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L' ESPOIR MALGRE TOUT: L'oeuvre de Pierre Dansereau et l'avenir des sciences de l'environnement

L' ESPOIR MALGRE TOUT: L'oeuvre de Pierre Dansereau et l'avenir des sciences de l'environnement

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L' ESPOIR MALGRE TOUT: L'oeuvre de Pierre Dansereau et l'avenir des sciences de l'environnement

Longueur:
435 pages
4 heures
Sortie:
Aug 1, 2018
ISBN:
9782760548428
Format:
Livre

Description

La carrière du professeur Pierre Dansereau (1911-2011) s’est étalée sur plus de six décennies. Ce pionnier de l’écologie et des sciences de l’environnement, auteur très prolifique et pédagogue hors pair, en a inspiré plusieurs. Le présent ouvrage, en plus de célébrer son héritage intellectuel, s’interroge sur l’avenir des sciences de l’environnement. Ici, l’œuvre de Dansereau devient un fil conducteur, la pierre angulaire d’une vingtaine de textes traitant des sciences de l’environnement. Les auteurs, par une démarche d’inspiration transdisciplinaire, lient plusieurs champs d’études et de nombreuses thématiques : écocitoyenneté, écodéveloppement, économie, énergie, épistémologie, éthique, modélisation, pédagogie, science de l’évolution, sociologie politique, travail social, et autres. Dans un monde où l’on observe une intensification et une complexification des problématiques majeures auxquelles l’humanité est confrontée, les sciences de l’environnement semblent devenir rassembleuses. Et l’espoir, lui, apparaît comme un guide infiniment plus inspirant et motivant que le cynisme et le découragement. Nul doute que Pierre Dansereau aurait adhéré à une telle philosophie et à un tel ouvrage, qui accompagnera étudiants, chercheurs, praticiens, décideurs et citoyens du monde.
Sortie:
Aug 1, 2018
ISBN:
9782760548428
Format:
Livre

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Aperçu du livre

L' ESPOIR MALGRE TOUT - Normand Brunet

confrontées

Introduction

Paulo Freire Vieira, Normand Brunet, Marie Saint-Arnaud et René Audet

De nos jours, le débat sur l’Anthropocène – cette nouvelle ère géologique marquée par la prédominance de l’espèce humaine comme facteur de l’extinction massive des espèces et comme menace à sa propre survie – rompt à nouveau avec l’ancien rêve de toute-puissance d’Homo sapiens sapiens. La croyance aveugle dans les vertus de la croissance matérielle illimitée, la soumission aux « lois du marché » (même teintées de vert ou de durable), l’hyperconsommation et la double persistance des asymétries Nord-Sud accompagnée du pillage implacable des écosystèmes et des déshérités de la modernité demeurent ainsi la trame de plus en plus visible de notre existence quotidienne au troisième millénaire. Comment y faire face ?

La profusion de conventions internationales peu contraignantes, qui n’aboutissent pas à des solutions s’attaquant vraiment aux racines profondes de la crise globale, met en exergue deux questions clés pour faire avancer la recherche d’un nouveau modèle de communauté mondiale solidaire : comment contrecarrer l’hégémonie du prêt-à-penser néolibéral qui s’impose obstinément contre la nature ? Et comment revenir à la clairvoyance qui pourrait nous aider, quoique sans certitudes messianiques, à dénouer ce nœud gordien et à inverser la façon habituelle de considérer et de gérer ces épreuves paradoxales ?

Un point de vue alternatif ne se posant pas en termes de spécialisation mono ou pluridisciplinaire et tenant compte de l’ensemble des interactions symbiotiques sociétés-nature est requis de toute urgence. Au-delà des doutes, des incertitudes et des divergences d’opinions parmi les experts, la recherche coordonnée des rapports d’interdépendance au sein du Système-Terre – ce patrimoine commun de l’humanité – s’avère inéluctable à une construction inventive du rêve d’une Terre-Patrie. Complémentaire à l’approche analytique-réductionniste, encore en vogue dans la plupart des communautés scientifiques, l’approche des systèmes complexes auto-organisateurs s’applique à des domaines assez variés, allant de la physique à la cosmologie, en passant par l’écologie. Le but essentiel de ce nouveau paradigme appelle à un sursaut moral : bâtir une nouvelle vision du monde, en ouvrant les espaces de perception et de cognition à une perspective non dualiste d’être dans le monde et d’agir sur lui. Une majorité des intervenants du domaine qu’on appelle aujourd’hui les sciences de l’environnement nous semble partager cette bifurcation constructiviste de l’épistémologie contemporaine.

D’un point de vue historique, nous devons prendre en compte que l’écologie était, au départ, fortement enracinée dans les sciences naturelles. Après la Seconde Guerre mondiale, elle est devenue pour plusieurs une vaste science de synthèse à visée transdisciplinaire. L’ouverture à cette nouvelle représentation du monde et de la science nous a conduits à une conception élargie et enrichie du phénomène du développement – l’écodéveloppement – face aux effets de l’homogénéisation culturelle, de l’exclusion sociale, de l’accroissement des inégalités dans les rapports Nord-Sud et de la déterritorialisation économique et culturelle, induits par l’idéologie de la croissance économique tous azimuts.

Car l’œuvre à accomplir ne constitue rien de moins que la mise en œuvre de nouvelles formes d’appartenance au monde et d’organisation de la vie collective, dans lesquelles les possibles seraient considérés à l’aune de principes socioécologiques et d’une éthique de la révérence pour la vie. Les solutions souhaitables concernent bien sûr les apports de la science et de la technique. Toutefois, elles dépendent pour l’essentiel d’une macrostratégie de transition qui relève d’une écologisation effective de la pensée et aussi des procédures courantes de prise de décision dans les espaces de planification et de gestion du développement. Des nouveaux enjeux éthiques et de nouvelles manières de concevoir nos rapports au politique et à l’avenir sont en train d’émerger, du moins localement. Il s’agit d’une condition essentielle (mais non suffisante) de sortie effective de la crise du sens qui s’est profondément enracinée dans la conscience moderne. Et le temps est court…

Pourquoi donc garder l’espoir malgré tout ?

Quels indices nous permettent encore de croire à de nouvelles convergences, à des idées révolutionnaires, à des recherches inspirantes, à des engagements qui tiennent et à des solidarités réinventées ? Dans ce livre, nous proposons en quelque sorte la pensée de Pierre Dansereau comme antidote au désespoir ambiant. Plus précisément, il s’agit d’explorer et d’interroger la voie tracée par ce grand écologue-écologiste sous trois angles complémentaires : un premier angle pragmatique qui réaffirme le besoin et la pertinence d’une recherche scientifique interdisciplinaire et intersectorielle en sciences de l’environnement, un deuxième angle plus poétique qui fait appel à nos paysages intérieurs et à cette relation affective que nous entretenons avec notre planète, et un troisième angle éthique et philosophique inspiré notamment par « l’austérité joyeuse » que proposait Dansereau et qui semble plus que jamais être la voie de l’avenir.

Tout n’est certes pas à réinventer. Bien avant que ne se développent les propositions environnementalistes des années 1970, Pierre Dansereau avait formulé des diagnostics novateurs quant aux aspects les plus décisifs pour dépasser l’économisme et la tendance lourde de l’apartheid social à l’échelle planétaire. Son regard systémique porté au chevet d’une planète devenue malade a ainsi favorisé l’émergence de l’écologie humaine et des sciences de l’environnement pour mieux cerner la complexité du « nexus » environnement-développement. Pour lui, l’écodécision nourrie par les apports d’une pensée complexe apparaissait comme la voie à suivre pour une éventuelle sortie de crise.

Cette icône de la communauté scientifique québécoise a donc été l’un des pionniers les plus célèbres du nouveau champ transdisciplinaire de recherches sur les interactions sociétés humaines-environnement et de l’approche dérivée d’écodéveloppement. Dans la mouvance de la Conférence de Stockholm, Pierre Dansereau a notamment enrichi le débat – encore émergent à cette époque – sur les limites biosphériques de la croissance matérielle. De plus, il a mis en exergue une réflexion sur les sources d’une écoéthique à visée transgressive, réflexion qui reste sans doute pertinente dans la complexe conjoncture actuelle. À son avis, celle-ci serait compatible avec le projet d’un monde vivable pour tous, s’inscrivant en faux contre les pièges du jeu économique international et de la culture technicienne mondialisée.

Pour soutenir ce souffle contestataire devenu plus urgent que jamais, il nous rappelait à plusieurs reprises que « les sciences de l’environnement sont à la recherche d’une nouvelle synthèse du savoir et d’une nouvelle prescription dont le principe sera plus écologique qu’économique et plus éthique que scientifique¹ ». Et comme corollaire de ces prémisses, il plaidait pour la recherche expérimentale de nouveaux rapports écoformatifs, en phase avec un code de valeurs basé sur « l’austérité joyeuse », le respect de la vie et la construction d’une écocitoyenneté planétaire.

Au début de l’année 2015, alors que l’Institut des sciences de l’environnement s’engageait, 25 ans après sa fondation, dans un processus de renouvellement de sa mission et de son statut au sein de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), nous nous sommes naturellement tournés vers la pensée et l’œuvre de Pierre Dansereau. Celui-ci avait été l’un des premiers artisans de cet Institut, en soutenant l’idée d’enseigner et de fonder nos recherches sur une interdisciplinarité élargie entre les sciences naturelles et les sciences humaines pour appréhender la complexité des problématiques environnementales. Déjà à l’UQAM, un noyau important de chercheurs tournait le dos à la récupération hégémonique du concept de « développement durable », pour revenir aux fondements de l’écodéveloppement « plus écologique qu’économique et plus éthique que scientifique² ». Son décès en 2011 avait laissé un vide angoissant : nous avions perdu, au-delà du pionnier de l’écologie, du professeur émérite et du sage penseur, le porteur d’un message qui devait ébranler nos manières de penser les sciences de l’environnement et secouer « le confort et l’indifférence » dans lesquels nous vivons, comme il l’a maintes fois souhaité.

Nous avons donc invité tous ceux et celles qui étaient prêts à repenser les sciences de l’environnement, à une célébration de l’œuvre de Dansereau, comme inspiration dans cette démarche rénovatrice. Nous avons voulu un événement à la fois festif et pragmatique de synergies, entre un retour sur l’œuvre de Dansereau et le tracé de recherches innovantes. Nous avons invité des proches de Dansereau et des scientifiques qui ne le connaissaient qu’à travers ses écrits pour dépeindre l’homme dans toute sa grandeur et présenter le caractère novateur et toujours pertinent de son héritage intellectuel. À son image, nous avons pensé une approche qui nous reconnectait aux paysages intérieurs qui modèlent notre rapport à l’environnement en nous inspirant des arts et de la beauté de la nature, puisqu’il les concevait comme moteurs de l’acte scientifique. Et ce n’est pas par hasard que nous avons voulu lancer la Semaine Pierre-Dansereau en revoyant son parcours de vie à travers Quelques raisons d’espérer, ce long-métrage documentaire remarquable réalisé par son cousin, Fernand Dansereau.

Cet ouvrage ne prétend pas couvrir tous les pans de l’avenir des sciences de l’environnement, mais il offre des pistes pour approfondir la réflexion et l’action. Il est structuré en trois parties. La première présente divers portraits de Pierre Dansereau, avec les textes de Vieira et Ribeiro, Schroeder, Sauvé, Schwarz. Dans un premier temps, Paulo Freire Vieira et Maurício Andrés Ribeiro – qui ont bien connu Pierre Dansereau au Brésil – le présentent comme un homme de science et de conscience. Ils font état de son cheminement et de l’importance de persévérer sur le sentier qu’il a ouvert. Jacques Schroeder enchaîne avec un texte original dans lequel il établit de nombreux et étonnants parallèles entre la trajectoire de Dansereau et celle de Darwin, 100 ans plus tôt. Puis le texte de Lucie Sauvé nous entraîne sur le terrain de l’éducation et de l’écopédagogie. Maria Luiza Schwarz nous ramène ensuite au Brésil dans les années 1940, lors du premier séjour de Dansereau dans ce pays qui l’a tant inspiré. Et pour conclure cette première partie, nous présentons la transcription de l’entrevue que Paulo Freire Vieira avait accordée à Chantal Srivastava pour l’émission Les années lumière diffusée en mai 2015.

La deuxième partie aborde à la fois l’épistémologie des sciences de l’environnement et la transdisciplinarité. Quatre textes reliés à autant de domaines sont proposés ici. Sebastian Weissenberger et Mélinda Noblet abordent d’abord la résilience climatique dans une perspective systémique en se référant à l’œuvre de Dansereau. Puis on passe à l’économie avec le texte d’Éric Pineault, qui traite aussi bien d’économie écologique que d’écologie économique. Le texte de Maria de Lourdes Vazquez Rascon nous entraîne ensuite dans le champ des énergies renouvelables et de l’acceptabilité des projets qui y sont reliés. Puis on enchaîne, avec le texte de Sylvie Jochems, Maryse Poisson et Mélanie Létourneau, avec un essai d’articulation entre le travail social et les sciences de l’environnement.

Enfin, la troisième partie s’articule autour de l’éthique, de l’enseignement et de l’écodécision. Cristián Parker propose tout d’abord un portrait des enjeux liés à l’extraction minière et à l’éthique autochtone en Amérique du Sud. Le texte de Nicole Huybens s’intéresse lui aussi à l’éthique, mais cette fois-ci sur le terrain de la forêt boréale. Nicolas Milot fait ensuite part de ses réflexions sur l’enseignement en sciences de l’environnement, toujours en lien avec l’œuvre de Pierre Dansereau. Et finalement, Normand Brunet propose un retour sur une déclaration sur la survie au XXIe siècle adoptée à Vancouver en 1989 et qui peut encore être perçue comme une source d’inspiration pour l’écodécision.

À travers les 13 chapitres que comporte cet ouvrage sont disséminés quelques brefs et touchants témoignages rédigés par des personnes qui ont bien connu et apprécié Pierre Dansereau : Michel Chamberland, Daniel Garneau, Pierre Jasmin, Maurício Andrés Ribeiro et Marie Saint-Arnaud nous transportent dans l’intimité d’un contact différent avec Pierre Dansereau et nous font mieux connaître l’homme rayonnant qu’il a été.

TÉMOIGNAGE

Un homme qui marche

Michel Chamberland

Sur les murs de son bureau, des cartes géographiques aux couleurs vives montrant l’occupation des espaces, des schémas représentant des écosystèmes et des photos de paysages. Des livres et des rapports empilés sur des tables et… un caillou. Plus loin, une patère où sont accrochés un veston et un bonnet. Sur la table de travail, un crayon déposé sur un texte manuscrit, un carnet de terrain entrouvert montrant des dessins commentés, un récipient avec des stylos aux encres bleues, vertes, rouges, noires, deux photographies et… un autre caillou.

Les photographies représentent des personnages bien connus : celle de gauche, le jeune Charles Darwin, dans la trentaine ; celle de droite, Alexander von Humboldt. Pierre Dansereau les observe de son regard oblique, on dirait deux amis avec qui il discute et travaille.

Darwin et Humboldt sont naturalistes, ils marchent les paysages et questionnent la géologie, la flore, la faune, le climat, à travers le temps et l’espace. Dansereau se reconnaît en eux à travers l’expérience du terrain et leur démarche scientifique. Il se voit comme une sorte de prolongement, une suite des choses. Les deux savants, et leur manière d’explorer le monde, font partie du paysage intérieur de Dansereau et de sa façon de faire de la science.

Mais il n’y a pas que Darwin et Humboldt qui marchent avec lui. Le peuple qui occupe le paysage intérieur de l’écologiste aux pieds nus est composé de plusieurs biologistes et de géographes contemporains mais aussi de sociologues, d’anthropologues, d’urbanistes, d’architectes, de philosophes, de romanciers, de peintres, de sculpteurs et de musiciens.

Ce monde intérieur va se projeter vers l’extérieur et contribuer à créer son modèle de l’écosystème, « la boule-de-flèches ». Par l’approche systémique, il tente ici d’intégrer les aspects naturels et humains dans sa conception du monde. Le matériel et l’immatériel circulent, de façons verticale et horizontale, à travers les niveaux trophiques dont deux, sur les six que compte son modèle, sont principalement le fait des acteurs humains (individus, groupes, organisations, collectivités, États, etc.) et de leurs activités. Ainsi, l’écosystème de Dansereau devient aussi un espace socialisé. Il veut bâtir une grille pour analyser et représenter les écosystèmes et les réseaux d’écosystèmes en identifiant les agents, les processus, les ressources et les produits qui les caractérisent et en les positionnant sur les niveaux trophiques. La boule-de-flèches devient aussi un outil pour réfléchir, pour se poser des questions sur les liens entre les différentes composantes d’un environnement ou d’une problématique environnementale.

D’autres modèles ou schémas apparaissent dans un effort d’identification et d’intégration des facteurs humains (sociaux, culturels, psychologiques) mais en tenant compte aussi des dimensions du temps et de l’espace. En effet, les sociétés humaines évoluent dans le temps et les individus, comme les organisations, sont aussi des êtres territoriaux qui produisent, par leurs techniques, par leurs valeurs et leurs représentations, des espaces géographiques, des écosystèmes. Dans ce contexte, à la « boule-de-flèches » s’ajoute un tableau des différents stades dans l’escalade du pouvoir de l’homme sur la planète, leur croisement fait apparaître la classification écologique des espaces (CEE) qui permet de cartographier différents milieux. C’est cette classification qui sert de légende à la cartographie des territoires qui sont étudiés dans le cadre de ses projets de recherche ou des projets d’aménagement auxquels il participe. Les paysages qu’il fréquente, il les marche, carnet de notes à la main, caméra au cou et sac à dos. Dansereau est un explorateur d’écosystèmes.

Pour Pierre Dansereau, l’appétit vient en marchant. Le voilà qui se met à cuisiner un « gâteau de l’environnement ». Dans ce modèle, il met l’être humain en relation avec sa perception de la satisfaction des besoins de l’individu, de ceux liés aux fonctions de la société et de ceux correspondant au sort de l’espèce humaine. Il s’agit d’identifier le degré de satisfaction de l’homme intérieur dont les rapports aux différents aspects de l’environnement s’inscrivent à plusieurs niveaux d’échelle géographique : de celui propre à l’individu jusqu’au niveau planétaire en passant par les niveaux de la maison, du voisinage, de la région, pour ne nommer que ceux-ci. Le « gâteau de l’environnement » est ensuite projeté dans une cartographie du logement où les différents éléments composant l’habitat humain sont alors traduits en termes d’origine des ressources et de satisfaction des besoins. L’interprétation de ces cartes considère, entre autres, les aspects culturels dans le choix et l’organisation des ressources de l’espace domestique ainsi que les besoins auxquels ils répondent.

En empruntant au vocabulaire de la géographie sociale et culturelle, on pourrait dire qu’avec son modèle du « gâteau de l’environnement » et sa cartographie du logement, l’écologie humaine de Dansereau s’étend aussi à une écologie de proximité voire de l’intime, une écologie du perçu et du vécu. L’homme qui marche les montagnes, traverse plaines et plateaux, parcourt les littoraux, voilà qu’il marche maintenant salons et cuisines de nos logements.

Pierre Dansereau ratisse large. Ses champs de préoccupations, ses interrogations, sa grande sensibilité l’amènent à tenir compte de bien des aspects issus des domaines des sciences de la nature, des sciences sociales, de la philosophie, des lettres et des arts. C’est un érudit. Il s’inspire de tout ce qui lui paraît pertinent, il cherche LE modèle de l’écosystème total. Sa personnalité attachante, optimiste, n’est pas étrangère à cette ouverture. Le paysage intérieur de Pierre Dansereau n’est jamais très loin du paysage de l’homme de science. La frontière entre les deux n’est pas étanche. L’un alimente l’autre. Dans la réalité des choses de la nature et de la société, l’écologiste voit de la beauté. S’il habite des paysages, des paysages habitent en lui.

Lors de ma dernière rencontre avec Pierre Dansereau, l’homme ne parlait pas beaucoup, mais il souriait. Je crois qu’il marchait encore dans ses paysages intérieurs. De retour à la maison, sur ma table de travail, j’ai posé un caillou.

TÉMOIGNAGE

Hommage à Pierre Dansereau

Daniel Garneau

Rendre hommage à un être aussi exceptionnel que l’a été le professeur Pierre Dansereau n’est pas tâche aisée, et ce, même si j’ai joui d’un lien extrêmement privilégié avec lui.

Je laisse à d’autres le soin de parler de sa contribution scientifique, conscient que son œuvre parle d’elle-même. Je porterai plutôt ici un regard personnel sur l’homme, tel qu’il m’est apparu en le côtoyant de très près.

J’ai d’abord rencontré monsieur Dansereau comme professeur, puis comme directeur de recherche lorsque je réalisai mes études de maîtrise à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en sciences de l’environnement, à la fin des années 1970. En décembre 1982 commença une collaboration qui s’est poursuivie jusqu’à sa retraite, en décembre 2004. J’ai donc travaillé à ses côtés comme collaborateur de recherche pendant plus de 20 ans.

L’écologiste aux pieds nus

Tout au long de sa carrière, la plupart de ses cours comportaient une ou plusieurs sorties sur le terrain. Comme il le soulignait souvent, il est essentiel de se salir, de se mouiller, voire de se faire piquer par les insectes pour mieux saisir la nature qui nous entoure. Pour lui, le terrain était pratiquement incontournable et il fallait avoir bon pied pour le suivre ! Même à un âge avancé, il n’hésitait pas à parcourir les sentiers les plus accidentés. Ce pied assuré et une bonne forme physique lui provenaient de ses longues marches presque quotidiennes alliées à une pratique régulière de la natation. Pas étonnant qu’on l’ait surnommé « l’écologiste aux pieds nus » !

Son Opus magnum

À partir du milieu des années 1980, il commença ce qu’il appela familièrement son Opus magnum, soit une sorte de continuité de Biogeography qu’il publia en 1957 et qui fut pendant plus d’une décennie la référence en écologie. Malgré le fait que monsieur Dansereau ait consacré beaucoup d’énergie à la rédaction de son Opus, il ne le termina jamais, occupé à accepter à peu près chaque invitation à participer à divers colloques et même à être très généreux de son temps envers les étudiants. En effet, comme il le disait souvent : « Si je n’apprends rien de vous, vous n’apprendrez rien de moi. » Cette générosité dans le partage de son temps étonnait ceux et celles qui le sollicitaient, notamment les étudiants habitués à rencontrer des professeurs courant toujours après l’horloge.

Un homme de précision et de mémoire

Une des attitudes qui m’a toujours impressionné chez Pierre Dansereau est le fait qu’il cherchait sans cesse à approfondir ses connaissances et le sens juste des termes malgré sa forte érudition. Il m’arrivait souvent lors de discussions dans les pauses café d’aller chercher à sa demande un dictionnaire afin de vérifier l’exactitude d’un terme.

J’ai toujours été étonné par la fantastique mémoire du professeur Dansereau en ce qui concerne sa capacité de retenir le nom des plantes en latin (genre et espèce). Je me souviens d’une excursion sur le terrain dans la région de Florianópolis au sud du Brésil en 1998 (il avait alors 87 ans), en compagnie de quelques professeurs brésiliens dont un botaniste. Dansereau, tout au long du parcours, nommait des plantes de leur nom exact, et ce, malgré le fait qu’il ne connaissait pas bien la région, au grand étonnement du botaniste qui, avec un grand sourire, pas du tout offusqué, soulignait qu’il était en train de recevoir une leçon de botanique !

Souvenirs de promenades

Dans le quotidien, Dansereau faisait preuve de beaucoup d’empathie envers les plus démunis de la société. Nous faisions fréquemment une petite promenade après le repas du midi, histoire de nous dégourdir un peu. Lors de ces sorties urbaines, il plongeait systématiquement sa main dans ses poches pour donner un peu de monnaie aux sans-abris qu’il rencontrait. Issu d’une famille bourgeoise d’Outremont, il n’a jamais eu l’arrogance et la prétention souvent associées à cette classe sociale. Grand lecteur, il ne cachait pas, par contre, son côté intellectuel. Durant ces mêmes promenades, nous nous rendions régulièrement dans une librairie pour y acheter un livre. En sortant du magasin, il me disait : « Encore un livre que je dois rentrer à la maison en cachette pour que ma femme ne le voit pas », car selon madame Dansereau, la maison en était déjà pleine ! Et elle n’avait pas tout à fait tort !

D’autre part, monsieur Dansereau n’a jamais nié ses contradictions (il disait qu’il fallait les équilibrer) autant dans ses pensées que dans ses gestes. Ainsi, il pouvait remarquer un petit champignon ou une petite fleur sur un parterre forestier ou dans une prairie, mais ne voyait pas un trou dans les trottoirs de Montréal ou encore une auto qui passait au moment de traverser une intersection. Très régulièrement, lors de nos marches urbaines, il m’a fallu intervenir pour éviter un incident potentiellement fâcheux.

Honneurs brésiliens

Dans les années 1980 et 1990, Dansereau a fait plusieurs séjours au Brésil. L’apogée de ses périples en ces terres tropicales s’est produit lorsque ses amis brésiliens lui ont rendu hommage en organisant un colloque en son honneur à Belo Horizonte, en 1998³. Monsieur Dansereau n’a jamais couru les honneurs, mais j’ai la certitude que ce colloque de Belo Horizonte fut un des moments forts de sa carrière, d’un point de vue émotionnel. Il y eut bien sûr l’événement organisé par l’UQAM en octobre 2011 pour souligner son centenaire, mais il était trop tard… il venait de nous quitter.

Virginia Weadock, collaboratrice d’un long parcours

Enfin, il faut souligner que la carrière de Pierre Dansereau aurait été tout autre sans l’apport inestimable de sa secrétaire et adjointe, elle-même botaniste, Virginia Weadock. Elle a œuvré à ses côtés de 1955 à 2003, prenant sa retraite à 79 ans. Elle a offert 48 ans de loyaux services, l’accompagnant du Michigan à Montréal, par la suite à New York, pour finalement revenir s’installer à Montréal dans son laboratoire de l’UQAM.

Projets inachevés

Monsieur Dansereau a été conséquent jusqu’à la fin, ou a fait preuve de prémonition. Son autobiographie, parue en 2005 et intitulée Projets inachevés, en témoigne. Le premier volume devait être suivi de deux autres, mais le projet est resté inachevé. Ce titre est également le reflet de la curiosité et de la créativité sans bornes qui animaient monsieur Dansereau. Ce chercheur insatiable voulait vivre jusqu’à 100 ans et il y est presque arrivé. Il nous a quittés une semaine avant de célébrer son centenaire, nous laissant tous dans l’ombre d’un géant.

PARTIE 1

QUELQUES PORTRAITS DE PIERRE DANSEREAU

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

FRANÇOIS RABELAIS

Les sciences de l’environnement sont à la recherche d’une nouvelle synthèse du savoir et d’une nouvelle prescription dont le principe sera plus écologique qu’économique et plus éthique que scientifique.

PIERRE DANSEREAU

Toute connaissance de l’intimité des choses est immédiatement un poème.

GASTON BACHELARD

CHAPITRE 1

Pierre Dansereau, homme de science et de conscience

Paulo Freire Vieira et Maurício Andrés Ribeiro

Résumé

Les aspects les plus essentiels d’une problématique globale de l’environnement avaient déjà été soumis au crible du regard lucide, mêlé d’un optimisme prudent, de Pierre Dansereau bien avant que ne se développent les propositions environnementalistes des années 1970. Cette icône de la communauté scientifique québécoise a été l’un des pionniers les plus célèbres du nouveau champ de recherches à visée systémique sur les interactions société humaine/environnement et sur l’approche d’écodéveloppement. Il a nourri le débat sur les limites biosphériques de la croissance matérielle dans la mouvance de la

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