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Pax Europæ 3. Euronet
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Livre électronique416 pages6 heures

Pax Europæ 3. Euronet

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À propos de ce livre électronique

Janvier 2034. L’Europe est en guerre sur deux fronts.

Alors que les États-Unis d’Europe s’apprêtent à capitaliser sur leurs récentes victoires contre la Russie Indépendante, le front arabe s’est enlisé. À Tirana, Erwin Helm est à présent à la tête du Bataillon Furie, une unité clairement destinée à la propagande au sein de laquelle Cyril, Greg, Efthimios et les autres doivent trouver leur place... et la garder, quoi qu’il leur coûte. Pour le lieutenant Helm, ce sont surtout de lourdes responsabilités dont il se serait bien passé. Et comme si le harcèlement permanent des raids arabes ne minait pas assez le moral de ses hommes, sa propre hiérarchie accuse ses rangs d’abriter des traîtres et des défédératistes... Cependant, le prestige de sa nouvelle position lui donne les moyens de poursuivre l’enquête sur la mort de son père. Quand des aides inattendues lui parviennent et que des gens haut-placés se mettent à parler, Erwin commence à comprendre que l’affaire le dépasse. Quel est donc ce terrible complot qui se dessine au fil des notes de son carnet de guerre ?

LangueFrançais
Date de sortie20 juil. 2018
ISBN9789163967788
Pax Europæ 3. Euronet
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Auteur

Florent Lenhardt

Florent Lenhardt est un Franco-Allemand vivant en Suède. Il s'est attelé pendant plus d'une décennie à l'écriture d'un cycle d'anticipation uchronique sur l'avenir de l'Europe (entre autres), appelé PAX EUROPÆ. Et maintenant il le publie.

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    Aperçu du livre

    Pax Europæ 3. Euronet - Florent Lenhardt

    Prologue

    Kiev. 18 septembre 2033

    Il pleuvait, comme la plupart du temps. Le sol détrempé était jonché de centaines de carcasses ; des hélicoptères, des Furies d’Assaut, des avions intercepteurs… Le champ de bataille constellé de cratères donnait un aspect lunaire à ce qui avait été une plaine de cultures verdoyante et des vallons boisés. Et plus haut que les reliefs environnants, il y avait la Montagne. Immense, à couper le souffle, mais en piteux état. Une brèche gigantesque l’éventrait, comme une blessure mortelle d’où s’échappaient de titanesques volutes de fumée. La Bataille de Kiev était en train de basculer vers une victoire européenne…

    Le vol de Furies d’Assaut aux ordres du major Michael Stonecross traversait le ciel en formation. De toutes les Furies engagées dans le combat, très peu étaient encore en état de voler. Stonecross, lui, n’avait perdu que deux appareils. Planté dans le siège de copilote de l’engin de tête, il voyait à travers la verrière la Montagne qui grossissait à vue d’œil. Il retint son souffle devant le gigantisme de l’ouvrage, mais se reprit très vite. Ils avaient des ordres. Dès que le Mur serait percé, ils devaient nettoyer la brèche pour permettre le passage des unités mobiles terrestres.

    « Ici Stonecross, annonça-t-il dans le microphone de son casque. Préparez-vous à débarquer. »

    Les quatre Furies plongèrent vers le fond de la brèche, pénétrant dans l’épaisse fumée qu’elle vomissait. Des balles ricochèrent sur la carlingue des Furies qui ripostèrent aussitôt à l’aveuglette. Les pilotes employèrent tout leur savoir-faire pour éviter les énormes poutrelles d’acier et les plaques de béton qui s’entremêlaient dans la faille.

    « Faites gaffe, des tireurs dans les sections internes de la Montagne ! » prévint Michael de toute sa voix.

    La Furie se mit en position stationnaire à quelques centimètres du sol, les gravats frémissaient sous la force du champ magnétique répulseur de l’engin. La soute arrière s’ouvrit alors que le tirailleur, coincé dans sa bulle, tirait à tout va dans les hauteurs. Les trois autres engins firent de même, et bientôt, une section complète de la 2e compagnie du Bataillon P-55 était déployée dans les décombres fumants de ce qui avait été le tunnel autoroutier de Kiev. Les balles fusèrent, le sang gicla. Des grenades au Kalanium explosèrent en écho entre les parois du Mur. D’autres Furies survolèrent le champ de bataille, débarquant leurs centaines d’unités de l’autre côté de la Montagne. Les hommes du major, sans appui, n’avaient aucune chance, et ça, il en était bien conscient. La sueur au front, il saisit le code d’urgence par la voie d’Euronet.

    « PC ici Stonecross, où est le Bataillon Furie, nom de Dieu ! »

    Une voix hésitante lui répondit dans son oreillette.

    « Le Bataillon Furie est sur deux fronts.

    — Et la compagnie du Bataillon Furie qui devait m’appuyer sur la brèche ! rugit le major en voyant ses hommes se faire descendre par un feu croisé.

    — Mais ils ne sont que vingt hommes ! » répondit l’autre voix, toujours hésitante.

    Un Bataillon de vingt hommes ? exulta mentalement Stonecross. On aurait tout vu. Ce fameux bataillon de héros dont le nom était déjà sur toutes les lèvres, ce bataillon d’élite, de professionnels, n’était qu’un club de soldats chanceux et arrogants, trop heureux de récolter la gloire où ils le pouvaient. Triste spectacle qu’offrait l’Eurocorps… Michael, dégoûté, se tourna vers la verrière et vit ses derniers hommes se replier. Le Bataillon Furie… ils lui paieraient ça.

    « On vous envoie un Bombardier Furie, conclut la voix. Bonne chance. »

    Stonecross n’en croyait pas ses oreilles. Il ordonna aux pilotes de se mettre en phase de décollage et se rua vers le sas.

    « Ce n’est pas prudent, major ! l’appela le pilote d’une vingtaine d’années à tout casser.

    — Si on doit se démerder tout seul, alors je veux prendre les choses en mains ! »

    Il bondit hors de la Furie, le Famas M3 prêt à cracher la mort. Il repéra ses hommes en position derrière d’imposants blocs de béton d’où jaillissaient des barres de fer tordues. Il les rejoignit et embrassa le groupe d’un regard circulaire. La pluie tambourinait autour d’eux, mais les décombres fumaient tellement qu’un rideau impénétrable masquait le champ de bataille.

    « Rapport !

    — Six morts, deux blessés, douze hommes opérationnels, major.

    — Vous voyez l’ennemi ? »

    Contrairement au casque de fantassin, son casque n’était pas doté de lunettes de vision améliorée aussi perfectionnées, le système électronique intégré au casque était complètement dédié à la communication et aux vues par satellites via Euronet. Sans doute les amiraux, du haut de leur tour d’ivoire, devaient-ils juger qu’un major ne devrait pas se retrouver dans la mêlée, songea-t-il amèrement. Foutues huiles en uniforme. Un des soldats lui tendit son propre casque et Stonecross accepta l’échange. Il put alors voir le champ de ruines dominé des deux côtés par la Montagne éventrée, le tout dans des tons verdâtres.

    « Secteur 4-1 | 5-4 | 0-3, mitrailleuse mobile lourde à trépied HK-667. Deux degrés plus bas, un canon anti-véhicules de 55 mm.

    — Vu, répondit un soldat. De l’autre côté, on a deux mitrailleuses moyennes de type Maes 82 à balles explosives.

    — Comment vous le savez ?

    — Elles nous canardent dès qu’on sort le nez du couvert. Ils ont installé ça à la hâte dès que le Mur a explosé ! J’ignorais qu’il y avait des bases dans la Montagne, je croyais que c’était interdit par les Accords de Minsk ! »

    Stonecross ne répondit rien. Ce n’était pas le moment de se poser ce genre de question, il fallait agir, vite, et avec peu d’hommes malheureusement. Une chose l’inquiétait.

    « Il va donc falloir éliminer tout ça avant que les blindés n’arrivent, priorité à l’anti-véhicule. Je me demande d’ailleurs pourquoi il ne tire pas sur les Furies.

    — Major, ils attendent peut-être que nous y pénétrions pour faire un carton…

    — Non. Ils pourraient tout aussi bien les exploser et nous écraser tant que nous sommes sans appui… Je crois que les artilleurs ont tout simplement… déserté.

    — Ils fuient ! » exulta un jeune homme.

    Stonecross réfléchissait à toute vitesse. Ses sourcils naturellement froncés lui donnaient un air de fou dangereux.

    « Ou ils évacuent… Peut-être y a-t-il des bombes dissimulées dans la Montagne. »

    À ce moment-là, une terrible explosion ébranla les décombres et une section du Mur s’effondra… droit sur eux ! Les hommes jaillirent du couvert comme des oiseaux apeurés, tentant de fuir les tonnes de béton qui s’abattaient sur eux. Leurs cris furent noyés dans un vacarme de fin du monde. Les débris en happèrent quelques-uns, des blocs de béton les écrasèrent comme des noix. Les survivants avaient levé les yeux pour voir passer un bombardier Furie rugissant de ses deux réacteurs.

    « Combien de pertes ? s’enquit Stonecross.

    — Je… ne sais pas !

    — Je suis blessé ! » gémit une voix dans les gravats.

    Le bombardier avait fait demi-tour, et de son lance-missiles tubulaire fixé sur le toit de sa carlingue sphérique fusa une nouvelle bordée de missiles. Le major eut à peine le temps de se mettre à couvert que l’autre côté de la brèche explosait comme un volcan, projetant des éclats de béton et de métal dans toutes les directions. Il y eut alors des formes vagues… Des coups de feu… Des Slavistes ! Une horde de Slavistes – sans doute une unité de combat retardataire – qui gravissait le monticule de débris pour achever les Européens et tirer inutilement sur le bombardier.

    « Soldats ! appela Stonecross. Repli ! »

    Sa Furie d’Assaut explosa derrière lui, le plaquant contre le sol. Une deuxième Furie subit le même sort. Les deux autres avaient décollé et s’enfuyaient à pleine vitesse. Les Slavistes tiraient vers le sol, vers les blessés. Ils les massacraient, tiraient même sur les morts pour être sûrs de ne pas les voir se relever. Stonecross, seul, isolé derrière sa plaque de béton, entendait distinctement ses ennemis s’approcher. C’était la fin… Il resserra son emprise sur le Famas, serra les dents et jaillit de son trou comme un diable de sa boîte. Il mitrailla dans tous les sens, sans réellement viser. Lorsque son Famas fut déchargé, il roule-boula sur un pan de béton, glissa un nouveau chargeur et recommença sa fusillade. Il entendit les balles siffler autour de lui, mais aucune ne le touchait. Il tirait, tuait, hurlait. Son entraînement militaire complètement oublié, il ne faisait que se venger. Jusqu’à ce qu’une balle ne lui emporte une partie de la joue.

    Il s’effondra sous la douleur, oubliant les Slavistes. Le sang ruisselait abondamment sur ce qui restait de son visage et s’écoulait en flot continu sur son uniforme. Gémissant, il attendit qu’on l’achevât. Mais les Slavistes devaient penser qu’il avait son compte, car sans hésiter ils s’enfuirent à toutes jambes, loin du désastre de la bataille… Il se retrouva donc seul, blessé, sans munitions ni moyen de repartir. Si d’autres Slavistes venaient à passer, ce serait la fin… Il repensa à tous ses hommes, morts. Lui-même ne valait guère mieux, et il lui semblait qu’il ne tarderait pas à les rejoindre. Le regard fixé vers le ciel, il observa le spectacle ahurissant d’une cinquantaine d’appareils en tous genres qui volaient en direction de Kiev. La fumée se dissipait. Il était seul.

    Et où étaient les héros ? Où étaient Erwin Helm et le Bataillon Furie ? Les bataillons de propagande ne servaient à rien dans cette guerre, la preuve en était faite. Le pouvoir médiatique de Markus Tramper s’effritait sous les assauts des Défédératistes et personne n’était plus dupe du mensonge et de l’exagération qui auréolaient ces bataillons soi-disant « d’élite ». Et au combat, que valaient-elles, ces unités ? Le Bataillon Furie avait servi à faire diversion – dans une zone moins dangereuse, donc – et à appuyer l’assaut au sol de l’autre côté de la Montagne… loin des dernières défenses. Mais près des objectifs de la télévision slaviste. Rempli de dégoût, Stonecross maudit Helm et son groupe. Pourquoi avaient-ils plus de gloire que ceux qui étaient morts au champ d’honneur ? Parce qu’ils avaient survécu, sans doute. Mais si on leur épargnait le danger, où était le mérite ? Où était l’héroïsme ? Le Bataillon Furie était un usurpateur. Dans cette guerre, le P-55 avait payé un tribut bien plus lourd que lui. Et personne n’en parlait.

    Le sang imbibait maintenant toute sa veste de treillis et dégoulinait le long de la plaque de béton. Il se sentait faible, très faible. Était-ce de la fumée ou bien son regard se voilait-il ? Bientôt il en aurait enfin fini avec cette guerre, avec cette vie amère… Le néant l’emporta.

    6 semaines plus tard.

    L’Amiral Huban était jeune. Le plus jeune des Amiraux de l’Eurocorps. Son accession à ce poste hiérarchique avait souvent été critiquée, et des rumeurs courraient selon lesquelles il avait été pistonné par son oncle, ancien Haut-Amiral aujourd’hui retraité. Quoi qu’il en soit, Huban avait les mêmes responsabilités que les autres Amiraux. Et rendre visite à des héros de guerre en faisait partie. De son pas détendu, presque citadin, il gravit les marches de la clinique de Zhitomir. Les murs des couloirs d’un blanc immaculé contrastaient avec le sol d’un vert douteux. Une odeur aseptisée flottait dans l’air. L’hôpital civil avait été transformé en hôpital de campagne après la prise de Kiev avec ses nombreux blessés.

    « Chambre 401, se remémora Huban en se plantant devant une porte assez large pour y faire passer un lit. C’est parti… »

    Il toqua discrètement à la porte avant d’entrer dans la pièce. Le bouquet de fleurs qu’il tenait à la main trouva rapidement sa place dans la cruche d’eau – à défaut de vase – puis Huban s’assit sur la chaise à côté de la table de chevet. Le blessé était allongé, l’air paisible, les bras le long du corps. Son visage était intégralement couvert de bandelettes et l’aiguille d’un goutte-à-goutte était fichée dans son bras droit. Un exemplaire froissé de l’Europæn Tribune gisait sur le drap, les mots « Kiev est tombée » avalant la moitié de page que le journal replié laissait entrevoir.

    « Amiral, bredouilla le blessé.

    — Ne vous fatiguez pas, major Stonecross. Inutile de parler. L’infirmière m’a dit de ne pas rester trop longtemps, mais je me devais de vous saluer en personne, au nom de tous les États-majors ainsi que du Haut Commandement Suprême. »

    Le blessé semblait ne pas comprendre.

    « On m’a dit que vous ne vous étiez réveillé qu’il y a trois jours à peine… Mais je vois que vous êtes informé de la chute de Kiev, ajouta-t-il d’un air débonnaire en désignant le quotidien. La ville est désormais entièrement sous notre contrôle. Vous avez grandement contribué à cette victoire, récita Huban avec toute la chaleur qu’il put, et c’est pour cela que vous recevez de la part du Président des États-Unis d’Europe la médaille de la Croix de Guerre.

    — Par… pardon ?

    — Nous vous avons retrouvé en mauvais état entouré de cadavres slavistes. Vous êtes le seul survivant de votre groupe, donc c’est en reconnaissance de la bravoure de votre compagnie que vous recevez cette décoration. Je dois aussi vous informer que dès que vous serez remis sur pied, on vous attribuera le deuxième Bataillon d’élite type Furie, le Bataillon Pégase. » 

    Non sans une grimace mal réprimée, Stonecross se redressa en dépit de la douleur que cela provoquait dans son dos.

    « Vous voulez que je dirige un bataillon de propagande ? »

    Huban tiqua, mais ne sut pas réellement comment répliquer.

    « Un Bataillon semblable au Bataillon Furie, se contenta-t-il de répondre.

    — Vous voulez faire de moi un Erwin Helm ? éructa le major, la voix vacillante de douleur.

    — Et pourquoi pas, maintenant que vous avez la Croix de Guerre ?

    — Dans ce cas, je me vois contraint de déposer ma démission. »

    Huban secoua la tête.

    « Refusé. Pas avant que la guerre ne soit finie. »

    Stonecross eut une moue choquée sous ses bandages.

    « Comment ça ? Je croyais que nous avions gagné, que nous avions Kiev !

    — Je n’ai jamais dit que nous avions gagné la guerre… Les Arabes Unis sont contre nous, ils ont commencé une invasion pour former une soi-disant zone tampon. Remettez-vous vite, le Bataillon Pégase doit partir pour Tirana dans les prochains mois.

    — Le bataillon est déjà formé ?

    — Oui, avec les survivants des Bataillons P-55 et P-46. Vous les connaissez relativement bien, je veux dire, leur structure de commandement. Tout cela devrait bien se passer. Il ne leur manque plus que vous.

    — Mais, objecta Stonecross, refusant la vérité. Je suis major ! Je ne suis pas assez qualifié pour diriger un bataillon entier !

    — Helm n’est que lieutenant. L’important c’est l’image, vous comprenez ?

    Cette médaille n’était donc pas une décoration saluant son mérite, bien au contraire : il s’agissait d’une véritable chaîne qu’on lui passait au cou comme des fers. Il serait désormais le galérien du Federal Post, toujours là lorsqu’ils auraient besoin de bien présenter sur Euromédia… Une bouffée de rancœur et d’amertume s’empara de sa poitrine et l’enserra comme un serpent. Pourquoi ? Pourquoi cette promotion disciplinaire ? Sa carrière avait été sans tache, ses états de service et ses notations excellents. Il s’était fait un point d’honneur à respecter la chaîne de commandement, contrairement au grand – au glorieux ! – général Peterson, pour ne citer que lui. Pourquoi, alors, pourquoi le déshonorer lui avec cette tâche ingrate ?

    — Que trop bien, cracha le major. Je suppose… que je n’ai pas le choix ?

    — En effet. Ce n’est pas une simple promotion, c’est un ordre. »

    28 janvier 2034

    Une fine couche de neige recouvrait les arbres défeuillés des parcs de Berlin, cristaux parfaits suspendus entre ciel et terre aux branches qui, endormies, attendaient patiemment le printemps pour renaître. Les trottoirs, en revanche, étaient recouverts d’une mélasse brun sale, la blancheur immaculée n’ayant pas résisté longtemps aux gaz d’échappement et aux quantités astronomiques de sable, de gravier et de sel déversées tantôt par la ville, tantôt par les habitants. Une attitude ridicule vu la faible quantité de poudreuse tombée cet hiver. Depuis la fenêtre de son bureau au Ministère de l’Information, Emma Cardin soupirait de dépit devant ce gaspillage des taxes européennes. Tout ça parce que les gens avaient oublié qu’en hiver, il pouvait neiger. Et qu’aucun diplôme n’était requis pour manier une pelle à neige.

    « On rêvasse ? chuchota la voix de Nicolaj dans son dos, surprenant la jeune femme en flagrant délit.

    — On a encore un hiver pourri, constata-t-elle avec morosité.

    — Chez moi, rétorqua son ami en faisant référence à la Région Russe, il y a de la vraie neige. Celle qui ne fond pas quand elle touche la route. Et pour être honnête, ça commence à me manquer. Ici il n’y a que cette vilaine neige brune… ou jaune.

    — Épargne-moi les détails, grinça-t-elle en se détournant de la vitre embuée par sa respiration. Bon sang, je n’arrive pas à finir de lire tous ces articles sur la victoire à Minsk ! Tout le monde écrit sur le sujet alors que l’annonce officielle est tombée hier, c’est infernal ! Ils n’ont aucune réelle information, alors ils supputent, ils spéculent, et ils racontent n’importe quoi ! »

    Sa voix s’était gonflée d’une exaspération communicative et Nicolaj décida de l’interrompre avant d’être gagné à son tour par son humeur exécrable. Il haussa les épaules avec tout le détachement qu’il put et dit :

    « Ton boulot c’est de censurer les propos dangereux, pas stupides, incohérents ou mensongers.

    — Parfois je me dis qu’on ferait mieux de censurer ça avant tout.

    — Et déposer un bel étron sur la liberté de la presse au passage, bravo », ricana-t-il avec un cynisme feint.

    Emma, les joues empourprées, se calma en comprenant que ses mots dépassaient sa pensée. Elle n’était pas stratège, mais avait bien compris que la prise de Minsk représentait un grand progrès militaire qui forcerait peut-être la Russie Indépendante à négocier, et ainsi écourter cette guerre barbare. Et bien que le président européen Markus Tramper ait promis la paix à n’importe quel prix, ses efforts diplomatiques avaient été plus que louables. Emma suivait l’actualité du front jour après jour à cause de son travail, et elle avait constaté avec une certaine satisfaction que les cinq derniers mois avaient été bien plus marqués par les négociations entre Européens, Arabes et Russes que par les campagnes sanglantes. Malheureusement, les pourparlers ne donnaient guère l’impression aux Européens que la situation aille en s’améliorant, il leur fallait des victoires. Après le coup d’éclat à Vilnius, en décembre, le succès total de l’Opération Ours Blanc, cristallisé par la prise de Minsk, offrirait un peu de répit à Tramper sur la scène politique intérieure, lui laissant les mains libres pour négocier la libération de la Région Grecque. Cardin espérait sincèrement qu’il y parviendrait, prouvant à l’opinion publique que le conflit pouvait être résolu par la diplomatie. Son seul regret était de voir le président des États-Unis d’Europe héraut de la Paix au nom de la Fédération, écrasant sous son ombre asphyxiante le rôle supposé crucial du Parlement Européen.

    L’esprit enfin focalisé sur des problèmes concrets, elle laissa son visage se détendre pour adopter cette expression professionnelle, presque hautaine, qu’elle s’était forgée depuis la fac de journalisme. Ses yeux contemplèrent le petit arbre en pierres et fil de fer qui lui servait d’unique décoration sur son plan de travail.

    « T’as raison. Laissons-les raconter du vent, ça n’a jamais tué personne. Dire que pendant ce temps-là il n’y a que le Federal Post pour s’intéresser assez au débat sur la réforme constitutionnelle pour en faire un article en double page… Écraser les Russes indépendants à Minsk, ça bien sûr, ça passionne tout le monde, mais transformer notre fédération parlementaire en république présidentielle européenne, tout le monde s’en fout…

    — N’exagère pas, la reprit Nicolaj d’un ton plus sévère. Ce n’est pas comme si Tramper voulait supprimer le Parlement.

    — Il n’a pas besoin de le faire, le Parlement ne sert déjà plus à rien !

    — Tu noircis le tableau, grommela le jeune homme, désapprouvant visiblement le cours que prenait la conversation. C’est la guerre en ce moment, normal que le président soit sur le devant de la scène : nous devons parler d’une seule voix. Si le Parlement commence à palabrer et voter, on s’en sortira jamais, surtout qu’en face on a qui ? Un prince autoproclamé et égocentrique, un dictateur digne de porter la casquette de Soviet Premier, et Al’Darbi, complètement parano avec son pétrole, comme si au XXIe siècle on allait indéfiniment recourir à son concentré de pollution. Sérieusement Emma, face à cette bande de fous furieux, mieux vaut avoir un homme fort à la tête de l’État, pour mener la barque la tête froide !

    — Tu vois Nicolaj, répliqua-t-elle avec plus d’amertume que d’acidité, le problème est précisément dans ta formule. Il n’a pas à être à la tête de l’État, il n’y a pas d’État européen, il ne devrait pas y en avoir ! Nous sommes les États-Unis d’Europe, un système fédéral, pas un Super-État unique !

    — Sur le papier peut-être, mais dans les faits ? contre-attaqua Nicolaj, plus agressif qu’il ne l’aurait voulu. L’État européen unique fonctionne déjà en pratique. Concrètement, là, on bosse pour lui à l’instant même. Modifier la Constitution ce serait juste… confirmer par écrit ce que tout le monde applique déjà. Mettre le système à jour. Évoluer. »

    Il avait asséné ses derniers mots avec force, accompagnant chaque syllabe d’un léger, mais sec hochement de tête pour appuyer son propos. Emma le connaissait assez bien pour savoir qu’il valait mieux s’en tenir là si elle ne voulait pas créer une embrouille qui durerait des semaines. Nicolaj était d’ordinaire excessivement gentil et attentionné, mais les rares fois où elle était parvenue à le braquer, elle avait découvert qu’il savait également être terriblement rancunier. « Mon côté russe », plaisantait-il toujours après coup.

    « Bien, cingla-t-elle tout même pour lui faire comprendre qu’elle n’irait guère plus loin. Dans ce cas tu n’auras plus qu’à voter lors du référendum.

    — Exactement. »

    Une ambiance malsaine s’installa une interminable minute alors qu’aucun des deux amis ne désirait parler ni même esquisser le moindre mouvement, jusqu’à ce que finalement le bon sens reprenne le dessus et que, de son ton serviable plus coutumier, il ne finisse par rompre ce silence dérangeant.

    « Tu veux quand même un café ? »

    Le ciel se faisait déjà sombre et floconneux lorsqu’Emma arpenta les rues berlinoises pour rentrer chez elle, exténuée. Cette semaine l’avait complètement lessivée, et il lui était difficilement concevable qu’elle n’ait que le lendemain dimanche pour se reposer un tant soit peu. Une journée de repos, puis il faudrait tout recommencer, aux aurores, lire des pages et des pages de torchons pour en expurger toute trace de « défédératisme agressif ». Formule polie pour sédition. L’effet de bombe qu’avait provoqué l’article de Michael Kith, quelques mois plus tôt, était devenu un cas d’école. Le type même de papier qui peut à lui tout seul transformer une période tendue en semaine d’émeute. Le Ministère avait donc préconisé la plus extrême sévérité pour ce genre d’article, et chacun devait participer à cet effort de guerre contre l’euroscepticisme. Les enjeux sociopolitiques du moment étaient trop importants pour qu’on laisse quelques agitateurs perturber la résolution de cette crise. Et pourtant, sachant tout cela, Emma Cardin n’avait qu’une envie : rester chez elle et profiter du calme de son appartement. Laisser derrière elle les quolibets de bureau et les débats sans fin entre collègues. Il fallait dire que l’ambiance s’était sensiblement refroidie ces derniers temps, entre les partisans de la guerre contre le terrorisme, les pacifistes, les pros et anti-Markus Tramper, les bonnes gens qui compatissaient au sort des Russes après le Crash – attitude que Nicolaj qualifiait presque d’obscène lorsqu’on savait comment le Kremlin avait su tirer son épingle du jeu, l’air de ne pas y toucher. L’annexion de la Biélorussie, par exemple, avait toujours été une preuve suffisante pour le jeune homme que la Région Russe des E.U.E. avait été bien avisée de faire sécession. Moscou, disait-il, serait toujours Moscou. Emma n’avait jamais su décider si elle trouvait cette haine sincère ou légèrement appuyée pour contrer les rumeurs de plus en plus déplaisantes qui ne manquaient plus de courir à son sujet depuis les défaites européennes contre l’Armia, au Nord. Les mots « espion » et « traître » avaient même été murmurés du bout des lèvres, au point que Gonzalez Farech, le chef du département, avait été obligé d’organiser une conciliation de groupe pour être certain de dissiper tout malentendu et répéter toute la confiance qu’il avait en Nicolaj. Depuis, les lèvres restaient closes, mais les regards n’en disaient pas moins.

    Lorsqu’elle arriva chez elle, il faisait désormais complètement nuit. Elle passa la porte vitrée du hall d’entrée, trop préoccupée par ses soucis de travail pour entendre immédiatement la voix du concierge qui tentait de l’interpeller malgré une extinction de voix.

    « Préoccupée ? murmura le quinquagénaire avec un pauvre sourire.

    — Le boulot, monsieur Ganz, le boulot, comme toujours… »

    Ganz était un homme fort sympathique, serviable et toujours disponible. Son expression concernée et compatissante à chaque fois que la jeune femme trahissait ses baisses de moral étaient d’un grand réconfort. Mais paradoxalement, la gentillesse du gardien lui paraissait trancher trop crûment avec sa propre impression de ne se soucier de rien ni personne en dehors de son travail et provoquait en elle une sorte de… mauvaise conscience.

    « Quelqu’un a laissé un colis pour vous », enchaîna l’homme aux cheveux grisonnants en l’entraînant vers l’entrée de sa loge avant d’aller y chercher un paquet emballé dans du papier kraft.

    L’emballage ne portait ni timbre ni adresse, détail qui aiguisa immédiatement la curiosité de la jeune femme. Cardin n’avait aucune proche famille dans cette partie de l’Europe, et ses amis… un grand vide sembla soudain envahir Emma, la faisant chanceler un instant. Elle venait de réaliser qu’elle n’avait pas vraiment d’amis en dehors de ses collègues de travail. L’idée ne lui avait jamais traversé l’esprit, car elle n’avait jamais ressenti le besoin d’être entourée d’une bande d’hypocrites parmi lesquels seules deux ou trois personnes seraient dignes de confiance… Mais aujourd’hui, la simple perspective de vivre sans relations en dehors du travail venait de provoquer en elle une bouffée de malaise inexplicable.

    « Tout va bien ? s’inquiéta Ganz dont le regard d’aigle n’avait rien manqué de ce changement dans l’attitude d’Emma.

    — Je crois que j’ai attrapé froid », mentit-elle avec son sourire le plus innocent.

    Elle le remercia poliment et regagna rapidement son appartement. Sitôt la porte claquée d’un revers du pied, Emma soupira et se laissa tomber dans le vieux fauteuil rouge qu’elle déménageait de logement en logement depuis son premier studio étudiant. Une relique familiale, une sorte de cocon pour les mauvais jours… Ses doigts caressèrent pensivement le motif rayé tandis que ses yeux analysaient le paquet tel un rayon X. Elle savait qu’il serait plus sûr de le faire examiner par le service de sécurité du Ministère, au cas où des défédératistes se seraient décidés à envoyer des lettres piégées, mais elle n’était pas complètement paranoïaque comme les employés du service en question. Ou comme ce lieutenant Helm.

    Dire qu’il avait réussi à lui voler le carnet qu’elle était supposée lire ! Le souvenir de la rage folle qui l’avait saisie lorsqu’elle avait constaté la disparition de ce carnet refit surface, mais il ne remuait plus les mêmes émotions aujourd’hui. C’était étrange, et difficile pour Cardin de se décider si elle devait lui en vouloir ou si elle pouvait s’autoriser un sourire. Après tout, il avait réussi à la duper après toutes ses tentatives ratées. Elle avait dominé la partie, mais il avait fini par gagner. Sans qu’elle ne s’en rende compte, ses lèvres s’étaient muées en un rictus amusé. Où pouvait bien se trouver le lieutenant Helm à présent ? Vivait-il encore ? Le rictus disparut et son attention se reporta sur le colis.

    Elle défit les attaches de ruban adhésif et dégagea du papier brun et rugueux une petite boîte en carton. Le logo était celui de la poste aérienne européenne, mais il s’agissait visiblement d’un emballage usé recyclé pour l’occasion, sans doute pour protéger le contenu. Curieux. Emma sortit délicatement le bloc de feuilles qui s’y trouvait et constata avec surprise qu’il s’agissait d’un dossier d’enquête comprenant des notes et des photos, relié à la va-vite et taché de café et autres breuvages. Le nom de Edmund Trovich lui sauta aux yeux et alors que son cerveau se remettait à fonctionner en mode professionnel, elle réalisa qu’elle connaissait cette écriture. Michael Kith.

    « Qu’est ce que… ? » s’étouffa Cardin, interloquée.

    Kith avait été arrêté après les conséquences dévastatrices d’un de ses articles et devait certainement croupir dans une prison de haute sécurité que le gouvernement réservait aux défédératistes activistes. Si ce dossier était de lui, cela signifiait que quelqu’un travaillait avec lui, quelqu’un qui aurait amené ce colis jusqu’à elle. Or, toutes les fiches sur Kith spécifiaient qu’il s’agissait d’un homme asocial qui travaillait seul et que les gens évitaient. Ce petit mystère titilla la corde sensible d’Emma, celle qui l’avait poussée à faire elle-même des études de journalisme. Elle se mit donc en tête de lire le document en diagonale, mais comprenant bien vite qu’il s’agissait d’une énième théorie de complot qui ne tenait pas debout, son intérêt commença rapidement à s’émousser. Pourtant, certaines informations étaient troublantes. Non pas qu’elles soient particulièrement explosives, mais parce que son travail avait été de s’assurer qu’aucun article n’évoque ces sujets, très précisément… Elle comptait bien se renseigner dès le lendemain sur le lieu d’incarcération du journaliste, car elle avait tout de même une question à lui poser qui lui brûlait déjà les lèvres. Pourquoi Kith, ou la personne en qui il avait suffisamment confiance pour lui confier son travail, viendrait-il confier cela à un agent de censure du Ministère de l’Information, à elle ? C’était là la véritable énigme… Et elle espérait bien la résoudre.

    MOUVEMENT 6

    Chapitre 1

    Tirana, à cinquante kilomètres du front arabo-européen. 29 janvier 2034

    Les Régions Sud subissaient leur hiver le plus chaud jamais enregistré. Si l’Europe centrale ressentait les effets de cette masse d’air chaud par des pluies torrentielles provocant inondations et glissements de terrain, le sud s’attendait à des orages. En temps normal, tous les médias auraient fait leurs choux gras du dérèglement climatique et de ces « orages d’hiver » que les spécialistes annonçaient comme une tendance partie pour durer. Mais l’Europe ne vivait plus des temps normaux, l’Europe était en guerre. Et personne ne se souciait plus du climat.

    Cyril Engström, avachi sur son lit comme un sac de sable, exhala bruyamment et s’essuya le front avec la manche de sa chemise, reposant dans le même geste son livre sur la table de chevet cabossée. Le livre en question lui avait été prêté par Greg après son retour du Mur, Voyage au centre de la Terre. Un titre ironiquement lourd de sens après son séjour des plus déplaisants dans une cellule de la Montagne Artificielle. Mais ce dernier, en lui confiant l’ouvrage, n’avait émis aucun commentaire sur le sujet, se contentant de se féliciter que Cyril ait « retrouvé le chemin de la lecture-plaisir », selon ses propres termes. Trop heureux, sans doute, d’avoir trouvé un nouveau sujet de discussion qui n’ait à voir ni avec leur métier ni avec la gent féminine. D’ailleurs, le Danois lui avait échangé l’ouvrage contre Sa Majesté des Mouches à la surprise

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