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Retour à Fukushima

Retour à Fukushima

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Retour à Fukushima

Longueur:
117 pages
1 heure
Sortie:
16 avr. 2020
ISBN:
9782322213900
Format:
Livre

Description

Un homme avance d'ouest en est et se souvient. Médite sur le passé. Entre deux siècles, appréhende ce qui va venir. En 1898, Eijirô Haga, jeune médecin, nippon en séjour à Berlin, achète et envoie au Japon la première machine à rayons X. De là, pour rentrer au Japon, il entreprend de traverser la Sibérie à cheval. Sur la route, au rythme de la chevauchée, ou de la marche, Eijirô compose ses tétramètres. Fils de samourai, il est né en 1863 dans le fief d'Aizu, ville de Wakamatsu, actuel département de Fukushima, cinq ans avant la restauration de Meiji.
J'ai commencé à écrire en 2009 les premiers éléments de ce qui n'était pas encore le voyage d'Eijirô, mais une traversée en soi vers l'est. C'était avant la catastrophe qui a divulgué le nom jusqu'ici relativement préservé ou banal de Fukushima.
Sortie:
16 avr. 2020
ISBN:
9782322213900
Format:
Livre

À propos de l'auteur

Eijirô Haga a laissé quelques notes de voyage qu'il a reprises dans un livre de souvenirs dactylographié dans les années 30. A partir de ces pages, que j'ai lues avec ma mère Yûko, petite-fille d'Eijirô, j'ai écrit ce poème d'environ 2500 vers. Depuis 40 ans, je retraduis en vers les grands textes de la poésie grecque antique.


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Aperçu du livre

Retour à Fukushima - Philippe Brunet-Haga

À Berlin

MILLE huit cent quatre-vingt dix-huit. Il neige sur Berlin :

tourbillon de fleurs, flocons tombant par milliers des tilleuls,

libres à tous vents. Je ne serai bientôt plus où je suis.

Aizu est mon clan. Fukushima, le socle d’où je viens.

Quelle urgence à repartir ? J’irai revoir mes cerisiers.

Je suis Haga Eijirô, fils de Haga Yorimasa,

qui portait le sabre : ce sera pour moi le bistouri.

Je suis né cinq ans tout juste avant la guerre de Bôshin.

Rien de cet avant n’existe plus. Il fallut devenir

un apprenti chirurgien, ajourner les loisirs d’antan.

Semmelweis Ignace, Louis Pasteur, Joseph Lister traquaient

les microbes ; Becquerel, Röntgen capturaient les rayons.

Je suis arrivé un jour en kimono et en geta

mimer dans mes gestes et mes mots les gestes et les mots

anciens, emprunter le chemin d’Hippocrate et Galien.

L’Occident était le seul rivage auquel nous aspirions,

loin au-delà de la vaste Chine. Nous savions aussi

qu’il faudrait nous échiner à dépasser les vieux savoirs,

du mochlos aller au radiomètre, et sonder les recoins

des cellules sans négliger la physique et la chimie.

Les travaux sur l’hygiène faisaient ma joie au Japon.

Nos professeurs nous avaient transmis quasiment sans délai

les secrets des bactéries, l’usage des désinfectants,

les enjeux considérables qui en résultaient pour la

médecine, bien au-delà de la seule chirurgie.

L’éruption du mont Bandai, au bord de l’Inawashiro,

fut ma première expérience auprès des paysans meurtris

de Fukushima. Puis ce fut auprès des soldats blessés,

de retour de Chine. Ici, en Allemagne, je cherchai

à connaître les derniers travaux sur le rayonnement.

Eijirô rédige son rapport sur les rayons Röntgen,

la fluorescence, le premier dispositif de Crookes,

au service de la connaissance interne. À travers la

chair le rayon passe, puis se heurte à l’obstacle de l’os.

Par photographie l’image s’impressionne en négatif.

Comme si la vérité se dépouillait des oripeaux

du sensible, il ne subsiste que la forme, devenue

accessible à l’œil : l’agencement, le rythme du bâti,

l’alternance de ses plis. Le sang ? Le sang disparaissant

s’est comme asséché, s’étant pour ainsi dire édulcoré.

Le succès de ces rayons est tel que les Européens

veulent confronter la femme nue à son squelette nu

dans les foires, viennent se radiographier, de pied en cap !

Il ne faudrait pas en abuser. Au bout de quelques mois,

sans aucun symptôme préalable, un photographe est mort.

On signale aussi qu’après une exposition prolongée,

on a constaté quelques lésions ténues, suintantes, plaies,

une altération des tissus cutanés, des changements

remarquables dans le sang. Les médecins étaient discrets :

la prouesse scientifique soutenait le processus.

Eijirô ne doute pas que la puissance des rayons,

les secrets de la phosphorescence, ouvrent un jour la voie

à l’exploration de la matière au profit de l’humain.

Il acquiert, avec l’épargne de sa bourse, l’appareil,

la machine sans pareille qu’il destine à l’Archipel.

Un seul mot, un seul, s’abritait sous mon crâne : Sibérie.

C’est de là que nous venaient nos danses au miroir du ciel,

c’est là-bas que nos lointains aïeux avaient ouvert les yeux,

nous nous étions détachés du continent dieu sait comment,

mais irrésistiblement nous désirions y revenir.

Anarchiste russe, mon professeur s’acharna sur moi,

m’enseignant propriétés et âpretés de l’alphabet

cyrillique. Moins facile que le grec ancien, mais si

simple, pour qui le compare aux caractères du chinois.

Pour la phonétique, je m’active : en prime, du Gneditch !

C’est tout simple, comme vous scandez Homère, vous scandez

Voss en allemand, et vous retrouvez tous les mots dans le

russe de Gneditch. J’avoue que la méthode me parut

si plaisante, qu’à Berlin j’appris en russe tour à tour

lance-au-loin et doigt-de-rose, arrache-gloire et tremble-sol.

Trois leçons de russe tout au plus. L’été s’annonce. Il faut

repousser le temps de déchiffrer Pouchkine en ses trochées.

S’il vous plaît. Merci. Pardonnez-moi. Que coûte ce jambon ?

Un, deux, trois. Et l’alphabet. Termes de mesure et de poids.

Noms de fleuves, noms de lieux : je trace mon chemin de mots.

Père, point ne faut vous étonner quand vous lirez ces mots.

Sur le point de partir de Berlin, je me demandais si

un voyage à travers la Russie et l’âpre Sibérie

ne serait pas préférable à un retour par l’océan.

Je parcourrais le chemin d’Enomoto Takeaki.

C’est la route naturelle. À chaque instant j’aurai loisir

sinon d’arrêter le tarantass, du moins d’ouvrir les yeux !

Je vous trouverai, si tout va bien, à la fin de l’été.

Pas d’escale prolongée dans quelque port de la Volga :

ce sera le rail pour commencer, et puis la chevauchée.

Je suis médecin. Renoncer à l’épée, je m’y résous,

puisque, Père, je ne pouvais pas adopter votre voie.

Je suis prêt à servir mon pays, sans précipitation.

Le Japon nouveau, devant ce que nous sommes devenus,

ne regrettera-t-il pas le doux esprit du temps jadis ?

Que l’on soit à l’étranger ou dans notre Japon nouveau,

goûts, senteurs et coloris de l’ancien temps ne s’oublient pas,

ni la douceur de la soie, non plus que la rigueur du pli,

ni les pins d’Aizu ni le chemin de l’est que vous et moi

parcourûmes pour revoir Grand-mère et Mère à ses côtés.

Père, point ne faut vous offusquer, si je me laisse aller

à vagabonder. Mon objectif est net à l’horizon,

mais j’éprouve le besoin de faire lentement le point

sur mon séjour en Europe, sur cet intervalle ouvert

qui fait tout ce que nous sommes. Votre fils respectueux.

Ah vraiment quel long voyage ! écrivez à votre arrivée.

Ce fut un plaisir de vous loger ici. Les Japonais,

on n’en voit pas si souvent. Merci vraiment pour le cadeau.

Alles Gute. Votre chambre est impeccable, je le vois

du premier coup d’œil. Si frêle et veut franchir un continent !...

Le voyage en train

Le rugissement du feu, le sifflement des cheminées.

Les pistons de la locomotive enclenchent l’impulsion :

engrenage en l’entre-deux, de vertical en horizontal.

Tout le poids qui la retient va par saccades vers l’avant,

roue qui court avec célérité sur le chemin de fer.

Les cahots déchirent les chemins, dédoublent les fourrés.

Le carreau déjoue le rythme à contre-ciel. Le jour n’a pas

asséné sa domination forte et bleue, c’est l’aube qui

sculpte silhouettes, solitudes, traits ambrés, ombrés :

Eijirô les fixe, puis le flux emporte sa pensée.

Au tournant c’est un long sifflement qui danse en déroutant

les saccades de mes pieds, secousses des roues sur les rails,

et qui flotte encore en moi, l’esprit de la shakuhachi,

revenu sur la cadence du chorée, déchirement

entre terre et ciel, un son de flûte qui ne cesse pas.

À grands cris et crissements le train s’ébroue, vrillant mes nerfs.

Autrefois, sans syllabaire aucun nos maîtres composaient :

ils chantaient au son du luth les virevoltes du pinceau,

et huit temps égalaient huit syllabes, mais en Occident,

j’ai voulu refaire quinze pas rythmés à huit battues.

Un Parien en fut le maître, dit Archiloque de Paros.

Quelque jour, qui sait, mes quintes en seront du tout changées :

composées en japonais avec les signes du chinois,

on les traduira, j’espère, dans les mots d’André Chénier.

Un Parien l’a fait jadis, un Parisien le refera.

Je

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