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Rogue (French)

Rogue (French)

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Rogue (French)

évaluations:
5/5 (2 évaluations)
Longueur:
627 pages
9 heures
Éditeur:
Sortie:
Jun 5, 2018
ISBN:
9780997990171
Format:
Livre

Description

Sara Grey en a assez de se cacher et d’avoir peur. Le Maître croit la terroriser, mais elle a repris les rênes de sa vie, et à présent, elle prend les choses en mains. Avec l’aide de ses amis, elle entreprend de retrouver la seule personne capable de répondre à ses questions au sujet de son passé et de les conduire jusqu’au Maître.

Au cours de son voyage, Sara doit affronter de nouveaux défis et de nombreux dangers. Elle apprend que, dans le monde, le bien et le mal ne sont pas aussi clairement définis qu’elle le croyait. Elle se fait de nouveaux amis, des alliés inattendus, et renoue avec des personnes de son passé. Tandis que ses pouvoirs continuent à évoluer et à prendre de l’ampleur, la fille hésitante se transforme en une jeune guerrière intrépide.

Mais à quel prix ? Combien Sara est-elle prête à sacrifier pour son besoin d’indépendance et sa quête de vérité ? Et sa force toute nouvelle sera-t-elle suffisante pour lui permettre de se sauver, elle et tous ceux qu’elle aime, quand elle se retrouvera enfin face à face avec son ennemi juré ? Rien n’aurait pu la préparer à ce qui s’annonce, et elle devra tout mettre en œuvre pour survivre au test ultime du courage et de l’amour.

Éditeur:
Sortie:
Jun 5, 2018
ISBN:
9780997990171
Format:
Livre

À propos de l'auteur

Karen Lynch is a native San Franciscan. After graduating from UC Berkeley, she joined the San Francisco Police Department in 1981. She lives in Novato with her husband and their three children, including Kyra, who was the subject of an essay that won the 2012 Notes & Words national essay contest. Her memoir, “Good Cop, Bad Daughter,” is the story of how growing up with a bi-polar mother trained Karen to be a cop.


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Aperçu du livre

Rogue (French) - Karen Lynch

Résumé de Rogue

Sara Grey en a assez de se cacher et d’avoir peur. Le Maître croit la terroriser, mais elle a repris les rênes de sa vie, et à présent, elle prend les choses en mains. Avec l’aide de ses amis, elle entreprend de retrouver la seule personne capable de répondre à ses questions au sujet de son passé et de les conduire jusqu’au Maître.

Au cours de son voyage, Sara doit affronter de nouveaux défis et de nombreux dangers. Elle apprend que, dans le monde, le bien et le mal ne sont pas aussi clairement définis qu’elle le croyait. Elle se fait de nouveaux amis, des alliés inattendus, et renoue avec des personnes de son passé. Tandis que ses pouvoirs continuent à évoluer et à prendre de l’ampleur, la fille hésitante se transforme en une jeune guerrière intrépide.

Mais à quel prix ? Combien Sara est-elle prête à sacrifier pour son besoin d’indépendance et sa quête de vérité ? Et sa force toute nouvelle sera-t-elle suffisante pour lui permettre de se sauver, elle et tous ceux qu’elle aime, quand elle se retrouvera enfin face à face avec son ennemi juré ? Rien n’aurait pu la préparer à ce qui s’annonce, et elle devra tout mettre en œuvre pour survivre au test ultime du courage et de l’amour.

Remerciements

Tout d’abord, j’aimerais remercier ma famille et mes amis pour leur amour, leur soutien et leur confiance. Ensuite, il me faut remercier mes lecteurs d'avoir donné une chance à mes livres et entrepris cette merveilleuse aventure avec moi. Vous êtes la raison pour laquelle j’écris. Je remercie également ma correctrice, Kelly, mes bêta-lecteurs, et mon artiste de couverture, le très talentueux Nikos. Merci à Rana Hillis de m’avoir suggéré le nom de Draegan, l’un des démons les plus intéressants de ce tome. Enfin, je voudrais remercier tout spécialement mon assistante, Sara Meadows, et les lecteurs dévoués et formidables qui gèrent le groupe Mohiri : Jeff, Rana, Sara, Jeannie et Shannon (qui aime Nikolas tout autant que moi).

Chapitre 1

— OH, MON DIEU ! Je n’en reviens pas que tu m’aies convaincue.

— M… moi ?

Je titubais sur mes jambes raides en direction du bâtiment délabré, l’ancienne scierie de Butler Falls. Mes vêtements mouillés pendaient lourdement sur mon corps et le vent glacial cinglait mon visage. Si mes dents claquaient plus fort, elles risquaient de se briser.

— C’est toi qui… qui as insisté pour m… m’accompagner.

Jordan grommela et me rattrapa en trois enjambées. Ses cheveux blonds et courts dégoulinaient, plaqués contre sa tête. Elle me dépassa et poussa la porte en bois, qui grinça sur ses gonds rouillés. Le temps que je la suive à l’intérieur, elle avait déjà retiré son manteau ruisselant et sorti une petite lampe torche du sac en plastique qu’elle transportait. Elle la posa sur un tonneau retourné et entreprit de se déshabiller.

Secouée par de violents frissons, je quittai à mon tour mes habits détrempés. Mes doigts engourdis triturèrent le bouton de mon jean pendant trente secondes avant de parvenir à le défaire. Une fois en culotte et soutien-gorge, j’ouvris le sac en plastique que j’avais protégé dans mon manteau et en sortis des vêtements secs et des baskets. Mon souffle embuait l’air environnant lorsque je glissai péniblement mes jambes humides dans le jean, et l’effort faillit me faire vaciller.

Jordan tourna la lampe dans ma direction, m’aveuglant momentanément.

— Tu as dit que tu pourrais me garder au chaud dans la rivière, mais tu as oublié de préciser que je me gèlerais en arrivant ici.

Je soupirai en faisant glisser mon pull épais le long de mon corps. Ce n’était pas aussi chaud qu’un manteau, mais c’était une amélioration importante par rapport à mes vêtements mouillés. J’enfilai mes chaussettes sèches et mes baskets avant de me redresser pour lui répondre :

— J’ai dit que je pouvais nous faire descendre la rivière, et nous l’avons fait. Bon, j’ai oublié un petit détail, mais tu dois reconnaître que c’était un plan brillant.

— Du pur génie.

Je ne pouvais pas voir son visage derrière la lampe torche, mais j’imaginais son fameux sourire sarcastique.

— Si on ne meurt pas d’hypothermie, ça restera dans les annales comme l’excursion la plus géniale du monde ! Je n’en reviens pas de ce que tu as fait là-bas. Ni que nous ayons descendu cette rivière de folie jusqu’à la ville sans perdre la vie en chemin. On parlera encore de ça pendant des années.

— Tu me connais, déchaînée et imprévisible.

Je récupérai mon sac en plastique, qui contenait encore un t-shirt bleu plié, et le fourrai dans la ceinture de mon jean, sous mon pull. Dans la poche intérieure de mon manteau humide, je trouvai ma dague en argent dans son fourreau, que je glissai avec le reste dans mon jean. Je n’avais pas besoin de demander à Jordan si elle avait des armes sur elle. Sans doute dormait-elle avec son couteau.

— Je commence à croire que tu es capable de tout, dit-elle en baissant la lampe de poche. Tu crois qu’ils savent que nous sommes parties ?

J’essorai ma queue de cheval avant de rejoindre la porte.

— Oui… ou en tout cas, ils ne tarderont pas à le découvrir. Et tu sais que le premier endroit où ils chercheront, c’est en ville. Nous devons bouger avant qu’il… avant qu’ils arrivent.

Jordan me suivit à l’extérieur.

— Je ne voudrais pas être avec Nikolas quand il se rendra compte que tu as pris la poudre d’escampette. Il va devenir fou. Je le dis tout de suite, s’il nous rattrape, je me sers de toi comme d’un bouclier. De toute façon, il sera trop concentré sur toi pour s’en prendre à moi.

— Waouh, tu parles d’une amie.

Je soufflai dans mes mains et les frottai l’une contre l’autre avant de les protéger sous mes bras. Pourquoi n’avais-je pas pensé à emporter une paire de gants ? Et un bonnet ? Jetant un œil dans l’obscurité, j’aperçus vaguement le contour d’une route sur la gauche et je m’élançai à petites foulées dans cette direction.

Jordan m’emboîta le pas.

— Il se trouve que j’ai l’instinct de survie très développé, et c’est d’ailleurs pour ça que tu m’as demandé de t’accompagner.

Un éclat de rire m’échappa.

— Je ne t’ai rien demandé. C’est toi qui m’as fait du chantage, tu te souviens ?

— J’ai juste souligné que tu avais peut-être des pouvoirs très cool, mais que tu étais nulle au combat et que tu avais besoin de quelqu’un comme moi pour t’épauler.

— Tu as dit aussi que tu balancerais à Nikolas ce que je mijotais si je ne te laissais pas venir.

Elle toussa.

— Bah, je n’aurais jamais fait ça. Mais je ne voulais pas rester toute seule là-bas en sachant que tu partais et que Liv…

— Je sais.

Le silence retomba, car ni elle ni moi n’avions envie de parler d’Olivia. Je ne connaissais Olivia que depuis un mois, mais sa mort m’avait profondément affectée. Je savais que Jordan souffrait de la disparition de son amie, même si elle gardait son deuil pour elle.

La route était sombre et la nuit silencieuse, à part le bruit de notre respiration et de nos semelles sur le bitume. Au bout de cinq minutes, j’avais l’impression que mes cheveux étaient gelés jusqu’à la racine, mais au moins l’exercice physique réchauffait le reste de mon corps. Cinq minutes supplémentaires s’écoulèrent avant que l’on rejoigne la route principale. La peur de nous retrouver ainsi à découvert nous fit accélérer le pas, et j’étais à bout de souffle quand nous atteignîmes la ferme appartenant à la seule personne que je connaissais à Butler Falls.

Jordan appuya sur la sonnette et Derek Mason ouvrit la porte pour nous regarder avec de grands yeux ronds.

— Que vous est-il arrivé ?

Quand il nous fit entrer, une vague de chaleur provoqua un picotement sur mon visage.

— Où sont vos manteaux, et pourquoi avez-vous les cheveux mouillés ?

— C’est une longue histoire.

Jordan alla se camper devant le feu ronflant dans la cheminée du salon.

— Je croyais que ton copain Wes serait là.

— Il arrive à l’heure pile. Il est six heures moins le quart.

Le regard de Derek alternait entre Jordan et moi, comme s’il se demandait quoi faire de nous.

— Vous devez être gelées, les filles. Vous voulez une couverture ou une boisson chaude ? Je peux vous faire du chocolat chaud ou du thé.

Je lui répondis avec un sourire reconnaissant.

— Du chocolat chaud, ce serait formidable. Et un sèche-cheveux ne serait pas de refus.

— Bien sûr. Il y en a un dans la salle de bain, au bout du couloir de l’étage. Je vais mettre la bouilloire sur le feu.

Derek était un hôte parfait. Je l’avais rencontré lors d’une fête deux semaines plus tôt, et il avait fait tout son possible pour nous mettre à l’aise. Bien sûr, c’était avant que ses meilleurs amis débarquent sous la forme de vampires récemment transformés et essaient de nous tuer. Heureusement, Derek ne se souvenait de rien. Les guérisseurs Mohiri avaient employé une drogue pour modifier ses souvenirs, et il croyait que ses blessures provenaient d’une mauvaise chute depuis le grenier alors qu’il nous faisait visiter la grange, à Jordan et à moi. J’ignorais quelle histoire Tristan avait donnée pour justifier la disparition des amis de Derek.

Cinq minutes plus tard, Jordan et moi serrions nos tasses de chocolat fumant dans nos mains. Pour la première fois depuis que j’avais quitté la rivière, je me sentais au chaud. Nous étions assis dans le salon, où Jordan et Derek discutaient tranquillement. Pendant ce temps, je surveillais la pendule en attendant que l’ami de Derek arrive.

À six heures cinq, on frappa à la porte. J’étais tellement fébrile que je faillis renverser le chocolat autour de moi. Un homme blond, de grande taille et d’une petite vingtaine d’années, fit son entrée. Je le reconnus pour l’avoir déjà vu à la fête. Derek nous présenta à Wes, et nous entrâmes dans le vif du sujet sans perdre plus de temps.

— Tu as reçu l’argent que j’ai viré ce matin ? demanda Jordan à Wes.

— Oui, merci.

Il glissa la main dans sa veste et en sortit plusieurs documents soigneusement pliés.

— Voilà le certificat d’immatriculation. J’ai rempli le réservoir et vérifié le niveau d’huile. Elle est prête à rouler.

— Parfait.

Je me levai et emportai ma tasse à la cuisine.

— Merci d’avoir réglé la question en un temps si bref, Wes. Et merci pour le chocolat chaud, Derek.

Derek me suivit.

— On dirait que tu es pressée. Est-ce que tout va bien ?

Je rinçai ma tasse avant de me tourner vers lui. Il avait l’air sincèrement soucieux et j’essayai de trouver quelque chose à dire pour le rassurer.

Jordan répondit à ma place :

— Nous devons retrouver des amis à Boise ce soir.

Le sourire éblouissant qu’elle adressa à Derek me fit oublier ce que je m’apprêtais à dire, et il se contenta de hocher la tête. Je dissimulai mon propre sourire. Jordan était redoutable à de nombreux égards.

Wes se mit à rire.

— J’ai comme l’impression qu’il y aura de l’animation à Boise.

— Tu n’as pas idée.

Jordan sourit et tendit la main.

— Les clés ?

Il sortit un porte-clés de sa poche et le lui remit.

— Tu sais conduire une voiture manuelle, n’est-ce pas ?

Elle leva les yeux au ciel.

— Évidemment, qui ne sait pas conduire ?

Je préférais ne pas me prononcer sur la question.

Derek et Wes nous accompagnèrent à l’extérieur, où une Ford Escort blanche ancien modèle nous attendait dans l’allée. Nous remerciâmes les deux hommes et je me ruai vers la voiture en espérant que le chauffage fonctionnait bien. Bon sang, ce qu’il faisait froid ici ce soir !

— Attends une seconde.

Derek retourna en trombe dans la maison et revint une minute plus tard avec deux vestes en polaire.

— Voilà, prenez ça sinon vous allez mourir de froid.

Je voulus les refuser, car je doutais de pouvoir les lui rendre un jour, mais il me les donna quand même.

— Ma mère n’arrête pas de m’en acheter et j’en ai plus qu’il ne m’en faut, précisa-t-il.

— Merci.

Je récupérai l’une des vestes et tendis l’autre à Jordan. Nous prîmes place dans la voiture et saluâmes Derek et Wes d’un geste de la main avant de démarrer.

— Et c’est parti !

Jordan poussa un petit cri d’encouragement avant de me faire un grand sourire.

— Prochain arrêt, Boise.

— Quittons d’abord la ville avant de nous réjouir.

Je regardai autour de moi, craignant de ressentir un effleurement annonciateur dans mon esprit d’une seconde à l’autre. Butler Falls était à moins de dix kilomètres de Westhorne, et Nikolas ne mettrait pas longtemps à sauter sur sa moto pour se lancer à notre poursuite. C’était ma seule chance de fuir. Si on me pinçait maintenant, je n’aurais pas de seconde chance. Nikolas s’en assurerait.

Tendues, Jordan et moi traversâmes la ville le plus rapidement possible sans attirer l’attention. À un moment donné, un 4x4 apparut derrière nous, et mon cœur bondit dans ma gorge jusqu’à ce que le véhicule tourne sur le parking d’une épicerie. Quand nous atteignîmes la bretelle d’autoroute, mon ventre était perclus de nœuds douloureux et les jointures des doigts de Jordan étaient blanches tant elle se cramponnait au volant. Nous poussâmes des soupirs de soulagement en nous engageant sur l’autoroute avant de prendre de la vitesse.

Après plusieurs kilomètres, Jordan commença à manipuler la radio et je montai la température pour réchauffer mes pieds transis. Mes bottes me manquaient, mais elles étaient trop volumineuses pour que je les cache dans mon manteau avec mes habits de rechange. Quelqu’un s’en serait rendu compte et notre évasion se serait terminée avant même d’avoir commencé.

Je n’en revenais toujours pas d’avoir réussi. Westhorne allait être sens dessus dessous quand on se rendrait compte que Jordan et moi étions parties. J’avais laissé des lettres pour expliquer la raison de mon départ, mais je savais qu’elles ne suffiraient pas à apaiser ceux qui les liraient.

Nate avait déjà traversé beaucoup d’épreuves et il serait bouleversé d’apprendre mon départ. Mais c’était pour lui que je le faisais, ainsi que pour tous les gens auxquels je tenais. Aucun de nous n’était à l’abri tant que le Maître serait vivant. Notre seul lien avec lui, c’était Madeline, et j’étais certaine de pouvoir la retrouver avec l’aide de David. Je n’en serais pas là si je n’y croyais pas.

Nate ne serait pas la seule personne affectée. Une douleur me creusait la poitrine quand je pensais à Nikolas. Il me manquait déjà et je me demandais dans combien de temps je le reverrais. Au fond de moi, une voix triste murmurait : Solmi. Mon Mori ne pouvait pas comprendre pourquoi nous abandonnions Nikolas et son Mori. Pour une fois, je n’avais rien à dire pour le réconforter.

J’imaginais la réaction de Nikolas quand il se rendrait compte que j’étais partie. Je ne lui avais pas parlé depuis que nous nous étions disputés à propos de son projet de m’emmener loin du Maître pour me cacher. Il était venu deux fois dans ma chambre, mais je n’avais pas ouvert la porte, même si c’était atrocement difficile de le sentir tout proche sans pouvoir me tourner vers lui. Nikolas était malin et, en voyant ma tête, il aurait tout de suite compris que je manigançais quelque chose.

Par la suite, il m’avait laissée seule, mais en me faisant clairement comprendre qu’il savait à qui il avait affaire. Quand j’étais sortie de ma chambre pour me rendre à la ménagerie, Niall et Seamus s’étaient soudain matérialisés à côté de moi pour m’y accompagner. Ils ne m’avaient pas quittée pendant la promenade d’Hugo et de Woolf, même si je les sentais nerveux en présence des chiens de l’enfer. En retournant dans le bâtiment principal, nous avions rencontré Chris. Il venait prendre la relève. Nikolas m’accordait peut-être de l’espace, mais il ne souhaitait pas non plus prendre de risques.

Savait-il que j’étais partie ? Avait-il déjà trouvé la lettre que j’avais laissée dans son appartement ? Il serait furieux. Il n’accepterait pas mes raisons, mais j’avais tout de même essayé de les lui exposer. Je voulais qu’il comprenne que mon départ n’avait rien à voir avec notre lien. Si j’avais cru pouvoir le convaincre de travailler à mes côtés dans cette aventure, j’aurais choisi cette option sans la moindre hésitation. Mais j’avais vu sa tête quand il m’avait annoncé qu’il comptait m’emmener loin d’ici. Il n’aurait accepté aucun compromis. Pas sur un tel sujet.

— Ah, zut !

— Qu’y a-t-il ?

Je tournai vivement la tête, craignant d’apercevoir des phares braqués sur nous.

— J’ai oublié mon épée.

Je dévisageai Jordan en forçant mon cœur à retrouver son rythme normal.

— Ton épée ?

— Oui.

Elle poussa un soupir résigné.

— Je n’en trouverai jamais d’aussi fiable que la mienne.

— Jordan, nous avons filé sur la pointe des pieds. Si quelqu’un t’avait vue avec une épée, ils auraient compris qu’il se tramait quelque chose.

— Je sais, mais j’ai horreur de l’abandonner.

— On t’en trouvera une nouvelle, dis-je en jetant un regard circulaire. On arrive bientôt ?

— Dans une vingtaine de minutes. J’ai peut-être un peu dépassé les limites de vitesse.

Bientôt, les lumières de Boise apparurent dans le lointain et, l’instant d’après, Jordan s’engageait dans les rues animées de la ville. Elle conduisait bien pour quelqu’un qui avait passé la majeure partie de sa vie dans un bastion Mohiri. Quand je lui en fis la remarque, elle sourit et me dit que c’était facile de convaincre les garçons de Butler Falls de la laisser conduire leurs voitures.

Après une dizaine d’erreurs d’itinéraire et une halte dans une station-service pour prendre de l’essence et quelques renseignements, nous atteignîmes enfin notre destination. Jordan se gara devant la cathédrale Saint-John et j’adressai des signes frénétiques aux deux silhouettes debout près de la grande porte, en haut des marches. Ils nous rejoignirent au pas de course et Jordan ouvrit le coffre pour leur permettre d’y déposer leurs énormes sacs à dos.

Roland monta derrière moi en se frottant les mains sur les cuisses.

— Qu’est-ce qui vous a pris si longtemps ? On se gèle les miches ici.

Je me retournai sur mon siège pour les regarder.

— Pourquoi vous n’êtes pas rentrés nous attendre au chaud ?

Peter fit la grimace.

— C’est ce qu’on a fait, mais une longue messe, ça suffit. Ça fait des heures qu’on est là.

— Oh, les pauvres, se moqua Jordan. Au moins, vous n’avez pas dû faire un plongeon dans la rivière, puis marcher sur des kilomètres dans ce froid.

Roland se pencha en avant.

— De quoi tu parles ?

Jordan grommela.

— Avant qu’on vous épate par nos prouesses, les garçons, est-ce que quelqu’un pourrait me dire où nous allons ?

— À Salt Lake City, dis-je.

Tous trois se tournèrent vers moi.

— David a un ami là-bas qui pourra nous remettre un ordinateur portable et des téléphones. On peut s’y arrêter avant d’aller à Albuquerque.

Jordan fut la première à réagir.

— Ce doit être à six heures de route.

— Presque cinq. J’ai vérifié.

— Sara, tu ne penses pas qu’il vaudrait mieux rester à Boise ce soir et partir demain matin ? demanda Roland.

— Boise va grouiller de Mohiri dans une heure… si ce n’est pas déjà le cas. Je ne sais pas vous, mais moi, je préfère ne pas être là quand ils arriveront.

— Elle a raison, renchérit Jordan. Ils ont sans doute déjà une équipe ici, et les autres accourront dès qu’ils découvriront que nous avons disparu.

Roland posa le menton sur le dossier de mon siège.

— Il va péter un plomb, non ?

Je n’avais pas besoin de lui demander de qui il voulait parler.

— Sans doute.

Sa main toucha mon épaule.

— Il n’est pas trop tard pour faire demi-tour.

— Non. Je dois le faire, mais si l’un de vous change d’avis, je comprendrai.

— On te suivra où tu iras, déclara Roland sur un ton sans appel, aussitôt appuyé par Jordan et Peter.

— Salt Lake City, nous voilà.

Jordan passa la première vitesse et nous nous éloignâmes de l’église.

Roland s’installa plus confortablement sur la banquette.

— Alors, comment avez-vous réussi votre évasion, les filles ?

Jordan et moi échangeâmes un sourire. Puis elle jeta un œil par-dessus son épaule en direction de Roland.

— Ce n’était pas facile. Après votre départ, Sara a écopé de deux gardes du corps qui ne lui laissaient pas un instant de répit. Je vous laisse deviner qui leur a donné cette mission.

— Je suis étonné que Nikolas t’ait laissée sous la surveillance de quelqu’un d’autre, objecta Roland.

Je baissai les yeux sur mes mains.

— Disons qu’on ne se parlait plus vraiment avant mon départ.

— Depuis quand ça l’empêche d’agir ?

Peter pouffa.

— En tout cas, vous êtes ici, alors vos gardes du corps ne devaient pas être si doués que ça.

— Tu ne connais pas Seamus et Niall, répliquai-je.

— Quand on s’est rendu compte qu’ils allaient suivre Sara partout, on a dû faire preuve de créativité. En fait, c’était l’idée de Sara, dit Jordan en gloussant. Elle leur a tendu un petit piège, et ils ont sauté dedans à pieds joints.

Je pris le relais pour leur raconter l’histoire.

— En temps normal, c’est Sahir qui s’occupe de la ménagerie, mais comme il a été blessé lors de l’attaque, il est retenu dans l’aile médicale pendant quelques jours. Je me suis rendue à la ménagerie pendant le dîner pour nourrir Hugo, Woolf et Menuette, et Jordan m’a accompagnée pour me donner un coup de main.

— Bien sûr. Je suis une amie si dévouée.

Je la regardai en ouvrant de grands yeux.

— Seamus et Niall attendaient à la porte pendant que je nourrissais tout le monde, et Jordan est allée dans le bureau de Sahir. De là, elle pouvait nous voir sur les écrans de vidéosurveillance. À mon signal, elle a éteint toutes les lumières.

— Mais les guerriers peuvent voir dans le noir, non ? demanda Roland.

— Oui. Et les jumeaux se sont précipités sur Sara, ce que nous cherchions justement à obtenir.

Jordan ricana.

— Elle leur a grillé leurs petits culs d’Irlandais.

Roland s’esclaffa.

— Non !

— Ce n’était pas méchant. Je devais juste les immobiliser assez longtemps pour nous laisser le temps de leur enlever leurs radios et les enfermer dans la cage d’Alex. Quand Jordan et moi avons quitté le bâtiment, ils étaient déjà fous de rage. Je me suis dit que personne n’irait nous chercher à la ménagerie pendant au moins une heure, mais Seamus et Niall ne passeront pas la nuit là-bas.

— Ensuite, le clou du spectacle, dit Jordan. Vous devez penser que nous nous sommes enfuies dans les bois, n’est-ce pas ? Eh bien, non. On a sauté dans la rivière.

— C’est ça, se récria Peter. Non, mais sérieusement, comment êtes-vous parties ?

— C’est vrai, on a glissé sur la rivière. J’ai utilisé mon pouvoir pour nous garder au chaud et l’eau nous a transportées à bon port.

L’idée m’était venue le soir de l’attaque, quand Jordan et moi étions passées par la rivière pour rejoindre le bastion et échapper aux vampires.

Peter resta bouche bée et Roland s’exclama :

— Vous êtes folles ? Vous auriez pu mourir !

— Je suis très douée pour contrôler l’eau. On ne risquait absolument rien. Et puis, Feeorin et Fiannar étaient avec nous pendant tout ce temps.

— Quoi ?

Jordan tourna brusquement le volant et la voiture fit une légère embardée avant qu’elle ne rectifie le tir.

— Comment ça, ils étaient avec nous ?

— Je crois qu’ils aiment me surveiller. Je les ai aperçus à quelques reprises en chemin. Je ne te l’ai pas dit, parce que je ne voulais pas t’effrayer. Les kelpies n’ont pas très bonne réputation.

— À juste titre ! Tu ne pouvais pas me le dire après, une fois qu’on avait quitté la rivière ?

— J’étais occupée, figure-toi, à essayer de ne pas mourir congelée et à nous faire sortir de la ville. Disons que ça ne m’a pas paru très important en comparaison avec le reste.

J’expliquai à Roland et à Peter que nous avions retrouvé Derek et Wes, à qui nous avions acheté la voiture.

— Et nous voilà.

— Et nous voilà, répéta Roland, à la fois excité et nerveux.

— Tu as nos affaires, n’est-ce pas ? demandai-je.

Il acquiesça. Comme je savais que nous ne pourrions pas nous enfuir discrètement avec nos sacs, Jordan et moi avions confié nos affaires aux garçons pour qu’ils les emportent dans leurs grands bagages. Une fois à Salt Lake City, nous pourrions nous acheter des sacs à dos.

— Jordan, tu ferais mieux d’appuyer sur le champignon, dit Roland. Je n’ai aucune envie de croiser un guerrier Mohiri maintenant que je sais quelles cascades vous avez faites. J’ai comme l’impression qu’ils ne seront pas très contents.

— Je ne t’ai pas attendu pour le faire, loup-garou.

Je jetai un œil sur le compteur de vitesse et constatai que nous roulions à cent quarante.

— On ne doit pas se faire arrêter.

Elle n’avait ni permis de conduire ni assurance. Nous n’avions pas besoin qu’un agent de la circulation pointe le bout de son nez et commence à nous poser des questions.

Une fois sur l’autoroute inter-États, la discussion s’orienta sur Albuquerque et nos chances de trouver Madeline. Ou plus important encore, sur ce que j’allais faire quand je la trouverais. Maintenant que je me rapprochais de la confrontation, je me demandais bien quoi lui dire. Ce ne seraient pas d’adorables retrouvailles entre une mère et sa fille. Madeline était une inconnue, qui détenait simplement les informations dont j’avais besoin pour protéger les gens que j’aimais.

La conversation retomba au bout d’une heure et je me repliai dans mes pensées. Maintenant que nous nous étions suffisamment éloignés, la culpabilité s’installait. Je ne voulais pas penser à ce que Tristan et Nate endureraient quand ils comprendraient ce que j’avais fait. Tristan était presque aussi protecteur que Nikolas. Je me promis de les appeler aussi souvent que possible, même si j’étais convaincue que ça ne suffirait pas à apaiser leurs craintes. J’envisageai d’appeler Nikolas et je déglutis péniblement. Son absence formait déjà un vide douloureux dans ma poitrine.

— Sara, réveille-toi !

— Hein ?

J’ouvris les yeux et me redressai.

— Désolée, je ne voulais pas m’endormir.

Roland s’écarta de moi.

— Tu peux dormir quand tu veux, tant que tu ne te mets pas à briller.

— Quoi ?

— Tu étais éclairée comme un gigantesque bâton lumineux, dit Jordan sans détacher les yeux de la route. C’est difficile de rester discrets si on peut te voir depuis la station spatiale. Ça t’arrive souvent ?

— Je n’en sais rien. Enfin, je ne pense pas.

Je regardai mes mains, mais elles avaient l’air normales.

— Il y a un mois, j’avais de petites crises quand mon pouvoir s’animait. Je croyais en être débarrassée en apprenant comment contrôler mon pouvoir. Apparemment, ça recommence.

Roland poussa un sifflement.

— Si tu appelles ça une petite crise, je préfère ne pas voir les grandes.

— Avant, je ne brillais pas. Ce doit être nouveau.

Je grignotais ma lèvre inférieure. J’étais à peu près certaine que ce n’était pas normal d’étinceler, même pour une ondine. Aine m’avait dit que mon pouvoir continuerait de se développer, mais elle n’avait pas précisé à quel moment il s’arrêterait et je n’avais aucune idée de ce que je devais attendre.

La main de Roland exerça une pression sur mon épaule.

— On trouvera une solution. Ne t’inquiète pas.

Il était minuit passé quand nous arrivâmes à Salt Lake City. Je ne fus pas la seule à pousser un profond soupir. La journée avait été longue pour tout le monde et un trajet de cinq heures aurait épuisé n’importe qui.

— Je ne sais pas vous, les amis, mais moi, je suis crevé, dit Roland avec un bâillement retentissant. Et si on trouvait un motel pour ronfler un peu ?

Peter s’étira.

— Ça me va.

— Je dois d’abord passer chez l’ami de David pour récupérer ce qu’il doit nous donner, dis-je en me frottant la nuque.

Jordan me lança un coup d’œil en coin.

— Maintenant ? C’est affreusement tard pour aller sonner aux portes.

— David m’a dit que son ami, Kelvan, dormait pendant la journée. Si on n’y va pas maintenant, on ne pourra pas le voir avant demain soir, et je n’ai pas envie de passer deux nuits ici.

— D’accord, mais je dois d’abord trouver une station-service. Ma vessie va exploser.

— La mienne aussi, ajouta Peter.

Je sortis un papier plié de la poche arrière de mon jean et examinai l’adresse que j’y avais inscrite. Nous aurions besoin d’une carte. Aucun de nous ne connaissait les rues de cette ville.

Bientôt, nous trouvâmes une station-service. Ensemble, nous cherchâmes les toilettes, et je découvris ensuite un présentoir à souvenirs où trônait une carte de la ville. Je l’achetai, ainsi que des bouteilles d’eau et quelques sandwiches dans les placards réfrigérés. Ce n’était pas un repas idéal, mais ça nous permettrait de tenir jusqu’au petit déjeuner. Quand je ressortis, Jordan avait fait le plein d’essence. Nous dévorâmes les sandwiches. Satisfaire quatre appétits démesurés allait me coûter cher, mais je m’en inquièterais plus tard. Pour l’heure, je devais trouver l’ami de David.

Peter ricana lorsque je dépliai la carte routière.

— Pourquoi tu perds ton temps avec ça alors qu’on peut chercher sur nos téléphones ?

— On n’a pas encore de téléphones, dis-je en suivant le tracé du bout du doigt. Vous avez bien jeté les vôtres, j’espère ?

— Euh…

Je levai vivement la tête en me retournant sur mon siège pour le regarder.

— Je t’en prie, dis-moi que vous avez jeté vos téléphones à l’aéroport.

Peter rougit.

— On s’est dit qu’il valait mieux avoir des téléphones sur nous en cas de besoin.

Je gémis et me frottai les tempes, sentant poindre une migraine.

— Peter, les Mohiri sont très doués pour retracer les gens. Tu crois vraiment qu’ils vont mettre longtemps à comprendre qu’on est tous ensemble ? On doit s’en débarrasser tout de suite.

— Ils sont si doués que ça ? demanda Roland.

— C’est de Nikolas qu’on parle, lui dit Jordan. Qu’est-ce que tu crois ?

Roland sortit son téléphone et me le tendit.

— Qu’est-ce qu’on en fait ? On les jette à la poubelle ?

— Non, ils pourraient toujours suivre notre trace.

Jordan baissa la carte pour regarder autour d’elle, un sourire aux lèvres.

— Donnez-les-moi. J’ai une idée.

Roland et Peter lui remirent leurs téléphones et elle sortit de la voiture. Sous nos yeux, elle se dirigea vers les pompes à essence, où un camping-car était stationné. Elle disparut derrière et revint une minute plus tard, les mains vides. Elle remonta en voiture avec un air mystérieux. Avant que je puisse lui demander ce qu’elle en avait fait, elle désigna le camping-car qui s’éloignait déjà.

Quelques secondes plus tard, je compris pourquoi elle souriait. L’arrière du camping-car était couvert d’autocollants, sur lesquels on pouvait lire des messages tels que « Oiseaux Migrateurs » ou encore « À nous la plage ». La plaque d’immatriculation était de l’Alberta, au Canada.

— Brillant !

— J’espère que Nikolas aime la Floride, dit-elle avec un grand sourire. Vous voyez, je vous avais dit que vous auriez besoin de moi.

Au bout de quelques minutes, nous avions trouvé l’adresse de Kelvan sur la carte et Jordan avait choisi la route à prendre. Vingt minutes plus tard, nous nous garions devant un immeuble délabré de trois étages. Jordan coupa le moteur et je regardai la rue déserte, obscure par endroits à cause du manque de lampadaires. La chaussée en mauvais état était jonchée de détritus et des graffitis recouvraient certaines façades.

— Ce n’est pas très accueillant, grogna Roland.

J’étais du même avis que lui.

— Tu es sûre que cet endroit est sans danger, Sara ?

— Si David me dit qu’on peut faire confiance à son ami, je le crois.

— Ce n’est peut-être pas son ami qui nous posera problème. Après tout, il pourrait y avoir une dizaine de suceurs de sang cachés dans cet immeuble.

Je me désignai du doigt.

— Faites-moi confiance, s’il y avait un vampire à proximité, je le saurais.

Ensemble, nous quittâmes la voiture et Roland prit la tête du groupe vers le hall d’entrée faiblement éclairé. Un nombre impressionnant de boîtes aux lettres longeait le couloir, en face de deux ascenseurs. J’appuyai sur le bouton et j’entendis cliqueter les rouages tandis que la cabine amorçait sa descente. D’après les bruits de la machine, je me demandai si nous n’aurions pas intérêt à emprunter les escaliers.

Nous sortîmes au troisième étage. Le couloir était encore plus miteux que le hall d’entrée, avec une moquette tachée et un papier peint en lambeaux qui datait probablement des années soixante-dix. Je rejoignis l’appartement 410 et frappai à la porte.

J’entendis quelqu’un bouger à l’intérieur, puis des bruits de verrous. Un, deux, trois… quatre verrous ? Ce type était franchement parano. La porte grinça sur ses gonds et une voix d’homme demanda :

— Qui êtes-vous ?

— Je suis l’amie de David, Sara. Vous êtes Kelvan ?

La porte s’entrouvrit de quelques centimètres, mais au lieu de nous laisser entrer, l’homme brandit un téléphone portable pour me prendre en photo. Puis il me claqua la porte au nez.

— Eh ! m’exclamai-je en martelant la porte.

Bon sang, c’était quoi, ça ? Après avoir tambouriné pendant une minute, je vis la porte s’ouvrir en grand et l’homme nous dit :

— Entrez.

Je pénétrai dans l’appartement, suivie de près par les autres. La porte se referma derrière nous dans un claquement retentissant. Aussitôt, mon pouvoir s’enflamma et de l’électricité statique crépita dans mes cheveux. Je fis volte-face et aperçus notre hôte pour la première fois. Un seul mot me traversa l’esprit : Démon !

Chapitre 2

LE DÉMON S’AVANÇA avec des yeux écarquillés tandis que je découvrais son apparence : il mesurait ma taille, avec un visage rond et des cheveux bruns bouclés. Sans ses yeux noirs et les deux petites cornes qui pointaient sous ses boucles, j’aurais pu le prendre pour un humain – si mon pouvoir n’était pas non plus monté en flèche. Mais à quoi jouait David ? Pourquoi ne m’avait-il pas dit qu’il m’envoyait chez un démon ?

Kelvan leva une main et la peur se manifesta sur son visage. Il recula jusqu’à se retrouver adossé contre la porte.

— Vous êtes des Mohiri… et des Lycans ! David, pourquoi as-tu invité des chasseurs chez moi ? s’écria-t-il d’une voix haut perchée.

À la place de ses canines, il avait de petits crocs. Une voix étouffée retentit dans le téléphone portable qu’il avait à la main et il enclencha le haut-parleur.

— Kelvan, c’est mon amie Sara dont je t’ai parlé, fit la voix familière de David. Sara, je te présente mon cher ami Kelvan. Tu as sans doute constaté que Kelvan était un démon Vrell.

Je regardai Jordan, qui avait étudié la démonologie bien plus longtemps que moi. Elle hocha légèrement la tête et j’en déduisis que les démons Vrell ne devaient pas être dangereux.

— Salut.

Je souris à Kelvan, mais me gardai de lui tendre la main. Il n’apprécierait pas la réaction de mon pouvoir à son contact.

— Bonsoir, répondit-il avec raideur, sans me rendre mon sourire.

David reprit la parole.

— Kelvan est l’un des meilleurs hackers qui soient. En fait, c’est lui qui a retrouvé la trace de Madeline à Albuquerque.

— Merci, dis-je.

Kelvan changea de jambe d’appui. Je compris alors qu’il n’était pas volontairement désagréable. Il avait vraiment peur de nous – et peur de tout, à en juger par le nombre de verrous sur sa porte.

Quelqu’un bougea derrière moi et les yeux de Kelvan s’ouvrirent encore davantage.

— David se porte garant pour toi, mais qu’en est-il de l’autre chasseuse et des loups ?

Je jetai un œil par-dessus mon épaule en direction de Roland qui avait l’air prêt à bondir au moindre faux mouvement de Kelvan. Je me retournai vers le démon et demandai :

— Vas-tu essayer de nous manger ou quelque chose de ce genre ?

L’horreur qu’il exprima était presque comique :

— Bien sûr que non !

— Alors, tout va bien.

Je me tournai vers mes amis.

— Détendez-vous.

— Mais c’est un démon, Sara, répondit Roland, bouche bée.

J’arquai un sourcil et il rougit.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Toi, c’est différent.

— David lui fait confiance, et moi aussi. Tous les démons ne sont pas méchants, tu sais.

Ils me regardaient tous comme s’il m’avait poussé une paire de cornes et je sentis les yeux de Kelvan me transpercer la nuque.

Jordan le regarda.

— Tu vois ce que je dois affronter tous les jours ? Attention, sinon elle essaiera de te gaver de muffins aux myrtilles.

Elle prit un magazine National Geographic sur la table basse et s’installa tout naturellement sur un fauteuil rembourré, comme si elle fréquentait des appartements de démons tous les jours.

Roland se détendit et rejoignit le canapé, accompagné par Peter. Il attrapa la télécommande de la télévision et lança :

— Ça vous dérange si on regarde la télé en attendant ?

— Euh, non, allez-y, répondit Kelvan d’une voix faible.

Il ne semblait pas savoir comment traiter ces inconnus qui envahissaient son salon.

— Si vous n’avez plus besoin de moi, j’ai des choses à faire, dit alors David.

Il me demanda de le contacter quand j’arriverais à Albuquerque, puis il nous salua et raccrocha, me laissant face à un démon très nerveux. J’essayais de ne pas le regarder fixement, mais ce n’est pas tous les jours qu’on rencontre un démon. Bien sûr, j’en avais déjà vu quelques-uns, mais aucun n’avait forme humaine.

— David m’a dit que tu avais un ordinateur portable et des téléphones pour moi, dis-je afin de briser le silence.

Kelvan hocha la tête et se dirigea vers le coin bureau de la salle de séjour. On n’apercevait presque pas le bureau tant il était chargé d’ordinateurs et d’écrans montés sur des supports pour gagner de la place. Des bouteilles de soda et des boîtes de plats chinois à emporter jonchaient la table, et il marmonna des excuses en improvisant un nettoyage rapide.

Je profitai de cette occasion pour observer l’appartement. Il était très chargé, mais plus propre que je l’aurais cru en voyant le reste de l’immeuble. Des livres, des magazines et des journaux étaient parsemés dans le salon, et la table de la cuisine était couverte de maquettes d’avions. Il y avait une stéréo avec une platine et des disques empilés juste à côté. Le premier était un album de Fleetwood Mac et l’envie me démangeait de découvrir les autres.

Tout compte fait, c’était un endroit plutôt normal et je n’aurais jamais cru qu’un démon y vivait. Mais en même temps, je n’aurais jamais imaginé que les démons puissent vivre de cette manière parmi les humains. Je pensais qu’ils vivaient dans les égouts et les bâtiments en ruines, et non dans des appartements avec coussins colorés et ficus en pot.

Je remarquai les épais barreaux aux fenêtres et je ne pus m’empêcher de me demander à qui ou à quoi Kelvan cherchait à échapper. Certes, ce n’était pas le plus beau quartier de la ville, mais ses défenses semblaient un peu extrêmes. Peut-être avait-il peur qu’on lui vole tout son matériel informatique.

— J’espère que tu aimes les Mac. Je n’utilise que ça, et David m’a averti au dernier moment.

Je me retournai pour découvrir Kelvan qui me tendait un ordinateur plat, couleur argent.

— Waouh, c’est très léger ! je m’émerveillai en le lui prenant des mains.

Et petit. Ça rentrerait sans problème dans un sac à dos.

— Super !

— La durée de la batterie est au top. Tu peux passer plusieurs jours sans la recharger si tu ne t’en sers pas trop. Je te donne une housse pour le protéger.

— C’est génial, Kelvan. Merci.

Kelvan sourit pour la première fois, dévoilant à nouveau ses crocs. C’était étrange de discuter ordinateurs avec un type doté de crocs, mais je faisais comme si de rien n’était.

Il me remit un petit gadget rectangulaire.

— C’est un point d’accès Wi-Fi, tu pourras te connecter sur Internet d’un peu partout. Le compte n’est pas à ton nom et personne ne pourra remonter jusqu’à toi. J’ai aussi installé certaines de mes applis sur le Mac pour te permettre de faire des recherches sur Internet et passer des appels sécurisés qui ne trahiront pas ton adresse IP. Viens à mon bureau, je vais te montrer comment t’en servir.

Vingt minutes plus tard, je refermai l’ordinateur portable après un cours express sur le mode d’emploi d’un Mac et du logiciel spécial de Kelvan. En plus de l’ordinateur, il me donna un sac contenant quatre téléphones prépayés ainsi qu’une enveloppe avec cinq cents dollars en liquide. J’essayai de refuser l’argent, mais il me dit qu’il provenait de David, pas de lui. Quand je lui demandai si mon ami pouvait se le permettre, Kelvan ricana et me dit que ses clients payaient généreusement leurs services. À ces mots, je me demandai ce qu’ils faisaient au juste pour leurs clients et pourquoi il choisissait de vivre dans cet immeuble miteux s’il pouvait se permettre d’habiter un meilleur quartier. Il avait l’air gentil, bien qu’un peu timide en présence d’inconnus. Mais en même temps, un type avec des cornes ne pouvait pas vraiment sortir et rencontrer des gens. D’après son appartement, il ne recevait pas beaucoup d’invités.

J’étais en train de me lever quand une chatte blanche décharnée entra dans le salon et se dirigea vers Kelvan. À son pelage hirsute et à sa démarche hésitante, il était évident qu’elle n’allait pas bien, et je me penchai par réflexe pour la prendre dans mes bras. La pauvre créature ne pesait presque rien et elle parvint à peine à souffler dans un réflexe de défense.

Kelvan tendit aussitôt la main vers la chatte.

— S’il te plaît, ne lui fais pas de mal.

J’étais tellement sidérée qu’on puisse me croire capable de faire du mal à un animal que je répondis plus sèchement que je l’aurais voulu.

— Ne sois pas ridicule.

Je serrai la chatte contre moi. Mon pouvoir cherchait déjà la source de sa maladie. Il ne fut pas long à découvrir les tumeurs qui criblaient son corps fragile. La pauvre bête aurait de la chance si elle survivait encore deux semaines.

— Elle a un cancer généralisé. Tu ne l’as pas emmenée chez le vétérinaire ?

Ses yeux exorbités ressemblaient à deux gros boutons noirs.

— Comment… ? Je l’ai emmenée chez l’un de nos docteurs et il a dit qu’on ne pouvait rien faire pour elle.

Il tendit les mains et je constatai qu’elles tremblaient.

— S’il te plaît, je n’ai que Lulu dans ma vie.

Je lui répondis avec un sourire rassurant et m’assis sur le canapé entre Roland et Peter, la chatte sur les genoux. J’avais déjà guéri des animaux très malades auparavant, mais aucun d’entre eux n’était à ce point rongé par le cancer. Je ne voulais pas promettre quoi que ce soit à Kelvan tant que je ne saurais pas si je pouvais aider Lulu. Je posai les deux mains sur son ventre et tressaillis lorsque mon pouvoir explora les tumeurs étendues. Elles étaient si vastes que certaines avaient même fusionné. Elle aurait déjà dû être piquée depuis plusieurs semaines. La douleur sur le visage de Kelvan m’apprit qu’il le savait, mais ne pouvait se résoudre à s’en séparer.

Il s’approcha de moi, les mains jointes.

— Qu’est-ce que tu vas lui faire ?

Roland s’avança pour me regarder.

— Vieux, je crois que c’est le jour de chance de Lulu.

— Comment ça ?

— Observe.

En espérant que Roland ne se trompait pas, je caressai la tête de Lulu, laissant mon pouvoir l’apaiser. Bientôt, sa tête retomba mollement contre ma cuisse et mon pouvoir se mit en œuvre. D’abord, je m’attaquai aux tumeurs de moindre importance, les consumant lentement par un feu guérisseur qui réparait les organes détruits. La grosseur la plus étendue était rattachée à ses poumons et il me fallut cinq minutes pour en venir à bout. Enfin, je pus soigner son cœur affaibli et retirer les impuretés résiduelles dans son sang. Quand la lueur diminua dans mes mains, j’affichai un grand sourire satisfait. Ça devrait faire l’affaire.

— Tu l’as tuée !

Je levai alors les yeux vers le visage épouvanté de Kelvan et secouai la tête.

— Non, elle est simplement endormie. Tu vois ? Elle ira très bien quand elle se réveillera. Les plus malades dorment toujours après avoir été guéris.

— Guéris ?

Ses yeux me quittèrent pour se poser sur l’animal.

— Comment… comment est-ce possible ?

— C’est un truc que je fais, et j’apprécierais beaucoup que tu gardes le secret.

Ce n’était pas prudent de montrer mes pouvoirs devant un inconnu, et surtout un démon, mais toute logique s’était envolée quand j’avais pris la chatte malade dans mes mains. Je me levai et déposai l’animal endormi dans les bras de son maître. L’un de mes doigts effleura sa paume et il sursauta comme s’il avait reçu une décharge électrique.

— Désolée.

Mon pouvoir était un peu fébrile à cause de la guérison et de la présence d’un démon. Je le repoussai au fond de moi. Mes leçons avec Nikolas et Chris avaient vraiment porté

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Ce que les gens pensent de Rogue (French)

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