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Big Boy

Big Boy

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Big Boy

Longueur:
420 pages
6 heures
Sortie:
Oct 2, 2019
ISBN:
9782322261710
Format:
Livre

Description

Le robot domestique le plus puissant au monde...

Une femme recluse et brisée par la vie...

Jusqu'où ira-t-il pour la sauver ?

Science-Fiction, anticipation, policier, drame. Les genres s'entremêlent au service d'un duo inattendu.
Sortie:
Oct 2, 2019
ISBN:
9782322261710
Format:
Livre

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Aperçu du livre

Big Boy - Eric Llorca

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Donna regardait dans le miroir, mais ne se voyait pas. Comme prise au piège du fauteuil face au grand miroir éclatant bordée de lumière, elle avait dévoyé et focalisé son attention sur la maquilleuse qui s’était affairée sur elle un bon moment, avant que sa collègue ne prenne sa place pour la coiffer. Poser son regard sur elles plutôt que sur sa propre image, son propre regard, était préférable.

Progressivement, les professionnelles l’avaient recouverte jusqu’à la faire disparaître au profit d’une nouvelle version d’elle-même, plus conforme à ce que la télévision concevait être une jeune femme malmenée par la vie et que la chaîne allait pouvoir sauver, dans son infinie bonté sponsorisée.

Lorsque la coiffeuse eut terminé à son tour, Donna vit dans le reflet cette autre femme, étrangement ressemblante et sublimée par la magie des spécialistes, comme si elle revêtait une seconde peau ou un costume d’actrice. Néanmoins, elle fut reconnaissante du travail accompli et espérait que personne ne puisse alors découvrir la véritable Donna.

Un jeune homme portant une oreillette la guida dans le dédale des coulisses du studio jusqu’aux abords du plateau baigné de lumière. Là, il lui dispensa quelques conseils que Donna trouva condescendants.

« Inutile de stresser, Donna. Vous allez simplement parler de vous, des choses que vous connaissez ; il n’y a pas de piège. Essayez de sourire autant que possible et écoutez bien les questions, OK ? »

Donna acquiesça par politesse et se demanda dans le même temps comment elle parviendrait à se faire passer pour quelqu’un d’autre en respectant ces consignes. Mais il était évidemment trop tard pour renoncer.

« Quand Jimmy prononce votre nom, et seulement à ce moment-là, vous entrez, d’accord ?

— OK. Merci. » Dit-elle d’une voix minuscule qui ne présageait rien de bon pour le jeune assistant, lequel lui confia tout de même que « cela allait bien se passer », sans qu’elle sût s’il s’agissait d’un voeu ou d’une affirmation péremptoire. Probablement un savant mélange des deux, conclut-elle.

Tandis que sur l’écran près d’elle on voyait l’animateur vedette en gros plan se faire maquiller, Donna, qui ne put réprimer davantage sa pulsion, plongea sa main dans sa poche et en extirpa le flacon dont elle ne se séparait jamais, et en éjecta discrètement une pilule dans le creux de son autre paume, avant de la faire disparaître tout aussi rapidement au fond de sa gorge, honteuse d’avoir à demander de l’eau pour cela. Elle avala en fermant les yeux et prit une profonde respiration. Avec celui du matin, ça faisait exceptionnellement deux cachets ; mais n’était-ce pas une journée spéciale, après tout ?

Sur l’écran du retour images montrant jusqu’alors les longs préparatifs sur le plateau duquel maintenant tout le monde décampait, le générique du Jimmy Larson Show apparut. Mais comme le coeur de Donna battait déjà la chamade, cela ne changea pas vraiment sa réaction, qui plus est, noyée dans une tempête de musique agressive, d’acclamations d’un public déchaîné et d’éclairages aveuglants. La voix de l’animateur résonna alors comme celle d’un dieu :

« De retour avec vous pour un moment privilégié avec celle dont tout le monde parle depuis des semaines et à propos d’un projet dont tout le monde parle depuis des mois, des années même, pour les spécialistes. Merci d’accueillir Donna Everton ! »

La jeune femme s’avança dans la lumière et prit place timidement sur le siège aux côtés de l’animateur vedette de la plus regardée des émissions de télé du pays. De près, elle fut choquée par la quantité de maquillage qui lui tenait lieu de masque et fut accablée par la nette élévation de la température sur le plateau. Derrière lui, sur l’écran géant, s’étalait la vue sud et nocturne de Manhattan, telle qu’elle apparaissait du sommet du building et à l’heure où le programme serait diffusé. Autrement dit, une illusion.

Jimmy Larson n’était pas le pire dans sa corporation, selon Donna, sans quoi elle n’aurait pas accepté sa demande d’interview. Encore que, elle avait conscience d’y être poussée par une forme de loyauté vis-à-vis de tous ceux qui avaient rêvé d’être à sa place, jusqu’à Noël. Larson n’était pas le pire, mais pas non plus celui qu’elle placerait en tête d’une hypothétique liste, qui, à l’évidence, n’existait pas.

C’était le moment de gloire de la jeune femme presque anonyme, durant lequel il lui fallait juste serrer les dents, comme lors d’une prise de sang, après quoi, sa vie prendrait une autre tournure. Mais en y pensant, tandis que l’animateur la présentait, Donna se rendit compte que deux mois après la prononciation de son divorce, manifestement elle espérait toujours négocier ce tournant.

« Donna Everton, bonsoir.

— Plus maintenant, s’il vous plait.

— Je vous demande pardon ?

— Je suis divorcée ; j’ai repris mon nom de jeune fille.

— Oh pardon. Vous avez raison.

— Ce n’est pas grave. Donna suffira amplement.

Ce qu’elle avait pris pour une erreur ou une maladresse de Larson était en fait du redoutable professionnalisme. Il avait avancé son premier pion exactement où il voulait qu’elle joue.

— Dans ce cas, appelez-moi Jimmy. Rebondit-il avec aisance et un sourire complice qui arracha des rires du public conquis d’avance et dérida Donna, dont le visage d’ange rayonna instantanément devant les caméras gourmandes. Et ça aussi, il le savait.

— Donna, voulez-vous savoir combien de personnes vous envient aujourd’hui ?

— Mon Dieu… je n’en suis pas sûre.

— J’ai le chiffre exact : 54.825.613 participants. » Dit -il en lisant son pupitre. Donna ne put s’empêcher de sourire devant l’inconcevable, l’irréalité de la chose. « Attendez… ce n’est que pour notre pays ! Il faut le doubler pour la totalité de l’Amérique du Nord et du Sud, et le quadrupler pour le reste du monde !

— Dit comme ça, j’ai l’air de quelqu’un d’important.

Rires dans la salle. Autant les applaudissements qui suivirent furent induits par le préposé à « la claque », autant l’amusement avait été spontané. Si Donna avait cru être nerveuse avant cela, ce n’était plus vraiment le cas.

— Ça vous impressionne ? dit-il.

L’amusement retomba graduellement sur le visage de la gagnante. Des millions de téléspectateurs purent se rendre compte, gros plan à l’appui, qu’elle n’y avait pas vraiment réfléchi auparavant.

— À dire vrai… je considère cet épisode médiatique comme temporaire. Je n’ai qu’une envie, c’est rentrer à la maison avec mon prix et retrouver l’anonymat.

— En attendant, Donna, je suis heureux que vous soyez là, et je ne vous cache pas que j’avais espéré vous voir avec le « prix » en question, comme vous dites, après votre acquisition, mais je vous remercie.

— Ne m’en veuillez pas, s’il vous plait. Pygmatronics exigeait contractuellement une interview selon des modalités qui convenaient à tout le monde. Je n’avais nulle intention d’accepter quelque chose qui ne me convenait pas. Mais si j’étais venue la semaine dernière, vous auriez quand même accepté, n’est-ce pas ?

L’animateur, pris de cours, se tourna vers la caméra une et lui adressa une moue dont il avait le secret et qui l’avait rendu célèbre.

— Je rappelle, pour ceux qui l’ignoreraient, que Donna est diplômée en droit, » puis, posa de nouveau son regard sur elle : « Vous exercez toujours ? comme s’il ne connaissait pas la réponse.

— Non. Tout ça est derrière moi, maintenant. Je n’ai pas repris d’activité professionnelle. » Prononça-t-elle à voix basse en effleurant machinalement ses doigts. Sur sa main droite figurait un minuscule tatouage qui avait échappé à tous les étrangers, jusque-là, et elle entendait bien que cela continue. Cacher sa main droite avec sa gauche, depuis des années, était devenu un réflexe, souvent inconscient et involontaire. Sauf maintenant.

« Vous vivez donc seule aujourd’hui, n’est-ce pas ? Dans cet immense chalet de ce fameux parc pour V.I.P.

— Je vis toujours au même endroit, si c’est ce que vous voulez dire.

— Dois-je féliciter votre avocat pour cela ou vous-même ?

— Ni l’un ni l’autre, Jimmy. Mon ex-mari a été suffisamment élégant pour me donner la maison.

— Trop de mauvais souvenirs pour lui, mais pas pour vous ?

Donna se raidit et sourit légèrement pour tenter de cacher son embarras, en vain.

— Trop pour nous deux, mais chacun les gère à sa façon.

— Je vois. Changeons de sujet. Vous avez déjà eu un APR ?

— Oui. Lorsque je vivais avec Cole, nous avions un robot. C’était un prétendu modèle haut de gamme, mais j’en ai toujours douté.

— Oh ! J’espère que ce n’était pas un Pygmatronics !

— Non. Je ne vais pas citer la marque. Il était bizarre.

— Comment ça ?

— Et bien… quand on lui demandait quelque chose, il fallait toujours qu’il pose un tas de questions pour nous obliger à préciser. C’était pénible à la longue.

— Genre quoi ?

— Genre… Floyd, samedi un couple d’amis vient dîner, tu nous prépares un bon repas ? Alors il disait des trucs comme : Quelle quantité d’aliments les invités ont-ils besoin ? ou, Souffrent-ils d’allergies ? Ou bien, Je vous propose un millier de propositions, dites-moi celles qui retiennent votre attention.

Le public recommençait à manifester son amusement devant le talent oratoire de Donna, tandis que Larson en rajouta une couche :

— Il était chiant, quoi !

— Je ne vous le fais pas dire. » Avoua-t-elle en riant en même temps que la salle. « Il arrivait toujours un moment où je lui disais : oh la ferme Floyd ! Je vais m’en charger.

Donna venait de remporter la plus fabuleuse des loteries, Donna était belle, et en plus, Donna était drôle.

— Peut-être le faisait-il exprès pour se la couler douce à la maison ? » renchérit l’amuseur public le mieux payé sur le marché, entre autres pour ce genre de répliques, devant des spectateurs hilares. Donna non plus ne boudait pas son plaisir et riait de bon coeur, elle qui avait redouté d’être malmenée ici même et craignait que ce coup de projecteur sur elle ne mette en lumière la part sombre de sa vie.

— À en croire les médias, reprit-elle, ça ne devrait pas être le cas avec le nouveau. J’espère !

— Que savez-vous du DEM ? poursuivit Larson, plus sérieusement.

— Je n’arrive pas à m’en faire une idée précise, malgré tout ce que j’ai lu et entendu à son sujet. J’ai l’impression que je ne le saurai vraiment que de retour à la maison avec lui.

— C’est vrai qu’il y a beaucoup de secrets autour de ce projet. Eh bien c’est une excellente raison pour en demander davantage au principal intéressé, puisque tout le monde n’aura pas la chance de côtoyer ce nouveau modèle, Donna. » Puis il se tourna vers la caméra une de nouveau « Mesdames et Messieurs, veuillez accueillir le PDG de Pygmatronics, Robert Nakajima ! »

La musique et les applaudissements remplirent alors absolument tout l’espace et un homme en costume, la cinquantaine avancée, le visage avenant et trahissant un métissage asiatique, entra sur le plateau. Il serra chaleureusement la main de Donna tout d’abord puis celle de l’animateur avant de s’asseoir, le temps que le calme revienne dans la salle.

« Bonsoir ! reprit Larson. Je suis ravi que vous soyez là. Cela faisait longtemps que je le souhaitais, mais tout le monde me trouvait trop généraliste pour ça. Avec votre nouveau projet DEM, vous devenez incontournable. C’est comme ça que vous dites ? DEM ?

— Oui. Deus Ex Machina est le nom officiel du projet, mais, vous savez, comme il nous a accompagnés des années durant, les concepteurs ont fini par lui trouver un surnom.

— Vraiment ?

— Nous l’appelons Big Boy.¹

Le public réagit au quart de tour, comme dans un sitcom. Et quand Larson eut fini de rire, il reprit l’interview :

— C’est comme ça que Donna devra l’appeler ?

— Non, pas du tout. Le nom qu’elle seule choisira et son empreinte phonique en le prononçant en feront un exemplaire unique, devenant de fait sa propriété.

— Donna vit seule, mais lorsque des familles vont se l’offrir… ?

— Idem. Une seule personne en sera le détenteur officiel. Je conseille aux futurs acquéreurs que ce soit celui qui paye qui procède à l’appairage du DEM, afin d’éviter d’éventuels litiges.

— Vous confirmez donc que Donna se rendra après-demain dans vos locaux pour… s’appairer à la machine ?

— Si elle est toujours d’accord.

Larson se tourna vers elle, silencieux.

— Ils m’offrent en plus le billet d’avion pour San Francisco ! Informa Donna, tout sourire.

— Et la limousine pour vous conduire de l’aéroport jusque dans la vallée » renchérit le patron, bien décidé à faire la publicité de sa firme, qui pourtant, depuis plus de vingt ans, n’était plus à faire.

Le public applaudit, soumis, en une ponctuation sonore parfaitement orchestrée.

« OK, reprit l’animateur, dites-nous, M. Nakajima, pourquoi des gens devraient payer une véritable petite fortune pour votre DEM ? Combien exactement, d’ailleurs ?

Le PDG, un peu gêné aux entournures, tâcha de faire ce que ses relations publiques lui avaient demandé : sourire en répondant un peu à côté.

— Vous savez, ce n’est de toute façon pas le problème de Donna. » Mais devant la mimique insistante de l’animateur encouragé par le public partenaire, le patron poursuivit. « Mais je ne vais pas me défiler. Disons qu’il coûtera aussi cher que la plus belle voiture et que les gens fortunés auront un choix supplémentaire quant à leurs dépenses de luxe.

— Waouh ! Vous entendez ça, Donna ? C’est comme si on vous offrait une voiture de rêve !

— J’espère bien que c’est plus que ça ! lança la jeune femme avec aplomb.

— Elle a raison, intervint Nakajima. Jimmy, vous raisonnez comme nos concurrents. Une voiture, même de rêve, ne fait pas grand-chose à part vous transporter et vous aider à communiquer avec l’extérieur. Big Boy fera absolument tout le reste !

L’animateur vedette incita les spectateurs à applaudir sans prononcer le moindre mot, comme doué de transmission de pensée.

— OK. Ce n’est pas facile d’en savoir plus sur ce projet qui démarrera à la vente le mois prochain ; Donna aura donc le premier exemplaire en avant-première. Mais… j’ai un peu travaillé dessus, et je me suis laissé dire que vous ne vous êtes pas contenté d’améliorer ce qui existait déjà. Tout a été repensé, n’est-ce pas ?

— Absolument. Chez Pygmatronics, nous en avions un peu marre des robots sans âme qui, certes, rendent de fiers services, mais ne deviennent jamais un véritable compagnon de vie, encore moins un ami.

— Vous en avez produit aussi, par le passé.

— Bien sûr ! On ne crée pas un DEM sans passer avant par un long processus. Mais ne comptez plus sur nous. Big Boy sera désormais la nouvelle norme.

L’animateur voulut reprendre la parole et avancer dans son interview avant la coupure pub qui se profilait, mais Donna se manifesta et l’obligea à lui céder le leadership. Tout le monde ici était là pour elle.

— Excusez-moi. Que voulez-vous dire par un ami ?

Nakajima changea de position dans son siège, focalisant ainsi l’attention de tous sur ses propos. En matière de com, il n’était pas le perdreau de l’année.

— Ce que je veux dire Donna, c’est que lorsque vous serez à la maison avec lui, vous n’aurez pas le sentiment de parler à une machine, même très performante, mais à une véritable personne. Une personne proche de vous, qui plus est. Quelqu’un qui vous comprend, vous conseille, vous aide… et parfois même vous dira non. Parce que…

— Attendez, attendez ! Le coupa Larson. Il peut dire non ?

— Bien sûr ! Mais uniquement dans l’intérêt de son dépositaire.

— Comment ça ? demanda Donna.

— Par exemple : vous lui demandez de tondre la pelouse, Big Boy refuse en prétextant que l’herbe est trop humide pour l’instant, et qu’il s’exécutera dès que possible. Je vous rappelle que sa capacité d’analyse est faramineuse. Bien plus que la vôtre, sans vous manquer de respect, Donna.

— Plus que celle d’un animateur télé ? avança Larson, le pitre de service. Et le public éclata de rire bruyamment.

— Alors là, Jimmy, vous n’en avez pas idée ! » Renvoya Nakajima. L’assistance riait, tout le monde sur le plateau semblait détendu, y compris Donna, en apparence. En réalité, elle se rendait compte que vivre avec un DEM ne serait certainement pas comme avec un Assistant-Personnel-Robotisé lambda, mais plus probablement aussi engageant, en termes de responsabilité, que d’adopter un animal de compagnie, et peut-être bien, comme d’habiter avec un colocataire, pour paraphraser le Big boss de Pygmatronics. Ce qui avait tendance à la stresser davantage que ce qu’elle souhaitait laisser paraître à la caméra. Mais en gros plan, cela n’échappa pas au réalisateur de l’émission.

« Très bien. Redevenons sérieux un instant. » L’animateur marqua un temps d’arrêt, professionnel jusqu’au bout. « Tout le monde connaît les lois de la robotique, M. Nakajima. Elles sont inscrites dans tous les programmes des Assistants Robots depuis plus de vingt ans, parce que tout le monde les a toujours trouvées opportunes, même du temps d’Isaac Asimov lui-même, il y a un siècle. Confirmez-vous ce que de nombreux médias spécialisés annoncent depuis des mois déjà, à savoir que le DEM en est affranchi ?

Donna savait de quoi parlait Larson et écoutait religieusement.

— Tout d’abord, dit Nakajima posément, nous avons fêté cette année le cent trentième anniversaire de la création de ces lois. Ensuite… oui, Big Boy est libre, de ce point de vue.

— Expliquez-nous ça, s’il vous plait.

— C’est une question centrale. Je crois que nous avons passé autant de temps à la trancher, qu’à fabriquer un prototype. Le débat a été vif au sein même de l’équipe, mais au début du projet seulement, ensuite, nous nous sommes tous rendu compte que pour intégrer les millions de modèles comportementaux que Big Boy est capable de gérer pour faire face à toutes les situations, cela n’était possible qu’à condition de supprimer les lois Asimov qui entraient en conflit dans le système. Pour le dire autrement, ces lois étaient bonnes quand la robotique en était à l’âge de pierre ; avec Big Boy, on entre dans une nouvelle ère.

Larson et Donna eurent alors sensiblement la même réaction silencieuse, la même mimique. De fait, l’animateur laissa son invitée l’exprimer, pour garder la jeune femme au coeur de l’échange, et aussi parce que c’était plus télévisuel.

— Mais alors… il peut faire du mal, comme un humain ?

— D’un point de vue strictement théorique, je suis obligé de répondre oui, bien que persuadé que ça ne plaira pas à mes relations publiques. Comme je l’ai déjà dit, Big Boy est libre ; il n’a pas de barrière comme les autres APR bien moins intelligents, et qui eux, du coup, ont besoin de garde-fous. Big Boy ne connaît ni le bien ni le mal, mais en revanche, son intellect supérieur est le garant d’une conduite toujours appropriée.

— Appropriée selon Pygmatronics, mais pas forcément par le public ? accusa Larson, porte-parole des sceptiques.

— Appropriée, car logique. Les gens psychiquement mal structurés n’ont pas vocation à acquérir un DEM.

Larson ne répondit pas tout de suite, prétextant ainsi marquer volontairement un temps par effet de style, mais il était réellement pris de court. Durant deux secondes en tout cas.

— Que voulez-vous dire ?

— Ce que je veux dire, Jimmy, c’est que ceux qui ont peur ont tort. Pourquoi croyez-vous que nous offrons un exemplaire à Donna, même si elle ne se précipitera pas dans tous les médias toutes les semaines pour raconter son expérience ? Nous avons tellement confiance en Big Boy que l’on peut le confier à presque n’importe qui.

— Mais vous savez ce qu’on dit ; vous connaissez les rumeurs qui courent à propos de la commission commerciale dont le président est soupçonné d’avoir touché un pot de vin pour vous avoir accordé l’homologation ?

— Si vous voulez vous laisser abuser par les manoeuvres politiques de nos concurrents, libre à vous, Jimmy. Une enquête est en cours, mais vous pourrez me réinterviewer au terme de celle-ci, lorsque nous aurons été innocentés, si vous êtes davantage intéressé par la vérité que par les rumeurs.

Le silence revint ; deux fois en une minute c’était totalement inhabituel sur le Jimmy Larson Show.

— Votre petit bijou intéresse-t-il les militaires ?

Nakajima réprima un rire.

— Je crois bien pouvoir dire oui, à en juger par le pont d’or offert par le pentagone à mon chef de projet pour qu’il nous lâche. Au lieu de cela, il a rejeté l’offre. J’en profite pour le remercier publiquement et saluer l’homme d’exception qui a rendu possible mon rêve d’APR ultime.

L’animateur recula dans son siège, comme un acteur jouant la réflexion et posa son regard interrogateur sur la jeune femme :

— Vous avez peur, Donna ?

Elle avait parfaitement conscience de l’importance de la question et de son rôle ici. Aussi, elle pesa chacun de ses mots :

— J’imagine que dans ma situation, on est censé dire merci Monsieur et balayer sous le tapis le moindre sentiment négatif. Mais… au risque de paraître ingrate, je considère maintenant Big Boy comme mon dû… et non, je n’ai pas peur. Parce qu’au moindre problème, je vire le DEM de chez moi à coup de pied aux fesses. Et le monde entier le saura, M. Nakajima.

Le temps suspendit son vol et les deux cents personnes présentes attendirent la suite avec délectation.

— Marché conclu ! lança le patron de la multinationale en tendant une main offerte et prête à être serrée.

Après une seconde, Donna la saisit et leurs sourires à tous les deux se dessinèrent devant les caméras témoins. Une explosion d’applaudissements retentit alors, auxquels se joignirent ceux de Larson lui-même. Puis, après de longues secondes bruyantes, son rôle d’animateur reprit le dessus :

— OK, OK. Calmez-vous s’il vous plait. M. Nakajima, est-ce vrai que vous avez un pacemaker Pygmatronics dans la poitrine ?

— Oui ; ce n’est pas un secret. J’ai eu plusieurs stimulateurs cardiaques depuis l’enfance. Celui-ci est maison, c’est exact.

— C’est pour ça que vous avez fait carrière dans la technologie ?

— Je suppose qu’on peut répondre oui. Je n’étais qu’un ado lorsqu’on m’a changé mon premier pacemaker au profit d’un plus sophistiqué. J’ai été autorisé à garder l’ancien que j’ai alors étudié pour en comprendre le fonctionnement. C’est comme ça que tout a commencé.

— On peut dire que vous avez la technologie très à coeur.

— Littéralement, oui. » L’intéressé riait avec le public. « J’ai toujours été fasciné par la relation entre l’homme et la machine. Sans faire de psychologie de comptoir, je crois qu’on peut dire raisonnablement que c’est en lien avec mes problèmes médicaux, en effet.

— J’ai encore une question très importante avant de vous libérer, M. Nakajima. Admettons qu’un parrain de la mafia se procure un DEM et lui demande d’aller braquer le stock d’or de la banque fédérale !

— Big Boy ne le fera pas. Non pas parce que c’est mal ou illégal, mais parce qu’il n’y pas d’intérêt. Il sait ce qu’est une banque, il sait son utilité dans la société et il trouvera illogique de voler de nombreuses personnes au profit d’une seule.

— Mais ce n’est pas ce que font justement les banques ?! »

Donna, suffisamment détendue pour se le permettre, avait lâché cette bombe humoristique aussi rapidement qu’elle lui était venue à l’esprit. Toute l’assistance explosa alors de rire et un tonnerre d’applaudissements s’étira durant lequel elle tâcha de faire bonne figure et d’assumer avec un sourire gêné ce qu’elle venait de proférer. Mais dans une émission de divertissement, rien ne pouvait être vraiment pris au sérieux, espérait-elle.

C’était parfait en termes de timing pour l’animateur. Il sauta sur l’occasion pour clore cette première partie et remercia le célèbre industriel, tandis que le claquement démultiplié des mains des spectateurs n’en finissait pas de résonner et de recouvrir le bref échange entre la gagnante et son donateur avant de se quitter, en attendant leur prochain rendez-vous tant attendu.

Quand la coupure pub survint, Donna souffla un peu, comme si elle avait été en apnée jusque-là. La maquilleuse refit alors son apparition pour quelques retouches sur elle, puis sur la vedette de télé.

« Vous êtes super, Donna ! lâcha Larson. Ne changez rien. »

Ne sachant pas la portée de ce compliment : l’immédiateté du show ou pour le reste de sa vie, elle se contenta de sourire en guise de réponse.

« J’y pense, reprit-il, à la fin, vous devriez passer me voir en loge. On papotera de votre potentiel télévisuel en buvant du vrai champagne à 200$ la bouteille. Quand on a un physique comme le vôtre, on se doit de l’exploiter, Donna. »

L’invitée ignorait que, derrière le sourire qu’il croyait ravageur, le professionnel des médias, loin de la complimenter, la flattait en tâchant de la mettre en confiance autant que possible avant la deuxième partie de l’interview, celle où on ne plaisantait pas. Car c’était ça aussi, le Jimmy Larson Show.

Tout le monde rejoignit son poste et Donna s’enfonça de nouveau dans son siège, tandis que la musique et les applaudissements repartirent de plus belle dès le retour à l’enregistrement.

« Alors Donna, vous savez comment vous allez l’appeler ?

— En fait, non. Ça fait des semaines que j’y réfléchis. Je pense faire mon choix définitif quand je le verrai, en espérant qu’il s’impose de lui-même.

— Très bien. Maintenant, j’aimerais aborder un point capital, afin que les téléspectateurs vous connaissent mieux…

— Pourquoi ?

— Pourquoi quoi ?

— Pourquoi les téléspectateurs devraient-ils mieux me connaître ?

Donna, sur la défensive, envisagea immédiatement le pire. Le pire pour elle devant un auditoire qui la scrutait.

— Et bien, premièrement parce que vous leur avez raflé le prix qu’ils convoitaient sous leur nez, et deuxièmement parce que vous avez déjà été médiatisée, il y a sept ans. Et je rajouterai même une autre raison. En préparant cette émission et en étudiant la tragédie dans laquelle vous êtes impliquée : la disparition de votre enfant, quelque chose m’a frappé, un élément sur lequel je ne peux pas ne pas vous interroger, et qui est en lien avec la raison même de votre présence ici aujourd’hui !

Le stress de Donna monta en flèche et lui vrilla l’estomac comme un linge essoré. Elle commençait à bouillir en se repositionnant sur son siège, mue par un inconfort purement psychique.

— D’abord, je n’ai rien raflé sous le nez de qui que ce soit, l’interrompit-elle. J’ai remporté une loterie, un point c’est tout. Ensuite, si vous croyez que je dois rendre des comptes aux médias sous le prétexte d’avoir utilisé quelques minutes une chaîne de télé locale il y a sept ans pour aider la police à faire pression sur le ravisseur, vous vous mettez le doigt dans l’oeil, Jimmy !

Larson redoubla de prudence et d’attention pour parvenir à manoeuvrer son invité tandis que l’émission commençait à déraper. Mais dans ce rôle de pilote, tout le monde le savait à la fois chevronné et plutôt casse-cou.

— Du calme Donna, personne ne vous accuse de rien !

— Vous en êtes sûr ?! Parce que vous avez dit la tragédie dans laquelle vous êtes impliquée. Je ne suis impliquée dans aucune tragédie. Je vis une tragédie ! Encore aujourd’hui !

— Ce n’est pas de ma faute si la police vous a un temps soupçonnés, vous et votre mari.

— Ex-mari ! »

Le coeur de Donna battait aussi vite que si elle sprintait. Elle avait du mal à respirer maintenant et gardait inconsciemment la bouche ouverte pour ce faire. « Je ne suis pas là pour parler de ça. Poursuivit-elle difficilement.

— Pardon Donna, mais puisque vous avez déclaré à la police lors de la disparition de l’enfant qu’il se trouvait en présence, et seulement en présence de votre robot… Floyd, c’est ça ? Pygma-tronics est en droit de se demander, comme nous tous, pourquoi vouliez-vous participer à cette loterie en espérant obtenir un nouvel APR.

Donna commença à imaginer très sérieusement quitter les lieux et laisser en plan son intervieweur, mais son désir de ne pas faire plus de vagues et de ne pas focaliser l’attention de plus de médias encore, donc plus de projecteurs, ainsi que le contrat signé avec la firme mondialement célèbre, l’encouragèrent à affronter.

— Pour avoir du temps pour moi ! lança-t-elle. Et tenter de me reconvertir professionnellement !

Donna avait nettement haussé le ton et retint de justesse un trop-plein d’émotion, mais là encore le cadrage serré de la caméra sur son visage projeté sur les écrans disséminés dans la salle, révéla sans ambiguïté qu’elle était à bout. L’animateur marqua un temps dans un silence assourdissant, non pas par sollicitude, mais pour satisfaire à la technique rythmique propre à ses émissions à succès.

— D’accord, reprit-il calmement. Mais une chose me frappe, Donna. Après un tel drame, quelques années plus tard vous êtes l’élue sur deux cents millions de participants. N’y voyez-vous pas, comme moi, une sorte de… de plan ?

Elle n’y avait jamais pensé en effet. Par contre, elle mesurait, en bouillonnant de rage, la difficulté d’affronter Larson après une telle allusion. Elle le savait. Larson le savait. Les spectateurs le savaient et les téléspectateurs le sauraient bientôt.

— Je ne suis pas sûre de vous suivre, mentit-elle.

— Vraiment ? » La star de télé suspendit sa phrase pour inciter son invitée à se livrer davantage, mais celle-ci ne le fit pas, imperméable aux stimuli extérieurs. « Donna, reprit-il finalement, la voix plus mielleuse qu’une ruche en été, après tout ce temps, pensez-vous qu’il y ait encore la moindre chance que William soit toujours en vie ?

Ce fut le coup de grâce. Quelque chose se brisa en elle. Quelque chose qu’elle s’était persuadée d’être parvenue à reconstruire, au moins un peu, au moins en apparence. Tout cela fut balayé comme un barrage de fortune lors de pluies diluviennes. Au mépris de l’accord passé avec Pygmatronics, elle répondit donc, d’une voix étonnamment calme, pleine d’une colère sourde :

— Je vous dirais bien d’aller au diable, Jimmy, mais à vous entendre, vous y êtes déjà. »

Sur quoi elle se leva et s’enfuit du plateau à grands pas, dans un silence de mort, d’abord dans la mauvaise direction, tellement son cerveau était en ébullition, puis vers l’accès par lequel elle y était entrée. Elle ne s’en rendit pas tout de suite compte, mais elle avait probablement agi tel que Larson avait voulu.

*

Donna ne sut jamais le contenu du reste de l’émission diffusée le lendemain soir, car la jeune femme ne daigna pas allumer l’immense écran de sa chambre, la veille de sa fameuse escapade chez Pygmatronics. Au lieu de cela, elle préféra lire à la faible lueur de sa mini-tab. Mais en lieu et place de la fiction affichée sur l’écran, elle ne voyait que la face sournoise de l’animateur outrageusement poudrée et n’entendait résonner que ses propres mots, prononcés ou fantasmés, ressassés encore et encore, pour ne trouver le sommeil que très tardivement.


¹ NdA : Grand garçon

Lorsque Donna vit le grand type costaud se présentant en souriant à peine et qui l’invita à prendre place à bord de la grande berline, elle ne fut pas particulièrement rassurée par sa stature imposante, au contraire. Elle s’estima dès lors comme potentiellement en danger, pour nécessiter l’utilisation d’un véhicule personnel ainsi que la présence d’un chauffeur s’apparentant davantage à un garde du corps.

Elle se souvenait de l’époque reculée et douloureuse où, en compagnie de ses parents, tragiquement décédés dans un accident de la route provoqué par un véhicule autonome, elle avait profité d’un tel mode de transport considéré aujourd’hui comme égoïste par beaucoup, avant que les navettes et autres bus élec-tro-propulsés n’étendent leur emprise écolo-fascisante sur le commun des mortels, pour finalement se rendre compte trop tard que la pollution, au lieu de diminuer, avait simplement changé de nature en raison de l’énorme industrie des véhicules électriques dispersés absolument partout sur la planète.

Quelques années à peine s’étaient écoulées avant que Donna ne rejoigne ce club restreint, simplement en épousant un homme qui allait devenir riche, pour ensuite divorcer et tâcher

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