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Recherche sociale, 6e édition: De la problématique à la collecte des données
Recherche sociale, 6e édition: De la problématique à la collecte des données
Recherche sociale, 6e édition: De la problématique à la collecte des données
Livre électronique1 100 pages12 heures

Recherche sociale, 6e édition: De la problématique à la collecte des données

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À propos de ce livre électronique

Cet indispensable ouvrage de méthodologie jette les bases de la réflexion scientifique contemporaine en sciences sociales. De conception multidisciplinaire, Recherche sociale couvre le processus de la recherche en sciences sociales, de l’établissement de l’objet d’étude jusqu’à la collecte des données. Les auteurs, chercheurs dans des universités ou dans des entreprises privées, exposent, analysent et critiquent les tendances propres à leur champ d’activités méthodologiques dans une perspective globale.

Chaque étape de la recherche sociale est abordée en détail : l’établissement de l’objet d’étude (formulation de la problématique, recension des écrits, etc.), la structuration de la recherche (mesure, échantillonnage, éthique, etc.) et la formation de l’information (collecte de données par observation directe, par entrevue semi-dirigée, par sondage, etc.). Une critique systématique de la recherche sociale est également proposée dans la dernière partie de l’ouvrage, où la question de l’objectivité de la science et les différences entre la recherche universitaire et organisationnelle sont notamment abordées.

Pour le chercheur qui souhaite définir une problématique, structurer sa recherche et effectuer une observation systématique sur le terrain de manière efficace, Recherche sociale offre une approche procédurale à la fois rigoureuse et ouverte. L’ensemble des chapitres a été revu pour cette sixième édition afin de prendre en compte les évolutions de la recherche sociale, par exemple les nouvelles possibilités amenées par les technologies de l’information, notamment en matière de recherche documentaire.
LangueFrançais
Date de sortie13 mars 2020
ISBN9782760543980
Recherche sociale, 6e édition: De la problématique à la collecte des données
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Auteur

Benoît Gauthier

Benoît Gauthier est évaluateur qualifié. Il a été président de la Société canadienne d’évaluation et du Réseau francophone de l’évaluation ainsi que vice-président de l’Organisation internationale de coopération en évaluation et membre du comité de gestion d’EvalPartners. Il détient des diplômes avancés en science politique et en administration publique de l’Université Laval et de l'École nationale d'administration publique du Québec. Il agit comme consultant en évaluation et comme formateur universitaire en recherche sociale depuis plus de 30 ans. Il a été co-éditeur du manuel intitulé Recherche sociale, de la problématique à la collecte des données et auteur de plusieurs articles.  

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    Aperçu du livre

    Recherche sociale, 6e édition - Benoît Gauthier

    Le fanatisme rend sourd et aveugle.

    Le fanatique ne se pose pas de questions,

    il ne connaît pas le doute:

    il sait, il pense qu’il sait¹.

    ELIE WIESEL

    L’introduction

    Cet ouvrage est à la fois une histoire, une philosophie et une référence. Il est lié à une histoire parce qu’il a été écrit à un certain moment du développement du monde; il représente cette époque, la reflète et en est le fruit; il ne peut pas être compris hors de son contexte historique; il n’aurait pas pu être écrit à un autre moment historique. Il est donc valable aujourd’hui. Demain, ses idées seront désuètes (mais quand sera demain?). «La science, et toute théorie scientifique, sont des produits historiques. Telle interprétation qui surgit à tel moment et non à tel autre, n’est possible que parce que sont réunies les conditions diverses de son élaboration².»

    Ce livre tient aussi d’une philosophie, celle du doute et de la tolérance. Chaque auteur participant à ce collectif doute, à la fois de ce qu’il a écrit et de ce que les autres auteurs ont écrit. Aucune affirmation (pour ne pas dire vérité) n’est tenue pour acquise. Aucun énoncé n’est accepté inconditionnellement. Mais ce doute est soutenu par l’ouverture d’esprit.

    On retrouve chez ces philosophes grecs trois des éléments importants de la pensée scientifique. D’abord l’importance de douter des vérités enseignées par la tradition ou l’autorité et de les remettre en question plutôt que de les accepter sans réfléchir à leur contenu et à leur valeur. Ensuite, l’importance de se méfier de nos sens, c’est-à-dire de ne pas toujours se fier aux apparences et tenter plutôt d’interpréter ce qu’on observe. Enfin, la valeur inestimable de l’observation de la nature pour alimenter la connaissance et la compréhension³.

    Tous les auteurs de ce livre acceptent que d’autres pensent autrement et reconnaissent le bien-fondé de considérer d’autres axiomes que les leurs. Le doute isolé conduit au chaos; l’ouverture isolée produit l’incertitude. Nous pensons que la philosophie du doute ouvert est plus fructueuse, socialement et scientifiquement.

    Au cœur de la science, on retrouve un équilibre entre deux attitudes apparemment contradictoires: une ouverture aux nouvelles idées aussi bizarres ou contraires aux idées reçues qu’elles soient, et un examen impitoyable de toutes les idées, vieilles comme nouvelles. […] Cette créativité et ce scepticisme, ensemble, constituent le garde-fou de la connaissance. Il existe évidemment des tensions entre ces deux attitudes. […] Si vous n’êtes que sceptique, vous serez imperméable aux nouvelles idées; vous n’apprendrez jamais rien. […] En même temps, la science requiert un scepticisme sans compromis parce que la vaste majorité des idées sont simplement fausses et que le seul moyen de séparer le bon grain de l’ivraie est l’expérimentation critique et l’analyse⁴.

    Ce texte se veut enfin une référence. Dans la plupart des livres d’introduction, l’auteur veut faire croire qu’il a tout dit sur la question. Ce qui est différent, ici, c’est que des auteurs se sont réunis pour tenter d’établir ce qu’ils croient être les bases de la réflexion scientifique en sciences sociales. Ils ont cherché à cerner les débats qui ont cours sur chacune des questions abordées tout en présentant les éléments qui, selon eux, faisaient l’unanimité dans la communauté des chercheurs. Nous sommes très conscients que des pans entiers de l’univers de la recherche sociale n’ont pas été abordés dans cet ouvrage. Les contraintes d’espace et les limites de ce que l’on peut exiger d’un lecteur dans un seul livre ne sont que des explications partielles de ce que d’aucuns considéreront comme des lacunes. Nous avons effectivement fait des choix éditoriaux comme la sélection d’une approche structurée à la recherche sociale et un découpage du processus de recherche que certains pourraient qualifier de simplificateur. Recherche sociale est une simplification: c’est une vulgarisation de cette matière complexe dont les traités accaparent plusieurs étagères de nos bibliothèques de «spécialistes».

    1Qu’est-ce que la recherche sociale?

    On sait que ce livre porte sur la «recherche sociale». On ne sait cependant pas ce qu’elle est. Le plus facile est encore de compartimenter et de se demander ce que signifie chacun des termes de l’expression.

    1.1QU’EST-CE QUE LE SOCIAL?

    Il n’y a pas d’unanimité quant à la délimitation que l’on doit faire du social (et il en est bien ainsi). Madeleine Grawitz ne peut qu’en donner la définition suivante: «qui concerne les hommes en société⁵», mais comme il n’y a pas d’homme sans société ni de société sans homme, la précision est redondante⁶.

    Jean-William Lapierre s’aventure un peu plus loin en affirmant que «les éléments d’un système social sont des personnes ou des groupes et les relations sociales sont des interactions entre ces personnes ou ces groupes⁷». Il précise que le social comprend le sociogénétique, l’écologie, l’économique, le culturel et le politique.

    Et nous pourrions allonger indéfiniment cette liste de propositions, mais nous nous en tiendrons à la définition du Larousse: le social «intéresse les rapports entre un individu et les autres membres de la collectivité». C’est maigre, mais il y a beaucoup de positif dans la faiblesse de cette précision. La pensée sociale tend aujourd’hui à se décompartimenter, à se multidisciplinariser, à s’ouvrir aux tendances parallèles; la sociologie, la criminologie, la science politique, l’anthropologie, les relations industrielles, le travail social, etc., étudient tour à tour l’individu, le groupe et la masse, la paix et la violence, la statique et la dynamique… La bonne fortune de la science sociale naît aujourd’hui d’un attribut qui a pour nom la collaboration; une délimitation trop rigide de son champ général et de ses disciplines particulières inhiberait les efforts de renouveau et de régénération provenant soit des sciences de la nature, soit d’autres sciences sociales et humaines. Grawitz a même pu écrire: «La recherche de distinctions et de classifications paraît une assez vaine tentative de justification après coup des découpages arbitraires des enseignements universitaires […] Il n’y a pas d’inconvénients à utiliser indifféremment les deux termes de sciences humaines et de sciences sociales⁸.»

    1.2QU’EST-CE QUE LA RECHERCHE?

    Le concept de recherche recouvre lui aussi un large éventail de significations. Notre acception est cependant plus restrictive.

    D’abord, nous définissons la recherche comme un processus, une activité: quand on recherche, on fait quelque chose. Cette activité se précise par certaines caractéristiques qui définissent le concept d’objectivité: la recherche est une activité qui vise l’objectivité. L’objectivité n’est pas ici comprise comme cette abstraction inhumaine et hors du temps qu’est l’absence de parti pris; elle est définie comme une attitude d’appréhension du réel basée sur une acceptation intégrale des faits (ou l’absence de filtrage des observations autre que celui de la pertinence), sur le refus de l’absolu préalable (ou l’obligation du doute quant à toute conception préexistante) et sur la conscience de ses propres limites. En fait, ce que l’on nomme traditionnellement objectivité devrait peut-être plutôt être étiqueté «impartialité». Nous laissons ce débat ouvert.

    La fonction de la recherche est une autre dimension qui contribue à sa définition: la recherche est une activité de quête objective de connaissances. Le concept de recherche que nous voulons circonscrire ici vise, en effet, l’acquisition de nouvelles connaissances. La raison d’être de cette connaissance ne fait pas partie de cette définition: indifféremment, la recherche peut servir la connaissance théorique ou «pure», la connaissance immédiatement axée sur l’action, la connaissance nécessaire à la prise de décision ou à la gestion sociale, etc. Ces buts ultimes de l’acquisition de connaissances sont tous bien servis par une approche de recherche telle que celle proposée dans ce manuel. Cette caractéristique que nous ajoutons à notre définition de la recherche élimine cependant les activités qui visent à convaincre plutôt qu’à apprendre: la recherche n’est pas une opération de propagande et ne peut pas simplement servir à justifier un état de fait. La fonction de justification constitue une antinomie de la fonction d’acquisition objective de connaissances: on ne peut pas produire de nouvelles connaissances par un modus operandi d’ouverture et de transparence tout en visant à soutenir une position prise a priori.

    Enfin, l’objet de la recherche complète cette description: la recherche est une activité de quête objective de connaissances sur des questions factuelles. La recherche sociale ne s’arrête pas aux problématiques du bien et du mal, des préceptes et des règles: elle laisse ce champ normatif aux philosophes et s’en tient aux faits. Nous ne voulons pas nous enliser dans des débats philosophiques sur l’existence d’une réalité unique et sur les limites de la distinction entre faits et valeurs⁹. Nous participons à ce courant de la recherche sociale qui postule l’existence d’une réalité objective; nous visons à construire des modèles de cette réalité qui rendent le mieux compte de son état et de sa dynamique de changement.

    Ce concept de recherche est à la fois flou et évident. D’en proposer une définition semble superflu mais, une fois celle-ci précisée, il semble évident qu’il sera impossible d’obtenir le consensus autour d’elle. Nous aimons à penser qu’il s’agit là d’un dilemme caractéristique de l’homme et de son esprit tortueux.

    2Qui fait de la recherche sociale?

    Ces définitions du social et de la recherche sont assez abstraites pour les rendre générales, mais aussi pour distinguer la «recherche sociale» de l’expérience individuelle et la reconnaître comme étant du ressort des spécialistes. Donc, il est bon de se demander qui fait de la recherche sociale, pour remettre la question en perspective. À cette question, nous pourrions répondre: tous. Tout le monde, en effet, à des intervalles plus ou moins réguliers et plus ou moins larges mène une activité d’observation systématique sur les humains qui l’entourent. Mais plus courante encore est l’activité de recherche non systématique: celle qui permet, par exemple, de conclure à l’utilité de l’eau de source recueillie le soir de pleine lune comme traitement à certains malaises. Il faut donc différencier la recherche sociale de cette observation sélective quotidienne qui nous fait tirer des conclusions à partir des événements dont nous sommes témoins, mais sans le regard impartial dont nous parlions plus tôt et surtout sans nous en tenir à l’utilisation d’outils de mesure valides et fiables.

    Si tous sont des candidats potentiels à la recherche, il reste que certains segments de la population sont plus spécialisés dans sa pratique. Le groupe le plus évident est celui des chercheurs universitaires qui consacrent tous leurs efforts à cette activité. Les fonctions publiques emploient beaucoup de chercheurs, entre autres, pour planifier les programmes publics et pour en vérifier l’efficacité. Le secteur privé fait aussi appel à de tels experts: les moteurs de recherche proposés sur Internet permettent de les répertorier rapidement. De façon générale, le monde du travail engage des personnes démontrant des capacités de réflexion et de recherche systématiques. C’est pourquoi on s’attend à ce que des étudiants titulaires d’un diplôme collégial ou universitaire en sciences sociales aient eu, et aient assimilé, une introduction à la recherche sociale.

    En outre, en parallèle avec la sophistication des technologies du travail et avec l’augmentation de la part du travail intellectuel dans l’ensemble de l’«effort de travail national», on s’attend de plus en plus à ce que les gestionnaires et les travailleurs soient en mesure d’appliquer une pensée critique et systématique à leur environnement de travail; ne parle-t-on pas de «evidence-based decision-making» et de «evidence-informed management»? On condamnera aujourd’hui un employé qui ne fait que répéter une opération sans chercher à en améliorer la performance; on jugera peu créateur un gestionnaire qui ne remettra pas en question ses procédés de travail et même la raison d’être des activités de son groupe. Or, ce type de réflexion constructive est ni plus ni moins qu’une application particulière de l’approche de recherche prônée dans ce livre. Donc, si certains spécialistes peuvent se targuer de dépenser toute leur énergie à la recherche sociale, il est de moins en moins vrai qu’ils en monopolisent la pratique. La clientèle de la recherche sociale croît de jour en jour en raison des changements dans l’environnement du travail.

    Bref, la recherche sociale devrait être une activité courante et «populaire», et certains spécialistes s’y arrêtent plus que tout un chacun en fonction des exigences de leur travail.

    3Pourquoi faire de la recherche sociale?

    Nous en sommes maintenant à un point critique de notre réflexion. On sait ce qu’est la recherche sociale, qui en fait et qui peut en faire; on ne sait pas encore pourquoi on en fait. Il y a deux argumentations à développer ici.

    D’abord, pourquoi faire de la recherche sociale alors que ce que l’on appelle le sens commun ou le bon sens fournit une réponse à presque toutes les questions? En effet, le sens commun peut fournir une réponse, mais est-ce la bonne? Le bon sens repose souvent sur des prémisses fausses, normatives ou idéologiquement tiraillées. Il se soucie rarement de logique, de rationalité, de doute et de tolérance. Par exemple, le bon sens veut que la peine capitale soit une façon de réduire la criminalité violente et que les crimes augmentent en période de difficultés économiques nationales; les criminologues ont pourtant démontré le contraire. On peut aussi se rappeler que le bon sens nous dicte que la Terre est plate: on n’a qu’à regarder, on le voit… On connaît la suite. Le sens commun n’est donc pas une base assez fiable pour élaborer un échafaudage social à la mesure de la complexité de nos sociétés actuelles.

    They [scientists] do not trust what is intuitively obvious. That the Earth is flat was once obvious. That heavy bodies fall faster than light ones was once obvious. That bloodsucking leeches cure most diseases was once obvious. That some people are naturally and by divine decree slaves was once obvious. That there is such a place as the center of the Universe, and that the Earth sits in that exalted spot was once obvious. That there is an absolute standard of rest was once obvious¹⁰.

    Par rapport au sens commun, la recherche sociale offre l’avantage de systématiser l’observation. Elle se permet aussi de remettre en question ses prémisses, ce que le bon sens ne sait faire. Elle étend beaucoup le champ des connaissances alors que cette évolution est très lente avec le sens commun. Elle permet de généraliser et d’appliquer le savoir parcellaire du sens commun alors que celui-ci se limite exclusivement au cas par cas. Par une utilisation planifiée et contrôlée d’outils de mesure réutilisables dans d’autres contextes sociaux et par d’autres chercheurs, la recherche sociale acquiert une caractéristique d’intersubjectivité que le sens commun ne connaît pas. Cette même mesure consciente, planifiée, systématique et réfléchie permet l’atteinte, sinon assurée du moins évaluable, de degrés satisfaisants de validité et de fiabilité dans l’opération d’extraction d’un sens, d’une signification, au corpus social. Voilà donc de bonnes raisons de faire de la recherche sociale plutôt que de se fier au sens commun.

    La deuxième argumentation est plus englobante: mais, après tout, pourquoi faire quelque recherche que ce soit? Le fondement de toute recherche, quelle qu’elle soit, est la soif de connaissances, de compréhension. Le prochain chapitre s’intéressera à ce sujet. Ce besoin de connaître peut prendre deux formes recouvrant deux types de recherches. On peut d’abord chercher à savoir pour le simple plaisir de comprendre les fondements d’un phénomène: c’est la recherche fondamentale. On peut aussi chercher à savoir en ayant en tête une application de ces nouvelles connaissances: c’est la recherche appliquée. Dans les deux cas, cependant, la recherche vise à réduire l’incertitude. Depuis les temps préhistoriques, l’homme a agi sur son environnement pour assurer sa survie et rendre sa vie plus confortable. Cette finalité de l’action humaine passe par une meilleure compréhension des conséquences des phénomènes naturels et, aujourd’hui plus que jamais, par une meilleure modélisation de la dynamique des comportements sociaux. En connaissant mieux notre environnement, nous réduisons les risques que renferment les nouvelles situations; nous réduisons l’incertitude¹¹. Il y a là, cependant, deux inconnues:

    •on sait que de mauvaises utilisations peuvent être faites de conclusions scientifiques; quand cela sera-t-il le cas?

    •les conceptions de l’amélioration du sort de l’homme peuvent varier; y en a-t-il une plus «vraie» que les autres?

    La recherche appliquée, ou à tout le moins la recherche utilisable à court terme, est louée par la plupart des programmes gouvernementaux de financement de la recherche, par les avocats de la rationalisation de l’utilisation des ressources sociales rares, par les partisans d’une conception du monde à court terme. Il ne faut, cependant, pas dénigrer la recherche fondamentale qui doit tenir une place importante: la recherche appliquée trouve réponse aux problèmes d’aujourd’hui, la recherche fondamentale permet de formuler les problèmes de demain (des esprits malicieux diraient que la recherche fondamentale cause les problèmes de demain). Cela induit que la recherche n’existe que dans un environnement social (et non pas dans le vide) et, qu’en l’absence d’autres critères satisfaisants, la pertinence sociale d’une recherche devient une règle à considérer.

    4Qu’est-ce que la méthodologie?

    Jusqu’ici, nous avons cerné le concept de recherche sociale. Place maintenant au sujet de ce livre, la méthodologie de la recherche sociale. Nous avons sciemment évité d’utiliser les termes «méthode» ou «méthodes» qui portent à confusion. La méthodologie de la recherche englobe à la fois la structure de l’esprit et de la forme de la recherche et les techniques utilisées pour mettre en pratique cet esprit et cette forme (méthode et méthodes).

    Nous concevons que le cœur de la méthodologie contemporaine de la recherche sociale est l’acte d’observation qui est lié à un cycle de théorisation. C’est la confrontation des idées, issues à la fois de l’expérience et de l’imagination, relevant de données concrètes, dérivées de l’observation, en vue de confirmer, de nuancer ou de rejeter ces idées de départ. La théorie et son processus seront abordés en détail plus loin. L’observation systématique ne naît pas spontanément: elle doit être préparée, effectuée et analysée (tableau 1.1).

    Préalablement à la préparation de l’observation, le chercheur s’interroge sur l’origine de sa connaissance et sur la validité de ses modes d’acquisition de nouvelles connaissances. Cette étape fondamentale sépare le penseur, qui est en mesure de contribuer à faire avancer le savoir, du producteur, qui participe à une connaissance immédiate (chapitre 2, «Les fondements de la connaissance»).

    TABLEAU 1.1

    Étapes de la recherche sociale*

    *La démarche présentée dans ce tableau est déductive; certaines études exigent cependant une démarche inductive, surtout lorsqu’un sujet est peu connu. La démarche inductive est décrite plus loin.

    La toute première phase de la recherche sociale est la préparation de l’observation et comprend deux étapes particulières: l’établissement de l’objet d’étude et la structuration de la recherche; les deux premières parties de ce livre correspondent à ces deux étapes.

    L’établissement de l’objet d’étude regroupe plusieurs idées et actions à entreprendre. D’abord, le chercheur se demande ce qu’il veut savoir, sur quel sujet il veut se poser des questions. Il doit apprendre à restreindre ses élans et à limiter son champ d’intérêt; cette détermination du champ d’enquête aura une incidence marquante sur tout le déroulement de la recherche (chapitre 3, «La formulation de la problématique»). Comme personne ne souhaite réinventer la roue à chaque utilisation de sa bicyclette, une autre phase importante de l’établissement de l’objet de recherche est l’analyse de sources bibliographiques relatives à la problématique retenue. Nous avons tous l’impression de savoir utiliser une bibliothèque mais, en fait, rares sont ceux qui y sont vraiment efficaces; de plus, les nouvelles technologies de l’information ouvrent des portes dont nous ne connaissions même pas l’existence il y a quelques années (chapitre 4, «La recension des écrits et la recherche documentaire»). Ces prémisses permettent d’atteindre le cœur de l’établissement de l’objet de recherche: la théorisation. La théorie est l’ensemble des énoncés qui permet l’interprétation des données, la généralisation des résultats et l’encadrement de la recherche. L’incorporation d’une théorie à la problématique est un moment crucial de la recherche sociale. De toute cette préparation ressort l’objet de recherche lui-même: la question de recherche qui orientera toute l’étude, suivie de l’hypothèse. L’hypothèse est le résumé des intentions, des présupposés et des attentes. C’est le matériel de base de la suite de la recherche (chapitre 5, «La théorie et le sens de la recherche»). La modélisation est une démarche ambitieuse de conception théorique qui constitue une option à l’adoption d’une théorie existante (chapitre 6, «La modélisation»).

    La structuration de la recherche s’éloigne du raisonnement épistémologique et problématique de l’établissement de l’objet de recherche pour entrer dans des considérations plus terre à terre. La structure de preuve adoptée est le premier aspect. On doit s’interroger sur le type de recherche que l’on désire accomplir, sur la structure à donner à l’observation prévue; autrement dit, on doit déterminer la logique qui permettra de confirmer ou d’infirmer les hypothèses (chapitres 7 et 8, «La structure de la preuve» et «L’étude de cas»). On se demande, ensuite, comment effectuer le passage entre l’énoncé verbal de la théorie et de la problématique et l’énoncé factuel, observable et mesurable de la phase de la collecte des données (chapitre 9, «La mesure»). La question suivante est de savoir si l’on veut étudier tous les cas disponibles ou seulement une sélection de ceux-ci. Si notre choix s’arrête sur une sélection, il faut prévoir une façon de choisir ces sujets (chapitre 10, «L’échantillonnage»). Les questions éthiques retiennent enfin l’attention. On s’assure que la recherche n’enfreint pas la déontologie professionnelle, on s’interroge sur la position du chercheur rémunéré, on s’intéresse à la place de la diffusion des résultats, etc. (chapitre 11, «L’éthique en recherche sociale»).

    Une fois établis l’objet et la structuration de la recherche, ce qui constitue la phase préparatoire à l’observation, on arrive à la seconde phase de la recherche sociale, soit la formation de l’information ou la collecte des données. Cette étape, qui correspond à la troisième partie de ce livre, peut être réalisée de diverses manières, mais dans chaque situation, le principe reste le même: effectuer une observation systématique sur le terrain qui, comme le genre d’observation, varie d’une forme de collecte à l’autre.

    La méthode la plus ancienne, mais aussi celle qui reçoit de plus en plus d’attention, est l’observation directe des sujets de recherche (chapitre 12, «L’observation directe»). L’évolution des méthodes qualitatives depuis une vingtaine d’années a accordé une place de choix à l’entretien individuel, qui est un moyen comme nul autre d’approfondir la compréhension d’un individu (chapitre 13, «L’entrevue semi-dirigée»). En réaction aux techniques englobantes et globalisantes, certains veulent revenir à une meilleure compréhension de l’être humain et à une acceptation de la complexité de la relation entre l’homme et son environnement. L’approche biographique permet d’examiner un nombre réduit de cas, mais d’en approfondir au maximum la compréhension (chapitre 14, «L’approche auto-biographique»). L’observation peut être plus structurée, même organisée, et peut s’appliquer à des contextes artificiellement créés par le chercheur. La convocation de groupes de discussion est l’une des techniques disponibles à cet égard (chapitre 15, «Le groupe de discussion»). Appliquée aux sources non réactives (celles que ne peut modifier la présence du chercheur), l’observation devient l’analyse de contenu: on ne parle pas d’observation directe de documents, comme on ne parle pas d’analyse de contenu du comportement d’un groupe, mais la même philosophie sous-tend les deux méthodes de collecte; malgré tout, les auteurs des deux chapitres présentent des approches totalement différentes de l’observation: c’est une des choses qui rend fascinante la comparaison de ces deux chapitres (chapitre 16, «L’analyse de contenu»). Malgré tout, nombre de concepts ne peuvent être mesurés par simple observation; il faut souvent provoquer l’expression d’opinions, d’attitudes et de comportements. Le sondage est alors utile (chapitre 17, «Le sondage»). Toutes les méthodes présentées dans la section sur la formation de l’information ont recours à des données mises en forme spécialement pour l’étude en cours. Pourtant, bon nombre de recherches ne requièrent pas ce type d’exercice de collecte ou ne peuvent compter sur des ressources suffisantes. Les données déjà existantes viennent alors à la rescousse (chapitre 18, «Les données secondaires»).

    La troisième phase de la recherche sociale concerne l’analyse des observations ainsi colligées. Cette phase comprend le traitement et l’analyse de ces données et la diffusion des résultats. Mais, comme la somme de matériel contenue dans cette troisième phase nécessiterait la rédaction d’un ouvrage entier, comme les cours découpent généralement cet apprentissage en deux parties et comme l’esprit de la troisième phase est sensiblement différent de celui des deux premières, nous avons préféré ne pas aborder ces questions ici.

    Par contre, même si la philosophie du doute est appliquée par chacun des auteurs, il a paru approprié de conclure ce livre par un retour sur une critique systématique de la recherche sociale. La quatrième partie s’y attarde. Elle le fait d’abord en présentant un concept de recherche qui s’inscrit en faux par rapport à la tradition objectiviste: la recherche-action (chapitre 19, «La recherche-action»). Elle le fait aussi en articulant une critique plus fondamentale sur la recherche sociale, à partir de ses axiomes (chapitre 20, «Une science objective?»). Puis, elle le fait en offrant un ensemble de critères à l’évaluation de l’enquête par sondage (chapitre 21, «L’évaluation de la recherche par sondage»). Finalement, la quatrième partie se termine par un exposé des différences qui existent entre la démarche de recherche universitaire, sujet des chapitres précédents, et la démarche de recherche organisationnelle, ancrée dans la vie réelle des organisations et influencée par les courants dynamiques qui la bousculent (chapitre 22, «La recherche universitaire et la recherche organisationnelle»).

    5Le modèle non linéaire de la recherche sociale

    La linéarité du modèle présenté au tableau 1.1 offre l’avantage de clarifier la séquence logique des étapes de la recherche sociale, tout en collant à l’aspect séquentiel indispensable à un livre comme celui-ci. Cependant, cette linéarité ne correspond pas à la réalité du développement d’une recherche sur le social. La figure 1.1 est une représentation plus fidèle des réelles interrelations entre les divers «moments» de la recherche sociale. Le lecteur trouvera cette présentation complexe à cette étape de la lecture, aussi devra-t-il y revenir régulièrement pour situer chaque pièce de ce casse-tête dans le tout que ce modèle représente. Ce modèle permettra aussi de compléter l’intégration de l’ensemble de la démarche, une fois complétée la lecture de ses vingt-deux chapitres.

    Tout le cheminement de la recherche sociale baigne dans un contexte social, économique, politique, culturel et organisationnel particulier. Ce contexte, qui produit un questionnement sur l’état de la connaissance, permet de déceler une lacune problématique qui pose une difficulté organisationnelle (lien 1).

    Le problème de connaissance est aussi modelé par la vision théorique que le chercheur a de l’objet (lien 2): le décrochage scolaire sera abordé comme une question intergénérationnelle par l’anthropologue, comme une conséquence du contexte social par le sociologue, comme une relation de pouvoir par le politicologue, comme un enjeu nutritionnel par le biologiste, comme une décision rationnelle par l’économiste, etc. Le problème de connaissance sera donc différent selon l’angle théorique ou conceptuel que l’on adopte.

    FIGURE 1.1

    Cheminement de la recherche sociale

    Le cheminement de recherche oblige à l’expression des préjugés du chercheur sous forme d’hypothèses qui sont les affirmations que le chercheur tentera de confirmer ou d’infirmer. Ces hypothèses sont influencées à la fois par la nature du problème de connaissance (lien 3) et par la perspective théorique du chercheur (lien 4).

    L’étape suivante du cheminement de recherche est absolument centrale, comme l’indique le nombre de flèches pointant vers la définition conceptuelle et opérationnelle des concepts centraux des hypothèses. En fait, toute la planification de la recherche se trouve encapsulée dans la définition des mesures qui seront prises pour représenter les éléments qui constituent les hypothèses. Bien sûr, le contenu des hypothèses déterminera les concepts qui devront être mesurés (lien 11). Les hypothèses participeront aussi à la détermination de la structure de preuve qui sera privilégiée dans une recherche donnée (lien 5); la structure de preuve est l’arrangement de la démonstration que le chercheur devra faire pour confirmer ses hypothèses. Entre la structure de preuve et l’opérationnalisation des concepts à mesurer, on trouve une relation à double sens: les mesures qui formeront le corps de l’observation sont contraintes par le type de structure de preuve choisi (lien 10) alors que le type de mesure requis pour opérationnaliser les concepts influence la nature de la structure de preuve à mettre en place (lien 6). De la même façon, opérationnalisation des concepts et échantillonnage s’influencent, le type de mesure à prendre influençant le type d’échantillon requis (lien 8) et le type d’échantillon disponible réduisant l’univers des mesures possibles (lien 9). Il va de soi que la stratégie de preuve privilégiée conditionnera le choix de la stratégie d’échantillonnage puisqu’elle définit les groupes pertinents à l’étude (lien 7). La structure de preuve impose aussi ses contraintes sur le plan de l’échantillonnage (lien 8). Il va de soi que les indicateurs praticables sont limités par la ou les méthodes de collecte d’information qui sont retenues par le chercheur (lien 13) – impossible de soumettre les participants à une enquête téléphonique au pèse-personne. Inversement, les indicateurs retenus pour représenter les concepts d’enquête exercent une influence certaine sur le choix des méthodes de collecte de données (lien 15). Finalement, les considérations éthiques limitent le type d’indicateur auquel le chercheur peut recourir (lien 14): pas question d’opération à estomac ouvert pour mesurer la qualité de l’alimentation des enfants et pour déterminer l’importance de ce facteur dans le décrochage scolaire.

    La définition des concepts de l’étude et de leur opérationnalisation sous formes observables constituent le cœur de la démarche de recherche sociale. Ces définitions conceptuelles et opérationnelles permettent ensuite de faire des observations (lien 16) qui serviront aux analyses et permettront de tirer des conclusions sur la valeur des hypothèses initiales (lien 17). Comme toute recherche participe à un cycle d’apprentissage, les conclusions d’une étude donnée serviront à la fois à adopter la théorie utilisée pour appréhender la réalité (lien 18), dans le cadre d’une recherche universitaire, et à modifier la définition même du problème de connaissance (lien 19), dans le cadre d’une recherche appliquée ou organisationnelle.

    Conclusion

    Voilà notre vision du processus méthodologique de recherche appliqué aux sciences sociales. Elle est fondée sur la philosophie du doute ouvert, une attitude qui n’est pas innée: on naît au contraire avec une tendance au fétichisme, à l’égocentrisme, à l’absolu et à la croyance. La logique, la rationalité instrumentale, le systématisme et l’esprit critique s’apprennent, et il ne faudrait pas faire l’erreur de croire qu’ils sont propres à l’espèce humaine. Dans le même esprit, on oublie souvent d’insister sur le fait que plusieurs vérités ont droit de cité. Cette ouverture est la marque de commerce de notre ouvrage.

    Nous avons voulu mettre en relief le fait que la recherche sociale est fondamentalement multidisciplinaire. Plutôt que d’adopter une vision disciplinaire, nous croyons que les étudiants doivent apprendre à communiquer de science à science et que les barrières disciplinaires sont en quelque sorte le transfert de l’esprit corporatiste médiéval dans les sciences sociales, sans ses connotations péjoratives. Que l’on doive se spécialiser pour des fins d’approfondissement, soit. Mais il faut se rappeler que l’originalité de l’espèce humaine est son aptitude au mélange et à la synthèse¹². Par ailleurs, nous croyons fermement que, de nos jours, nul ne peut, seul, maîtriser entièrement l’appareillage de la recherche en sciences sociales. La réunion de spécialistes de chaque question sous le chapeau du doute ouvert produit un ouvrage plus vaste quant à l’éventail des sujets traités, et aussi plus honnête dans sa représentation de l’état actuel de la méthodologie en sciences sociales: il fait ressortir la variété des approches que le terme singulier de «méthodologie» ne peut suggérer et qu’une équipe restreinte de rédacteurs ne pouvait rendre.

    Bibliographie annotée

    Quelques références sur les fondements de la pensée scientifique et sur l’activité scientifique

    BAILLARGEON, N. (2005). Petit cours d’autodéfense intellectuelle, Montréal, Lux.

    Ce petit livre est une introduction à la pensée critique qui utilise des références accessibles et compréhensibles. Il passe en revue les outils mathématiques simples et applique cet esprit critique aux expériences personnelles, à l’approche scientifique et au traitement médiatique des sujets sociaux.

    BARRETTE, C. (2006). Mystère sans magie, Québec, Éditions MultiMondes.

    Sous-titré Science, doute et vérité: notre seul espoir pour l’avenir, cet ouvrage affirme l’importance d’une approche rationnelle à la compréhension du monde. Il situe l’approche scientifique dans une constellation d’autres mécanismes d’appréhension de la réalité pour ensuite faire ressortir les défis que la science pose, de la mesure à l’observation et à la compréhension.

    SAGAN, C. (1995). The Demon-Haunted World: Science as a Candle in the Dark, New York, Random House.

    Carl Sagan est un grand vulgarisateur scientifique qui a su allier une extraordinaire capacité à s’émerveiller et à chercher avec une habileté, également remarquable, à questionner et à douter. Le titre du chapitre 12 indique clairement la nature de ce traité très accessible: «The fine art of baloney detection».

    Quelques références à d’autres manuels d’introduction générale

    AKTOUF, O. (1990). Méthodologie des sciences sociales et approche qualitative des organisations, Québec, Presses de l’Université du Québec.

    Sous-titré Une introduction à la démarche classique et une critique, ce livre passe en revue les éléments fondamentaux du modèle classique de recherche (dont Recherche sociale s’inspire largement) et en propose une critique constructive. Dans sa deuxième partie, Aktouf décrit un modèle de recherche plus qualitatif et «clinique». Il s’agit d’une lecture intéressante qui jette un éclairage différent sur le processus d’acquisition de connaissances.

    ASSEMBLEE DES PREMIERES NATIONS QUEBEC-LABRADOR – APNQL (2014). Protocole de recherche des Premières Nations au Québec et au Labrador, Wendake, APNQL.

    Cette publication est importante. Elle vise à encadrer les activités de recherche se déroulant sur le territoire des Premières Nations au Québec et au Labrador. Elle informe tant les chefs et les gestionnaires des communautés que les chercheurs eux-mêmes. Le protocole de recherche proposé met de l’avant les valeurs de respect, d’équité et de réciprocité ainsi que les principes de propriété, de contrôle, d’accès et de possession. Ce document démontre à quel point les valeurs sont présentes dans la démarche de recherche et qu’il est important de déterminer clairement les valeurs qui animent le chercheur et les personnes concernées par la démarche d’acquisition de connaissance. Ce livre est disponible à <http://www.apnql-afnql.com/fr/publications/pdf/Protocole-de-recherche-des-Premieres-Nations-au-Quebec-Labrador-2014.pdf>, consulté le 15 septembre 2015.

    CONTANDRIOPOULOS, A.-P., F. CHAMPAGNE, L. POTVIN, J.-L. DENIS et P. BOYLE (2005). Savoir préparer une recherche, la définir, la structurer, la financer, Montréal, Gaëtan Morin.

    Voici un court traité sur les aspects pratiques du déroulement d’une recherche sociale. L’aspect formation de l’information y est presque complètement escamoté, mais d’autres sujets y sont analysés plus en profondeur. La facture du manuel est très pratique et plaira à l’étudiant en manque de conseils immédiatement applicables.

    FORTIN, M.-F. (2010). Fondements et étapes du processus de recherche: méthodes quantitatives et qualitatives (2e édition), Montréal, Chenelière Éducation.

    Cet ouvrage s’adresse principalement aux étudiantes et étudiants de cycle supérieur en sciences infirmières, domaine dans lequel sont puisés la majorité des exemples utilisés dans le texte. Ce texte présente les principaux éléments de la méthodologie de la recherche de façon accessible et exhaustive. Les chapitres portant sur l’analyse des données quantitatives et qualitatives seront particulièrement utiles au débutant.

    LESCARBEAU, R., M. PAYETTE et Y. SAINT-ARNAUD (2003). Profession: consultant (4e édition), Montréal, Chenelière Éducation.

    Le chercheur situe souvent son action au sein d’une organisation. Il doit alors se voir comme un agent de changement placé dans une dynamique et comme un détenteur de pouvoir à l’intérieur d’une structure. Le livre de Lescarbeau, Payette et Saint-Arnaud aide à comprendre la place du consultant dans le processus de changement. Ce n’est pas un livre sur la recherche sociale, mais c’est une lecture importante pour le chercheur qui vise à participer au changement.

    MUCCHIELLI, A. (2009). Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines et sociales (3e édition), Paris, Armand Colin.

    Sur le modèle du dictionnaire alphabétique, Mucchielli et ses collaborateurs transportent le lecteur de l’«acceptation interne» et de l’«analyse actancielle» à la «vérification des conséquences théoriques» et à la «vision du monde». Un peu ésotérique parfois, cet ouvrage constitue cependant une source importante de références aux concepts fondamentaux de la recherche qualitative. Il répertorie aussi nombre d’auteurs importants dans la discipline.

    1., consulté le 15 septembre 2015.

    2.ROSMORDUC, J. (1979). De Thalès à Einstein, Paris, Éditions Études vivantes, p. 10.

    3.BARRETTE, C. (2006). Mystère sans magie, Québec, Éditions MultiMondes, p. 21-22.

    4.SAGAN, C. (1995). The Demon-Haunted World: Science as a Candle in the Dark, New York, Random House, p. 304-305; traduction libre.

    5.GRAWITZ, M. (1981). Lexique des sciences sociales, Paris, Dalloz, p. 333.

    6.Il est à noter que le terme «homme» utilisé dans cette introduction ne renvoie pas au groupe sexuel, mais à l’ensemble de l’espèce humaine. Par ailleurs, chacun des auteurs ayant participé à ce livre a résolu lui-même (et pour lui-même) le dilemme souvent mentionné du genre (masculin ou féminin) à utiliser dans les textes. En l’absence d’une norme fixe, l’originalité individuelle domine.

    7.LAPIERRE, J.-W. (1973). l’analyse des systèmes politiques, Paris, Presses universitaires de France, p. 27.

    8.GRAWITZ, M. (1981). Op. cit., p. 326.

    9.Le chapitre 20 de cet ouvrage s’attarde à ces questions importantes.

    10.SAGAN, C. (1995). Op. cit., p. 36.

    11.La valeur des recherches en sciences sociales, comme en sciences naturelles, peut être mesurée en matière de réduction de l’incertitude. Dans ce sens, on peut juger de la pertinence d’un investissement en recherche en évaluant son potentiel de réduction de l’incertitude et en posant un jugement sur la valeur de la disparition de cette incertitude.

    12.La lecture des deux ouvrages indispensables: JACQUARD, E. (1978). Éloge de la différence, Paris, Seuil et JACQUARD, E. (1982). Au péril de la science?, Paris, Seuil.

    Il ne faut point juger des hommes

    par ce qu’ils ignorent,

    Mais par ce qu’ils savent

    et par la manière dont ils le savent¹.

    VAUVENARGUES

    Les fondements de la connaissance

    La quête de la connaissance est inextricablement associée au développement de l’être humain. Souvent liée à l’idée d’évolution, voire à celle de progrès², il s’agit d’une quête qui semble perpétuelle. Que ce soit pour améliorer son sort, pour comprendre le monde qui nous entoure ou pour repousser les limites du savoir, nous participons tous, à des degrés divers, à cette quête. Pourtant, d’où nous vient la connaissance? Est-ce que toutes les formes de connaissances se valent? Comment fait-on pour déterminer la valeur des connaissances acquises? Dans ce chapitre, nous verrons quels sont les fondements de la connaissance, tant d’un point de vue historique que philosophique. Nous passerons d’abord en revue les différentes sources de connaissance et la façon dont la notion de science est apparue au courant de l’histoire. Nous mettrons ensuite en perspective la manière dont le contexte sociologique influence notre conception de la science. Enfin, nous reviendrons sur la différence entre les sciences naturelles et les sciences sociales, et sur les leçons que nous pouvons en tirer en tant que chercheurs.

    1Les sources de connaissance³

    1.1LES SAVOIRS SPONTANES

    L’être humain doit sa survie et son développement à l’acquisition de connaissances. Au départ, l’être humain est en effet un animal qui a peu de moyens de défense ou même d’attaque. N’ayant ni carapace, ni griffes, ni cornes, ni dents acérées, il devait pourtant assurer sa survie dans un monde hostile. L’humain de l’ère préhistorique a ainsi rapidement dû utiliser des armes et des outils pour se défendre, pour chasser et pour dépecer sa nourriture. Il a, par la suite, réussi à comprendre que le feu pouvait lui être d’un grand secours et il a réussi à le maîtriser. Mais comment a-t-il pu faire l’acquisition de ces connaissances? On croit qu’il s’agit probablement d’une combinaison de facteurs⁴. Ainsi, le fruit du hasard a peut-être fait en sorte qu’en frappant deux silex ensemble, une étincelle est apparue. Puis, certaines expériences fortuites ont sans doute contribué à affiner sa technique pour faire du feu quand il en avait besoin. Enfin, peut-être que l’intuition lui a permis de comprendre que les animaux craignaient le feu, comme il l’avait lui-même redouté, et qu’il pouvait donc l’utiliser comme outil de défense. C’est sans doute en utilisant cette forme immédiate de savoir, qui ne nécessite pas de véritable raisonnement, qu’il a pu se donner une compréhension des phénomènes qui se produisaient autour de lui. Encore aujourd’hui, nous faisons souvent appel au «sens commun» qui nous permet une compréhension simple de la réalité sans avoir effectué de véritables contrôles. Il faut toutefois se méfier, car c’est cette même intuition qui nous a longtemps laissé croire que puisque le Soleil se levait d’un côté de la Terre et qu’il se couchait de l’autre, c’était nécessairement lui qui tournait autour de la Terre.

    L’évolution des connaissances se fera très lentement. La maîtrise du feu, il y a plus de 400 000 ans avant notre ère, permettra aux hominidés d’avoir davantage de temps de veille, et ainsi plus de temps pour échanger⁵. Il faudra toutefois attendre un développement suffisant du langage pour que les premiers humains soient en mesure de transmettre leur savoir adéquatement à leurs descendants. À partir de ce moment, les choses commenceront à évoluer plus rapidement. On suppose que l’occurrence de certains phénomènes a incité les gens à croire que l’un était la cause de l’autre. Le bagage de connaissances ainsi acquis dictera différents préceptes qui permettront notamment la pratique de l’agriculture. Ce savoir sera transmis par tradition, c’est-à-dire qu’on se basera sur les indications qui ont été données par les générations précédentes pour savoir quand il convient de semer ou de récolter, par exemple. Si certaines traditions se sont montrées être de bons conseils, d’autres, ayant parfois encore cours aujourd’hui, se sont plutôt révélées n’être que des superstitions liées à la coïncidence de phénomènes.

    Avec l’amélioration des outils, et surtout le développement de l’agriculture, les humains pourront se sédentariser et construire des demeures plus permanentes, ils devront également échanger avec de plus en plus d’autres humains et composer avec une nouvelle organisation de la vie en société, ce qui sous-tend différentes formes d’autorité. Une grande partie du savoir lié à la tradition sera d’ailleurs transmise par des figures d’autorité, parents, enseignants, médecins, chefs spirituels, dirigeants politiques, souvent par l’entremise des grandes institutions, tels l’Église, l’École ou l’État. Quelle que soit la qualité intrinsèque de ce savoir, c’est le degré de confiance accordé à la figure d’autorité qui le transmet qui déterminera s’il sera considéré comme crédible.

    1.2LES SAVOIRS RAISONNÉS

    Le savoir scientifique tel que nous le concevons aujourd’hui a pris racine dans la Grèce antique, tout d’abord par l’entremise des sophistes⁶ qui ont recours à la pratique, à l’expérience et à l’observation afin d’établir la base des connaissances nécessaires qu’ils doivent enseigner aux dirigeants pour qu’ils puissent bien comprendre la société et ainsi mieux la diriger. Les philosophes grecs, notamment Platon⁷ et Aristote, développeront également les outils de la logique et du principe de causalité selon lequel une cause entraîne une conséquence, et une conséquence pourra être comprise par la saisie de la cause. Ils amèneront également le principe du raisonnement déductif (un énoncé général qui s’applique à des faits particuliers) et plus tard, du raisonnement inductif (les faits particuliers vers le général).

    Dans le Livre VII de La République⁸, Platon utilise l’allégorie de la caverne pour expliquer comment il est difficile pour l’être humain d’avoir accès à la connaissance, et qui plus est, de la transmettre aux autres. L’image qu’il prend pour illustrer cette difficulté est assez dure: dans une caverne, des hommes sont enchaînés et ne peuvent percevoir du monde extérieur que les ombres projetées par un feu à l’entrée de la caverne et quelques échos sonores. Lorsque l’un d’eux est libéré et qu’il parvient à voir la lumière du jour, il est aveuglé par tant de lumière et il peine à assimiler cette nouvelle situation. Cette nouvelle perception de la réalité est si violente qu’il préférera son ancienne situation. Puis, lorsqu’il prendra conscience de la nature de cette nouvelle réalité, il devra se faire violence pour retourner dans la caverne. Enfin, lorsqu’il tentera d’expliquer cette réalité à ses anciens compagnons, ils seront incapables de le croire et voudront même le tuer.

    Les philosophes nous légueront également la distinction entre sujet et objet. Elle se révèle toujours d’actualité, puisqu’elle permet de distinguer le sujet, celui cherchant à connaître, de l’objet, celui que l’on cherche à connaître. Cette distinction est d’autant plus pertinente en sciences sociales qu’il s’agit d’êtres humains qui étudient d’autres humains et qui, dès lors, peuvent, comme le soulignait le sophiste Protagoras⁹, avoir une perception des choses qui varie d’un chercheur à l’autre. De plus, étant donné leurs valeurs propres, les chercheurs ne sont pas à l’abri d’une mauvaise perception de la réalité. C’est sans doute ce qui motivera Pyrrhon¹⁰ à proposer d’y remédier affirmant la nécessité de toujours faire preuve d’un certain scepticisme. Ce principe sera d’ailleurs repris par Descartes¹¹ sous la forme du doute méthodique, et qui est d’ailleurs considéré comme la base de l’esprit scientifique.

    Avec l’Empire romain, il y aura peu de progrès en matière de conception théorique de l’acquisition du savoir. Par contre, on assistera à une mise en pratique importante du savoir et de nombreux domaines connaîtront alors des progrès spectaculaires sur le plan technique, notamment en ce qui a trait à la guerre, mais également à l’architecture, à l’urbanisme, à l’agriculture et à la cartographie¹².

    On retrouvera un peu plus de réflexion philosophique sur l’héritage des philosophes au Moyen Âge, mais cette réflexion se fera dans le cadre du christianisme et la théologie dominera cette période. C’est d’ailleurs pour cette raison que la position de Nicolas Copernic quant à l’héliocentrisme fut si mal reçue par les savants de l’époque.

    La révolution copernicienne est un exemple typique d’une révolution scientifique au sens où l’entend Thomas Kuhn¹³. En effet, la découverte de Copernic, voulant que la Terre tourne autour du Soleil, amène une conception radicalement différente de la façon de se représenter la réalité qui prévalait alors. Alors que depuis Ptolémée il était convenu de se représenter la Terre comme étant au centre de tout, cette nouvelle conception laissera croire, et cela sera par la suite confirmé par d’autres chercheurs, notamment Galilée et Newton, que l’Univers puisse être infini. Il sera donc très difficile pour plusieurs des savants du XVIe siècle d’accepter l’idée que la Terre soit mobile, en plus de ne pas être au centre de l’Univers¹⁴. Après de vifs échanges, les universitaires de l’époque rejetèrent ses conclusions, mais cent ans plus tard, il était réhabilité par les travaux d’autres chercheurs qui abondaient dans le même sens¹⁵. Ce changement de «paradigme» selon Kuhn fit en sorte qu’on ne revint plus par la suite au géocentrisme: une révolution avait fait en sorte de changer la perception de la réalité à un point tel que c’est à partir de cette nouvelle perception que la science irait de l’avant. De plus, Copernic nous lègue ainsi une leçon fondamentale: la réalité des choses peut être bien différente de ce que nous pouvons percevoir au premier abord, elle peut même être tout à fait contre-intuitive.

    La Renaissance sera quant à elle marquée par une véritable effervescence dans tous les domaines, autant dans les arts, les explorations outremer, les grandes découvertes que dans la sphère scientifique. En effet, malgré la recrudescence de la sorcellerie et de l’alchimie, cette période sera marquée par un engouement et une relecture de l’Antiquité, notamment des philosophes grecs¹⁶. On réinterprétera cet héritage philosophique en misant sur l’observation empirique et l’expérimentation. Francis Bacon développera d’ailleurs une théorie empiriste de la connaissance et élaborera les règles de la méthode expérimentale, devenant ainsi le précurseur de la méthode scientifique moderne¹⁷. Le XVIIe siècle verra ainsi s’imposer l’empirisme, soit le principe selon lequel c’est par l’observation de faits mesurables, que l’on émet une hypothèse selon un raisonnement déductif (raisonnement hypothético-déductif), qu’on mettra ensuite à l’épreuve par l’expérimentation. On cherchera de plus à aller plus loin que l’explication des phénomènes, en tentant de découvrir les grands principes qui sont derrière ces explications. La loi de la gravitation universelle d’Isaac Newton en est un bon exemple.

    1.3LA SCIENCE TRIOMPHANTE

    Le XVIIIe siècle, appelé Siècle des Lumières, marquera le triomphe de la raison. On cherchera à sortir de l’obscurantisme, c’est-à-dire de la superstition et de l’intolérance, en faisant la promotion de la science, de la raison et de la connaissance et en essayant de diffuser ce savoir. On publiera ainsi des ouvrages scientifiques qui se veulent exhaustifs de la somme des connaissances acquises jusqu’alors, notamment l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, qui comptait 28 volumes, écrits entre 1751 et 1772, consacrés au savoir sous toutes ses formes¹⁸.

    Le XIXe siècle marquera, quant à lui, le triomphe de la science. Les découvertes vont abonder grâce au développement de la recherche fondamentale (l’explication des phénomènes), aux nouvelles façons de faire, aux améliorations techniques et à l’expansion de la recherche appliquée (résolution de problèmes concrets). Le rythme effréné de tous ces changements, jumelé aux nouveaux moyens de production à grande échelle, modifiera tous les aspects du quotidien, de la santé au transport en passant par les communications et l’électrification.

    Selon Freud, la théorie de Charles Darwin selon laquelle l’être humain est le fruit de l’évolution, et donc qu’il est un animal comme les autres, constitue la deuxième «blessure narcissique de l’humanité¹⁹». En effet, Darwin révolutionnera la biologie en 1859 avec son ouvrage De l’origine des espèces²⁰. Sa théorie sur la sélection naturelle sera toutefois plus difficilement acceptée et c’est seulement dans les années 1930 qu’elle sera plus largement admise par la communauté scientifique comme explication logique de la diversité des formes de vie. Ses détracteurs ne viendront pas uniquement du milieu scientifique. Pour certains, dire que l’être humain descend du singe cautionne les bas instincts de l’homme et dans un contexte social où les mœurs changent rapidement, soit les années folles, il devient dangereux d’enseigner cela aux jeunes. C’est ainsi qu’au Tennessee, la Butler Act sera adoptée en 1925 pour interdire aux enseignants de nier que l’humain est une création divine. Un enseignant, John Scopes, bravera cette interdiction et subira un procès baptisé le «procès du singe» (Scopes monkey trial)²¹. Il perdra sa cause, mais l’affaire ayant été très médiatisée, elle permettra à la théorie de Darwin d’acquérir plus de notoriété. Ce cadre théorique deviendra ainsi populaire et sera repris par la suite dans d’autres domaines que la biologie, notamment en économie, en administration, et même pour expliquer l’apparition du langage²².

    1.4LES SCIENCES SOCIALES

    Alors que débute la deuxième moitié du XIXe siècle, les sciences sociales n’ont pas encore connu le même développement que les sciences naturelles. Trop souvent liées au domaine de la philosophie et sujettes à des discours spéculatifs, elles souhaitent se développer davantage et cherchent à établir leur crédibilité. C’est dans cette perspective que les sciences sociales s’inspireront des méthodes propres aux sciences naturelles en adoptant le positivisme, soit l’étude des faits sociaux en tant que phénomènes naturels. Inspiré par les écrits d’Auguste Comte²³, le positivisme soutient qu’il est possible de considérer les phénomènes sociaux comme des choses et de les expliquer en mettant en évidence leurs régularités. Il s’appuie sur cinq grands principes, soit l’importance de l’expérience de la réalité par les sens (empirisme); l’absence d’influence du sujet sur l’objet (objectivité); la mise à l’épreuve des faits à l’aide d’une hypothèse (expérimentation); le contrôle des variables et des conditions de l’expérimentation à des fins de reproductibilité (validité); la recherche de lois déterministes à partir des résultats obtenus (lois et prévision).

    En ce sens, les approches positivistes cherchent très souvent à employer un mode d’explication nomothétique, c’est-à-dire qui vise à expliquer le plus grand nombre de cas possibles à l’aide d’un nombre limité de variables. Elles cherchent ainsi à répertorier un petit nombre de causes capables d’expliquer un grand nombre d’effets. Elles favorisent l’utilisation de données empiriques observables et mesurables et accordent souvent une place importante aux approches quantitatives.

    Dans une autre optique, l’analyse holiste considère que le tout est plus que la somme de ses parties, c’est-à-dire que l’organisation des individus entraîne l’apparition de propriétés propres au groupe et à la forme de son organisation. La structure apparaît ainsi comme un critère déterminant de l’explication des dynamiques sociales qui ne paraissent pas nécessairement lorsqu’on observe l’action des individus et qu’on les considère de manière isolée. À cet effet, Émile Durkheim, dans son ouvrage Les Règles de la méthode sociologique, insistera sur le fait que les actes individuels ne peuvent être expliqués que si l’on étudie la société et les normes sociales qu’elle impose²⁴. L’individualisme méthodologique, parfois désigné comme atomisme, considère que l’étude des individus eux-mêmes permettra d’expliquer les phénomènes sociaux comme le résultat de l’agrégation du comportement de ces différents individus²⁵.

    Le positivisme marquera ainsi le développement des sciences sociales, et surtout, leur permettra de se développer en insistant sur l’importance de la rigueur et de l’utilisation de la méthode scientifique. Toutefois, la complexité de la réalité sociale rend parfois le modèle positiviste inadéquat. La difficulté de contrôler les variables ou les circonstances de certains phénomènes sociaux, la rareté des cas où il est possible d’être prédictif, ou encore le malaise des chercheurs interpellés par ce qu’ils observent ont tôt fait d’amener un certain lot de détracteurs. À partir du milieu du XXe siècle, plusieurs chercheurs vont tenter de redéfinir la façon de faire de la recherche sociale, notamment en revenant aux principes mêmes de l’épistémologie. En effet, même si à l’instar de René Descartes²⁶, les chercheurs s’entendent sur l’importance d’utiliser une méthode et d’être rigoureux, tous ne s’entendent pas sur les principes épistémologiques qui justifient l’utilisation d’une méthodologie plutôt qu’une autre. C’est justement cette quête épistémologique des sciences sociales que nous aborderons dans la prochaine section.

    2L’étude de la science

    Tout comme les philosophes de l’Antiquité l’avaient expliqué, le but fondamental de la science est de concevoir une représentation du monde en mesure d’expliquer l’origine et le fonctionnement des phénomènes qu’on y retrouve. Or, la science n’est pas une activité désincarnée, elle est proprement humaine, elle vit par l’intermédiaire des chercheurs qui la pratiquent. La science est donc elle-même un objet de recherche et voit ses façons de faire soumises à une évaluation de ses limites et de ses potentialités. L’étude de la science peut se diviser en deux grandes approches, soit l’étude du fonctionnement de la science dans la pratique, en tant qu’activité dépendante d’un contexte social et historique, qu’on peut désigner comme une approche sociohistorique; ou encore l’étude des raisonnements et des formes de justifications qui permettent la formation d’une connaissance scientifique valable et bien fondée, soit l’approche normative. Parce qu’elle cherche à déterminer des normes qui permettent d’obtenir des résultats valables, cette dernière repose en grande partie sur un travail philosophique²⁷.

    2.1L’APPROCHE SOCIOHISTORIQUE

    L’approche sociohistorique cherche à comprendre la science en étudiant le travail des scientifiques ainsi que l’évolution des modes de représentation du monde que proposent leurs théories. Elle suggère que les découvertes et le contenu des théories sont, au moins en partie, dus au contexte historique et sociopolitique au sein duquel elles ont été produites. La science est ainsi influencée par les conditions sociales dans lesquelles se déroule le travail des chercheurs. Elle s’intéresse ainsi aux influences externes que subissent les scientifiques en tant qu’individus appartenant à des communautés. Au cœur de cette approche, on peut distinguer l’histoire des sciences et la sociologie des sciences.

    L’auteur que l’on associe le plus souvent à une analyse historique du progrès scientifique est Thomas Kuhn. Son ouvrage principal, La structure des révolutions scientifiques, fait toujours partie du corpus classique de l’histoire des sciences et on s’y réfère encore abondamment aujourd’hui. Il faut toutefois préciser d’emblée que Kuhn s’intéresse exclusivement aux sciences naturelles, même s’il est souvent repris comme modèle pour expliquer les débats théoriques qui ont cours au sein des différentes disciplines qui existent en sciences sociales²⁸.

    Pour Kuhn, la science est une entreprise fondamentalement dogmatique lorsqu’elle fonctionne normalement. Il emploie le concept de science normale pour désigner le contexte que l’on rencontre le plus souvent d’un point de vue historique, c’est-à-dire le moment où la science fonctionne sans rencontrer d’embûches majeures. Au sein de ce contexte, les scientifiques cherchent à résoudre des problèmes ponctuels et ne remettent pas en question la plupart des lois ou des principes qui sous-tendent les explications et les théories particulières qu’ils produisent. Kuhn dira de la science normale qu’elle est paradigmatique, c’est-à-dire que les éléments fondamentaux qui structurent la connaissance et la représentation du monde suggérée par la théorie ne sont pas remis en question. Il va de soi que cette situation ne peut durer indéfiniment puisque, tôt ou tard, des expériences empiriques révéleront que la théorie dominante comporte des anomalies. Lorsqu’un nombre croissant de données et d’expériences mettent en évidence les limites de la théorie dominante, les scientifiques sont alors obligés de la remettre en question. C’est à ce moment qu’entre en jeu la notion de science révolutionnaire.

    Lorsqu’un paradigme est suffisamment affaibli, il est remplacé par un nouveau en mesure de pallier les difficultés rencontrées par le premier. Le nouveau paradigme sera donc plus efficace et qualifié de révolutionnaire permettant à la science de cheminer à nouveau dans un contexte normal. La science évolue ainsi par cycles: elle fonctionne d’abord normalement au sein d’un paradigme, pour ensuite devenir révolutionnaire, ce qui entraîne l’adoption d’un nouveau paradigme, pour ensuite retourner à un état normal, et ainsi de suite. Le changement de paradigme n’est toutefois pas fréquent dans l’histoire des sciences.

    Selon la conception de l’histoire et du progrès scientifique de Kuhn, les paradigmes sont incommensurables. En effet, les paradigmes proposent une vision du monde ainsi que des modes d’explication difficilement compatibles les uns avec les autres, comme si les différents paradigmes ne pouvaient se comprendre, car ils utilisent des langages qui leur sont propres et qui ne sont pas aisément traduisibles. Bien qu’ils ne soient pas complètement irréconciliables, les paradigmes entretiennent un rapport au réel qui est unique. De plus, deux paradigmes ne peuvent coexister à une époque donnée. Si l’on assiste à un contexte où les scientifiques emploient des paradigmes distincts sans que l’un d’eux ne réussisse à s’imposer, nous devons qualifier cette science de préparadigmatique. Cette situation serait d’ailleurs le cas des sciences sociales selon Kuhn. En effet, le concept de paradigme ne peut désigner une approche théorique. S’il y avait quelque chose comme un paradigme au sens où Kuhn l’entend en sciences sociales, il n’y en aurait qu’un seul et les approches théoriques feraient partie de ce paradigme. Ce n’est toutefois pas le cas. On devrait donc plutôt parler d’approches ou de programmes de recherche concurrents en ce qui a trait aux sciences sociales.

    Un autre modèle de l’approche sociohistorique donne quant à lui beaucoup plus d’importance aux conditions sociales de la découverte, il s’agit du «programme fort» de la sociologie des sciences. Les propositions des tenants de cette approche critique du travail de la science fournissent des indications très intéressantes sur le regard que les chercheurs en sciences sociales doivent porter sur leur propre travail.

    Le «programme fort» de la sociologie des sciences, que l’on associe surtout à l’école d’Édimbourg et à David Bloor, cherche à évaluer l’importance du contexte social dans le travail scientifique en proposant l’adoption de quatre axes d’étude de la science. Selon cette approche, il faut d’abord démontrer l’influence des différentes causalités externes, qu’elles soient sociales, culturelles, politiques, économiques ou psychologiques, dans la construction et l’acceptation des formes de savoir. Ensuite, il faut être impartial en étudiant l’ensemble du travail de recherche, y compris les théories qui ont échoué. Un principe de symétrie doit être respecté dans l’analyse; l’explication du caractère erroné d’une théorie doit se fonder sur les mêmes critères que la justification d’une théorie efficace. Par exemple, on peut remarquer une tendance forte à démontrer qu’une théorie est juste parce qu’elle correspond aux critères habituels de l’analyse interne d’une théorie ou parce qu’elle se fonde sur une méthodologie solide et reconnue, alors que l’on explique l’échec d’une théorie par les préjugés et le contexte social et politique dans lequel elle a été produite. Finalement, la sociologie des sciences doit elle-même se plier aux critères d’analyse qu’elle impose aux théories scientifiques qu’elle étudie; elle doit être réflexive.

    Les principes développés par les tenants

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