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Je suis mort

Je suis mort

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Je suis mort

évaluations:
5/5 (1 évaluation)
Longueur:
308 pages
6 heures
Éditeur:
Sortie:
Mar 30, 2018
Format:
Livre

Description

Gabriel Quennec est avocat. Marié, trois enfants, sa vie s’écoule dans l’indifférence totale à tout ce qui l’entoure. Un matin, une voiture le percute violemment alors qu’il se rend à son travail et prend la fuite. Gabriel est tué sur le coup. Dès lors, il n’aura de cesse de retrouver son meurtrier afin de le pousser à se rendre à la justice. Comment se venger lorsque l’on est un fantôme ? Michel, son être de lumière, va l’aider dans cette quête et va lui faire découvrir les maux qui rongent notre société. Au fur et à mesure de son enquête, Gabriel sera confronté au pire comme au meilleur. Gabriel arrivera-t-il à sortir de son indifférence qui le caractérisait de son vivant ? Arrivera-t-il à trouver la paix intérieure ?
De sa vie en tant qu'entité, Gabriel laissera à l'humanité un témoignage dans lequel il expliquera son choix. Car Gabriel a une grave décision à prendre. Un récit poignant qui nous pousse à ouvrir les yeux sur ce qu’il se passe autour de nous. Arriverons-nous à réagir avant qu’il ne soit trop tard ?

Éditeur:
Sortie:
Mar 30, 2018
Format:
Livre

À propos de l'auteur

Passionnée par l'écriture et la démonologie, Marie d’Ange se lance dans la publication d'un blog sur le même thème pour ensuite s’adonner à l’écriture de nouvelles et de romans. Son univers c'est le psychologique, le psychiatrique, les démons, les comportements déviants et détraqués. Elle est attirée par le surnaturel et le paranormal. Ses livres sont tirés d'histoires réelles et nous entraînent dans un univers glauque où la réalité se mélange à l'irréel et surtout à l'impensable. Marie d'Ange s'amuse à décortiquer des personnages psychotiques, à les humaniser pour mieux les comprendre. Elle décrit les mécanismes et les faits qui poussent un homme à sombrer dans la folie meurtrière. Ses histoires mêlent démons et phénomènes paranormaux pour mieux nous faire peur.


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Aperçu du livre

Je suis mort - Marie d'Ange

Prologue

Je suis mort. Oui, chers lecteurs, vous qui, je l’espère, parcourrez ces pages comme mon témoignage de ma deuxième vie dans l’au-delà, vous voyagerez avec moi sur la route de la vérité. Vous verrez à travers le filtre de mes yeux. Vous entendrez avec mes oreilles. Mais, vous penserez par vous-même, car mon but n’est pas de vous influencer. Cela m’est interdit. Je ne suis qu’un simple messager de l’au-delà.

Je suis mort. Ma conscience m’oblige à vous laisser le témoignage de ma mort, de vous raconter mon histoire. On m’a conçu pour vous apporter ce message, à vous de le lire et d’en tirer les conclusions qui s’imposent, d’en tirer la morale.

Je suis mort. Le plus important n’est pas de découvrir qui m’a tué ou comment je suis mort. La vraie question qui se pose est : pourquoi je suis mort ? Dans ma quête de vérité, la vengeance m’a aveuglé. J’ai voulu retrouver mon meurtrier pour que la justice reconnaisse cet homicide, car je crois en la justice et la loi se doit de punir les criminels.

Mais quelle loi ? Celle des hommes ? La loi divine ?

Je pensais que confondre mon assassin panserait la peine de mon épouse. Comme je me suis trompé !

En recherchant l’individu qui m’a ôté la vie, j’ai découvert la paix. J’ai ouvert les yeux et j’ai vu l’exactitude. C’est cette vérité que je vous fais partager dans ce récit. Ce dogme le voici : la justice de l’homme est imparfaite. Seule la justice divine, la justice rémanente, compte.

Je suis mort et je vous laisse le témoignage de mon aventure dans la peau d’un spectre, d’une entité, d’un fantôme, appelez cela comme vous voulez, cela n’a pas d’importance. C’est dépourvu de mon enveloppe charnelle que j’ai pu découvrir la vérité. Cela m’a demandé beaucoup d’énergies.

Je n’ai plus beaucoup de temps, car je dois rejoindre mes compagnons. Mon travail sur Terre est à présent terminé. Je reviendrai plus tard… beaucoup plus tard, lorsque vous aurez lu ce récit et réfléchi à mon message. À vous de faire en sorte qu’il soit compris. Ce n’est qu’à ce prix-là que vous serez sauvé.

Je sais, je suis très énigmatique, car c’est à vous de découvrir la vérité, comme moi j’ai appris à la connaître à travers mon périple. Je suis votre guide, comme Michel l’a été pour moi. Je suis votre accompagnateur, mais je n’ai pas le droit d’influencer vos pensées et vos actes. L’introspection que vous réaliserez après ce récit vous incombe. Vous avez reçu un don céleste immense. Ce don divin s’appelle le libre arbitre. À vous de vous en servir à bon escient.

Je suis mort et voici pourquoi je suis mort.

Ma vie

La mort est le commencement de l’immortalité.

Maximilien de Robespierre

Je m’appelle Gabriel Quennec. Je suis né le 3 mars 1973. Mes amis, en découvrant ma date de naissance, m’ont souvent fait remarquer que mon chiffre porte-bonheur est le trois. Je n’adhérais pas à toutes ces croyances numérologiques, astrologiques et j’en passe, que je qualifiais d’absurdes et donc incompatibles avec mes croyances. Aujourd’hui, je peux avouer que toute forme de superstition est mauvaise, car démoniaque.

Et en parlant d’absurdité, je suis mort d’une manière tellement bête que l’incident peut ressembler à une farce, à une énorme aberration. Ne dit-on pas, d’ailleurs, que le réel ne peut s’exprimer que par l’absurde (citation de Paul Valéry N.D.A). Mais, en y réfléchissant, je devais partir, car j’ai toujours senti que je n’étais pas à ma place dans le monde des vivants.

Ce matin, comme tous les jours, je me suis levé à 6 h 30. J’ai revêtu mon habituel costume trois-pièces bleu foncé, mis une cravate de couleur unie, écrue je crois, bu un café, lu la rubrique juridique du Dauphiné Libéré et je suis sorti de la maison après avoir embrassé et souhaité une bonne journée à mes enfants et à ma femme. C’était un mardi, je pense, certains détails m’échappent. J’avais rendez-vous au tribunal de Grande Instance d’Avignon, situé à la rue Limbert, pour y plaider une affaire de maltraitance sur mineurs. J’habitais proche du palais de justice et je m’y rendais toujours à pied.

L’affaire était habituelle presque routinière. J’étais l’avocat commis d’office pour défendre quatre enfants victimes de maltraitance. C’était l’établissement scolaire qui accueillait les enfants qui avait alerté les services sociaux. L’infirmière et les professeurs avaient constaté des ecchymoses sur leur corps. Les services sociaux avaient enquêté et constitué un rapport clair et précis de la situation familiale : beau-père alcoolique et violent, mère dépressive et absente. La décision de retirer les enfants du domicile familial fut un véritable déchirement pour eux, un véritable supplice pour la mère et une provocation pour le père. C’est extraordinaire cette capacité qu’a l’être humain d’aimer ceux qui lui font du mal, surtout lorsque ces derniers sont ses parents. Ces enfants, que je devais défendre ce matin-là, ne voulaient pas être séparés de leur mère. Ils préféraient subir la violence et la maltraitance de leurs parents, plutôt qu’un juge ne les place dans une famille d’accueil ou un centre pour leur sécurité. Je n’avais pas tenu compte de leurs revendications (ils avaient supplié de rester avec leur mère qui, elle, avait juré les aimer et avoir agi pour leur bien) et j’avais décidé qu’un placement serait salutaire et sain.

J’avais rencontré ces enfants une seule fois, en entretien. Un psychologue les accompagnait. Ils avaient crié leur envie de rester avec leur mère. Ils souffraient de cette séparation. Le psychologue avait conseillé de faire suivre le père, de le surveiller, de lui interdire de les approcher, mais de ne pas enlever les enfants à leur mère. En réalité, il n’était que le beau-père dans cette affaire, un beau-père violent, un énième amant de la mère. Pour ma part, son avis ainsi que les désirs des enfants m’avaient peu importé. La mère, que je jugeais irresponsable, n’avait pas les capacités d’élever ses enfants. La preuve : elle avait permis à un homme agressif et instable de rentrer chez elle. Les enfants courraient un grave danger avec une femme aussi naïve et faible. Et dans ce genre d’affaires, j’avais l’habitude de demander le placement. Je m’aperçois aujourd’hui que les supplications de ces enfants m’ont laissé insensible, que j’étais resté hermétique à leurs plaintes. Et peut-être leur avais-je fait plus de mal que de bien en acceptant d’être leur avocat. En effet, je n’avais jamais pris la peine de connaître la mère, son histoire, ni même les enfants. Et j’avais jugé, dans l’indifférence totale, du sort de cette famille.

Ce genre d’affaires rythmait mon quotidien. Tous les jours, j’étais confronté à des violences familiales, à des histoires de pédophilie ou de maltraitance. Je plaidais toujours pour les victimes. Jamais pour les criminels. C’était ma marque de fabrique. Je ne pouvais pas, je n’ai jamais pu défendre un père violent, une mère démissionnaire. Et donc, le barreau me confiait la partie civile. C’était difficile moralement, mais au moins je me sentais utile à la société. J’avais mal pour tous ces enfants. Comment le genre humain peut-il commettre autant d’atrocités ? Et plus les années passaient, plus les affaires se multipliaient et croissaient en brutalité et agressivité. C’était une escalade vers la violence que personne ne pouvait arrêter. Les juges étaient débordés, les prisons saturées, les pédophiles relâchés dans la nature jusqu’au prochain méfait. J’essayais de ne pas y penser pour ne pas devenir fou. Seule l’indifférence de ce monde entré en décadence me sauvait. Ne plus rien voir, c’est croire au bonheur. Si l’indifférence est une forme de lâcheté, alors oui, j’ai été lâche.

L’affaire de ce fameux matin où j’ai perdu la vie ne devait pas poser de problèmes particuliers. Les preuves de maltraitance ne manquaient pas. Je devais demander une cure de sevrage pour le beau-père avec une injonction de ne plus s’approcher des enfants et une prise en charge psychiatrique pour la mère. En attendant, le juge devait placer les enfants en lieu sûr pendant une durée minimum de trois ans probatoire. À y repenser, ce qui m’avait le plus choqué dans ce dossier, c’est qu’aucun voisin, alors que la famille habitait un HLM dans un quartier défavorisé de la ville, n’avait averti la police. Beaucoup ont entendu les cris des enfants. Aucun n’est intervenu. Tous ont été coupables du syndrome de l’indifférence. Je me souviens aujourd’hui de ce détail particulier qui prendra toute son importance dans la suite de mon récit.

Ce matin-là, il faisait froid. Le mistral soufflait fort. Le ciel était dégagé, le soleil brillait, mais pas assez pour me réchauffer et lutter contre ce vent glacial qui s’engouffrait dans mon manteau en laine, me gelant jusqu’aux os. Je serrais ma besace contre moi, espérant qu’elle me protège contre les rafales, sans succès. J’avançais tête baissée, le cou rentré, courbé, essayant de donner le moins de prise possible aux bourrasques qui se déversaient sur moi. J’avais l’habitude du vent, j’habitais une région venteuse. Mais ce matin-là, il soufflait à plus de 80 km/h avec des rafales de plus de 100 km/h.

Mon domicile se situait à moins de cinq minutes à pied du palais de justice, sur l’avenue Pierre Sémard. Le trajet était rapide, toujours tout droit, sans routes ou carrefours à traverser. Et pourtant, j’ai trouvé le moyen de trouver la mort sur ce trajet que je connaissais par cœur et qui ne posait pas de problèmes majeurs de sécurité.

Toujours sur l’avenue Pierre Sémard, j’arrivais à l’entrée du parking, à l’arrière du tribunal, lorsqu’une voiture blanche me percuta de plein fouet. Je ne l’ai pas vue fondre sur moi telle une furie incontrôlable. Elle est arrivée si vite sur moi que j’ai volé dans les airs, projeté à une cinquantaine de mètres, sur l’avenue, où une autre voiture me roula sur le corps. Le deuxième conducteur ne put m’éviter. J’entends encore le bruit des pneus crissant sur la chaussée, des freins de ce second véhicule qui se sont actionnés après l’impact. CRI CRI CRIIIII !

L’accident fut inévitable, soudain et violent, un peu comme une délivrance lors d’un accouchement, sauf qu’au lieu d’apercevoir de la lumière, j’ai vu les ténèbres. Excusez-moi pour l’image, mais c’est la seule qui m’est venue à l’esprit au moment où j’écris ces lignes. La mort n’est-elle pas une renaissance ?

L’accident se déroula si vite, que je n’ai pas percuté, si je puis dire, ce qui m’est arrivé. Je n’ai rien vu venir. Inévitable. Et le pire, c’est que je n’ai même pas senti le choc. Je n’ai pas souffert. Je suis mort sur le coup, mon crâne explosé sur la chaussée.

Aux urgences, je flotte au-dessus de mon enveloppe charnelle. Je me vois immobile, quasiment nu, couché sur une table en fer. Des médecins et des infirmières s’affairent autour de moi. Du sang recouvre mon corps. Mon sang. Mon corps. Fracture ouverte du coude, plusieurs côtes cassées, un poumon transpercé et surtout, une vilaine fracture crânienne… Mon état est critique. Une affreuse trace de pneu court sur mon torse. Si ce n’était pas ma carcasse inerte qui se trouvait sur la table, j’en rirais presque de cette vision d’horreur. Je fais peine à voir et moi-même, je ne supporte pas de me voir ainsi. La douleur ? Je n’en ressens aucune.

Un respirateur m’aide à insuffler de l’oxygène jusqu’à mes poumons, sauf que le souffle de la vie m’a déjà quitté. L’équipe médicale s’acharne sur moi. Six personnes aux visages cachés par des masques se bousculent autour de mon corps dans cette salle minuscule. Dans leurs yeux, j’aperçois de la panique. Un infirmier m’injecte un produit par intraveineuse sous l’ordre du médecin. Un autre surveille ma tension. Qu’a-t-il à contrôler ? Cela fait longtemps que mon cœur ne bat plus. Un chirurgien s’occupe de suturer mon poumon. Tout le monde s’affaire, gesticule près de ma carcasse déjà morte.

Je les regarde faire. J’assiste, impuissant, aux tentatives de réanimation. Je crie que je suis là, que je les vois. Personne ne m’entend. Mon corps en ruine est branché à un moniteur cardiaque qui affiche cruellement un tracé plat. Je reçois plusieurs décharges électriques, en vain. Chaque décharge du défibrillateur provoque un sursaut de mon enveloppe charnelle. Chaque sursaut provoque encore plus de désespoir chez moi. Et moi je n’arrête pas de hurler ! Je leur dis de lever la tête, de me regarder. Je suis là ! Flottant au-dessus de mon corps ! Attrapez-moi ! Remettez-moi dans mon corps ! Je ne peux et ne veux pas croire qu’ils ne me voient pas. Je me débats comme un diable pour attirer leur attention.

Soudain, je me souviens d’un film. Ne me demandez pas le titre, je l’ai oublié. Ce n’était peut-être pas un film, mais une série. Dans cette fiction, un spectre lévitait au-dessus de son corps mort et tentait désespérément d’y entrer. La scène se passait dans un hôpital. Le médecin-urgentiste s’apprêtait à déclarer l’heure du décès, lorsque l’âme réussit à réintégrer son corps. Comme par miracle, le moniteur cardiaque afficha un rythme, certes faible, mais le cœur était reparti. Le patient était sauvé. Si cela avait marché dans ce film, la manœuvre fonctionnerait peut-être pour moi.

Je fonds sur mon corps et j’essaie d’y entrer. Aussitôt, une décharge électrique me repousse au plafond. Je tente une deuxième fois, puis une troisième, sans succès. Je m’escrime à rejoindre mon enveloppe charnelle, recommençant sans arrêt, sans m’octroyer de pauses, pendant que les médecins s’évertuent, eux aussi, à me redonner vie. Ni eux ni moi n’avons réussi à me sauver.

Au bout d’un certain temps d’un long travail acharné, un des urgentistes me déclare mort en regardant l’horloge murale. L’infirmier cesse de me ventiler, un autre éteint le moniteur cardiaque. Le chirurgien soupire et enlève ses gants et son masque. Une infirmière me couvre la tête. Les mines attristées me mettent la larme à l’œil. Sur le coup, j’ai envie de leur dire : « vous avez bien bossé les gars, mais la mort a gagné le combat. »

Et avec cette pensée, l’horreur de la situation me saute au visage. C’est moi sur la table ! C’est moi qui suis mort. Je ne suis pas en train de regarder un épisode de la série « Urgences » ! C’est réel ce qu’il se passe ici, même si moi je suis une illusion, une chose abstraite pour ce monde cartésien. En proie à une angoisse grandissante, je crie de ne pas arrêter la réanimation, qu’ils doivent continuer à se battre, que je suis là, tout proche, que je ne peux pas mourir maintenant, à l’âge de 44 ans, en laissant une femme et trois enfants.

Je tente une nouvelle fois de regagner mon corps, mais je suis encore violemment repoussé. J’essaie à nouveau et je dois me rendre à l’évidence. Je suis mort. Stupidement mort à cause d’un accident de la route banal, renversé par une voiture folle de couleur blanche qui sortait à vive allure du parking visiteur du Palais de Justice. Quelle injustice !

La salle se vide. Abandonné, je contemple mon corps inerte. Je l’examine : seuls mes cheveux noirs dépassent et contrastent avec la couleur verte du linceul. Je reste là à me recueillir sur ce corps qui avait été le mien. Une silhouette parfaite qui n’allait pas tarder à pourrir ! Je pleure sur ma dépouille, pense à ma femme devenue veuve trop tôt, à mes enfants. Bientôt, deux brancardiers prennent mon corps pour l’emporter à la morgue. Je les regarde passer, impuissant.

Soudain, je sens une colère sourde m’envahir qui se transforme en une rage incommensurable. Ce n’est pas juste. Ce qui m’arrive n’est pas juste. Et croyez-moi, en tant qu’avocat, je sais ce que veut dire le mot justice !

Je suis avocat, je travaille pour faire respecter les lois. La justice doit condamner mon homicide. Celui qui m’a percuté avec sa voiture blanche doit être conduit auprès d’un juge. Je dois retrouver ce meurtrier pour qu’il avoue son crime et comparaisse devant un tribunal. Je le traquerai chez lui, partout. Je suis épris d’équité. Quelqu’un m’a assassiné, cet homme doit payer son crime. Ce sera ma dernière mission sur Terre. Je ne partirai pas avant de l’avoir accomplie.

J’ai assisté à mon propre enterrement. J’ai vu mes proches pleurer, se lamenter. Ça a été un moment terrible, difficile.

Mes trois enfants, Baptiste, Sarah et Mathis, sont assis au premier rang. Judith, ma femme, se trouve entre Baptiste et Sarah. Elle est inconsolable. Ses sanglots résonnent dans toute l’église. Ma pauvre Judith, elle qui d’habitude est toujours tirée à quatre épingles, très belle, très digne, paraît dix ans de plus. Elle est avachie sur elle, le teint pâle, les yeux rouges. Elle, d’habitude souriante, toujours optimiste, fait peine à regarder. Un masque de tristesse ignoble la défigure, la ravage de l’intérieur. Que cela me fait mal de la voir ainsi et de ne rien pouvoir faire pour la soulager. Elle s’appuie contre Baptiste et Sarah lui tient la main. Mathis pleure aussi. Les larmes de sa mère l’accablent davantage que la vue du cercueil au centre de l’église. Il ne cesse de jeter des regards abattus vers Judith.

J’aurais voulu leur dire tellement de choses, que je les aime, que je veillerai sur eux, que je ne serai jamais loin. J’aurais voulu prendre ma femme dans les bras, la consoler, mais lorsque j’essaie de la serrer contre moi, je la traverse sans pouvoir la toucher. Elle, elle frissonne, comme si un courant d’air froid parcourt son corps. Une expérience très pénible, croyez-moi, que celle de pénétrer un corps humain. Je l’ai tenté deux fois, pas une troisième. On ne peut pas dire que j’y ai ressenti de la souffrance, mais comme une désolation profonde. Non. Plutôt une sensation d’être un violeur. Un violeur de psyché. Je n’ai pas aimé ça ! En traversant le corps de ma femme, j’ai goûté à sa peine, j’ai entrevu toutes ses pensées les plus intimes. C’est une profanation de l’âme.

J’aurais voulu dire à Baptiste que je suis fier de lui, que je l’ai toujours été. Il a seize ans, il est jeune, mais se retrouve propulsé sans y être préparé au rang de chef de famille. C’est à lui qu’incombe désormais la tâche de prendre soin de sa mère, de l’aider, de la soutenir. Je sais et le pense assez mature pour mener cette tâche à bien. Je sais que Baptiste y arrivera, il est intelligent, posé et surtout pieux. Baptiste rêve de devenir prêtre, il en a toutes les qualités : la générosité, la bonté, la gentillesse. J’ai confiance en lui, je sais qu’il s’occupera de sa sœur, de son frère sans jamais prononcer une seule plainte. Je sais qu’il secondera sa mère. Il est comme cela mon Baptiste : bon, généreux et humble.

J’aurais voulu dire à Sarah que je l’aime de tout mon cœur, malgré nos altercations fréquentes. Sarah est le portrait craché de sa mère, belle, intelligente et rebelle. Je m’inquiète beaucoup pour ma petite fille qui se trouve dans l’âge ingrat et difficile de la puberté. Elle a quatorze ans et tout ce qui l’intéresse ce sont les garçons et la tenue vestimentaire qu’elle va porter pour les affoler. Sarah est celle qui me donne le plus de soucis. Elle ne s’entend pas avec sa mère, la défie au quotidien. Je faisais tampon, je les réconciliais et j’espère que Baptiste prendra le relais.

J’aurais voulu dire à Mathis qu’il ne change pas d’un pouce. C’est un matheux, qu’il devienne un comptable comme il le souhaite. Pour un enfant de douze ans, il est docile et facile de caractère.

Je vous aime fort mes enfants. J’aurais aimé vivre avec vous tellement de choses ! Pourquoi faut-il être mort pour se rendre compte que la vie est courte ? Je sais que je ne me suis pas beaucoup occupé de vous. Comme je le regrette aujourd’hui.

J’aurais voulu dire à Judith, qui a partagé ma vie durant plus de vingt ans, qui m’a donné trois merveilleux enfants, qui a été une épouse exemplaire, de sécher ses larmes. Oh ma Judith ! Je t’ai aimé dès le premier jour, tu es si belle, si femme, si parfaite. Comme j’aurais voulu ne pas te quitter, rester auprès de toi. Comme j’adorais vivre à tes côtés. Tu me manques déjà. Je ne peux te toucher, mais je ne suis pas loin. Continue ta vie Judith, ne regarde pas en arrière. Ta piété te sauvera et adoucira ton chagrin. Comme je regrette toutes les fois où j’ai refusé de t’accompagner à l’office dominical. Tu emmenais nos enfants, j’en profitais pour me plonger dans mes dossiers juridiques. J’aurais dû me joindre à ces rendez-vous si importants pour toi, passer des moments de détente avec toi. Tu es l’incarnation de la bonté, tu t’oubliais pour aider les plus démunis, les oubliés de la société. Tu t’occupais de la maison, des enfants, de moi et de plusieurs associations. Tu offrais de ton temps pour les autres, sans jamais penser à toi. Tu allais voir les personnes âgées dans les hospices pour les réconforter, les malades dans les hôpitaux pour leur redonner du courage, les pauvres que tu nourrissais. Tu es une sainte, on devrait te béatifier. Si je croise Saint-Pierre, promis je lui réclame une place privilégiée pour toi au Paradis. Tu te bats pour les autres, sans jamais te plaindre ou renoncer, sans jamais rien demander en retour.

Et là, en voyant l’amour de ma vie pleurer sans pouvoir s’arrêter, ma colère grandit encore. Je dois faire payer chaque goutte de larme versée par Judith au meurtrier qui a causé ce désastre.

La cérémonie est magnifique. Le discours prononcé par Baptiste provoque une vague d’émoi dans l’assemblée. Judith fond en larmes, quant à moi, je ne peux contenir mes gémissements. Quel admirable gamin !

Mon enterrement a réuni beaucoup de personnes dans cette petite église du sud d’Avignon. J’aperçois des visages connus et de nombreux anonymes. Quelques collègues de travail. Brice Lavallière, mon meilleur ami, ne se trouve pas parmi les proches venus me rendre un dernier hommage. Peut-être qu’une affaire urgente l’a retenu au Tribunal. Pour un procureur de la République, ce ne sont pas les affaires urgentes qui manquent.

Un homme en particulier attire mon attention. Il se cache au fond de l’église. Personne ne l’accompagne et il semble ne connaître personne. Il se tient voûté. J’ai du mal à voir son visage, tellement il garde la tête baissée. Je constate que l’énergumène n’a pas pris la peine d’enlever sa casquette qui couvre ses yeux. Personne ne semble remarquer sa présence.

Bientôt, quatre gaillards en costume noir du service funèbre emportent mon cercueil. Adieu moi !

Au cimetière, mon corps est mis sous terre. Je reste à côté de Judith, devant ma dernière demeure. Je regarde, dubitatif, ma photographie collée sur le marbre, un des rares moments où je souris, et l’épitaphe « À mon mari, à notre père ». C’était lors de vacances passées en Grèce que Judith avait pris la photographie qui orne aujourd’hui ma pierre tombale. Un séjour inoubliable. C’était la belle époque. L’époque où j’étais encore vivant. Sur la photo, j’arbore la moue de l’insouciance et du soulagement. En y repensant, je ne me souviens que très peu de ces vacances. Nous ne quittions pas souvent Avignon. Judith avait insisté pour que nous fassions ce voyage. J’avais accepté à contrecœur. Je n’aimais pas sortir de ma routine. Les enfants s’étaient beaucoup amusés. J’avais passé mon temps à suivre Judith qui voulait tout visiter d’Athènes. Et pendant qu’elle s’extasiait au Parthénon ou devant l’Olympiéion, je regardais ma montre et soufflais. Que le temps s’écoule lentement lorsque l’ennui est notre seul compagnon ! Judith s’était vite rendu compte de mon désintérêt pour les vestiges grecs. Elle consentit à me laisser dans ma chambre d’hôtel les trois derniers jours des vacances. Et le matin du départ, elle avait pris la photographie qui immortalise aujourd’hui ma tombe, alors que j’étais sur le point d’entrer dans le bus qui s’apprêtait à nous conduire à l’aéroport. Soulagé de rentrer enfin à la maison, j’affichais un sourire béat. Triste photographie qui reflète bien ce qui me caractérisait de mon vivant, un indifférent de tout.

Ai-je été un bon mari ? Je ne le crois pas. J’ai négligé Judith. Je ne participais pas à la vie familiale. Je me contentais de la faire vivre pécuniairement. Et lorsque j’étais chez moi, je m’enfermais dans mon bureau pour travailler. Je n’écoutais pas ma femme, je n’écoutais pas ses problèmes, ses joies, ses peines... Je ne m’intéressais pas à sa vie. Je savais vaguement qu’elle s’occupait d’œuvres caritatives. Elle se rendait souvent à l’église et elle aidait au bon déroulement des offices. D’ailleurs, je ne saurais même pas vous dire, chers lecteurs, le nom des associations qui occupaient les journées de ma généreuse Judith. Je n’ai pas été présent pour elle. Je ne remarquais pas lorsqu’elle changeait de coiffure ou lorsqu’elle s’achetait une nouvelle tenue. Comment dire ? Je ne la regardais pas.

Oh je l’ai regardée

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