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Felix Vortan et le secret des ténèbres
Felix Vortan et le secret des ténèbres
Felix Vortan et le secret des ténèbres
Livre électronique286 pages4 heures

Felix Vortan et le secret des ténèbres

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À propos de ce livre électronique

La guerre est sur le point d’éclater: tandis que la redoutable armée d’Émor, menée d’une main de fer par le gardien, avance vers la fragile muraille d’Élador, les gardiens doivent veiller en toute urgence à l’entraînement des miliciens et des apprentis. Mais les rumeurs n’aident en rien à remonter le moral des troupes: la gigantesque armée ennemie, qui de son pas lourd fait trembler tout le continent, représente une menace considérer comme plusieurs comme étant insurmontable; par quel miracle le peuple d’Élador pourrait-il parvenir à survivre?

Felix et ses amis n’auront d’autre choix que de se battre, au travers de l’hiver implacable et des orages qui grondent, au travers des cris et des larmes, du fer et du feu…

Cette guerre, qu’elle soit gagnée ou perdue, changera le visage du royaume à tout jamais.
LangueFrançais
Date de sortie3 avr. 2017
ISBN9782897678371
Felix Vortan et le secret des ténèbres
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Auteur

L.P. Sicard

LOUIS-PIER SICARD est un écrivain québécois né en 1991. Après avoir remporté plusieurs prix littéraires, tels que le concours international de poésie de Paris à deux reprises, L.P. Sicard publie sa première série fantastique en 2016, dont le premier tome se mérite la même année le Grand prix jeunesse des univers parallèles. Outre la parution d’une réécriture de Blanche Neige, en 2017, il publie également la trilogie Malragon, aux éditions ADA.

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    Aperçu du livre

    Felix Vortan et le secret des ténèbres - L.P. Sicard

    C1.jpg1.jpg

    Copyright © 2017 Louis-Pier Sicard

    Copyright © 2017 Éditions AdA Inc.

    Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.

    Éditeur : François Doucet

    Révision linguistique : Isabelle Veillette

    Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux

    Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand

    Photos de la couverture : © Thinkstock

    Illustrations : © 2017 Mathieu C. Dandurand

    Mise en pages : Sébastien Michaud

    ISBN papier 978-2-89767-835-7

    ISBN PDF numérique 978-2-89767-836-4

    ISBN ePub 978-2-89767-837-1

    Première impression : 2017

    Dépôt légal : 2017

    Bibliothèque et Archives nationales du Québec

    Bibliothèque Nationale du Canada

    Éditions AdA Inc.

    1385, boul. Lionel-Boulet

    Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7

    Téléphone : 450-929-0296

    Télécopieur : 450-929-0220

    www.ada-inc.com

    info@ada-inc.com

    Diffusion

    Canada : Éditions AdA Inc.

    France : D.G. Diffusion

    Z.I. des Bogues

    31750 Escalquens — France

    Téléphone : 05.61.00.09.99

    Suisse : Transat — 23.42.77.40

    Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

    Imprimé au Canada

    Participation de la SODEC.

    Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.

    Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.

    Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

    Sicard, L. P., 1991-

    Felix Vortan et le secret des ténèbres

    (Felix Vortan ; 4)

    Pour les jeunes de 13 ans et plus.

    ISBN 978-2-89767-835-7

    I. Titre. II. Collection : Sicard, L. P., 1991- . Felix Vortan ; 4.

    PS8637.I235F444 2017 jC843’.6 C2017-940040-1

    PS9637.I235F444 2017

    Conversion au format ePub par:

    Lab Urbain

    www.laburbain.com

    Prologue

    S es pas résonnaient comme autant de coups d’un maillet de justice ; Taylor feignait de ne point les entendre, le corps entier rivé vers la fenêtre, au-delà de laquelle la nuit avait pour seule image son reflet ondoyant par la clarté des flambeaux appliqués aux murs intérieurs. Plus le Conquérant s’approchait, plus Taylor grinçait des dents. Sa bourde était impardonnable, il n’avait nul besoin qu’on le lui rappelle. Le seul point positif était qu’il était toujours en vie ; qu’il aurait bientôt tout le loisir de se venger et de faire payer ces jeunes gardiens pour leur insolence.

    Les pas du Conquérant s’immobilisèrent. Taylor releva posément le menton en inspirant longuement. L’heure de son châ­timent était venue, il le savait. Taylor aperçut d’abord son reflet sur le vitrail : vêtu de ces mêmes habits amples et gris, son corps légèrement recourbé sous le poids des années s’agençait parfaitement avec la sérénité de son visage. Cette étincelante, mais sombre énergie se trouvait toutefois au creux de ses yeux, cette vitalité pénétrante ainsi qu’une braise au chatoiement frémissant ; dans cet éclat mystérieux et avide gisait toute la cruauté du monde. Taylor, qui s’était attendu au sermon le plus cuisant, sursauta presque lorsqu’une main se posa calmement sur son épaule. Les lèvres du Conquérant s’approchèrent tant de son oreille qu’il perçut avec un certain agacement la chaleur de son haleine.

    — Si je n’avais qu’un verre à t’offrir, que voudrais-tu y boire ? s’enquit-il de sa voix dont l’enrouement n’altérait point la clarté.

    Taylor se contenta de demeurer immobile.

    — Voudrais-tu que je l’emplisse de remords, de fiel ou de déshonneur ? poursuivit énigmatiquement le Conquérant. Choisirais-tu le poison ou l’élixir ? As-tu soif de bataille ; es-tu repu de contritions ? Ou encore, t’enivrerais-tu aveuglément de ce que j’y verserais, fût-ce une boisson à la ciguë ?

    Il fit se retourner Taylor d’une pression du bras et tous deux se retrouvèrent face à face. Le Conquérant lui tendit une coupe en or dont le liquide était agité d’ondoiements sous les tremblements de son bras. Taylor ne se fit pas prier pour le saisir. Ses yeux se plongèrent ensuite dans le fluide sombre.

    — Qu’y vois-tu ? l’interrogea le Conquérant.

    — Je…

    Il se tut : au travers des vaguelettes mourantes, seul son propre visage était réfléchi.

    — J’y vois un désir de vengeance, conclut Taylor avec fermeté. L’envie de détruire Élador jusqu’à la dernière brique, jusqu’au dernier hurlement, jusqu’à la dernière goutte de sang.

    Le Conquérant eut l’air satisfait et se détourna.

    — Alors, bois.

    Taylor étudia inutilement le contenu de sa coupe. Se pouvait-il que le Conquérant y ait versé quelque insipide poison ? Souhaitait-il ainsi le punir d’avoir laissé s’échapper deux gardiens alors qu’ils se trouvaient ici, entre les murs d’Émor ? Dans quelques secondes, il se retournerait et considérerait son refus de boire comme un affront. Taylor glissa nerveusement une main dans sa chevelure, puis avala d’un trait sa coupe. Il toussota à quelques reprises. Un goût amer lui picotait la langue.

    — L’émenyme véreuse est une des plantes les plus intrigantes, commença le Conquérant en effleurant distraitement de ses doigts la gravure d’un arbuste sur le mur. Plus d’un s’est vu mourir sans avoir commis la moindre faute, sans blessure ni fièvre ; il faut près de trois mois avant que sa toxine agisse dans le corps humain. Elle est, vois-tu, pareille à cet espion qui se faufile entre les murs d’un château, qui coquette et roucoule ses inutiles paroles à qui veut bien les entendre, recelant dans ses habits une lame aussi courte qu’affûtée. Tous deux frappent lorsque la garde est baissée, tous deux tuent sans cor ni cri.

    Il tourna brusquement les talons et dévisagea profondément Taylor jusqu’à le faire vaciller. Il n’y avait plus la moindre douceur dans ses traits : tout exprimait la froideur et l’implacabilité.

    — Tu disposes de trois mois pour me rapporter la tête de ces gardiens ! hurla-t-il en serrant les poings. Seulement lorsque celles-ci serviront de festin aux corbeaux, saignant au zénith au bout d’une pique ; seulement lorsque leurs pouvoirs se joindront aux miens, seulement là tu auras droit à l’antidote. Tue, si tu souhaites survivre, et meurs, si tu es un lâche.

    Il fallut quelques secondes pour que Taylor se tire de son effroi.

    — Mais, elle, que fera-t-elle ?

    Entre ces deux hommes de connivence, il n’était nul besoin de la nommer pour la désigner.

    — Si l’émenyme est pareille à l’espion, Worganne est pareille à l’émenyme, déclara pensivement le Conquérant. Voilà quatre semaines écoulées depuis son départ. Les plans ont fort changé, mais elle saura s’adapter. Hors de ma vue.

    Laissant choir la coupe de ses doigts moites, Taylor faillit trébucher sur sa cape en empruntant le couloir de ses appartements. Tout son corps était crispé sous l’impuissance et la colère qui l’envahissaient alors. Incapable de contenir sa rage, il dégaina son épée et l’envoya frapper contre la table d’un salon, qui se fendit en deux sous l’impact. Sa folie furieuse se déchargea de nouveau lorsqu’il entailla les deux pattes d’une chaise, transperça un plastron d’ornement et renversa un chandelier éteint sur le plancher de marbre. Par chance, nul ne se trouva en travers de son chemin à cet instant. Incapable de contenir sa fureur, il lança son glaive de toutes ses forces. Celui-ci vola jusqu’à fracasser en mille éclats de verre la fenêtre qui se trouvait là. Un vent des plus froid se mit alors à souffler à l’intérieur du salon. Haletant, Taylor progressa vers la croisée, la vitre crépitant sous son pas, et contempla le royaume enneigé s’étendre devant lui. Depuis la tour où il se trouvait à ce moment, il en avait une vue pittoresque. Indifférent aux flocons qui l’assaillaient de toutes parts, il sentit une puissance indicible s’immiscer en lui. Non, il ne laisserait pas ces gardiens le déjouer ; il ne les laisserait pas le vaincre aussi aisément ! Demain, le royaume d’Émor en entier prendrait la route vers Élador. Demain, au carillonnement du tocsin, tous les hommes prendraient les armes afin qu’Élador ne soit plus qu’un monticule de cendres et d’ossements.

    Taylor s’appuya sur la bordure glaciale de la fenêtre et laissa le froid lui emplir les poumons. Il ferma les yeux, savourant ce dernier instant de paix avant l’ultime tempête… et il hurla de toutes ses forces, hurla à en déchirer le cœur de la nuit. Alors qu’il étendait le bras vers le zénith enténébré, un éclair dévastateur déchira les nuages sombres et s’abattit sur les flots immobiles de la mer gelée. La guerre qui naissait cette nuit serait la dernière d’Urel, et il ne la perdrait pas !

    I

    Les préparatifs

    F elix Vortan entra dans sa chambre comme l’aurait fait un voleur, notant le moindre détail de toutes choses, des pétales desséchés des écheveux décorant la table aux motifs quadrangulaires ornant son couvre-lit. Il lui sembla ne pas avoir mis les pieds dans cet endroit depuis si longtemps qu’il sentit le besoin de vérifier le contenu de ses tiroirs : sa corne des échos ainsi que ses vêtements s’y trouvaient toujours. Il s’empara de son épée de bois, qu’il venait tout juste de reprendre du quartier général des chasseurs, et l’examina de plus près avant de la déposer dans le tiroir : la lame boisée gardait les traces de tous les affrontements auxquels Felix avait participé sur Élador. Sans doute l’une de ces marques était-elle issue de cette fois où il avait vaincu Jonny à l’horlogière, et celle-là, plus profonde que toutes les autres, évoquait assurément son duel contre Bruce, ce dernier combat mené avant que le bois laisse place au fer entre ses doigts. Les temps avaient durement changé ; heureusement rien n’était à même de vaincre ses souvenirs.

    Le zénith matinal peinait à franchir la fenêtre couverte de givre, aussi la pièce apparaissait-elle plus sombre qu’à l’ordinaire. Les derniers jours ne laissaient nullement présager un retour aux températures normales, et Felix n’aurait d’autre choix que de s’accoutumer à ses pieds et mains gelés en permanence. La seule vue de son matelas moelleux lui donna l’envie de s’y laisser tomber afin de sommeiller longtemps encore, mais il savait trop bien que l’heure n’était pas à la paresse. Il déposa deux cœurs de poire sauteuse sur la table afin de nourrir chaque plant d’écheveu. Sans eux, sa chambre serait par trois fois plus froide. Il n’eut guère le temps de se retourner que les visqueuses langues des végétaux s’emparèrent de leur repas. Avec un certain regret, il quitta son lit des yeux et referma la porte derrière lui, plongeant sa clé métallique au fond de sa poche.

    Ils étaient nombreux à être rassemblés au rez-de-chaussée. Plusieurs l’attendaient, semblait-il, puisqu’on l’observa fixement descendre les escaliers depuis le deuxième étage, comme s’il se fut agi de la reine d’un bal. Dans un flot de murmures, on lui libéra une place sur un canapé situé devant l’âtre fumant. Depuis les évènements des dernières semaines, depuis la trahison du comte Dubreuil, le retour de Gardenoir, l’emprisonnement de Noah et l’identification de Taylor en tant que gardien de la foudre, Felix n’avait pas encore accordé de temps à ces apprentis qui partageaient son logement et, jusqu’à tout récemment, la plupart des formations avec les maîtres des guildes. Il s’avoua néanmoins étonné : il aurait parié que Jonny aurait déjà pris un énorme plaisir à divulguer tous ces secrets au premier venu. Il se rappela alors que son ami avait été absent lors du dernier affrontement, dans la forêt voisine du royaume.

    — Alors, vas-tu enfin nous raconter les détails de cette mission vers Émor ? s’enquit Sam le premier. Comment toute cette histoire s’est-elle terminée ?

    Nicolas, Mike, Jonny, Matt, Jade, Jeanne, Anton, Niki, Emma, et même Bruce se trouvaient assis aux côtés du roux. Tous les apprentis ayant embarqué à bord de l’Abyssal quelques mois plus tôt se revoyaient unis, malgré tous les désaccords et mésententes de naguère. Un toussotement forcé attira l’attention de Felix vers sa droite tandis qu’il prenait place.

    — Nous te devons tous les trois des excuses, le devança Jade avec une contrariété évidente.

    Elle fit un geste las en direction de Bruce et d’Anton.

    — Nous avons été dupes de nous associer avec Noah, acheva-t-elle en soupirant. Nous avons bien compris que ce regroupement des pacifistes n’était qu’une énorme blague. Nous voulions que tu saches que nous étions de ton côté, à présent.

    Malgré tout son inconfort que trahissaient des gestes nerveux, comme celui de replacer incessamment une mèche de ses cheveux derrière son oreille, sa dernière phrase avait un aplomb qui fit croire à Felix qu’elle ne changerait pas son fusil d’épaule une seconde fois. Jade lui tendit une main, que l’intéressé s’empressa aussitôt de serrer. Le tour de Bruce vint également, lui qui profita de la situation pour adresser à Nicolas et Niki un sourire bêtement désolé, puis, enfin, celui d’Anton, qui n’osa regarder quiconque dans les yeux.

    — Alors ? s’impatienta Sam.

    Felix soupira à son tour. Il n’avait jamais particulièrement aimé être le centre de l’attention. À ce titre, il avait sans équivoque eu le pire cheminement d’apprenti du royaume entier.

    — J’imagine que Jonny vous a tout raconté jusqu’à…

    — Jusqu’au moment où vous êtes débarqués de cet énorme chariot tiré par des bêtes ! acheva Mike, débordant d’intérêt et d’excitation.

    Felix entreprit de leur exposer les évènements manquants au récit, depuis la capture de Nicolas et de Niki, jusqu’à l’arrivée des espions, de Brage, Durem et Lyncée, qui vainquirent à eux seuls des dizaines d’opposants sans être blessés.

    — Ça alors ! s’exclama Jonny en se levant d’un bond de son siège. Lyncée et Durem se sont battus côte à côte et j’ai manqué ça ? J’ai accepté de rester tranquillement ici pendant cette bataille…

    Sa tirade se poursuivit encore longuement, mais à voix si basse que Felix n’en perçut qu’un ronchonnement.

    — Mais, qu’arrivera-t-il, maintenant ? s’inquiéta Emma. Jonny nous disait que la guerre était inévitable, maintenant.

    — Je crois, en effet, qu’il a raison. Je suis navré de vous l’apprendre. Émor est en route vers nos murs, il n’y a rien de plus sûr que ça.

    Felix déglutit, comme surpris par le poids de ses propres paroles. Il n’avait pas encore eu la chance de discuter avec la reine ou Durem au sujet des temps à venir, mais il était certain que le royaume ne tarderait pas à être mis au fait. La porte de l’horlogière s’ouvrit avec fracas tandis que trois silhouettes s’y engouffraient l’une à la suite de l’autre dans un tourbillon de vent et de neige. Il s’agissait de Durem, Vleed et Réfys. Tous les apprentis se redressèrent dans un mutisme absolu. Jamais n’avait-on vu le maître de la guilde des combattants, qui plus est accompagné du conseiller de Sa Majesté, débarquer dans leur logis. Durem balaya les adolescents de ses yeux plissés, une main plaquée contre son armure scintillante, puis les arrêta sur Felix.

    — Felix, Nicolas et Niki, la reine vous convie dans son château. Quant aux autres, veuillez demeurer ici jusqu’à nouvel ordre. D’importantes informations vous seront transmises sous peu.

    — Et moi, je ne viens pas ? s’offusqua Jonny en levant les bras de découragement.

    Jade gloussa comme son ex-petit ami faisait la moue. Durem se contenta de secouer la tête. Les trois gardiens se vêtirent en hâte de leurs vêtements d’hiver, mirent leurs bottes qui reposaient sur la pierre avoisinant le foyer et enfoncèrent sur leur tête le bonnet de laine que leur avait confectionné la guilde des artisans. Vleed serra discrètement la main de Felix en lui envoyant son sourire le plus chaleureux. Felix jeta par-dessus son épaule un œil à ses amis qu’il abandonnait à nouveau et, ne sachant se décider sur le faciès à adopter, demeura neutre. La porte se refermant mit un terme à cette inutile contemplation.

    — Ils n’ont pas le temps de raconter leurs aventures qu’ils repartent aussitôt pour une autre ! se lamenta Matt avec autant d’admiration que de déception.

    — Oh, ça va, n’en rajoute pas ! pesta Jonny en se croisant les bras sur le fauteuil. Si je rate un autre combat de Lyncée, je vous garantis qu’ils me le paieront cher !

    * * *

    Les trois amis furent escortés jusqu’à la salle du trône. Chaque fois que Felix s’y était rendu, c’était pour apprendre une mauvaise nouvelle. Aujourd’hui, il ne s’attendait pas à ce que la tendance change. Ses appréhensions se confirmèrent lorsqu’il aperçut le visage distrait de la reine Amanda, absorbée par le royaume enneigé par-delà les fenêtres. Il y distingua une certaine rougeur, comme si elle avait pleuré quelques minutes auparavant, mais ne put en être sûr. Elle occupait son trône, seule dans cette vaste pièce où le moindre son faisait écho. Les gardes s’inclinaient imperceptiblement au passage de Durem, qui tenait au creux de son coude son heaume poli. Ainsi que le voulait la coutume, il s’agenouilla devant Sa Majesté, intimant les autres invités à faire de même. La reine ne bougea point les yeux, froide à cette politesse machinale.

    — Tous les chariots tirés par des bêtes ont sombré au fond de la mer, souffla-t-elle ainsi qu’une lamentation. Confirmez-vous ces faits, gardiens ?

    Il fallut un certain temps à Felix pour comprendre ce dont parlait la reine. Le souvenir de leur évasion d’Émor, les flots glacés se déchirant lui revinrent en mémoire.

    — Oui, il n’y en avait que trois, et seul celui que nous avons volé demeure intact, confirma Niki, le devançant.

    La reine tourna alors son menton vers le duc Réfys, qui tressaillit.

    — De combien de jours disposons-nous encore ?

    Elle inspira douloureusement et sembla sur le point de défaillir.

    — Où allons-nous ? D’où venons-nous ? se plaignit-elle sans lui laisser l’occasion de répondre. Il me semble tenir cet éprouvant discours pour la centième fois. Cette guerre aura-t-elle donc lieu, afin d’un jour s’achever ? Que nous périssions ou vainquions m’importe ! Mais battons-nous enfin, que cette agonie cesse !

    — Majesté… majesté, balbutia Réfys.

    — Ne vous en faites pas, accourut Durem en lui baisant la main, tout un royaume vous appuie et vous encourage. Tenez bon, ma reine.

    Cette intervention aussi simple que naïve contribua néanmoins à lui redonner un semblant de vitalité. Elle s’éclaircit doucement la voix avant de poursuivre :

    — Combien de jours, Réfys ?

    — Une vingtaine, tout au moins, répondit le conseiller. L’hiver ne fait que s’aggraver ; dans un tel climat, un bataillon ne peut aller plus rapidement sans s’affaiblir.

    Felix commençait à se questionner sur les raisons motivant leur participation à cet échange.

    — Ceci nous offre un délai raisonnable, affirma Vleed en inclinant respectueusement le tronc. Si Votre Altesse le souhaite, nous partirons vers Filane dès la nuit tombée. Vous pourrez espérer notre retour dans moins d’une semaine. Peu importe ce qu’est cette arme légendaire qui se trouve au-delà des murs de cette mystérieuse tour, nous la rapporterons ici, entre vos mains.

    L’on désirait donc découvrir le mystère de la Tour d’Émerose ! Felix sentit son cœur faire un bond : sa propre vie, ainsi que celle de tant d’Éladoriens, avait été risquée pour ce seul objet. L’arme qui s’y trouvait, comme le lui avait dit Barbemousse à travers le murmureur, était assez puissante pour plonger Urel entier dans l’ombre. La reine acquiesça silencieusement à la requête du chef des espions, qui se redressa l’échine. Amanda, se cambrant sur l’accoudoir de son trône, se releva sans adresser un mot à son assistance et s’approcha d’une des fenêtres de la pièce, comme à son habitude lorsqu’elle prenait les décisions les plus poignantes.

    — Chaque fois que je regarde ce village, commença-t-elle d’une voix rêveuse et mélancolique, mon cœur se gonfle à la fois d’amour et d’impuissance. Que pouvons-nous contre la horde impitoyable du Conquérant ? Que peut un peuple paisible contre la soif de violence, la cupidité mariée au fer et la tyrannie ? Ces mots ne font guère partie de son langage ; il ne sait parler que par la paix, il ne veut que pêcher, cultiver ses terres, s’éblouir de ses enfants qui grandissent…

    Elle se retourna vivement vers Durem, auquel elle lança un regard presque suppliant.

    — Je les imagine jusque dans mes cauchemars, je les entends marcher, je perçois la vibration de leurs tambours… Il nous a fallu près d’un mois pour ériger une muraille qui ne nous procurera que quelques heures de résistance ; à quoi nous servira un entraînement militaire de 20 jours ?

    — Ayez confiance, Amanda, intervint Durem avec autant d’autorité que la situation le permettait. La défaite prend racine dans la peur. Ressaisissez-vous, ces gardiens porteront justement leur titre ; il ne s’agira pas d’une armée ordinaire.

    Le maître combattant se tourna alors vers ses apprentis.

    — Vous vous chargerez d’entraîner une troupe de 100 hommes et femmes selon les pouvoirs que vous possédez. Je ne vous demande pas si cette tâche est trop ardue, je vous demande de la réussir. Prenez votre courage et votre détermination en main ; le peuple vous chérira et vous obéira ; leur survie repose en vous. Felix, l’interpella-t-il en obtenant immédiatement toute son attention, tu iras près du quartier de Brage avec ton groupe. Nicolas, tu occuperas la grève ; et Niki, je te réserve la zone près de l’horlogière. S’il vous faut du matériel, demandez et vous recevrez. Moi qui suis maître me retrouve à votre service, gardiens.

    — Attendez une minute, s’interposa Nicolas. Vous voulez que nous entraînions 100 guerriers ? Mais comment ? Je ne connais rien à la guerre !

    — Qu’importe ! s’emporta Durem. Ce qu’il te faut connaître, ce sont tes pouvoirs ! D’anciens esclaves m’ont rapporté la manière dont tu parviens à déchirer le sol d’un seul sortilège. Que te faut-il de plus ?

    Des pas provenant de derrière interrompirent la discussion. Florence, un air de détermination habitant ses traits plissés, s’immobilisa à quelques mètres du groupe.

    — Et moi, où me retrouverai-je ?

    Durem parut aussi étonné qu’enjoué de cette irruption.

    — Dans le jardin royal, princesse.

    Durem pivota de nouveau vers la reine avec insistance.

    — Majesté, laissez-nous seulement tenter le coup, et je vous donne ma parole que cette guerre n’est pas perdue. Nous en avons déjà longuement discuté : avec l’aide des gardiens et de la clé d’émerose, toutes les chances seront de notre côté.

    La reine ferma les yeux.

    — Faites, Durem, faites à votre guise. Je n’ai désormais pour vous que mon entière confiance.

    * * *

    Felix, qui aurait volontiers pris un peu de temps pour poser toutes les questions qui lui passaient par la tête, prit conscience qu’il ne s’était pas trompé en s’imaginant entraîner une centaine d’individus à lui seul. Durem, aidé de maints messagers, convoqua tous les volontaires du bourg et de l’horlogière l’après-midi même. Des lettres décachetées furent déposées sur les comptoirs des commerces ; des ordonnances furent placardées sur toutes les surfaces ; le mot se propagea

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