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Les Guerres de Syrie: Essai historique
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Livre électronique325 pages4 heures

Les Guerres de Syrie: Essai historique

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À propos de ce livre électronique

Sans mâcher ses mots, Michel Raimbaud, connaisseur du terrain, retrace l'histoire du conflit syrien et met au clair les intérêts géopolitiques des différents acteurs du ravage de la Syrie.

Le conflit de Syrie a de multiples facettes dont la plupart ne sont jamais évoquées. On peut recenser une quinzaine de guerres concernant 120 pays (gouvernements, armées, agents spéciaux, milices…). Au-delà des objectifs stratégiques, économiques et religieux, deux visions de l’ordre mondial s’opposent. Cette tragédie, qui a fait des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, est difficile à éteindre, aucun belligérant n’ayant déclaré la guerre. Les enjeux réels, les acteurs, restent inconnus du public, une désinformation massive s’employant à occulter l’agression internationale dont est victime la Syrie. L’issue annoncée de la guerre rendra peut-être justice au peuple syrien, martyrisé, mais résilient.

Cet ouvrage de qualité offre une analyse et une vision aigües de l'effroyable descente aux enfers de "l'Etat voyou" et fait lumière sur les mensonges historiques de l'Occident. Il propose des pistes de réflexions pour lutter contre le lavage de cerveau qui résulte de la guerre médiatique occidentale autour de la question syrienne.

EXTRAIT

CE LIVRE n’est pas un conte des mille et une nuits. Il réveille les fantômes et les monstres qui ont hanté les milliers d’heures d’un interminable cauchemar. Au Levant, on est habitué aux avatars de l’Histoire, mais on glosera longtemps sur la catastrophe qui s’est abattue sur la Syrie au printemps 2011. Après toutes ces années de descente aux enfers, les « rues » du Grand Moyen-Orient, proches de Damas ou plus lointaines, semblent encore abasourdies par l’orgie de violence, l’incrédulité l’emportant souvent sur l’incompréhension…
Dans ces conditions, pourquoi s’étonner que nos « opinions publiques », conditionnées comme elles le sont, aient accepté sans broncher le récit prêt-à-porter qu’on leur fredonne sans trêve. Dans notre subconscient collectif, dire le droit et écrire l’Histoire ne sont-ils pas de vieux acquis régaliens ?
Certes, les guerres qui ont semé la destruction et le chaos sur une terre d’immémoriale civilisation et martyrisé son peuple sont compliquées. Elles paraîtraient pourtant moins opaques au commun des mortels si elles avaient été abordées avec la liberté d’expression que garantit toute constitution démocratique bien née et analysées avec le souci d’objectivité que revendique l’esprit cartésien. Si les professionnels de la pensée, de l’information et de la politique n’avaient pas d’emblée imposé une doxa que les faits, têtus comme chacun sait, ne pouvaient que démentir tôt ou tard, il serait plus facile de faire machine arrière ou de corriger le tir, mais ils sont allés trop loin.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

"Si vous voulez avoir honte avant les autres, pour ce que « monde libre » a fait à la Syrie, et lire un livre sans qu’il soit besoin d’en cacher la couverture derrière un portrait de Rafaël Glucksmann (évitant ainsi d’être conduit au commissariat de la Bien pensance), lisez Les Guerres de Syrie et nous serons alors plusieurs à ne pas mourir idiots." Jacques-Marie Bourget, Le Grand Soir

À PROPOS DE L'AUTEUR

Michel Raimbaud a eu une longue carrière de diplomate, à Paris, dans le monde arabe, en Afrique et en Amérique Latine. Il a été ambassadeur et directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Arabisant, il a étudié les problématiques de la zone Afrique du Nord - Moyen Orient. Conférencier, professeur de relations internationales, Michel Raimbaud a contribué à des revues et ouvrages collectifs. Il est l’auteur de plusieurs livres, notamment ''Tempête sur le Grand Moyen-Orient'’, aux Editions  Ellipses.
LangueFrançais
ÉditeurPrimento
Date de sortie27 janv. 2020
ISBN9782369341291
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    Aperçu du livre

    Les Guerres de Syrie - Michel Raimbaud

    m’inspirer.

    Préface

    Enquête aux pays du Levant

    DEPUIS 2011 , par l’effet d’agitations internes mal maîtrisées, la Syrie est devenue le terrain d’effroyables guerres civiles et internationales, qui permettent à l’auteur que nous présentons dans cet ouvrage, Michel Raimbaud, diplomate assez retiré des affaires pour s’exprimer librement en connaisseur du terrain, de titrer son livre Les Guerres de Syrie : « Depuis vingt-cinq ans, écrit-il, c’est l’obsession avouée des stratèges israélo-américains. Pourquoi ne pas lancer une guerre qui abattrait le régime de Damas et ses soutiens ? […] Le zèle de l’Amérique à entrer en piste ne surprendra personne puisqu’elle est l’initiatrice du tohu-bohu général, mais on pourrait s’étonner de la rapidité avec laquelle la crise syrienne va générer un acharnement à première vue incompréhensible et une volonté de nuisance hors du commun en Europe occidentale. Certes, à Paris et à Londres, on a été mis en train par la crise libyenne mais l’explication semble insuffisante. » Michel Raimbaud démêle avec perspicacité les fils de cet écheveau d’intérêts manipulés.

    J’ai, pour ma part, longtemps parcouru ces pays du Levant au temps où ils étaient relativement calmes, et certes tenus par des régimes qui ne ressemblent pas aux nôtres, mais c’est de tout temps ceux que l’on connaît dans ces régions. Il n’est malheureusement plus possible de faire de ces voyages en Orient qu’affectionnaient tant les écrivains voyageurs qui, de Chateaubriand à Barrès, sans oublier Lamartine, Gérard de Nerval et tant d’autres, allaient puiser là-bas aux sources de l’Occident. Mon premier voyage à Damas remonte à décembre 1967 ; il s’inscrivait, avec mon ami Pierre Rossi, grand spécialiste de L’Iraq des révoltes¹, dans une première tournée qui, au lendemain de la guerre des Six Jours, nous mena du Caire à Damas, en passant par Louxor, Amman et Beyrouth²…

    J’y suis retourné maintes fois, mais y retournerais-je encore ? La guerre nous a peu à peu privés de ces enquêtes qui nous conduisaient à l’origine de nos problèmes géostratégiques. J’ai connu les guerres du Liban ; j’ai connu les guerres d’Irak. Toutes guerres que les peuples subissaient sans en avoir la moindre initiative. Cinq cent mille morts ? Qu’importe ! dira Madeleine Albright, si c’est le prix pour y promouvoir la démocratie – qu’on attend toujours. Comment les puissances occidentales peuvent-elles croire que leur modèle de gouvernement est exportable, sous le nom abusif de « démocratie », dans ces pays qui ne l’ont jamais connue sous cette forme et surtout qui n’en veulent pas ?

    Lors de mon premier voyage dans la région que je viens d’évoquer, l’ensemble des pays arabes, entraînés par l’imprudent Nasser, semblaient encore se vouloir solidaires du peuple palestinien. C’est en son nom qu’ils avaient déclenché cette guerre des Six Jours qui n’allait profiter qu’à l’État hébreu. La guerre dite du Kippour (1973), plus ou moins manigancée par Henry Kissinger, ou du moins avec son aval, n’a pas plus profité aux Palestiniens, otages en quelque sorte de pays qui les avaient pris sous tutelle. Depuis 1948, aucune des résolutions prises par les Nations Unies, qui avaient de toutes pièces créé l’État d’Israël pour honorer un engagement de la puissance mandataire sur la Palestine, n’a été respectée par Israël, justifié dans ses moindres actions aux yeux de la communauté internationale par les massacres subis pendant la Seconde Guerre mondiale.

    Les puissances occidentales, depuis l’affaire de Suez (1956), ont choisi de combattre le nationalisme arabe, le précipitant dans les bras des Soviétiques, puis prenant prétexte de cette alliance de circonstance, pour l’assiéger plus encore. Il était pourtant facile de comprendre que le nationalisme arabe, après des décennies de colonisation, trouvait sa légitimité dans un passé encore récent. Le seul qui, à l’Ouest, avait compris cette évolution naturelle de l’histoire fut sans doute le général de Gaulle. Encore eut-il du mal à parvenir au but que la France s’était donné. La fin de la guerre d’Algérie – puisqu’il faut désormais l’appeler ainsi – n’a pas été heureuse.

    Les puissances occidentales, lorsqu’elles eurent déconstruit autant qu’elles le pouvaient, se sont trouvées face à un adversaire infiniment plus insaisissable, parce qu’illuminé. Ce fut l’islamisme, instrumentant une religion avec laquelle nous n’avions guère eu de problèmes dans le passé, en vindicte revancharde et conquérante. Aucun des États que nous avions laissés derrière nous avec la décolonisation n’était partie prenante à cette dérive, mais ils furent, à leur tour, vite pris en otages. Dès lors, nous n’eûmes de cesse de les réduire à rien. Il est curieux que nos pays, si férus de laïcité, ne songèrent qu’à balayer les revendications politiques que nous aurions pu comprendre et aider pour dérouler un tapis rouge (parfois de sang) à un fanatisme religieux que non seulement nous n’avions pas vu venir, mais qui échappait tant intellectuellement que moralement à notre entendement. Moyennant quoi, affolés par le chaos qui s’annonçait à nous, nous nous en sommes pris aux trois seuls États ayant encore une apparence de réalité – la Libye, l’Irak et la Syrie – qui tenaient à distance, et même sous surveillance, les autoproclamés États islamiques et autres sectes au service de la terreur.

    Alors que la tradition diplomatique française a de tout temps été de reconnaître des États et non des régimes, nous nous sommes laissés aller, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, dans les rails de la politique américaine, qui consiste à se mêler de la politique intérieure de tous les pays du monde (sauf, de ceux qui sont aussi gros que les États-Unis). C’est malheureusement la France qui a ouvert ce bal tragique avec son intervention en Libye, le Quai d’Orsay ayant mis, pour une fois, le Foreign Office dans sa poche. La destruction de ce qui tenait lieu d’État à la Libye n’a pas seulement dévasté ce pays, riche et peu peuplé, mais tous les États subsahariens auxquels il était adossé. Ce fut la prise en charge par l’Europe du « grand chaos constructif » entrepris lors des deux guerres du Golfe par la famille Bush.

    Il convient de rappeler que François Mitterrand nous avait malencontreusement entraînés dans la première guerre d’Irak au motif que c’était la condition sine qua non pour que nous puissions participer aux négociations qui suivraient ; mais nous en fûmes exclus par un oukase israélien… En envahissant le Koweït qui avait, dans le passé colonial britannique, appartenu à l’Irak, Saddam Hussein était tombé dans un piège soigneusement tendu par les États-Unis dont l’ambassadrice à Bagdad avait encouragé son gouvernement en l’assurant que Washington considérerait cette affaire comme « régionale ».

    Il y eut ensuite la seconde guerre du Golfe, justifiée par des mensonges historiques concernant de prétendues armes de destruction massive dont un armement chimique depuis longtemps détruit sous la houlette des missions appropriées des Nations Unies³. Si les chefs d’États arabes sont en quelque sorte musulmans par définition, nous ne savons rien de leurs intimes convictions. Kadhafi appartenait, comme le roi Idriss qu’il a détrôné, à la mouvance Senoussi de l’islam dans cette région. Rien dans sa vie privée n’indique qu’il était sincèrement pratiquant ou croyant. La famille Al Assad appartient à une branche particulière et très minoritaire du chiisme, la branche alaouite, qui ne se rencontre qu’au Levant. Quant à Saddam Hussein, bien qu’il ait tenu un Coran à la main lors de son exécution, j’ai toujours pensé qu’il était agnostique. Voilà donc trois pays qui étaient aussi « laïcs » qu’on peut l’être en terre d’islam. Les Occidentaux n’eurent de cesse d’abattre les régimes de ces pays et de les livrer aux exactions des hordes totalitaires.

    La France eut un sursaut politique et diplomatique lorsque le président Jacques Chirac bloqua l’aval du Conseil de sécurité à l’invasion de l’Irak, laissant aux États-Unis la seule responsabilité de la seconde guerre du Golfe. On se souviendra du discours qu’y tint, le 14 février 2003, Dominique de Villepin, qui, fait exceptionnel, fut applaudi par l’assistance présente. C’est ainsi grâce aux États-Unis que, par la suite, l’Irak est passé du sunnisme au chiisme, afin sans doute de rapprocher Bagdad de Téhéran…

    Comment Sortir du chaos, s’interroge Gilles Kepel dans un récent ouvrage⁴. Il constate le « crépuscule du nationalisme arabe » qui a, en effet, débouché sur « l’islamisation de l’ordre politique ». Les États-Unis n’avaient ni prévu cette catastrophe qu’ils avaient pourtant déclenchée en Afghanistan pour venir à bout de l’occupation soviétique, ni anticipé l’étonnante résistance de l’État syrien qui paraissait le plus faible de la région. Les puissances occidentales se sont vainement mobilisées contre Damas, accusant le régime syrien de massacrer son propre peuple. Pourtant, les exactions commises par la « grande coalition » proclamée par Bush Jr, tant en Irak même (Abou Ghraïb) qu’à Guantanamo, n’autorisaient guère à donner des leçons de morale humanitaire. Le propre d’un État est celui de se défendre ; on dit même qu’il est seul détenteur de la violence légitime. « Dans l’affaire de la Syrie, écrit Michel Raimbaud, s’affrontent le camp de l’hégémonie par le chaos et l’axe de la résistance qui se réfère à la légalité. » Notons que la propagande anti-syrienne n’en revenait pas d’entendre les minorités chrétiennes du Levant prendre systématiquement le parti du gouvernement de Damas, effrayées qu’elles étaient par la perspective du chaos annoncé par ce qui s’était passé à Mossoul et à Alep.

    C’est l’aveuglement et la lâcheté des Occidentaux qui allaient permettre à la Russie, libérée de l’idéologie soviétique, de reprendre sa position de grande puissance régionale. Michel Raimbaud analyse dans ce livre parfaitement la situation : « Selon la grande Catherine II, c’est Damas qui détient la clé de la maison Russie tandis que Poutine en fait la clé de l’ère nouvelle. Cette conviction est solidement fondée : berceau du christianisme, la Grande Syrie est partie intégrante du grand ensemble orthodoxe allant de l’Orient aux Balkans et aux Russies. Elle en est même le centre spirituel originel. C’est cette perception historique qui a amené la Russie actuelle à reprendre au pays de Cham le flambeau – que les Français lui avaient longtemps disputé – de la protection des chrétiens. C’est là qu’elle aura entamé sa reconquête du statut de superpuissance et d’interlocuteur incontournable. » Raimbaud ajoute : « Par ailleurs, la présence historique de l’islam constitue pour le Kremlin une donnée majeure qu’aucun de ces gouvernements ne saurait escamoter. Sans même se référer à une URSS où les républiques du Caucase et d’Asie centrale connaissaient une dynamique démographique vigoureuse, Poutine rappelle fréquemment que les musulmans font partie de l’histoire de la Russie depuis ses origines et qu’ils n’y sont pas des immigrés. »

    Le malheur est que la France, à l’initiative de Nicolas Sarkozy et d’Alain Juppé, se soit associée à cette entreprise de déstabilisation de la Syrie, qui était dans la ligne de celle de la Libye, qui valut à l’Europe une véritable submersion migratoire en provenance de l’Afrique. Michel Raimbaud ne se cache pas derrière les mots. Il écrit : « Sarkozy récidivera contre la Syrie… L’invitation de Bachar Al Assad au 14 juillet 2008 à Paris ne sera qu’un bref intermède, une tentative à la Colin Powell d’amener le président syrien à rompre ses alliances. Il pourra compter sur la hargne de son ministre des Affaires étrangères pour assurer la continuité de la politique arabe revue et corrigée à la mode atlantique. […] Alain Juppé, psychorigide dans ses vues et tortueux dans ses desseins, auteur de formules inconvenantes pour un ministre des Affaires étrangères ne mérite pas de commentaire. » Michel Raimbaud prolonge sa réflexion : « Hollande ne changera pas un iota de la posture déraisonnable et incompréhensible de la France face aux révolutions arabes, encore moins en ce qui concerne la crise syrienne. De même, le remplacement de Juppé par Fabius n’introduira aucune lueur d’intelligence dans l’appréhension des problèmes d’un Orient trop compliqué pour des dirigeants aussi étrangers à la diplomatie. »

    Je laisse Michel Raimbaud conclure : « La guerre de Syrie aura changé l’avenir des Arabes et des musulmans dans un sens que les promoteurs du chaos et de la barbarie n’avaient pas prévu. Elle aura réveillé un mouvement national arabe anesthésié et redonné sa centralité à la cause sacrée de la Palestine. » Ce qui serait un juste retour des choses. L’ouvrage de Michel Raimbaud, qui porte sur un pays que nous connaissons bien pour en avoir assuré la responsabilité dans le passé, nous donne une analyse et une vision aiguës qui nous permettent de nous faire une meilleure idée des retournements de situation qui prévalent aujourd’hui au Proche-Orient.

    Philippe de Saint-Robert


    1  Pierre Rossi, L’Irak des révoltes, Le Seuil, 1962.

    2  Cf. Le jeu de la France en Méditerranée, Julliard, 1970, où je relate, entre autres, le récit de ce voyage.

    3  Cf. Guerre à l’Irak, ce que 1’équipe Bush n’a pas dit, entretiens de Scott Ritter avec William Rivers Pitt, Éd. Le Serpent à plumes, 2002.

    4  Gilles Kepel, Sortir du chaos – les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, collection « Esprit du Monde », Gallimard, 2018.

    Introduction

    CE LIVRE n’est pas un conte des mille et une nuits. Il réveille les fantômes et les monstres qui ont hanté les milliers d’heures d’un interminable cauchemar. Au Levant, on est habitué aux avatars de l’Histoire, mais on glosera longtemps sur la catastrophe qui s’est abattue sur la Syrie au printemps 2011. Après toutes ces années de descente aux enfers, les « rues » du Grand Moyen-Orient, proches de Damas ou plus lointaines, semblent encore abasourdies par l’orgie de violence, l’incrédulité l’emportant souvent sur l’incompréhension…

    Dans ces conditions, pourquoi s’étonner que nos « opinions publiques », conditionnées comme elles le sont, aient accepté sans broncher le récit prêt-à-porter qu’on leur fredonne sans trêve. Dans notre subconscient collectif, dire le droit et écrire l’Histoire ne sont-ils pas de vieux acquis régaliens ?

    Certes, les guerres qui ont semé la destruction et le chaos sur une terre d’immémoriale civilisation et martyrisé son peuple sont compliquées. Elles paraîtraient pourtant moins opaques au commun des mortels si elles avaient été abordées avec la liberté d’expression que garantit toute constitution démocratique bien née et analysées avec le souci d’objectivité que revendique l’esprit cartésien. Si les professionnels de la pensée, de l’information et de la politique n’avaient pas d’emblée imposé une doxa que les faits, têtus comme chacun sait, ne pouvaient que démentir tôt ou tard, il serait plus facile de faire machine arrière ou de corriger le tir, mais ils sont allés trop loin.

    En effet, occultant les arcanes du « sujet qui fâche » par excellence, cette narrative ne pouvait que rendre perplexes ceux ou celles qui cherchent à comprendre. Ne soulève-t-elle pas nombre d’interrogations qu’elle laisse sans réponses : pourquoi des chefs d’État peuvent-ils être reçus à Paris en grande pompe un beau vendredi, puis être diabolisés le surlendemain ? En quoi l’Amérique, l’Angleterre, la France sont-elles concernées par des guerres au Moyen-Orient et pourquoi masquent-elles si soigneusement la nature et l’ampleur de leur engagement ? Les « grandes démocraties » assument-elles vraiment un rôle naturel de guides de l’humanité « civilisée » ou de la « communauté internationale » quand elles préparent des « feuilles de route » pour l’avenir de la Syrie, de la Libye, etc. ? À quel titre s’octroient-elles « le droit de dire le droit », décidant quels sont les « bons » ou les « méchants » chefs d’État ? Les Occidentaux reconnaissent en général, des années après, les désastres provoqués par leurs interventions et ingérences, mettant celles-ci au compte d’informations erronées : pourquoi persistent-ils dans cette stratégie du chaos, usant des droits de l’homme ou de la démocratie comme d’un attrape-nigaud ?

    La proximité de facto avec les mouvements takfiristes islamistes est-elle soutenable alors que le terrorisme frappe la France et l’Europe ? Pourquoi un tel contraste entre l’émotion que suscitent les centaines de victimes d’attentats terroristes sur notre rive et le silence ou l’indifférence face aux centaines de milliers, aux millions de morts, de réfugiés et déplacés provoqués sur l’autre rive par les « ingérences démocratiques » de l’Occident et de ses partenaires stratégiques orientaux ? Est-il indispensable de détruire des pays entiers pour y instaurer une démocratie dont on ne voit jamais la trace ?

    Peut-on poser ces questions ou dénoncer ces contradictions sans être taxé de « complotiste » illuminé ou catalogué comme mentalement dérangé ? N’est-il pas étonnant qu’à quelques exceptions près les « élites », promptes à s’étriper au prétexte qu’elles sont de gauche ou de droite, pour ou contre les 80 km/h sur les routes, favorables ou non aux députés en bermudas, soient unanimes dans leur approche du dossier libyen ou syrien (etc.) ? Comment expliquer le concert de silence qui a longtemps entouré l’agression sur le Yémen ?

    Bien que les populations soient anesthésiées par la morgue et la désinvolture des experts, penseurs et politiciens servis sur tous les plateaux et mobilisés sur tous les fronts, beaucoup finissent par être saisis par le vertige du doute : cette extraordinaire unanimité – du jamais vu – ne serait-elle pas suspecte ? Il leur est pourtant difficile d’accepter la réalité d’un lavage de cerveau, réputé être l’apanage des « régimes totalitaires », et mentalement tabou de poser la question sacrilège à sept trillions de dollars : les dirigeants atlantiques, dont les comportements échappent aux normes habituelles, ne seraient-ils pas atteints de la rage, cette infection incurable et mortelle qui affecte indifféremment les animaux et les hommes ?

    Cet ouvrage fournira des pistes de réflexion, peut-être des réponses aux interrogations de ceux qui voudraient comprendre. Il est dédié également aux esprits forts à qui « on ne la fait pas », aux sceptiques qui après tout ce temps « ne se prononcent pas » entre « le massacreur » et « l’opposition pacifique » qui a pris les armes en Syrie, aux esprits candides carrément incrédules lorsque l’on évoque devant eux l’activisme de nos « grandes démocraties ». Espérons qu’il pourra nourrir la culture des intermittents du débat télévisé, alimenter l’information des sondés du micro-trottoir. Il sera utile aux nuls tentés par le recyclage, aux intellectuels coincés dans leur impasse révolutionnelle, aux fabricants de news enferrés dans leur mensonge, à ceux qui auront la mémoire qui flanche et prétendront ne plus se souvenir très bien.

    Enfin, l’espoir faisant vivre, on attribuera un pouvoir miraculeux aux chapitres qui vont suivre s’ils interpellent, dans un repli de méninge resté proactif, certains chantres de la doxa au point de les convaincre de l’iniquité de la pensée unique dont ils abreuvent nos sillons. « Celui qui (se) pose une question risque cinq minutes d’avoir l’air bête, celui qui ne (se) pose pas de question restera bête toute sa vie », dit le proverbe chinois. Le prenant au mot, le temps ne serait-il pas venu de se demander pourquoi l’affaire de Syrie est à ce point le sujet qui fâche ?

    1

    « Delenda est Syria » :

    une vieille obsession

    «IL FAUT DÉTRUIRE LA SYRIE » : depuis vingt-cinq ans, c’est l’obsession avouée des stratèges israélo-américains. Pourquoi ne pas lancer une guerre qui abattrait le « régime » de Damas et ses soutiens ? Au début des années 1990, les faucons de Tel-Aviv, effarés de la montée du Hezbollah, le suggèrent en catimini à Washington. L’idée sera cultivée en secret au sein du sérail des initiés durant la décennie 2001-2011, avant de tomber dans le domaine public lorsque l’épidémie des soi-disant « printemps arabes » touche le « pays de Cham » en mars 2011. Le zèle de l’Amérique à entrer en piste ne surprendra personne puisqu’elle est l’initiatrice du tohu-bohu général, mais on pourrait s’étonner de la rapidité avec laquelle la crise syrienne va générer un acharnement à première vue incompréhensible et une volonté de nuisance hors du commun en Europe occidentale. Certes, à Paris et à Londres, on a été mis en train par la crise libyenne, mais l’explication semble insuffisante.

    Grattons un peu… Dans une période où refont surface les pulsions néocolonialistes rebaptisées « héritages historiques », on devine chez les ex-mandataires la nostalgie du temps béni où l’on se partageait tout naturellement et en famille les dépouilles de « l’homme malade », l’Empire ottoman. C’était il y a un siècle. Maintenant que l’air du temps est au cynisme absolu, les pays « civilisés » ne se donnent plus la peine de justifier leur retour de printemps colonial, ne serait-ce que pour la bonne tenue du dossier. Comme si cette mélancolie de centenaire donnait des lettres de noblesse à une obsession de vingt-cinq ans.

    Rien de mieux qu’une remontée dans le temps pour explorer le subconscient collectif des « Francs » : cette plongée dans les dédales de l’Histoire passée nous conduit immanquablement à la figure historique du Sultan Salaheddine Yousouf Al Ayyoubi. Né dans une famille kurde à Tikrit (Irak actuel) en 1138, le Saladin de nos livres d’histoire est le fondateur de la dynastie ayyoubide qui règne sur l’Égypte à partir de 1169 et sur la Syrie à partir de 1174. C’est de Damas qu’il conduit la lutte contre les croisés, reprenant à ces derniers la ville sainte de Jérusalem le 2 octobre 1187, une victoire emblématique qui signe de facto la fin des États latins en terre d’Orient… Le Sultan, qui a fait preuve à l’égard des vaincus d’une générosité peu commune à l’époque, mourra à Damas le 4 mars 1193 et sera enterré dans la citadelle. Son fils Al Afdal fera édifier le mausolée toujours visible à la vénérable Mosquée des Omeyyades toute proche.

    Dans le sens des aiguilles d’une montre cette fois-ci, un saut de 733 ans nous ramène en 1920… Le Général Gouraud vient à Damas pour y installer le mandat français. Ayant manifestement choisi de marquer son arrivée par un geste symbolique, il se rend au mausolée de l’illustre vainqueur des croisés, héros des Arabes, lançant sur un ton revanchard qui s’inscrit parfaitement dans la rhétorique de jadis : « Réveille-toi, Saladin, nous sommes de retour ». Trois ans auparavant, l’anglais Allenby avait déjà « commis » une visite mal embouchée audit monument. Les matamores du temps présent, ceux qui s’attribuent des victoires qu’ils n’ont pas remportées, conçoivent des feuilles de route pour lesquelles personne ne leur a donné mandat, persuadés d’avoir un rôle à jouer dans l’avenir du pays qu’ils ont tout fait pour détruire : ils ont décidément de qui tenir. En 1920, on ne dénonce pas l’arrogance, une seconde nature déjà imprimée dans l’ADN des « élites » du monde « civilisé »… Un siècle plus tard, peu d’Occidentaux s’offusqueront de cette infinie prétention.

    Au final, l’obsession multi-centenaire de détruire la Syrie relève de la psychanalyse plus que de l’analyse. À vrai dire, les deux superpuissances de l’ère coloniale n’ont jamais oublié cet âge d’or : leurs dirigeants croient toujours dur comme fer que le droit de cuissage n’est pas mort. Cette conviction décalée pourrait n’être que pathétique et un tantinet ridicule, si elle n’était assortie d’un tel acharnement, si elle ne témoignait pas d’une cécité inquiétante face aux réalités du monde tel qu’il est désormais. La morgue peut passer à la rigueur pour une posture diplomatique s’agissant de la « perfide Albion », mais rien de tel pour la France, qui se voit toujours au centre du monde en tant que « pays des lumières », ignorant qu’il y a panne de secteur et ayant surtout omis de remettre sa montre à l’heure qu’indique la pendule de l’Histoire.

    Évoquant ainsi le colonialisme, on ne saurait taire le rôle d’Israël, cette nation qui répond assez bien à la définition qu’en donne Karl Deutsch, écrivain politique tchèque germanophone, lui-même d’origine juive (1912-1992), à savoir « un groupe de personnes unies par une erreur commune sur leurs ancêtres et une aversion commune envers leurs voisins », arabes en l’occurrence. Conçu il y a un siècle sous l’égide du protestantisme anglo-saxon, l’État hébreu est en fait le véritable « cœur battant de l’Amérique ».

    À la faveur de l’actualité trouble et tragique, de vieux souvenirs seront revenus hanter les esprits, des accords Sykes-Picot à la déclaration Balfour sur le « foyer national juif » et aux promesses britanniques de « grand royaume arabe », du démantèlement de l’Empire ottoman aux vicissitudes qui en résultent au Moyen-Orient. Des pilules amères, enfouies ou refoulées par ceux qui voyaient ou voulaient voir en la France un « pays ami », sont remises sur la table. Les manœuvres diplomatiques de la puissance mandataire priveront la Syrie d’environ 40 % de son territoire historique « ottoman ». Il y a un siècle déjà, pour la France occupante (avant d’être elle-même occupée), la Syrie devait être détruite : « Delenda est Syria ».

    De l’eau a coulé dans l’Oronte et les norias de Hama, mais les deux ex-mandataires s’entendent toujours comme larrons en foire, leur servilité envers le suzerain américain leur tenant lieu de boussole commune et de voix de son maître : d’où le slogan maladif « Bachar Al Assad doit partir » et ses variantes présomptueuses qui font apparaître au grand jour les arrière-pensées vindicatives des gouvernants actuels, prompts à relayer les desiderata du Pentagone.

    Pour être fixe, l’idée de détruire ce que l’on considère comme un danger potentiel n’est pas nouvelle : vers 150 avant Jésus-Christ, au terme des guerres puniques, un certain Marcus Porcius Cato, dit Caton l’Ancien, nourrissait une obsession identique, terminant tous ses discours au Sénat de Rome par cette formule qui allait faire fortune : Delenda est Carthago. Cette colonie phénicienne étant, d’une certaine façon, une émanation de l’antique Syrie, il n’y a rien de vraiment original sous le soleil : si l’Amérique se veut la Rome des temps modernes, la Syrie d’aujourd’hui est son Carthage. À une différence près : à l’inverse de la cité punique, elle n’aura pas été rayée de la carte, sortant sans doute esquintée mais rescapée de la tourmente. Combien de nos modernes Catons

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