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L'Albatros et les pirates de Galguduud
L'Albatros et les pirates de Galguduud
L'Albatros et les pirates de Galguduud
Livre électronique432 pages6 heures

L'Albatros et les pirates de Galguduud

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À propos de ce livre électronique

Les camps de pirates qui parsèment la côte somalienne menacent de détourner tout bateau qui s'approche d'eux, mais les pays développés ne semblent pas capables de faire face à ce problème. L'industrie mondiale de l'énergie est sur le point de s'effondrer : un homme d'affaires sera-t-il capable de faire face aux pirates ? l'État somalien en faillite sera-t-il capable de contrôler ses propres côtes ?

Un jeune marin de Cadix, fuyant ses problèmes personnels, est choisi pour en finir avec les ennemis du magnat, mais même l'océan Indien n'est pas assez loin de son passé. Au fur et à mesure que les événements se déroulent, il pressent un complot plus complexe derrière les attaques. Sans s'en rendre compte, Pablo est entraîné au centre d'une conspiration internationale dans laquelle il ne peut compter que sur l'aide de so,n équipage et de son navire : l'Albatros.

LangueFrançais
Date de sortie30 nov. 2019
ISBN9781071521502
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    Aperçu du livre

    L'Albatros et les pirates de Galguduud - Federico Supervielle Bergés

    L'Albatros et les pirates de Galguduud

    L'histoire d'une lettre de marque du XXI siècle.

    ––––––––

    Federico Supervielle Bergés

    Chapitre Un

    Friedrich Gotthelf raccrocha le téléphone, amer. Dans des moments comme celui-ci, que son téléphone soit dernier cri ou que son carnet d’adresses soit rempli des numéros des hommes d’affaires les plus prospères du monde, en particulier ceux du monde pétrolier, de personnalités et même de célébrités de la planète entière, de plus d’un politicien, rien n’avait plus d’importance. Le bureau somptueux, si l’on peut appeler bureau une pièce plus grande que la majorité des appartements, ne lui apportait pas la moindre satisfaction. Même la chaise ergonomique à vingt-cinq mille euros ne lui semblait plus confortable. Après ce qu’il venait de faire, tous ses succès avaient disparus dans un brouillard qui ne laissait entrevoir que l’échec. Pour la troisième fois en vingt mois !

    Lors de sa dernière conversation téléphonique, Gotthelf avait confirmé le paiement de la rançon pour le superpétrolier Dufourspitze, l’un des douze navires de la compagnie Alps Tankers, sa principale source de revenu. Il avait opté pour l’utilisation d’un nom anglais, comme le lui avait recommandé l’un de ses spécialistes qui touchaient des salaires astronomiques pour un travail qui, d’après le magnat, ne générait pas le moindre bénéfice mais qui faisait partie des affaires. En tout cas, ces maudits pirates somaliens ne semblaient pas s’intéresser au nom de la compagnie. Ni à sa nationalité, son pavillon, sa cargaison, sa destination, ou quoi que ce soit d’autre. Ils attaquaient tous les navires qui passaient à proximité, bien que pas si près que ça, de la Somalie avant d’exiger une rançon. Et cela durerait tant qu’ils trouveraient leurs affaires rentables. Le Dufourspitze, le Finsteraarhorn, le Nordend, le Aletschhorn, le Zumsteinspitze et tous les autres devaient passer près de la Somalie et traverser le Golfe d’Aden s’ils ne voulaient pas rallonger leur trajet et perdre en rentabilité. Et en affaire, tout était question de rentabilité. Même si, après avoir payé la dernière rançon, Gotthelf était certain qu’il aurait été plus rentable, au cours de ces vingt derniers mois, que sa flotte empreinte la route la plus longue et passe par le Cap de Bonne Espérance.

    L’extraction du pétrole venait tout juste de commencer en Tanzanie, et sa compagnie avait obtenu le contrat pour transporter le pétrole brut vers les ports européens. Ce qui voulait dire qu’il fallait traverser toute la zone qui se trouvait sous l’influence des pirates somaliens.

    — Bon sang !

    Depuis son bureau dans le quartier des affaires de Zurich, tout paraissait assez simple. Si les pays civilisés pouvaient faire quelque chose... Mais il était impossible que ces politiciens s’y risquent. Ils ne feraient rien qui pourrait compromettre quelques centaines de milliers de votes pour les prochaines élections. Et c’était vrai pour tous les pays occidentaux. C’était l’une des raisons qui l’avait poussé, à soixante-et-un ans, à rejeter à plusieurs reprises les offres des gouvernements suisses pour le mettre à la tête du portefeuille économique. Son expérience et ses contacts étaient bien connus, mais il n’était pas fait pour la politique. Les affaires étaient bien plus faciles : gagnez de l’argent tout en dépensant toujours moins et vous vous en sortirez plutôt bien. Et il y avait toujours possibilité de s’améliorer. Pas en politique. Vous êtes un jour au sommet, et le lendemain à terre. C’est aussi vrai que le soleil se lève à l’est.

    Presque tous les pays occidentaux qui avaient des intérêts dans la région avaient un ou plusieurs navires de guerre qui patrouillaient. Ils attrapaient bien un esquif de-ci de-là, mais ce n’était pas suffisant. Les pirates n’étaient pas idiots, et avec l’expérience et l’argent des rançons, ils avaient redoublé d’efforts et améliorés leurs techniques. Tous ceux qui comprenaient de quoi il retournait affirmaient que le seul moyen pour résoudre le problème était de s’en prendre aux bases terrestres des pirates. Cependant, aucun gouvernement ni aucune organisation internationale ne semblait s’en rendre compte. L’homme d’affaires suisse savait que ce n’était pas le problème. Le problème étant que la Somalie était un pays qui avait mal tourné et que, naturellement, pour mener à bien ces attaques, il fallait entrer dans les eaux territoriales et sur le territoire somalien. Et sans l’autorisation d’un chef d’état tangible, aucun gouvernement ne voulait risquer de se mettre à dos l’opinion publique. Gotthelf ne comprenait pas en quoi s’en prendre à des pirates pouvait être mal vu par la population, mis à part les possibles dommages collatéraux causés aux civils. Et c’était l’essentiel... ils étaient bien trop habitués à la paix, les suisses en tête, pour accepter quelques civils, des étrangers qui plus est, comme seules victimes d’une opération militaire. En plus des militaires eux-mêmes, bien sûr. On a l’habitude de penser que les militaires meurent parce que cela fait partie de leur travail, mais il faut aussi en tenir compte, non ?

    En tout cas, il était clair que rien ne serait possible avec la seule aide des gouvernements occidentaux. Il avait parlé à plusieurs reprises avec le vice-président du gouvernement somalien naissant, qui ne contrôlait même pas la moitié du pays. Il semblait être l’homme qu’il fallait pour son poste et avait de bonnes idées et initiatives, mais rien pour les mettre en œuvre. Les somaliens avaient fait plusieurs propositions, d’une armée qui prendrait le pays par la force à des raids aériens ou maritimes, mais personne ne les écoutait. Les pays occidentaux étaient bien trop occupés à maintenir leurs démocraties chancelantes pour s’intéresser aux demandes d’un gouvernement qui gouvernait à peine. Et aujourd’hui, en dehors des gouvernements, que restait-il ? L’époque des mercenaires était depuis longtemps révolue, même si certains considéraient la glorieuse Garde Suisse du Vatican comme telle. Les guerres maritimes avaient également connu leurs... comment s’appelaient-ils ?... corsaires. C’est ça. Mais les corsaires ne parcouraient plus les mers depuis des siècles. Ils n’étaient rien de plus qu’un souvenir des époques passées.

    Puis ce fut comme une évidence. C’était une idée folle mais pourquoi pas ? S’il voulait la développer, il lui faudrait quelqu'un de compétent. Qui ? Il était clair que personne en Suisse n’avait ce genre d’expérience. Lui-même n’avait jamais mis un pied sur ses bateaux. Il lui faudrait un étranger. Gotthelf fouilla dans sa mémoire, se remémorant toutes les réunions, diners, réceptions et autres évènements auxquels il avait assisté et après quelques minutes...

    — Marianne ! cria-t-il à sa secrétaire à travers la porte.

    Marianne savait que lorsque son patron oubliait d’utiliser l’interphone qui se trouvait sur son bureau pour l’appeler, cela voulait dire qu’il était soit pressé soit nerveux. Elle se précipita alors dans le bureau en se demandant ce qui se passait cette fois-ci.

    — Vous vous souvenez de la réception qui a eu lieu il y a quelques mois à l’Hôtel Alden ? demanda-t-il.

    La jeune femme fit un signe de tête pour acquiescer. C’était l’évènement social le plus important de l’année et son patron, même s’il ne l’admettrait jamais, leur accordait une grande importance. C’était l’un des meilleurs endroits pour faire des affaires.

    — Je parlais à un espagnol. Je ne me souviens pas de son nom mais je dois le retrouver. Cela ne devrait pas être trop difficile. C’était l’un des rares espagnols présents et il n’avait pas de poste important. C’était une sorte de conseiller.

    Marianne acquiesça de nouveau et, déduisant que son patron ne voulait rien de plus, se retourna pour se diriger vers son bureau.

    Elle savait qu’à ce moment-là, Gotthelf cesserait de regarder ses papiers pour se concentrer sur elle, mais cela n’avait pas d’importance. Son patron était heureux en ménage, il avait deux fils et tous les droits de regarder sa jeune et sexy secrétaire, qui savait parfaitement qu’il ne franchirait jamais la limite. Qui plus est, elle n’avait d’yeux que pour son fiancé, Jean-Paul, capitaine de la Garde Suisse, et elle n’avait pas besoin d’avoir des aventures avec des magnats. Gotthelf était un bon patron, payait bien, et Marianne savait qu’aussi belle qu’elle était, si elle ne faisait pas bien son travail, il ne l’aurait pas embauchée.

    Et maintenant, elle devait localiser cet espagnol. C’était une curieuse demande de la part de son patron. Mais c’était le genre de travail qui rompait la monotonie et qu’elle appréciait. Marianne s’assit derrière son bureau sans savoir qu’à cet instant précis Gotthelf pensait que même le prénom de sa secrétaire irradiait de sensualité.

    #

    — Bonsoir, Monsieur Reyes.

    — Bonsoir, Pierre.

    L’hôtel Rocco Forte de Bruxelles était le meilleur hôtel de la ville et Pierre une vielle connaissance.

    — Quelque chose pour moi ? demanda-t-il pendant que le réceptionniste lui donnait sa clé.

    Oui, monsieur, un appel de... Alps Tankers, lui dit Pierre en consultant une note. Ils n’ont pas laissé de message, juste un numéro.

    — Très bien, merci.

    Il prit le morceau de papier et se dirigea vers l’ascenseur tout en fouillant dans sa mémoire. Alps Tanker... Le nom était tellement évident qu’il n’avait pas besoin de beaucoup y penser : la compagnie suisse de superpétroliers. Le propriétaire était un certain Golfhead ou quelque chose comme ça. Il l’avait rencontré récemment lors d’une réception à Zurich. Friedrich Gotthelf, c’était son nom. Dans la soixantaine, grand et de toute évidence en forme dans sa jeunesse. Les yeux clairs et des cheveux presque blancs qui furent blonds un jour, mais il ne se donnait pas la peine de les teindre, comme tant d’autres le faisaient. Le suisse était aimable et courtois, comme tous les bons hommes d’affaires, mais il avait quelque chose qui disait clairement : je suis froid, calculateur, doué dans ce que je fais et... oui, un type bien. Un gars « de la vieille école » était peut-être une meilleure définition. Ils avaient parlé de tout et de rien pendant un moment, puis le magnat était allé saluer d’autres invités.

    Que pouvait bien lui vouloir le grand magnat suisse, à lui Jaime Reyes Luzón ? Reyes passa en revue les compétences qui lui avaient permis de prendre cette chambre d’hôtel sans qu’il n’ait à se préoccuper du prix exorbitant. Il avait étudié les sciences politiques et avait obtenu plusieurs masters en politique de sécurité, de défense et sur les questions navales. Il avait eu un poste de conseiller dans les différents gouvernements espagnols, des deux partis, à un niveau qui vous rendait important sans vous associer au parti, niveau où il voulait se maintenir. Il avait également été conseiller pour des organisations internationales. OTAN, ONU, Union Européenne. Le nom importait peu tant que le salaire était bon et qu’il pouvait se consacrer à ce qu’il aimait. Et sans condition. D’où sa grande expérience et sa réputation. Mais quel rapport avec la compagnie maritime suisse ?

    Reyes décida que le seul moyen de le savoir était d’appeler. Il ne s’était jamais enfermé dans des situations aussi étranges et s’en était toujours bien sorti. Peut-être commençait-il à penser que ce pourrait être une opportunité. Il pourrait s’agir d’un appel pour lui proposer d’acheter des actions ou pour lui demander où il avait acheté la cravate qu’il portait à la réception. Les riches très riches ont tendance à être extravaguant. Mais pas Gotthelf. Leur brève conversation lui avait permis de le découvrir. Dans ce cas, il ne pouvait s’agir que d’une offre d’emploi, certainement en échange d’une grosse somme. Le suisse était le genre d’homme qui valorisait le travail bien fait et Reyes n’était pas le meilleur dans son domaine par hasard. Mais cela le ramenait au point de départ. Pourquoi ?

    Les compétences peu communes de l’alicantin étaient destinées à servir les gouvernements ou les organisations internationales, et non les entreprises privées. Reyes aimait s’imaginer comme un stratège moderne. Sans uniforme, mais concevant les politiques qui permettaient à l’occident de maintenir son contrôle. Gotthelf était-il un passionné d'histoire militaire qui souhaitait partager son point de vue sur la position géostratégique mondiale avec un professionnel ? C’était un peu trop tiré par les cheveux. Mais peu importe à quel point il y réfléchissait, il ne trouvait pas de réponse satisfaisante.

    Bien, conclut Reyes en entrant dans sa suite et en composant le numéro que lui avait remis Pierre. Quoi que cela puisse être, je suis sur le point de le savoir.

    Après quelques tonalités, quelqu’un décrocha de l’autre côté et une voix qu’il ne pouvait définir que comme « sexy », bien que ce ne soit pas un qualificatif pour une voix, répondit.

    Bureau de M. Gotthelf, comment puis-je vous aider ?

    Elle s’exprimait en anglais... un bureau habitué à recevoir des appels de l’international, ou un téléphone qui affiche le préfixe de l’appel entrant. Ou bien une toute autre explication sur un million de possibilités. L’alicantin décida de répondre dans la même langue, par éduction et par commodité. Il était extrêmement peu probable que cette voix sexy à l’autre bout du téléphone parle espagnol et il parlait anglais comme un poisson dans l’eau, avec un accent complètement neutre, le résultat de cours intenses et couteux comme d’une pratique régulière avec des gens de différents milieux.

    — Bonjour, je suis Jaime Reyes Luzón, j’ai reçu un appel de votre part.

    — Ah, M. Reyes, répondit la voix sexy. Bonjour, je suis Marianne, la secrétaire du M. Gotthelf. Un moment s’il vous plaît, je vous le passe tout de suite.

    Alors que Reyes méditait sur la prononciation différente de son nom selon les pays, et qui n’était jamais la bonne, à une centaine de kilomètres au sud-est, Marianne se levait de son bureau pour rejoindre celui de son patron. Elle savait que Gotthelf préférait le face à face à l’interphone.

    — M. Gotthelf, M. Reyes à l’appareil.

    — Passez-le moi.

    — Bonjour, le salua Reyes peu après.

    — Bonjour, je suis Friedrich Gotthelf, d’Alps Tankers. Nous nous sommes rencontrés à Zurich au printemps...

    — Oui, M. Gotthelf, l’interrompit l’espagnol, je m’en souviens parfaitement. Comment vont votre épouse et vos deux fils ?

    Reyes savait que ses efforts pour se souvenir de ce genre de chose en valait la peine. Tout le monde aime savoir que son interlocuteur se souvient de lui, et quelle meilleure preuve que de mentionner votre dernière rencontre ou un fait connu. Le suisse se féliciterait de son importance. Un homme avec qui il avait discuté une demi-heure se souvenait de lui et de sa famille, même s’il en avait assez peu parlé. Le magnat aurait l’impression d’avoir laissé sa marque sur Reyes et il est toujours bon que votre patron se sente important. Même s’il n’est que chef de projet. Ou moins encore.

    — Très bien, merci, répondit un Gotthelf surpris. J’espère que vous aussi, reprit-il, espérant ne pas révéler qu’il ne se souvenait pas si l’espagnol avait une famille ou non.

    Cela donna un léger avantage à Reyes, puisque son interlocuteur était surpris et souhaitait clairement être en mesure de retourner une salutation aussi cordiale. Et comme il l’avait prévu, le suisse arrêta de tourner autour du pot pour aller droit au but.

    — J’ai un projet en cours, et j’aimerais avoir votre avis.

    — Puis-je savoir ce que c’est, monsieur Gotthelf ? répondit Reyes sans essayer de cacher sa curiosité. Il n’avait pas encore réussi à découvrir quel était le projet du magnat et il devait admettre qu’il mourrait d’envie de le savoir.

    — Je préférerais en discuter en personne, si ça ne vous dérange pas.

    — Pour cela, monsieur Gotthelf, je pourrais avoir besoin de données ou de documents, et je pourrais ne pas les avoir à temps si vous ne me donnez pas un indice.

    — Disons, monsieur Reyes, qu’en ce moment, je suis très fatigué du Jolly Roger, répondit le suisse, en profitant de la surprise de l’espagnol. Pouvons-nous nous voir ?

    — Je serais là demain. Passez une bonne journée, reprit Reyes, sachant pertinemment que le suisse l’avait convaincu avant même de lui parler.

    Après avoir raccroché, l’alicantin s’allongea sur le lit, bras écartés, dans ce qu’il considérait comme la meilleure position pour réfléchir.

    — Des pirates, donc.

    Soudain, tout devint plus clair. Le magnat venait de payer une rançon pour l’un de ses pétroliers. Reyes ne se souvenait pas du nom, mais il savait qu’ils portaient tous le nom d’un sommet des Alpes suisses. Mais le nom n’avait pas d’importance. Ce n’était pas la première fois qu'Alps Tankers payait une rançon aux pirates somaliens. Alors qu’une petite voix accusatrice lui disait qu’il devait se souvenir, il ne voyait toujours pas la relation.

    Il était clair que le suisse voulait protéger ses bateaux, mais ce n’était pas un travail pour lui. Plusieurs compagnies s’étaient spécialisées dans ce domaine, avec des conseils, des moyens humains et matériels. Se méprenait-il sur ses références ? Reyes savait que c’était peu probable. Gotthelf était le genre d’homme habitué à bien faire les choses et à ne pas se laisser exposer. S’il voulait lui parler, il avait ses raisons, même s’il ne les comprenait pas.

    Reyes décida de s’installer devant son ordinateur portable pour se mettre à jour sur le sujet. Cela ne lui couterait rien. Il l’avait déjà fait plusieurs fois pour l’OTAN et l’Union Européenne. En pensant à l’OTAN... il lui faudrait prévenir qu’il ne serait pas disponible pendant un temps. C’était l’un des avantages à être le meilleur. Pour Reyes, le contrat idéal était celui qui ne le liait pas définitivement. Pouvoir aller de-ci de-là faisait partie de sa personnalité et lui offrait des opportunités comme celle-ci.

    Alors qu’il imprimait le billet pour son vol direct du lendemain matin, il ne pouvait s’empêcher de repenser à la voix de la secrétaire. Avec de la chance, il pourrait la rencontrer. Son subconscient en était arrivé à la conclusion qu’une telle voix ne pouvait être accompagnée que d’un corps de rêve et l’un des avantages d’être célibataire à 42 ans était qu’il n’avait pas à avoir de regret en pensant à une jeune fille. Qui sait, il pourrait même essayer de la courtiser. L’alicantin sourit en se remémorant l’époque où il était un tombeur.

    #

    Il avait toujours aimé la Suisse. Ses paysages semblaient tout droit sortis d’un film. C’était soit ça, soit la moitié des scènes de paysages naturels avaient été tournée ici. Il aimait l’Espagne, mais il n’y avait ni vallée entourée de sommets enneigés, ni prairie verte ou ciel bleu dans son Alicante natale. Ni dans aucun autre coin du pays.

    Reyes profita du trajet en taxi depuis l’aéroport de Zurich pour revoir les informations qu’il avait compilées la veille. Les trois attaques contre les navires suisses avaient été similaires. Les pirates avaient attaqué de nuit, se rapprochant des énormes pétroliers avec plusieurs skiffs, prétendument lancés depuis un bateau mère qui n’avait pas encore été identifié. On ne savait même pas si c’était la même organisation qui avait perpétré les attaques.

    Dès qu’ils avaient pris le contrôle du navire, les pirates avaient mis le cap sur les eaux territoriales somaliennes, plus spécifiquement vers le sud, zone où le gouvernement somalien n’avait aucun contrôle. Dans deux des cas, les navires de guerre qui patrouillaient dans la zone n’avaient pas eu le temps de réagir avant que le superpétrolier n’entre dans les eaux somaliennes, et dans le troisième cas, les pirates avaient réussi à prendre le navire sans alerter l’équipage, informant la compagnie le lendemain. Dans tous les cas, dès que les pirates s’emparaient du navire, ils donnaient l’alerte par radio sur le canal 16, le canal international des urgences en mer, en assurant qu’ils exécuteraient un otage si un navire les approchait.

    Lors du premier détournement, il y avait de ça presque deux ans, une frégate française s’était approchée du pétrolier pour essayer de faire intervenir l’équipe des opérations spéciales qui étaient à bord. Après ça, les pirates les avaient contactés par radio avant de tirer sur un otage. Quand les français ont entendu le coup de feu et les cris, ils ont immédiatement annulé l’opération. Heureusement, le coup avait été tiré dans la jambe et le marin fut soigné dès que la rançon fut payée, le lendemain, après un sauvetage sans problème majeur. Depuis, personne n’avait osé récupérer par la force un navire détourné.

    La procédure habituelle des pirates consistait à ancrer le navire sur une plage protégée et à attendre le paiement de la rançon, en ayant toujours en joue les otages pour s’assurer que personne ne tente de les libérer par la force. Il était déjà arrivé, dans d’autres cas, que les pirates commettent des erreurs, dont des équipes des opérations spéciales américaines, anglaises ou françaises avaient profité. Mais pas dans les cas concernant M. Gotthelf.

    Après le paiement, les pirates s’enfuyaient en laissant les otages à bord et en menaçant de faire exploser le navire si quelqu’un les suivait. Peu après, ils disparaissaient dans le chaos du sud du pays africain. Il n’y avait pas toujours de bombes, mais personnes ne voulait jouer avec la vie des otages, encore moins après avoir payé la rançon.

    Il était clair que les pirates savaient ce qu’ils faisaient. Il y avait forcément quelqu’un derrière tout ça. Il en était sûr. L’amélioration de leurs moyens provenait de l’argent des rançons, mais l’argent n’est rien si vous ne savez pas où ni comment le dépenser. En outre, leurs techniques étaient de plus en plus perfectionnées. Il y a quelques années, personne n’aurait imaginé qu’un groupe de somaliens drogués pourrait prendre un bateau sans alerter l’équipage. Pas même les Navy Seals américains. Il était clair qu’ils avaient reçu une formation plus ou moins spécifique et que certains d’entre eux laissaient du khat à terre.

    Le conseiller avait également remarqué la rapidité à laquelle Gotthelf payait les rançons. Le lendemain. L’espace d’un instant, une idée folle lui traversa l’esprit : et si des magnats suisses s’associaient aux pirates pour contourner les assurances ? Il la rejeta immédiatement. Le peu qu’il connaissait de Gotthelf était suffisant pour savoir qu’il ne s’associerait jamais avec des pirates. Du moins c’était ce qu’il croyait.

    Le suisse était un homme habitué à gagner. C’est précisément pourquoi il savait parfaitement quand il perdait. Et il préférait probablement se sortir de là rapidement. Et éviter de plus grands problèmes. Cependant, trois fois en vingt mois, ça faisait beaucoup, et c’était la raison pour laquelle il avait décidé d’engager un conseiller spécialisé en sécurité et défense, même si Reyes n’arrivait pas encore à deviner pourquoi.

    Trois fois en vingt mois. Cela avait aussi attiré son attention. Il avait passé en revue les autres attaques dans les eaux somaliennes, et aucune autre compagnie n’avait subi de pertes aussi importantes. Dans le seul autre cas qui avait impliqué un superpétrolier, il y avait un mélange de chance pour les attaquants et d’incompétence de la part de l’équipage. Les pirates, complètement drogués, qui n’avaient pas su comment monter à bord du navire, étaient passés par le pont. Ils étaient tombés sur l’officier, endormi et seul. Il avait envoyé le timonier au lit. Reyes se souvenait comment, perplexe, il avait interrogé un ami de la Marine Marchande sur le comportement du marin. Ce dernier lui avait répondu que si ce n’était pas habituel, ce n’était pour autant pas la première fois qu’il entendait parler d’un officier envoyant son matelot dormir avant de s’endormir sur le pont. Mais les pirates avaient été si négligents qu’ils avaient fait échouer le navire avant de l’ancrer. Il était fort probable que des pêcheurs habitués à des barques de sept mètres n’aient pas été capables d’imaginer qu’un superpétrolier avait une calaison de vingt mètres.

    Il n’y avait quasiment pas eu d’attaques contre des navires de cette taille. Piqué par la curiosité, Reyes avait consulté les caractéristiques des navires de la compagnie maritime du suisse. Plus de trois cents mètres de long et près de cinquante de large. Il avait également vu comment les récents travaux du Canal de Suez permettaient à présent à ces géants de passer. Il était évident que tout le monde ne pouvait pas piloter un navire avec ces caractéristiques. Les pirates devaient avoir quelqu’un possédant un minimum de connaissance en la matière.

    Il était également vrai que Alps Tankers était la compagnie qui possédait le plus grand nombre de navires avec ces caractéristiques dans la zone, mais la proportion n’était pas toujours maintenue.

    Pourquoi les pirates étaient-ils attirés par la flotte suisse ? Était-ce le hasard ?

    En descendant du taxi, Reyes espérait que sa rencontre avec M. Gotthelf lui en apprendrait davantage sur la situation.

    #

    Deux heures plus tard, après s’être rafraichi et changé, il entrait dans l’ascenseur de l’immeuble d’Alps Tankers et appuyait sur le bouton que lui avait indiqué la réceptionniste. Costume gris foncé provenant de son tailleur de Madrid, chemise bleu et cravate rouge à rayures blanches. Chaussures Fratelli Rosetti noires rutilantes. Si la rencontre avait été plus sociale, il aurait peut-être opté pour une cravate verte assortie à ses yeux. Il savait que ses yeux avaient conquis plus d’une jeune fille dans sa jeunesse et qu’ils pouvaient encore attirer les regards. Le reste de son corps, pensa-t-il démoralisé, avait bien changé. Tout le monde prenait de l’âge, et il ne faisait pas exception. Dix ou quinze kilos de plus le privait de faire le fier sur les plages et les rides ne font de cadeau à personne. Il savait que si ce n’était pas pour les yeux hérités de sa mère, il n’attirerait pas l’attention. Ventre dans la quarantaine, taille moyenne, traits du visage on ne peut plus commun dans l’est de l’Espagne et les cheveux foncés. Bien sûr, il prenait soin de lui : toujours bien peigné, rasé, avec une touche d’eau de Cologne. Mais ce n’était pas pareil.

    De toute façon, pensa Reyes, je ne suis pas là pour flirter. Je suis ici pour me consacrer à ce que j’aime. Et personne ne le fait comme moi.

    Une jeune femme l’attendait à la sortie de l’ascenseur.

    — Bonjour, M. Reyes, le salua-t-elle, bienvenue. Par ici, s’il vous plaît.

    Dans la vingtaine, grande et mince, il se sentit reconnaissant alors que Marianne se retournait, pas aussi longtemps que certaines aiment. Blonde aux yeux bleus, la peau claire, les traits délicats. Certains pourraient qualifier les lunettes qu’elle portait comme typique de la secrétaire « sexy ». Elle aurait probablement pu être mannequin si elle l’avait voulu. Elle était le stéréotype de la femme nordique dont la plupart des hispaniques rêvaient. Elle portait une chemise, une jupe et des talons qui disaient : je travaille et je suis une professionnelle, mais j’aime me faire belle.

    Reyes la suivit dans un large couloir décoré avec goût et beaucoup de classe. Il était clair que M. Gotthelf aimait ce qui était soigné et qu’il appréciait les bonnes choses de la vie. Il lui sembla reconnaitre la touche d’un peintre connu dans l’un des tableaux accrochés au mur.

    Au bout du couloir, juste après un bureau sur lequel était posé deux ordinateurs et plusieurs téléphones, qui devaient appartenir à Marianne, se trouvait une porte en acajou. La secrétaire frappa avant d’entrer et d’annoncer en allemand :

    — Herr Reyes.

    Elle s’écarta ensuite pour laisser passer l’Espagnol. Le bureau continuait dans la ligne du couloir. Reyes était certain qu’il valait plus que sa villa dans la banlieue de Madrid. Et il aimait aussi ce qui était soigné.

    Au fond de la pièce, assis sur une chaise en cuir derrière un bureau en chêne, M. Gotthelf l’observait calmement. Quand il se leva pour le saluer, Reyes ne put s’empêcher de noter que la chaise était personnalisée. Il en avait entendu parler, mais n’en avait jamais vu. On prenait les mesures de l’utilisateur pour obtenir la forme de son corps avant de fabriquer un fauteuil ou une chaise sur mesure. Pour son propriétaire, le fauteuil pouvait être la chose la plus confortable du monde, alors que pour toute autre personne, il serait aussi inconfortable qu’une chaise de torture. L’alicantin rejeta sa première évaluation basée sur ce dont il se souvenait, mais après un deuxième coup d’œil au reste de la pièce, il la reconsidéra. S’il y avait un homme qui pouvait se le permettre, c’était bien lui.

    — Bienvenu à Zurich, M. Reyes ! J’espère que vous avez fait un agréable voyage.

    — Oui, sans le moindre problème.

    Voyager en première classe avait ses avantages.

    — Avant tout, je tiens à vous présenter mes excuses pour vous avoir fait venir jusqu’ici, dit le magnat, mais, si je ne me trompe pas, vous ne regretterez pas votre décision.

    — Ne vous inquiétez pas, répondit l’espagnol, on s’habitue à voyager.

    Et vous ne regrettez certainement pas de m’avoir fait venir... pensa-t-il.

    — J’en suis certain. Asseyez-vous, je vous en prie, dit Gotthelf en montrant des canapés à côté du bureau. Désirez-vous quelque chose à boire ?

    — Oui, bien sûr. Un whisky ?

    Le suisse le regarda attentivement un instant, mais il lui servit un verre sans faire le moindre commentaire. Il ne se servit rien.

    Reyes appréciait que Gotthelf ait choisi les canapés plutôt que les chaises séparées par le bureau. Sans cet obstacle physique et dans le confort des canapés, la conversation serait moins formelle. Et avec un excellent whisky à la main, un vrai plaisir.

    — Allons droit au but, commença Gotthelf. J’imagine que depuis notre conversation d’hier, vous savez pourquoi vous êtes ici. J’aimerais connaître votre opinion là-dessus.

    — Très bien, M. Gotthelf. Alps Tankers a dû payer trois rançons substantielles au cours des deux dernières années pour sauver navires et équipages capturés par des pirates somaliens. Vous avez payé rapidement pour ne pas avoir de plus gros problèmes, comme avec le marin du premier cas... l’Aletschhorn si je me souviens bien.

    Le magnat suisse acquiesça d’un hochement de tête, l’encourageant à poursuivre.

    — Dans les trois cas, les pirates ont utilisé des moyens et ont montré des compétences qu’on ne leur connaissait pas, tout ça sans commettre d’erreur, de ce que nous en savons. Cela démontre qu’ils ont été formés et qu’ils sont dirigés par quelqu’un de qualifié. De plus, ils peuvent compter sur des moyens matériels et humains concrets.

    Le suisse continuait à acquiescer alors que Reyes en arrivait au point qui les déconcerteraient tous deux, comme ils s’y attendaient.

    — Peu importe qu’ils aient une raison ou que ce soit le hasard, vos bateaux semblent être leurs cibles préférées, conclut Reyes, guettant une réaction sur le visage de son interlocuteur.

    Mais il n’en eu aucune.

    Il ferait un bon joueur au poker, pensa l’espagnol.

    — Jusqu’alors, commença le suisse, je suis entièrement d’accord avec vous. Et pardonnez-moi si je m’en félicite, mais ce n’est pas tous les jours que l’on arrive aux mêmes conclusions que le meilleur expert en la matière. La seule chose que je puisse ajouter est que les paiements rapides permettent d’éviter des victimes, mais aussi de laisser des tonnes de pétroles brut en mer ou encore une mauvaise publicité qui affecterait négativement ma compagnie. Je préfère payer rapidement et que les vautours des chaines d’informations n’aient pas le temps de se régaler de mon malheur. Les émirs du pétrole n’aimeraient pas savoir que leur transporteur a des problèmes, ajouta le suisse. Avant tout, je suis content parce que, même si vous ne l’avez dit qu’à demi-mots, vous pressentez également qu’il n’y a pas que de simples pirates derrière tout ça.

    A présent, c’était au tour de Reyes d’acquiescer. Et de sourire légèrement. Il aimait le tournant que prenait la conversation. L’homme d’affaires fuyait les doubles sens et les analogies. Il était clair et direct, n’avait pas peur de dire ce qu’il pensait et il le regardait droit dans les yeux.

    — Bien, M. Gotthelf. Maintenant que nous avons établi les bases, j’aimerais savoir ce que vous attendez exactement de moi, reprit Reyes, désireux de connaitre enfin le motif de son éventuelle embauche.

    Probable, devrais-je dire, pensa l’alicantin souriant en son for intérieur.

    Le suisse souriait d’une oreille à l’autre – il était curieux de voir comment ses yeux avaient presque disparu – avant de dire :

    — J’imagine que vous êtes un peu perdu.

    Le conseiller inclina légèrement la tête.

    — Savez-vous ce qu’ont en commun Morgan, Drake, Lafitte, Surcouf et vos compatriotes Íñigo de Artieta et Mateo Mainery ? poursuivit le magnat.

    L’alicantin, encore plus perdu, dû dire que non, ce à quoi Gotthelf répondit :

    — Moi non plus... jusqu’à récemment. La vérité est que je n’ai jamais beaucoup aimé l’histoire, mais quand j’ai eu cette idée, j’ai fait des recherches sur internet et j’ai découvert que la guerre, il y a de nombreuses années de ça, n’était pas seulement menée par les militaires, mais également par des hommes qui se battaient pour de l’argent.

    Durant les minutes qui suivirent, il lui expliqua son idée comme un enfant montrant fièrement son nouveau vélo. Il lui demanda finalement :

    — Qu’en pensez-vous ?

    — Eh bien, M. Gotthelf, c’est assez inhabituel.

    L’espagnol pensait aussi vite qu’il le pouvait.

    — La première chose dont vous aurez besoin, poursuivit-il, c’est de quelqu’un qui connaît le droit maritime et international. Vous devez savoir si cela est faisable et, si c’est le cas, comment le faire. La deuxième chose dont vous

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