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Justice et espaces publics en Occident, du Moyen Âge à nos jours: Pouvoirs, publicité et citoyenneté

Justice et espaces publics en Occident, du Moyen Âge à nos jours: Pouvoirs, publicité et citoyenneté

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Justice et espaces publics en Occident, du Moyen Âge à nos jours: Pouvoirs, publicité et citoyenneté

Longueur:
628 pages
8 heures
Sortie:
Mar 5, 2014
ISBN:
9782760536517
Format:
Livre

Description

Du Moyen Âge jusqu’au siècle dernier, en Europe comme au Canada, les liens entre la justice et l’espace public sont explorés : usages politiques de la justice, enjeux sociaux révélés par l’intervention judiciaire, échos médiatiques du palais et mobilisation de l’opinion publique, rôle de la presse dans les représentations du crime et des criminels, critiques du pouvoir judiciaire et des forces policières, etc.
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Mar 5, 2014
ISBN:
9782760536517
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Aperçu du livre

Justice et espaces publics en Occident, du Moyen Âge à nos jours - Pascal Bastien

réservés

INTRODUCTION

JALONS

POUR UNE HISTOIRE

DES RAPPORTS

ENTRE JUSTICE

ET ESPACES PUBLICS

¹

LIER JUSTICE ET ESPACE PUBLIC DANS UNE MÊME réflexion paraît tout naturel, tant la couverture médiatique de l’activité policière, judiciaire ou carcérale est omniprésente dans nos sociétés. Le crime occupe une place largement prépondérante dans cette couverture, on le sait, et les affaires particulièrement crapuleuses ou révoltantes exercent bien souvent une irrésistible fascination sur l’ensemble de la population. Mais d’autres enjeux sociaux ou politiques en font également partie, sans doute parce que le spectre d’intervention de l’appareil judiciaire s’est considérablement étendu depuis l’avènement de l’État de droit social². L’affaire du sang contaminé est l’un des cas bien connus illustrant l’importance que le phénomène peut prendre lorsque journalisme d’enquête et poursuites judiciaires se conjuguent pour révéler l’ampleur d’un scandale à l’échelle nationale et même internationale³. On pourrait multiplier les exemples de ces affaires plus ou moins retentissantes qui, comme le cas des revendications judiciaires autochtones au Canada ou en Australie⁴, n’appartiennent pas toujours à l’univers du crime et de sa répression. Dans un registre plus modeste, l’actualité nous abreuve au jour le jour (pour ne pas dire d’heure en heure) de petites délinquances ou d’affaires plus sordides bien engoncées, cette fois, dans la misère ou la violence du quotidien. C’est tout un regard sur nos sociétés et ses institutions qui, tantôt voyeur, tantôt critique, s’élabore à travers le récit du crime, la parole des victimes ou de leurs proches, le propos des représentants de l’ordre et des hommes de loi, l’opinion des experts de tout acabit qui commentent les événements et leur donnent généralement une portée plus large.

Faits divers, procès qui enflamment l’opinion publique, jugements qui affectent nos vies de citoyens ou changent le paysage institutionnel dans lequel nous évoluons, la justice ou le crime sont racontés ou représentés par l’entremise des médias. Non seulement les médias traditionnels ou « sociaux » nous informent de l’actualité policière et judiciaire sur une base quotidienne, mais ils constituent aussi une tribune où se forme et, parfois, se déchaîne l’opinion publique, experte ou populaire, raisonnée ou passionnée, au point où certains se sont inquiétés, sans doute avec raison, de la concurrence que l’opinion publique offre à l’acte institutionnel de juger⁵. Au fil des chroniques judiciaires et des journaux télévisés, dans un espace public transformé par les nouvelles technologies et les réseaux sociaux, la justice se construit, comme objet de connaissance ou comme objet de critique, le plus souvent en marge d’une expérience concrète et immédiate des principaux rouages judiciaires, des multiples réalités qui composent cet univers complexe⁶. Ces représentations de la justice ou du crime ne s’abreuvent évidemment pas seulement aux différentes sources de l’information quotidienne ou même aux critiques formulées inlassablement sur les principales tribunes. Elles sont aussi véhiculées à travers des genres depuis longtemps consacrés comme le roman policier ou les œuvres portées à l’écran, séries policières ou films à suspense, pour ne prendre que ces exemples⁷. De même, les illustrations ou les images de la justice contribuent à cette diffusion qui frappe l’imaginaire⁸. À sa façon, l’architecture d’édifices tels le palais de justice ou la prison propose, aux justiciables ou aux simples passants, un langage chargé de symboles⁹. Architecture, fiction, iconographie, quoique peu abordées dans cet ouvrage, agissent fortement dans la constitution d’imaginaires ou de représentations symboliques de la justice et du crime, autour des différentes figures que sont juges, avocats et jurés, inspecteurs de police et ripoux, criminels et bagnards, etc.

La construction de ces représentations, la mise en scène de la justice, l’actualité judiciaire ne sont pas des réalités nouvelles. Elles ont une histoire intimement liée aux transformations de l’espace public en Occident, des changements qui modifient les modalités par lesquelles la justice se donne à voir et à entendre. Le rapport entre justice et société a ainsi été complètement reconfiguré par des phénomènes comme la publicité des débats judiciaires et l’émergence d’une opinion publique désormais au cœur de la communication civique et politique des sociétés démocratiques. Détentrice d’une parcelle de la puissance publique, la justice s’est aussi transformée, parfois profondément, au rythme des régimes politiques qui se sont succédé et des mutations de l’État. Ces changements ont indéniablement eu des effets sur la façon dont la justice s’est mise en scène ou a été médiatisée. Ils ont également affecté les modalités selon lesquelles le pouvoir judiciaire ou policier a légitimé son action, ajusté ou bousculé les façons de communiquer avec la population dans un environnement médiatique en constante évolution, influencé la perception de la justice et la nature ou l’étendue des critiques formulées à son endroit. C’est à cette histoire, du moins à quelques-uns des éléments de ce vaste récit moins linéaire qu’il n’y paraît, que ce livre est consacré¹⁰.

Cette incursion dans le temps, nous n’avons pas voulu la limiter à la modernité démocratique ni même au seul espace de discussion critique ou de débat public qui prend naissance à l’ère des Révolutions. Les travaux de R. Koselleck¹¹ et de J. Habermas¹² sur la critique libérale ou l’espace public bourgeois auraient pu nous convaincre de faire débuter notre histoire quelque part à l’époque moderne¹³. Habermas insiste sur l’émergence, au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, d’un usage public de la raison capable de contester ouvertement, grâce au principe et aux voies de la publicité, le pouvoir autoritaire en place (l’État absolutiste particulièrement). Malgré les critiques qui ont été adressées à l’auteur de Strukturwandel der Öffentlichkeit¹⁴, de nombreuses études historiennes confirment l’importance de la mutation et, malgré les divergences de vues non négligeables, documentent le rôle fondamental de l’opinion publique dans le sillage des contestations politiques qui signent la fin de l’Ancien Régime en France, un phénomène qui survient plus tôt en Angleterre¹⁵. L’article d’Arnaud Decroix dans ce volume retrace pour nous l’avènement de ce « tribunal de la Nation » dans le contexte de la France des Lumières. La rupture, malgré les débats sur sa chronologie, est importante¹⁶. Non seulement la puissance publique connaît une mutation fondamentale autour des principes de liberté et de souveraineté populaire, mais de nouvelles réalités émergent, comme l’essor de la presse périodique ou la généralisation du parlementarisme, et renvoient les échos d’une société civile qui, dans le même souffle, prend conscience d’elle-même. D’autres moments charnières peuvent être également considérés. J. Habermas voit ainsi dans l’avènement de l’État social et des médias de masse au XXe siècle une dégradation de l’espace public, désormais vassalisé et n’offrant plus guère qu’un « assentiment plébiscitaire » aux détenteurs du pouvoir¹⁷.

La littérature nous a pourtant incités à regarder en amont de la modernité libérale, à considérer d’autres perspectives de l’espace communicationnel, à porter attention aux différentes formes de la publicité et à la diversité des publics. Les récentes réflexions d’historiens du Moyen Âge montrent bien tout le profit qu’il est possible de tirer lorsque la question de l’espace public est posée en termes de conditions de possibilité. Des thèmes connexes surgissent du même souffle, comme celui de lieu public, et permettent d’enrichir la réflexion¹⁸. Du reste, plusieurs ont cherché les manifestations de l’opinion en deçà ou au-delà de l’espace public bourgeois. Habermas lui-même a reconnu l’existence d’autres forums publics, parfois concurrents, sans aller toutefois jusqu’à penser leurs interactions¹⁹. Les historiens du Moyen Âge et de l’époque moderne connaissent bien l’importance de ce qu’Habermas nomme l’« espace public de la représentation ». Basé sur le spectacle et une logique de représentation du pouvoir, cet espace aurait eu pour effet de juguler toute forme de débat public et surtout de contestation ouverte du pouvoir institué²⁰. Dans les « échos de la rue », Arlette Farge a pourtant su retracer une opinion publique populaire – qu’Habermas nomme plébéienne – en portant attention à ses formes d’expression dans le Paris du XVIIIe siècle²¹. Un peu dans la même veine, la notion d’espace public oppositionnel d’Oscar Negt, à laquelle fait référence D. Cohen dans ce volume, invite aussi à tenir compte d’une contestation hors des cadres « officiels » de la discussion publique ou de la lutte politique institutionnelle²². Nancy Fraser, quant à elle, postule d’emblée une pluralité de publics, parfois de nature « subalterne », qui, dans le cadre des sociétés démocratiques du moins, laisse entrevoir des discussions au sein d’un même espace comme entre les différents espaces publics²³.

Des visions moins totalisantes incitent du reste à considérer la question à travers les conflits et les controverses qui génèrent les différentes formes de publications, imposent ou formulent les problèmes publics, suscitent aussi des publics d’horizons divers²⁴. Sont ainsi envisagés des espaces de discussion et de débat plus souples et variés que ne le prescrit le modèle de l’espace public bourgeois²⁵. Cette approche plus pragmatique a été retenue par des études historiennes récentes assez proches de notre propos. C’est le cas de ce collectif qui, à partir d’affaires retentissantes ou de causes célèbres, débusque les retournements de l’opinion publique et mesure l’indignation du public, généralisée ou contestée, à propos d’injustices étalées au grand jour par des publicistes de talent ou des intermédiaires aguerris²⁶. Cette vision axée sur la conflictualité figure aussi en bonne place dans le présent ouvrage, qui, préoccupé notamment par le cours ordinaire des choses judiciaires ou policières, recentre la réflexion sur l’histoire de la justice. En braquant les projecteurs sur la crise de la police anglaise des années 1920, John C. Wood montre par exemple comment le débat « police and public » est généré et configuré par des conflits institutionnels et politiques qui se prêtent à une construction toute rhétorique du « public » et de l’identité nationale anglaise ou britannique. Centrale pour l’antique justice grecque, comme nous le rappelle ici Robert Jacob, la rhétorique semble d’ailleurs être particulièrement structurante pour l’expérience judiciaire et son rapport aux publics qu’elle contribue à (re) définir.

Nous avons donc opté pour une acception plurielle de la notion d’espace public, plus adaptée, croyons-nous, aux perspectives variées d’une histoire de la justice racontée sur le temps long. Reflet bien partiel d’avenues parfois empruntées de longue date par l’historiographie, ce livre propose, en une vingtaine d’articles, une réflexion d’ensemble sur des phénomènes souvent étudiés pour eux-mêmes, sans que la problématique de l’espace public soit toujours clairement exprimée. Si une bonne place est réservée aux XVIIIe et XIXe siècles – moment charnière de la reconfiguration des espaces publics occidentaux –, la justice du Moyen Âge (particulièrement celle des papes) de même que l’institution judiciaire de la première moitié du XXe siècle ne sont pas négligées pour autant. Quelques-unes des histoires qui sont racontées ici ont pour cadre un système juridique de common law, mais la plupart s’inscrivent dans la tradition civiliste. La réflexion substantielle à laquelle se livre Robert Jacob au début de ce volume révèle pourtant tout le profit qu’il y aurait eu à croiser plus systématiquement les regards sur ces deux univers juridiques. Situant son propos dans le contexte de mondialisation qui est le nôtre, cet historien du droit montre comment l’appel à l’opinion publique ou la place de la scène judiciaire dans l’espace public diffèrent d’une tradition à l’autre. Il souligne à juste titre l’importance du jury, emblème de la justice anglaise et institution « populaire » sur laquelle Michel Morin s’attarde dans ce recueil. D’un point de vue historique, nul doute que le jury peut être perçu comme « la première modalité de l’intégration de l’opinion populaire à la formation de la décision de justice ».

L’ouvrage est divisé en quatre grandes sections qui, au-delà de la diversité des sujets abordés par les auteurs, font ressortir quelques-uns des principaux thèmes du rapport entre justice et espaces publics. L’inscription spatiale de l’institution judiciaire, de ses fonctions rétributives ou distributives, constitue une préoccupation commune aux premières contributions du recueil, davantage tournées vers la dimension plus physique du concept d’espace public – les lieux, les bâtiments publics ou leurs usages²⁷. Certains ne manquent pas de critiquer ce glissement sémantique que permettrait la traduction française d’Öffentlichkeit. Il ne s’agit pas de confondre les deux réalités mais de remarquer, entre autres choses, que la publicité s’est incarnée très souvent dans des lieux de sociabilité ou de rassemblement, institutionnels ou informels²⁸. S’intéresser à ces espaces permet de mieux appréhender, en termes historiques, un phénomène fondamental comme celui de la publicité et de ses rapports avec l’institution judiciaire. La première section lie d’ailleurs plus particulièrement spatialisation et vertu communicationnelle de la justice. Elle est aussi l’occasion d’opérer quelques distinctions essentielles sur les différentes composantes de la nébuleuse qui se cache derrière la notion de « justice ». Pour se faire une idée de la diversité des objets d’étude la concernant, il n’est que de consulter quelques-uns des récents bilans historiographiques sur le sujet, une complexité qui s’exprime de surcroît dans les immanquables variations existant d’une tradition nationale à l’autre²⁹. Au crime, et particulièrement à la violence et à son châtiment, se greffent des thèmes tels que la prison ou la police, que plusieurs considèrent désormais comme des champs de recherche distincts³⁰. Le présent ouvrage ne saurait évidemment rendre justice à cette diversité, au développement remarquable de l’histoire de la police au cours des dernières années³¹, comme à tant d’autres terrains d’enquête que l’approche justice et société, au carrefour de plusieurs disciplines, a révélés durant les dernières décennies. Malgré tout, et malgré une certaine prédominance de l’activité judiciaire proprement dite, plusieurs des préoccupations récentes privilégiées par l’histoire de la justice viennent enrichir les réflexions offertes ici.

Comme le fait remarquer justement Robert Jacob dans ces pages, J. Habermas a finalement très peu parlé de la justice dans son essai sur les transformations de l’espace public. Le penseur de l’agir communicationnel souligne bien l’importance de la publicité des débats judiciaires, nécessaire à ses yeux pour que l’indépendance du troisième pouvoir puisse se maintenir sous l’œil critique du public³². Habermas évoque aussi au passage les méfaits du procès-spectacle qui, comme les débats parlementaires, aurait été perverti ou dénaturé par la « publicité acclamative » d’un espace public en plein déclin³³. Ce livre apporte des éléments de réflexion additionnels sur ces grands thèmes. Même s’ils se recoupent souvent, selon des dynamiques qui apparaîtront mieux au fil des contributions du recueil, trois axes ont été distingués : la publicité judiciaire, les dynamiques de l’opinion publique et la critique de la justice.

Avant même la généralisation des débats judiciaires ouverts au grand public, la justice s’est distinguée comme vecteur de communication, comme lieu de pouvoir inextricablement lié à la puissance publique, sinon même à la domination politique. Les articles de la seconde section de l’ouvrage traitent à leur façon de la publicité judiciaire. Certains explorent la capacité de l’institution à publiciser ses faits et gestes, selon des modalités qui varient beaucoup en fonction des contextes et du moment. D’autres insistent plutôt sur les usages judiciaires du pouvoir en place, parfois à des fins de propagande. Dans ces textes, les liens entre la justice et la communication politique ressortent donc tout particulièrement. La troisième section du livre s’attarde aux rapports entre la justice et l’opinion publique, sans doute l’une des dimensions les plus étudiées jusqu’à maintenant par l’historiographie. Peut-être faut-il voir en cela, à l’instar de Jean-Claude Farcy, un attrait naturel des chercheurs pour le spectaculaire et l’extraordinaire³⁴. Le quotidien trouve tout de même encore des adeptes, comme le montrent les contributions de la troisième partie du livre. À travers la fama médiévale ou la chronique judiciaire, et d’autres phénomènes encore, les auteurs de cette partie explorent les dynamiques d’une opinion publique qui s’exprime très souvent dans le cours ordinaire de la justice. Les articles sont regroupés sous deux problématiques assez différentes qui n’épuisent pas la diversité des phénomènes envisageables. Dans un premier temps, la réflexion soulève la question de l’intégration de l’opinion dans l’administration même de la justice. L’activité combinée de la justice et des médias dans la formation de l’opinion publique est par la suite discutée, en faisant la part belle à la presse écrite. Le thème de la sexualité, qui se décline entre secret et scandale, offre un point de comparaison intéressant pour mieux saisir les dynamiques à l’œuvre dans le couple justice et opinion publique. Enfin, une dernière section est consacrée aux différentes formes de la critique adressée à la justice et à son administration, du Moyen Âge au début du XXe siècle. La part des élites dans ce discours critique pèse d’un poids assez lourd et pose entre autres la question, soulevée ailleurs dans le livre, des manipulations d’une opinion publique trop souvent associée aux représentations ou à l’imaginaire populaires.

ESPACES ET LIEUX PUBLICS : UNE GÉOLOCALISATION DE LA RÉGULATION JUDICIAIRE

Plusieurs textes de ce recueil braquent les projecteurs sur les lieux publics au sein desquels la justice a œuvré ou trouvé un écho qu’il n’est pas toujours aisé de percevoir pour les périodes plus anciennes de l’histoire occidentale. Manifestement, la puissance publique a longtemps construit son pouvoir par l’entremise d’une justice « multilocalisée », enracinée dans des lieux généralement ouverts au plus grand nombre. Sauf peut-être pour les juridictions de common law, où la scène judiciaire est plus importante, l’essentiel des rituels judiciaires médiévaux et modernes s’exprime plus volontiers dans les différentes places publiques, aux points cardinaux du vivre-ensemble. L’imposante littérature sur l’exécution publique des criminels montre bien cette réalité, aujourd’hui presque oubliée, qu’évoquent quelques textes de cet ouvrage. Très longtemps, la justice s’est adressée à la population dans les lieux consacrés de la vie collective, qui à l’église ou au cimetière, qui sur la place du marché ou à tel autre carrefour, qui dans le dédale des rues qui mènent de la geôle à la potence. C’est ce que montre entre autres le texte de Sylvain Parent. La publication des sentences de condamnation de la justice papale se tenait surtout dans les enceintes ecclésiales, mais elle résonnait aussi sur la place publique, sous la gouverne des pouvoirs communaux. Il n’est pas certain que cette pratique judiciaire de la publication ait contribué cependant à faire de ces lieux un espace public au sens que lui donne Habermas³⁵. Dans le contexte de la justice médiévale, c’est sans doute du côté d’espaces intangibles, comme ceux de la fama ou de la controverse savante, étudiés respectivement par Marie-Amélie Bourguignon et Aude Musin ainsi que par Normand Renaud-Joly, qu’il est permis de déceler une prise de parole ouverte.

La transformation des pratiques pénales, qui s’amorce dès le XVIIIe siècle, a modifié substantiellement les modes d’insertion spatiale de la justice. À la suite du travail précurseur de Michel Foucault, on a beaucoup écrit sur le spectacle public de l’effroi, intimement lié à la construction du pouvoir monarchique, de même que sur le passage à l’isolement disciplinaire que permettait la généralisation de l’institution pénitentiaire au XIXe siècle³⁶. En prenant le pas sur la potence et les rituels de l’exécution publique, la prison devenait l’enceinte par excellence de la peine, contribuant à vider les rues et les places publiques de la foule assemblée autour du criminel, du greffier, du prêtre et du bourreau³⁷. Jérôme de Brouwer, qui restitue les débats autour de la « dépublicisation » de la peine capitale dans une Belgique fraîchement constituée, montre combien il est difficile de renoncer, encore au mitan du XIXe siècle, à l’enracinement des anciens rituels de la punition dans la topographie de la ville. Si, en adoptant le fourgon cellulaire, on se résout à soustraire le condamné à la vue de tout un chacun lors du parcours qui le mène au lieu de sa dernière heure, l’exécution capitale demeure quant à elle publique. Fait à noter, la publicité que permet désormais l’espace public littéraire ne semble pas avoir encore retenu l’attention des parlementaires. Pourtant, les recommandations initiales en faveur de l’abolition de l’exécution sur la place publique avaient suggéré que « ce terrible mystère de la prison, révélé par les journaux et par le récit des témoins, [inspirerait] plus de crainte qu’une exécution publique, sans exercer sur les masses les effets funestes de celle-ci³⁸ ». Dans quelle mesure et à quel rythme l’institution judiciaire a-t-elle aussi intégré l’espace public de la presse écrite dans sa réflexion ou même dans ses pratiques ? C’est une question à laquelle nous reviendrons un peu plus loin, dans la partie sur les dynamiques de l’opinion publique.

Ce qui est certain, c’est qu’il faudra du temps pour qu’en matière de punition, la justice délaisse la place publique et s’en remette à un lieu créé de toutes pièces par les pouvoirs publics, le pénitencier, dont les modèles allient diversement la dimension privée de l’expérience cellulaire au caractère public de l’exclusion institutionnelle. À l’instar des établissements carcéraux, les palais de justice se multiplient aussi et marquent le paysage à peu près dans le même temps, s’érigeant en retrait du brouhaha de la vie quotidienne³⁹. Dans la France du XIXe siècle étudiée par Périg Bouju, l’emplacement bien délimité et l’architecture néo-classique de l’édifice contribuent fortement à créer une sacralité nouvelle, indissociable de l’acte de juger désormais fondé sur la loi. Le langage symbolique de ces « Temples » monumentaux se lit avec plus de netteté dans l’espace civique de la Cité, mais semble surtout véhiculer la toute-puissance de l’État et représenter particulièrement la majesté tout autant que l’indépendance du pouvoir judiciaire. Il y a donc là (re) création d’un lieu public, certes ouvert à tous et au sein duquel le débat existe bel et bien, mais dans lequel la prise de parole, fondée sur la raison légale, demeure bridée par un ensemble de symboles, de rites et de règles propres à la scène judiciaire.

Les forces policières, comme maillon essentiel de l’application de la loi, ont, d’une certaine façon, pris le relais de l’inscription spatiale qui caractérisait l’ancienne justice punitive. Mais leurs fonctions multiples les ont aussi amenées, très tôt, à réguler et même à redéfinir le caractère public des espaces urbains. C’est ce qu’illustre particulièrement l’étude de Laurent Turcot sur la police des divertissements dans le Paris du XVIIIe siècle. Théâtres, promenades et boulevards sont en effet investis par une police en plein développement, au rythme des changements que connaissent les territoires du loisir et la spécialisation des forces de l’ordre. Les bouleversements de la société industrielle et les exigences de la morale bourgeoise auront tôt fait de réserver à ces pratiques un long avenir, à mesure que le maillage constabulaire se fera plus serré, que la professionnalisation aura tendance à ordonner l’ensemble des pratiques d’encadrement des lieux publics⁴⁰.

Le travail de régulation des lieux publics est un vieux souci des autorités. On le perçoit même, et peut-être à plus forte raison, dans l’espace colonial comme celui qu’étudie Arnaud Bessière, presque au même moment où Paris voit se constituer une police urbaine. La législation sur les rapports entre maître et serviteur qui s’applique en Nouvelle-France permet de renforcer la souveraineté domestique, mais aussi de contrôler la place publique, de même que certains lieux privés à usage public comme le cabaret. La faillite de l’autorité du maître ou les frasques d’un serviteur ont en effet un impact direct sur les « désordres » commis dans ce cadre public, indices de l’affaiblissement corrélatif du pouvoir domestique. Dans une petite société blanche établie au milieu des forêts nord-américaines, les effectifs policiers sont faibles et la justice n’intervient qu’à la demande du maître ou du serviteur. L’activité de cette dernière n’en contribue pas moins à recréer, dans un espace neuf en mal de main-d’œuvre, les liens de dépendance inscrits dans la prédominance du pouvoir domestique, une cartographie qui départage les territoires privé et public.

La question des rapports entre les sphères publiques et privées, de leur évolution à la suite de la naissance du « social », est au cœur de la réflexion de plusieurs auteurs qui, comme Arendt ou Habermas⁴¹, se sont intéressés à l’espace public. Veerle Massin apporte ici l’une des rares contributions vouées à cette importante dimension du problème en étudiant le traitement des jeunes délinquantes dans les institutions psychiatriques belges de 1920 à 1965. Elle nous rappelle qu’au XXe siècle, la justice des mineurs repose sur une logique d’institutionnalisation de problèmes sociaux dont la solution était auparavant réservée prioritairement à la sphère domestique et aux initiatives privées. Porte d’entrée du placement en institution, le juge des mineurs semble s’effacer et perdre de vue le sort des jeunes filles ballottées d’une institution à l’autre. Grâce notamment à l’expertise du psychiatre, qui s’impose progressivement, les établissements du réseau privé se délestent des cas plus difficiles, jugés « anormaux », en les faisant transférer vers des établissements publics. Dans ces institutions d’enfermement, l’exclusion sociale échappe davantage à la justice traditionnelle et emprunte des voies où l’expertise préside à une régulation sociale à l’abri des regards du grand public. Il n’est pas surprenant de constater que cette interpénétration du public et du privé ainsi que le manque de transparence des pratiques institutionnelles aient causé, durant ces décennies, en Belgique comme ailleurs, des abus systématiques d’un type nouveau. C’est dire que la trop grande transparence que l’on reproche parfois à la justice spectacle ne saurait constituer un diagnostic généralisable à l’ensemble de la nébuleuse judiciaire.

PUBLICITÉ JUDICIAIRE ET POUVOIR POLITIQUE

Peu d’articles dans ce volume abordent frontalement ce que nous pourrions appeler la publicité judiciaire. Elle n’en constitue pas moins l’un des éléments cruciaux du rapport entre justice et espaces publics qui se transforme dans la longue durée occidentale. Habermas touche un mot de cette importante question, comme nous l’avons vu, sans s’y arrêter vraiment. Les historiens de la justice ont en revanche porté une plus grande attention aux combats menés pour une plus grande transparence des procédés judiciaires. À cet égard, le modèle semble bien avoir été la justice anglaise qui, comme se plaisait à le rappeler fièrement William Blackstone au milieu du XVIIIe siècle, connaît de longue date le caractère public de l’accusation ou du procès⁴². En France et ailleurs sur le continent européen, les philosophes critiquent au même moment la procédure inquisitoire qui prévaut depuis le Moyen Âge, mais le principe de la publicité des procès ne triomphera sur la logique du secret que dans le sillage de la Révolution française, selon des aménagements qui mériteraient d’être étudiés plus attentivement d’une juridiction à l’autre, au gré des réformes mais aussi surtout des pratiques.

C’est parce que les procès se tiennent « à la face du monde » que la justice devient, dans les sociétés libérales, un espace de débat ouvert à tout un chacun. Mais cette publicité demeure souvent indirecte, médiatisée par la presse naissante et les autres moyens de communication qui se développent par la suite. La notion de publicité judiciaire comporte aussi une dimension sui generis dont nous aimerions d’abord prendre la mesure. En amont de la médiatisation de l’activité judiciaire se trouvent des phénomènes de communication relevant d’un effort de « relations publiques » de la justice elle-même. La diffusion orchestrée par l’État justicier participe d’une communication politique et civique qui s’appréhende sur la longue durée occidentale. Bien avant les grands procès des XXe et XXIe siècles, ou en marge des retentissantes mises en scène du mal et du bien au service d’un pouvoir ou d’une idéologie⁴³, les pratiques judiciaires de communication ont pris de multiples formes, publication solennelle des arrêts et sentences d’un tribunal, exécution publique des criminels, communiqués ou points de presse des services de l’ordre⁴⁴, etc.

Les textes de Patrice Gilli et de Sylvain Parent illustrent très bien l’usage politique que les papes des XIIIe et XIVe siècles ont fait de leur pouvoir judiciaire. Les excommunications lancées contre les ennemis de l’Église ont trouvé un écho jusque dans les paroisses et les communes de la France ou de l’Italie médiévale grâce à la publication orale et écrite des condamnations de la justice pontificale. L’étude de P. Gilli montre plus particulièrement que l’offensive judiciaire du pape Innocent III, au début du XIIIe siècle, a fortement miné le pouvoir des podestats italiens grâce à la publication d’anathèmes, laminant du même coup l’efflorescence de l’espace public communal. Construction de la Chrétienté, consolidation de l’hégémonie papale, renforcement du pouvoir de châtier les fautifs, voilà des objectifs qui n’ont pas nécessairement été atteints, mais qui passent par la logique communicationnelle de la punition et l’effet de légitimation du recours à la justice. Ces deux cas de figure ne devraient pas nous faire oublier cependant la forte concurrence « publicitaire » – criées et publications d’origines diverses⁴⁵ – dont les lieux publics médiévaux sont le théâtre. Ni les résistances du « peuple » face aux offensives publicitaires du pouvoir⁴⁶ ou les critiques de certains opposants plus volubiles qui, même en plein absolutisme français, déploient ingénieusement les privilèges de la justice en matière d’impression pour prendre la population à partie et contester l’ordre établi (ou du moins certaines de ses facettes)⁴⁷.

Dans un tout autre univers, celui de la tradition juridique anglaise implantée sur les rives du Saint-Laurent en 1763, la justice sert aussi à promouvoir une vision critique des décisions du pouvoir colonial en place. Conçues à l’origine comme mécanisme de gouvernance locale par les élites du county, les remontrances ou pétitions relayées par le grand jury prennent une tout autre dimension dans cette colonie nord-américaine. Michel Morin montre que, bien au fait des usages judiciaires, les marchands britanniques appelés à siéger en tant que grands jurés utilisent cette institution, dès sa mise en place, comme levier politique pour critiquer l’administration de la justice et les décisions des dirigeants coloniaux ou pour réclamer des modifications substantielles aux institutions politiques de la province (comme l’érection d’une assemblée législative). Certes, la publication des presentments et des débats qui en ont découlé a donné un écho certain à ces revendications politiques qui, dans le contexte impérial, résonnent bien au-delà de la Province of Quebec. Mais l’enceinte dans laquelle la prise de parole s’est tenue conférait une solennité aux critiques et demandes adressées à la puissance publique. En fait, cette petite minorité utilise la justice comme l’un des seuls lieux de contestation au sein d’un espace public alors presque inexistant dans cette colonie. D’ailleurs, les grands jurés affirment expressément constituer la véritable légitimité décisionnelle de la province, en l’absence de chambre représentative dûment instituée, ce qui situe bien l’événement au sein de la puissance publique elle-même.

Cet usage politique de la justice, que permet l’institution du grand jury et qu’on retrouve ailleurs dans les juridictions de common law, était appelé à s’effacer avec l’essor des régimes démocratiques. Mais la genèse du modèle anglais de l’espace public semble bien avoir eu des racines profondes au sein de la culture judiciaire⁴⁸. Le système juridique français n’a pas bénéficié d’une tribune similaire, mais la justice rendue au nom du roi à la même époque a su parfois intégrer la parole populaire. L’affaire des Cévennes, racontée par Déborah Cohen, indique bien que la justice pouvait à l’occasion capter la grogne du « peuple » en lui donnant la parole, en recevant plaintes et mémoires, même si c’était pour mieux la brider ou lui nier tout efficace. Distinct de la procédure usuelle menée au tribunal ou à l’hôtel du magistrat, ce type d’enquête judiciaire relève d’un acte de gouvernance qui illustre bien la différence des usages politiques de la justice dans les deux traditions juridiques, comme le rappelle R. Jacob au tout début de cet ouvrage.

Lieu de parole et d’énonciation, au sein duquel la rhétorique fleurit et la raison juridique triomphe à certaines conditions, le prétoire constitue en soi un espace public, pour autant qu’il puisse s’exprimer au grand jour. Même s’il relève de la puissance publique et de ce que Bourdieu appelait le champ juridique⁴⁹, le tribunal s’apparente à un laboratoire dans lequel la narration du quotidien ou de l’exceptionnel se forge et le raisonnement s’affine au fil des plaidoiries, une activité dont les répercussions pour la société globale et le débat public varient grandement mais demeurent indéniables. L’étude qu’Aude Hendrick consacre aux discours de rentrée de la justice belge soulève plusieurs problèmes intéressants à cet égard, malgré le caractère singulier de cette prise de parole solennelle. Destinées surtout aux magistrats et membres du barreau, les mercuriales sont prononcées dans les plus hautes instances judiciaires du pays avant d’être publiées et souvent résumées ou retranscrites in extenso dans la presse de l’époque (bien qu’elles intéressent surtout la presse spécialisée, celle du monde juridique). Le discours de la rentrée judiciaire, prérogative du procureur général, vise habituellement l’amélioration de l’administration de la justice et tire à l’occasion quelques flèches en direction de l’État, en touchant des cibles parfois plus sensibles (comme la question de la séparation de l’Église et de l’État). Mais la critique ouverte demeure très rare, l’intérêt général, peu stimulé par les préoccupations et la rigueur de Messieurs les juristes, et l’impact du débat institutionnel sur l’opinion publique, somme toute assez limité. L’enceinte judiciaire n’est pas l’espace public, comme le suggère l’auteure, si on entend par là le forum général au sein duquel l’actualité ou la controverse du jour est commentée et débattue. Mais tout comme la divergence d’opinions règne au sein de l’univers judiciaire, il est sans doute préférable de penser la diversité des espaces publics et d’aborder enfin l’interaction entre ces sphères de parole et d’écriture, expertes ou généralistes, qu’Internet et les réseaux sociaux tendent à rapprocher l’une de l’autre (en apparence, du moins)⁵⁰.

À l’époque contemporaine, la publicité judiciaire sert aussi les hommes d’État au gré des procès politiques. Elle est utilisée par les régimes totalitaires mais aussi dans le cadre du nouvel ordre international de l’après-guerre qui voit surgir une justice hautement médiatisée. Les procès de Moscou, sans être les premiers du genre⁵¹, frappent tout de même par l’ampleur de la mise en scène ayant servi tout autant à condamner publiquement des opposants politiques qu’à masquer, derrière cet écran de fumée médiatique, la répression massive du régime stalinien⁵². La justice des vainqueurs à Nuremberg (ou à Tokyo), par sa puissance d’évocation des horreurs de la Seconde Guerre mondiale, documente un drame comme l’Holocauste tout autant qu’elle condamne les responsables nazis pour leurs atrocités⁵³. Le procès Eichmann, tenu quelques années plus tard à Jérusalem, donne sciemment la parole aux victimes de la Shoah dans ce qui semble être d’abord et avant tout une entreprise mémorielle au service de l’État juif⁵⁴. Mais la parole au tribunal est parfois dangereuse pour le pouvoir en place, surtout à une époque où presse et médias amplifient la voix des accusés au-delà de l’espace public national⁵⁵. La défense des principaux ministres inculpés au procès de Riom, entre autres exemples, illustre combien le procès politique peut aussi donner lieu à la critique d’un régime qui abuse ou mésuse de la légitimation judiciaire⁵⁶. Ce volume ne traite pas directement de ces questions fascinantes, mais plusieurs textes traitent du procès politique dans ses liens avec l’espace public.

Abordant la justice d’exception sous l’Occupation, Virginie Sansico y voit une entreprise de légitimation du régime de Vichy et de son idéologie. Par ses objectifs, l’activité judiciaire étudiée par l’auteure est bien de nature politique : stigmatiser les ennemis du régime, réprimer les délits d’opinion, limiter la liberté d’expression pour mieux contrôler la parole publique et même « l’esprit de la population ». En surplomb des poursuites de droit commun, les procès politiques s’intensifient durant l’Occupation, les décisions confortent la propagande du régime et, face à une résistance qui s’organise, la répression prend le pas sur la délibération et la raison juridique. Aidée le plus souvent par une procédure expéditive, surtout durant les dernières années du régime, la justice du Maréchal ne semble plus chercher à convaincre l’opinion publique, sinon en l’intimidant au point de faire taire la critique ouverte et la dissidence démocratique⁵⁷. Le débat judiciaire, la quête de la vérité et une publicité exempte de censure cèdent devant la force du glaive et les voies officielles de la propagande du régime en place. Après la victoire, l’épuration judiciaire constitue un véritable défi pour la justice à qui incombe la difficile tâche de tenir la balance entre le désir de vengeance « populaire » à la Libération et la nécessité de refonder la légitimité légale de l’État. C’est sans doute pour cette raison que, sciemment, membres ou représentants du gouvernement ne manquent pas de renouer avec une politique judiciaire propre à satisfaire ou à prendre en compte l’opinion publique, du moins dans une certaine mesure (relevant d’une appréciation de l’hostilité populaire, voire du possible scandale public). L’étude de Marc Bergère souligne le souci de relations publiques qui anime l’État justicier durant cette période troublée, ce qui ne signifie pas une transparence totale, une mise à nu des procédures judiciaires, mais une communication politique qui sait jouer le jeu de la médiatisation à laquelle ne peut plus échapper la justice en société libre et démocratique.

DYNAMIQUES DE L’OPINION PUBLIQUE ET DE LA JUSTICE

L’opinion publique est une notion ambiguë et fortement débattue dans la littérature. Avant de s’imposer comme « tribunal de la Nation », elle est plus proche d’un esprit public dans lequel prédomine la raison des plus éclairés des citoyens, comme nous le rappelle ici Arnaud Decroix⁵⁸. On retrouve d’ailleurs un peu de cet élitisme dans la vision libérale de l’opinion publique, avant que la communication de masse ne vienne en « dénaturer » les fonctions ou avant que le modèle statistique, également décrié par J. Habermas et d’autres penseurs, ne s’impose dans les sciences sociales et politiques⁵⁹. Qu’on lui attribue des vertus participatives ou passives, qu’elle soit mue par la raison ou par l’émotion, représentative ou non de l’ensemble de la population, l’opinion publique renvoie à l’idée de jugement, de valeurs ou de croyances partagées par des groupes ou par toute une société. Ses dynamiques sont multiples : les contributions du recueil nous permettent d’en souligner deux, intimement liées à l’histoire de la justice. Le jugement populaire, qui de nos jours concurrence la décision judiciaire, a longtemps été intégré à l’œuvre de justice, comme nous le rappelle un premier groupe d’articles. D’autres textes soulignent combien les médias, et particulièrement la presse, ont contribué à faire de la justice un tremplin pour les débats de société et la formation d’une opinion publique.

L’OPINION PUBLIQUE DANS L’EXERCICE COURANT DE LA JUSTICE

La participation de la population est une composante importante de l’œuvre de justice, ne serait-ce que pour l’établissement de la vérité. On retrouve très tôt l’apport des citoyens au cœur même de la procédure judiciaire, sous diverses formes, dans l’acte de juger notamment. L’ecclésia athénienne fut évidemment l’une de ses expressions les plus fortes, comme le rappelle Robert Jacob. Si certaines institutions relèvent d’un passé bien révolu, comme l’enquête par turbe abolie en 1667, d’autres sont encore bien présentes dans plus d’un système judiciaire. C’est le cas du jury du jugement qui caractérisera particulièrement la justice anglaise au point d’en devenir l’un de ses principaux symboles. Même lorsqu’elle n’est pas institutionnalisée, et pour peu qu’on ne la réduise pas uniquement à la vision libérale et politique, l’opinion publique se manifeste d’autres façons dans l’exercice même de la justice.

C’est bien ce que montre l’étude de Marie-Amélie Bourguignon et Aude Musin sur le rôle de la fama à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne. Dans l’espace urbain des Pays-Bas méridionaux, la rumeur publique résonne parfois pour désigner l’auteur présumé d’un crime. C’est déjà le jugement de la communauté qui s’exprime par cette parole diffuse mais non moins efficace. Mais, plus globalement, c’est aussi la bonne ou mauvaise réputation d’un individu qui se fait souvent déterminante dans l’issue du procès. Les magistrats accordent une importance bien réelle au jugement collectif qui fonde la renommée de chacun. Dans ses différentes dimensions, la fama agit donc comme déclencheur de l’action en justice ou comme élément prépondérant dans la détermination de la peine. Doit-on l’associer, à l’instar d’autres historiens, à une véritable opinion publique ? C’est ce que suggèrent les auteures de ce texte, qui concluent plus largement à l’incessant dialogue entre l’institution judiciaire et la population urbaine. La réponse à cette question est peut-être moins déterminante pour notre propos que le constat d’une efficacité certaine de la voix populaire sur le cours de la justice, voire, sans doute à l’occasion, d’une relative manipulation, par les justiciables, des pouvoirs publics qui administrent cette justice criminelle.

L’influence de la population est également soulignée par Karim Boukhris dans le cadre de la principauté de Neuchâtel des XVIIIe et XIXe siècles. Les poursuites criminelles contre les sodomites posent en effet un problème de taille aux autorités judiciaires : la publicité d’un acte que les élites jugent scandaleux de diffuser par la voie judiciaire. Mais pour la population, qui réprouve vraisemblablement la violence sexuelle que ce comportement marginal laisse planer comme une menace sur la communauté, l’inaction serait tout aussi dangereuse. La vindicte publique force ainsi la main au pouvoir judiciaire, qui n’aurait d’autre choix que d’instruire le procès des cas les plus scandaleux. L’auteur interprète ce rapport de force comme une résistance de la population au processus de décriminalisation de l’homosexualité qui se concrétise avec l’adoption du Code pénal de 1862. Si ce dialogue entre puissance publique et population est possible, c’est bien parce qu’il existe un espace public au sein duquel gouvernants et gouvernés s’expriment, chacun à leur façon. Pour les pouvoirs publics, il est clair que l’opinion « plébéienne » compte, pour reprendre le vocabulaire d’Habermas, et que la divergence de vues tient à l’impact que la judiciarisation peut avoir sur la propagation d’un comportement également réprouvé.

Malgré la professionnalisation de la justice et la complexité accrue des enquêtes ou des procès à l’époque contemporaine, l’opinion publique continue toujours d’influencer le cours

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Ce que les gens pensent de Justice et espaces publics en Occident, du Moyen Âge à nos jours

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