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L’Ordre des moines-guerriers Ahkena - La guilde des voleurs
L’Ordre des moines-guerriers Ahkena - La guilde des voleurs
L’Ordre des moines-guerriers Ahkena - La guilde des voleurs
Livre électronique385 pages6 heures

L’Ordre des moines-guerriers Ahkena - La guilde des voleurs

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À propos de ce livre électronique

Sokar éprouve des difficultés à s’adapter à son nouveau maître au Monastère portuaire. En effet, il est encore en deuil de Viggen, son précédent maître, et il trouve que son apprentissage ne progresse pas assez vite à son goût. De plus, Maya semble éviter sa compagnie à tout prix. L’enquête que Sokar mène avec son maître à propos d’une secte qui fomenterait un complot contre la couronne l’oblige à se rendre régulièrement à Rubyliss, où il s’intéresse à une jolie inconnue qui commet différents larcins. À la même période, les forains débarquent en ville avec un nouveau devin, un individu louche qui cache sa réelle identité pour de funestes raisons. Puis, en cherchant à se réconcilier avec Maya, Sokar découvre l’existence de la guilde des voleurs d’une façon bien désagréable.
LangueFrançais
Date de sortie19 mars 2021
ISBN9782898082375
L’Ordre des moines-guerriers Ahkena - La guilde des voleurs
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Auteur

Christian Boivin

Christian Boivin est un auteur québécois connu pour avoir rédigé le roman sans censure «Les 3 p’tits cochons» de la série des «contes interdits» publié aux éditions AdA en 2017. C’est sans compter sa quadrilogie «L’Ordre des moines-guerriers Ahkena» qui fut publié à partir de 2013 chez AdA, puis réédité avec une filiale du même éditeur (Les éditions Pochette), toujours en vente sur leur site web et dans toutes les bonnes librairies. Cette série de fantasy raconte l’histoire d’un garçon de 16 ans, fermier de naissance, qui se découvre des facultés magiques et qui deviendra apprenti-sorcier sous l’Ordre des moines-guerriers Ahkena. Qui dit sorcier ou guerrier, dit également menaces à vaincre ! Christian Boivin est «un gars du Lac» qui habite maintenant à Québec et qui vit de sa passion pour l’informatique.

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    Aperçu du livre

    L’Ordre des moines-guerriers Ahkena - La guilde des voleurs - Christian Boivin

    CHAPITRE

    1

    — Vite ! Attrapez ce voleur !

    Sokar fut tiré du sommeil par la voix d’un garde de la ville qui hurlait à pleins poumons. D’ordinaire, Sokar pouvait rester assoupi pendant des heures sans que rien ne vienne le déranger. Son maître allait régulièrement à Rubyliss pour découvrir les nouvelles trouvailles que les marins débarquaient des calles de leurs navires, et Sokar devait l’accompagner chaque fois. Au début, il était plutôt excité, car il croyait que le voyage lui ferait vivre de nouvelles aventures palpitantes, mais il déchanta rapidement. Jamais rien d’exceptionnel ne se produisait, son maître ne faisant que parcourir la place publique, et examiner les divers produits qu’exposaient les marchands sur leurs étals. La routine s’installa vite et le rôle de Sokar se limitait principalement à tenir les rênes des chevaux, étant donné qu’il s’intéressait peu aux recherches de son maître. Souvent, il préférait s’allonger dans un coin, à paresser au soleil, et il se laissait glisser lentement vers une douce torpeur. Grâce aux motifs de sa cape qui l’identifiaient aisément comme appartenant à l’Ordre, on le laissait généralement en paix. Jusqu’alors, jamais aucun événement n’était venu troubler ses songes.

    Alors qu’il reprenait lentement ses esprits, Sokar vit passer devant lui une silhouette encapuchonnée dans une toge beige qui dévalait la ruelle à toute allure. Il la remarqua à peine, ses idées étant encore engourdies par le sommeil. La ruelle où Sokar se prélassait était courte, alors le coureur disparut de son champ de vision presque aussi vite qu’il y était entré. Quelques instants après, la garde surgit à son tour au bout de la ruelle, visiblement à la poursuite du coureur encapuchonné. Trois gardes passèrent à la course devant Sokar, il y en avait un quatrième, qui s’arrêta à sa hauteur pendant qu’il se remettait à la verticale.

    — Vous auriez pu barrer la route à ce voleur ! On aurait vraiment apprécié d’avoir un coup de main.

    — Désolé, répondit Sokar, encore endormi, en haussant les épaules.

    Le garde s’en alla au pas de course en grommelant, s’efforçant de rattraper ses compagnons. Effectivement, si Sokar avait été plus alerte cette journée-là, il aurait pu bloquer le passage à ce voleur… ou peut-être pas. Son maître lui répétait sans cesse qu’il devait réfléchir avant d’agir, qu’il ne devait jamais tirer de conclusions trop hâtives, car les choses pouvaient être différentes de ce qu’elles paraissaient. Et à Rubyliss, il arrivait souvent que la garde prenne en chasse un présumé voleur, qui en fait était un honnête paysan. Alors, même si Sokar avait été pleinement en possession de ses moyens cette journée-là, il n’aurait probablement rien fait de toute façon.

    Le garde tourna au coin de la ruelle et les bruits de bottes martelant le pavé finirent par s’estomper. Tout était redevenu calme. Sokar bailla tout en s’étirant, chassant les derniers relents de sommeil. Son maître était venu rencontrer un marchand qui vendait, semblait-il, toute une panoplie de poudres aux propriétés hors de l’ordinaire et il y était depuis des heures. Sokar ne craignait pas pour la sécurité de son maître, bien au contraire.

    S’il était encore à l’intérieur, c’était que le vendeur avait réussi à satisfaire sa curiosité. Sokar s’approcha d’une fenêtre et se hissa sur la pointe des pieds, afin d’y jeter un coup d’œil. Les deux hommes discutaient toujours avec entrain. Sokar les examina pendant un moment et il en déduisit que son maître en avait certainement encore pour très longtemps. Il remit les talons par terre et soupira de découragement.

    Après quoi, il entendit un bruit de bottes qui allaient au pas de course, et le son se dirigeait dans sa direction. Presque immédiatement, il vit la garde tourner au coin de la ruelle et passer devant lui en sens inverse. Cette fois, il n’y avait pas de trace du présumé voleur. Le même garde qui l’avait interrogé plus tôt lui adressa encore la parole :

    — Est-ce que le voleur est repassé par ici ?

    Sokar secoua lentement la tête, sans émotion, et le garde reprit sa course. Alors qu’ils avaient disparu de sa vue, Sokar entendit un léger sifflement. Il n’y prêta pas grande attention, quand le bruit se manifesta un peu plus distinctement. C’était tout juste un chuchotement.

    — Pssst ! Est-ce qu’ils sont partis ?

    Surpris, Sokar tourna la tête dans toutes les directions. Il n’arrivait pas à déterminer d’où venait la voix. Avait-il vraiment bien entendu ? Est-ce que la question lui avait réellement été adressée ?

    — Pssst ! Par ici ! Derrière les tonneaux.

    Face à Sokar, dans une ruelle perpendiculaire à la sienne, étaient regroupés une dizaine de tonneaux. Il ne voyait pas la personne qui s’adressait à lui. Il voulut traverser la ruelle, mais il n’eut pas le temps de faire un pas.

    — Stop ! Arrête ! Tu risques de me faire repérer. Tout d’abord, réponds à ma question : Est-ce qu’ils sont partis ? Est-ce que je peux sortir ?

    La voix chuchotait encore, tout en veillant à se faire entendre de Sokar uniquement.

    — Euh… oui… oui, je crois que la voie est libre. Est-ce toi qu’ils pourchassaient ?

    — Chut ! Parle moins fort ! Personne ne doit savoir que je suis ici.

    — Désolé, murmura Sokar à son tour.

    — Traverse la ruelle sans te précipiter, d’un pas normal, et dirige-toi vers moi.

    — Vers où ? Je ne te vois pas !

    — Par ici.

    Sokar vit une main surgir de derrière les tonneaux et s’agiter juste assez pour qu’il l’aperçoive. La bride des chevaux était bien attachée à la bâtisse d’un marchand, il pouvait donc les y laisser sans crainte. Sokar traversa la ruelle d’un pas lent et s’arrêta devant le tonneau d’où était apparue la main. Le tonneau était presque aussi haut que Sokar. La personne qui s’était cachée derrière était certainement accroupie, Sokar ne pouvait pas la voir, même de si près.

    — Tourne-toi face à la ruelle. Je vais me cacher derrière toi pour pouvoir jeter un coup d’œil.

    Peut-être était-ce la curiosité, ou bien était-ce qu’il se passait enfin quelque chose d’intéressant, mais Sokar obtempéra. Il se retourna sans aucune appréhension et entendit la personne sortir de sa cachette et se placer derrière lui. Évidemment, Sokar ne pouvait pas la voir, mais il la sentait s’agiter derrière lui, examinant probablement à droite et à gauche pour voir si la garde allait ressurgir dans la ruelle.

    — Enfin ! Je crois que j’ai réussi à les semer.

    Comme la personne ne chuchotait plus, Sokar put découvrir que c’était en fait une adolescente. Elle se tenait toujours cachée derrière Sokar et celui-ci pouvait sentir son souffle chaud dans son cou ; elle était encore légèrement essoufflée par la poursuite. Une faible brise fit virevolter les cheveux de l’adolescente, qui étaient assez longs pour tourbillonner jusque dans le champ de vision de Sokar. Il découvrit qu’ils étaient d’un blond magnifique et qu’ils dégageaient un doux parfum de miel, de vanille et d’amandes grillées.

    Sokar se retourna rapidement pour voir le visage de la fille. Surprise, elle écarquilla les yeux et se dépêcha de mettre son capuchon sur sa tête, puis d’y engouffrer sa longue chevelure. Elle inclina la tête vers le bas pour cacher son visage du mieux qu’elle pouvait, tout en gardant un œil sur Sokar. Malgré tout, celui-ci eut le temps d’apercevoir de magnifiques yeux bleus et un petit nez retroussé qui lui donnait un air coquin. Il jugea qu’elle devait avoir plus ou moins son âge. Elle recula d’un pas et il remarqua enfin sa toge beige.

    — C’est bien toi que la garde pourchassait, n’est-ce pas ? Tu es passée en courant devant moi tout à l’heure, avec ces hommes à tes trousses. Es-tu vraiment une voleuse ?

    L’adolescente demeura silencieuse. C’est alors qu’ils entendirent au loin des bruits de pas qui approchaient rapidement dans leur direction. Effrayée, la fille retourna en vitesse derrière sa cachette, tandis que Sokar se tournait vers la ruelle, en faisant comme si de rien n’était. Une fois de plus, c’était un garde. Celui-ci ralentit la cadence lorsqu’il arriva à la hauteur de Sokar, tout en jetant un coup d’œil rapide dans sa direction. Puis il reprit sa course et disparut rapidement au fond de la ruelle. Peu après, Sokar se retourna vers les tonneaux.

    — Tu peux ressortir, il est déjà loin.

    L’adolescente se releva lentement, encore craintive.

    — Merci, fit-elle d’une faible voix, le visage toujours dissimulé sous son capuchon. Merci de ne lui avoir rien dit.

    — Attends. Es-tu vraiment une voleuse ? Pourquoi ne devrais-je pas te dénoncer ?

    — Je ne suis pas une voleuse. C’est un simple malentendu. C’est la faute de ce marchand borné !

    — Explique-toi, exigea Sokar.

    — J’étais allée lui acheter une miche de pain et quand j’ai payé le vendeur, il m’a accusée de lui avoir refilé de fausses pièces de bronze. Mais ce n’était pas le cas, tu peux me croire. Mes pièces de bronze étaient authentiques !

    — Pourquoi croyait-il que tes pièces étaient fausses ?

    — Je ne sais pas, moi ! Comme je ne voulais pas continuer à me disputer avec lui, je me suis enfuie avec mon pain. C’était mon pain, je l’avais acheté honnêtement. Mais le vendeur s’est mis à crier : « Au voleur ! Au voleur ! » Malheureusement, quatre membres de la garde discutaient tout près et m’ont prise en chasse. J’ai préféré m’enfuir parce que je savais très bien que j’aurais été dans l’impossibilité de prouver mon innocence. La garde de Rubyliss est pourrie et corrompue jusqu’à la moelle. La culpabilité ou l’innocence d’une personne se juge en pièces d’or.

    — Pourtant, tes mains semblent vides. Où est ta miche de pain, maintenant ?

    — Je l’ai donnée à des enfants pauvres qui mendiaient dans la ruelle adjacente. C’était pour eux que j’achetais ce pain dès le départ. Mais on dirait que mon élan de générosité s’est retourné contre moi.

    Sokar avait écouté sa version des faits et essayait de juger si elle disait vrai ou non. Son histoire semblait crédible. De plus, sa toge n’était pas en loques, comme celle de la plupart des paysans qu’il avait croisés dans cette partie de la ville. Elle semblait plutôt avoir été fabriquée dans un tissu de grande qualité. Si elle pouvait se permettre de posséder ce genre de toge, elle devait bien avoir les moyens de s’acheter une miche de pain. Sauf si la toge avait été volée également… C’était dans des moments comme ceux-ci qu’il aimerait pouvoir lire dans les pensées des gens comme Viggen, son précédent maître, se désola Sokar. La fille releva la tête et Sokar put enfin mieux examiner son visage. Elle le fusilla de ses grands yeux bleus.

    — Tu ne me crois pas, n’est-ce pas ?

    Le visage de la fille avait quelque chose d’étonnamment familier. Sokar était certain qu’il l’avait déjà croisée, mais il n’arrivait pas à se souvenir à quel endroit ni dans quelle circonstance. Pourtant, il était bien certain que c’était la première fois qu’il entendait sa douce voix aigüe et suave. « Un si beau timbre de voix, ça ne s’oublie pas », pensa-t-il.

    — Est-ce qu’on s’est déjà rencontrés ? demanda finalement Sokar. Ton visage me semble familier…

    — Non ! Je suis certaine que non, fit-elle en dissimulant de nouveau son visage sous son capuchon. Je m’en souviendrais si c’était le cas. Alors ? Est-ce que tu me crois ou non ? Vas-tu me dénoncer ou me laisseras-tu repartir ?

    — Je n’ai aucune preuve de ton innocence. Et en même temps, je n’en ai pas plus de ta culpabilité. Pour l’Ordre Ahkena, la justice est une valeur importante, et on enseigne aux moines à croire en la parole des gens. L’Ordre aime croire que les habitants du royaume sont foncièrement bons. Alors je vais suivre les préceptes qu’on m’a enseignés et croire ton histoire. Au fait, pourquoi est-ce si important que je te croie ? Même si je ne croyais pas en ta version des faits, je n’ai pas autorité pour t’arrêter. De plus, la garde est déjà loin. Tu aurais le temps de t’enfuir bien avant qu’elle ne revienne jusqu’ici.

    — Je ne sais pas, fit-elle avec un léger sourire. Peut-être que c’est important pour moi…

    Elle fit un clin d’œil à Sokar et commença à s’éloigner d’un pas rapide.

    — Attends ! Comment t’appelles-tu ? Moi, c’est Sokar.

    L’adolescente fit quelques pas de plus avant de s’arrêter, donnant le dos à Sokar pendant un bref instant, puis tourna simplement la tête. Des mèches blondes tentaient encore de s’échapper de son capuchon.

    — Gwyllyth, répondit-elle simplement.

    Puis elle remonta la ruelle d’un pas décidé et disparut du champ de vison de Sokar. Au même moment, son maître ressortit enfin de la boutique du marchand.

    — Maître Mendoza ! Vous avez trouvé tout ce que vous cherchiez ?

    — En effet, Sokar. Ce fut une visite très fructueuse. J’ai hâte de te faire découvrir mes nouvelles trouvailles. Retournons vite au monastère. S’est-il passé quelque chose d’intéressant pendant que tu attendais ?

    — Non maître, c’est le calme plat, comme d’habitude.

    CHAPITRE

    2

    Journal de Sokar

    311e jour de la 12e année du règne du roi Loka

    Trois disciplines. Voilà presque deux cents jours que j’habite au Monastère portuaire et j’ai à mon actif seulement trois disciplines : la discipline du Pouvoir de la terre, la discipline de Communication animale et la discipline du Camouflage. Et ce sont des disciplines que j’ai apprises au Monastère forestier ! À l’époque, j’avais l’impression que mon apprentissage avec Viggen avançait à pas de tortue. Maintenant, avec mon nouveau mentor, maître Mendoza, j’ai l’impression que mon apprentissage se fait à une vitesse d’escargot !

    Serait-ce à cause de son âge ? Maître Mendoza doit bien avoir une dizaine d’années de plus que Viggen, mais ce n’est pas encore un vieillard. Pourtant, on dirait que ça va toujours trop vite pour lui. Il pense qu’il faut prendre le temps de s’arrêter, de réfléchir, d’analyser, de méditer. Et pendant ce temps, ma formation stagne tandis que celle des autres apprentis progresse.

    Je dois préciser que c’est principalement mon apprentissage des disciplines Ahkena qui ne va pas assez vite à mon goût. Parce qu’au Monastère portuaire, les journées sont très différentes de celles passées au Monastère forestier. Ici, les apprentissages sont plus théoriques. J’ai toujours plein de livres à lire et plein de leçons à apprendre sur toutes sortes de sujets : l’histoire, la géographie, les lois, l’algèbre, l’alchimie, l’astronomie, et j’en passe. Les leçons sont données dans une grande salle, par un moine-instructeur, qui enseigne à plusieurs apprentis en même temps. À mon avis, ce doit être une forme de punition pour l’instructeur. Quel moine sain d’esprit aurait un réel désir d’enseigner des matières aussi ennuyeuses ?

    En résumé, je m’ennuie ici. Et j’étouffe ! Il y a trop de monde, trop d’apprentis. On passe trop peu de temps à l’extérieur à mon goût. La vie était tellement différente au Monastère forestier ! Je ne suis pas près d’y retourner puisqu’il est encore en reconstruction. Il a fallu beaucoup de temps à l’Ordre pour fouiller à travers les décombres afin de dégager des corps qui n’étaient pas trop mutilés, dans le but d’organiser des funérailles convenables. La cérémonie s’est déroulée au Pays sauvage, tout près des ruines du monastère. Maya y est allée. Pas moi. Ça faisait encore trop mal. À chaque fois que je pense à la mort de Viggen ou à la perte de Leehox, je me sens morose. Leur perte a créé un immense gouffre dans mon âme et je ne sais pas comment faire pour combler ce vide. Ma vie était devenue si fabuleuse ! Maintenant, j’ai l’impression d’avoir tout perdu. Souvent, le matin, quand je me lève et que j’ai rêvé d’eux dans la nuit, je sens un nœud dans ma poitrine, car je dois continuer de vivre sans leur présence. Alors je suis certain que si j’étais allé aux funérailles, j’aurais pleuré pendant toute la cérémonie. C’est ce que Maya a fait, justement. Elle était inconsolable. Quand elle est revenue, elle m’a raconté tout ce qui s’était passé. Il y avait peu de dépouilles, car la plupart des corps avaient été sévèrement mutilés lors de la destruction du monastère. Les autres disparus étaient représentés chacun par une urne qui contenait quelques cendres. Quelques jours après les funérailles, l’Ordre a débuté le nettoyage du site du monastère dans le but de sa reconstruction, qui est toujours en cours, d’ailleurs. Quand sa reconstruction sera complétée, je demanderai peut-être à m’y faire transférer. Je ne sais pas encore… Est-ce que le fait de retourner vivre au Monastère forestier ne fera que ranimer ces douloureux souvenirs ? Est-ce que mon maître m’y accompagnerait ou est-ce qu’on m’assignerait un nouveau mentor ? En fait, le plus simple serait de terminer mon apprentissage au plus vite, afin de devenir officiellement moine et ainsi, de ne plus avoir de mentor. Et ça ne risque pas d’arriver de sitôt, étant donné que mon maître ne semble pas pressé de m’apprendre mes prochaines disciplines.

    Récemment, j’ai décidé de prendre les choses en main : je vais fouiller à la bibliothèque pour voir s’il y a un ouvrage qui traite de l’apprentissage des disciplines Ahkena. Si mon maître ne veut pas me les apprendre, peut-être pourrais-je me former moi-même ? Pour l’instant, je n’ai trouvé aucun livre qui me soit vraiment utile, mais j’ai bien l’intention de persévérer dans mes recherches. Par la même occasion, je vérifie s’il y a un bouquin qui traite de la légende d’Orrotaresh. Je persiste à croire qu’il y a un fond de vérité dans cette légende, mais tant que je ne trouverai rien de concret, il me sera difficile de convaincre les autres.

    Il y a quelques jours, j’ai constaté que je passais de moins en moins de temps avec Maya. Au début, à mon arrivée au monastère, je voyais bien qu’elle faisait des efforts pour partager ses rares temps libres entre moi et ses copines apprenties. Maintenant, quand je la croise dans les couloirs du monastère, j’ai l’impression qu’elle essaie de m’éviter. Parfois, elle me salue timidement, mais quand elle se promène avec ses copines, c’est carrément comme si je n’existais plus. Et les rares discussions que nous avons eues se terminent invariablement en querelle. Je ne comprends pas… Pourtant, avec toutes les aventures que nous avons vécues, je croyais qu’un lien spécial s’était formé entre nous. Ce devait être le fruit de mon imagination. J’étais d’accord pour m’installer au Monastère portuaire, car je croyais que ça me permettrait de côtoyer Maya régulièrement. En réalité, nous nous voyons à peine. J’aurais peut-être dû demander au Grand Maître de m’envoyer au Monastère volcanique au lieu d’accepter son offre et de rester ici. À ce qu’il paraît, les journées au Pays volcanique sont semblables à celles que j’ai connues au Pays sauvage. C’est ce que m’a dit maître Mendoza. Il a longtemps travaillé au Monastère volcanique en tant que forgeron ; ça explique ses mains calleuses. Il excellait dans l’art de fabriquer des épées et des glaives. Si nous nous rendons au Monastère volcanique un jour, il a l’intention de me montrer ses plus belles réalisations. Il est convaincu qu’il en reste quelques-unes dans l’armurerie.

    Mais nous n’irons pas de sitôt au Monastère volcanique puisque mon maître doit passer beaucoup de temps à la petite chapelle que le Monastère portuaire a fait construire à Rubyliss, il y a quelques années. La raison officielle de sa construction est que la population de Rubyliss est trop importante à desservir et que plusieurs paysans hésitent à entreprendre le voyage jusqu’au monastère. Ce qui n’est pas faux. Mais officieusement, c’est parce qu’à Rubyliss des sectes ont pris trop d’importance et représentent une menace pour la couronne. Les autorités soupçonnent qu’une secte serait en train de fomenter un complot contre le roi. Plusieurs membres de la garde royale de Perlebelt et Rubyliss en feraient partie. La chapelle sert donc également à espionner les activités de la garde et des sectes qui semblent louches. Maître Mendoza a été assigné à cette mission et je dois l’accompagner à la chapelle chaque fois qu’il s’y rend. Servir à la chapelle n’est pas ce qu’il y a de plus excitant, mais au moins, pendant ce temps, je ne perds pas mon temps à étudier une quelconque matière ennuyeuse.

    CHAPITRE

    3

    Le baron Von Djinn comptait soigneusement les pièces d’or, d’argent et de bronze qu’il avait gagnées à Narcitta, à la suite de son passage au Pays volcanique. En tant que chef des forains et maître de piste, il devait faire les comptes et calculer la juste part qui revenait à chacun des membres de sa troupe. Même s’ils clamaient tous qu’ils faisaient partie d’une belle grande famille, le baron n’était pas dupe. Il savait que certains de ses hommes étaient des gens d’ordinaire peu fréquentables et qui vendraient leur mère à la moindre occasion. L’un d’eux par exemple, Ocre La Brute, avait des bras énormes et il pouvait soulever des charges incroyablement lourdes. Son spectacle attirait toujours les foules curieuses et générait de bons profits. Ce genre de personnages étaient donc toléré dans la troupe, parce qu’ils respectaient les règles et accomplissaient leur travail, mais à la moindre escarmouche, le baron n’hésiterait pas à les congédier sur-le-champ. Jusqu’à ce jour, les crapules qui s’étaient jointes à son spectacle se tenaient tranquilles et remplissaient leur part du contrat, et le baron remerciait le ciel chaque jour pour l’harmonie qui régnait dans sa troupe de forains.

    Le baron finit de compter les recettes des dernières représentations et prépara pour chacun une bourse en cuir avec la somme qu’il leur devait. Comme il avait prévu de remettre la part de chacun seulement à leur arrivée à Rubyliss, il rangea les bourses dans son gros coffre. Il y cacha également le reste des recettes qui constituait sa part, mais avant, il glissa quelques pièces d’or dans la bourse accrochée à sa ceinture. Puis il referma le coffre et s’assura de bien le verrouiller à l’aide du cadenas. Une seule clé permettait d’ouvrir ce cadenas et le baron la gardait toujours dissimulée sous sa chemise, à l’abri des regards indiscrets, bien attachée à son cou.

    Le coffre du baron occupait beaucoup d’espace dans sa carriole, mais il n’avait pas le choix. Le coffre devait être assez massif et assez lourd pour que même un homme fort comme Ocre La Brute ne puisse le voler. La carriole du baron était la plus large et la plus spacieuse de la troupe, mais il avait l’impression de toujours manquer cruellement d’espace. Hormis le coffre et un banc, la carriole ne contenait que des boîtes remplies de chapeaux haut-de-forme. Comme il n’avait aucun talent particulier, sauf peut-être pour le sens du spectacle et du négoce, le baron prenait son rôle de maître de piste très au sérieux. Pour lui, le chapeau haut-de-forme constituait la pièce maîtresse de son costume et il considérait qu’il devait choisir avec le plus grand soin le chapeau approprié pour chaque occasion. Même quand les forains ne donnaient pas de représentation et que le baron se trouvait en public, il continuait de jouer son rôle et se coiffait du meilleur chapeau selon les circonstances. Il répétait sans cesse que le chapeau haut-de-forme permettait à celui qui le porte de se distinguer des autres gentilshommes.

    Fidèle à ses habitudes, le baron Von Djinn débuta l’inspection visuelle de ses chapeaux, afin de s’assurer qu’ils étaient encore en bon état pour les prochaines représentations, prévues celles-là à Rubyliss. Cette ville était la plus populeuse du royaume et le baron avait l’intention d’y rester le plus longtemps possible, afin de soutirer à ses habitants un maximum de pièces d’or. La caravane des forains avait roulé toute la journée, avec la carriole du baron en tête. Lorsqu’il fut satisfait de l’état de ses couvre-chefs, le baron s’adressa à Pléus, son cocher, afin de vérifier leur progression sur les chemins du royaume. Pléus était un adolescent sans domicile et orphelin que le baron avait recueilli dans sa troupe une dizaine d’années plus tôt. Le baron lui avait assigné différentes corvées et le garçon avait été ravi de les exécuter en échange d’un toit et de repas réguliers. L’importance des tâches attribuées avait augmenté au fil des années et l’enthousiasme du garçon à s’en acquitter n’avait jamais diminué.

    — Serons-nous bientôt arrivés, Pléus ?

    — Oui, baron. Nous approchons du Monastère portuaire. Souhaitez-vous toujours y faire escale ?

    — Oui, j’ai deux ou trois petites choses à acheter aux moines Ahkena. En attendant, tu en profiteras pour abreuver les chevaux.

    — À vos ordres, patron.

    Le baron retourna à ses chapeaux. Il devait choisir le bon haut-de-forme qui convenait pour les échanges marchands qu’il devait faire avec les moines. Lorsqu’il arrêta son choix, il s’observa dans un miroir et cira rapidement sa moustache en croc. Le roulis de la carriole diminua, puis cessa complètement. Se considérant enfin présentable, le baron sortit de la carriole. Il avait plu une bonne partie de la journée. L’orage n’avait cessé que depuis peu et le ciel était encore couvert. D’autres orages étaient à prévoir. Le baron se hâta donc à franchir la porte du monastère, car il voulait éviter de mouiller son précieux costume ainsi que son magnifique chapeau. Pendant ce temps, Pléus rejoignit les autres cochers, afin d’avoir de l’aide pour abreuver les chevaux de la caravane.

    Le baron Von Djinn était un habitué du Monastère portuaire. Ainsi, lorsqu’il se présenta à l’entrée, le moine qui était responsable des visiteurs cette journée-là reconnut immédiatement le baron et il l’accueillit chaleureusement. Le baron prononça quelques formules de courtoisie et de civilité, faisant exagérément preuve de bienséance comme à son habitude, même s’il n’y avait personne d’autre à impressionner dans la pièce. Puis il énuméra ses besoins au moine : le guérisseur de la troupe devait renouveler sa réserve d’herbes médicinales, les bouffons voulaient des poudres spéciales qui explosent en produisant des éclairs quand on y met le feu, le cuisinier avait besoin de certaines épices spéciales, dont seul le moine-cuisinier du monastère connaissait le secret, et ainsi de suite. Pendant que le baron donnait sa commande, le moine prenait des notes sur un bout de parchemin. Lorsque ce fut complété, il s’éclipsa pour rassembler le tout.

    Le moine fut enfin de retour et portait une caisse en bois. Il la déposa sur une table et l’ouvrit afin que le baron puisse vérifier qu’il n’y manquait rien. Von Djinn examina le contenu et hocha la tête, son sourire de satisfaction dévoilant des dents blanches comme des perles. Le moine informa le baron du prix à payer et celui-ci sortit les pièces de sa bourse. D’ordinaire, le baron aurait marchandé afin de faire baisser le prix de ses achats, mais il ne le faisait jamais avec les moines Ahkena. Il savait qu’ils étaient d’une honnêteté sans faille et que le prix demandé correspondait toujours à la juste valeur marchande des articles. Le moine empocha les pièces du baron et referma la caisse, puis il le salua puisqu’il devait aller accueillir des paysans qui venaient d’arriver.

    Le baron ne désirait pas porter cette caisse lourde qui aurait immanquablement froissé son beau costume. Il décida plutôt de demander à Pléus de s’en occuper. Il sortit du monastère et se dirigea vers sa carriole, mais Pléus ne s’y trouvait pas. Il attendit un court instant, sans que l’adolescent se manifeste.

    — Mais où est donc passé ce garçon ? lança-t-il, exaspéré. J’espère au moins qu’il a pris le temps de s’occuper des chevaux.

    Le baron s’informa auprès des autres cochers de la caravane. Les chevaux avaient bu et tout le monde était prêt à repartir, sauf Pléus. Personne ne l’avait revu. En voyant de gros nuages gris prendre forme dans le ciel, le baron comprit que l’orage allait recommencer de plus belle. Il se dirigea rapidement vers l’écurie, mais ne trouva aucune trace du garçon. Déçu, il se mit à marcher autour du monastère pour le chercher.

    En tournant au coin arrière du monastère, le baron se retrouva nez à nez avec un individu étrange. Il sursauta en le voyant. Les longs cheveux noirs de l’inconnu, humides à cause de l’orage, collaient sur ses joues creuses et blanches comme la craie. Sa cape noire était en haillons et complètement trempée. L’homme fixait le mur de pierre du monastère et semblait être dans un état second.

    — Désolé mon brave, je ne savais pas que vous étiez là. Dites, vous n’auriez pas vu un jeune garnement dans les parages, répondant au nom de Pléus ?

    L’homme sembla enfin sortir de sa torpeur et fixa le baron de ses yeux noirs. Puis il secoua lentement la tête.

    — Vous êtes trempé jusqu’aux os, mon brave. Vous devriez entrer à l’intérieur pour vous sécher. Sinon, vous allez attraper la mort.

    L’homme répondit par un simple hochement d’épaules.

    — L’entrée est de ce côté, continua le baron en pointant dans la direction de laquelle il était arrivé. Vous devriez demander également aux moines de vous nourrir, on dirait que vous n’avez pas mangé depuis des jours.

    — Je ne suis pas venu ici pour quêter de la nourriture.

    Les premières paroles de l’inconnu avaient été prononcées sur un ton calme, presque indifférent. Le baron était incapable de déterminer si l’homme était dépressif ou simplement fatigué, ou bien alors s’il était sous l’effet d’une substance quelconque qui l’aurait rendu amorphe.

    — Dans ce cas, je parie que vous êtes venu pour trouver du travail, n’est-ce pas ? J’ai le flair, vous savez, pour deviner ce genre de choses chez les gens. En revanche, je ne saurais vous dire si les moines embauchent.

    Un éclair déchira le ciel, puis le grondement du tonnerre se fit entendre pendant un long moment. L’orage était sur le point d’éclater de nouveau.

    — Ouf ! Quel vilain temps ! Venez, mon brave. Nous devrions continuer cette passionnante conversation à l’intérieur avant que le ciel ne nous tombe sur la tête. Au fait, je suis le baron Von Djinn, chef des forains.

    Le baron plaça gentiment sa main dans le dos de son interlocuteur pour l’entraîner avec lui sur le chemin du retour. À son contact, l’inconnu entra en transe et fut envahi par une vision, qui ne dura qu’une seconde. Il n’allait certainement pas dire au baron la raison de sa présence aux abords du monastère, mais la vision lui avait révélé qu’il ne réussirait à accomplir sa mission qu’avec l’aide du baron. Sortant de sa transe, l’inconnu sourit enfin au baron et décida de jouer le jeu.

    — Vous savez quoi ? Vous avez raison. Justement, je cherche du travail.

    — Parfait ! Je pourrais peut-être vous engager dans ma troupe de forains, je suis toujours à la recherche de bras pour transporter du matériel, pour monter le chapiteau ou pour nourrir mes animaux exotiques. Ou peut-être avez-vous un quelconque talent, mon cher… euh… quel est votre nom, déjà ?

    — Madalbar. Je m’appelle Madalbar.

    — Avez-vous un talent particulier, mon cher Madalbar, qui pourrait

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