligauds. Empreints de chagrin, leurs regards laissaient voir néanmoins cette expectative insensée.

    Sur place, ils se butèrent toutefois à une barrière de gardiens costauds, qui, sans avoir recours à la force, leur barrèrent l’entrée des luxueux appartements. Incidemment, ils confirmèrent la triste nouvelle, ce qui acheva de les désespérer. Bien que déçus de se faire interdire l'accès, les citadins respectèrent calmement l’ordre imposé par les surveillants. Dans un mouvement de ferveur populaire, ils brisèrent le silence et se mirent à scander son nom. Les clameurs se faufilèrent dans le dédale des ruelles, reprises en chœur par des milliers d’âmes en peine quittant leurs modestes habitations pour joindre leurs cris à ceux des autres. Les sonorités retentirent à l’unisson jusque dans l’immense demeure du disparu. Cette absence, après des décennies de stabilité sociale, laisserait un vide considérable.

    À l’intérieur des murs, une douzaine d’hommes, embaumeurs de leur métier, s’activaient depuis l’aube autour du corps, tandis que, les encerclant, une petite grappe de pleureuses déversant leurs larmes dans un brouhaha lancinant créait une sorte de frénésie pour le moins surréaliste. La quantité ahurissante de gens, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, en disait beaucoup sur l’importance du personnage. Diverses rumeurs circulaient déjà sur les circonstances de sa mort, mais on savait que la plupart étaient fausses; de toute manière, afin de préserver l’aura mystique lui étant associée, les notables ayant le privilège d’être présents préféreraient s’abstenir d’en parler publiquement. Sa place dans l’histoire n’aurait d’égal que ses réalisations. Et elles s’avéraient nombreuses, car il était celui qui avait dirigé le plus longtemps la contrée depuis le début de cet empire. Sa gloire outrepassait depuis belle lurette les frontières des territoires conquis et conservés. Il était autant craint que respecté.

    Comme le voulait la coutume, le corps avait été allongé, visage vers le haut, sur un socle de pierre. Puis, ils eurent à purifier le macchabée en l’arrosant délicatement d’eau et de vin de palme. La potion rosée, mêlée à quelques gouttelettes d’huile d’olive, masquerait l’odeur fétide de la mort, permettant ainsi aux hommes de travailler sans être trop incommodés. Ils ne purent hélas commencer ce cérémonial aussi rapidement qu’ils l’eussent souhaité; le précieux liquide translucide étant rationné pour tous, ils ne purent recueillir dans la demeure le volume nécessaire à leur rituel, s’étonnant du coup que cet homme de pouvoir se restreignît avec modestie à des conditions analogues de privation que tout un chacun! Il leur fallut puiser dans leurs réserves personnelles pour en glaner une quantité suffisante. Ce fut fait pendant la nuit puisque personne ne devait savoir qu’il était aussi dépourvu que les autres, auquel cas sa réputation en aurait été diminuée car les gens n’auraient pas compris et accepté que celui-ci subisse les mêmes contraintes et sacrifices qu’eux! Ils avaient dû traverser plusieurs fois la foule qui encerclait le domicile, la matière aqueuse contenue dans des poteries dissimulées sous leurs longues robes cérémoniales. À leur passage, on les interrogeait à voix basse sur les causes possibles du décès. Mais, comme convenu, ils conservèrent leur mutisme pendant leurs multiples quêtes de liquide.

    Quand ils eurent assez d’eau, ils commencèrent par nettoyer méthodiquement ses pieds afin de les délester des poussières de roche s’y étant accumulées lors de ces pérégrinations. Hier encore, bien vivant, il arpentait les rues de la cité, promettant à qui voulait l’entendre que la pluie allait bientôt se remettre à tomber, consolant les éplorés ayant perdu des proches, leur jurant qu’il intercéderait en leur faveur auprès du dieu des morts : l’implacable Osiris. Ils lavèrent donc le corps des pieds à la tête, n’oubliant aucune parcelle de peau ou de muqueuses, le séchant soigneusement à l’aide d’une grande pièce de tissu. Pendant ce temps, les pleureuses continuaient à verser quantité de larmes, assez, pensaient ironiquement les embaumeurs, pour ne plus avoir à se déplacer pour quérir le précieux liquide. 

    La prochaine étape de ce rituel était cruciale et lourde de significations. Réservée aux personnages de la haute classe de la société, la pratique de l’excérébration était peu commune, car onéreuse. Jugée de bon aloi au sein de la population entière, elle garantissait l’entrée immédiate aux champs d’Osiris pour ceux qui la subissaient. Cependant, étant donné qu’aucun document ne pouvait étayer les ultimes volontés du disparu, d’intenses discussions furent entamées entre les hommes dans le but de déterminer qui obtiendrait l’honneur d’effectuer cette tâche à l’aide de l’instrument sacré. Lors des quelques minutes d’échanges verbaux acrimonieux, trois clans aux idées divergentes s’étaient spontanément formés. Comme il fallait s’y attendre, les plus âgés se rangèrent derrière Kjalafis, le patriarche du groupe. Ils estimaient que cette prestigieuse fonction lui revenait d’office puisque, au fil du temps, il s’était avéré un excellent mentor pour tous les nouveaux venus au sein de la profession. Pour leur part, les jeunots favorisaient Margamhon, qui avait été le médecin attitré et le confident privilégié du défunt au cours des dernières années de sa vie. Toutefois, les plus expérimentés le trouvaient fourbe et opportuniste. Ils avaient décrié l’attitude de Margamhon depuis sa venue parmi eux. Certains arguaient même que, comme il avait été le premier appelé sur les lieux, il en avait profité pour détruire les papyrus des legs, pour la bonne raison que ces écrits n’avaient probablement pour lui rien de bien avantageux. Demeurés à l’écart, tiraillés entre les deux camps, quelques-uns refusèrent de prendre position.

    Ce conflit, de prime abord léger, dégénéra en une sorte de désaccord générationnel : alors que les membres les plus âgés du clan souhaitaient être considérés selon leurs années de service, les novices, impétueux, désiraient être jugés en fonction de leurs compétences. Et comme il en est ainsi depuis la nuit des temps, ceux jouissant de la jeunesse, à titre provisoire même s’ils n’en avaient pas pleinement conscience, s’imaginaient plus intelligents et habiles que leurs parents et aînés et dénigraient sans retenue les pratiques des anciens. De leur côté, les vieillards prétendaient que Margamhon ne voulait cette tâche que pour hausser sans vergogne ses tarifs de guérisseur. Pour leur part, les apprentis clamaient que Kjalafis ne méritait pas du tout cet immense honneur puisque cet homme avait obtenu son poste uniquement parce qu’il était lié au défunt par le sang. Au bout d’un certain temps, les cris hostiles couvrirent les lamentations des pleureuses, qui s’étaient entre-temps regroupées autour du macchabée, resté seul. Même s’ils devenaient de facto ceux qui feraient pencher la balance afin de régler ce différend, un vote secret fut alors proposé par les individus préconisant l'apolitisme. Nonobstant quelques récriminations de part et d'autre, chacun reçut un petit bout de papier sur lequel devait être dessiné l’animal fétiche représentant un des deux candidats : un chat pour Kjalafis, un vautour pour Margamhon.

    Un représentant des neutres entreprit le dépouillement du scrutin. Les résultats furent sans équivoque : six félins, cinq oiseaux. Les plus jeunes en conclurent que, si certains indécis avaient opté pour Kjalafis, c’était par peur d’offusquer les dieux. Sans arrogance, le gagnant serra la main de Margamhon. Ces partisans ne s’opposèrent pas à la sélection et se rallièrent au groupe afin de poursuivre l’important travail. En signe de soumission, l’embaumeur défait se déplaça vers la table, prit le crochet cuivré et le tendit au vieux sage en inclinant la tête.

    Kjalafis se retourna et se dirigea vers le macchabée en tenant fermement l’outil recourbé scintillant sous les lueurs des chandelles. Minutieusement, il introduisit l’instrument dans la fosse nasale gauche du défunt. Il sentait sur lui le regard de ses confrères et, surtout après la petite guerre de pouvoir qui venait d’avoir lieu, il savait parfaitement qu’il n’avait aucun droit à l’erreur. Malgré sa nervosité, il tournait l’instrument avec dextérité, sectionnant la matière organique à consistance gélatineuse. S’étant préparé à ce moment depuis des années, il désirait en profiter pleinement. Quotidiennement, il avait prié pour ne pas mourir avant l’homme. D’ailleurs, en solitaire, il s’était exercé à plusieurs reprises à retirer le cerveau de divers animaux, le plus souvent de chats errants qu’il capturait lors de nuits sombres. Il n’en avait jamais soufflé mot à ses camarades, car, autrement, eu égard au statut privilégié accordé aux félins pendant le règne de ce dirigeant, ceux-ci l’auraient assurément renié. Réduisant l’encéphale du défunt en petits morceaux, il l’extirpait par la suite par les narines. À première vue répugnante, cette besogne était pourtant essentielle pour puiser l’âme du pharaon. Exécutée avec doigté, elle requit plusieurs minutes, pendant lesquelles les pleureuses entonnèrent les chants de circonstance.

    Une fois cette tâche délicate terminée, quelques embaumeurs entaillèrent le flanc gauche du mort à l’aide d’un couteau fait d’une pierre tranchante, puis distendirent la peau pour extraire soigneusement les principaux organes des cavités abdominale et thoracique. Ce travail devait être précis, puisque ces parties allaient ultérieurement être récupérées par le trépassé à la suite de son long voyage vers les champs d’Osiris. Ils eurent donc à les dégager de toute la graisse qui les recouvrait. Pour les dissocier, ils tailladèrent les matières blanchâtres qui les reliaient. Ainsi, cœur, foie, poumons, estomac et autres composantes, après avoir été parfaitement nettoyés, furent déposés séparément dans des vases sacrés. Ces canopes de terre cuite, destinés à entourer le sarcophage lors de la mise au tombeau, furent hermétiquement scellés.

    Pendant ce temps, d’autres préparaient un mélange de plantes savamment choisies pour leur noblesse et leurs qualités aromatiques. Le cadavre éviscéré fut alors rempli de cette mixture servant à inhiber l’élévation des effluves de putréfaction. Cette précaution n’était pas superflue : la possibilité de dégradation persistait si quelques tissus mous subsistaient à l’intérieur du macchabée. Cette étape de panachage, quoique non obligatoire si tout ce qui précédait avait été fait proprement, était devenu un automatisme pour les embaumeurs; ils tenaient à conserver, sans jeu de mots, un parfum de notoriété pour la précision de leur besogne. En cas contraire, ils pourraient être répudiés et perdre une bonne part de leur prestige.

    Tous les hommes s’approchèrent de la dépouille pour l’oindre, à tour de rôle, d’importantes quantités de natron. Cette solution saline, recueillie dans les terres s’étendant bien au-delà des frontières occidentales de l’empire, permettait le dessèchement du corps en empêchant la croissance de la vermine, cause directe de toute puanteur.

    Ils versèrent également du vin de palme issu de la fermentation de la sève de ces arbres afin de poursuivre le travail de désinfection.

    Cela accompli, les pleureuses prirent le relais; une prière fut psalmodiée pour qu’Osiris daigne accepter le défunt dans ses champs mortuaires. Pendant ce temps, les embaumeurs en profitèrent pour se laver les paumes et les doigts, souillés de sang et de tissus. Mais, n’ayant plus assez d’eau à leur disposition, ils durent rompre avec les us et coutumes et aller à l’extérieur pour plonger et frotter leurs mains dans le sable fin.

    Consciente que l’embaumement ne pouvait déjà être terminé, c’est avec stupéfaction que la foule vit apparaître les onze exécutants principaux de la cérémonie. Un cri monta alors de l’assemblée.

    – Mais que faites-vous? s’insurgea le grand prêtre de la cité. Vous n’avez pas le droit d’interrompre la thanatopraxie et de quitter la demeure! D’autres malheurs continueront à s’abattre sur nous! Seth nous harcèlera de sa démarche cauchemardesque, car vous avez brisé la cadence du rituel sacré. Nul ne peut le défier et cette entorse à la tradition est d’autant plus indigne quand on connaît l’importance de l’homme que vous devez momifier!

    Comprenant la gravité de la situation, ils ne répliquèrent pas à cette infamie. Têtes baissées, ils retournèrent impassiblement à l’intérieur en voulant éviter à tout prix que les choses s’enveniment.

    Malgré cet intermède choquant, la foule garda son calme. Si elle avait forcé les portes de la maison, il aurait pu y avoir des piétinements mortels, et ça, tous en étaient bien conscients. Sans compter que cette bravoure aurait sûrement apporté son lot de malédictions à tous ceux qui se seraient approchés du corps sans en avoir reçu l’autorisation divine.

    Ils avaient fini de fouiller le cadavre et s’appliquaient maintenant à le raccommoder là où des incisions avaient été pratiquées. De surcroît, pour préserver l’enveloppe charnelle et les tissus, les embaumeurs se devaient d’obstruer parfaitement tous les orifices afin d’étanchéifier la carcasse. L’honneur de sceller la bouche fut dévolu à Guturoles, dont la sagesse des paroles était reconnue de tous. Il était donc l’homme tout désigné pour accomplir cette tâche. Deux autres s’attelèrent à fermer les narines. Loisak, ce vieillard qui s’émerveillait toujours devant les beautés de la nature, fut également choisi et abaissa définitivement les paupières par-dessus les yeux à l’aide de fil et d’une longue aiguille en or. Quant à l’infâme Margamhon, exécré de plusieurs, il fut forcé à coudre l’anus. Comme il ne pouvait refuser, il s’exécuta, des idées de vengeance plein la tête. Il s’agissait normalement d’une considération, mais il en fut fort offusqué.

    Au petit matin, leurs besognes achevées, les embaumeurs, portant le pharaon, sortirent de la maison. Ils cheminèrent alors à travers l’immense foule jusqu’à la place centrale de la gigantesque agglomération où le corps devait être exposé, couché sur une stèle de marbre, le visage face à Khêpri. Ils allumèrent des feux de brindilles pour que la fumée puisse éloigner le plus efficacement possible les moustiques. Leur travail sacré terminé, ils transmirent le flambeau aux gardiens. Ceux-ci devaient demeurer présents pour entretenir les flammes et empêcher le vol du cadavre ou le pillage des bijoux et des apparats.

    Pendant ce temps, ignorant la gravité des évènements se déroulant dans la cité, l’homme vaquait à ses occupations. Comme il le faisait assidûment chaque nouvelle heure du jour, le vieillard à la figure scarifiée descendit tranquillement dans le puits en bordure du fleuve pour en mesurer le niveau. Sur toute sa hauteur, ce trou, creusé autrefois par des esclaves, était relié au majestueux cours d’eau par un étroit canal. Ce passage, bordé de quatre murs, menait à la cueillette de liquide dans la fosse. Ce charpentage inédit, au pourtour bâti de boiseries gravées de nombres, permettait de connaître le palier exact des crues du Nil. Cette ingénieuse construction offrait des renseignements essentiels aux agriculteurs et constituait une bonne indicatrice des changements saisonniers.

    En posant adroitement les pieds sur les barreaux de l’échelle attachée à la paroi, il se demandait si cet endroit serait bientôt à sec. Il avait beau se creuser la tête, jamais, lui semblait-il, n’avait-il eu à dévaler aussi bas pour recueillir ses données.

    Sa besogne terminée, il gravit les montants et retourna à son bureau où il consigna sa plus récente observation. Après une analyse des écritures, il comprit qu’il s’agissait d’un précédent depuis l'avènement du règne actuel, qui, comme chacun y souscrivait scrupuleusement, débutait toujours en l’an zéro lors de la venue d’un nouveau pharaon. Ainsi, cela faisait au minimum soixante ans que le niveau du fleuve avait été si peu élevé. En dépit d’avoir accès aux livres des cycles antérieurs, le vieil homme jugeait la situation exceptionnelle : il ne fallait en aucun cas considérer la présente sécheresse comme un phénomène anodin et passager.

    Pendant des jours et des nuits, des milliers de citadins et de paysans défilèrent pour rendre un dernier hommage au souverain. Des pèlerins venus de partout se prosternèrent pendant toute la durée de l’exposition, comme si on s’était concerté pour qu’au moins une personne, autre que les obligatoires gardiens, veille le défunt, tous craignant d’offusquer Seth s’il voyait que le corps était laissé à l’abandon. Sous les rayons ardents du soleil, les soixante-dix journées écoulées entraînèrent le dessèchement du cadavre, sans toutefois y causer de nécroses supplémentaires. Peu de pluie arrosa la cité pendant la longue période d’exhibition publique, de sorte que les moisissures ne purent envahir l’enveloppe charnelle. Comme les quelques rares averses ne parvinrent pas à imprégner le sol, les craquelures apparues dans les champs glaiseux depuis des mois ne disparurent pas et s’élargirent.

    À la fin de l'ostentation, il y eut une cérémonie sacrée où seuls étaient solennellement accueillis le clergé et les embaumeurs. Ces derniers achevèrent l’enroulement des bandelettes afin de compléter le processus de momification. Autour du corps durci, ces morceaux de tissu étaient enduits de résine de cèdre gluante. Les religieux, accoutrés de robes noires, suaient sous le soleil dont les rayons matinaux activaient la convection des couches d’air se déployant dans les ruelles de sable asséchées par des semaines sans précipitations. Pendant cette manifestation, la momie fut également recouverte de miel pour lui octroyer une source nutritive riche et délicieuse lors de son passage vers l’autre monde. Peu après, les prêtres s’agenouillèrent et prièrent. Ils espéraient que la transition du défunt vers la vie éternelle puisse se dérouler rapidement, car le précieux nectar mielleux s’étant avéré malaisé à recueillir, la floraison étant anémique en cette période de tarissement. Aussi la quantité badigeonnée avait été presque nulle.

    Diverses amulettes, autant d’éléments protecteurs en vue des prochaines péripéties du pharaon, furent insérées entre les bandelettes. Le moment venu, le cadavre fut placé sur une barque flottant sur le Nil. Le peuple pourrait une dernière fois saluer son souverain. Les gens, massés près du cours d'eau, n’eurent aucune difficulté à l’apercevoir, car peu de verdure poussait le long des berges en ces temps arides. L’embarcation dérivait non sans peine puisque plusieurs recoins du fleuve s’étaient transformés en hauts-fonds où la barge s’ensablait fréquemment. À bord, les prêtres, munis de grands bâtons, s’échinaient à faire avancer le véhicule funéraire. Entassés sur les rivages, les spectateurs, de crainte de houspiller davantage Seth, n’osaient pas les aider.

    Arrivés à destination, ils accostèrent près de la route menant au tombeau dévolu à la dépouille. Érigée au-delà de la rive occidentale du Nil, la petite pyramide resplendissait au loin sous les rayons solaires. La construction de cette structure avait commencé lors de l’intronisation du pharaon, lui rappelant cruellement que, malgré son accession à cette prestigieuse position, il n’était, lui aussi, que de passage dans ce monde. Par chance, elle était très décalée des autres pour que le mauvais sort, qui avait pour ainsi dire souillé la fin de son règne, ne soit pas transmis aux précédents et futurs défunts. Des paysans observaient la scène de loin, veillant à ne pas s’approcher de peur d’être repoussés violemment par les gardes qui encerclaient le cortège funèbre.

    Afin d’éviter de mouiller les bandelettes, les prêtres portèrent le cadavre à bout de bras, l’humidité pouvant entraîner la croissance de moisissures, néfastes à l’intégrité de la momie. Ils marchèrent longuement avant d’arriver à la bâtisse sacrée. Depuis la porte d’entrée, en direction du cours d’eau, le soleil se voyait aisément. Aucune chape ombragée ne recouvrait les hommes en procession, cette dernière se dérobant uniquement sous leurs pieds. Les membres de l’escorte officielle étaient presque prêts à pénétrer à l’intérieur du tombeau, construit précisément sur cette rive du fleuve parce que, selon la croyance, être enterré du côté incarnant la mort octroyait le privilège d’accéder sans embûches aux champs d’Osiris. Malheureusement, lourdement chargés, ils eurent à gravir les blocs muraux jusqu’à la moitié de la hauteur de la structure pour atteindre la porte d’entrée.

    La momie fut déposée dans un sarcophage d’or et d’argent, sur lequel était peint le visage du pharaon. Ce coffre primaire fut placé dans un plus grand, fait de marbre. Par la suite, les prêtres disposèrent une kyrielle d’oushebti autour du cercueil, selon des emplacements prédéterminés. Ces petites statuettes sculptées dans le bois et insérées dans un socle de pierre l’accompagneraient et le protégeraient lors de son ascension osirienne. Leur fonction principale était de servir d’esclaves au défunt pendant sa prochaine existence dans l’autre monde. Leurs apparences reflétaient leurs missions respectives en tant que sujets du pharaon. Ainsi, la majorité d’entre eux devaient représenter des soldats ainsi que les métiers de la vie rurale. Ces derniers étaient donc équipés de divers outils agraires de taille réduite servant à s’acquitter de leurs besognes agricoles pour le bien de leur maître.

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    Discrètes, elles allaient et venaient sans relâche à un rythme effréné que peu d’organismes auraient pu soutenir. Elles ne paraissaient pas avoir de répit, comme si leurs destinées devaient absolument se dérouler intensément, sans perte de temps, d’une façon que leur dévouement serait ultimement récompensé. N’étaient-elles pas conscientes que la mort les attendait inexorablement pendant leur travail? Ne savaient-elles pas que jamais des éloges ne couronneraient leur vie? N’avaient-elles pas remarqué qu’on se débarrassait irrémédiablement de leurs consœurs lorsqu’elles étaient décédées, sans égard pour leurs services rendus? Que certaines d’entre elles en étaient spécifiquement chargées?

    Complètement absorbée par leur rôle respectif, aucune ne semblait préoccupée par son propre sort; l’altruisme à outrance étant la norme au sein de la population. Toutes dédiées à leurs tâches spécifiques, elles ne montraient pas de fainéantise, même si aucune surveillance tacite ne les encadrait expressément. Elles se ressemblaient toutes à première vue; un agrégat grouillant aux formes et aux dimensions presque identiques. Quiconque s’attardait à les observer ne pouvait qu’être époustouflé par cette mer d’anneaux jaunes et noirs œuvrant dans l’harmonie malgré le chaos imposé par le trafic piétonnier à six pattes et le ballet aérien mû par une foultitude de paires d’ailes. En revanche, un spectateur vigilant aurait pu constater que le zèle attribué à ces hexapodes était sans doute surestimé puisque toutes les ouvrières, sans exception, se permettaient de temps en temps des pauses bien méritées. En effet, lorsqu’ils en recevaient le signal, ces insectes se dirigeaient lentement vers certaines zones des rayons, leurs petits corps traversés

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