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Dictionnaire du Moyen Âge, histoire et société: Les Dictionnaires d'Universalis

Dictionnaire du Moyen Âge, histoire et société: Les Dictionnaires d'Universalis

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Dictionnaire du Moyen Âge, histoire et société: Les Dictionnaires d'Universalis

Longueur:
2,383 pages
27 heures
Éditeur:
Sortie:
Oct 27, 2015
ISBN:
9782852291379
Format:
Livre

Description

Le Dictionnaire du Moyen Âge, histoire et société d'Encyclopaedia Universalis dresse en près de six cents articles un vaste panorama de l’histoire et de la société du Moyen Âge, qui y apparaît dans toute sa diversité. Les grandes évolutions économiques et sociales, les entités politiques et les peuples présentés sous l’angle de l’histoire longue font l’objet de larges synthèses, tandis que les lieux, les personnages, les institutions ou les mots de la vie quotidienne donnent lieu à des articles plus brefs, mais très nombreux. Pour les étudiants et tous ceux qui, professionnellement ou en amateurs, s’intéressent à la l’histoire, ce Dictionnaire est une référence inépuisable. Un index facilite la consultation du Dictionnaire, tiré du fonds encyclopédique d'Encyclopaedia Universalis et auquel ont collaboré une centaine d’auteurs, parmi lesquels Georges Duby, Alain Erlande-Brandenburg, Jean Favier, Jacques Le Goff.
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Oct 27, 2015
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9782852291379
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Dictionnaire du Moyen Âge, histoire et société (Les Dictionnaires d'Universalis)

Universalis, une gamme complète de resssources numériques pour la recherche documentaire et l’enseignement.

ISBN : 9782852291379

© Encyclopædia Universalis France, 2019. Tous droits réservés.

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ABBADIDES


Introduction

On donne le nom d’Abbadides à une dynastie hispano-musulmane d’origine arabe, celle des Beni ‘Abbād. Elle régna à Séville, de 1023 à 1091, et fit de cette ville la capitale d’un État qui s’agrandit progressivement, surtout vers 1050-1080. À l’ouest, il engloba le pays compris entre le bas Guadalquivir et le bas Guadiana, les régions autour de Niebla, Huelva et Saltes, Mertola et Silves (dans le sud du Portugal actuel). Il s’étendit vers le sud-est et le sud dans les zones de Morón, Arcos, Ronda et Algesiras-Tarifa ; vers le nord et le nord-est, sur le pays cordouan et sa capitale Cordoue (prise en 1070, perdue en 1075, reprise en 1078) puis sur la partie de l’émirat de Tolède située au sud du Guadiana ; enfin même, vers l’est, jusqu’à Murcie et toutes ses dépendances (1079).

Avant d’être une famille souveraine, les Abbadides furent illustrés par un homme de loi, Ismaïl ibn Aḃbad, puis par son fils, juriste lui aussi devenu cadi de Séville : Abou-l-Qasim Mohammed. Peu après la dislocation du califat omeyyade de Cordoue (1010), ce cadi s’attribua le pouvoir à Séville, y prenant en 1023 (414 de l’hégire) le titre de hadjib (« chambellan », c’est-à-dire maire du palais). Il devint ainsi un prince indépendant de facto, tout en reconnaissant encore une suprématie à la dynastie de souche arabo-marocaine des Hammoudides, qui s’attribuait à Cordoue l’autorité califale. Mais, bientôt, il rejeta cette suzeraineté, devenant un émir de rang royal, d’autant que le califat hammoudide de Cordoue se résorba dès 1031 en un émirat. C’était l’époque où al-Andalus, c’est-à-dire l’Espagne musulmane, se fractionnait en royaumes dits de taïfas.

Après des luttes obscures contre les taïfas voisines, l’Abbadide Abou-l-Qasim mourut en 1042, ayant bien assis son émirat sévillan. Son fils Abou Amr Abbad, alors âgé de vingt-six ans, lui succéda, prenant le nom d’al-Motadid billah (« Celui qui compte sur Dieu »). Autoritaire, ambitieux, rusé, cruel, sans scrupules, homme de cabinet plus que chef militaire, ce prince fut jusqu’à sa mort, en 1069, le plus en vue des rois de taïfas du groupe hispano-arabe comprenant les chefs berbères qui avaient constitué des États, notamment l’émir ziride de Grenade. Durant un temps, afin de faciliter sa politique, al-Motadid feignit d’avoir retrouvé et restauré le dernier souverain omeyyade de Cordoue, le calife Hicham II (renversé en 1009, rétabli en 1010, disparu en 1013) qu’il prétendait maintenir à l’abri de tous contacts, pour lui éviter une nouvelle disparition. Par la suite, il n’en fut plus question.

Ce politique impitoyable fit périr asphyxiés dans des thermes dont il avait fait boucher les issues de petits princes berbères d’Andalousie qu’il avait invités à un banquet : ceux-ci venaient de se rallier à lui, mais il doutait de leur sincérité. Il n’hésita pas davantage à tuer son fils Ismaïl, qui avait tenté de se tailler une principauté indépendante. Philosophe, fataliste par certains côtés, il était aussi raffiné, épicurien ; poète, il parlait et écrivait un arabe très élégant et entretenait à sa cour un cénacle de versificateurs et de rhétoriciens. Mais, plus heureux ou plus habile contre les princes musulmans, ses rivaux, que contre les chrétiens, il avait dû « acheter » la paix à Ferdinand le Grand, le roi qui régnait sur la Castille, le León et la Galice, lui versant chaque année un tribut de plusieurs milliers de pièces d’or. Respectueux de la foi chrétienne, il autorisa en 1063 le transfert, de Séville à León, des restes de saint Isidore, le grand docteur de l’Église wisigothique des VIe et VIIe siècles.

Le fils et successeur d’al-Motadid, Mohammed, né en 1040, régna de 1069 à 1091, sous le nom d’al-Motamid billah (« Celui qui s’appuie sur Dieu »). Son père lui avait fait apprendre l’art de gouverner, en le plaçant très jeune à la tête de la province de Silves. Il y avait connu un jeune poète, Ibn Ammar, avec qui il se lia d’une grande amitié ; devenu roi, il en fit son conseiller et son vizir. Il poursuivit, avec les mêmes méthodes que son père, la même politique d’expansion. Poète lui aussi, protecteur des musiciens et des médecins, créateur d’un jardin botanique, il n’était pas dépourvu de noblesse. Lorsque le roi García de Galice fut vaincu et détrôné en 1071 par ses frères Sanche de Castille et Alphonse VI de León (ces trois princes s’étant partagé en 1065 l’héritage de leur père Ferdinand le Grand), al-Motamid hébergea plusieurs mois le monarque chrétien fugitif, à qui il avait antérieurement payé tribut (car c’est le roi de Galice qui avait hérité en 1065 de ce versement annuel sévillan obtenu par Ferdinand le Grand).

Cependant, l’expansion abbadide avait pour corollaire l’affaiblissement des autres royaumes de taïfas. Tant que l’Espagne chrétienne avait été elle-même très divisée, un équilibre avait pu se maintenir. Alphonse VI, en réunifiant le quart nord-ouest de la Péninsule, devenait menaçant. En 1074, al-Motamid augmenta encore la puissance financière de ce grand roi chrétien en lui versant une forte somme pour obtenir son alliance contre Grenade ; en 1078, Alphonse VI traversant l’État tolédan, qui était aussi son tributaire, et lançant un raid jusque sous les murs de Séville, al-Motamid effectua un nouveau paiement important pour obtenir son repli. Afin de lui faire contrepoids, il se lança alors sur la taïfa de Murcie ; mais, une fois encore, il dut monnayer chèrement la nécessaire alliance du comte de Barcelone ; et cette affaire se termina par une rupture, définitive cette fois, entre l’émir et son vizir Ibn Ammar, qu’il exécuta en 1084. Cependant, depuis 1082, la guerre avait repris entre al-Motamid et Alphonse VI qui, attaquant aussi son tributaire tolédan, s’empara de Tolède en 1085.

Du coup, en accord maintenant avec les autres rois de taïfas, al-Motamid demanda aide aux Almoravides, qui venaient d’installer leur pouvoir sur le Maroc et l’ouest de l’Algérie actuelle. Une première expédition de secours arrêta en 1086 l’avance chrétienne ; mais, à peine les Africains rentrés au Maroc, il fallut de nouveau les solliciter. L’empereur almoravide décida alors de prendre lui-même en main tout al-Andalus, les plus éminents « docteurs en science coranique » déclarant d’ailleurs les rois de taïfas indignes d’exercer le pouvoir. En 1090-1091, les Almoravides conquirent donc le royaume d’al-Motamid, qu’Alphonse VI essaya inutilement de secourir et qui combattit avec héroïsme jusqu’à sa capture à Séville en septembre 1091. Accompagné de son épouse préférée, l’ancienne esclave Romaïqiya, il fut déporté à Meknès ; puis ils furent tous deux transférés à Aghmat : en cette petite localité du Haouz marocain, on montre aujourd’hui encore deux humbles tombes, qu’on dit être les leurs.

Lors de la conquête de l’État sévillan par les Almoravides, une Abbadide, belle-fille d’al-Motamid, la princesse Zaïda, veuve du prince al-Mamoun tué en défendant Cordoue contre les Africains, horrifiée à l’idée de tomber entre les mains de ces « Barbares », s’enfuit en terre chrétienne. Elle arriva à la cour d’Alphonse VI. Celui-ci en fit sa maîtresse. Convertie au christianisme sous le nom d’Isabelle, elle donna au roi vers 1100 le seul fils qu’il eut, l’infant Sanche qu’il légitima. Ce fils d’une Abbadide serait devenu roi de Castille, de León et de Galice s’il n’était mort avant son père.

Charles-Emmanuel DUFOURCQ

Bibliographie

R. DOZY éd., Scriptorum arabum loci de Abbadidid, Leyde, 1846-1863

A. GONZÁLEZ PALENCIA, Historia de la España musulmana, Barcelone, 5e éd. 1945

H. R. IDRIS, « Les Zirides d’Espagne », in Al-Andalus, vol. XIX, Madrid-Grenade, 1964

E. LÉVI-PROVENÇAL, « ‘Abbādides », in Encyclopédie de l’Islam, t. I, 2e éd., Leyde-Paris, 1960

A. MIQUEL, L’Islam et sa civilisation, Armand Colin, 2e éd. 1977

D. & J. SOURDEL, La Civilisation de l’Islam classique, Arthaud, nouv. éd. 1983

H. TERRASSE, Islam d’Espagne : une rencontre de l’Occident et de l’Orient, Paris, 1958.

ABBÉ


Le mot abbé vient vraisemblablement du syriaque abba, signifiant père, où il traduisait le respect porté à un dignitaire de la société civile ou religieuse. Du syriaque le mot passa, vers le IIIe siècle, dans la langue du monachisme ancien de l’Orient chrétien.

On est alors en présence de deux types d’abbés. Il y a d’abord ces ermites, retirés dans les déserts égyptiens, à qui, en raison de leur prestige spirituel et de leur discernement, on demandait conseil. Souvent, des disciples se mirent sous la direction habituelle d’un de ces abbés, sans donner à sa personne quelque autorité institutionnelle : le groupe de disciples se disloquait à la mort du maître spirituel aussi spontanément qu’il s’était formé de son vivant.

À la même époque et dans les mêmes régions, Pacôme organisa de grands monastères placés sous le gouvernement effectif d’un abbé, chargé en outre du soin que requiert l’administration des biens nécessaires à une communauté un peu importante. L’abbé dispense toujours un enseignement spirituel, mais son rôle a perdu de la proximité familière qui était celle entre le maître spirituel et ses disciples.

Ce fut avec la règle de saint Benoît que le titre d’abbé s’imposa en Occident, alors qu’en Orient, où il avait pris naissance, il fut de moins en moins employé, les chefs de monastères étant higoumènes ou archimandrites. La règle de saint Benoît lui accorde dans l’édifice monastique une place fondamentale :  On l’appelle seigneur et abbé parce qu’il tient la place du Christ ; ce n’est pas pour le glorifier, mais par honneur pour le Christ et par amour pour lui.  Il était prescrit en outre que l’abbé serait élu par la communauté, qui lui doit, trait nouveau, une obéissance proprement dite. Celle-ci n’allait pas contre le caractère familial de cette autorité, qu’une influence augustinienne avait fait souligner à Benoît.

Le titre d’abbé ne se rencontre pas seulement dans les communautés monastiques, mais aussi dans les communautés canoniales, attachées au service d’une basilique et à la prière publique. Les abbés de l’ordre canonial portaient souvent, surtout dans les pays germaniques, le titre de praepositus.

Les dotations des abbayes, devenues d’importantes exploitations, conduisirent les rois francs à en disposer comme récompense pour leurs sujets : on eut alors des abbés laïcs, vivant dans les monastères avec famille et serviteurs, et contre lesquels les réformateurs combattront constamment. Sous leur influence, les monastères retrouvent, à partir du Xe siècle, leur pouvoir d’élire leurs abbés. Concurremment se développe un cérémonial de la bénédiction abbatiale du nouvel élu, qui tend à se rapprocher de la consécration épiscopale. Les abbés commencent également à faire usage des insignes pontificaux (crosse et mitre). D’où quelque fondement apparent à l’expression populaire  avoir rang d’évêque , expression vicieuse qui ne tient pas compte de la différence essentielle entre un abbé et un évêque : même béni et usant des insignes pontificaux, l’abbé reste un simple prêtre. Si certains ont reçu l’ordination épiscopale, comme jusqu’à une date récente l’abbé de Saint-Maurice d’Agaune en Valais, ils n’ont pas  rang d’évêque , mais sont évêques. La charge abbatiale allait atteindre son apogée avec la réunion de plusieurs abbayes, groupées en un ordre ou congrégation, placées sous l’autorité de l’abbé du monastère principal. Cluny et ses puissants abbés en sont l’exemple le plus fameux.

La réaction du XIIe siècle se fit dans le monde monastique dans le sens de la simplicité : les nouveaux ordres érémitiques comme les chartreux ne donnèrent à leur supérieur ni le titre d’abbé ni les honneurs qui l’accompagnaient ; les nouveaux ordres monastiques, comme celui de Cîteaux, mirent à la tête de leurs monastères un abbé tenu à mener une vie simple et semblable à celle de ses moines. Dans l’ordre canonial régulier, l’abbatiat est la forme de gouvernement qui est le plus fréquemment adoptée, même lorsque les communautés canoniales, se regardant comme une partie du clergé diocésain, entendaient rester sous la juridiction épiscopale et que leurs abbés n’usaient pas des insignes pontificaux. Pour rendre compte de cette inégalité dans les privilèges ou leurs manifestations extérieures, on distinguera des autres les  abbés mitrés  qui jouissaient du droit aux insignes pontificaux.

Au XIVe siècle, les papes d’Avignon revendiquèrent la nomination des abbés. Ainsi, très souvent, les religieux, perdant le droit d’élection de leur supérieur, devaient subir à leur tête la présence d’un dignitaire ecclésiastique parfois étranger à leur ordre. Cette situation s’aggrava en France par le concordat de Bologne de 1516, où le pape abandonna au roi la nomination à toutes les abbayes du royaume : ce fut le régime dit de la commende, et l’apparition des abbés commendataires, clercs non religieux qui jouissaient des revenus de la mense abbatiale mais sans exercer de juridiction sur la communauté religieuse, désormais placée sous l’autorité d’un prieur et vivant de la mense conventuelle. Cette distinction permettait d’atténuer les influences néfastes sur la vie religieuse de l’institution commendataire. Quelques rares abbayes avaient pu conserver l’élection de leur abbé : pour désigner ces derniers on créa l’expression d’ abbé régulier .

Comme les clercs qui avaient reçu commende d’une abbaye portaient le titre d’abbé, l’usage de cette appellation s’étendit, la vanité aidant, au cours du XVIIe siècle, pour tous les clercs séculiers, qu’ils eussent ou non reçu un bénéfice en commende. Au XVIIIe siècle, l’expression  monsieur l’abbé  était devenue simple appellation de courtoisie pour tout ce qui portait l’habit ecclésiastique, s’agît-il d’un simple tonsuré.

Malgré la disparition des bénéfices ecclésiastiques, l’appellation  monsieur l’abbé  pour les prêtres diocésains subsista, toujours vide de sens, tout au cours du XIXe siècle. Dans les pays de langue française, elle devait rester utilisée jusqu’à l’époque contemporaine où elle fut remplacée par l’appellation  père , jusque-là réservée aux religieux, mais appliquée maintenant à tout prêtre séculier ou régulier. Les réformateurs monastiques du XIXe siècle avaient repris sans contestation le titre d’abbé, et, pour éviter les confusions avec le titre encore usuel de  monsieur l’abbé  donné à tout clerc séculier, on employa alors et depuis, pour désigner les chefs des monastères, l’expression  père abbé  — pléonasme, puisque abbé signifie père — bien que l’appellation protocolaire pour eux reste celle de  monsieur l’abbé .

Patrice SICARD

ACRE ou AKKA


Ville et port de Palestine, qui apparaît dans l’Ancien Testament sous le nom de ‘Acco et au temps des Ptolémées d’Égypte sous celui de Ptolemaïs, époque où elle connut une certaine prospérité. Conquise par les Arabes en 636, elle fut reconstruite peu après et son port réaménagé à la fin du IXe siècle. Mais c’est durant les croisades qu’elle atteignit son apogée : prise par les croisés en 1104, elle devint le principal port du royaume de Jérusalem et un important centre commercial où les marchands italiens, génois surtout, tinrent une grande place. Occupée par Ṣalāẖ al-dīn Yūsuf (Saladin) en 1187, elle fut reprise par Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion en 1191. Les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem y ayant édifié une très belle église, la ville reçut en 1229 le nom de Saint-Jean-d’Acre.

La conquête de la ville en 1291 par le sultan d’Égypte al-Malik al-Ashraf mit fin à la présence des Latins en Palestine et priva ceux-ci d’une base commerciale essentielle. Détruite peu après, elle ne retrouva une certaine importance qu’au XVIIIe siècle, au temps du gouverneur Aḥmad Djazzār pasha. En mars 1799, Bonaparte mit le siège devant Acre, qui, défendue par l’officier d’artillerie français émigré Philippeaux, appuyé par la flotte anglaise, résista victorieusement ; en mai 1799, Bonaparte abandonna le siège. Lors de l’expédition égyptienne en 1832, Acre fut prise par Ibrāhīm pasha ; elle fut en partie détruite, puis reconstruite pour être finalement bombardée par la flotte anglo-turque en 1840.

Bien que peuplée en majorité d’Arabes, chrétiens et musulmans, Acre a été intégrée au territoire de l’État d’Israël lors de la création de ce dernier ; le voisinage du port de Haïfa, qui est en même temps un grand centre industriel, a nui au développement de la ville, qui, en outre, a perdu une partie de sa population arabe.

Robert MANTRAN

ADHÉMAR DE MONTEIL (mort en 1098)


Clerc d’origine noble, évêque du Puy (1087), pèlerin de Terre sainte, Adhémar de Monteil joua un rôle essentiel dans la préparation de la première croisade, grâce à la connaissance qu’il avait de la situation en Orient. Le pape Urbain II le nomma légat et lui confia la direction de l’entreprise, lui adjoignant comme chef militaire le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, que d’autres initiatives, comme celles de Bohémond ou de Godefroi de Bouillon, privèrent rapidement de sa prééminence. Le légat demeura donc la seule autorité incontestée de la croisade : habile diplomate, Adhémar en profita pour assurer la difficile cohésion des barons. Il mourut lors d’une épidémie, pendant le siège d’Antioche.

Jean FAVIER

ADOLPHE DE NASSAU (1250 env.-1298), empereur germanique (1292-1298)


Petit prince de la vallée du Rhin, Adolphe de Nassau est élu roi à la mort de Rodolphe de Habsbourg pour empêcher Albert, son fils, d’accéder à l’Empire. Les électeurs, qui ne veulent pas d’un maître trop puissant, ont cru qu’Adolphe de Nassau, présenté par l’archevêque de Cologne, serait un homme tout dévoué à leur cause. Comme il ne dispose d’aucune fortune personnelle et que le comté de Nassau lui-même ne lui appartient pas en totalité, le roi Adolphe essaie de se créer un domaine en intervenant en Thuringe et en Misnie, où les princes de la maison des Wettiner se disputent continuellement leur héritage ; mais il indispose ainsi le puissant roi de Bohême et l’archevêque de Mayence qui, électeurs eux aussi, possèdent des domaines ou des intérêts dans cette région. Il laisse les trois premiers cantons suisses s’organiser en une alliance contre leurs seigneurs, les Habsbourg ; il se fait donc un ennemi d’Albert d’Autriche. Allié de l’Angleterre, Adolphe est réputé être ennemi du roi de France, mais ses maigres moyens ne lui permettent pas d’intervenir. Finalement, en 1298, les électeurs décident de le déposer pour le remplacer par Albert de Habsbourg. Les deux princes se retrouvent sur le champ de bataille, à Göllheim, en juillet 1298. Adolphe est tué, son parti vaincu.

Anne BEN KHEMIS

AIDES


Taxes perçues sur certains produits de consommation (surtout les boissons, mais aussi le papier, le bois, le bétail, l’huile, le savon) et accordées à l’origine par les états généraux, en 1355, pour payer la rançon du roi Jean le Bon fait prisonnier par les Anglais. Plus tard, quelques provinces rachètent en tout ou en partie les droits d’aides qu’elles doivent payer, si bien que les disparités sont très grandes d’une région à l’autre. Les mêmes états généraux de 1355 créent la Cour des aides, chargée du contentieux fiscal relatif aux impôts indirects, et en particulier aux aides. Pour percevoir ces derniers, il existe tout un corps de courtiers-jaugeurs, inspecteurs aux boucheries et aux boissons. Au XVIIe siècle, les droits d’aides sont affermés en bloc pour une période dépassant l’année ; plus tard, ils font partie des droits pris en compte dans la ferme générale des impôts, mais les fermiers généraux les sous-afferment. Necker en fait une régie, séparée de la ferme générale (1780). C’est l’un des impôts les plus impopulaires à la Révolution, en raison de l’inégalité de ses taux et de ses modes de perception.

Anne BEN KHEMIS

AIGUES-MORTES


Isolée au milieu d’une plaine marécageuse ou viticole, à l’extrémité occidentale du delta du Rhône et à six kilomètres de la mer, Aigues-Mortes est cependant traversée de plusieurs canaux dont l’un débouche sur la mer. La ville, construite suivant le plan en damier des bastides médiévales, est entourée par des fortifications représentant, par l’importance (545 mètres sur 300 mètres) et par l’homogénéité (seconde moitié du XIIIe s.), l’un des plus beaux exemples d’architecture militaire médiévale. Son histoire est celle d’une longue décadence, la volonté des hommes, fondée sur des motifs essentiellement politiques et militaires, n’ayant pu combattre l’ensablement dû au Rhône. Créateur d’Aigues-Mortes, Saint Louis acquit au débouché des pays rhodaniens un emplacement où l’on pouvait établir un port maritime abrité (baie des Eaux-Mortes) et un port intérieur relié par les étangs à Montpellier et au Rhône. Conçus et commencés vers 1248, les travaux furent, avec l’aide d’entrepreneurs génois, activement poursuivis par Philippe le Hardi et terminés par Philippe le Bel. Pour favoriser le peuplement de la ville, Saint Louis lui accorda une charte très libérale. Pour développer le trafic du port, il obligea tout navire croisant en vue des phares à y faire relâche. Certes le souverain avait besoin d’une base de départ pour ses croisades (1248 et 1270), mais son effort comme celui de ses deux successeurs correspond à la volonté d’implanter la domination capétienne sur les rives de la Méditerranée. Malgré un accès incommode et un entretien coûteux, les rois maintinrent le privilège du port jusqu’à la création de Sète (fin du XVIIe s.), ruine définitive pour le trafic d’Aigues-Mortes.

Gabriel LLOBET

ALARCOS BATAILLE D’


Dans les guerres entre les royaumes chrétiens d’Espagne et le califat des Almohades, la bataille d’Alarcos marque l’apogée de la puissance du califat sur al-Andalus, l’Espagne musulmane. En 1190, le calife almohade Abū Yūsuf Yaqūb avait imposé un armistice aux rois chrétiens de Castille et de León, après avoir repoussé leurs attaques sur les possessions musulmanes en Espagne. À l’expiration de la trêve, vers 1194, Alphonse VIII, roi de Castille, envahit la province de Séville, ce qui détermine Abū Yūsuf à quitter sa capitale nord-africaine, Marrakech, en vue d’une expédition contre les chrétiens. La bataille se déroula à proximité de la forteresse d’Alarcos (Al-Arak). Les Castillans parviennent à surprendre l’avant-garde musulmane ; mais, ayant sous-estimé la puissance de l’armée des Almohades, ils sont sévèrement vaincus par Yaqūb, qui a reçu l’appui de la cavalerie du Castillan Pedro Fernández de Castro, ennemi personnel d’Alphonse. Le roi et son armée s’enfuient vers Tolède et Alarcos, tandis que Yaqūb retourne en triomphe à Séville. Il y prend le titre d’al-Mansūr Billāh (« le Victorieux par Dieu »). Des années durant, malgré le soutien apporté par le roi d’Aragon, Alphonse se montrera toujours réticent à l’idée d’affronter les Almohades, alors qu’ils poussent leur avance sur ses terres, prenant Montánchez, Trujillo, Santa Cruz ainsi que Talavera, et vont jusqu’à détruire les vignobles de Tolède.

E.U.

ALBÉRIC Ier (mort en 925), marquis de Camerino


D’origine franque, venu avec Guy de Spolète en Italie, Albéric reçoit le marquisat de Camerino en Ombrie. Après la mort de Guy (894), il abandonne son successeur, Lambert, pour se rallier à Bérenger, candidat à la couronne royale. Selon les Gesta Berengerii (II, XXIX), il aurait assassiné le dernier duc de Spolète dont il prend la place. À l’appel du pape Jean X, il se joint au marquis de Toscane, Adalbert, pour déloger les Sarrasins qui avaient occupé le monastère de Farfa et s’étaient solidement installés sur le Garigliano. Une brillante victoire en 916 permet à Albéric de consolider sa fortune politique. Un des grands dignitaires du palais du Latran, le « sénateur » Théophylacte, époux de Théodora, lui donne en mariage sa fille. Cette dernière, Marozie, jouait déjà un rôle important à Rome : elle avait eu du pape Serge III un enfant qui deviendra le pape Jean XI. Le couple domine l’aristocratie romaine. Albéric reçoit le titre de consul et s’installe dans un palais de l’Aventin en rival du pape Jean X. Ce dernier réussit à le chasser de Rome et Albéric s’installa à Orte, non sans avoir, selon une chronique, fait appel aux Hongrois. Il meurt assassiné. Le fils qu’il a eu de Marozie est proclamé, à partir de 936, prince des Romains.

Pierre RICHÉ

ALBERT Ier DE HABSBOURG (1250 env.-1308), empereur germanique (1298-1308)


Fils du roi des Romains, Rodolphe Ier de Habsbourg, Albert d’Autriche, se porte candidat à la succession de son père en 1291, mais cet homme sévère et violent, qui se refuse à toute concession, déplaît aux électeurs qui lui préfèrent Adolphe de Nassau, obscur seigneur de la basse vallée du Rhin. Les échecs de ce dernier incitent, cependant, les électeurs à donner la couronne royale au duc Albert. Celui-ci, à la bataille de Göllheim en 1298, triomphe de son concurrent qui est tué.

Albert se fait réélire roi des Romains : il a le soutien du roi de France Philippe le Bel, à qui il cède la rive gauche de la Meuse malgré les princes rhénans contre lesquels il doit se battre (1301-1302). Le pape est aussi son allié, quoiqu’il ait refusé de lui céder les droits impériaux sur la Toscane ; cependant, Albert lui prête serment de vassalité en 1303 : en échange, le pape lui promet la couronne impériale et la succession pour son fils.

En Hongrie, Albert accorde son appui à Charles Robert d’Anjou qui devient roi : ce royaume ne s’agrège donc pas à l’ensemble polono-bohémien des Przémyslides (1301). Puis, en quelques années, Albert s’empare de la Bohême car la dynastie s’éteint en 1306. Il conquiert aussi la Misnie (région de Meissen en Saxe) et essaie de s’emparer de l’héritage d’Adolphe de Nassau en Thuringe.

Albert a donc acquis d’importants territoires qui permettent aux Habsbourg de disposer d’une réelle puissance territoriale dans l’Empire, quoique, dans ses domaines patrimoniaux, les Suisses commencent de se révolter contre ce maître dur, intraitable. En Saxe, les Wettiner lui infligent une défaite ; son fils Rodolphe meurt en 1307 et, en mai 1308, l’un de ses neveux, Jean de Souabe, qui revendique depuis longtemps sa part d’héritage, l’assassine. Il ne reste donc plus aux Habsbourg que leurs biens propres : beaucoup plus tard, il leur faudra reconquérir le pouvoir impérial et entreprendre une politique subtile et obstinée de mariages pour reconstituer une zone d’influence aussi considérable.

Anne BEN KHEMIS

ALBERT L’OURS (1100 env.-1170), margrave de Brandebourg (1134-1170)


Fondateur de la dynastie des Ascaniens et de la Marche de Brandebourg, qui est à l’origine du royaume de Prusse, Albert l’Ours, comte de Ballenstädt, était originaire d’Aschersleben en Saxe (Ascaria ou Ascania en latin, d’où le nom de la dynastie). Il a reçu en 1134, de Lothaire de Supplinburg, l’Altmark, ou Marche du Nord ; il parvient à s’implanter très solidement sur la rive droite de l’Elbe. Usant de la force, mais rejetant les méthodes trop brutales des croisés germaniques, envoyés par le pape lors de la deuxième Croisade vers les pays slaves (1147), il préfère s’associer aux chefs wendes : il hérite ainsi de Przibislas et peut s’installer à Branibor (Brandebourg). Aidé de colons venus surtout des Pays-Bas, il met en exploitation une région peu développée. Les Cisterciens et les Prémontrés contribuent à l’entreprise. Les évêchés de Havelberg et de Brandebourg, de fondation ancienne mais détruits par les Slaves, sont restaurés par l’Ascanien.

De la destitution d’Henri le Superbe (1138) à la nomination d’Henri le Lion (1142) par Conrad III, il dispose du duché de Saxe. Il devient margrave de Brandebourg, tandis que Frédéric Barberousse replace la Pologne dans l’obédience germanique et installe en Silésie un descendant des Saliens et des Badenberg, en faisant ainsi un duché allemand. Albert l’Ours, comme Henri le Lion, son cadet, s’est détourné du mirage italien et a conduit l’Empire à reprendre sa politique de conquête à l’est : Drang nach Osten.

Anne BEN KHEMIS

ALBERTI LES


Famille florentine. Aux alentours de 1200, un certain Rustico Alberti, issu des seigneurs de Catenaìa, dans le Casentino, s’établit à Florence et y exerce la profession de juge. Liés au parti guelfe, les Alberti se rangent, au cours des luttes civiles du début du XIVe siècle, du côté des « noirs », extrémistes, contre les « blancs », modérés et partisans d’un rapprochement avec les gibelins ; de fortune encore relativement récente, ils se lient ainsi à une faction dans son ensemble hostile aux plus vieilles familles de la ville. De même, dans la seconde moitié du siècle, les Alberti sont, avec les Médicis et les popolani, les ennemis de la noblesse et des grosses fortunes les plus anciennes, que représentent notamment les Albizzi. Compromis dans la révolte des Ciompi, ils doivent s’exiler lorsque les Albizzi établissent pour un demi-siècle la domination d’une étroite oligarchie à Florence. En 1423, les Médicis parviennent à les rappeler et s’en font des alliés contre Rinaldo degli Albizzi. Mais leur rôle politique se termine là. Leon Battista Alberti appartient à une branche des Alberti exilée à Gênes.

Leurs vicissitudes politiques contrastent avec la relative constance de leur fortune d’hommes d’affaires, au moins jusque vers 1450. Banquiers presque exclusifs des papes depuis 1362, implantés dans tout l’Occident ainsi qu’en Méditerranée orientale, mais ennemis des entreprises trop risquées, ils surent éviter les faillites : ils avaient, à l’occasion, profité du vide laissé, en 1345, par celles des Bardi et des Peruzzi. Même la confiscation de leurs biens florentins par les Albizzi ne put les ruiner. Le déclin, assez progressif, ne se produisit qu’à la fin du XVe siècle.

Gérard RIPPE

ALBIGEOIS CROISADE CONTRE LES


Introduction

Le terme « albigeois » a servi, dès le milieu du XIIe siècle, à désigner les hérétiques du Languedoc, bien que l’Albigeois ne paraisse pas, aux yeux des historiens modernes (qui ont continué à user de cette appellation devenue traditionnelle), avoir été le principal foyer de l’hérésie. Dès 1146, Geoffroy d’Auxerre signale que le populus civitatis albigensis est infesté par l’hérésie. Le concile de Tours en 1163 parle des hérétiques albigeois (haeretici albigenses) et en 1183, Geoffroy de Vigeois nomme albigeois les hérétiques combattus en 1181 par le légat Henri d’Albano avant le siège de Lavaur. Pierre des Vaux-de-Cernay nomme le récit de la croisade à laquelle il a participé Historia Albigensis. Et dans le prologue de sa chronique écrite entre 1250 en 1275, Guillaume de Puylaurens dit que son œuvre est « l’histoire de l’affaire vulgairement appelée albigeoise par les Français, car elle a eu pour théâtre la Narbonnaise et les diocèses de Narbonne, Albi, Rodez, Cahors et Agen ». Certains contemporains ont fondé sur un jeu de mots philologique (Albigenses = Albanenses ; Albigeois = Albanais) un rapprochement soulignant l’influence des hérétiques balkaniques sur les hérétiques languedociens.

La croisade contre les albigeois, prêchée par le pape Innocent III contre les hérétiques cathares et vaudois du Languedoc (terme qui n’apparaît qu’à la fin du XIIIe siècle dans l’administration royale) et contre les seigneurs et villes qui les soutenaient, a duré de 1209 à 1229. Elle a été menée d’abord par des seigneurs de la France du Nord avec des armées internationales, puis par le roi de France Louis VIII en 1226 et officiellement terminée par le traité de Meaux-Paris (1229) entre le roi de France (Saint Louis enfant sous la régence de Blanche de Castille) et le comte de Toulouse Raimond VII.

Son importance tient d’abord au fait qu’elle est la première extension de la croisade en une lutte armée contre des hérétiques, à l’intérieur de la chrétienté. Outre cette signification religieuse et idéologique, elle a eu une grande portée pour l’histoire de l’unité française : elle a entraîné le rattachement effectif de la France du Midi à la France du Nord et elle a créé ou consacré, au sein de cette unification, des disparités économiques, sociales, politiques, culturelles, psychologiques, dont le retentissement est encore sensible aujourd’hui.

1. Antécédents de la croisade

Depuis le milieu du XIIe siècle, l’hérésie dualiste appelée catharisme par les historiens avait pris, comme en Italie du Nord, une extension de plus en plus grande dans le midi de la France où s’était tenu, en 1176, à Saint-Félix de Caraman, près de Toulouse, un concile qui avait précisé l’organisation du culte et d’une véritable Église cathares.

Des réformateurs catholiques, adeptes de la pauvreté, les Vaudois, déclarés hérétiques par la papauté en 1184, prirent aussi de l’importance dans ces régions et, bien qu’ils fussent très hostiles aux cathares et que les théologiens orthodoxes documentés, comme Alain de Lille, les distinguassent soigneusement, la papauté et l’Église eurent de plus en plus tendance à les englober dans une même détestation.

La lutte entreprise par l’Église contre ces hérétiques, avec des moyens traditionnels ou pacifiques, ne connut que des déboires jusqu’au début du XIIIe siècle. La prédication habituelle animée surtout par des cisterciens – saint Bernard en tête qui prêcha à Albi en 1145 – fut un échec complet. En 1181, l’abbé de Clairvaux, Henri, cardinal d’Albano, avait conduit contre la ville de Lavaur une expédition militaire sans lendemain. À partir de 1206, les efforts de l’évêque espagnol Diego d’Osma et de son collaborateur le chanoine Dominique de Caleruega, le futur saint Dominique, n’eurent pas plus de succès. Ils voulaient promouvoir en milieu hérétique un nouveau type de prédication, fondé sur l’exemple d’une simplicité de mœurs qui contrastait avec le faste des abbés cisterciens, et sur des discussions publiques, en toute égalité avec les hérétiques.

L’effort de la papauté se concentra alors sur le principal seigneur de la région, appelé à diriger la répression de l’hérésie. Devant la carence du roi Philippe Auguste, suzerain de ces terres, occupé alors à combattre les Anglais et leurs alliés dans le Nord et l’Ouest, le pape mit ses espoirs en Raimond VI. Arrière-petit-fils de Raimond IV de Saint-Gilles, comte de Toulouse et l’un des chefs de la première croisade en Terre sainte, Raimond VI étendait sa suzeraineté de la Guyenne à la Provence où il avait, en terre d’Empire, des possessions entre Durance et Isère. Mais en dehors de ses fiefs propres du Toulousain, du Lauragais, du Quercy et du comté de Nîmes, il n’avait guère de pouvoir sur les vicomtes et seigneurs, dont le principal, Raimond-Roger Trencavel, vicomte de Béziers, de Carcassonne et d’Albi, était maître d’une vaste seigneurie qui coupait en deux les terres qu’il gouvernait directement. Cette seigneurie était, au surplus, le principal foyer de l’hérésie. En 1207, Raimond VI ayant refusé d’adhérer à une ligue contre les hérétiques, le légat pontifical Pierre de Castelnau l’excommunia. De son côté, Innocent III, dans une lettre aux évêques du Midi, exposait pour la première fois les principes qui allaient justifier l’extension de la croisade en pays chrétien : l’Église n’est plus obligée de recourir au bras séculier pour exterminer l’hérésie dans une région ; à défaut du suzerain, elle a le droit de prendre elle-même l’initiative de convoquer à cette œuvre tous les chrétiens, et même de disposer des territoires contaminés en les offrant, par-dessus le suzerain, comme butin aux conquérants. Cette pratique, qu’on appela à l’époque « terram exponere occupantibus » ou « terram exponere catholicis occupandam » (livrer la terre aux occupants, ou à l’occupation des catholiques), reçut aux XVIe-XVIIe siècles le nom d’« exposition en proie ».

Le 15 janvier 1208, après une vaine entrevue avec Raimond VI à Saint-Gilles, le légat Pierre de Castelnau fut assassiné près d’Arles par un personnage que l’on identifia comme étant un écuyer du comte, sans que cette identification et, encore moins, la responsabilité du comte aient été jamais prouvées. Le 10 mars 1208, les velléités pontificales se changèrent en appel à la croisade. Selon les principes qu’il avait énoncés, Innocent III excommunia une fois de plus le comte, délia ses vassaux de leur serment de fidélité et offrit ses domaines à qui voudrait partir en croisade. Le même jour il canonisait Pierre de Castelnau.

2. La croisade (1209-1229)

Devant le danger, Raimond VI se soumit. Il fit pénitence à Saint-Gilles le 18 juin 1209 et se joignit aux croisés.

• La croisade « féodale » (1209-1224)

Les armées croisées étaient largement internationales. Elles comprenaient des Italiens, des Allemands, des Anglais, des Brabançons, des Frisons et même des « Esclavons », c’est-à-dire des Slaves du Sud. Mais la majorité était composée de Français du Nord. En l’absence du roi Philippe Auguste, et devant l’attitude effacée et prudente des principaux seigneurs croisés – le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Saint-Pol – le légat pontifical, chef théorique de la croisade, confia le commandement suprême à un petit seigneur d’Île-de-France, Simon de Montfort. Ce dernier allait bientôt faire montre de son ambition et de ses talents militaires et administratifs. La composition sociale et la tactique des armées furent très semblables dans les deux camps. De part et d’autre, l’encadrement fut féodal ; mais dans le camp des Méridionaux, il y eut des bourgeois, des artisans et des paysans, et dans celui des croisés, des indigents venus eux aussi à la curée. Des chroniqueurs croisés, comme le cistercien Pierre des Vaux-de-Cernay, soulignent la présence de ces derniers qu’ils rattachent à la tradition des « croisades de pauvres », dépourvue ici de toute dimension eschatologique. Les opérations se concentrèrent souvent autour des villes, centres de résistance et réservoirs de richesses. Les armées croisées y déployèrent des ressources techniques remarquables dans la construction et l’usage des engins de siège. La grande voie de la ruée des croisés vers le Midi fut la vallée du Rhône, qui facilitait l’acheminement des bateaux, des hommes, des bêtes et du ravitaillement, et dont l’occupation coupait les seigneurs et les hérétiques méridionaux de leurs arrières provençaux et italiens. Les opérations furent souvent hachées par le caractère féodal que conservaient ces expéditions. Une fois achevée la quarantaine de service due à leur seigneur, vassaux et hommes quittaient souvent les armées.

La croisade commença par un coup exemplaire : la prise de Béziers, suivie du massacre d’une partie de ses habitants et de l’incendie de la ville (22 juill. 1209). Le 15 août, le jeune vicomte Raimond-Roger Trencavel capitulait dans Carcassonne. Une assemblée des chefs de la croisade donna, sur proposition du légat, les terres des Trencavel à Simon de Montfort. Celui-ci s’en empara en deux ans (1209-1211). En 1211, les légats envoyèrent un nouvel ultimatum au comte de Toulouse, lui enjoignant de licencier ses routiers, de livrer les juifs et les hérétiques dont on lui fournirait la liste, d’abolir l’usure dans ses États et d’accepter un certain nombre de conditions humiliantes. Sur son refus et celui de son vassal, le comte de Foix, une nouvelle armée de croisés, sous le commandement de Simon de Montfort, leur infligea une série de défaites. Raimond VI ne gardait que Montauban et Toulouse devant laquelle Simon de Montfort avait échoué en mai-juin 1211. En novembre 1212, Simon de Montfort réunit à Pamiers une assemblée des évêques, seigneurs et bourgeois de ses nouveaux États, qui mit au point des statuts promulgués le 1er décembre 1212. Sur le modèle des Assises de Jérusalem, ces textes visaient à satisfaire les croisés.

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Cathares expulsés de Carcassonne, 1209. Les cathares sont expulsés de Carcassonne, lors de la prise de la ville par les croisés de Simon de Montfort, en 1209. Les « hérétiques », d'abord exhortés au « retour à la vraie foi », se verront, en cas d'opiniâtreté, déférés aux tribunaux de l'Inquisition. Extrait des Grandes Chroniques de France, XIVe siècle. (British Library/ AKG)

En mentionnant le roi de France mais non le roi d’Aragon, qui revendiquait traditionnellement la suzeraineté de ces régions et avait déjà plusieurs fois tenté d’arrêter ou de modérer la croisade, ces statuts décidèrent sans doute Pierre II d’Aragon à répondre favorablement à la demande d’aide de Raimond VI. Fort de sa qualité de vassal du Saint-Siège et de sa réputation de pourfendeur d’hérétiques dans ses États, auréolé du prestige de sa participation décisive à l’éclatante victoire des chrétiens d’Espagne sur les musulmans à Las Navas de Tolosa (16 juill. 1212), il obtint d’abord d’Innocent III la condamnation des abus de Simon de Montfort et des croisés. Mais ceux-ci réussirent à influencer le pape, et Pierre II se résigna à la guerre. À Muret, le 12 septembre 1213, Simon de Montfort mit en déroute l’armée aragonaise de Pierre II, qui fut tué au début de la bataille. Cet événement confirma sans doute une évolution qui depuis faisait basculer le Languedoc vers la France : il ne serait pas espagnol.

Raimond VI ne se soumettant pas, Simon de Montfort obtint du IVe concile de Latran (1215), et à la demande d’Innocent III, la déchéance du comte dont toutes les terres, y compris Toulouse, lui furent attribuées. Le fils de Raimond VI, Raimond VII, ne conservait que Nîmes, Beaucaire et les possessions provençales de la maison de Saint-Gilles. Mais les Toulousains, oubliant leurs dissensions, se révoltèrent avec Raimond VI. Au cours d’un nouveau siège, Simon de Montfort fut tué par une pierre (25 juin 1218). Sa mort provoqua la débandade de la maison de Montfort et des croisés. Raimond VII, qui recueillit l’héritage de son père mort en 1222, reconquit tous ses États sur le fils de Simon de Montfort.

• La croisade « royale » (1224-1229)

Philippe Auguste, luttant contre l’Angleterre et contre l’Empire, et le plus souvent en mauvais termes avec la papauté, n’avait pas voulu intervenir directement en Languedoc, se contentant d’y sauvegarder la suzeraineté française. Son fils, Louis VIII (roi de 1223 à 1226), après avoir repris le Poitou aux Anglais (1224), se tourna vers le Midi, auquel il s’était vivement intéressé dès le règne de son père. Après l’excommunication de Raimond VII par le concile de Bourges, le 28 janvier 1226, et le ralliement de nombreux seigneurs méridionaux, il répondit à l’appel du pape en s’emparant des terres des Trencavel et du Languedoc septentrional et oriental rattachées au domaine royal (sénéchaussées de Beaucaire et de Carcassonne) mais renonça à attaquer Toulouse. Louis VIII mourut sur le chemin du retour. Raimond VII cessa toute résistance à la fin de 1228. La conférence de Meaux, dont les conclusions furent ratifiées par le traité de Paris, rétablit la paix entre le roi de France et le comte. Raimond VII conservait le comté de Toulouse et le Lauragais. Mais, après sa mort, ces terres devaient revenir à Alphonse de Poitiers, frère du jeune roi Louis IX, qui devait épouser la fille du comte. Si le couple n’avait pas d’héritier direct, elles seraient annexées au domaine royal. Le roi de France gardait les terres languedociennes conquises en 1226. Les clauses du traité de Paris jouèrent dès le XIIIe siècle. À la mort de Raimond VII en 1249, Alphonse de Poitiers et Jeanne de Toulouse lui succédèrent. Comme ils disparurent en août 1271 sans laisser d’héritier, le comté de Toulouse fut alors réuni au domaine royal qui avait absorbé tout le Languedoc, à l’exception du comté de Foix, demeuré sous la suzeraineté royale.

3. Les derniers soubresauts hérétiques. Montségur (1230-1244)

À partir de 1229, la lutte de l’Église contre les hérétiques prit la forme de l’Inquisition, organisée par le pape Grégoire IX en 1233 et confiée aux ordres mendiants – et surtout aux dominicains. Elle se heurta à une résistance clandestine. Il y eut pourtant des violences dans les villes, à Narbonne (1233-1235), à Cordes (1233), à Albi (1234), et surtout à Toulouse d’où les dominicains furent expulsés en novembre 1235. Les victoires de Saint Louis sur les Anglais à Taillebourg et à Saintes persuadèrent le comte, qui avait repris la lutte, de faire la paix avec le roi (1242). Désormais et jusqu’à sa mort, il lui resta soumis et persécuta à son tour les hérétiques.

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Inquisition. L'ordre des Dominicains prit une part active au tribunal de l'Inquisition créé par la papauté au début du XIIIe siècle. Pedro Berruguete, Autodafé présidé par Domingo de Guzmán (saint Dominique), huile sur bois, vers 1495. Musée du Prado, Madrid. (Erich Lessing/ AKG)

Un millier de cathares s’étaient réfugiés dans le château de Montségur, vaste forteresse sur un piton dans le comté de Foix. Montségur résista près d’un an, du 13 mai 1243 au 14 mars 1244. Les deux cents hommes et femmes qui y étaient restés et qui refusèrent d’abjurer le catharisme furent brûlés le 16 mars 1244. Cet épisode militaire local marque traditionnellement la fin de la résistance armée des cathares. Une auréole légendaire continue d’entourer cet épilogue héroïque et tragique de la croisade contre les albigeois.

La croisade contre les albigeois soulève interrogations et passions. Les origines de la croisade, les caractères de la lutte et la personnalité de certains protagonistes – Raimond VI surtout – les raisons de la défaite finale des Méridionaux, l’importance des conséquences du conflit pour l’Église, pour le Languedoc et l’unité française, restent sujets à contestations et même à affrontements scientifiques, idéologiques, sentimentaux.

Les origines de la croisade mettent en cause l’importance de l’hérésie d’une part, les motifs des croisés de l’autre. Il semble qu’il ne faille ni exagérer ni minimiser le nombre et l’influence des hérétiques en Languedoc. Par-delà la force de leurs convictions et le caractère radical de leur opposition à l’Église, les hérétiques furent dangereux pour leurs ennemis parce que l’hérésie avait cristallisé les mécontentements politiques et sociaux. Mais l’analyse, qui n’a pas été sérieusement tentée, de la participation des différentes catégories sociales à l’hérésie et à la lutte contre les croisés – qui ne fut pas toujours le fait des seuls hérétiques – est délicate. Une partie importante de l’aristocratie laïque – par haine de l’Église et par souci de ne pas se couper de ses sujets, et en particulier de la bourgeoisie urbaine – ainsi que des clercs gagnés à la doctrine hérétique ou indignés par le comportement du haut clergé, des bourgeois nouveaux riches surtout et des artisans urbains ou ruraux, parmi lesquels les contemporains mettent en vedette les tisserands, ont fourni à la résistance à la croisade des contingents notables.

L’hostilité aux « étrangers », aux « Français », qui semble ne s’être développée qu’au fur et à mesure de la conquête, a souvent uni dans la lutte des populations hétérogènes. La participation à la résistance des couches inférieures de la société urbaine et rurale paraît avoir été faible. Petits artisans, manœuvres, paysans endettés à l’égard de la bourgeoisie souvent hérétique ou opprimés par des seigneurs alliés à ces hérétiques ont même, semble-t-il, assez bien accueilli les croisés, puis l’administration royale. Les succès obtenus, pendant un temps, à Toulouse par le farouche évêque Foulque de Marseille ne s’expliquent probablement pas seulement par ses méthodes terroristes. Sa milice, la Confrérie blanche, constituée de militants orthodoxes et dirigée autant contre les usuriers que contre les cathares, a surtout recruté ses membres dans le petit peuple encadré par certains représentants de la vieille aristocratie bourgeoise, dépossédés de leur rang par les nouveaux riches.

Si les motifs proprement religieux ont pu jouer chez les croisés, il reste qu’à la différence des expéditions en Terre sainte, le souci de profiter d’une « fructueuse entreprise » l’a emporté au sein des deux catégories qui ont fourni la majorité des armées croisées et de leur encadrement : les petits seigneurs du Nord et les indigents de toute sorte, pauvres, déclassés et aventuriers. Les motivations économiques – essentiellement le pillage et l’acquisition de terres – ont dominé les motivations commerciales qui n’ont probablement joué, consciemment, qu’un rôle négligeable. Les avantages immédiats de la croisade (protection de leurs possessions, impôts spéciaux, butin) ont suffi aux quelques grands seigneurs qui se sont croisés. Ils n’ont pas été tentés par le Midi turbulent dont l’économie rurale était pauvre au sein de petits domaines morcelés en alleux nombreux, en seigneuries démantelées par les pratiques successorales, et par l’acharnement de l’Église à faire respecter les interdictions canoniques de mariages consanguins. L’activité commerciale de ces régions, situées loin des grands axes de circulation nord-sud, était médiocre. En 1209, le duc de Bourgogne, le comte de Nevers et le comte de Saint-Pol refusèrent les terres des Trencavel que Simon de Montfort accepta par la suite. Celui-ci fut abandonné par beaucoup de ses compagnons.

L’hypothèse selon laquelle des haines nationales se seraient déchaînées au cours de la croisade doit être ramenée à ses justes proportions. Certes, par leurs brutalités, les croisés apparurent de plus en plus comme des « étrangers » aux yeux des Méridionaux, sans que d’ailleurs ceux-ci les identifient à l’ensemble des Français. L’accueil reçu par Louis VIII le prouve. Il est vrai aussi que beaucoup de croisés méprisaient les Méridionaux et, dans leur incompréhension, les traitaient de menteurs et de parjures, exactement comme les croisés de Terre sainte ou d’Espagne le faisaient des musulmans, et comme les missionnaires du XIIIe siècle allaient le faire des Mongols. Enfin, le comportement des croisés, s’il ne dépassa pas en cruauté les mœurs féodales de l’époque, fut toutefois exceptionnel par la qualité et la quantité des victimes. Les habituels raids féodaux et sièges de châteaux forts n’étaient pas aussi meurtriers que le furent les opérations menées par les croisés, opérations dirigées surtout contre les villes dont les habitants étaient exterminés pour la plupart. La chrétienté n’avait pas encore connu à l’intérieur de ses frontières pareil déchaînement de férocité, masquée par le fanatisme religieux. Malgré tous ces arguments, les sentiments nationaux, les différences de civilisation et de mentalité n’étaient pas encore assez affirmés pour devenir des ressorts importants du conflit.

Les causes de la défaite des Méridionaux sont plus claires. Sauf à de rares moments, ils ne parvinrent pas à surmonter, face aux croisés, leurs dissensions sociales, politiques et religieuses. Ils étaient soumis à la pression de grandes puissances antagonistes et tentaculaires : la France au nord, l’Angleterre à l’ouest, l’Aragon au sud. Ces données rendaient difficile le jeu d’un Raimond VI, qui avait eu maille à partir avec ses bourgeois, toulousains et nîmois entre autres, avec ses vassaux aussi, et qui se méfiait de ses puissants voisins. Il ne faut pas non plus minimiser le climat psychologique qui affaiblit la résistance : une croisade était en chrétienté un événement impressionnant, et la religion des cathares, qui leur interdisait le recours à la violence, contribua à les paralyser. Enfin la faiblesse des structures économiques et sociales du Midi jouèrent contre lui. La prolifération des bourgs avait provoqué une urbanisation parasitaire qui affaiblissait l’économie rurale sans animer pour autant un artisanat et un commerce d’importance. La féodalité du Midi, mal connue, était à coup sûr trop lâche pour encadrer la société comme le faisait la féodalité du Nord. L’égale faiblesse du quadrillage ecclésiastique, qui ne bénéficia pas d’un essor monastique comparable à celui des régions voisines aux XIe et XIIe siècles, favorisa le développement de l’hérésie, mais la priva de l’organisation et de l’esprit communautaires qui auraient soutenu sa lutte.

Il reste que le bilan négatif de la croisade fut lourd pour le Languedoc et pour la chrétienté.

Si la croisade favorisa le rattachement du Languedoc à la France du Nord, cette intégration du Midi à un ensemble national ne lui apporta pas que des avantages. Plus que les destructions et les aspects d’exploitation coloniale qui accompagnèrent l’installation des gens du Nord en Languedoc, c’est la pétrification, par la croisade, de faiblesses autochtones séculaires qui accrut sa stagnation économique et sociale. La lutte victorieuse contre l’usure supprima des abus, mais stérilisa aussi beaucoup d’activités précapitalistes englobées par l’Église dans sa réprobation de l’usure. L’installation de l’administration française augmenta le parasitisme urbain au détriment du développement des campagnes et provoqua la prolifération d’un secteur tertiaire envahi par toute une catégorie de rentiers, d’hommes de loi, de fonctionnaires, et par un clergé triomphant et pullulant.

Cette perversion de l’idéal de la croisade (il y faut ajouter l’antisémitisme importé par les croisés dans le Midi) et les abus de l’Inquisition qui la prolongea jetèrent, dès le XIIIe siècle, le discrédit sur la chrétienté. Ce discrédit contribua à saper l’unité morale d’un monde où, à l’image du destin du Languedoc, l’évolution historique tendait, certes, à constituer de plus grands ensembles nationaux, mais au détriment de l’unité chrétienne.

Jacques LE GOFF

Bibliographie

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GUILLAUMEDE PUYLAURENS (clerc méridional catholique), Historia negotii Francorum adversus albigenses, J. Beyssier dir., Paris, 1904 ; trad. par C. Lagarde, 1864 ; Chronique, 1145-1275. Chronica magistri Guilelmi de Podio Laurentii, éd. et trad. du latin par Jean Duvernoy, Pérégrinateur, Toulouse, 1996

GUILLAUMEDE PUYLAURENS, SIMON DE MONTFORT, Histoire de l’expédition française contre les albigeois, 1170-1272, suivi de la Chronique de Simon de Montfort, 1202-1311, Paleo, Clermont-Ferrand, 2004

Histoire de la guerre des albigeois, 1202-1219, par un contemporain catholique anonyme attaché au comte de Toulouse, trad. du latin par F. Guizot, Paleo, Clermont-Ferrand, 2004

PIERRE DES VAUX-DE-CERNAY (cistercien croisé fanatique), Historia Albigensis, 3 vol., Paris, 1926-1939 ; Histoire albigeoise, trad. P. Guébin et H. Maisonneuve, Vrin, 1951 ; rééd. sous le titre Histoire de l’hérésie des albigeois et de la sainte guerre entreprise contre eux de l’an 1203 à l’an 1218, trad. du latin par F. Guizot, éd. par N. Desgrugillers, Paleo, Clermont-Ferrand, 2004

Études sur le catharisme et la croisade albigeoise

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M. ROQUEBERT, Histoire des cathares : hérésie, croisade, Inquisition du XIe au XIVe siècle, Perrin, Paris, 2002 ; L’Épopée cathare, 2 vol., Perrin, Paris, 2006

R. SOULA, Les Cathares entre légende et histoire : la mémoire de l’albigéisme du XIXe siècle à nos jours, Institut d’études occitanes, Puylaurens, 2005

P. TIMBAL, Un conflit d’annexion au Moyen Âge : l’application de la coutume de Paris au pays albigeois, Privat, Toulouse, 1949 (passionné).

A. VARAGNAC, « Croisade et marchandise : pourquoi Simon de Montfort s’en alla défaire les Albigeois », in Annales E.S.C., 1946 (et la réponse de C. Moraze, ibid., 1947).

Études particulières sur la croisade

Études sur le Languedoc à l’époque de la croisade

P. BRUNET, Les Campagnes toulousaines, étude géographique, 3e partie : « Un mal qui vient de loin », Toulouse, 1965 ; « Saint Dominique en Languedoc », Toulouse, 1966 ; « Vaudois languedociens et pauvres catholiques », Cahiers de Fanjeaux, t. I, Toulouse, 1967

H. DÉBAX, La Féodalité languedocienne, XIe-XIIe s. : serments, hommages et fiefs dans le Languedoc des Trencavel, Presses univ. du Mirail, Toulouse, 2003

E. DELARUELLE, « Le Catharisme en Languedoc vers 1200 : une enquête », in Ann. du Midi, Toulouse, 1960

E. DELARUELLE, J. DUVERNOY & P. WOLFF, « Colloque de Toulouse pour l’anniversaire de la bataille du Muret » (sept. 1963), in Ann. Inst. ét. occitanes, Toulouse, 1962-1963

La Femme dans la vie religieuse du Languedoc, XIIIe-XIVe siècle, colloque de Fanjeaux (1987), Privat, Toulouse, 1988

P. GACHON, Histoire du Languedoc, de l’origine au début du XXe siècle, Découvrance, La Rochelle, 2006

G. HANCKE-JOLLIOT, Femmes en Languedoc : la vie quotidienne des femmes de la noblesse occitane au XIIIe siècle, entre catholicisme et catharisme, La Louve, Cahors, 2006

C. HIGOUNET, « Un grand chapitre de l’histoire du XIIe siècle : la rivalité des maisons de Toulouse et de Barcelone pour la prépondérance méridionale », in Mélanges Louis Alphen, Paris, 1951

E. LE ROY LADURIE, Histoire du Languedoc, coll. Que sais-je ?, P.U.F., Paris, 2000

R. NELLI, La Vie quotidienne des cathares du Languedoc au XIIIe siècle, Hachette, Paris, 1969, rééd. 1990

P. WOLFF dir., Histoire du Languedoc, Privat, Toulouse, 1967, rééd. 2000 ; Histoire de Toulouse, ibid., rééd. 1986.

Études sur l’idéologie de la croisade

P. ALPHANDERY & A. DUPRONT, La Chrétienté et l’idée de croisade, vol. II, « Recommencements nécessaires (XIIe-XIIIe siècle) », Albin Michel, Paris, 1959, rééd. 1995

A. DUPONT, Du Sacré. Croisades et pèlerinages, Gallimard, Paris, 1987

R. H. GERE, The Troubadours Heresy and the Albigensian Crusade, New York, 1956

Paix de Dieu et guerre sainte en Languedoc au XIIIe siècle, Centre d’études historiques de Fanjeaux, Privat, Toulouse, 1989

H. PISSARD, La Guerre sainte en pays chrétien, essai sur l’origine et le développement des théories canoniques, Picard, Paris, 1912

C. THOUZELLIER, « Hérésie et croisade au XIIe siècle », in Rev. Hist. ecclésiastique, Paris, 1954

P. A. THROOP, Criticism of the Crusade, a Study of Public Opinion and Crusade Propaganda, N.V. Swets & Zeitlinger, Amsterdam, 1940 ; rééd. Philadelphie, 1975

M. VILLEY, L’Idée de la croisade chez les juristes du Moyen Âge, Xe congrès international des sciences historiques, vol. III, Rome, 1955.

ALBIZZI LES


Famille florentine. Originaires d’Arezzo, les Albizzi sont inscrits à l’Arte della Lana, l’une des plus importantes corporations marchandes de Florence, dès le début du XIIIe siècle ; très fréquemment, on les trouve occupant les plus hautes fonctions au gouvernement de la ville (prieurs, gonfaloniers de justice). Guelfes de toujours, ils jouent un rôle important dans la proscription de la faction modérée des « blancs » au début du XIVe siècle, et prennent peu à peu la tête du parti. Aussi sont-ils particulièrement visés au moment de la révolte des Ciompi : Piero, chef de la famille, a la tête tranchée en 1379. À la chute du gouvernement populaire en 1382, Maso degli Albizzi prend la direction de la réaction oligarchique : une assemblée à ses ordres bouleverse la Constitution, et il fait exiler ses adversaires (notamment les Alberti) en 1393. Son fils Rinaldo (1370-1442) lui succède en 1417. Florence est alors à l’apogée de sa puissance. Rinaldo affirme son pouvoir personnel, à peine dissimulé sous les formes républicaines. Contre lui, la famille des Médicis s’appuie, avec une habile démagogie, sur le mécontentement populaire à l’égard de l’oligarchie. Or le crédit de Rinaldo est atteint par l’échec d’une tentative de conquête de Lucques. En 1433, il tente d’en finir avec Côme de Médicis qu’il fait exiler par un gonfalonier de justice à ses ordres. Mais, l’année suivante, un nouvel échec militaire (contre Milan cette fois) discrédite l’oligarchie : une majorité se dégage en faveur des Médicis au gouvernement. Après une vaine tentative de recours aux armes, Rinaldo s’exile tandis que son frère Luca, passé au parti des Médicis, maintient une branche de la famille à Florence.

Gérard RIPPE

ALBORNOZ GIL ÁLVAREZ CARRILLO DE (1310-1367)


Cardinal espagnol, restaurateur des États pontificaux en Italie durant le séjour des papes en Avignon. Issu d’une noble famille de Cuenca, le cardinal Albornoz fut le condisciple à l’université de Toulouse d’Étienne Aubert, qui monta en 1352 sur le trône de saint Pierre sous le nom d’Innocent VI. Il fit d’abord carrière ecclésiastique en Castille et devint archevêque de Tolède en 1338. Il joua un rôle éminent en poussant le roi Alphonse XI à poursuivre la Reconquista sur les musulmans et en l’aidant, par ses conseils, à soumettre à une loi uniforme les constitutions municipales très diverses de son royaume (constitution d’Alcalá qu’Albornoz rédigea lui-même en 1348).

À la suite d’un incident qui l’oppose à son souverain, il quitte l’Espagne en 1350 et rejoint à Avignon la curie, où, en tant que cardinal, il a régulièrement place. En 1353, Innocent VI le nomme légat pour toute l’Italie et vicaire général de toutes les possessions de l’Église avec mission de les ramener sous l’autorité du Saint-Siège, qui en a perdu le contrôle depuis son installation en Avignon, malgré les efforts de Jean XXII (1316-1334). C’est l’accomplissement de cette mission qui fait de lui l’un des personnages les plus importants de l’histoire des États pontificaux.

Albornoz entreprend la reconquête en partant du Sud, c’est-à-dire de Rome, où il réussit à se rétablir en jouant habilement de la piété romaine pour la papauté — piété avivée par le jubilé de 1350 — et en manipulant le tribun populaire Cola di Rienzo. Il prend à son service les barons locaux et les milices des villes fidèles et il solde des compagnies de mercenaires. Grâce à cette aide, il arrache Viterbe et Orvieto à Jean de Vico ; puis, dans une grande assemblée tenue à Montefiascone pour le patrimoine proprement dit, il obtient serment de fidélité de tous les vassaux du pape et des représentants de toutes les communes, en échange de quoi les uns et les autres gardent leurs biens et privilèges sous la souveraineté pontificale. La même méthode lui permet de pacifier le duché de Spolète, la Marche d’Ancône, la Romagne. Là, il se heurte au Milanais Barnabé Visconti, qui parvient à le faire rappeler en 1357. Innocent VI, cependant, comprend son erreur et charge d’une nouvelle légation Albornoz, qui reprend l’avantage et s’empare de Bologne (1360). À cette date, il a introduit dans l’ensemble des États de l’Église les constitutions d’abord données à la Marche d’Ancône et qu’on appelle constitutions égidiennes (de son prénom Gil, Egidius en latin). Ces constitutions, qui unifiaient la législation et l’administration tout en maintenant aux cités des statuts particuliers, réglèrent jusqu’en 1816 la vie des États, qu’Albornoz avait pour ainsi dire recréés.

Après la mort d’Innocent VI (1362), Urbain V, désireux d’agir en Orient contre les Turcs, voulut restaurer la paix en Italie et conclut un accord avec Barnabé Visconti, auquel il redonna le titre de vicaire

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