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Coup d'État à Pékin: Sexe, meurtre et corruption en Chine

Coup d'État à Pékin: Sexe, meurtre et corruption en Chine

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Coup d'État à Pékin: Sexe, meurtre et corruption en Chine

Longueur:
498 pages
7 heures
Éditeur:
Sortie:
6 sept. 2017
ISBN:
9782889440511
Format:
Livre

Description

Une fine analyse politique qui se lit comme un polar !

En novembre 2011, le corps d’un homme d’affaire anglais est découvert dans une chambre du Lucky Holiday Hotel à ChongQing.
Mais il ne s’agit pas d’un simple homicide : ce meurtre est le point de départ d’une réaction en chaîne qui entrainera une salve d’arrestations. Une séquence de chutes et de condamnations au sommet de l’appareil chinois rarement vue depuis la Révolution culturelle.
L’arrestation de Gu KaiLai tout d’abord, puis celle de son mari, Bo XiLai, le futur n°1 du régime chinois qui se destinait à devenir le ‘maître du monde’ à la place de Xi JinPing ; est ensuite arrêté à son tour Wang LiJun, son collaborateur qui l’a trahi, puis Zhou YongKang, le n°3 du régime et enfin Ling JiHua (le directeur de cabinet du Président de la République).

Paru en 2013 aux États-Unis et Taiwan, où il devient vite un best-seller, le livre a été mis à jour par les auteurs, en temps réel, pour cette édition françaiseVoici l'une des meilleures analyses dont on dispose aujourd’hui sur la Chine.

EXTRAIT

Le 18 novembre, trois jours après la découverte du corps de Heywood, l’affaire était close. Étant donné le grand nombre d’étrangers vivant en Chine, elle passa largement inaperçue des médias et du public. Mais, dans la mythologie chinoise, l’esprit du mort ne se dissipe pas s’il n’en a pas terminé avec ses affaires en ce bas monde. Son fantôme s’attarde, se cramponnant à ses ennemis, manipulant leur esprit et bouleversant leur existence. Il en irait ainsi pour tous ceux qui étaient entrés en contact avec le mort de la suite 1605, y compris les membres les plus éminents du parti communiste. La crise déclenchée par la mort de Heywood allait révéler plus de choses sur le scandaleux état de corruption de la Chine que n’aurait pu le faire l’enquête d’un journaliste.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

À la fois pédagogique et prudent, se tenant à distance des conclusions définitives, ce travail d’horloger mesuré et précis qui est aussi une accablante description des arcanes du système politique chinois, est l’œuvre de deux journalistes chinois émigrés aux Etats-Unis. - François Danjou, Question Chine

Une formidable enquête, docu-fiction au stupre, au soufre, avec ses « rumeurs vicieuses » et « manœuvres du Parti »… Cette enquête, écrite par deux Chinois basés aux États-Unis, a été publiée chez les Anglo-Saxons à chaud, dès 2013. Jamais en Chine. - Julie Malaure, Le Point

À PROPOS DES AUTEURS

Ho Pin, né en 1965, écrivain et journaliste résidant aux États-Unis, fondateur du groupe Mirror Media (MingJing News), il rend compte de la politique chinoise depuis vingt-cinq ans. Par trois fois, depuis 2002, il a annoncé, avant les Congrès du P.C.C, la composition exacte des instances dirigeantes. Dans son livre China’s Princelings (Les fils de princes de la Chine, 1992), il a été le premier à décrire la caste formée par les héritiers des vétérans de la Révolution, et nombre de journalistes occidentaux se sont alimentés à cette source.

Huang WenGuang, né en 1964, écrivain journaliste et traducteur résidant lui aussi aux États-Unis, il publie dans le New York Times, le Chicago Tribune, la Paris Review et le Christian Science Monitor. Il est l’auteur de souvenirs, The Little red Guard (Le petit garde rouge) et il a traduit plusieurs ouvrages de Liao YiWu, For a Song and one Hundred Songs, The corpse Walker, et God is Red.
Éditeur:
Sortie:
6 sept. 2017
ISBN:
9782889440511
Format:
Livre

À propos de l'auteur


Aperçu du livre

Coup d'État à Pékin - Ho Pin

Co.

Prologue

Le 15 novembre 2011, le corps d’un Anglais était retrouvé dans la suite 1605 de l’Hôtel Bellevue de la montagne du Sud, niché à dix-huit kilomètres de ChongQing, la mégalopole en expansion rapide du sud-ouest de la Chine, en bordure de la province du SiChuan. L’air pur des montagnes constitue un agréable changement quand on vient du centre de cette « municipalité spéciale » de plus de trente millions d’habitants, aussi étendue que l’Autriche, et perpétuellement noyée dans le brouillard. Sa situation isolée, dominant la ville tentaculaire qui chevauche le Fleuve bleu (YangZi Jiang), en fait un lieu très prisé pour les repas de noces, les fêtes de vacances, les conférences gouvernementales et les séminaires de dirigeants. Au printemps et durant l’été, l’hôtel accueille des touristes qui viennent visiter le jardin botanique voisin ou se recueillir au temple de TuShan édifié vers l’an 700 après J.-C. Hors saison, au mois de novembre, l’enceinte déserte de l’hôtel a l’air sinistre. Dans le hall d’entrée du bâtiment principal, deux épaisses poutres, peintes en rouge vif, surplombent un grand aquarium. On a l’impression d’entrer dans un restaurant tape-à-l’œil. À la réception, deux jeunes employées interrompent de mauvaise grâce leurs jeux vidéo pour accueillir les rares clients ou des gens qui viennent s’informer des tarifs spéciaux pratiqués en hiver.

Le registre de l’hôtel montre que, le 13 novembre 2011, un LaoWai – un étranger – avait pris une suite dans une des villas de l’établissement, à l’écart du bâtiment principal. Il s’appelait Neil Heywood. Âgé de quarante et un ans, ce visiteur avait un passeport britannique et une adresse à Pékin. La dernière fois qu’on l’avait vu, il était avec une Chinoise d’âge moyen qui, avant de quitter la villa, avait dit au personnel de ne pas déranger le client étranger parce qu’il avait « trop bu ». La pancarte « Ne pas déranger » était d’ailleurs accrochée à la poignée de la porte.

Deux jours plus tard, ayant remarqué que le client de la suite 1605 n’en était toujours pas sorti, et soupçonnant qu’il y avait un problème, le personnel en avisa le responsable de la villa. Ne recevant aucune réponse après avoir frappé à la porte et appelé, celui-ci entra dans la chambre et découvrit l’étranger mort, sur le lit. Le directeur général de l’hôtel appela la police.

Wang LiJun, le chef de la police de ChongQing, fut le premier à arriver sur les lieux du drame en compagnie du chef adjoint de l’équipe chargée des enquêtes criminelles, identifié par le seul nom de Huang dans les documents de l’administration. Après avoir interrogé le directeur de l’hôtel, le responsable de la villa et le personnel, ils examinèrent la chambre. Wang LiJun écarta Huang et confia l’affaire à quatre officiers de police, fiables et chevronnés : le chef adjoint de la police, le chef du département des enquêtes criminelles, le chef de la police scientifique et le chef du district de ShaPingBa.

Le rapport de police initial montre que les enquêteurs interrogèrent le personnel de l’hôtel, prélevèrent du sang dans le cœur de la victime et firent effectuer une scanographie du corps. Le lendemain matin, ils déclarèrent que Heywood avait été victime d’une « mort subite après absorption d’alcool » et rendirent compte des résultats à Wang LiJun. Ce dernier témoigna par la suite qu’« il ne s’était pas opposé à ces conclusions ». La police localisa la famille de Heywood à Pékin : il était marié à Wang LuLu, une Chinoise, et avait deux enfants. Selon un rapport britannique établi plusieurs mois après, la mère de Heywood, à Londres, fut accablée de douleur en apprenant la mort de son fils. Son mari, le père de Heywood, venait juste de mourir d’une crise cardiaque à l’âge de soixante-trois ans, après avoir bu quelques verres en dînant à leur domicile.

Le Bureau de la Sécurité publique de ChongQing persuada les membres de la famille de Heywood d’accepter ses conclusions sur la cause du décès et, avec leur assentiment, fit incinérer son corps. Aucune autopsie ne fut pratiquée. Des amis de Heywood firent valoir qu’il n’était « pas un gros buveur », mais ni la famille ni le consulat britannique n’élevèrent d’objections contre l’enquête et ses conclusions.

Le 18 novembre, trois jours après la découverte du corps de Heywood, l’affaire était close. Étant donné le grand nombre d’étrangers vivant en Chine, elle passa largement inaperçue des médias et du public. Mais, dans la mythologie chinoise, l’esprit du mort ne se dissipe pas s’il n’en a pas terminé avec ses affaires en ce bas monde. Son fantôme s’attarde, se cramponnant à ses ennemis, manipulant leur esprit et bouleversant leur existence. Il en irait ainsi pour tous ceux qui étaient entrés en contact avec le mort de la suite 1605, y compris les membres les plus éminents du parti communiste. La crise déclenchée par la mort de Heywood allait révéler plus de choses sur le scandaleux état de corruption de la Chine que n’aurait pu le faire l’enquête d’un journaliste.

PREMIÈRE PARTIE

KuLi 酷吏

Le destin d’un KuLi

KuLi [prononcé « KouLi »], est un terme ancien, désignant un fonctionnaire ou un policier qui fait preuve d’une extrême brutalité et recourt à la torture pour aider son maître à se maintenir au pouvoir.

Un tuyau par téléphone

Les prédictions faites au moment de la nouvelle année lunaire sont prises au sérieux en Chine, ne serait-ce que parce que l’on espère une année à venir meilleure que celle qui s’achève. À minuit, le 23 janvier 2012, les Chinois du monde entier entrèrent dans l’Année du Dragon (du cycle de douze années qui portent chacune le nom d’un animal). Bien que cette créature mythique symbolise la force, la puissance et la bonne fortune, nombreux étaient ceux qui, redoutant sa nature impétueuse, annonçaient instabilité et changement. « Il va y avoir des surprises politiques en Chine », proclama un journal de Hong Kong en citant un diseur de bonne aventure : « Dans la seconde moitié de l’année, une scandaleuse affaire de corruption éclatera. Beaucoup de hauts responsables seront obligés de démissionner. Certains pourraient se retrouver derrière les barreaux, voire disparaître ».

Prédire des « surprises politiques » et une « affaire de corruption » n’était pas très risqué et ce message de mauvais augure fut noyé dans les célébrations. Les médias contrôlés par les autorités préférèrent associer le dragon à des perspectives positives, telles que « l’harmonie » et « le décollage grandiose de l’économie chinoise ». Mais en privé, nombre de dirigeants auraient été du même avis que le diseur de bonne aventure. Le 18e Congrès du Parti était prévu pour l’automne. Une nouvelle génération de dirigeants soigneusement sélectionnés, sortis vainqueurs de luttes féroces, allait arriver au pouvoir. Historiquement, les périodes de transition sont propices aux intrigues et aux complots. Au cours des deux dernières décennies, une des méthodes efficaces et habituelles pour se débarrasser d’un rival ou d’un opposant politique avait consisté à l’impliquer dans un scandale de corruption. Ce fut le moyen dont usèrent le président Jiang ZeMin et son successeur, Hu JinTao, pour consolider leur pouvoir. Dans un État à parti unique comme la Chine, manœuvrer pour gagner de l’influence fait partie des brutales réalités du régime. Faute d’autre possibilité, tout combat est nécessairement intestin. Cependant, personne, pas même le diseur de bonne aventure, ne s’attendait à ce que la première surprise politique de la nouvelle année se produise avant même la fin des quinze jours de célébration. Et j’en ai été le messager involontaire.

Le 2 février, je me trouvais à Taiwan. J’attendais le début d’une réunion matinale dans le hall d’entrée de l’hôtel Grand Hyatt de Taipei, lorsque mon téléphone portable sonna. « Êtes-vous le patron de MingJing News ? », demanda une voix basse et nerveuse, faisant allusion à l’un de mes sites Internet d’information en chinois basé aux États-Unis et spécialisé dans la couverture de première main de la politique chinoise. Lorsque je répondis par l’affirmative, la voix chuchota : « Donnez-moi un numéro discret, s’il vous plaît. J’ai quelque chose d’important à vous dire ». L’intrigue est omniprésente dans le monde chinois et je m’étais déjà trouvé dans des situations identiques. Je donnai le numéro de téléphone d’un collègue à mon interlocuteur qui, à en juger par sa voix, semblait d’âge moyen. La conversation fut brève. Mon interlocuteur, qui indiqua être fonctionnaire à ChongQing, révéla que Wang LiJun, le chef de la police de la ville, soupçonné de corruption, venait d’être limogé et faisait l’objet d’une enquête interne. J’étais sceptique. Mon interlocuteur s’en aperçut et éleva la voix avec une certaine agitation : « Faites-moi confiance. C’est à plus de cent pour cent exact ! »

Wang LiJun s’était fait un nom dans la campagne, très médiatisée, que la ville menait contre la corruption et le crime organisé. On disait qu’il avait été grièvement blessé à plus de vingt reprises en combattant des gangs ; les médias locaux et nationaux faisaient grand cas de lui et le qualifiaient d’« âme de fer de la police ». Plus important encore, c’était le bras droit de Bo XiLai, chef du Parti à ChongQing et étoile montante de la politique.

Si Wang était en état d’arrestation, c’était une affaire considérable. Je déplaçai mon rendez-vous et contactai une de mes sources, un haut responsable de l’administration municipale de ChongQing, pour vérifier l’information. S’il me confirma que Wang n’était plus chef du bureau de la Sécurité publique, il n’était pas au courant de l’ouverture d’une enquête interne à son sujet. « N’oubliez pas qu’il est toujours maire adjoint », ajouta-t-il. Mais je savais que si Wang était autorisé à conserver le titre de maire adjoint, il était manifestement sur une voie de garage, parce que le département de la Sécurité publique était la véritable base de son pouvoir.

En tant que journaliste et écrivain, j’ai couvert la politique chinoise pendant près de trente ans, d’abord pour les médias publics¹ en Chine continentale, puis pour de nombreux journaux à Taiwan et à Hong Kong. Dans les années 1990, j’ai lancé à l’étranger une société d’édition indépendante en vue d’offrir un forum gratuit aux écrivains résidant en Chine, où ce genre de possibilités n’existait pas, et en dehors du pays. Bien que les livres et les magazines que j’ai publiés restent interdits en Chine continentale, les touristes les font entrer en fraude depuis Hong Kong et Taiwan. En outre, un grand nombre d’utilisateurs chinois d’Internet emploient des serveurs proxy « tunnels » pour accéder au contenu de MingJing News ou d’autres sites localisés à l’étranger et dont l’accès est bloqué en Chine. Au fil des ans, j’ai reçu un flux constant d’informations et de propositions d’articles de hauts responsables et d’amis à eux – hommes d’affaires ayant des relations haut placées, journalistes et universitaires chinois, tous représentant des factions et des opinions politiques différentes. Certains tentent de combattre la propagande gouvernementale en révélant ce qui se cache derrière certaines décisions politiques ou en dénonçant, par sens de la justice, des affaires de corruption au sein du Parti et de l’administration. D’autres n’ont pas d’aussi nobles intentions et cherchent à salir leurs adversaires en mêlant vérité et rumeur ou à atteindre certains objectifs politiques. Ces « gorges profondes »² comprennent qu’elles peuvent effectivement influencer l’opinion publique. Grâce à l’explosion d’Internet, les informations des médias étrangers sont accessibles en Chine en quelques secondes par les « tunnels », malgré les pare-feux dressés par les autorités.

À partir de l’information anonyme que j’avais reçue et de mes propres recherches, je dictai l’histoire de Wang LiJun à un collègue qui la mit en ligne sur MingJing News le même jour à 11 h du matin, heure chinoise. Dans l’article, je mentionnais que Wang pourrait faire l’objet d’une enquête pour corruption. Je n’imaginais pas que cet article de cent mots, qui ne tarda pas à se répandre sur Internet, allait être le prélude à un drame politique contenant tous les ingrédients de ce que les Chinois appellent DaPian ou production hollywoodienne : ambitions brutales, intrigues secrètes autour d’une succession, inimitiés historiques, renversements d’alliances, meurtre, espionnage, mariages dictés par des considérations de pouvoir et aventures sexuelles. La distribution inclurait certains des hommes politiques les plus influents, des magnats des affaires, des généraux et des vedettes de la télévision, dont les portraits officiels figurent souvent en première page des journaux chinois et occidentaux, et des femmes au visage inconnu qui sont supposées contrôler leurs hommes « derrière les rideaux en résille de bambou »³. Les lieux du drame comprendraient des ruelles tortueuses dans la ville escarpée de ChongQing, une idyllique station balnéaire au Royaume-Uni et une villa sur la Côte d’azur. Mais les événements qui se sont déroulés en Chine depuis le 3 février 2012 ne font pas partie de ce que le ou les réalisateurs du film voudraient nous faire croire : un affrontement entre le bien et le mal ou un conflit entre radicaux maoïstes et réformateurs modérés. Ce à quoi nous avons assisté est une intrigue politique et une lutte pour le pouvoir – de cliques en rivalité pour les postes les plus élevés – motivées, pour la plupart, autant par des allégeances personnelles, des trahisons anciennes, et des liens de générations que par des différences idéologiques.

Deux heures après que mon site eut publié la nouvelle du renvoi de Wang, les responsables de la presse auprès des autorités municipales de ChongQing publièrent un bref communiqué sur leur site WeiBo⁴ l’équivalent chinois de Twitter et de Facebook qui compte 600 millions d’utilisateurs :

« Le Comité du Parti de la ville de ChongQing a récemment décidé que le camarade Wang LiJun ne serait plus chef et secrétaire du Parti du Département municipal de la Sécurité publique. En tant que maire adjoint, il sera chargé de la recherche scientifique, de l’éducation et de l’environnement. »

La référence au poste de « maire adjoint » me rappela une élection municipale mise en scène en mars 2011 au Congrès du peuple de ChongQing, un organe analogue à une législature d’État aux États-Unis. Tous les candidats figurant sur les bulletins de vote étaient présélectionnés par le Parti, et les délégués se bornaient à cocher chaque nom. Celui de Wang se trouvait sur le bulletin. Bien que la ville vînt tout juste de lui décerner le titre de « Protecteur du Peuple », on apprit que plusieurs délégués s’étaient abstenus de voter pour lui. Embarrassé, le président du Congrès annula le scrutin et fit revoter les délégués à plusieurs reprises jusqu’à ce qu’ils aient tous agi comme on l’attendait. Les médias publics devaient déclarer que Wang avait été choisi à l’unanimité.

Un an plus tard, ceux-là mêmes qui lui avaient accordé leur soutien « unanime » complotaient pour l’évincer. Wang était autorisé à rester maire adjoint, mais ses responsabilités étaient passées de ses domaines de compétence – sécurité publique, sûreté nationale, questions judiciaires, pétitions de citoyens et maintien de la stabilité politique – à des questions auxquelles il ne connaissait rien. C’était le premier signe montrant de manière certaine qu’il avait vraiment fait quelque chose de mal.

L’information de mon interlocuteur anonyme – Wang pourrait faire l’objet d’une enquête pour corruption – paraissait crédible et ne nous surprenait pas, ni moi, ni les autres analystes politiques à l’étranger. Dans un pays gangrené par une corruption endémique, aucun responsable communiste n’est à l’abri de ce genre d’accusation. En 2009, le prédécesseur de Wang LiJun, Wen Qiang, qui avait exercé les fonctions de chef adjoint de la police pendant seize ans, avait été exécuté pour corruption et liens avec le crime organisé.

Les autorités de ChongQing semblaient cependant s’efforcer de dissiper la rumeur selon laquelle Wang LiJun faisait l’objet d’une enquête. Peu après le bref communiqué de la municipalité, « l’évaluation des performances » de Wang fut publiée sur Internet. Dans ce document, qui avait été préparé par le bureau du chef du Parti à ChongQing, Bo XiLai, avant les élections municipales de l’année précédente, l’ancien chef de la police était qualifié de « ferme et fiable politiquement, doté de bons principes et d’un fort sens des responsabilités ». C’était un policier « solide et impartial » qui jouissait « d’une très bonne réputation au sein des masses ». Il arrivait, disait toutefois le rapport, que Wang « se montre impatient dans le travail et manque de diplomatie en critiquant les autres ».

Les apparences donnaient à penser que c’était le tempérament de Wang et son style agressif qui étaient à l’origine de sa mutation et qu’il n’y avait pas d’intentions cachées. Un journal de Hong Kong alla jusqu’à citer une source à ChongQing qui affirmait qu’en lui confiant de nouveaux domaines de compétence, son chef, Bo XiLai, espérait que Wang pourrait élargir son expérience et se préparer pour de « plus grandes choses » à l’avenir. Derrière ces assurances lénifiantes, l’administration de ChongQing était passée en mode « contrôle de crise » et essayait de minimiser le limogeage de Wang. Pendant ce temps, des gens bien introduits à ChongQing et à Pékin s’employaient à contacter les médias étrangers par des lignes téléphoniques mobiles sécurisées et racontaient une tout autre histoire.

Le lendemain, mon interlocuteur anonyme me joignit de nouveau en soulignant : « Ne vous avais-je pas dit que c’était exact à plus de cent pour cent ? ». Mais s’auto-congratuler n’était pas le seul objectif de son appel. Il avait des révélations encore plus surprenantes à me communiquer. Je reçus un courriel codé où il écrivait :

« Plusieurs hommes d’affaires ont corrompu Wang en lui achetant des maisons à Pékin, DaLian et ChongQing. Wang a également été impliqué dans un scandale de corruption à TieLing où il a été chef de la police pendant vingt-deux ans. Trois hauts responsables de la police, qui étaient de ses amis, ont été reconnus coupables de corruption et de détournement de fonds destinés aux travaux publics.

Au surplus, l’administration enquête sur des allégations selon lesquelles Wang aurait été de mèche avec des organisations criminelles pour accaparer la vente et la production de minerais au début des années 2000, lorsqu’il était maire adjoint de la ville de JinZhou. Après avoir été muté à ChongQing, Wang a obtenu des contrats lucratifs pour ses amis, empoché des milliers de yuans de commission et déposé de l’argent à l’étranger. Les autorités de Pékin sont sous le choc et ses amis, y compris son chauffeur, sont en garde à vue.

Face à ces allégations de corruption, Bo XiLai a décidé de prendre rapidement ses distances en limogeant Wang de ses fonctions de chef de la police.

En représailles, Wang a envoyé par express une lettre substantielle à la Commission disciplinaire centrale, accusant Bo et sa femme de prendre des pots-de-vin et de transférer d’importants avoirs à l’étranger. »

Ces allégations étaient troublantes, mais certaines, telles que « aurait été de mèche avec des organisations criminelles pour accaparer la vente et la production de minerais », semblaient tirées par les cheveux et dépourvues de preuves. Comme je n’avais pas le temps d’envoyer des courriels ou d’appeler mes contacts pour recouper les informations, je laissai ces éléments de côté en attendant de pouvoir les vérifier.

Deux heures plus tard, un collègue aux États-Unis m’avisait d’une information « exclusive », émanant de source sûre, publiée sur BoXun, un site d’information populaire en chinois basé aux États-Unis, et alimenté par ses utilisateurs. Je la parcourus en diagonale et me rendis compte que c’était la même que celle de mon interlocuteur anonyme. « L’exclusivité » de BoXun déclencha un flot de réactions dans les médias chinois à l’étranger. « À la suite des accusations portées par Wang contre Bo et sa femme, telles qu’elles ont été récemment rapportées, il devient moins certain que Bo XiLai parvienne, comme il le souhaite ouvertement, à entrer au Comité permanent du Bureau politique pendant le prochain Congrès du Parti », déclarait La Voix de l’Amérique.

Le lendemain, alors que je m’interrogeais sur l’authenticité des accusations de Wang contre Bo XiLai, mon tenace interlocuteur me contacta de nouveau, exprimant sa déception que je n’aie pas encore publié l’information qu’il m’avait envoyée par courriel. Il me titilla avec d’autres anecdotes :

« Wang a agi comme s’il était possédé par un démon en colère. Lorsque deux responsables se sont présentés à son bureau pour l’informer qu’il n’était plus chef de la police et lui demander de leur remettre ses armes, Wang s’est montré si agressif qu’il a sorti son pistolet et, de colère, a brisé un verre d’eau. Il a menacé de révéler les activités illégales de Bo et de sa femme si quelqu’un osait s’en prendre à lui. Wang a même demandé à être muté à Pékin ou dans la province de LiaoNing, en affirmant que sa vie était en danger. »

Entre-temps, le « fils d’un prince » – nom donné aux enfants de dirigeants communistes historiques – m’avait envoyé un courriel de Pékin par une ligne mobile sécurisée. Il présentait une version similaire, à une différence près :

« Sous le coup de l’émotion, après que Bo l’eut démis de ses fonctions, Wang s’est enfermé dans un bureau au quinzième étage du bâtiment de la Sécurité publique de la ville, qui se trouve juste audessous du dépôt de munitions du département. De crainte qu’il échappe à tout contrôle et accède à l’armurerie, Wang a été placé sous surveillance. Quelqu’un l’en a informé. Il croyait que l’escouade de surveillance était là pour l’assassiner. »

BoXun et MingJing mirent ces tuyaux en ligne sans les avoir vérifiés. À ce moment-là, il me paraissait clair que des mains invisibles cherchaient à détruire non seulement Wang, mais aussi, par association, le chef du Parti de ChongQing, Bo XiLai, et que les fuites ou rumeurs délibérées pouvaient aggraver encore l’antagonisme entre Bo et Wang, les poussant à des actes extrêmes l’un contre l’autre.

Il ne faisait aucun doute que Bo XiLai était au courant des articles parus à l’étranger. Le 3 février, il se montra à une conférence sur la publicité et l’action culturelle où il remarqua : « Chaque fois qu’il se passe quelque chose dans notre ville, les forces hostiles inventent laborieusement des histoires et répandent des rumeurs malfaisantes. Leur intention est de provoquer le chaos. C’est une bataille invisible, mais impitoyable... Nous ne pouvons négliger le front de la propagande. C’est un travail difficile. L’information elle-même peut être inoffensive et invisible, mais ses résultats sont durs et concrets. Il nous faut fournir à la presse une grande quantité d’information saine et stimulante. Il nous faut concentrer nos forces et faire preuve d’une endurance d’acier ».

Wang refit surface le 5 février. Il se comporta de manière très coopérative en public, comme s’il s’efforçait de s’adapter à son nouveau rôle. Une brève télévisée le montrait visitant le département municipal de l’éducation de ChongQing, puis l’Université normale. Il avait l’air posé et écoutait attentivement les rapports des responsables de ces établissements. Commentant ses nouvelles fonctions, Wang déclara d’un air qui semblait sincère : « C’est un nouveau défi pour moi et une grande occasion d’apprendre ». Wang et Bo présentaient un front en apparence uni, laissant supposer que les rumeurs étaient effectivement malveillantes et que chacun d’eux continuerait comme si de rien n’était, bien que Wang se soit vu confier de nouvelles responsabilités. Le simulacre ne dura guère que quarante-huit heures.


1 Au sens de médias contrôlés par les autorités. (Sauf indication contraire, toutes les notes sont du traducteur. Plusieures d’entre elles ont été rédigées avec le concours de René Viénet)

2 Deep Throat, Gorge profonde, est le titre d’un célèbre film pornographique américain que deux journalistes du Washington Post utilisèrent comme nom de code pour dissimuler leur principale source d’information dans l’administration américaine, lors de l’enquête, devenue fameuse, sur le scandale du Watergate qui aboutit à la démission du Président Nixon.

3 Le rideau en résille de fin bambou ou en soie jaune, tiré derrière le trône impérial où l’impératrice régente CiXi se tenait pour donner des ordres.

4 WeiBo ou SiNa WeiBo (littéralement « micro-blog nouvelle vague ») est une version extrêmement populaire de messagerie et de réseau social en ligne.

Un visiteur inattendu

Le n° 4 de la rue du Consulat à ChengDu, la capitale provinciale du SiChuan, est une grande bâtisse en parpaings. On y arrive par une rue bordée d’arbres, au sud du centreville surpeuplé. Il abrite le consulat des États-Unis, où une trentaine de fonctionnaires traitent pour l’essentiel les demandes de visas et les relations commerciales avec la Chine du Sud-Ouest. Les personnes demandant des visas pour visiter les États-Unis ou y poursuivre leurs études viennent du SiChuan, du GuiZhou, du YunNan et du Tibet. Autrefois, la queue pour l’entretien préliminaire commençait à se former vers minuit et était surtout composée de jeunes diplômés. En temps normal, à l’heure où les portes du consulat ouvraient, elle s’étendait le long de deux pâtés de maison. « À croire que chaque jeune ayant des relations familiales et de l’argent voulait se rendre en Amérique », se souvient un habitant du quartier.

Aujourd’hui, les rendez-vous sont pris en ligne ou par téléphone ; la queue ne va jamais au-delà d’un petit groupe et la rue est calme. Bien que la Chine soit devenue une grande puissance économique, la perspective d’aller étudier ou s’installer aux États-Unis n’a rien perdu de son attrait.

Si de nombreux jeunes Chinois voient toujours le consulat comme le détenteur de la clef donnant accès à une existence libre et stimulante, pour d’autres, notamment les Chinois riches ou les responsables politiques, l’Amérique est un pays sans brouillard dangereux pour la santé et une destination sûre pour leur argent. Aux yeux de certains gauchistes patriotes – un nombre croissant d’étudiants et de mécontents nostalgiques de l’époque de Mao – l’établissement est l’expression de l’impérialisme américain, notamment lorsque la Chine et les États-Unis se querellent à propos des droits de l’homme ou de questions commerciales. Sur Google maps, sous son adresse, on trouvait ce commentaire en chinois : « Le lieu paraît menaçant. Des gens viennent y trahir leur pays et se rendre à l’ennemi ». Pour les résidents ordinaires, le consulat, gardé par des policiers au visage figé, paraissait mystérieux et inaccessible ; c’était un endroit qui n’avait qu’un rapport lointain avec leur existence. Cette perception changea le soir froid et venteux du 7 février 2012.

Beaucoup de banlieusards se trouvèrent coincés dans la zone proche du bâtiment qui fut soudain bouclée. Plusieurs douzaines de voitures de police équipées de gyrophares s’alignèrent sur la voie. Des barrages de contrôle furent installés à chaque coin de rue. La police réglait la circulation et hurlait contre les piétons qui essayaient de se faufiler. Des banlieusards mécontents mettaient des photos en ligne sur WeiBo, essayant de comprendre ce qui était arrivé. Les habitants de la ville et de tout le pays ne tardèrent pas à apprendre la nouvelle.

Une personne, sous le pseudonyme de « Loup Gris dans le Désert », lança :

« Quelqu’un sait-il quel VIP est au consulat américain ? Il est encerclé par plusieurs centaines de policiers – gendarmerie, police de la circulation, forces spéciales, au choix. »

Un autre message indiquait :

« La police est partout. J’attends dans le froid depuis une heure et je ne peux pas rentrer chez moi. Il n’y a plus de lumières dans la rue. Des gendarmes armés jusqu’aux dents sont postés autour de l’hôtel de l’Amitié, à côté du consulat américain. Si on n’est pas en train de tourner un film, c’est qu’il est arrivé quelque chose de grave. »

Tandis que les questions tourbillonnaient dans le cyberespace, un autre utilisateur de WeiBo remarqua que la police était en train de remorquer un quatre-quatre garé devant le consulat. À en juger par la plaque d’immatriculation, la voiture appartenait à un responsable administratif de ChongQing. À minuit, Wei JiuRu, un avocat de Pékin, cita une source gouvernementale : « Wang LiJun, maire adjoint de ChongQing, s’est réfugié au consulat américain pour y demander l’asile ».

La nouvelle se diffusa rapidement, provoquant un raz de marée de conjectures. Sous le pseudonyme de « Koki-Wong », quelqu’un donnait des détails supplémentaires : « Wang LiJun affirme que Bo XiLai est décidé à l’assassiner. C’est pourquoi il se cache au consulat américain. Pour le moment, le consulat est assiégé. Un grand nombre de gendarmes de ChongQing sont là pour capturer Wang LiJun. Je pense qu’on ne tardera pas à le faire évaporer¹ ! » Le matin du 8 février, à l’heure de l’ouverture des bureaux, les censeurs d’Internet avaient fait disparaître toute mention de l’incident, mais, à ce moment-là, tout le monde était au courant de la tentative de défection de Wang.

Dans un pays où les autorités agissent en secret et où les médias servent de « porte-parole » au Parti, WeiBo abat les obstacles qui bloquent les flux d’information. Lorsqu’il se produit quelque chose d’important en Chine, les cybercitoyens ignorent la télévision, la radio et les journaux et vont s’informer sur ce site. C’est particulièrement vrai des événements sujets à controverses, lorsque l’activité des médias ordinaires est restreinte et qu’il leur est demandé de garder le silence et de suivre la ligne officielle. Plus de 300 millions de gens sont abonnés à WeiBo sur SiNa, le plus grand portail Internet de recherche, et il y parait chaque jour plus de 100 millions de messages. La popularité de WeiBo pose un problème majeur à Pékin, qui trouve difficile de fermer ou simplement d’ignorer ce site. Les autorités sont souvent obligées de répondre aux informations qu’il diffuse, tant la pression est forte.

Un peu avant 11 h du matin, le 8 février, l’administration municipale de ChongQing publia sur WeiBo un commentaire cocasse : « Le maire adjoint de ChongQing et ancien chef de la police, Wang LiJun, 52 ans, fait l’objet de soins de type vacances en raison de sa lourde charge de travail et de la tension à laquelle il est soumis. » Ce qui eut pour effet de susciter davantage de spéculations et de ridiculiser l’administration. En l’espace de quelques heures, « soins de type vacances » devint l’expression politique la plus populaire en ligne. Un message sarcastique remarquait : « Suivre des soins de type vacances au consulat américain ? A-t-il fait défection ou recherche-il vraiment des soins de type vacances ? Quel mensonge éhonté, inouï dans l’histoire de la Chine ! »

Prenant conscience de l’absurdité de son communiqué, l’administration municipale de ChongQing le supprima de son compte WeiBo, avant de le remettre en ligne une heure plus tard, puis de le retirer à nouveau. Pour beaucoup de gens, cela prouvait que les responsables locaux avaient perdu le nord et ne savaient plus que faire.

La défection de Wang avait pris Pékin au dépourvu. Tandis que les hauts responsables réfléchissaient à une solution, les censeurs étaient laissés à eux-mêmes. Ils attendaient des instructions, ne sachant ce qu’ils devaient bloquer et ce qui pouvait passer ; leur inaction permit à des commentaires et à des fuites d’inonder le réseau. Wang Xing, un journaliste travaillant pour Le Quotidien du Sud², avait découvert par un contact au bureau de la Sécurité publique de ChengDu que Wang avait quitté la ville. Son journal refusa de publier l’information, aussi la mit-il en ligne sur WeiBo : « Wang LiJun a été emmené [du consulat américain] ce matin, dans une voiture fournie par le département de la Sécurité publique du SiChuan. Il a ensuite pris l’avion pour Pékin ». Cette information se révéla exacte.

Des médias occidentaux, tels que Forbes, Reuters, le New York Times et La Voix de l’Amérique, contactèrent l’ambassade américaine à Pékin pour vérifier les détails. Richard Buangan, le porte-parole de l’ambassade, déclara qu’il n’était « pas en mesure de commenter les demandes d’asile citées ». Dans la soirée du 8 février, à la suite d’une intense pression médiatique, la porte-parole du Département d’État, Victoria Nuland, confirma, à washington, que Wang avait demandé à s’entretenir avec le consul à ChengDu deux jours plus tôt, puis « était parti de son plein gré ». Nuland refusa de répondre à la question de savoir si Wang avait demandé l’asile.

En l’absence de détails, nombre de partisans de Wang doutaient que leur patriotique héros, pourfendeur du crime, ait demandé l’asile politique au consulat américain. Un message sur WeiBo citait une source officieuse selon laquelle Wang était la victime involontaire d’un piège tendu par ses ennemis au sein du Parti – dans cette version des événements, le consul général des États-Unis l’avait invité à une réunion urgente consacrée à la lutte contre le terrorisme.

Des gens au sein du système bombardaient MingJing News et BoXun de détails et de supputations. En dépit ou à cause de longues années de contrôle gouvernemental, la population a cessé de faire confiance aux médias gérés par l’État. Les informations venues de l’étranger sont considérées comme plus crédibles qu’un reportage du Quotidien du Peuple. Sachant que les logiciels anti-pare-feux permettent aux informations venues de l’étranger de s’infiltrer en Chine, les différentes factions politiques ont appris à utiliser les médias chinois basés à l’étranger pour influencer l’opinion publique et embarrasser leurs adversaires, en leur fournissant des exclusivités de première main. Les informations que je recevais n’étaient pas toutes fiables, il y avait de nombreux éléments inventés sciemment – mais, vu la manière dont les événements se déroulèrent les mois suivants, la majorité d’entre eux se révélèrent vrais ou du moins proches de la vérité.

Le matin du 9 février, un article sur BoXun, qui citait un responsable de Pékin, éclairait davantage la « défection » de Wang :

« L’après-midi du 6 février, après avoir assisté à plusieurs activités dans une université de ChongQing, Wang LiJun est parti sous un déguisement et s’est rendu au consulat américain de ChengDu pour y demander l’asile politique.

Les autorités de ChongQing ont envoyé des troupes au consulat et ont encerclé le bâtiment durant vingt-quatre heures. Pendant ce temps, Wang LiJun a eu de longues conversations avec des responsables américains du renseignement et a donné des informations concernant les rivalités au sein de la classe dirigeante. Il a également demandé l’asile politique. Compte tenu des pressions du gouvernement chinois et du fait que Wang était très perturbé, les fonctionnaires américains l’ont remis au ministère de la Sécurité publique tôt dans la matinée du 8 février. Il est pour le moment interrogé en lieu sûr à Pékin.

Avant qu’il quitte le consulat américain, on l’a entendu dire à des fonctionnaires du ministère de la Sécurité publique : Je suis victime de Bo XiLai. Bo XiLai est un conspirateur. Je le combattrai jusqu’à ma mort. Les preuves dont je dispose contre lui ont été transférées à l’étranger.

La tentative de défection de Wang a rendu très nerveux Bo et sa femme, Gu KaiLai. Gu n’a pas fermé l’œil de la nuit depuis plusieurs jours. »

Lorsque l’article de BoXun parut, j’étais encore à Taiwan. Je demeurais sceptique : les descriptions mélodramatiques semblaient tout droit sorties d’un mauvais film hollywoodien et laissaient trop de questions sans réponse. Qu’est-ce qui pouvait pousser un chef de la police, connu dans tout le pays, à chercher refuge dans un consulat américain ? Comment le gouvernement chinois pouvait-il ignorer le droit international et envoyer des troupes pour bloquer ce consulat pendant vingt-quatre heures ? Je ne voyais aucun précédent de nature à laisser penser que la série d’événements incroyables décrits par BoXun était vraie. La mauvaise qualité des communications téléphoniques ne m’incitait pas à vérifier une histoire qu’embellissaient, je le soupçonnais, de nombreux éléments de pure fiction. Cependant, comme pendant les deux jours suivants les courriels provenant de sources internes au régime qui affluèrent contenaient des détails similaires sur Wang et Bo, je fus convaincu que l’essentiel de ce qui avait été rapporté était vrai.

Le 12 février, une lettre, qu’on disait écrite par Wang LiJun le lendemain de son limogeage, parut sur de nombreux sites chinois à l’étranger.

« Quand on lira cette lettre, je serai soit mort, soit privé de liberté. Je veux expliquer au monde entier les raisons de mes actes. En bref : je ne veux pas voir le plus grand hypocrite du Parti, Bo XiLai, continuer à jouer la comédie. Lorsque de mauvais responsables de ce genre dirigent l’État, cela conduit à des calamités pour la Chine et au désastre pour notre nation... Bo XiLai est un despote qui prend des décisions arbitraires, odieuses et impitoyables. Si vous le suivez, vous prospérez, si vous vous opposez à lui, vous périssez. Il contraint toujours ses subordonnés à utiliser tous les moyens possibles pour faire toutes sortes de choses indicibles en son nom. Si vous ne vous exécutez pas, il se conduit avec vous sans la moindre pitié. Il traite les gens comme du chewing-gum : après vous avoir un peu mâché, il vous jette et se moque de savoir sous quel pied vous allez finir... Bo XiLai a la réputation d’être honnête et droit, mais il est en fait corrompu jusqu’à la moelle, et il est devenu scandaleusement riche avec la complicité de membres de sa famille. Je détiens des documents sur ces sujets et j’ai déjà soumis des rapports aux parties concernées. Je demande aussi à mes amis à l’étranger de contribuer à la diffusion de cette lettre dans le monde entier. Nous devons tous mourir, mais je veux employer ma vie à dénoncer Bo XiLai. Pour débarrasser le système chinois de ce fléau du peuple, de ce carriériste éhonté, je suis prêt à tout sacrifier ! »

Zhou LiJun, un scénariste qui s’était lié d’amitié avec Wang lorsqu’il faisait des recherches en 1999 pour une série télévisée s’inspirant de la vie du célèbre chef de la police, jugeait cette lettre crédible car il avait déjà entendu la référence au chewinggum dans la bouche de Wang. Cette lettre me fit prendre conscience qu’un séisme politique se préparait avant le 18e Congrès du Parti. Je constituai une équipe chargée de surveiller le flux constant d’informations arrivant de Chine et de couvrir, après vérification, les développements liés à Wang.


1 Euphémisme chinois signifiant « supprimer, éliminer quelqu’un ».

2 The Southern Metropolis Daily (NanFang DuShiBao).

L’âme de fer de la police

Les généticiens estiment que dix-sept millions d’Asiatiques descendent directement de Genghis Khan. Lorsqu’il était au sommet de sa gloire, Wang LiJun, fils d’un ouvrier travaillant dans la construction ferroviaire, d’origine mongole, aimait à se vanter d’être un lointain rejeton de ce redoutable guerrier mongol du XIIIe siècle.

Wang est né à Arxan, en Mongolie intérieure, le 26 décembre 1959. Son anniversaire tombe le même jour que celui d’une autre personnalité d’exception, Mao ZeDong, qui mena les communistes à la victoire en 1949 et dirigea la Chine avec brutalité pendant vingt-sept ans. À l’apogée de la carrière de Wang, un journal local de TieLing, une ville de trois millions d’habitants dans le nord-est de la Chine, décrivit sa naissance dans un style autrefois réservé au seul Mao :

« Lorsque le soleil éclatant perça à travers les nuages et monta lentement à l’horizon, dardant ses rayons d’or, un petit garçon en pleurs naquit dans une maison au pied du mont Arxon. Selon la tradition mongole, le nom d’un nouveau-né est choisi en fonction du moment et de l’environnement naturel de sa naissance. Très versé dans la culture mongole, le père de Wang lui donna un nom romantique – Ünen Bayatar, ce qui signifie Un Véritable héros. Le nom chinois d’Ünen Bayatar est Wang LiJun, ce qui signifie Ta vocation est militaire". Petit garçon, Wang avait hérité du style héroïque de son célèbre ancêtre Gengis Khan et commença à pratiquer l’équitation et le tir à l’arc. »

Comme l’indique cet article, Wang fut élevé dans la tradition mongole. Adolescent, il faisait partie d’une équipe mongole de jeunes boxeurs et maîtrisait les arts martiaux. Après ses études secondaires, il fut affecté en 1977 dans une ferme d’État au nord-est de la Chine, avant de rejoindre l’armée un an plus tard. D’après un ami d’enfance, Wang avait toujours rêvé de devenir officier. Pendant qu’il était en garnison à TieLing, il passa à deux reprises le difficile examen d’entrée à l’université nationale, espérant intégrer une académie militaire, mais sans succès. En 1982, un an après la fin de son service militaire, Wang épousa Xiao ShuLi, qui était opératrice téléphonique dans l’armée. Quatre mois après leur mariage, ils s’installèrent à TieLing où, grâce aux relations de son beau-père, officier dans l’armée, Wang obtint un emploi de chauffeur de camion au bureau municipal du commerce. Sa femme quitta elle aussi la vie militaire pour travailler dans la police locale.

La carrière de Wang dans la police démarra en 1983,

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