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Les champions de Libra
Les champions de Libra
Les champions de Libra
Livre électronique287 pages4 heures

Les champions de Libra

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À propos de ce livre électronique

Suite à la mort de la tête dirigeante des Noctiari, les membres du culte de la déesse de la justice tentent de porter un coup fatal à l’organisation.Feren le nécromancien et son groupe se porteront à la rescousse d’un ami qui est dans une fâcheuse posture.

Cette décision les mènera finalement à la forêt des elfes, Alianil, où un mystère plane autour de curieuses disparitions. Le groupe devra élucider ce mystère tout en empêchant la guerre qui menace d’éclater entre les elfes et les centaures.

Ce second volet de la trilogie offre encore de belles surprises au lecteur. La tension est omniprésente et le lecteur avide d’en apprendre plus ne pourra s’empêcher de dévorer ce roman.
LangueFrançais
Date de sortie17 avr. 2020
ISBN9782898038310
Les champions de Libra
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Auteur

Guy Bergeron

Conseiller informatique résidant à Québec, Guy Bergeron a connu un succès considérable avec La trilogie de l’Orbe et sa fresque L’Héritière de Ferrolia. Après Coeur de Givre et Les âmes perdues, deux récits de la série Légendes d’Arménis, il a adapté à sa manière les grands classiques homériques avec Fils de Troie et Le retour d’Ulysse. Avec Évelyne est morte, il change de registre littéraire et signe un polar fantastique impeccable confirmant l’étendue de son talent.

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    Aperçu du livre

    Les champions de Libra - Guy Bergeron

    histoires.

    Prologue

    Journal de Feren, nécromancien

    Quinzième jour du mois d’Amira cinq cent quarante-six

    Un peu plus d’une année s’est écoulée depuis le jour où j’ai accepté l’offre de Jolar et que je me suis mis en route à la recherche d’un jeune garçon, l’élu de Libra, la déesse de la justice. Il était l’outil de la prophétie annonçant la chute de l’organisation de renégats ; les Noctiaris. Les épreuves, que mes compagnons d’aventures et moi avons traversées lors du sauvetage de l’enfant, ont fait naître entre nous de solides liens d’amitié.

    Nous sommes parvenus à retrouver Anton et à le ramener sain et sauf au temple de Libra, dans la grande ville de Riga. La tâche n’a pas été facile. Alors que nous étions sur le chemin du retour, les Noctiaris nous ont attaqués en force. Nous avons réussi à les vaincre, alors que l’issue du combat semblait les favoriser. Le chef de l’organisation a péri de la main d’Anton. La prophétie annonçant la chute du Croissant d’argent aux mains de l’élu a donc été accomplie.

    Pour remporter la victoire, nous avons dû payer un lourd tribut. L’une des nôtres y a laissé sa peau : Vanciesse. Cette jeune demi-elfe, pleine de vie, n’a pu passer à travers notre ultime combat contre le chef des Noctiaris et sa troupe d’élite. Je n’ai pas pu lui sauver la vie et je m’en suis voulu longtemps. Mais je suis maintenant en paix. J’ai compris que, même si j’étais un magicien aux pouvoirs considérables, je ne pouvais contrôler le destin. Je me suis fait une raison. La mort de la jeune fille, dont je m’étais épris, ne me bouleverse plus. Bien sûr, de temps en temps la tristesse m’envahit quand je pense à ce que mes jours auraient pu être avec Vanciesse à mes côtés. Je tente de me convaincre que la vie doit suivre son cours. J’essaie de mettre à profit ce qu’elle m’a inconsciemment enseigné en me faisant considérer la vie, l’amitié et l’amour sous un autre angle.

    J’ai revu occasionnellement les autres membres de notre groupe. Galior, qui dirigeait notre expédition, est toujours chef de la garde au temple de Libra, et je me fais un devoir de lui rendre visite chaque fois que je passe en ville. Récemment, j’ai aussi rencontré Gorax, le nain qui avait fui le courroux des Noctiaris avec Anton. Aux dernières nouvelles, il avait joint le clan de nains des Poings de pierre dans leur lutte contre les gobelins. Je n’ai revu Derek, notre éclaireur, qu’une seule fois. Son travail comme garde forestier chez le baron Huntington ne lui laisse pas beaucoup de loisirs. Bien sûr, lors de mes fréquents passages à Riga, j’ai aussi revu Aginor, le père de l’élu, et j’ai rendu plusieurs visites à Jolar, le grand prêtre de Libra, dont je suis devenu l’ami. Il s’occupe maintenant de l’enseignement du garçon.

    Mes présences au temple ne font pas de moi un fidèle de la déesse de la justice pour autant. Je m’insurge toujours contre le contrôle des dieux sur la destinée des hommes. Je tente toutefois, maintenant, de comprendre le point de vue de ceux qui pensent autrement. Parfois, j’adhère quasiment à quelques-uns de leurs principes. Est-ce la sagesse qui commence à poindre ou suis-je en train de me laisser endoctriner par les propos souvent sournois des hommes d’Église ?

    I

    La rivière aux Âmes

    Le premier souvenir qui revint à Hulter fut celui de son dernier combat. Il se rappelait l’embuscade près des rapides de la rivière Blanche. Lors de belles journées de printemps comme celle-là, le sentier qui courait le long du cours d’eau reprenait vie. Les oiseaux, dans les branches des ormes bordant le chemin de terre battue, s’égosillaient dans l’espoir d’attirer une partenaire qui partagerait avec eux leur couvée printanière. Leurs chants parvenaient à peine à couvrir le grondement du torrent, gonflé par la fonte des neiges.

    Sur les berges, les têtes de violon des fougères et les autres plantes émergeaient du sol, s’étirant vers le ciel. Dans cette guerre entre deux saisons, le gel cédait quotidiennement du terrain. Le soleil oubliait sa timidité hivernale et dardait ses rayons de plus en plus forts, forçant la neige et la glace à se retirer.

    Le guerrier passait plusieurs après-midi, quand ses tâches le lui permettaient, à arpenter les abords de la rivière. Les baraquements de sa garnison se dressaient à moins d’une demi-heure de marche, dans la ville de Carbelton. L’homme était d’apparence robuste et dépassait la seconde moitié de la quarantaine. Le gris se mêlait à ses cheveux noirs, qu’il portait à longueur d’épaule. Sa moustache et ses sourcils étaient encore ébène, mais sa barbe très courte était traversée par une ligne verticale blanche qui descendait de sa lèvre inférieure et courrait le long de son menton. Mesurant près de deux mètres, il avait la musculature pour accompagner sa taille imposante. Ses larges épaules carrées, ses bras de la taille d’un tronc d’arbre et son épaisse poitrine lui donnaient une allure titanesque. Même si son tour de taille avait considérablement augmenté lors des dernières années, il était quand même en excellente forme physique. Il se faisait un point d’honneur à s’entraîner avec les soldats de son régiment. Peu d’hommes pouvaient se vanter d’avoir eu le dessus sur ce colosse dans le maniement de n’importe quelle arme.

    Hulter s’émerveillait toujours des beautés du monde. Il s’esclaffait devant le travail acharné d’un merle tentant d’extirper un ver du sol ou en observant deux écureuils qui se donnaient la chasse dans les branches d’un orme centenaire. L’observation de la nature était l’une de ses trois passions. Elle était toutefois devancée par son rôle de capitaine de la milice de Carbelton. Son métier lui tenait à cœur et il s’y adonnait corps et âme. Une autre passion surpassait les deux autres : Héléna. Douce Héléna aux cheveux de laine et au cœur de velours. Pour lui, c’était la plus belle des femmes que la terre ait portée. L’amour qu’il éprouvait pour sa conjointe des vingt dernières années ne s’était jamais estompé.

    Les yeux du guerrier ne voyaient pas le lustre des cheveux blonds de sa compagne s’atténuer avec l’âge ni sa taille moins fine que jadis. Elle lui avait donné trois beaux enfants. Il ne voyait que ses yeux rieurs, sa tendresse et sa dévotion pour les êtres qu’elle aimait.

    Le jour de cette balade, le grondement du torrent avait couvert le bruit de pas des hommes qui s’étaient approchés par l’arrière. Hulter ne les entendit qu’au dernier instant. Ses réflexes de guerrier le sauvèrent. Il se retourna, alors qu’un homme s’apprêtait à le frapper de son épée. Le colosse eut juste le temps de plonger de côté afin d’éviter le coup. Sûr de le surprendre, son adversaire avait appliqué tout son poids derrière sa frappe. Lorsque l’arme ne fendit que de l’air, il fut déséquilibré. Hulter en profita pour lui asséner un puissant coup de poing derrière la nuque. L’homme croula au sol, assommé. Déjà trois autres brigands armés étaient sur lui. Il évita quelques coups, mais fut finalement atteint à l’épaule droite et à la hanche. Hulter saignait, mais il savait qu’aucune de ses blessures n’était sérieuse.

    Le guerrier parvint à saisir le bras de l’un de ses adversaires qui, d’un coup d’épée parallèle au sol, tentait de le transpercer. Il le fit pivoter sur lui-même et le projeta contre ses comparses. Il savait bien que, malgré sa force, il ne pouvait tenir tête à trois hommes armés. Hulter se maudit de ne pas avoir apporté d’arme avec lui. La seule chance de s’en sortir était la fuite. Il se retourna et fonça à toute allure dans le sentier. Les troncs défilaient rapidement de chaque côté de lui. Hulter entendait les pas de ses agresseurs qui s’étaient lancés à sa poursuite. Ses grandes jambes lui permirent de distancer temporairement ses assaillants. Ceux-ci étaient toutefois plus jeunes et, après quelques minutes, ils gagnèrent du terrain sur le vétéran, déjà à bout de souffle.

    Un mouvement furtif attira l’attention du capitaine de la milice. Un autre homme se dissimulait le long du sentier pour lui asséner un coup quand il passerait à sa hauteur. Hulter quitta le chemin pour éviter l’embuscade. Il coupa sur sa droite à travers les arbres, perpendiculairement à la rivière. Ses assaillants ralentirent la cadence et le guerrier les distança de nouveau. Il entendait les bruits de poursuite qui diminuaient peu à peu. Il se dit qu’une trentaine de mètres d’avance devait le séparer de ses poursuivants. Il entendait le sang battre dans ses tempes et son cœur battre la chamade. Sa respiration devenait de plus en plus bruyante.

    Je vais m’en sortir, pensa-t-il. Encore une autre centaine de mètres et il quitterait le couvert feuillu pour arriver enfin en vue des murs de la cité. Les gardes le repéreraient rapidement et lui viendraient en aide si ses poursuivants osaient le suivre jusque-là.

    Un violent coup le projeta vers l’avant. Hulter chuta lourdement sans pouvoir amortir l’impact. Le guerrier s’affala à plat ventre, le souffle coupé. Il se dit qu’il devait se relever, qu’il avait encore le temps d’atteindre l’orée du bois avant que les autres ne le rattrapent. De ses bras puissants, le guerrier se redressa sur ses genoux. Chaque respiration s’effectuait difficilement. Hulter comprit pourquoi quand il baissa les yeux. Une pointe de métal lui avait perforé la poitrine. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu’il s’agissait de la pointe d’une flèche ; elle le transperçait. Le projectile ou l’arc devait être magique pour posséder une telle puissance. Il entendait le sang gargouiller quand il expirait. S’il ne trouvait pas d’aide rapidement, il allait périr.

    Le guerrier se releva et reprit péniblement sa route. Une seconde flèche se ficha dans le tronc d’un arbre sur sa gauche. Le devant de sa tunique était imbibé de son sang. Il tituba, puis chuta à nouveau. Ensuite, la douleur s’estompa, faisant place à un engourdissement. Sa vision s’embrouilla jusqu’à ce qu’une grande noirceur l’envahisse.

    Hulter se réveilla aux abords de la rivière, étonné d’être encore en vie. Il était guéri. Sa tunique lavée ne portait plus aucune souillure. Le guerrier contemplait un ciel gris, uniforme. Il ne pouvait distinguer ni soleil ni nuages. En appui sur ses coudes, il tenta de s’orienter. Probablement que les flots l’avaient déposé sur le bord de l’un des méandres sablonneux de la rivière. Il ne connaissait pas cet endroit exempt de toute végétation.

    Il s’étonna surtout de voir une multitude de gens errant aux alentours. Des personnes comme lui s’éveillaient au bord du cours d’eau. D’autres se promenaient, sans hâte, seuls ou par deux. La rivière scindait une immense plaine tel un long serpent bleu. Le ciel gris ainsi que la terre de la même teinte conféraient à ce lieu une certaine monotonie. Même les vêtements colorés des gens semblaient sans éclat.

    Hulter se remit debout. Aussi loin que sa vue le lui permettait, il voyait toujours plus de gens errant dans toutes les directions. À l’horizon se profilait une ligne plus foncée. Probablement une forêt et, encore plus loin, les sommets d’une chaîne de montagnes se dessinaient. Il vacilla quand il comprit où il était. Il n’était jamais venu là, mais il avait souvent entendu parler de cet endroit. De toute façon, comment aurait-il pu l’avoir déjà visité ? On ne meurt qu’une seule fois.

    Le guerrier venait de réaliser qu’il était décédé et qu’il se tenait sur les vastes plaines de l’Ether, où chaque homme et femme se retrouve à son décès. Il eut une pensée pour sa femme et ses enfants qui devraient se débrouiller sans lui à l’avenir. La rivière aux Âmes amenait l’essence des personnes du monde des vivants jusqu’à cette contrée mythique. Un prêtre de Ferrol, dieu des mers, lui avait déjà confié que l’endroit était visité par toutes les personnes lors de leur décès. Certains y séjournaient peu de temps, d’autres y demeuraient à jamais. Ceux ayant connu une vie vertueuse seraient rapidement recueillis par un des dieux qui les amèneraient avec lui et les accueilleraient dans son domaine. Les âmes perdues devaient parcourir un long chemin jusqu’à ce qu’elles arrivent à l’endroit recherché. La majorité des âmes parvenaient à trouver un lieu où elles seraient les bienvenues. Le prêtre racontait aussi que les défunts pouvaient immanquablement reconnaître leur destination ultime lorsqu’il passait à proximité. Il affirmait aussi que les plaines de l’Ether étaient un endroit dangereux pour les personnes n’ayant pas atteint leur refuge. Les dévoreurs d’âmes rôdaient et attaquaient les pèlerins. On racontait qu’une personne qui ne survivait pas aux plaines voyait son âme anéantie à jamais.

    Hulter ne savait pas quelles parts de ces histoires étaient véridiques et lesquelles s’avéraient être des fabulations de prêtres. Il ne savait trop à quoi s’attendre de son dieu. Il se résigna et se remit en route, à la recherche de son refuge, s’il existait. Si un dieu venait le réclamer d’ici là, tant mieux. Le grand guerrier regarda dans toutes les directions. Par où aller ? Se souvenant du dernier endroit qu’il avait fréquenté de son vivant, il opta pour l’immense forêt qui se profilait au loin, droit devant lui. Il ne pouvait estimer la distance qui le séparait de son objectif dans ce monde terne, où aucun soleil, nuage ou étoile, ne pouvait guider les voyageurs.

    Hulter ne pouvait dire depuis combien de temps il marchait. Il ne ressentait ni fatigue, ni faim, ni soif. Pourtant, il aurait juré qu’il marchait depuis plus d’une demi-journée. Une lourdeur qu’il ne pouvait expliquer l’assaillait depuis son éveil aux abords de la rivière. Outre ce léger inconfort, il se sentait bien. Il croisait toutes sortes de gens qui semblaient, pour la plupart, totalement épuisés. Aucun voyageur ne lui avait adressé la parole. Peut-on seulement se parler ici ? Avons-nous encore une voix ? Hulter vit un jeune homme se diriger vers lui, la tête basse.

    — Bonjour, me comprenez-vous ? demanda Hulter.

    L’homme sursauta et leva sur l’autre des yeux hagards. Il haussa les épaules et reprit sa route sans répondre. Il se traînait les pieds dans la poussière grise de la plaine. Hulter haussa les épaules à son tour et continua sa route. Il estimait avoir couvert la moitié de la distance entre la rivière aux Âmes et la forêt. Un peu plus loin, il aperçut de petits monticules qui brisaient la monotonie du paysage. Par curiosité, il se dirigea vers eux. Arrivé tout près, il entendit, arrivant de l’autre côté des gros rochers, des grognements sourds, puis le cri d’une personne. Il s’élança vers l’endroit d’où provenaient les cris en portant la main à sa ceinture pour dégainer son épée. Il avait oublié qu’il ne possédait pas d’arme. En eût-il été autrement s’il était mort épée au poing ? Probablement pas. Le guerrier gravit en toute hâte le monticule lui faisant face. Il s’arrêta, arrivé au sommet, ne sachant comment réagir devant la scène qui se présentait à lui.

    Au pied de la butte, deux hommes étaient couchés sur le sol. L’un d’eux attendait paisiblement, alors que le second tentait vainement de repousser les attaques de deux créatures étranges. Des dévoreurs d’âme. Les bêtes ressemblaient vaguement à des loups sans poils aux côtes protubérantes, avec un cou interminable qui s’étirait sur un corps rose et plissé. Des crocs aussi longs que le majeur de Hulter dépassaient des plis de chair qui pendaient de chaque côté de leur gueule. Ils tournaient lentement autour de l’homme, lequel se tenait le mollet pour retenir le muscle déchiré par une morsure. Aucun sang ne coulait de la blessure. Hulter comprit que, même dans son état, l’homme pouvait ressentir de la douleur. Il se dit qu’il devait en être de même pour les dévoreurs d’âmes. Il ramassa deux gros cailloux et dévala la pente rapidement pour porter secours au malheureux. Curieusement, l’autre homme ne bronchait pas. Il demeurait assis au sol à observer le manège des prédateurs.

    Un des dévoreurs se lança sur l’homme déjà blessé. Ce dernier tenta de parer l’attaque avec ses mains nues. La créature mordit le bras qu’on lui présentait. Elle referma son étreinte, emprisonnant le membre dans sa gueule, jusqu’au coude. Avant qu’Hulter n’ait pu agir, l’autre dévoreur se joignit au premier. Le guerrier vit, avec horreur, la gueule s’ouvrir de façon démesurée et se refermer sur la poitrine de sa victime. L’homme poussa un tel cri ! Hulter n’en avait jamais entendu de semblables dans le monde des vivants. Pourtant, il pouvait témoigner des horreurs de la guerre et connaissait les souffrances atroces qu’un homme pouvait endurer. Quelque chose lui dit que cette douleur-là était d’un tout autre acabit. Les créatures ne s’occupaient pas du tout de lui et se concentraient sur la victime qui se tordait, tout en poussant des hurlements de douleurs. Hulter arriva finalement à leur hauteur et, d’une de ses pierres, frappa le museau du dévoreur qui s’acharnait sur le bras de la victime. La bête poussa un cri aigu. Le guerrier ne pouvait affirmer qu’il s’agissait d’une réaction due à la douleur ou à la surprise. Le coup eut toutefois l’effet escompté, car la bête lâcha prise et s’éloigna de quelques mètres. Son deuxième coup s’abattit sur la nuque de la seconde créature. Contrairement à l’autre, la bête ne réagit pas. L’homme cessa de crier et Hulter s’aperçut que son corps perdait de sa substance, comme s’il disparaissait. Les mâchoires du dévoreur se refermèrent l’une sur l’autre en produisant un claquement. Le guerrier comprit que l’âme de l’homme venait d’être absorbée par la bête. Il ne restait aucune trace de lui. Il avait simplement disparu.

    Rassasiée, la créature s’en alla sans se retourner. Hulter entendit l’homme demeuré à l’écart se lever. Peut-être allait-il être encouragé par les actions du colosse et l’aiderait-il à repousser la bête toujours sur place ? Le guerrier lança l’une de ses pierres sur la créature. Le dévoreur reçut le projectile sur son museau sensible et s’enfuit aussi vite que ses longues pattes le lui permettaient. Hulter se retourna pour voir si l’homme derrière lui allait bien. Il fut accueilli par une solide droite au menton. Le guerrier croula au sol sous l’impact, mais ne ressentit aucune douleur. Assis par terre, il regarda son agresseur, se demandant ce qu’il avait fait pour mériter un tel traitement.

    L’homme, visiblement épuisé, se laissa choir au sol et se prit la tête entre les mains.

    — Pourquoi ? murmura-t-il. Pourquoi êtes-vous intervenu ?

    — La raison me semble évidente, reprit Hulter, qui sentait la colère le gagner. J’ai porté secours à une personne qui en avait besoin. Et vous, quel genre d’homme êtes-vous donc pour laisser quelqu’un se faire dévorer ainsi sans lui apporter votre aide ?

    — Quel genre d’homme ? demanda l’autre de façon à peine audible. Un homme qui n’en est plus un. Je ne suis qu’une âme errante qui n’en peut plus. L’homme que vous avez tenté de sauver était mon frère. Chez les vivants, il se prénommait Astor. Considérant la façon dont vous vous êtes battu, vous êtes sûrement décédé depuis peu.

    — Si, mais je ne vois pas où est le rapport. Pourquoi n’avez-vous pas aidé votre propre frère ? Sa douleur vous est-elle égale ?

    — Bien sûr que non, répondit l’homme en relevant la tête et en regardant Hulter directement dans les yeux. Laissez-moi vous expliquer. Vous verrez qu’à mesure que vous évoluerez dans ce monde, vous perdrez progressivement votre force. Chaque mouvement vous demandera un effort incroyable. Si vous errez assez longtemps sans atteindre votre refuge, comme ce fut le cas pour mon frère et moi, vous aspirerez à une fin rapide, même si elle est douloureuse. Depuis déjà quelque temps, nous cherchions les dévoreurs pour mettre fin à ce supplice. Mon frère ne souffre plus maintenant et je l’envie. Votre geste était noble, mais non désiré, et de plus, inutile. Poursuivez votre chemin et laissez-moi. J’espère que les dévoreurs d’âmes ne se sont pas trop éloignés et qu’ils reviendront m’achever.

    — Mais il faut résister ! répondit Hulter en se remettant debout. Un dieu pourrait venir vous porter secours.

    L’homme fit entendre un faible rire qui ressemblait plus à une quinte de toux.

    — J’ai déjà refusé l’offre d’un dieu et avec la vie que j’ai menée, je ne crois pas que d’autres s’intéresseront à moi. J’ai choisi le grand oubli plutôt que de passer une éternité auprès de Ragnok le cruel, dieu de la souffrance et de la douleur. Je n’attends plus rien des dieux. Autant en finir le plus rapidement possible. Adieu, je n’ai plus rien à vous dire.

    Ébranlé par ce qu’il venait d’apprendre, Hulter s’éloigna, reprenant sa route en direction de la forêt. Il n’entendit pas le dévoreur s’approcher et lui sauter sur le dos. Le guerrier roula par terre, tentant d’éloigner de sa poitrine les mâchoires du prédateur. D’une poussée de ses puissantes jambes, il parvint à chasser la créature et à se relever. La bête s’arcbouta, la gueule ouverte, se préparant à une autre charge. Hulter entendit alors les hurlements de l’homme qu’il venait de laisser et il devina son sort. Du coin de l’œil, il vit le second dévoreur engloutir le malheureux. Son attention revint sur le prédateur qui lui faisait face. Le colosse se préparait frénétiquement à contrer la prochaine attaque de l’animal.

    Soudain, la bête plia ses deux pattes de devant et baissa la tête jusqu’à ce que son museau touche le sol. Elle se redressa ensuite et repartit en trottinant. Hulter se gratta la tête, cherchant à comprendre le comportement du dévoreur.

    — Ne me remercie surtout pas, tonna une voix derrière lui. Sans moi, tu aurais fini comme ces deux malheureux. Qui sait, peut-être est-ce là ton destin ?

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