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Au Fil De L'or

Au Fil De L'or

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Au Fil De L'or

Longueur:
913 pages
14 heures
Sortie:
28 avr. 2020
ISBN:
9780463766088
Format:
Livre

Description

Si le dollar américain est accepté et même convoité dans les coins les plus reculés du monde, c’est que les gens ont dans ce bout de papier une confiance inébranlable, étant convaincus qu’il sera accepté à sa juste valeur lorsqu’ils le présenteront à leur tour à qui que ce soit à travers le monde. Cette confiance inouïe dans la valeur d’un bout de papier n’est pas venue par hasard, elle a été imposée par une force bienveillante. La Dynastie Tang au 7ième siècle, la Dynastie Yan au 13ième, Law en France au 17ième et d’autres encore ont tenté d’établir des systèmes monétaires utilisant le papier au cours des siècles, mais sans succès durable. Le monde du crédit que nous connaissons vit le jour lorsque les Juifs Sépharades et les Huguenots fondèrent la Banque d’Angleterre dans la City à Londres en 1694. Mais ces fondateurs ne pensaient qu’en termes d’économie anglaise, à l’exclusion de toute autre. Ce n’est qu’avec l’arrivée de la Banque d’Amérique du Nord fondée en 1781 par un Juif Ashkénaze que la notion d’économie de marché et de libre échange devint une réalité. Ce roman est l’histoire de la vie de cet homme hors du commun et de la façon dont il inspira confiance dans ses lettres de change, une monnaie papier qui deviendrait plus tard le dollar américain.

Sortie:
28 avr. 2020
ISBN:
9780463766088
Format:
Livre

À propos de l'auteur

I'm a Canadian male baby boomer of French descent educated in English. Born in extreme poverty, I managed to escape my predicament by forever acting like a proverbial 2-year-old who never stops asking the question "why", but one who refuses to accept flippant answers. I studied the existentialists at the postgraduate level and just kept on going. I eventually discovered how our credit world came to be, what a great world it is, and how difficult it is for us, intelligent animals, to adapt to it. I felt the need to share my findings.


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Comment pourrait-on ignorer l’homme qui eut non seulement le culot, mais encore le génie, d’inventer notre monde ? Non pas le monde, l’invention du monde restant l’apanage de Dieu, du moins quand on croit en Dieu, mais plus modestement notre monde, celui dans lequel nous vivons aujourd’hui, au début du XXI ème siècle.

HANOVRE

D’une façon générale, Mayer se taisait. Économiser sa parole était chez lui une attitude délibérée. Presque toujours, estimait-il, mieux valait ne pas trop en dire, surtout lorsqu’on se trouvait en présence d’étrangers. Or, dans la société où évoluait Mayer, la plupart des gens qu’il était amené à rencontrer pour son travail étaient des non-juifs, et par conséquent pour lui des étrangers. Il y avait les princes, les nobles familles composant l’entourage des princes, les serviteurs des princes, puis les marchands et les commis des marchands. Même à l’intérieur du ghetto, il préférait parler le moins possible des affaires qu’il traitait au dehors.

Il y avait longtemps qu’il s’était pris en main et se dirigeait seul dans la vie. Dès l’âge de onze ans, il avait été envoyé par ses parents étudier la Torah dans une école talmudique située à Fürth, non loin de Nuremberg. Il avait passé là-bas un an à s’efforcer, non sans un peu d’ennui, de ne décevoir en rien les espoirs de sa famille, qui avait choisi pour lui un lumineux avenir de rabbin.

Il venait d’avoir douze ans lorsque ses père et mère, frappés par une épidémie de variole, rendirent l’âme presque en même temps. Mayer aussitôt fit ses bagages, quitta l’école talmudique et s’en revint à Francfort, sa ville natale. Retrouver silencieuse et désertée par ceux qui lui étaient les plus chers la maison familiale de la Judengasse lui fit prendre conscience qu’étant désormais seul pour affronter les écueils de l’existence, il n’avait en face de lui aucune alternative : il lui fallait se mettre dare-dare à gagner sa vie. Quant au choix du métier, il n’existait pas, ou quasiment pas. Un juif de Francfort, en plein XVIII ième siècle, ne pouvait prétendre devenir ni médecin ni militaire ni même simple artisan. Hormis l’état de rabbin et celui de petit marchand exerçant exclusivement dans la Judengasse, il n’avait accès qu’à une seule profession : celle qui consistait à manipuler de l’argent, à le placer pour le compte d’autrui moyennant rétribution, à vendre des monnaies sonnantes et trébuchantes, enfin et surtout à prêter sur gage.

En perdant père et mère, il avait perdu, il est vrai, ses meilleurs soutiens. Cependant, il ne se trouvait pas, en face d’un avenir invisible, aussi seul qu’il le croyait. Il lui restait un frère aîné, Moïse, lequel demeurait à présent avec sa femme chez les parents de celle-ci, dans la Judengasse, ainsi qu’un autre frère plus âgé que lui, Kalman, pas encore envolé de la maison familiale, mais vivant seul au dernier étage. Et puis il lui restait les amis de son père, tout disposés à le conseiller, voire à l’épauler. L’un d’entre eux, au demeurant le plus éminent, avait toujours affiché une certaine prédilection pour le jeune Mayer. Jacob Wolf Oppenheimer dirigeait à Hanovre un établissement bancaire fondé par son père. En réponse à une lettre de Moïse, il écrivit qu’il prendrait volontiers son frère cadet comme apprenti, qu’il le logerait, le nourrirait, et qu’il se faisait fort de lui enseigner la science des monnaies et des métaux précieux, en plus des arcanes de la finance.

A Hanovre, Mayer fut accueilli à bras ouverts par la famille Oppenheimer.

- Je pense, mon garçon, lui dit le maître de maison, que tu te plairas dans cette ville. Tu verras que les Juifs sont ici un peu moins maltraités qu’à Francfort. Les goyim nous insultent souvent, crachent parfois vers nous, mais rarement nous frappent. Et si plus tard tu deviens riche, il se pourra même que tu les entendes quelque jour te saluer en te donnant du Monsieur. Car il arrive que l’argent adoucisse les mœurs, tout comme le fait la musique.

Mayer, en effet, se trouva fort heureux à Hanovre. Dans la maison des Oppenheimer, il était choyé par Sarah, la femme de Jacob, comme s’il eût été l’un de ses propres enfants. La maison était vaste, on y menait une vie opulente, on y riait beaucoup, et par-dessus tout on y respirait un air de liberté dont les Juifs de Francfort, parqués dans leur ghetto, n’avaient pas la moindre idée. En revanche, une fois qu’on avait dévalé les marches menant au rez-de-chaussée, puis pénétré dans l’établissement bancaire, il n’était plus question de plaisanter : il fallait travailler dur, obéir, ne se plaindre de rien, ne jamais rechigner devant la besogne, enfin apprendre un nombre infini de choses toutes plus ardues les unes que les autres.

Par bonheur, Mayer avait reçu, tel un don du ciel, la faculté de comprendre au quart de tour la plupart des choses que Jacob, ou sinon les agents de Jacob, lui enseignaient. Lors d’un échange de vues, il avait toujours un commentaire pertinent à proposer. A l’écouter, on oubliait son jeune âge, et ce d’autant plus aisément qu’il était assez grand, se tenait très droit, enfin que sa figure aux traits fortement marqués et à l’expression grave en imposait.

Avec les enfants de Jacob et Sarah, il entretenait par la force des choses des relations à la fois bonnes et distantes. Wolf, le seul garçon de la famille, avait vu le jour quelques mois après l’arrivée de Mayer à Hanovre. Le jeune apprenti chatouillait le cou du bambin, agitait devant son nez un hochet d’argent à grelots, et deux ans plus tard l’aidait à empiler des cubes ou à enfourcher un cheval de bois. Plus tard encore, vers la fin de son séjour à Hanovre, il lui faisait réciter son alphabet, corrigeait ses additions et inventait pour lui des histoires. Il l’aimait bien, mais il ne lui semblait guère possible de voir en lui un camarade.

Parmi les cinq sœurs de Wolf, Charlotte et Fromette, bien qu’à peine âgées de quinze et seize ans, se trouvaient déjà fiancées lorsque Mayer était entré dans la famille Oppenheimer. Les deux mariages furent célébrés le même jour, l’année suivante. Ainsi Charlotte Oppenheimer devint-elle Charlotte Hellwitz, et Fromette Oppenheimer fut-elle désormais Fromette Markus. L’une et l’autre quittèrent la maison paternelle pour aller s’établir chacune avec son époux dans une maison particulière. D’un tel luxe, Mayer fut émerveillé. A Francfort, où toutes les familles juives s’entassaient tant bien que mal à l’intérieur du ghetto, une telle chose n’eût pu seulement être imaginée.

Avec les mois qui s’écoulaient et les saisons qui défilaient, Mayer avait commencé à muer. Tandis que sa voix se faisait grave, son corps s’allongeait, ses pieds et ses mains grandissaient, les muscles de ses bras se dessinaient. Il eût mieux aimé avoir du poil au menton, ce qui n’était pas encore le cas, que de sentir se produire en lui certains phénomènes sur lesquels il n’avait pas la moindre prise et qui le tourmentaient. Les trois sœurs de Charlotte et de Fromette, elles aussi, avaient changé. Elles n’étaient plus tout à fait ces petites filles rieuses qu’il se plaisait à taquiner. Il se rendait compte qu’il ne pouvait plus comme auparavant leur jouer des tours ni se moquer d’elles, ni certainement les maintenir sur ses genoux pour les chatouiller. S’il continuait à bavarder avec elles aimablement, il évitait maintenant de les frôler de trop près.

Sorchen le laissait froid, peut-être parce qu’elle était très jolie et le savait un peu trop. A longueur de journée, elle pressait ses parents de lui choisir un fiancé qui serait digne d’elle et de sa beauté. La petite Miriam, quant à elle, était pour Mayer comme une jeune sœur. Il avait envie de la protéger, de la câliner, de la voir heureuse, mais elle ne suscitait en lui ni tempête ni torture. Enfin, il y avait Mathilde.

Ah ! Mathilde ! Gracieuse et fine sans être vraiment belle, Mathilde rassemblait en elle tout ce qui pouvait charmer Mayer. Agée de quatorze ans quand Mayer en avait quinze, elle avait une peau diaphane et des courbes dont la vue seule échauffait le sang du jeune apprenti. Mathilde avait toujours un sourire à la bouche, même lorsqu’un menu malheur venait troubler la sérénité de la famille Oppenheimer. Elle aimait s’amuser, lire et jouer du violon. Enfin, elle était savante et sage. Cependant, la vision des seins de Mathilde se soulevant au rythme de sa respiration mettait Mayer au comble de l’émoi. Il redoutait de l’approcher, de rester seul en sa présence, de la heurter par mégarde en la croisant dans l’escalier, comme si toute la séduction que dégageait la jeune fille n’eût été en somme qu’un don du diable.

Pour échapper à l’attrait qu’exerçait sur lui Mathilde, Mayer se tuait au travail. Les bureaux de la banque Oppenheimer étaient devenus pour lui un refuge. Il apprenait patiemment à distinguer les monnaies sonnantes, à reconnaître les plus rares, à découvrir les lieux où l’on pouvait s’en procurer au meilleur prix. Outre la science des monnaies, il s’initiait à celle des métaux précieux, et découvrait les règles du prêt sur gage, ainsi que la manière de se comporter devant les nobles et les princes. Puis, sans trop l’avouer à Jacob, il commençait à s’intéresser au commerce international, très prometteur, pensait-il, en dépit de ses réelles difficultés. Acheter, vendre, faire circuler des marchandises d’un pays à l’autre, cela ne pouvait s’effectuer, il en avait conscience, d’un simple claquement de doigts. En revanche, à condition de bien choisir tant les marchandises que les acheteurs, de négocier judicieusement avec ces derniers, d’avoir l’esprit assez aventureux pour accepter une part de risques, le commerce devait rapporter gros.

Très gros, même, pensait Mayer, tout en étudiant un registre ou en épluchant un livre de compte. Non loin de lui était assis un autre employé de la banque, avec lequel il s’était lié d’amitié. De deux ans plus âgé que lui, Elias Lehmann se plaisait à arborer, vis-à-vis de Mayer, un air à la fois goguenard et protecteur. Tandis que Mayer, ne sachant trop que faire de son corps, avait un côté emprunté, voire rigide, Elias n’était que souplesse, malice et désinvolture. Tandis que Mayer se montrait en toutes circonstances respectueux envers ses aînés comme envers ses supérieurs, Elias parlait à chacun d’une façon familière, accompagnant ses propos d’un sourire désarmant. Mayer impressionnait par la profondeur de son esprit, cependant qu’Elias éveillait spontanément la sympathie. Et c’était en grande partie pour les contradictions qui existaient entre leurs deux natures que Mayer appréciait l’amitié d’Elias.

- Pourquoi, demanda ce dernier en relevant la tête, as-tu dit : Très gros, même ? Serait-ce que tu te parles à voix haute, maintenant ?

- Eh bien, répondit Mayer, qui sentait avec déplaisir le rouge lui monter au visage, il se peut qu’étant perdu dans mes pensées, j’aie oublié un instant ta présence dans cette pièce. Excuse-moi, je te prie.

- Bon, bon. Je vois que je n’en saurai pas davantage sur ce gros, et même très gros inconnu. Mais laisse-moi te dire, mon ami, que tu me sembles bizarre en ce moment. Aurais-tu des ennuis ? Dans ce cas, confie-les-moi, et nous tâcherons à nous deux de les surmonter.

- Tout va bien, Elias, ne t’inquiète pas pour moi ! Je n’ai aucun ennui, je t’assure.

- Peut-être n’as-tu pas d’ennuis. Toutefois depuis quelque temps, une chose te tourmente. Et si tu m’affirmais le contraire, tu mentirais, Mayer. D’ailleurs je crois savoir de quoi il retourne. Car j’ai eu ton âge, figure-toi, il n’y a guère.

- Je me porte à merveille, crois-moi, bredouilla Mayer, qui perdait contenance.

- Tu te portes à merveille, soit ! Il n’empêche que tu es, je le vois, salement travaillé par certains élans sauvages qui ont récemment envahi ton corps à ton insu. Par pitié, ne dis pas le contraire ! Je suis passé par là, moi aussi. Enfin, mon ami, à tout mal existe un remède, et sache que tu as en la circonstance une chance inouïe, car le remède à ton mal, moi, je le connais ! Et je m’en vais te l’administrer au plus tôt, que le veuilles ou non !

Mayer protesta. Il refusait tout net d’expérimenter le soi-disant remède proposé par Elias Lehmann. Il gérait sa vie lui-même, s’occupait seul de sa personne sans avoir besoin d’aucune aide. Certes, il était reconnaissant à son ami de lui vouloir du bien, mais il n’était pas disposé à accepter son offre.

- Tête de mule ! Butor ! Prétentieux ! s’exclama Elias. Regardez-moi un peu cet animal bouffi d’orgueil ! Le voilà qui refuse une simple et on ne peut plus charmante promenade en ville en ma compagnie ! Enfin, es-tu mon ami ou ne l’es-tu pas ?

- Notre amitié, répliqua Mayer sèchement, n’a rien à voir avec cette conversation.

Elias ne s’avouait pas vaincu. Il répéta :

- Es-tu mon ami ou ne l’es-tu pas ?

- Je suis ton ami, fit Mayer d’une voix adoucie, évidemment.

- Alors viens te promener ce soir en ville avec moi. Nous sortirons dès que la nuit sera noire. Tu verras, tu ne regretteras pas de m’avoir accompagné.

- Est-il bien prudent de nous aventurer dehors en pleine nuit ? A Francfort, les Juifs n’ont pas le droit de quitter le ghetto après la tombée du jour. Nous pourrions être arrêtés en chemin par les agents de la sûreté. Qu’arriverait-il de nous alors ? J’ose à peine me représenter la colère, et surtout la déception, que ressentirait Monsieur Oppenheimer en apprenant notre escapade, lui qui fut autrefois un ami proche de mon père. Y as-tu songé ?

- Si je ne me trompe, nous ne sommes pas ici à Francfort, mais à Hanovre, où les Juifs peuvent aller et venir à leur guise. Enfin, mieux vaut, il est vrai, éviter les provocations, et par conséquent veille à ne pas porter ta kippa et à dissimuler ta rouelle jaune sous une écharpe.

Mayer se glissa hors de la maison Oppenheimer après le repas du soir, alors que les étoiles s’allumaient au ciel en tremblotant. Il avait prévenu Jacob qu’il sortait faire un tour en compagnie d’Elias Lehmann et rentrerait de bonne heure. Connaissant le sérieux de son apprenti, Jacob avait opiné du chef.

- Mais n’oublie pas, mon garçon, de prendre une lanterne avant de partir.

A peine Mayer se trouva-t-il dans la rue qu’il ôta sa kippa et la fourra en boule au fond de sa poche. En levant sa lanterne, il apercevait, cinquante mètres plus loin, Elias qui l’attendait devant la porte de la demeure dans laquelle il louait une chambre chez l’habitant. Lui aussi tenait une lanterne à la main.

- Eh bien, où allons-nous maintenant ? s’enquit Mayer sans autre préambule.

- Droit devant nous ! s’écria gaiement Elias. Ce soir, mon cher, nous ferons la fête. Mais auparavant, il nous faut marcher bras dessus bras dessous pendant un certain temps. J’espère au moins que tu n’as pas mal aux pieds.

Les deux amis s’en furent d’un pas rapide à travers la ville. Mayer, à son habitude, ne disait pas grand-chose. Elias, au contraire, discourait à perdre haleine de tout et de rien. Après plus d’une demi-heure de marche, ils atteignirent un quartier populeux, bruyant, dont les ruelles étaient éclairées par des lanternes rouges ou jaunes. Des lampions multicolores, taillés dans un verre grossier, ornaient également les fenêtres de plusieurs maisons. Au loin, on entendait des airs de violon que croisaient ou relayaient, accompagnées par un piano mal accordé, quelques voix de femmes qui chantaient de vieilles chansons. Au milieu de cette cacophonie, Elias et Mayer se frayaient tant bien que mal un chemin à travers une foule gesticulante.

- Que faisons-nous ici ? demanda Mayer brusquement.

- Nous allons nous amuser, je te l’ai déjà dit. Laisse-moi te guider. Nous serons arrivés dans un instant.

Comme annoncé, ils s’arrêtèrent bientôt devant un établissement dont Elias poussa la porte sans la moindre hésitation, comme s’il entrait chez lui. Le bruit, aussi violent au-dedans qu’il l’était au-dehors, s’unissait aux relents de cuisine pour assaillir les nouveaux venus. L’endroit, mi-café, mi-taverne, était vaste et bondé. On y voyait des gens qui jouaient aux cartes ou aux dés, d’autres qui buvaient, d’autres encore qui soupaient. Elias réussit à trouver tout au fond de la salle une table ronde minuscule. A peine eurent-ils éteint leurs lanternes et les eurent-ils posées à leurs pieds qu’un garçon vint prendre leur commande.

- Pour moi, fit Elias en forçant le ton afin de se faire entendre malgré le brouhaha, ce sera une bière. Et pour mon ami, la même chose !

Mayer se tint coi. Jamais auparavant il n’avait bu de la bière, mais il lui fallait, se disait-il, avoir l’air d’un homme. Cependant, lorsque le garçon revint avec les consommations, lorsqu’Elias, d’un geste nonchalant, jeta sur la table quelques pièces de monnaie, Mayer se sentit incapable de surmonter sa gêne.

- Allons, mon ami, goûte-moi un peu cette bière ! lui cria Elias dans l’oreille. Après deux ou trois gorgées, crois-moi sur parole, tu quitteras cette mine tourneboulée que tu nous fais maintenant.

- Tu te trompes, Elias. Je suis simplement dans l’embarras. Tu m’avais dit que nous partions en promenade, aussi n’ai-je pas emporté d’argent. Voilà ce qui m’ennuie.

- Qu’importe l’argent ? N’as-tu pas eu ta promenade ? A présent, nous avons soif, et nous voilà confortablement installés devant une bière, que je t’ai offerte. Un autre jour, ce sera toi qui paieras.

Mayer ne répondit rien. Après avoir ôté le couvercle de la chope de grès qu’avait poussée vers lui son compagnon, il approcha prudemment de ses lèvres le liquide blond, dont l’amertume lui plut aussitôt. Sans hésiter davantage, il avala d’un trait non pas trois gorgées, mais au moins le double. La bière qui lui coulait au fond de la gorge le rafraîchissait et l’échauffait tout à la fois. Quand il eut reposé la chope sur le guéridon, il dut se cacher la bouche avec une main pour éructer. A présent il se sentait bien et commençait à regarder en souriant autour de lui.

- Ma parole, cria Elias, il semble que tu aies été abreuvé de bière depuis le berceau ! Décidément, mon ami, tu me surprendras toujours.

- Comme tu l’as dit, cria en retour Mayer, j’avais très soif. Et d’ailleurs, ma soif n’est pas encore tarie. Pourtant, c’est la première fois que je goûte à la bière. Si tu veux mon avis, je trouve cette boisson excellente.

- Excellente, mais impure. Sache, mon cher, qu’en ce moment, nous buvons une boisson fabriquée par des non-Juifs, chose que notre religion interdit formellement.

Un instant, Mayer parut se perdre dans sa pensée. Puis il répondit, toujours criant :

- Ce que proscrit notre religion me paraît parfois quelque peu excessif. D’un côté, on nous ordonne d’aimer tous les hommes, quels qu’ils soient, et de l’autre on nous demande de considérer la plupart des gens qui peuplent la terre comme des pestiférés. Quand je suis dans le ghetto, à Francfort, je veux bien suivre toutes les prescriptions de la Kashrout, car elles font partie de nos traditions sacrées, mais ici, à Hanovre, où nous côtoyons tous les jours des goyim venus à la banque traiter de leurs affaires avec Monsieur Oppenheimer, je ne peux admettre que les non-Juifs soient plus sales et moins respectables que nous.

- Bon sang ! s’exclama Elias Lehmann, je ne crois pas, Mayer, t’avoir jamais entendu parler si longtemps ! Je salue cet exploit en levant ma chope à ta santé !

Là-dessus, les deux amis vidèrent leur chope jusqu’à la dernière goutte, après quoi ils commandèrent une deuxième bière, qu’ils burent cette fois plus lentement. Mayer commençait à entrer dans un état second, agréable sans doute, mais inquiétant. Jamais il n’avait éprouvé pareil bien-être mêlé à une angoisse vague. Il dut rassembler tous ses esprits pour parvenir à articuler :

- Il se fait tard. Nous devrions rentrer, maintenant.

- Oui, mon ami, nous rentrerons bientôt. Il ne me reste plus qu’à te présenter une personne de ma connaissance. Une personne tout à fait charmante, comme tu vas pouvoir le constater.

- Est-il bien nécessaire que je rencontre cette personne ? Je t’avoue, Elias, que n’étant pas accoutumé à boire, je me sens un peu ivre.

- Allons, allons, avaler deux bières ne saurait enivrer un grand garçon comme toi ! Tu verras qu’à peine aurons-nous mis le pied dehors que tu retrouveras tout ton sang-froid.

Mayer, sans force pour s’opposer à la volonté de son ami, le suivit hors de la taverne comme un chien suit son maître. Ils avaient repris leurs lanternes éteintes. Dans la rue, la musique et les chants étaient toujours aussi discordants, et la foule autour d’eux toujours aussi dense. Mayer avait le sentiment d’être porté par le flux étourdissant de cette masse humaine plutôt que par la volonté d’Elias. Ils ne franchirent qu’une courte distance. Avant même d’avoir fait cinquante pas, ils s’arrêtèrent devant l’une de ces maisons à plusieurs étages dont la façade était éclairée par un cordon de lampions rouges. Elias ouvrit la porte et entraîna Mayer vers un escalier qui les mena jusqu’au palier du premier étage. Là, une seconde et unique porte se dressait, qu’Elias ouvrit comme il avait fait de la première, en tournant simplement le bouton de cuivre.

Les deux amis se trouvèrent alors dans un vestibule aux murs tapissés d’un velours fauve sur lequel on avait accroché un grand nombre de petits tableaux qui tous figuraient des femmes jeunes et jolies. Encadrée par deux fauteuils bas sans style bien défini, une table qui supportait un lourd candélabre dont toutes les bougies étaient allumées, se dressait dans un angle de la pièce. Une épaisse tenture grise, qu’écarta Elias d’un geste un rien théâtral pour laisser entrer Mayer, donnait accès à un salon où jacassaient en ce moment une assemblée de femmes. Les unes occupaient des sofas, d’autres des fauteuils ou des chaises, et toutes paraissaient joyeuses, riaient fort ou souriaient au milieu de leurs bavardages.

Mayer sut immédiatement, sitôt franchi le seuil du salon, en quel lieu l’avait conduit Elias Lehmann, et quelles étaient ces femmes qui, remarqua-t-il, ne pouvaient paraître belles que de loin. Fardées à outrance et trop légèrement vêtues, pour ne pas dire à demi nues, elles se vendaient dans cette maison de plaisir comme se vend dans une échoppe n’importe quelle marchandise. Il lui fallait, lui intimait une voix cachée dans les replis de son cerveau, s’il voulait rester fidèle à tous les enseignements reçus de ses aînés, à toutes les règles de pureté que les gens de sa race respectaient quand ils avaient le sens de l’honneur, s’enfuir de là au plus vite.

Cependant, il demeurait immobile et silencieux, debout devant ces femmes qui peu à peu baissaient le ton. Soudain l’une d’elles se dressa. Elle s’approcha de lui et le dévisagea, la tête penchée non sans une certaine grâce vers l’épaule.

- Tu es bien, je crois, dit-elle, ce garçon que Walter m’a demandé ce matin de distraire. Peut-être ne le sais-tu pas, mais Walter a pour toi beaucoup d’amitié.

- Je ne connais aucun Walter, Mademoiselle, répondit Mayer.

- Tu le connais sous un autre nom, voilà tout. Veux-tu me suivre, maintenant que nous avons fait connaissance ? Tu me diras ton nom plus tard. Ton autre nom.

- Je crains, Mademoiselle, de ne pouvoir vous suivre. Malheureusement, je n’ai pas d’argent sur moi.

- Et pourquoi t’occuper d’argent ? Oublie l’argent, mon chou, et viens avec moi sans faire plus de manières !

Pour rien au monde, Mayer ne voulait rester un instant de plus en compagnie de la femme vénale qu’il avait en face de lui. Non, pour rien au monde, sauf peut-être pour satisfaire sa curiosité ou encore pour assouvir un goût nouveau chez lui de l’aventure. Après tout, Elias venait dans cette maison, où il semblait avoir ses habitudes, et il ne lui arrivait aucun mal. Voyant le jeune homme indécis, la femme tourna les talons et se dirigea d’un pas rapide vers le vestibule. Sans savoir ce qu’il faisait, sans seulement réaliser qu’Elias avait disparu, Mayer lui emboita le pas.

Elle était plutôt jeune, ce que dissimulait assez bien la lourdeur des fards plaqués sur son visage. Dans la chambre du second étage où elle conduisit son client flottait un parfum que Mayer estima suave. Le lit qui occupait la majeure partie de la pièce était recouvert d’un tissu de satin mauve éraillé, mais apparemment propre. Les vitres de la fenêtre étaient voilées de rideaux, et un tapis faussement oriental garnissait le sol de bois. Il y avait là encore, trônant sur une table, deux chandeliers dont les hautes bougies étaient toutes allumées, un petit fauteuil avachi, une banquette, un portemanteau à trois têtes, ainsi qu’un vieux lavabo.

- Il fait froid, ce soir, dit-elle en frissonnant. J’aurais dû prendre en bas un brasero. Mais ne t’en fais pas, mon joli, nous n’allons pas tarder à nous réchauffer, toi et moi.

Elle s’approcha de lui, qui avait les mains glacées.

- Assieds-toi sur le lit !

Et il s’assit.

- Lève ta jambe !

Et il obéit, stupéfait de voir la prostituée s’agenouiller au chevet du lit.

D’un mouvement vif, elle lui saisit le pied, en ôta la chaussure, qu’elle jeta par terre.

- L’autre, maintenant !

Et l’autre chaussure de Mayer alla rejoindre la première sur le plancher.

- As-tu peur, petit ? demanda-t-elle en se relevant.

- Je ne sais pas.

- Curieuse réponse ! Allons, donne-moi ton manteau !

Et tandis qu’elle allait suspendre le vêtement à la patère, elle déclara :

- Tous les hommes du monde, oui, tous, hormis quelques moines, sont passés par où tu vas passer aujourd’hui. Eh bien, figure-toi qu’ils ont été si contents de découvrir la fornication qu’ils n’ont eu de cesse de forniquer à nouveau. Naturellement, ils n’ont pas tous vécu, comme toi, leur première expérience avec une putain, mais je t’assure que les putains ne sont pas au fond très différentes des femmes honnêtes.

Mayer était toujours assis sur le lit en chaussettes, les pieds ballant.

- Tu vois donc, dit-elle en guise de conclusion, que tu n’as aucune raison d’avoir peur de moi.

- Je n’ai pas peur de vous. J’ai seulement peur de ne savoir que faire, ni comment faire.

- Je t’apprendrai, mon chou. Je suis là pour ça, non ?

Il ne répondit mot. Elle revint alors vers le lit. D’une poussée de la main, elle renversa le jeune homme, qui se trouva malgré lui étendu sur le dos. En un clin d’œil, il fut délesté de son pantalon, de son gilet, de ses chaussettes, et pour finir de son caleçon de flanelle. Puis elle se glissa contre lui en murmurant qu’elle lui laissait sa chemise, parce que décidément il ne faisait pas chaud ce soir-là.

Il accepta sans protester chacun des enseignements qu’elle voulut bien lui prodiguer. Tout ce qu’elle fit de la main, de la bouche, de la langue, des hanches et du ventre, Mayer l’accueillit avec bravoure. En lui ne régnait plus que le plaisir qu’il prenait. Une chaleur bienvenue avait envahi ses membres, et ses craintes s’étaient évanouies. En ce moment il redoutait une seule chose : que s’achevât la bonne leçon de volupté donnée par la jeune putain.

- Ah là là ! s’écria-t-elle entre deux assauts, voyez-moi un peu ces vilains garnements, avec leur sève intarissable ! Ils seraient prêts à vous tuer à la besogne, tant ils sont affamés de plaisir !

Plus tard, elle s’éloigna de Mayer pour s’asseoir sur le bord du lit.

- Moi, dit-elle en bâillant, j’ai sommeil maintenant. Rhabille-toi, mon chou, et va-t’en !

Il se leva sans discuter, rassembla ses vêtements épars, les enfila prestement un à un, remit ses chaussures, puis son manteau. Alors qu’il se tenait gauchement en face du lit sur lequel elle gisait toujours nue, et qu’il ne savait comment prendre congé, elle demanda :

- Quel est ton nom, je te prie ?

- Ludwig, répondit-il après un instant de réflexion. Et vous, Mademoiselle, quel est le vôtre ?

- Johanna. Au fait, comment vas-tu rentrer chez toi ? Il y a peu de lumières dans les rues à cette heure.

- J’ai une lanterne, que j’ai laissée sous la table, dans le vestibule. Elle est éteinte, mais je trouverai bien le moyen de la rallumer.

- Espérons que les chandelles du vestibule ne sont pas toutes mortes. Sinon, remonte ici, et je te donnerai du feu. Ah ! une dernière chose : au cas où tu voudrais revenir me voir, il te faudra apporter de l’argent. Ton ami Walter ne peut pas toujours payer pour toi. Tu as compris ? et puis cesse de m’appeler Mademoiselle !

- Oui, dit Mayer. Je vous remercie. Alors… au revoir.

En bas, sur le candélabre du vestibule, brûlaient encore quelques bouts de chandelles. La lanterne de Mayer l’attendait sous la table depuis deux ou trois heures, c’est-à-dire depuis l’époque lointaine où il n’était pas encore un homme. Il était occupé à la rallumer avec une chandelle, quand parut, venant du salon, une femme ne ressemblant en rien aux filles de joie dénudées, bavardes et rieuses, qu’il avait rencontrées en arrivant. Elle était grosse, vieille, parée de bijoux clinquants, coiffée d’un chignon de cheveux roux à demi écroulé. Elle traversa la pièce en claudiquant, s’approcha de Mayer et le dévisagea sous le nez.

- Que faites-vous là, jeune homme ? gronda-t-elle. Vous voilà en train de filer, à ce qu’on dirait, sans m’avoir payé votre dû. Avec laquelle de mes filles étiez-vous ? Avec Ilse ou avec Erika, peut-être ?

- Non, Madame. J’étais avec Johanna. C’est la première fois que je viens ici, et Johanna m’a assuré que mon ami Walter, qui m’a recommandé votre maison, avait payé pour moi. Je le rembourserai dès demain, bien sûr.

- Walter ? Ah oui, j’étais au courant, mais tout cela m’est sorti de la tête. Il s’agissait, selon votre ami, d’user de délicatesse pour vous déniaiser. Habituellement, jeune homme, il faut payer d’avance, et la caissière, c’est moi ! J’ai mon bureau à côté du salon. Vous vous en souviendrez, j’espère.

Mayer répondit qu’il s’en souviendrait sans faute, et prit congé. Une fois sorti de la maison de plaisir, il respira l’air frais du dehors à pleins poumons. Il prit le chemin du retour vers la demeure des Oppenheimer en marchant à grand pas. Il se sentait partagé entre la honte et la fierté. S’être laissé entraîner dans un lieu de débauche qui représentait, pour un jeune Juif tel que lui, nourri des préceptes les plus saints de la religion hébraïque, le comble de l’horreur, le mal souverain, l’impureté absolue, souillait l’image qu’il avait eue jusque-là de lui-même. D’un autre côté, il se gonflait d’orgueil en songeant qu’il n’était plus désormais un enfant ignare et crédule. De même qu’un mari, au soir de ses noces, rend femme la jeune fille au corps intact qu’il vient d’épouser, Johanna l’avait rendu homme.

Le lendemain matin, Sarah se plaignit, disant qu’il était fort imprudent pour un garçon de son âge de courir les rues au beau milieu de la nuit.

- Je t’ai entendu rentrer, Mayer. Tu aurais pu, à une heure si tardive, rencontrer en chemin de mauvaises gens et te faire molester. Je suis un peu déçue, je l’avoue, car tu nous avais habitués à plus de discernement.

- Pardonnez-moi, Madame Oppenheimer ! Elias et moi, nous nous sommes promenés un moment dans le quartier en bavardant. Mais il faisait sombre et froid. Aussi Elias a-t-il proposé que nous allions poursuivre notre conversation dans sa chambre. Et finalement, je me suis endormi dans un fauteuil.

Après la luxure, le mensonge. Décidément, Mayer était vraiment devenu un homme.

Après avoir subi les remontrances de Sarah, Mayer s’attendait à essuyer un blâme autrement plus sévère de la part de Jacob Oppenheimer, lequel avait quitté la maison familiale de bonne heure ce matin-là. Aussi ce fut avec un poids sur le cœur qu’il franchit le seuil de la banque. En ce moment, Jacob était enfermé dans son bureau, où il s’entretenait avec un visiteur de marque, et Mayer ne le vit paraître devant lui qu’en fin de matinée. Ayant jeté en direction de son apprenti un bonjour non moins aimable qu’à l’accoutumée, le banquier lui remit plusieurs monnaies d’argent qu’il avait reçues un instant plus tôt de son visiteur, disant :

- Etudie-les avec le plus grand soin ! Mais fais vite, je te prie, c’est un travail urgent.

Comme ces paroles ne furent suivies d’aucune réprimande, ni même de la moindre allusion à sa sortie nocturne de la veille, Mayer en conclut que non seulement Jacob ne l’avait pas entendu rentrer à une heure indue, mais encore que Sarah s’était gardée de lui en souffler mot. Soulagé, il se pencha sur les monnaies et mit à les étudier une attention extrême, si bien qu’il ne vit ni sortir les autres employés à l’heure du repas de la mi-journée, ni entrer dans la pièce Elias Lehmann.

- Ça va ?

En entendant la voix de son ami, Mayer sursauta. Il se donna quelques secondes de réflexion avant de relever la tête.

- Oui, ça va. Ça va même très bien, Elias, mis à part le fait que je te dois de l’argent.

- L’argent, l’argent, toujours l’argent ! Laisse-moi te dire, Mayer, que l’argent est chez toi une véritable obsession. A ton âge, tu devrais plutôt penser à la joie de vivre, à la beauté de la nature et à celle des filles, à la chance que tu as d’avoir un ami tel que moi, enfin à des choses de ce genre. L’argent, pouah !

- Oui, tu as raison. Et crois-moi, je suis très heureux de vivre, de pouvoir admirer les merveilles de la nature et la beauté des filles, tout comme je suis très heureux de t’avoir pour ami. Mais je veux travailler afin de posséder un jour beaucoup d’argent.

- Qu’en feras-tu ? Ne sais-tu pas que l’argent finit toujours par corrompre celui qui le possède en très grande quantité ?

- Je ne me laisserai pas corrompre. Je veux seulement que chacun, en me voyant, pense qu’il a devant lui un riche, et non un Juif.

- Renier les tiens, renier ta religion, est-ce vraiment là ton vœu le plus cher ?

- Tu me comprends mal, Elias. Jamais je ne trahirai mon peuple ni ma foi. Mais je déteste l’idée d’être méprisé par les autres peuples jusqu’à la fin de mes jours. Ne le vois-tu pas ? Seule la richesse permet à un Juif d’être respecté de tous les hommes.

Ce discours déclencha le rire d’Elias. Il prisait, quant à lui, la poésie, la musique et les femmes bien au-dessus de l’argent. Il se pencha vers Mayer et lui dit à ton bas :

- Johanna t’aurait-elle traitée la nuit dernière avec le plus profond mépris ?

Mayer sentit le rouge de la confusion lui monter au visage. Il répondit, baissant la voix lui aussi :

- Voyons, elle ne sait même pas que je suis Juif.

- Bien sûr qu’elle le sait ! D’abord elle me connaît, moi, et puis elle n’a eu qu’à passer la main sur ta verge pour en avoir la preuve. Maintenant, mon ami, laissons là ces propos stupides et allons déjeuner ! Je meurs de faim.

L’apprentissage de Mayer se poursuivit à la banque Oppenheimer durant encore quatre années pleines, au cours desquelles il engrangea dans son cerveau tout le savoir de son époque en matière de finances, de commerce et de monnaies. Il conçut également un nombre considérables d’idées sur ces matières, idées dont il ne parla jamais à personne. Il vit un jour, avec tristesse, partir au loin Elias Lehmann, qui s’en allait accomplir son destin à proximité de la mer du Nord, à Hambourg, d’où il était originaire. Les deux amis se jurèrent de maintenir entre eux leur lien d’amitié. Ils s’écriraient, se verraient au hasard de leurs voyages, peut-être même pourraient nouer entre eux des relations d’affaires.

Il vit ensuite Mathilde quitter la maison des Oppenheimer, Mathilde qui avait tant de grâce et de gaieté. A peine âgée de seize ans, elle épousa Markus Hertz, le fils d’un ami proche des Oppenheimer. Markus avait vingt ans. Mathilde le connaissait depuis toujours, et depuis toujours le cœur lui battait chaque fois qu’elle le voyait paraître devant elle. Mayer fut présent au mariage, il chanta et dansa comme tout le monde, mais en félicitant la mariée, il avait le cœur serré.

A la maison de plaisir il continuait d’aller, peu souvent, il est vrai, car il se trouvait, en ce temps-là, très loin de posséder le millième de la fortune dont il rêvait. Jacob Oppenheimer le logeait, le nourrissait, le formait aux métiers de la banque, enfin lui donnait un peu d’argent pour son entretien et ses loisirs. Cependant, le bordel coûtait cher, aussi Mayer ne pouvait-il s’offrir les charmes des demoiselles qui le peuplaient plus d’une ou deux fois par mois. Il resta fidèle à Johanna pendant une année, puis eut envie d’aller goûter à la chair d’autres filles. Pour sa jeunesse, pour sa courtoisie, Ludwig devint bientôt le favori des putains. Il avait même fini par venir à bout de la malveillance que manifestait la mère maquerelle envers tous ses clients.

Il travaillait plus dur que jamais. Le départ d’Elias l’avait laissé désemparé. Côtoyer l’âme d’artiste de son ami, une âme qui offrait un tel contraste avec son propre esprit pragmatique, s’était révélé pour lui un vrai bonheur. Que ce soit chez les Oppenheimer, au sein de cette famille chaleureuse et aimante, ou bien parmi les employés de la banque triés sur le volet, soigneusement choisis par Jacob non seulement pour leur intelligence et leur droiture, mais encore pour leur aptitude à convaincre, voire à séduire, Mayer se sentait seul. Seul et un peu coupable, comme s’il dédaignait, lui, le jeune orphelin, toutes les faveurs dont il bénéficiait à Hanovre.

Or, il advint que sa solitude fut rompue quelques jours durant par l’arrivée inopinée à la banque d’un voyageur de passage. Monsieur Oppenheimer en personne passa de bureau en bureau pour présenter Haym Solomon, jeune homme natif de Lissa, en Pologne, à ses collaborateurs, employés et apprentis.

Mayer sut immédiatement, rien qu’en échangeant quelques paroles avec Haym, que celui-ci serait un jour pour lui un allié précieux. De quatre ans plus âgé que Mayer, Haym avait des yeux bruns dont le regard disait sans équivoque la franchise et la probité. Il avait quitté la Pologne dans l’intention de parcourir l’Europe, de se frotter aux populations de pays divers dont il était curieux de connaître l’histoire, les coutumes et les mœurs. Ainsi parlait-il aujourd’hui couramment huit langues. Etrangement, il ne faisait jamais étalage de son savoir, se contentant le plus souvent de répondre aux questions qu’on lui posait. Conquis, Mayer ne pouvait s’empêcher de le contempler avec admiration.

Haym Solomon avait posé son bagage, dit-il avec simplicité en réponse à une question de Monsieur Oppenheimer, chez une veuve qui tenait pension aux abords d’un faubourg de la ville. Aussitôt, le banquier lui offrit le gîte et le couvert : sa demeure, assura-t-il, était vaste et comportait, depuis le mariage de ses filles Fromette, Charlotte et Matilde, plusieurs chambres vacantes. Haym protesta un peu, puis, à la grande satisfaction de Mayer, se laissa convaincre.

Haym Solomon ne séjourna guère que cinq ou six semaines à Hanovre. Son temps, il le passait à visiter la ville, à fréquenter tantôt les bibliothèques, tantôt la banque de Jacob Oppenheimer. Contrairement à Mayer, il se montrait volontiers loquace. Jamais vantard, jamais flagorneur, il avait un goût prononcé pour les êtres humains, et s’adressait à ses interlocuteurs comme si ceux-ci savaient tout, en face de lui qui ne savait quasiment rien.

Ce furent pour Mayer des moments captivants que les semaines vécues en compagnie du jeune polonais. Si le séjour d’Haym à Hanovre fut trop court pour permettre aux deux jeunes hommes de fonder entre eux une véritable amitié, chacun eut conscience qu’un fort courant de sympathie était alors passé de l’un à l’autre, créant un lien qu’aucun d’eux ne serait capable d’oublier.

HANAU

En 1763, tandis que s’achevait un mois de février glacial, Mayer eut dix-neuf ans. Il commençait à penser que son apprentissage à la banque Oppenheimer avait assez duré. Bien qu’il ne sût au juste ni que faire ni où aller, il brûlait de se prouver à lui-même qu’il valait quelque chose. Il n’osait toutefois dire en face à Jacob, qui lui avait tout appris, qu’il souhaitait maintenant partir voler de ses propres ailes. Sans cesse, il remettait au lendemain sa décision de marcher jusqu’au bureau du banquier pour lui déclarer nettement ses intentions.

La chance étant de son côté, il n’eut pas à le faire. Ce fut Jacob Oppenheimer qui franchit un jour la porte de la salle où travaillait son apprenti. Les autres employés de l’établissement étaient partis avant la nuit tombée, cependant que Mayer, ayant à peine cent pas à faire pour regagner la maison des Oppenheimer, poursuivait comme chaque soir son travail à la lueur des chandelles jusqu’au moment du souper. Le banquier prit une chaise, la plaça en face de son apprenti, et lui dit :

- J’ai à te parler, Mayer. Te parler de ton avenir. Je vais commencer par t’exposer la situation, puis tu devras me donner franchement ton avis. Le feras-tu ?

- Je le ferai, Monsieur Oppenheimer.

- Voici donc de quoi il s’agit. Ecoute-moi, je te prie, très attentivement.

Mayer inclina la tête en signe d’assentiment.

- Tu n’es pas sans savoir que je suis, comme on dit communément, un Juif de Cour. A ce titre, je conseille en matière de finances le prince Friedrich, landgrave de Hesse-Kassel, auprès duquel je me rends en général une fois par mois. Tu sais également que je suis allé à Kassel tout récemment, convoqué en urgence par le prince, qui s’inquiétait pour son fils, le prince Wilhelm, neuvième du nom. Peut-être as-tu entendu parler de ce jeune prince ?

-Oui, répondit Mayer.

- Mais avant de te rapporter mon entretien avec le landgrave, il me faut te dire quelques mots à propos de cette famille de Hesse. Le prince Friedrich, homme généreux et courtois s’il en fut, grand amateur des beaux-arts, fit à l’âge de vingt ans un brillant mariage, puisqu’il épousa l’une des filles du roi George II de Grande-Bretagne, la princesse Marie de Hanovre. Leur bonheur, hélas, ne dura guère. Le prince Friedrich, doté d’une âme passionnément idéaliste, s’enflamma un jour pour le catholicisme. Sans peut-être réfléchir aux conséquences, il abjura la religion luthérienne dans laquelle il avait grandi pour se convertir à la foi catholique. Tu imagines le scandale au sein de sa famille et de tout son entourage. La princesse Marie le quitta sur le champ, emmenant avec elle les trois fils qu’elle avait eus de lui. A ma connaissance, il ne les a jamais revus depuis lors. Mais ses tourments ne s’arrêtèrent pas là : son père, le prince Wilhelm, huitième du nom, le renia, tout comme le renièrent ses autres parents, et la plupart de ses amis se détournèrent de lui. Quant à moi, il me traite avec infiniment de respect, je dirais même avec une sorte d’amitié. Vois-tu, ayant lui-même éprouvé la détresse dans laquelle se trouve plongé un homme que tous réprouvent et honnissent, il ressent une certaine compassion envers les Juifs. Comme je te l’ai mentionné tout à l’heure, il se fait aujourd’hui beaucoup de souci pour son fils aîné, qu’il ne connaît pas, ou du moins dont on l’a séparé depuis de nombreuses années. Or le vieux prince Wilhelm est mort il y a trois ans, après avoir légué à son petit-fils, dont il avait pris en main l’éducation, le riche comté de Hanau, où le jeune Wilhelm vit maintenant avec sa mère. Le prince Friedrich pense qu’étant donné sa jeunesse et son inexpérience, il a grand besoin d’avoir auprès de lui un bon conseiller financier. Il m’a offert de jouer ce rôle, que j’ai refusé.

- Vous avez…vous avez refusé l’offre du prince ? fit naïvement Mayer.

- Absolument. Je ne puis abandonner ma banque, ma famille, et par conséquent la ville d’Hanovre, que cinq jours de diligence au moins séparent d’Hanau. Aussi ai-je proposé au prince de t’envoyer à Hanau afin que tu deviennes, toi, le conseiller du jeune Wilhelm.

- Monsieur Oppenheimer, vous êtes trop bon, mais je n’ai pas l’expérience requise pour occuper une telle position.

- Voilà exactement, Mayer, ce que m’a répondu le prince Friedrich. Et de mon côté, je lui ai alors répondu que je serai toujours derrière toi pour t’épauler au besoin, et que tu me tiendrais au courant de toutes les opérations financières que tu envisagerais d’effectuer. De surcroît, vous êtes à peu près du même âge, le jeune prince et toi, ce qui devrait faciliter entre vous les échanges. Espérons seulement qu’il n’a pas trop mauvais caractère, ni trop d’arrogance, et surtout qu’il ne méprise pas trop les Juifs. Quoi qu’il en soit, il est temps que tu quittes la banque, où tu n’as plus rien à apprendre ni de mes collaborateurs, ni de moi.

- Monsieur Oppenheimer, vous me faites un grand honneur en m’envoyant à Hanau occuper ce poste de confiance, et je vous en remercie. Je m’efforcerai, croyez-le bien, de me montrer digne de vous. Je puis également vous assurer que je n’aurai pas à me plaindre du prince Wilhelm. En réalité, je l’ai un peu connu quand nous étions enfants, et nous nous étions fort bien entendus. Pour vous dire le fond de ma pensée, je l’avais trouvé à l’époque tout à fait charmant.

- Mais comment donc l’avais-tu rencontré ?

- En ce temps-là, mon père travaillait au service du vieux prince Wilhelm, pour lequel il recherchait des monnaies rares et précieuses. Parfois, je l’accompagnais à Kassel, où vivaient alors la princesse Marie et ses enfants. Pendant que mon père étalait des monnaies par dizaines sous les yeux de son grand-père, le petit prince Wilhelm voulait toujours m’emmener jouer dehors. Nous allions le plus souvent dans les écuries, où nous faisions le genre de bêtises que font les enfants de dix ans. Je me souviens aussi qu’il admirait beaucoup la manière dont j’étais vêtu. Un jour, il demanda même à son grand-père s’il pourrait avoir, lui aussi, une rouelle jaune comme celle qui était cousue sur mon manteau. Non, tu ne peux pas, lui répondit doucement le prince. Et j’ajoutai, pour ma part, haut et fort, avec fierté : Il faut être juif pour la porter.

Jacob Oppenheimer, à ces paroles, ne put s’empêcher de rire.

- De tels souvenirs, en effet, augurent plutôt bien de tes relations futures avec le prince, conclut-il.

A la fin de cet hiver-là, Mayer quitta donc la cité de Hanovre, la bienveillante famille Oppenheimer et la banque du même nom, enfin les demoiselles de la maison de plaisir. Il prit la diligence pour s’en retourner à Francfort, sa ville natale, qu’il n’avait pas revue depuis sept ans. Il était impatient de retrouver ses amis et ses frères. Aucun mot, cependant, ne saurait dépeindre avec assez d’intensité la consternation qui s’empara de lui quand après sept ans d’absence il pénétra dans le ghetto. Une consternation qui devint bientôt un mélange de malaise et d’effroi. Les hauts murs bordant l’accès à la Judengasse étaient maculés d’injures et de dessins orduriers stigmatisant les Juifs, leurs mœurs et leur religion. La Judengasse elle-même, longue ruelle en laquelle consistait le ghetto tout entier, offrait une vision très éloignée de l’image gravée autrefois dans la mémoire enfantine de Mayer. Serrées les unes contre les autres, les maisons dont l’étroitesse constituait le caractère le plus remarquable, s’élevaient haut vers le ciel. Ces maisons, certes, possédaient cinq ou six étages, mais chaque étage ne comportait qu’une ou deux pièces fort sombres et petites. Et au milieu d’un tel entassement, qui privait les habitants d’air et de soleil, flottait une puanteur innommable.

Mayer s’avançait lentement d’un pas titubant. Il s’efforçait, luttant contre la nausée dont il était la proie, de déchiffrer les enseignes suspendues au-dessus des portes d’entrée. Il cherchait celle de sa famille, qui figurait un bouclier rouge. Il avait pensé retrouver aisément la maison, l’ayant quittée à l’âge de douze ans. Or il ne parvenait plus aujourd’hui à se repérer. En son absence, il s’était passé bien des choses dans le ghetto : de vieilles maisons branlantes avaient été démolies, d’autres s’étaient écroulées, ravagées par un incendie. Mayer sur son passage ne reconnaissait presque rien. Il savait pourtant que la demeure familiale se dressait toujours à la même place, car son frère Kalman, prévenu par courrier de son retour, l’aurait informé du changement d’adresse dans sa réponse.

Il aperçut enfin l’enseigne au bouclier rouge. Il frappa du heurtoir à la porte et franchit le seuil sans attendre. Il grimpa au premier étage, où se trouvaient la cuisine et le salon, pièces toutes deux étriquées et en ce moment désertes. Il commençait à gravir l’escalier menant au deuxième étage, quand il entendit des pas qui dévalaient à vive allure les marches.

- Mayer ! Te voilà donc !

Essoufflé, Kalman se rua sur son frère et l’étreignit avec force.

- As-tu fait bon voyage ?

- Long voyage, plutôt. Imagines-tu, Kalman, que j’ai quitté Hanovre il y a six jours ?

- Bon sang ! Tu dois être mort de faim, de soif, et mort de fatigue ! Mais nous allons te réconforter, tu verras çà ! Nous avons ici tout ce qu’il faut pour te ragaillardir. Où es ton bagage ? L’as-tu posé en bas ?

- Non, je l’ai laissé à la station des diligences. J’irai le chercher demain. En attendant, tu seras bien aimable de me prêter quelques pièces de linge.

Kalman ne vivait plus, comme autrefois, au dernier étage de la maison. Quatre ans après le départ de Mayer, il s’était marié avec la jeune Bayla, native comme lui du ghetto de Francfort. Le couple avait deux enfants, garçon et fille. Après s’être accordé deux heures de repos dans la chambre du quatrième étage qu’avait préparée pour lui la femme de Kalman, Mayer descendit au Mikvé, où l’attendait le bain rituel purificateur. Pour commencer, il se décrassa longuement avec l’eau tirée du puits, la maison Bauer ayant le privilège rare de posséder un puits. La poussière des chemins, les miasmes engendrés par la promiscuité avec les autres voyageurs, la saleté des chambres d’auberges, sans parler de sa propre sueur, il avait rêvé tout au long du voyage de s’en laver chez lui, à Francfort. Une fois propre de pied en cap, il se plongea dans l’eau purificatrice du Mikvé.

En se rendant le lendemain au bureau de la station des diligences afin d’y récupérer son bagage, Mayer, qui avait pris le chemin des écoliers, tournait la tête à droite et à gauche, stupéfait de découvrir le spectacle qui l’entourait. En dehors du ghetto, la cité de Francfort offrait une physionomie avenante : enclose d’une muraille bastionnée, elle était sillonnée de belles rues bordées de maisons à colombages et d’agréables promenades. Sur le Römerberg, la place centrale de Francfort, s’élevait l’hôtel de Ville, élégant édifice dont Mayer se souvenait à peine, et non loin de là un fastueux Palais, monument qu’un architecte français avait érigé une trentaine d’années plus tôt pour le compte du duc Anselm von Thurn et Taxis, émerveillait ses visiteurs.

Pourtant, alors qu’il avançait, entouré de toutes parts d’ouvrages d’art et de jardins qui suscitaient son admiration, il ressentait vivement l’hostilité de la population. En l’apercevant, coiffé de la kippa et ne cherchant nullement à dissimuler la rouelle jaune appliquée sur le devant de son manteau, les gens détournaient le regard. En le croisant, ils s’écartaient avec une mine de dégoût. Certains crachaient au sol à son passage, certains lui lançaient des injures ou tendaient le poing vers lui. Un jeune homme, plus audacieux que les autres, alla même jusqu’à tirer un couteau de sa poche, dont il fit semblant de menacer Mayer. Celui-ci cessa bientôt de contempler les beautés de la ville. Que lui serait-il arrivé, se demandait-il, si la nature ne l’avait pas doté, non seulement d’une haute stature, mais encore d’une vigueur assez apparente ? Jamais à Hanovre il n’avait éprouvé pareil sentiment fait mi de crainte, mi de honte. Je dois me hâter, se dit-il, de devenir un homme riche.

Un moment plus tard, quand il quitta la station des diligences, il était tête nue. Il avait fourré sa kippa dans une poche et ramené sur sa poitrine un pan de son écharpe qui maintenant dissimulait en partie la rouelle infamante. Tenant à la main son bagage, il marchait à travers les rues d’un pas rapide sans plus regarder autour de lui. Pressé de retrouver sa maison natale de Judengasse, il n’apercevait ni le ciel bleu ni le soleil ni le peuple de Francfort. Un jour, se répétait-il comme un leitmotiv tout en mettant un pied devant l’autre, un jour nul dans ce pays n’osera se risquer à me menacer ni à m’humilier. Nul ne le voudra, d’ailleurs. L’or et l’argent seront mes laissez-passer pour entrer dans la société des gens honorables, des gens vertueux, qu’ils soient modestes ou puissants. Juif je serai, naturellement, mais traité comme un prince !

Au moment où Mayer s’apprêtait à quitter Hanovre, Jacob Oppenheimer lui avait recommandé de profiter à Francfort de ses parents et amis retrouvés, sans se préoccuper du prince Wilhelm.

- Ne te soucie de rien, Mayer. Le prince t’enverra chercher quand il le jugera bon. Et crois-moi, ce sera plus tôt que tu ne penses.

En effet, dix jours à peine après l’arrivée de Mayer à Francfort, un message portant le sceau du prince Wilhelm lui fut remis en mains propres par un coursier d’auberge. Il était prié, disait le message, de se rendre aussitôt qu’il lui serait possible à L’hostellerie des deux Lions, sise près du rempart nord de la cité, où l’attendait un agent du prince. Une heure plus tard, Mayer parvenait aux abords de l’auberge, tirait sa kippa de sa poche et s’en coiffait, puis d’un pas décidé franchissait le seuil du lieu où il avait été convoqué. Introduit dans une salle ornée d’un mobilier autrefois cossu, mais aujourd’hui usagé, poussiéreux et vieillot, il fut accueilli par ces mots lâchés d’une voix dédaigneuse :

- Etes-vous bien la personne recommandée au prince de Hanau par le banquier Oppenheimer de Hanovre? Je m’attendais, je l’avoue, à voir paraître devant moi un homme, or me voici en face d’un gamin, ou presque. Il me semble difficile, je vous le dis comme je le pense, de vous imaginer remplissant la fonction qui vous a été attribuée par notre prince.

Mayer, que n’avait pas invité à prendre un siège l’envoyé du prince Wilhelm, se tint immobile et ne répondit rien. Lové dans un fauteuil aux dorures ternies et aux coussins de velours défraîchi, son interlocuteur le toisait de bas en haut en se tenant d’une main le menton.

- Sans doute, poursuivit-il, y a-t-il eu erreur. Enfin, quoi qu’il en soit, le prince Wilhelm souhaite que vous vous rendiez à Hanau et y demeuriez deux ou trois semaines, le temps de vous mettre au courant des affaires qu’il désire vous confier. Il vous laisse une semaine pour préparer votre séjour ainsi que votre voyage, lequel, comme vous devez savoir, sera bref. Et maintenant, vous pouvez disposer.

Incapable de proférer une seule parole, Mayer s’inclina gauchement devant l’envoyé du prince. Il s’apprêtait à se retirer lorsque la voix de l’agent résonna de nouveau.

- Ah, j’allais oublier. Le prince, dans sa grande bonté, m’a chargé de vous remettre cette bourse, dont le contenu vous permettra d’acquitter vos frais de voyage et de faire face à vos premières dépenses au service du prince. Tenez !

Sur ces mots, il lança en l’air une bourse de cuir, et Mayer n’eut d’autre choix que de la saisir au vol. Une fois encore il s’inclina, bredouillant une phrase de remerciement, puis il tourna les talons et quitta la salle.

Les quelques jours qui précédèrent son départ pour Hanau, Mayer les occupa en visites à plusieurs vieux amis de ses parents vivant dans le ghetto, en particulier à Wolf Salomon Schnapper, financier intègre, aujourd’hui veuf, à la famille Barent-Cohen et à la famille Stern. Les uns comme les autres, Mayer le savait maintenant, avaient sept ans plus tôt recommandé à Jacob Oppenheimer le jeune orphelin de douze ans qu’il était alors. Sans ces recommandations de poids, la lettre adressée au grand banquier de Hanovre par son frère ainé Moïse n’aurait sans doute pas suffi.

Mayer passa encore beaucoup de temps en compagnie de ses frères Moïse et Kalman, de ses belles-sœurs, de ses neveux, enfin de ses amis d’autrefois, de ce temps où enfants, eux et lui jouaient dans la ruelle, seul terrain de jeu qui leur était offert. Ainsi renoua-t-il avec le plus cher de ses amis d’enfance, David Schiff, lequel était devenu, selon toute apparence, un jeune homme de valeur. Ils décidèrent d’un commun accord d’entretenir désormais leur relation. Et en son for intérieur, Mayer se promit, s’il réussissait dans ce qu’il voulait entreprendre, de faire un jour de David l’un de ses collaborateurs.

Ce fut en diligence qu’il se rendit à Hanau, mais cette fois le voyage ne dura pas plus de deux heures. Il avait mis dans son bagage, outre sa garde-robe habituelle, plusieurs vêtements neufs, un manteau, deux costumes en drap de laine sombre et trois chemises blanches de fine batiste, le tout ayant été confectionné en moins de trois jours par le meilleur tailleur de la Judengasse. Ignorant si le prince avait prévu pour lui un hébergement, il fit comme il avait fait en arrivant à Francfort et laissa en garde son bagage au bureau de la station des diligences.

Il marcha jusqu’au château de Philippsruhe, demeure des comtes de la cité aujourd’hui devenus princes. Bâti une cinquantaine d’années auparavant sur les bords du Main, ce palais conçu dans le style Renaissance ravissait les visiteurs par son allure A la française et ses jardins enchanteurs. Mayer, qui respirait depuis son arrivée un air frais et léger, se sentait déjà conquis par la cité. A la conciergerie du château, il attendit longtemps le retour d’un laquais envoyé annoncer sa venue. Le même laquais le conduisit ensuite aux portes du château, puis l’introduisit dans un hall monumental où il fut accueilli par un majordome en grande livrée, qui lui dit d’une voix monocorde, mais polie :

- Son Altesse va vous recevoir. Je vous en prie, asseyez-vous ! Je reviendrai vous chercher dans un instant.

De nouveau, Mayer dut patienter un long moment. Ne connaissant guère les manières en usage dans les cours, il se demandait s’il devait ou non ôter ses gants de peau. A tout hasard, il ôta celui de la main droite. Enfin le majordome réapparut.

- Suivez-moi, s’il vous plaît. Le prince vous attend au premier étage, dans son bureau.

Ainsi donc Mayer, précédé par le majordome, gravit le grand escalier du palais, un imposant ouvrage d’art qui le saisit d’admiration. Cependant, à peine eut-il atteint le palier du premier étage, dont il ignorait alors qu’on le nommait couramment Belétage, qu’il oublia l’escalier pour ne plus songer qu’aux merveilles étalées sous ses yeux. Devant lui se découvraient en enfilade plusieurs salles d’apparat aux lustres de cristal éblouissants et au mobilier dont les bois précieux, les ors rayonnants, les étoffes de soie et de velours, les hauts miroirs, les porcelaines de Meissen, les tableaux des meilleurs maîtres flamands et hollandais, représentaient, pour Mayer comme pour tout autre visiteur, non seulement le plus haut point de la richesse, mais encore

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