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Histoires d'Anjou: Roman historique

Histoires d'Anjou: Roman historique

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Histoires d'Anjou: Roman historique

Longueur:
394 pages
6 heures
Éditeur:
Sortie:
4 oct. 2019
ISBN:
9791035305895
Format:
Livre

Description

Parcourez dans ce roman les événements emblématiques qui ont touché la France au Moyen Âge !

De l’an mil à nos jours, l’auteur nous fait vivre le quotidien de tous ces gens, nobles bourgeois et manants au coeur des événements : la fidélité du Moyen Âge, l’amour courtois, mais aussi la dureté des temps. On naissait et on mourait, on se battait mais on survivait. Les croisades ne furent pas une balade de santé. Combien de chevaliers angevins furent occis ou décapités ! Leurs enfants combattront sous la bannière de la Pucelle, les suivants accompagneront le Valois en Italie. Les guerres de Religion ensanglantèrent notre pays. On bouillait à Angers, on décapitait à Paris, on passait au fil de l’épée en Languedoc, à Nègrepelisse ou à Toulouse. La Loire, si calme, si douce à regarder, engloutit nombre de naufragés, de passeurs, de pêcheurs ou de pèlerins. Le Roi-Soleil est entouré de courtisans, on quitte l’Anjou pour y chercher fortune, tel ce perruquier, ce baigneur ou cet apothicaire. Plus tard, sous Louis XVI, l’on part vers le Nouveau Monde au nom de la Liberté. La Révolution à Paris et les guerres en Anjou firent s’affronter, s’entretuer les Français, républicains et royalistes. Les Mauges, par le sabre et le feu des Colonnes infernales de Turreau, vécurent une odyssée en dehors de tout entendement. Elles s’en souviennent encore. Pourtant la Première et la Seconde Guerre mondiales n’eurent de cesse de réveiller chez eux le désir de sauver la France, cette France éternelle, que l’auteur nous fait revivre à travers toutes ces nouvelles, empreintes d’amour, de brutalité, de mort, de sang et de sacrifices, parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. Toutes et tous, à travers ces pages, se sacrifient pour leur famille, pour Dieu ou le Roi, mais toujours pour la France, et, à travers ces personnages, nous découvrons une belle leçon d’espérance pour l’avenir.

Suivez différents personnages à travers l'histoire de la France éternelle, dans ce roman historique captivant !

EXTRAIT

En 1598, ils transigent, signent un accord aux Pénitentes d’Angers, et voilà que le roi décide de descendre la Loire et de s’arrêter à Ancenis, avant de se rendre à Nantes. Des guirlandes de fleurs ornaient la porte du pont-levis. Les toues des pêcheurs étaient ornées de roses et de verdure. Les femmes étaient en gaieté et accueillaient le roi en chanson.
Le duc de Mercœur l’accueille au château. Je suis là avec les Lelarge et les Chasles, tout le monde est en tenue d’apparat.
Nous étions en collerette, haut et bas noirs, chausses blanches et souliers noirs à talons et boucles qu’on appelle, du nom du précédent roi, Charles ix. Nous avions bien arrangé et taillé notre barbe et notre moustache. J’étais jeune et me prenais pour quelqu’un d’important. Les Chasles m’avaient fait habiller par le tailleur près des halles. Le roi entra fièrement au château et alla s’installer avec Mercœur près de la haute cheminée.
— Sire, vous êtes chez vous à Ancenis.
— Mercœur, votre hospitalité m’enchante et je vous sais gré de toute cette sollicitude à mon endroit.
— Le dîner ce soir en votre honneur rassemblera toute la société de la ville et vous pourrez aller vous reposer dans votre chambre avant de reprendre le coche qui vous conduira à Nantes.
Le roi reprit le coche d’eau le lendemain et voilà comment cette guerre, Jean, prit fin pour un temps.
— Papa, il y a eu beaucoup de morts ?
— Oui, mon fils, et c’était entre Français, c’était une guerre civile, tout ce qu’il y a de plus abject et horrible.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né au Fuilet (49), dans les Mauges, Serge Quentin y demeure depuis sa retraite en 2007, village de tous ses ancêtres depuis deux siècles… Après ses études, il a fait carrière dans la gendarmerie. Il est l’auteur de trois livres : Histoire du Fuilet, Racines d’Anjou, Histoire de la Chapelle des recoins (avec Victor Bouyer).
Éditeur:
Sortie:
4 oct. 2019
ISBN:
9791035305895
Format:
Livre

À propos de l'auteur


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Histoires d'Anjou - Serge Quentin

HISTOIRES D’ANJOU

ROMAN HISTORIQUE

© La Geste éditions - 79260 La Crèche

Tous droits réservés pour tous pays

www.gesteditions.com

Serge Quentin

de l’Académie d’Angers

HISTOIRES D’ANJOU

Roman Historique

La Geste éditions

Fidélité

Les bords de Maine se réveillent doucement et en silence ce matin du 14 avril 1109. Les riverains ont entendu les cloches de l’église Saint-Marbœuf sonner le glas hier soir. Toutes les cloches de la ville et des villages alentour répondent. C’est certain, le défunt est d’importance. La rumeur se répand sur le quai entre les pêcheurs, les autres manants, et les femmes se rendant décrasser et battre le linge. Le défunt est du château, à ce que l’on dit.

— Si c’était le gros Foulques, ça nous débarrasserait… lance une lingère.

— Ne parle pas trop vite, la ribaude… Tu rêves un peu trop haut.

Au château, Foulques iv, comte d’Anjou, gît bien là, mort, ceint dans son armure lourde et brillante, les mains gantelées de cuir cousu. Le comte est étendu à même la table de la vaste salle, face à l’immense cheminée de la tour carrée. Son visage, gros et blafard, ses yeux endormis, son nez rond et sa bouche pulpeuse accentuent ses joues creusées par la fatigue guerrière. Foulques est passé ad patres à l’aube de ses 68 ans. Le vieillard, laid, lourdaud et bossu n’est guère pleuré, chez les féodaux ou au sein du peuple. Sa femme Bertrande, quatrième dans l’ordre, courageuse et indépendante, l’a déjà quitté depuis quelque temps pour Philippe, roi de France. Son fils, Foulques, tient les rênes du comté. C’est lui dorénavant l’homme de l’Anjou, « le roi est mort, vive le roi ! » Le comte est mort, son fils lui succède.

Tous les vassaux du comte errent dans la cour pour rendre hommage au chef de leur province. À l’annonce du glas, ils ont rejoint le château. Le comte était certes honni, mais ils lui doivent le devoir vassalique. Ils viennent se prosterner devant la dépouille comtale. Au cours d’un défilé à friser le ridicule, ils saluent une dernière fois un comte qu’ils ne regretteront pas et qui leur répugne. Le cliquetis de leurs armures se fait entendre des chaumières voisines d’outre-Maine et de Reculée. Pourtant, les pêcheurs de Reculée ne semblent pas troublés et les écrevisses, ce matin, n’ont qu’à bien se tenir. Les chevaux, nerveux, hennissent. Les chevaliers parlent fort, les servantes s’activent, ricanent même, au passage des jeunes et beaux chevaliers. Qui sait si l’un d’eux… et, pour l’heure, elles déambulent et roulent des tonneaux vers les tables dressées pour l’occasion, où s’entrechoquent coupes et chopes. Il faut bien accueillir ces chevaliers. Ils se prosternent devant le comte et ne vont pas repartir vers leur manoir sans goûter aux plaisirs du vin et de la chair qui les attendent au fond des tavernes d’outre-Maine.

La fraîcheur de ce matin de printemps et la brise frôlant les frênes chahutent les chênes bordant la Maine. La nature participe à l’ambiance du soulagement. Tous se sentent libérés, libérés d’un tortionnaire. Depuis le début de son règne, le Réchin s’impose violemment à ses sujets, aussi nobles soient-ils. Il va courre les paysans, les violente, les pend haut et court, ses vassaux le craignent, certes, mais ne lui obéissent plus vraiment. Tenez ! Normand de Montrevault se bat avec son voisin du Petit-Montrevault. Les seigneurs de Chemillé et de Maulévrier s’étripent chaque jour que Dieu fait. Ces féodaux ne se sentent plus tenus à leurs devoirs, c’est l’anarchie dans le comté. La justice est rendue selon le bon vouloir du seigneur local.

Souhaitant mettre un peu de calme devant cette violence souvent gratuite, mais, surtout, devant l’incurie du feu comte, Geoffroy, le fils de la précédente épouse de Foulques, avait déjà la main sur le comté et tentait de remettre un peu d’ordre. Oui ! Mais c’était sans compter sur Bertrande, sa belle-mère, aussi violente que son mari et pleine d’ambition pour son fils. Elle fait assassiner Geoffroy en 1106, et ainsi, au décès du comte, Foulques v, devient comte d’Anjou. C’est lui qui va maintenant accueillir ses nouveaux vassaux ce matin.

La troupe des chevaliers et des écuyers sort du château en ordre, les trompes sonnent le glas et le convoi s’élance vers l’Esvrière, le sanctuaire choisi par le comte pour qu’il le reçoive en sa dernière demeure.

À peine a-t-il enterré son père sous la dalle du chœur, que Foulques souhaite maintenant recevoir les hommages des vassaux. Il les convoque avant leur départ :

— Mes chevaliers, retournez en vos châteaux et recevez l’aveu de vos vassaux, comme vous l’aviez fait pour mon père. À la lune prochaine, vous reviendrez et je recevrai à mon tour votre fidélité.

Les seigneurs des Mauges, harassés, reviennent de combattre le demi-frère de Foulques, en Saintonge. Les mois précédents, ils combattaient près de leurs fiefs, entre Chemillé, Montfaucon et Montrevault. Depuis de nombreuses années, ils obéissent à qui ils le souhaitent, tantôt à Montrevault, tantôt à Chemillé, mais toujours par crainte, à Foulques quand il l’exige. Il en sera de même avec le fils. Ainsi vont les liens vassaliques.

Aujourd’hui, au lever, Pierre chevauche sa haquenée vers Montrevault depuis son fief de La Roche en la parocchia de La Poitevinière. Il va prêter aveu à Normand de Montrevault. Il a revêtu sa cotte de mailles et ses gants de cuir. Il est tête nue et ses longs cheveux châtains, frisés au fer sur l’arrière du crâne, dégagent un visage long et fin. Ses yeux noirs sont cernés. Pierre est comme les autres soldats des environs, fatigué des derniers combats de Saintonge. Il est rentré hier soir, et déjà ce matin il doit reprendre les chemins pour satisfaire à ses devoirs pour La Roche. Après avoir traversé les terres de La Poitevinière, et longé l’Èvre, il se présente sur son destrier devant le pont-levis du château du promontoire de l’Èvre.

— Ohé du château, Pierre de La Roche ! Je viens pour l’aveu.

Les lourdes chaînes grincent, les planches craquent et, lourdement, le pont-levis s’abaisse. Pierre traverse lentement et fièrement la petite cour de la demeure. Il rejoint là ses amis, les chevaliers de Clérambault, du Plessis, de Bouzillé-Melay, et tous ces hobereaux des Mauges qui vont jurer obéissance et fidélité à Normand. Ce sont eux qui gouvernent et protègent les manants des Mauges… Ils rendent certes aveu à Montrevault mais eux seuls savent ce que le mot « fidélité » veut dire… Ils doivent à leur suzerain sûrement, mais, doivent encore plus à leurs paysans, parce que seulement là est leur honneur : servir. Ils savent que ces valeurs devront être transmises. C’est leur raison d’être.

Quand ils ne sont pas alliés, ils sont voisins ou amis. Depuis leur enfance, ils se fréquentent, courent de manoir en manoir visiter leurs parents. Les fêtes votives sont des occasions de rencontres. Lors des veillées d’hiver, ils écoutent religieusement les conteurs leur rapporter les prouesses des croisés, partis combattre les islamistes et défendre le tombeau du Christ.

Tous défendent la religion et leurs demoiselles. Ils sont nés pour ça, et se montrent souvent ombrageux si d’aucuns s’avèrent indélicats à leur endroit. Ils défendent leur patrie aimée, ils défendent leur culture ancestrale reçue à la nuit des temps. Leur terre et leur manse autour du manoir familial sont cultivés par des serfs ou vilains aussi fidèles qu’ils le sont à leur propre seigneur.

Pierre, outre son manse de La Roche, fait valoir par un meunier son moulin de Vernon attaché aussi à un petit manse.

Le sieur de La Roche enharnaché, tel son destrier, traverse la cour d’honneur. On le fait pénétrer dans la grande salle d’honneur. Le comte de Montrevault, Normand, le connaît bien. Il s’approche et lui tend les bras. Il le prie de se placer près d’un cousin posé là pour la réception de l’aveu.

— Installez-vous, Pierre, dit Normand.

Pierre s’agenouille aux pieds de son seigneur en la salle d’honneur du manoir de schiste noir. Il est sûr de lui. C’est un habitué des lieux. Alors il peut déclamer à haute et forte voix :

« Je, Pierre, de La Roche en la parrochia de La Poitevinière, tiens de vous, haut et puissant seigneur, ma terre de La Roche et mon moulin de Vernon. Je vous jure obéissance et fidélité. J’acquitte mes devoirs féodaux et vous remets un faucon et une paire de gants blancs. »

Normand se lève. Pierre demeure à genoux. Il le frappe de son épée sur l’épaule gauche et la remet au fourreau. Le vassal se relève et le comte l’embrasse d’une accolade franche et ferme. Ils se sourient. Entre eux, la fidélité est installée. Elle est indéfectible.

Son aveu rendu, Pierre sait qu’à tout moment il pourra être appelé à l’ost, pour défendre la seigneurie des assauts belliqueux des voisins poitevins ou bourguignons, ou partir en Terre sainte défendre le tombeau du Christ. D’ailleurs il en rêve un peu, de partir vers la Palestine. Il est né guerrier, il aime sa campagne, mais il sait tout cela fragile et, s’il faut combattre pour les protéger, il n’hésitera pas. Le Sarrasin pourrait venir jusqu’ici, autant le repousser avant.

En attendant, même si sa présence à Montrevault est importante, qu’elle est aussi chargée de symbole, et d’un rituel auquel il s’est plié sans contrainte, il pense à Jeanne, sa jeune femme. Elle s’apprête à accoucher. Les matrones sont près d’elle, à La Roche, cela le rassure. Il sait que son aveu lui permet de maintenir sa terre et qu’il peut compter sur le seigneur de Montrevault pour le protéger en cas d’agression.

Nonobstant, il est préoccupé pour Jeanne, elle est si jeune, si belle et si fraîche. Oui, il est amoureux, il tremble pour elle, il lui compose parfois quelque poème. Comme tous les chevaliers, il taquine la muse au contact des troubadours de passage, et en plus c’est sa passion après la chasse.

Il ne s’attarde pourtant pas ce matin. Après l’aveu, il pourrait rester à goûter le nectar angevin que ses amis des terres de l’Hyrôme consomment sans modération dans la cour du château. Il n’est pas ennemi de savourer de bons moments avec ses amis, au contraire, c’est un bout-en-train, néanmoins il se doit à Jeanne, c’est aussi pour elle qu’il porte haut les valeurs de chevalerie. C’est pour Jeanne, qu’il aime et protège, qu’il s’échappe rapidement pour aller attendre la venue d’un fils espéré.

Si c’est vraiment un fils, il l’appellera Pierre. Oui, il l’appellera Pierre, pense-t-il sur le chemin du retour, « comme moi et mon propre père ». Trois lieues lui restent à chevaucher. Il galope cheveux au vent. Ses braies, sous sa cotte de grosses mailles, gonflent par la vélocité du destrier. Il traverse l’épaisse forêt de la Bellière, puis celle de Beaupréau et, enfin, apparaît la tour de La Roche. Il s’attarderait bien à chasser le loup ou le sanglier. Pour sa passion, il verra plus tard. C’est aussi un excellent chasseur au faucon et il va courre le lièvre à pied.

Si la tour de Montrevault est en pierre depuis peu, La Roche est toujours en bois, entourée d’un large et profond fossé, ceinte d’une palissade aiguisée et tranchante. L’enceinte protège sa réserve. Vaches, poules et moutons vaquent où bon leur semble. À l’extérieur, des porcs noirs, coupés avec des sangliers, grognent et cherchent des glandées. Elles ne manquent pas dans la chênaie de La Roche, en bordure de l’Èvre qui lentement creuse son lit le long des flancs granitiques des contreforts du Massif armoricain.

Il fait bon de vivre à La Roche. Pierre n’a que 20 ans et voilà déjà un an qu’il a épousé sa voisine, Jeanne, d’une année sa cadette. Jeanne Turpin, d’un nom très honoré en Anjou, est la fille du seigneur de La Poëze. Jean Turpin de La Poëze est l’égal de Normand de Montrevault, dont il a épousé la fille. Alors pourquoi, tout à l’heure, Pierre eût-il craint pendant son aveu ?

Les Turpin gouvernent Vihiers, et des manses comme La Pie au Fuilet lui rendent aveu. Pierre a remarqué Jeanne à quelques veillées d’hiver. Il l’aima aussitôt. Pierre lui fit sa cour avec ses poèmes, lui conta quelques romances, et lui promit de l’aimer et de la protéger sa vie durant. Leurs pères ne s’y opposèrent pas, même si La Roche n’est pas La Poëze. Ils sont néanmoins chevaliers et cela prévaut. Ce n’est pas la taille de la seigneurie qui compte, c’est la condition, et qu’importe si le rendement est différent, ils partagent ces mêmes valeurs et n’ont pas besoin de se le dire. Ils le savent et cela suffit.

Les terres se jouxtent, alors pourquoi ne pas les marier si les tourtereaux s’aiment déjà ?

— Messire ! Messire ! Messire ! C’est Jeanne ! C’est Jeanne, messire ! s’essouffle Marie, la servante, courant jusqu’à manquer d’air au-devant du cavalier. Cela s’annonce difficile, vous savez !

Pierre, en selle devant l’entrée du manoir, saute de cheval, court, bouscule quelques poules encombrantes, frotte ses chausses sur le parvis, et s’élance vers sa bien-aimée. Il contemple sa femme avec bonheur. Si c’était un héritier ? Les matrones entourent la jeune femme. Elle crie, vocifère, ses cuisses ruissellent de sueur, ses yeux tournent de fatigue.

— Poussez, Jeanne, poussez encore, je vois la tête. Il arrive… Oui, c’est ça, allez !

Jeanne se crispe, se cramponne aux montants de bois, ses cheveux longs sont échevelés, étalés sur la couche, elle perle. Enfin, l’enfant se présente. Jeanne râle de fatigue.

L’enfant est fort. Un cri puissant transperce les murs de La Roche. C’est un garçon que prennent dans leurs bras les matrones. Pierre s’agenouille au pied de l’autel de la chambre. Jeanne râle encore. Sa tête est tournée vers l’enfant posé à ses côtés sur un drap blanc de fils fins.

— Marie, venez ! Courez ! Allez chercher des linges mouillés pour essuyer votre maîtresse, lance Pierre. Marie s’exécute, elle est liée à sa maîtresse.

Elle est sa raison de vivre. Ses parents déjà servaient à La Roche et ils en étaient fiers et heureux. Les maîtres leur rendaient bien aussi. La fidélité est encore une valeur sûre à La Roche.

Jeanne, épuisée, mais sereine d’avoir offert ce cadeau à leur amour, s’endort. Elle a surtout donné un fils à son chevalier servant. Le nouveau-né est posé dans son berceau d’osier. Il paraît vigoureux et bien armé pour démarrer sa vie de petit féodal.

Dans le fond de la basse-cour, Marie et son époux Jean occupent un réduit proche du manoir. Tous deux sont les seuls au service à demeure. Ils servent avec ferveur leur maître. Sinon Pierre recrute des valets pour les travaux d’été et de labourage à bras à l’automne. La Roche n’est pas fière comme Montrevault, mais, aux alentours, on la respecte. Pierre de La Roche est respecté de ses vilains. On le dit et ça se sait.

La nouvelle de la naissance se répand dans la campagne. Les femmes prennent les chemins de traverse pour venir visiter Jeanne et offrir un présent au nouveau-né. C’est l’habitude. Les unes ont brodé un petit mouchoir, d’autres des bonnets et des lainages. Elles ne demeurent pas trop longtemps, Jeanne est fatiguée. Pierre leur offre quand même une timbale de vin frais pour leur dire combien il est touché de leurs marques de sympathie. Le seigneur de La Roche est heureux ce matin.

Il peut maintenant recevoir son frère Jean, écuyer à Chemillé chez Pétronille. Il viendra demain pour le baptême de son filleul. L’habitude à La Roche, c’est de baptiser aussitôt le nouveau-né, s’il venait l’idée à Dieu de leur retirer ce précieux cadeau, autant qu’il parte béni des sacrements de l’Église.

Pour l’heure, Jeanne se repose. Un seul drap la recouvre, mais les matrones sont inquiètes. Elle a perdu beaucoup de sang et sa santé est déjà fragile. Jeanne est frêle, c’est pour cela que Pierre a demandé à Marie de s’affairer auprès d’elle, depuis plusieurs jours déjà.

Les matrones la veillent toute la nuit. Jeanne semble s’être assoupie. Le petit Pierre est à ses côtés. Il pleure de temps en temps, mais c’est bon signe, il évacue l’air de ses poumons.

Au petit matin, elles se sont endormies sur les bancs à dossier en bois rudement façonnés. Marie s’occupe dans la chambre, regarde les matrones lourdes de fatigue.

Mais plus personne ne surveille Jeanne ? s’interroge-t-elle.

Elle s’approche de sa maîtresse… Et stupeur !

Une flaque de sang se répand telle de la lave en bas d’un volcan, sur le drap blanc.

Jeanne a la tête sur le côté, les yeux sont fermés. Respire-t-elle ? Marie n’en sait rien. Elle lui passe la main sur le front. Elle ne sait plus si elle a de la fièvre ou pas, si elle a froid ou pas… Elle est saisie, elle tremble soudain, elle a peur, elle crie de toutes ses forces après les matrones.

— Aidez-la ! Aidez-la, Seigneur ! prie-t-elle ensuite, en regardant ces femmes autour de sa patronne.

Les matrones comprennent vite le désarroi de Marie et la situation désespérée de Jeanne en constatant la mare de sang sur le drap. L’une d’elles se saisit d’un miroir, l’approche des lèvres roses de Jeanne. Aucun souffle, aucune buée !

Elles regardent Marie, qui a déjà deviné.

De chaudes larmes inondent les visages de Marie et des matrones.

Il va falloir maintenant avertir le chevalier. Il était si heureux hier…

Jeanne s’est endormie définitivement et paisiblement, au petit matin frais de cette journée printanière, où tout renaît, au premier jour de la vie de Pierre.

Pierre de La Roche, réveillé par le brouhaha et prévenu du drame par Marie, se jette au chevet de Jeanne. Il implore le ciel, il tremble, il gesticule, il crie et crie encore.

— Non, elle n’est pas morte, Seigneur ! Faites-la revenir ! Ne me l’enlevez pas, je vous en supplie.

Il s’écroule brutalement sur la terre battue de la salle.

Jeanne est allongée sur la couche de bois brut, immobile, fraîche mais inerte. Morte, oui, morte à tout jamais.

Il est sec… Il ne peut pleurer… Rien ne sort, plus un mot… Hagard, il titube, tient le bord de la table, se retient, son esprit le quitte… Il s’écroule au sol… Deux valets le relèvent, et l’assoient sur un banc.

Il est maintenant seul avec Pierre, son fils.

Jeanne reposera près de La Roche. Il élèvera un tombeau, et chaque jour il l’honorera et priera pour son âme. Il délire mais doit penser à demain. Pierre est là pour le lui rappeler.

Jeanne est enterrée depuis la veille au matin et Pierre chevauche vers Chemillé. Il va rencontrer Robert, le prieur de l’abbaye. Les moines sont ses amis. Ils font moudre à son moulin. Les prieurs de Robert battent souvent la campagne et aiment s’arrêter à La Roche. Les moines défrichent depuis de nombreuses années des terres qu’ils reçoivent en don. Les familles des Mauges savent que, pour se faire pardonner leurs fautes, elles doivent honorer ceux qui prient pour le repos de leur âme et celles de leurs défunts. Alors elles savent se montrer généreuses avec les prieurs et Pierre est de celles-là.

Oh ! les moines lui doivent bien quelque argent sur des cens du moulin de Vernon, mais, là, il ne vient pas pour affaire, il vient juste recommander l’âme de Jeanne à Dieu et assurer le repos de sa tendre aimée.

— Je compatis à votre peine, Pierre, le reçoit Robert.

— Don Robert, je vous donne mes prés des alentours de Vernon pour que vous fassiez dire des messes et des prières, et les moines prieront pour le repos de l’âme de Jeanne qu’ils connaissaient bien !

— Comptez sur moi, Pierre, le contrat sera rempli.

Aussitôt s’approche un moine scribe. Il s’affaire au pupitre, en sort un parchemin propre et lisse, une plume, et rédige la donation. Robert et Pierre s’acquittent des signatures. Le maître de La Roche peut repartir en son domaine s’occuper de son fils et de ses terres. Il est libéré d’un poids. « Maintenant, se dit-il, je suis sûr que Jeanne dormira paisiblement au ciel entourée des anges protecteurs » et peut-être descendront-ils aussi les protéger, lui et le petit Pierre.

Il rentre au manoir de La Roche, courbé, fourbu, épuisé, et triste. Jeanne a rejoint les anges certes, mais sa présence lui manque au domaine. Il n’entend plus ses rires éclatants et son humeur joyeuse. Il devra accepter que ce ne sera plus comme avant.

Il prend son petit Pierre dans ses bras. Le nouveau-né, espoir de sa race, le consolera-t-il ? Il vivra pour lui et pour sa maman à travers lui.

Il quitte le logis, se place face à l’Èvre, se redresse et, fier, marche lentement, avec assurance, sur le haut de la motte de La Roche. La rivière coule en contrebas. Il tend son bras vers les terres de son domaine et souffle à son héritier :

« Pierre, voilà notre fief concédé par le seigneur de Montrevault, demain tu seras le maître et ton fils à son tour et ainsi de suite la famille perpétuera avec fierté notre lignée pour l’éternité. »

Le seigneur de La Roche rentre au manoir, confie son fils à Marie, sa nourrice et gouvernante.

— Marie, le petit Pierre doit être vaillant, être bien nourrie. Je vais partir combattre les Turcs. Jeanne en aurait été fière. À mon retour, mon fils sera devenu la fierté de notre race, et, Marie, vous y serez pour quelque chose. Je vous fais confiance.

Pierre a fait préparer sa haquenée. Il a revêtu sa tunique blanche. Il y a fait coudre une croix rouge par Marie. Il porte en dessous son armure. Le chemin sera long et les combats rudes. En reviendra-t-il ? Nul ne le sait, et, dans la brume de ce petit matin, Marie, tenant dans ses bras le futur seigneur de La Roche, regarde s’éloigner le maître de céans aller quérir quelque fortune de guerre parce que c’est son destin, parce que c’est sa condition et qu’il est fidèle aux valeurs qu’il a reçues depuis la nuit des temps.

Revint-il ? Nul ne le sut. Le petit Pierre garda La Roche et la transmit à son tour.

Les blésistes

La Maine coule tranquillement au pied du château de la bonne ville d’Angers en ce matin d’été 1341. Il n’est question que de cela dans la cour d’honneur. Les chevaliers sont fébriles, les damoiselles inquiètes. Le duché de Bretagne est orphelin. Qui va succéder au duc ?

Charles de Blois, le maître de l’Anjou, sort tranquillement de la chapelle où il vient d’entendre la messe de 7 heures. Il est serein. Fervent catholique, il s’en remet chaque jour à la providence du Seigneur. Ses sujets angevins le chérissent et le soutiennent pour son engagement auprès du roi de France.

Édouard iii a gagné les côtes normandes mais se trouve encore loin de l’Anjou. Pourtant, le château est sur ses gardes. Jean de La Roche, le prévôt de la ville, tient ses troupes sur les remparts. Les archers casqués, arc en main et en brigandine, se relaient aux meurtrières. Si les Anglais se présentent, Jean est prêt. Il vient gaillardement faire son rapport à Charles :

— Sire Charles, les troupes sont à vos ordres ! lance-t-il.

Charles se rapproche de son prévôt.

— Soyez assuré de ma confiance, Jean, gardez l’œil ! Que l’Anglais soit tenu à distance !

Le duc s’éloigne de quelques pas, puis revient. Il se ravise :

— Et… Jean, que pensez-vous de Montfort, mon cousin, qui entend succéder au trône de Bretagne ?

— Le trône vous revient, sire, en toute légalité, et je serai là pour rassembler les troupes et aussi témoigner pour vous, s’il le fallait, et si, en plus, vous entendez chevaucher vers la Bretagne, je serai là pour préparer les troupes.

Le duc s’éloigne vers son logis pour lire ses heures. Le trône, il n’y tient pas particulièrement, Charles est dénué d’ambition, et plus enclin à la prière ou à la méditation. Mais voilà, il y est poussé par sa femme, Jeanne de Penthièvre.

— Vous ne méconnaissez pas, Jeanne, qu’Édouard a rallié Montfort et qu’il convoite la Bretagne ? répond Charles à Jeanne qui, une fois encore, tente de le motiver. Nous devrons aussi soutenir mon oncle Philippe de France pour lutter contre ces Anglais et ces Bretons. C’est encore une guerre à mener, puisse Dieu nous en pardonner !

— Mon aimé, les troupes sont à votre service et vous obtiendrez le moment venu votre trône. En attendant, remettez-vous-en au roi et attendez sa décision.

En attendant de prendre les armes pour aller chercher son trône, Charles s’en remet aux juristes selon la volonté du Souverain. Le roi a décidé d’entendre les défenseurs, nobles, prêtres et juristes des deux bords, pour décider qui doit devenir duc de Bretagne. Aussi les convoque-t-il en cette fin du mois d’août.

Cent quinze hommes de France et de Bretagne vont se succéder par tourbes, au nombre de huit. À Angers, la troisième tourbe se réunit au château pour désigner un représentant. Il rencontrera Philippe et lui exprimera pourquoi et en vertu de quoi ses membres préfèrent et soutiennent Charles de Blois, contre Jean de Montfort.

Les juristes présents sont rassemblés dans le logis du gouverneur en grande tenue d’apparat, toge et bonnet de juriste sur la tête. À l’unanimité, ils désignent Jean pour se rendre à Paris.

— Pourquoi moi, s’il vous plaît, mes amis ?

— Les membres vous désignent parce qu’ils vous estiment digne de les représenter et aussi pour votre connaissance du droit successoral, reprend le président de séance.

Jean se sent honoré. C’est un fait qu’il a fait de bonnes études de droit à Poitiers, comme ses frères Julliot et Pierre, d’ailleurs.

Pour l’heure, il sait qu’il va devoir rencontrer à Paris des Bretons de bonne connaissance qu’il a croisés dans l’antichambre de Charles. Thibault du Guesclin, d’une autre tourbe bretonne, est de ceux-là, et il l’apprécie. Cela le rassure.

Il quitte Angers à cheval et sa chevauchée ne devrait pas dépasser six jours. Il ne connaît guère les relais où il logera. Il doit se protéger et s’assurer qu’on ne s’en prendra pas à lui pour le faire changer d’avis. Tout cela lui trotte dans la tête, d’autant que les chemins sont poussiéreux en cette fin d’été. Le long et harassant voyage s’achève le 28 août.

En entrant dans Paris, il se murmure : « Serai-je convaincant ? Serai-je à la hauteur de ceux qui m’ont fait confiance ? »

Jean pénètre timidement au Louvre. Fébrile, il n’est pas dans son cadre habituel, il le ressent. Bien entendu, il connaît son couplet, mais sera-ce suffisant ? Que de questions l’assaillent ! Il descend de sa monture. Il s’est arrêté auparavant dans une auberge des bords de Seine pour soigner sa toilette et bien se vêtir afin de rencontrer son souverain. Il a mis sa robe de soie rouge fleurdelisée de prévôt, son bonnet noir enfoncé sur l’arrière de sa tête, il a rafraîchi ses cheveux châtains tombant dans le cou, coupés court et frangés sur le devant. Il porte des gants de cuir noirs et des chausses à semelle de cuir. Il a laissé son écharpe à l’auberge, il la reprendra au retour.

Il attache son cheval à l’entrée, à droite du palais. Un domestique vient le chercher et le conduit dans la salle des audiences où il est attendu avec les autres représentants blésistes.

C’est à son tour de présenter à Philippe les conclusions de la troisième tourbe d’Angers. Il entre dans la salle et, à dix pas, s’incline. Il retire son bonnet et se tient droit face à son souverain.

— Relevez-vous, prévôt, lui lance le roi d’un geste large de la main.

— Sire, je viens d’Angers et je représente la troisième tourbe d’Anjou. Je jure d’argumenter en mon âme et conscience les raisons pour lesquelles le duc Charles doit être maintenu en son duché de Bretagne à Nantes.

— Prévôt Jean, nous vous entendons et tenons, vous le savez, notre neveu Charles en grande estime.

Jean, tout prévôt qu’il soit, n’en est pas moins intimidé. Là, devant le roi, il explique tout ce que la tourbe angevine lui a demandé d’exprimer : les éléments généalogiques, surtout l’éloignement de la Bretagne de l’autre prétendant, Jean de Montfort-l’Amaury, méconnu des Bretons, alors que Charles est marié à Jeanne de Penthièvre, bretonne dans l’âme, et, qui plus est, descendante des Valois.

Il y a là de quoi convaincre le souverain.

— Merci, prévôt, et prenez garde à vous pour regagner notre bonne ville d’Angers. Vous transmettrez mon salut à Charles et mes hommages à Jeanne et leur direz que je les chéris.

Jean se retire satisfait, tire sa révérence, sort de la salle, réajuste son bonnet et, accompagné de nouveau d’un domestique, traverse la grande cour du Louvre. Il se sent soulagé ! Oui, il est soulagé, il a bien argumenté. Charles sera content de lui. Il a besoin de souffler avant de reprendre sa monture. Près du Louvre, de nombreuses tavernes aussi avenantes qu’il le souhaite lui tendent les bras. Il pénètre sans réfléchir dans la plus proche et demande un pichet de bon vin d’Anjou que le tavernier, à la vue de ce magistrat, s’empresse de lui servir.

— J’ai bien mérité du royaume, non ? Alors buvons au roi.

— Au roi ! répondent ses comparses de boisson.

Il dormira dans la même auberge qu’à l’arrivée, à la sortie de Paris, et repartira le lendemain après avoir réajusté son écharpe.

À son retour à Angers, il se présente pour faire son rapport. C’est Amaury de Craon, le sénéchal d’Anjou et de Touraine, son chef direct, qui est seul au château.

— Allez vous reposer en votre logis, Jean, jusqu’à demain, le bailli traitera les urgences.

Les premiers jours de septembre, toutes les tourbes ont été entendues et le roi a pris sa décision. Il confirme Charles comme souverain de Bretagne. C’est sans compter sur la ténacité de Jean de Montfort, soutenu par les Bretons du Nord Ouest, qui reprend le château de Nantes et se comporte en duc. Il n’a que faire de Charles, toujours en prière et toujours aussi peu enclin au combat.

L’été est passé et Charles est exaspéré. Ce n’est pas spécialement un chef de guerre, il préfère le service du Seigneur. Dès l’enfance déjà, il aurait préféré être ermite. Mais la Providence en a décidé autrement. Maîtrise-t-on toujours son destin ? L’a-t-on d’ailleurs un jour maîtrisé ?

Aujourd’hui, néanmoins, il doit préparer une chevauchée pour reprendre son duché. Le roi en a ainsi décidé. Il le doit à ses sujets.

Jean fait le tour des coursives du château pour contrôler ses soldats.

— La Roche ! lui lance Charles d’une fenêtre, faites préparer les troupes. Faites sonner le rassemblement des vassaux et de leurs écuyers, nous partirons dans trois jours pour la Bretagne. Je dois enfin

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