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Et la fin du temps

Et la fin du temps

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Et la fin du temps

Longueur:
276 pages
3 heures
Éditeur:
Sortie:
3 déc. 2018
ISBN:
9782897867089
Format:
Livre

Description

L’affrontement ultime entre les gardiens et le Conquérant se prépare au travers des décombres du royaume assiégé. Cependant, d’innombrables questions demeurent : Comment vaincre celui que l’on qualifie d’invicible ? Que contient la Tour d’Émerose ? Comment rétablir l’équilibre sur un continent ravagé par l’hiver et la foudre?

Felix n’aura d’autre choix que de risquer la vie de ses amis autant que la sienne pour en trouver les réponses, et atteindre une fois pour toutes la fin du Temps.
Éditeur:
Sortie:
3 déc. 2018
ISBN:
9782897867089
Format:
Livre

À propos de l'auteur

LOUIS-PIER SICARD est un écrivain québécois né en 1991. Après avoir remporté plusieurs prix littéraires, tels que le concours international de poésie de Paris à deux reprises, L.P. Sicard publie sa première série fantastique en 2016, dont le premier tome se mérite la même année le Grand prix jeunesse des univers parallèles. Outre la parution d’une réécriture de Blanche Neige, en 2017, il publie également la trilogie Malragon, aux éditions ADA.


Aperçu du livre

Et la fin du temps - L.P. Sicard

Prologue

Ni le vent qui, exalté par l’altitude, sifflait de tous les côtés, ni le froid s’étant emparé de ses membres grelottants, ni même les éclairs que les nuages chargés de colère crachaient vers le continent enneigé en contrebas ne purent retirer le sourire qu’il avait aux lèvres. Le nez à quelques centimètres de la porte d’ébène, dont la noirceur du bois se fondait dans celle de la nuit, il savait qu’il était inutile de frapper pour annoncer son arrivée. Comme à l’habitude, on attendait suffisamment sa venue pour l’avoir aperçu s’élever jusqu’au portique par les vitraux du bâtiment d’une architecture sinistrement éblouissante. Les quelques secondes de solitude qui lui demeuraient furent pleinement savourées : n’était-il pas grisant, malgré la vieillesse et les innombrables dangers d’un monde, de pouvoir voyager seul sans craindre d’être capturé pour une rançon ou assassiné par des brigands ? Pour tout dire, ses pouvoirs étaient plus grands que sa peur de toute chose, et il se promenait en Urel comme quiconque se baladerait en son jardin ; ces terres, ces landes, ces cavernes et ces forêts n’étaient que le prolongement de son domaine ; il y avait fort longtemps déjà que ce continent était conquis. Pourtant, comme le ver n’a cure de la beauté des fleurs ou de la solidité de l’écorce, une poignée d’insolents se plaisait à ronger les fondations de son éminence. Un sourire se dessina à la pensée de ces quelques gardiens gisant parmi les corps des autres vaincus ; ces images bientôt deviendraient plus qu’un simple songe.

Tandis qu’il entendait des pas précipités venir dans sa direction, il laissa ses yeux gris vagabonder d’une statue à l’autre. Il lui semblait que les gargouilles exhibant leurs crocs sur la façade du manoir inclinaient la tête sur son passage. La porte en bois sombre s’ouvrit tout à coup, révélant le visage illuminé d’une femme aux cheveux noirs. Les tatouages qu’arborait sa poitrine saillante, son cou serré d’un collier à pointes et son visage fin caressé de ces mêmes symboles d’encre lui conféraient une apparence sans pareille sur Émor. Quant à ce sourire, il transpirait toute l’admiration qu’elle éprouvait à son égard. La femme n’attendit pas pour lui sauter dans les bras comme l’aurait fait une enfant.

— Je vous attends depuis ce qui me semble des jours ! s’exclama-t-elle, blottissant son visage sur l’épaule du vieillard.

Ce dernier laissa ses mains descendre le long de l’échine de la jeune femme, caressant le bas de son dos.

— Worganne, il ne m’a pourtant fallu qu’une minute pour me rendre jusqu’ici ! ironisa l’homme d’une voix emplie de sous-entendus.

La gardienne se retira langoureusement, faisant glisser ses lèvres sur la gorge de son maître auquel elle n’avait jamais su cacher son admiration s’étant muée en amour, puis lui fit face d’un air faussement réprobateur.

— Vous savez très bien que la notion du temps n’a jamais été la même pour vous. Entrez, voyez par vous-même l’heureuse surprise qui vous attend !

Tous deux pénétrèrent dans le glauque manoir. Ils franchirent une dizaine de mètres, bifurquèrent dans un corridor perpendiculaire, puis entrebâillèrent une porte grillagée. Avant d’y entrer, la jeune femme lança un dernier regard à son complice, regard témoignant du plaisir immense qu’elle prenait à lui révéler ce secret.

— À vous l’honneur, grand Conquérant !

À ce surnom qui, au fil des ans, avait entièrement englouti son nom véritable, le Conquérant esquissa un sourire, puis ouvrit plus largement la porte du coude. Des éclats de lumière diffus luirent au creux de ses prunelles sombres. Dans cette pièce sans mobilier, seule trônait en son centre une clarté bleuâtre, au sein de laquelle une femme, le corps à l’envers, était suspendue dans les airs comme par une corde invisible. Ses cheveux, s’échouant de sa tête renversée, frôlaient le plancher en le maculant du sang dont ils étaient imbibés ; quelques gouttes écarlates s’écoulaient encore de son visage tuméfié, longeant les mèches dont la blondeur avait disparu sous les couches de boue les engluant. Le haut de sa robe, déchirée, était transpercé ici et là de brindilles et de branches. Quant à son pan, il retombait désolément sur le haut de son corps, révélant la peau laiteuse de ses cuisses, au plus grand amusement du Conquérant, qui se mit à contourner sa proie tel un rapace. Il se plaisait à détailler chacune des éraflures zébrant cette peau naguère immaculée, s’accroupissait parfois pour mieux distinguer le cheminement du sang sillonnant ces membres lacérés. Lorsqu’il arriva, ayant gardé le meilleur pour la fin, devant ce visage, méconnaissable, fracturé, monstrueux, il ne put empêcher un rire de lui secouer les côtes. Le Conquérant se redressa, fit glisser l’endos de son index sur les jambes nues, se rendit jusqu’aux pieds qui effleuraient le mur de pierre.

— Amanda, chère Amanda..., murmura-t-il pour lui-même.

Le pouvoir le grisait ; son cœur s’était mis à battre follement dès qu’il avait vu la reine d’Élador prisonnière de ce piège gravitationnel, à la merci de sa pitié inexistante, vulnérable au moindre de ses touchers. Que lui ferait-il subir en premier ? Bien sûr, il attendrait qu’elle s’éveille ; mutiler un corps qui ne répondait pas était indigne de son temps précieux, et il ne souhaitait surtout pas gaspiller un seul centimètre de ce corps merveilleux en vaines tortures.

— Les gardiens feront tout pour venir la secourir, souligna Worganne, presque jalouse de l’attention qu’il portait à la captive.

— Évidemment, oui..., répondit-il, distrait.

Ses pensées étaient ailleurs. Comment une reine si faible avait-elle pu mener une armée aussi pitoyable que la sienne jusqu’à la victoire ? Taylor, l’un de ses plus grands guerriers, avait péri par sa faute, de même que tous les hommes qu’il menait ! Bien sûr, les Éladoriens ignoraient encore qu’Émor leur réservait une surprise de taille que rien, pas même ces gardiens insolents, ne saurait vaincre. Dans ses appartements du château émorien, ses dernières réflexions sur le sujet l’avaient en effet mené à cette conclusion : le temps était venu de les tuer, une fois pour toutes ! Le temps des jeux arrivait à sa fin : dans quelques jours, il brûlerait les corps de ces résistants, s’emparerait de la clé d’émerose et accéderait enfin à la toute-puissance. Un gémissement le tira de sa véhémence : derrière lui, la reine reprenait connaissance. Worganne le rejoignit aussitôt, glissa sa main dans la sienne, aussi fébrile que lui.

— Encore une fois, cher Conquérant, lança-t-elle fiévreusement, à vous l’honneur !

I

À la rescousse

Au sein de l’hiver et de ses froideurs, Felix méditait, imperturbable. Assis, jambes croisées, menton relevé et paupières closes, il patientait sans trop savoir qu’attendre de cet endroit qu’il se refusait de quitter. Une neige fine avait recouvert les amoncellements de terre sous lesquels avaient été enterrés les corps des Éladoriens tombés au combat. Il n’oublierait jamais leur bravoure, et se souviendrait longtemps encore de tous ces moments partagés avec ces apprentis qui étaient morts trop jeunes. La nuit qui s’achevait avait été pénible à l’horlogière ; alors que les uns s’étaient reclus dans un coin de la pièce par besoin de solitude, les autres n’avaient su briser le silence qu’avec des discussions timides qui s’étaient rapidement évanouies. Chaque mot était si difficile à prononcer, chaque pensée menaçait de faire s’écouler un pleur des yeux rougis ; il n’y avait rien à dire ni à faire. Ces souffrances ne pouvaient être évitées ; le deuil s’imposait et devait être vécu. Laisser ses amis à eux-mêmes en ces temps tourmentés n’était peut-être pas la meilleure chose à faire, Felix en était conscient, mais c’était plus fort que lui : il n’y avait qu’en ce cimetière que son remords s’éclipsait de son être. Rien de ce massacre n’était directement lié à ses propres erreurs ; aucune faille, aucun faux pas de sa part en somme n’avaient causé de torts à ses amis, mais il ne pouvait empêcher un déferlement de culpabilité d’alourdir ses pensées. N’y aurait-il pas eu un autre moyen d’en finir avec cette guerre ou, mieux encore, de l’éviter ? Malgré tous les efforts qu’il déployait afin de demeurer serein, d’écarter toute l’obscurité s’étalant sur ses souvenirs, Felix cherchait dans un passé révolu des solutions qui n’avaient jamais existé. Bien que ce don, ce pouvoir que lui conférait son statut de gardien, lui était tombé sur la tête sans crier gare, il n’y avait plus aucun moyen de s’affranchir des responsabilités qui lui incombaient. Si des individus d’autorité comme Durem les avaient considérés, les autres gardiens et lui, comme des sauveurs, lorsque le royaume traversait une catastrophe humaine, ils revêtaient aussi bien le statut de meurtriers. Du moins, c’était ce que sa culpabilité lui faisait croire.

Felix ne remua pas un de ses membres. Il ne sentait presque plus ses doigts, laissés vulnérables au froid glacial qui l’assaillait de toutes parts. Depuis longtemps déjà, son corps grelottait ; ses lèvres avaient dû bleuir ; des fragments de larmes gelées pendaient lourdement à ses cils. C’était sa manière de se punir, les premiers assauts de la rançon à payer pour ne pas avoir su protéger les autres et être soi-même encore en vie. Quelque part sous ses pieds gisaient Matt, Mike, Emma, et tant d’autres ; la honte l’envahissait ne serait-ce que pour avoir l’audace de marcher, d’attendre, de respirer sur leur tombeau.

Un éternuement le fit alors sursauter plus que tous les tonnerres qui grondaient dans le ciel. Felix avait été si accaparé par ses douloureuses réflexions qu’il n’avait pas entendu s’approcher cet individu qu’il ne pouvait identifier en raison de la capuche lui enveloppant le visage. Sous les flocons s’échouant du ciel empourpré, il rejoignit Felix, s’agenouilla à ses côtés puis, sans un mot, lui offrit une paire de gants ainsi qu’une écharpe.

— Mets-les, s’il te plaît, lui ordonna doucement une voix de jeune fille.

Incrédule, Felix se contentait de fixer de ses yeux plissés cette enfant venue lui porter de l’aide. Lorsqu’un second éclair illumina la nuit, il reconnut l’éclat vif et scintillant au creux des pupilles de Marielle Laurent, cette fille qui avait, malgré son bas âge, bravement affronté la mort plus d’une fois.

— Merci, articula difficilement Felix en acceptant les pièces d’habillement qu’on lui tendait.

Il ne constata qu’en prononçant ce mot à quel point sa gorge était serrée ; il retint à nouveau son envie de pleurer. Marielle, par une touchante empathie, fit glisser sa main sur le dos de Felix, qui secoua la tête en pouffant d’un rire railleur.

— C’est moi qui devrais te consoler, et non l’inverse ! se plaignit-il avant d’essuyer son nez rougi de sa manche.

— Pourquoi ? questionna-t-elle bonnement. Si nous faisions le compte des amis que nous avons perdus, tu en aurais certainement plus que moi !

La légèreté avec laquelle s’exprimait cette enfant le fit sourire malgré lui. Sa voix était une fleur s’élevant parmi les cendres. Ils demeurèrent tous deux sur les genoux, immobiles et silencieux, à contempler la neige lentement couvrir le cimetière de son linceul. Comment Felix trouverait-il la force de continuer, de se battre à nouveau ? Si le combat entre les murs d’Élador avait été gagné, il savait qu’il était loin d’en être autant de la guerre ; le Conquérant toujours respirait dans quelque recoin de ce continent ; la reine toujours était portée disparue...

— Je ne l’aurai connue qu’à peine..., dit alors Marielle, au cœur d’une pensée mélancolique.

Il tardait à Felix de savoir de qui parlait l’enfant, mais se retint de lui poser la question.

— C’est la deuxième maman que je perds, poursuivit-elle en se mordant la lèvre. Jasmine était si forte ! Au début, quand je la voyais sur le bateau des pirates, je me disais : « J’aimerais un jour être forte comme elle ! » Je ne sais pas pourquoi la vie ne veut pas que j’aie de mère... ni de sœur...

Sa résilience se fragmenta à ces paroles tandis qu’un sanglot lui montait à la gorge.

— Tu es forte, Marielle, lui assura Felix, troublé. Sans doute la plus forte des filles que j’ai eu l’occasion de rencontrer dans ma vie.

— Pourtant, je suis restée cachée tout au long du combat...

— C’est pour cette raison que tu es en vie ! Surtout, ne t’en veux jamais de ne pas être allée au front...

— À condition que tu ne t’en veuilles jamais d’y être allé !

Tous deux échangèrent un regard empli de larmes et de sous-entendus. À nouveau, Felix se surprit à sourire. Il se redressa, tendit une main à Marielle, puis adressa une dernière minute de silence en hommage aux défunts.

— Tu devrais y aller, conclut-il, ton père, Garrel, va te chercher.

— Toi aussi, tu devrais rentrer, renchérit la petite fille, je sens ta main grelotter dans la mienne.

Felix secoua la tête. Décidément, Marielle ne cesserait jamais de l’étonner.

— Oui, tu as raison, et une grosse journée nous attend.

Soudain intéressée, l’enfant leva la tête vers l’adolescent.

— Vous allez sauver la reine, n’est-ce pas ?

Les paupières glacées de Felix se fermèrent d’elles-mêmes.

Si elle est encore en vie...

Il eut néanmoins suffisamment de retenue pour empêcher ces pensées de se rendre jusqu’à sa langue.

— Oui, nous allons sauver la reine...

— Lorsque vous la retrouverez, dites-lui de ma part qu’elle est la meilleure reine que j’ai connue.

— Je n’y manquerai pas. Allons-y, maintenant.

Sans détacher sa main de celle de la fillette, Felix prit le chemin du château, où la plupart des Éladoriens avaient été emmenés à la suite de la destruction du village. Sans prévenir, une énième larme glissa le long de sa joue glacée, tandis qu’à sa droite gambadait insoucieusement Marielle. Si, malgré la désolation, la jeunesse et le bonheur, aussi fragiles soient-ils, avaient échappé aux griffes du mal, le remords pouvait enfin cesser d’oppresser sa poitrine.

Dès les premières lueurs de l’aube, la lourde porte de la salle du trône se refermait, flanquée de ses deux gardes qui ne remuèrent pas d’un centimètre malgré le fracas qui en résulta. Le duc Réfys abattit l’imposant loquet de métal, vérifia sa solidité et, enfin certain que leur sécurité était assurée, consentit à rejoindre le groupe attendant son retour. S’il était vrai que la guerre s’était achevée à la mort de Taylor, redoutable gardien du tonnerre, il était naïf de croire que la paix était revenue pour autant sur Élador ; le Conquérant lui-même devait, à l’heure qu’il était, être confortablement assis dans son sombre château, à fomenter quelque autre conflagration. Réfys prit place sur l’unique chaise libre hormis celle qu’occupait d’ordinaire la reine, que nul n’avait osé accaparer malgré son absence. Cette réunion d’urgence survenait quelques heures à peine après la capture d’Amanda et avait pour seul objectif son immédiate délivrance.

Le duc, déjà tremblant, épuisa de précieuses secondes pour maîtriser sa respiration vacillante, promenant son regard d’un convive à l’autre. Ses pupilles scintillantes se fixèrent alternativement sur celles de Felix, Nicolas, Niki, Jonny, Florence, Durem et Volt, puis revinrent sur la table.

— Inutile de vous rappeler ce pour quoi nous sommes ce matin réunis, articula Réfys, la tête basse.

— Oublions les formalités et venons-en de suite à notre plan d’action, rétorqua le chevalier Durem, qu’une longue nuit d’insomnie avait rendu acerbe.

Le conseiller de Sa Majesté secoua la tête en se mordillant la lèvre. Ses sourcils froncés trahirent une volonté douloureuse de retenir une première larme. Le visage de la princesse, impassible, dégageait une autorité silencieuse et impitoyable ; Felix croyait y voir les vestiges de la bête sauvage en laquelle elle avait su se métamorphoser. Il gardait à cet effet un souvenir intact de son éveil dans la tour du château, du regard animal de Florence, de ses griffes enfoncées dans la bordure de la fenêtre ouverte, du grondement roulant au fond de sa gorge...

— Je l’ai vue, par les yeux de la forêt, lança Florence, remuant à peine les lèvres. Cette gardienne ennemie a emmené ma mère dans son manoir suspendu dans les hauteurs. Il n’y a pas d’autre solution : si nous voulons lui porter secours, c’est là que nous devons nous rendre.

Ce manoir, elle le leur avait maintes fois décrit dans ses moindres détails, des sculptures morbides jaillissant des parois comme autant de corps emmurés aux sinistres tours s’élevant dans le ciel orageux. Il n’y avait aucun doute : cet endroit ne pouvait qu’être le lieu des plus inimaginables monstruosités.

— Mais comment peut-on espérer atteindre ce... manoir ? demanda Réfys en déglutissant. N’y a-t-il aucune échelle, aucun escalier, aucun câble ?

— Rien, confirma simplement Florence. Quant à votre première question, duc, c’est précisément de cela que nous devons discuter. Quelqu’un a des idées ?

Quelques raclements de gorge suppléèrent l’absence de réponses.

— À quelle hauteur ce manoir se trouve-t-il ?

— Difficile à dire, déclara la princesse, songeuse. Cent mètres ? Trois cents ? Je ne saurais précisément l’affirmer avec certitude.

Durant ces échanges, Felix se contentait de tapoter la table vernie de ses doigts. Il lui semblait à cet instant que Florence avait grandement vieilli, ces derniers jours ; sa prestance l’avait frappé, si bien qu’il ne la considérait inconsciemment plus telle une adolescente, mais une femme. Cette maturité n’était pas synonyme de vieillesse, mais de sagesse, plus encore d’expérience. La douleur, les tourments et les remords à cet égard font parfois mûrir plus vite que le temps ne sait le faire. Ainsi vêtue de sa robe raffinée lui embrassant la gorge, le dos raidi, le menton droit, l’impétuosité au creux de ses pupilles braisées, Florence était déjà reine à ses yeux. Le nouveau chef de la guilde des espions fut le suivant à prendre la parole.

— Des arbres auxquels grimper dans les environs ? enchaîna Volt, une main posée contre sa joue balafrée.

Un secouement de tête de la principale intéressée le fit écarter cette option. Réfys, penché sur un amas de parchemins, s’affairait à noter ses pensées.

— Comment voler..., murmura Nicolas pour lui-même en heurtant du coude une bougie éteinte qui dans sa chute arracha un sursaut aux Éladoriens réunis.

Dans son mouvement brusque, Réfys se frappa le poignet au coin de la table. En élevant nerveusement ses mains vers le plafond, ses doigts relâchèrent la plume qu’il tenait entre ses doigts, la faisant voleter vers Niki. Cette dernière, la voyant papillonner à quelques centimètres de son visage, souffla dans sa direction. La douce brise projeta la plume quelques centimètres plus loin sur la table.

— Je sais..., indiqua énigmatiquement Florence avec une jubilation contenue.

— Tu sais quoi ? s’enquit Jonny le premier.

— Comment nous nous rendrons jusqu’au manoir ! Cette réunion prend fin dès maintenant. J’entends que l’on m’apporte des cordes, les plus longues qu’on puisse trouver, ainsi qu’un large morceau de tissu !

Durem soupira légèrement, un certain agacement habitant ses yeux creux. Au courant de la nuit, il avait passé en revue plus de fois que nécessaire les options à leur portée, et présuma que la princesse n’avait pas assez réfléchi. Si rien ne lui était venu en tête au terme d’heures de réflexion, comment aurait-elle trouvé une solution en deux minutes ?

— Majesté, jamais nous ne pourrons nous hisser jusque làhaut ! Encore faudrait-il confectionner une sorte de grappin et réussir à l’envoyer, sans nous faire repérer qui plus est !

— Qui a parlé de nous hisser, chevalier ?

Sam se tenait seul face au foyer en lequel nul feu ne crépitait. L’apprenti, qui avait perdu son meilleur ami lors de la guerre, n’était parvenu à quitter ce divan sur lequel tous deux s’étaient si fréquemment assis pour discuter de tout et de rien. Un sourire amer tordit ses lèvres lorsqu’il se souvint de la manie qu’avait Mike d’inlassablement replacer ses lunettes sur son nez, sa facilité à effectuer des calculs mentaux que lui-même n’aurait su réaliser avec une calculatrice et sa bonne humeur intarissable.

Que lui restait-il à faire ? Ses mains glissèrent dans ses cheveux roux tandis qu’il s’enfonçait dans le coussin moelleux du sofa. L’horlogière était désormais si angoissante ! Il n’y avait plus personne aux alentours ; les seuls bruits contrant le silence étaient ceux des éclairs déchirant le ciel à en faire trembler le sol. Bien sûr, il pourrait rejoindre le reste du village abrité au sein du château, attendre que les gardiens réussissent enfin à vaincre le Conquérant une fois pour toutes, mais à quoi bon ? Son regard vagabonda jusqu’à son épée jetée au sol. Méritait-il seulement d’être en vie ? Tout au long de la guerre, il n’avait fait que fuir ; le fil de son glaive ne portant pas une égratignure en était la preuve indiscutable. Lorsqu’une main tapota son épaule, il battit frénétiquement des paupières, ne constatant qu’à cet instant que ses

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