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Les genêts du bonheur: Roman autobiographique
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Livre électronique298 pages4 heures

Les genêts du bonheur: Roman autobiographique

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À propos de ce livre électronique

L'auteur raconte sa jeunesse avec une nostalgie positive, sur un ton souvent drôle et parfois décapant.

Sur fond d’une nostalgie jouissive des années 60 et 70, ce roman autobiographique raconte avec humour et parfois truculence, avec tendresse et parfois une émotion qui bouleverse, le difficile apprentissage de la vie d’un petit garçon lorrain au cœur des Trente Glorieuses ; sa quête de tous les bonheurs, dans un quotidien parfois écartelé entre un grand-père adoré et un père tout aussi aimant, marqué par une curiosité turbulente, n’en finit pas de se heurter aux exigences d’une société en pleine mutation post-soixante-huitarde. Tous les passages obligés de la vie d’un jeune bambin puis garçonnet, puis jeune ado sont ainsi passés en revue, sur les plans familiaux et scolaires sans oublier les mutations physiologiques, sources d’anecdotes savoureuses. Des personnages bien campés, une écriture soignée, dans la poésie descriptive (le charme bucolique des monts ardennais) comme dans la crudité de certains dialogues épiques, entrainent le lecteur à entrer sans effraction dans ces souvenirs de jeunesse et à les consommer sans aucune modération.

Effectuez une plongée heureuse dans ce roman autobiographique rafraichissant.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né le 1er avril 1958 à Nancy, père de 3 enfants, Philippe Manjotel signe ici son cinquième roman. Il y confirme ses talents d'auteur dont le sens de l'humour et l'originalité de ton se sont forgés au cours d'un parcours riche de quinze années d'expatriation et balisé de deux victoires majeures contre la maladie.
LangueFrançais
ÉditeurPrimento
Date de sortie6 févr. 2020
ISBN9782378738587
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    Aperçu du livre

    Les genêts du bonheur - Philippe Manjotel

    cover.jpg

    Philippe Manjotel

    Les genêts du bonheur

    Roman

    ISBN : 978-2-37873-858-7

    Collection : Blanche

    ISSN : 2416-4259

    Dépôt légal : janvier 2020

    © couverture Ex Æquo

    © 2020 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.

    Éditions Ex Æquo

    6 rue des Sybilles

    88370 Plombières Les Bains

    www.editions-exaequo.com

    À mon frère Pierre-Jean

    « Qu’ils sont doux, mais qu’ils sont rapides les moments que les frères et les sœurs passent dans leurs jeunes années, réunis sous l’aile de leurs vieux parents ! La famille de l’homme n’est que d’un jour, le souffle de Dieu la disperse comme une fumée ».

    (François-René de Chateaubriand)

    PRÉFACE

    En lisière de morceaux choisis de « La guerre des Boutons » d’Yves Robert ou des films de Jacques Tati égratignant le modernisme aveugle au sortir de la Seconde Guerre, ce roman au style littéraire ciselé, émaillé d’anecdotes et de dialogues épiques, illustre avec truculence la vague des années soixante-dix. Mais au-delà des paysages bucoliques et des découvertes citadines, l’auteur nous projette avec enthousiasme dans son cheminement affectif écartelé, parfois bouleversant. Entre progrès souhaité et nostalgie réparatrice, admiration d’un grand-père aimant et affres d’une solitude enfantine, escapades salutaires et douleurs scolaires, le héros chahuteur et turbulent, en quête d’amour, ne cesse d’écarquiller ses yeux face au grand chambardement d’une société qui se métamorphose. Il rêve souvent de cette nature magique qui peu à peu s’efface, trop souvent malmenée par un progrès pressé de s’imposer.

    Avec humour et précision ethnographique, sans voiles ni jugements, ce roman autobiographique devient dès lors une observation fine des habitants de l’Est de la France et de la mutation accélérée de leur vie quotidienne.

    C’est un réel plaisir de gravir l’échelle temporelle de notre société en mouvement perpétuel.

    Jean-François Rottier

    PRÉAMBULE

    Dans le capharnaüm des comportements du genre humain sur cette bonne vieille Terre, tout a commencé pour moi le 1er avril 1958, ce n’est pas une farce…

    I NAISSANCE

    Nancy, quartier Mont Désert, 31 mars 1958, 22h30.

    Le mercure a encore fait des siennes et le gros thermomètre en bois de l’école Jean Jaurès, situé sur le boulevard du même nom, affiche moins six degrés. La petite plaque Bleu de France qui précise la période de vie sur terre du célèbre tribun socialiste exprime sa contrariété par la formation, dans son arête basse, de mini stalactites en forme de poêle à frire.

    La nuit promet d’être glaciale et la fine pluie de la fin d’après-midi, rapidement mue en chute de flocons serrés, a transformé en patinoire les trottoirs de la ville, privant ainsi de leurs vêpres rédemptrices les prudentes petites vieilles du quartier, majoritairement veuves et bavardes.

    Si elles n’ont pu trottiner vers la basilique du Sacré-Cœur et vibrer aux injonctions de l’abbé Thelen, doté d’un organe vocal puissant et chaleureux à l’origine de la très nette hausse de la fréquentation féminine de la paroisse, elles se sont vite consolées en collant leurs oreilles à leur poste de radio pour écouter les dernières frasques du tandem hilarant Pierre Dac-Francis Blanche : l’émission « Signé Furax » fait en effet un tabac depuis bientôt deux ans.

    Dans la rue de la République voisine, à hauteur du numéro 44, une 4CV Renault bleu-pervenche vient se blottir entre une massive Peugeot 203 familiale noire et une Frégate rouge bordeaux au toit couleur crème.

    C’est la voiture de « presque tonton Bernard ». Deux coups de klaxon déchirent le silence de la rue. Bernard, instituteur depuis déjà une dizaine d’années, s’extirpe de sa chère « quatre pattes » qu’il adule depuis son acquisition quatre années plus tôt : la première automobile de la famille, toutes branches et générations confondues.

     Presque papa Pierre fait irruption sur le trottoir. Son bras droit enveloppe les épaules de presque maman Jeannine, non je veux dire déjà maman Jeannine, bon d’accord : presque pour l’état civil.

    Il respecte un look d’intellectuel, avec son collier châtain foncé qui masque un menton légèrement fuyant, ses cheveux lissés en arrière, ses lunettes à verre épais qui traduisent une myopie prononcée, et une taille plutôt modeste d’un mètre soixante-six centimètres qui le positionne néanmoins dans la moyenne des Vosgiens de sa génération, hommes souvent trapus et de petite taille. Son front altier lui permet de revendiquer un visage presque harmonieux, je dis presque parce que son appendice olfactif ne passe pas inaperçu, héritage paternel oblige ! Enfin, ses yeux gris-vert qui pétillent en permanence lui confèrent une gaieté qui vient fort à propos perturber une certaine sévérité d’ensemble. On commencera à évoquer notre ressemblance lorsque je me laisserai pousser un demi-siècle plus tard quelques poils sur le menton.

    Quant à maman, elle est tout simplement belle, brune châtain clair aux yeux gris-bleu, presque de la taille de papa ; soucieuse de son élégance, elle refuse la comparaison, souvent citée en guise de compliment par ses amies, à l’actrice Ava Gardner, inoubliable Éloïse du « Mogambo » de John Ford en 1953.

    Haletante, elle trouve un peu de force pour sermonner son petit barbu de mari qui vient juste de se rendre compte qu’il a oublié dans le couloir la modeste valise en fer-blanc remplie à la hâte quelques minutes plus tôt, lorsque les contractions étaient passées à une cadence supérieure.

    — Minet, tu as vérifié si tous les robinets sont bien fermés ?

    L’époux modèle, dans un couard mot de contrariété chuchoté, dépose la valisette sur le trottoir, remet les pleins gaz et s’engouffre à nouveau dans le petit immeuble pour resurgir une minute plus tard, le visage triomphant : il brandit d’une main un jeu de clés et de l’autre, un appareil photographique Kodak, encore dans son emballage d’origine.

    — C’est bon, Bernard, tu peux démarrer.

    — La valisette ?

    — Elle est dans le coffre ; allons, Jeannine, détends-toi, ma sœur. Pierre, tu es bien installé derrière ? Allez, zou, direction avenue de la Garenne.

    La voix de presque tonton Bernard est grave et puissante, le ton posé ; je serai toujours fasciné par cette diction parfaite alliée à un vocabulaire choisi. Un peu comme les grandes figures littéraires de l’Afrique francophone que mon futur m’offrira de côtoyer. Très tôt, il s’est épris de Tata Ginette, très jolie jeune femme d’humeur plutôt gaie qui entretient sans complexe un timbre de voix très haut perché. L’oncle Bernard voue une admiration sans borne à son beau-père, passé du statut de simple apprenti boulanger avant-guerre à celui d’illustre artisan-chocolatier à l’aube des années Cinquante.

    Nous sommes déjà arrivés à destination ; un stationnement sur l’emplacement le plus proche du grand portail de la clinique de la Garenne et le trio (trio ? Je dirais presque quartet, car je prétends bien « en être ») s’engouffre dans l’honorable établissement.

    Toujours bien au chaud dans le doux cocon maternel, je file dans les coulisses du Service Maternité. Tonton se vautre dans l’un des deux fauteuils qui narguent les bancs du hall d’attente. Il se plonge dans la lecture de l’Est Républicain tandis que son beau-frère entame ses premiers tours de piste, du bac à fleurs de la réception jusqu’à la baie vitrée.

    Presque maman devient maman le premier avril à 05h15 !

    Coucou, me voici, me voilà, me voili, me voilou ! Les chiffres à retenir : 3,360 Kg, 49,5 cm et un organe laryngal dont l’intensité d’expression me vaudra plus tard quelques faits d’armes parfois mémorables.

    Bien sûr, faire ses débuts sur la scène internationale un premier avril m’infligera toute ma vie de supporter avec abnégation les incontournables vannes de tout un chacun : de la cour de l’école primaire jusqu’aux réunions d’adultes auxquelles je serai contraint de participer, sans que je ne constate d’ailleurs davantage de subtilité chez les « grands » que chez les gamins : « Ben dis donc, tu en fais une belle farce ! … » « Poisson d’avril, poisson d’avril, t’es qu’un imbécile... ».

    Le seul « tout un chacun » dont le propos me frappera comme un poignard dans le dos sera le grand Borodine, condisciple de ma classe de Sixième au Lycée Jacques Callot de Vandœuvre-lès-Nancy, lorsqu’il m’apprendra en 1969 qu’en Russie, le 1er avril est tout simplement le jour des fous.

    Je ne le sais pas encore, mais ce même premier avril 1958 marque un commencement pour d’autres joyeux lurons : Étienne Klein, dont la plume en fait l’un des rares scientifiques capables de décrypter pour le commun des mortels bien des secrets, Anton Innauer, sauteur à ski autrichien champion olympique en 1980 à Lake Placid sur petit tremplin (bon d’accord, sa notoriété s’est très vite congelée), et enfin mon copain Philippe Dumont, illustre inconnu breton et notoire dilettante de la représentation en robinetterie de luxe.

    Enfin, côté actualités politiques, économiques, sociales et culturelles en France, à l’aube du mois d’avril 1958, la guerre sans nom s’accentue en Algérie, De Gaulle peaufine son come-back, Charly Gaul (donc, la moitié du premier nommé) ne sait pas encore qu’il va gagner le Tour de France en juillet, les footeux tricolores ne savent pas encore qu’ils vont briller en Suède et Just Fontaine qu’il y décrochera, avec treize réalisations, le titre de meilleur buteur d’une coupe du monde de football ; Annie Cordy avec « Hello le soleil brille » et Dalida avec « Come Prima » ont sorti deux tubes, mais Tino, Trenet, Montand, Piaf, Mouloudji, les jeunes Brel et Bécaud et le moins jeune Brassens sont les valeurs sûres.

    Léo Ferré est encore dans l’antichambre de la gloire alors que Johnny émerge à peine de l’adolescence et de l’anonymat, plus pour longtemps : le Golf Drouot va bientôt propulser Jean-Philippe Smet très loin devant, idole des jeunes pour toujours. La Nouvelle Vague, dont tous les représentants sont des réalisateurs issus des cahiers du cinéma, frappe à la porte avec « Le beau Serge » de Claude Chabrol, mais c’est encore Gabin qui fait recette avec six films dans l’année ; fin 1957, il a cartonné avec De Funès et Bourvil, dans « La traversée de Paris » et ses célèbres hurlements nocturnes « Jambier, 45 rue Poliveau, j’veux deux mille francs… » me font toujours rire aux éclats un demi-siècle plus tard.

    Hors de l’Hexagone, la guerre froide fait rage et la conquête de l’espace sert de baromètre à ses deux principaux protagonistes : le bloc soviétique, empêtré dans les effets socio-économiques désastreux de sa rigidité maladive et les États-Unis, première puissance de consommation de tout et déjà presque fan du clan Kennedy. C’est de ce côté ouest que les Platters cartonnent depuis déjà deux ans avec « Only you », le meilleur slow jamais entendu dans le genre pop de l’époque.

    Je le proclame en toute solennité, qui déclare ne pas avoir mouillé petite culotte de jeune fille ou slipaille de garçon en étreignant davantage son ou sa partenaire lors du sulfureux « You’re my dream come true », est à coup sûr victime ou coupable de grande et vilaine menterie.

    Emmitouflé au point d’arborer une face cramoisie de chaleur dans un petit manteau blanc en poils d’un probable ursidé de Sibérie, le look plombé par un passe-montagne couleur marron du plus mauvais goût, je m’apprête à la rencontre la plus importante de ma vie : mon frère Pierre-Jean, un dur de presque deux balais qui ne sait pas s’il doit se méfier de la venue d’un congénère inconnu, ignare et sans la moindre maîtrise de ses cordes vocales ou bien se féliciter de l’arrivée d’un nouveau-futur compagnon de jeux.

    J’ai appris quelques jours plus tôt que je m’appelle Philippe Jean-Marie Claude Manjotel. Mon premier prénom figure dans le peloton de ceux à la mode de cette fin de décennie baptisée Fifties, aux côtés des Patrick, Michel, Gérard, Daniel, Alain, Pascal et autres Christian et Dominique.

    Je sais déjà, par un système d’écoute parfaitement mis au point lorsque je me prélassais encore dans le ventre de maman Jeannine, que j’aurais dû me prénommer Catherine, car mes chers parents, dans leur innocente inconscience (ou l’inverse), n’avaient absolument pas considéré l’éventualité d’un cadet de sexe masculin.

    D’où le fameux manteau blanc ! Agrémenté de deux pompons blancs qui ballottent en permanence comme des jumeaux en bagarre à quelques encablures de mon menton, il commence déjà à me gonfler menu à chaque fois que je consens à lever une paupière et qu’il me faut supporter la longue cérémonie de harnachement qui prélude aux sorties quotidiennes dans les rues du quartier.

    Maman se concentre sur la conduite de la poussette pour la plus grande joie d’un frangin transcendé par la nouvelle liberté que lui confère la situation.

    À vingt-trois mois, infatigable marcheur, Pierre-Jean est un scientifique : rien n’échappe à sa turbulence. Il ramasse, étudie, renifle, tripote tout ce qui est à portée de main et conserve ses trésors dans la poche droite de son anorak pour mieux les observer dans la chaleur tranquille de notre petit deux-pièces : cailloux, bouts de bois, morceaux de tissus, plumes d’oiseaux, reliefs usagers de la consommation des hominidés, j’en passe et des meilleures, qui, invariablement connaissent une troisième vie dans la grosse poubelle de notre petit immeuble, lorsque maman les découvre avec consternation et parfois épouvante, dans les cachettes successives que tente de leur ménager mon tenace aîné.

    Maman est épuisée ; maîtresse-auxiliaire, elle enseigne l’anglais au lycée Jeanne d’Arc de Nancy, à proximité immédiate du joyau architectural de la ville, la place Stanislas.

    Elle prépare le CAPES{1}, graal envié pour devenir professeur d’anglais et obtenir un poste le plus proche possible de l’ancienne cité des ducs de Lorraine ou bien, elle n’ose encore l’exprimer, dans ses chères Ardennes, à Sedan ou Charleville.

    Papa, s’il a, de son côté, finalisé son cursus et déjà décroché ce fameux CAPES pour enseigner les Lettres Classiques et devenir prof de français, affiche vingt-sept ans révolus à son compteur : il est grand temps qu’il effectue son devoir envers la Nation.

    Sursitaire, il bénéficie de son statut de soutien de famille pour servir l’armée française trente mois en métropole plutôt que douze sur le front algérien comme la plupart des appelés de cette génération.

    C’est ainsi qu’après quelques semaines passées à faire ses classes dans la froideur Haut-Marnaise de Mourmelon, il se retrouve à Nîmes, la vieille dame occitane, aux arènes romaines si bien conservées par la saine brise d’un mistral toujours gagnant.

    Il y découvre les joies de l’ordre serré et de la fraternité soldatesque avant une miraculeuse mutation au Service Médical de la garnison locale qui lui octroie quelques privilèges, comme celui d’échapper aux manœuvres du terrain ou celui, plus dangereux, de signer les billets d’infirmerie, de convalescence et surtout de permission pour raison de santé dont il estimera à deux reprises pouvoir s’en rendre lui-même l’heureux bénéficiaire.

    Il conservera de son passage sous le drapeau quelques plaisanteries et fredaines bien grasses qu’il entonnera souvent avec une joie d’enfant quelques années plus tard, lors de nos grandes transhumances d’été, déclenchant immanquablement les éclats de rire de ses deux fils en même temps que les mots de réprobation outrée de notre mère (« travadja la moukère, travadja bono, trempe ton c... dans la soupière, tu verras si c’est chaud… »).

    Papa et maman arrêtent une décision qui déterminera le cours de ma vie : ils acceptent la proposition de mon grand-père maternel, Lucien, adjudant-chef de gendarmerie à la retraite, né avec le siècle : il suggère que l’on m’envoie chez lui et ma grand-mère Léontine pour un séjour indéterminé, le temps de soulager maman, épuisée par de harassantes tâches éducatives et ménagères, peu compatibles avec les exigences des cours dispensés et à suivre.

    Les souvenirs de mes six premiers mois sur Terre, dans ce coin de France qui s’imposera plus tard comme ma chère Lorraine, sont quasi nuls.

    En effet, c’est à cet âge que je quitte Nancy, ma mère et mon frère. Au fond de ma mémoire, tout démarre donc à Braux, une bourgade située au cœur de la vallée de la Meuse, dans le département des Ardennes.

    Douze kilomètres la séparent de son chef-lieu : Charleville-Mézières.

    Le Premier janvier 1967, les communes de Braux, Levrezy et Château-Regnault fusionnent sous le nom de Bogny-sur-Meuse ; au cours de la même année, les villes de Charleville, de Mézières, de Mohon, Étion, Montcy-Saint-Pierre et Le Theux opèrent la même mutation et les quelques quarante mille habitants concernés deviennent des carolomacériens.

    C’est incroyable avec quelle facilité, acuité, enthousiasme, émotion, tendresse, fierté, je me suis toujours plongé dans le souvenir béni de ma première enfance, le cœur, l’esprit et même les yeux à chaque fois submergés d’un tsunami d’amour pour grand-père Lucien et grand-mère Léontine, qui m’élevèrent pendant près de deux ans.

    J’ai en effet une trentaine de mois lorsque je retourne à Nancy pour y retrouver mes parents et mon frère Pierre-Jean.

    Combien de fois j’entendrai maman évoquer les grosses larmes sillonnant dans les rides qui striaient les joues de grand-père Lucien, le jour où, dans les bras d’un papa bon, mais encore inconnu qui m’entraînait vers l’unique taxi de Braux, je tendais mes deux petits bras vers le seul héros que je me suis toujours reconnu au moins jusqu’au crépuscule de mon adolescence.

    II PETITE ENFANCE

    CHEZ MES GRANDS-PARENTS MATERNELS

    Braux, la vallée de la Meuse : mon univers à moi.

    J’y ai sans doute été trop heureux, trop tôt. En tout cas, pour supporter avec sérénité, sagesse et recul toutes les petites contrariétés du quotidien qui ont consommé et consumé tant d’énergie au cours de ma vie d’adulte.

    L’irruption d’un bébé chez Lucien et Léontine Davis, fait la une des commérages dans le bourg, les conversations fleurent bon le patois local au cousinage chtimi indiscutable :

    — C’tou là c’est le fils à Jeannine

    — J’sau ben content pour ti Lucien

    — Ya ti yauque pour ton service ?

    — À dou esse qu’tu vas qu’ri son lait ?

    — Ben là oui va ma gros, chu nous, il est chu nous !

    — Comme da l’ta ! On rajeunit !

    Mon grand-père Lucien est surnommé « le Grand » par son entourage, en raison des cent quatre-vingt-un centimètres qu’il déploie, lorsqu’il se lève, avec une lenteur calibrée pour bien faire sentir à ses interlocuteurs qu’il les toise. Son large visage balisé par des yeux noirs et rieurs, a été délesté le jour de son départ en retraite (à la fin de l’année 1955) de l’impressionnante moustache qui lui conférait une autorité absolue dans son ultime fonction d’adjudant-chef de gendarmerie. Ses cheveux gris-blanc sont coiffés en arrière et lui octroient une certaine allure comme on dit dans les salons de dames.

    Médaillé militaire, il s’est également vu décerner la médaille de la Fondation Carnegie France pour avoir plongé en 1936 dans les eaux glacées de la Meuse et sauvé d’une mort certaine une jeune femme qui se débattait au milieu du fleuve en hurlant sa rage de survivre. Cette action de bravoure lui vaudra aussi la distinction d’une médaille d’honneur pour acte de courage et de dévouement.

    Je ne l’entendrai jamais évoquer cette histoire et son silence entretiendra mon absence de questionnements, comme pour un mystère ancestral ; seules, maman et grand-mère m’affranchiront avec les explications minimalistes que je viens de mentionner.

    Sauf pour les grandes cérémonies de famille et pour le défilé du Onze novembre, il évolue constamment dans des pantalons de velours de couleur marron.

    Ses sourcils broussailleux amplifient le timbre grave et puissant d’une voix qui semble uniquement vouée à donner des ordres, prononcer des sentences ou exprimer des affirmations qui excluent la contradiction ; il est à mi-chemin entre le bourru et l’autoritaire avec un zeste de moqueur.

    Et ma grand-mère Léontine ? Née deux années après Lucien, elle fut une très belle jeune femme plutôt coquette dans sa vingtaine triomphante. Les yeux marron clair, elle a toujours vécu dans l’ombre de son gendarme de mari au gré de ses nombreuses affectations. Cuisinière hors pair, c’est une gourmande qui a vu ses formes s’arrondir au fil du temps ; sa petite taille en fait ainsi une dame presque boulotte aux fins cheveux blancs lorsque je fais irruption dans la maisonnée.

    À la fin des années Cinquante, au 60, rue Roger Salengro{2} les conditions de vie sont assez spartiates :

    C’est une étroite maison de ville qui propose environ quarante-cinq m² de rez-de-chaussée ; idem pour l’étage et pour l’ensemble sous-sol/cave. Le grenier est plus réduit.

    Un jardin rectangulaire, cultivé avec soin, avec une serre juste en son centre, occupe environ deux cents mètres carrés de bonne terre d’alluvions ; sa pente est assez marquée en direction du chemin de halage de la Meuse, qui le borde par une clôture grillagée d’une douzaine de mètres de longueur.

    Une porte métallique offre un accès à proximité du seul arbuste planté par mon grand-père, un magnifique groseillier productif l’été et très résistant au froid, de novembre à avril.

    Enfin, un poulailler grillagé doté d’une douzaine de clapiers est contigu au sous-sol.

    En pays ardennais, à la saison hivernale, le mercure descend souvent sous le zéro avec des pointes qui peuvent durer des jours et des jours au-delà des moins cinq, voire moins dix degrés.

    Comme des engelures d’enfant, le temps a gravé dans ma mémoire des souvenirs d’une incroyable précision, peut-être un poil enjolivés par cette irritante propension à jouer les anciens combattants, à vouloir prétendre avoir vécu une enfance « à la dure ».

    … Mensonges !

    Je ne saurais évoquer la moindre manifestation de cette rudesse du quotidien sans qu’elle ne soit associée, peu ou prou, à un souvenir bienfaisant.

    Nostalgie quand tu nous tiens !

    L’absence de chauffage central joue un rôle majeur dans cet acharnement à sublimer le passé.

    Seule source de chaleur de la pièce de vie et du rez-de-chaussée de la maison, la cuisinière à bois ou charbon, solide et compacte, dicte sa loi à toute la maisonnée, par son foyer à combustibles, son four et sa plaque en fonte. Elle accapare grand-mère Léontine dans la concoction de gâteaux et desserts qui me font chavirer de bonheur ; je tournicote, je papillonne à ses côtés, à moitié enivré par les odeurs de sucre et de pâte qui lève ; j’essaie de compter les petits congolais alignés comme des fantassins au garde à vous sur la plaque métallique noircie, j’écarquille les mirettes, fasciné par le beurre qui dégouline de la galette au sucre : elle ressemble un peu à un volcan en

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