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Goodbye Poutine: Union européenne - Russie - Ukraine

Goodbye Poutine: Union européenne - Russie - Ukraine

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Goodbye Poutine: Union européenne - Russie - Ukraine

Longueur:
326 pages
4 heures
Éditeur:
Sortie:
3 janv. 2017
ISBN:
9782846793346
Format:
Livre

Description

La raison d’être de ce livre est de faire découvrir un pays par trop méconnu et de tordre le cou à une désinformation savamment distillée par le Kremlin et ses relais…

La Crimée, brutalement annexée en mars 2014, alors qu’au début du même mois le président russe affirmait le contraire, est-elle déjà passée par pertes et profits ?
Fin 2013, Vladimir Poutine a ouvert la boîte de Pandore, déclenchant une déferlante prorusse à l’Est de l’Ukraine. L’Union européenne, les USA et le reste du monde ont-ils enfin réalisé à quel point la Russie est devenue dangereuse pour le monde libre ?
Depuis quinze ans, les avertissements de nombreux Russes clairvoyants ou d’observateurs européens avisés, sont restés lettre morte. Et les précédentes opérations néo-impérialistes du Kremlin, menées en toute impunité, n’ont pas suffi à guérir la cécité des leaders occidentaux.

« Goodbye, Poutine » n’est pas un simple slogan qui reprend le « dégage » du Printemps Arabe ou du Maïdan 2013-2014. Sous la direction de la russologue Hélène Blanc, les voix multiples, les regards croisés des meilleurs observateurs de l’Union européenne, de la Russie et de l’Ukraine, analysent la crise la plus grave qu’ait connue l’Europe. Leurs éclairages pluriels sont précieux pour notre avenir commun. Cette fois, malgré son double jeu et son double langage, le masque de Poutine est tombé.

EXTRAIT

Jusqu'ici l'Union européenne n'avait pas d'ennemi. C'était sa singularité et sa fierté.
À l'intérieur, peu à peu, les opinions ont accepté le pari fou des Pères fondateurs de l'Europe, qui a instauré la paix, reconstruit un continent ravagé et retrouvé une vraie prospérité. À l'extérieur, son Soft Power apprécié n'a pas cessé de renforcer son attirance.
La crise économique et la diplomatie russe ont changé la donne : l'Europe a désormais des ennemis et ils chassent en meute.

LES AUTEURS

Antoine Arjakovsky, Richard Backis, Daniel Beauvois, Alain Besançon, Hélène Blanc, Henry Bogdan, Youri Bylak, Jacques Chevchenko, Brice Couturier, Nicolas Cuzin, Corinne Deloy, Dalia Grybauskaïté, Anna Jaillard, Wladimir Kozyk, Vytautas Landsbergis, Eric Le Nabour, Jean-Dominique Giuliani, Philippe de Lara, Isabelle Lasserre, Noëlle Lenoir, Renata Lesnik, Alexandre Melnik, Julie Montfort, Nathalie Pasternak, Nikita Petrov, Timothy Snyder, Françoise Thom, Maierbek Vatchagaev, Pierre Verluise et Thierry Wolton.
Éditeur:
Sortie:
3 janv. 2017
ISBN:
9782846793346
Format:
Livre

À propos de l'auteur


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Aperçu du livre

Goodbye Poutine - Hélène Blanc

Blanc

PREMIÈRE PARTIE

UNION EUROPÉENNE OCCIDENT RUSSIE

1. L’Union européenne vue de la Russie

Entretien avec Nikita Petrov

Il y a peu, la plupart des Russes ignoraient presque tout de l’Union européenne. Désinformation brillamment réussie

Pourtant, les personnes instruites, à l’esprit ouvert, familières de l’Occident, parviennent plus ou moins à s’orienter, à l’instar de Sacha, 30 ans. Ce docteur en histoire, étudiant en France, rassemble ses souvenirs :

« J’avoue que mes connaissances sur l’Union européenne sont assez limitées. Pour moi, il s’agit d’un espace économique, juridique et douanier commun qui, par ailleurs, ne cadre pas avec la zone euro, la CEE et l’espace Schengen. L’Union européenne créée au début des années 1990, englobait d’abord quinze pays développés. Ensuite, dix, puis onze pays de la Nouvelle Europe, autrement dit, les anciens membres du Bloc soviétique sont entrés dans l’Union. Sa raison d’être consiste à faciliter la coopération économique européenne et à contrebalancer les autres centres de pouvoir du monde actuel, les États-Unis en premier lieu.

Cependant, de graves différends entre ses membres dans des domaines comme les relations internationales et la politique budgétaire, remettent en question le développement de l’Union. Les derniers événements qui en témoignent sont l’échec du référendum français sur la Constitution européenne, et les crises politiques de la Nouvelle Europe, déçue par la situation économique après son entrée dans l’UE. »

– À votre avis, Sacha, la Fédération de Russie devrait-elle un jour adhérer à l’Union européenne ?

« Avant tout, il est impossible de parler de la Russie comme d’une entité unique car existe déjà la CEI – cet espace commun qui unifie la plupart des pays de l’ex-URSS, sauf les Pays baltes et la Géorgie. Il faut savoir que l’entrée de la Russie dans l’UE entraînerait inévitablement celle des nations du Caucase et de l’Asie Centrale, avec leurs nombreuses populations de culture orientale et de niveaux économiques très divers. Dans cette nouvelle Union devenue eurasienne, la Vieille Europe constituerait une minorité, un sous-ensemble. Même si ce scénario s’avérait plausible à long terme, que pourrait-il apporter à la Russie ?

Sur le plan économique, l’exemple des nouveaux membres est plutôt négatif. Au niveau politique, il serait impossible d’appliquer les standards démocratiques européens à la totalité de l’espace post-soviétique. J’imagine plutôt un partenariat, des accords de coopération plus étroite entre UE et CEI qu’une confluence entre ces deux communautés. D’ailleurs, la Russie ne demande pas à intégrer l’UE. Elle est en train de mettre sur pied un ensemble concurrent, un espace notamment économique et commercial. Mais aussi un instrument politique »¹

Pourquoi, en effet, rejoindre une Europe qu’on stigmatise à longueur de temps ? Il suffit de parcourir la presse pro-gouvernementale russe, de se brancher sur les radios ou les chaînes de télévision totalement sous contrôle de l’État-KGB – donc sous influence – pour se rendre compte de la méfiance, du mépris, voire de la haine désormais voués à l’Occident par les dirigeants et élites russes. La rhétorique officielle déverse à plaisir « sa » vision d’un Occident décadent, corrompu, totalement pourri, ayant perdu tous repères et toutes valeurs. On se croirait au bon vieux temps de l’État-Parti soviétique, seule l’idéologie a changé. Il ne s’agit plus de communisme, mais de national-tchékisme s’appuyant sur le militarisme. Le Kremlin rabâche à plaisir son profond mépris d’une Europe ignorante, naïve, corruptible, faible et vulnérable puisqu’elle ne possède pas d’armée. En outre, l’UE s’est mise en état de double dépendance : politique et énergétique. Avoir réussi à soumettre l’Europe en douceur, sans recourir à la force, amuse follement Moscou. Sont-ils bêtes ces Européens… Ils n’ont rien vu venir ! Quant aux États-Unis, ils sont redevenus l’ennemi numéro un de la Fédération de Russie. Par ailleurs, l’anti-atlantisme de certains Européens est si inconditionnel qu’ils préfèrent se jeter dans les bras d’un dictateur russe plutôt que dans ceux d’un démocrate américain, même si aucune démocratie au monde ne peut prétendre à l’exemplarité.

À l’intérieur du pays, la réactivation, par V. Poutine et son clan, d’un supranationalisme militant, agressif, exacerbé, a également ranimé les pires travers historiques de la société : xénophobie, antisémitisme, racisme, homophobie. Qu’on le veuille ou pas, la société russe s’avère de plus en plus violente mais ce fait ne semble guère préoccuper les prédateurs du Kremlin.

L’historien Nikita Petrov, qui participe régulièrement à des colloques scientifiques européens, est l’un des rares Russes favorables à l’Union européenne :

« Je trouve l’idée d’une Union de l’Europe plutôt bonne. Je ne sais pas si, pour exister, elle a réellement besoin d’une Constitution. Mais en matière de solidarité entre États-membres, de coordination sociale, politique, économique, une telle Union est indispensable. Et en matière de solidarité euro-atlantique contre le néo-totalitarisme russe, elle est vitale ! Sans l’Union, l’Europe n’est pas défendue. Après tout, ce qui la sauva autrefois face au Bloc de l’Est, c’est précisément son union ! Mais, aujourd’hui, la Russie n’a pas sa place au sein de l’UE… Et si des voix s’élèvent parfois pour ouvrir ce débat, à ma connaissance, elle ne demande rien de tel… »²

On constate donc que même les Russes favorables à un partenariat Russie-UE préfèrent garder leurs distances.

L’historien Jacques Chevchenko, quant à lui, se dit sidéré de constater que des « intellectuels français », présumés sérieux, puissent lancer l’idée d’une intégration de la Russie à l’UE.

Projet peu crédible en effet. Sauf si l’on projette de désunir sciemment l’Union européenne afin de mieux la soumettre. Ou la faire disparaître…

En effet, si la Russie intégrait à long terme la Communauté européenne, elle la ferait exploser sous son poids, son immensité, la nature de son régime – le national-tchékisme – sa population, ses ressources naturelles, mais surtout parce que les onze pays d’Europe centrale et orientale, réfugiés dans l’Union et l’OTAN pour fuir la zone d’influence russe, refuseraient tout net de retomber sous la coupe de Moscou. Ce serait le meilleur moyen de morceler « involontairement » l’Union européenne, ce qui plairait sans nul doute au Kremlin. (Diviser pour régner reste toujours aussi efficace.) Sans compter que la Russie est loin de partager les principes et les valeurs qui fondent cette communauté depuis plus de cinquante ans. Ce qui ne semble guère gêner certains dirigeants européens. Notamment, les chefs politiques des extrémismes français. Au contraire !

L’économiste Grigori Yavlinski, ancien leader du Parti réformateur libéral Yabloko, ne comprend pas l’attitude de ces politiques :

« La majorité des responsables politiques européens pensent que les Russes ne sont pas prêts pour la démocratie, qu’il leur faut un État fort. Ils ne font rien pour contribuer à la naissance de la société civile et ne veulent pas entendre les voix des journalistes et des chercheurs. Du temps de l’URSS, nous pensions que nous allions nous engager dans votre direction. Mais c’est vous qui avez commencé à devenir comme nous ! »³

Petrov, lui, va plus loin :

« Ce qui me navre c’est l’habileté avec laquelle la Russie parvient à semer la discorde entre l’Europe et les États-Unis. Jusqu’à Jacques Chirac, elle avait presque réussi à détruire la solidarité euro-atlantique. Avec Medvédev et Poutine, se réalise enfin le vieux rêve soviétique. Au risque de me répéter, je dois insister : les dirigeants russes ne recherchent pas la confrontation directe. Ils ne veulent pas la guerre (excepté au Caucase où, officiellement, ils sont censés combattre le terrorisme intégriste, ce qui n’est vrai qu’en partie car il s’agit d’abord d’une guerre coloniale, d’une guerre de reconquête – ou bien en Géorgie). Leur obsession : reformer un semblant d’empire. À long terme, ils veulent tout simplement dominer le monde. À commencer par l’Europe… »

Autre chose : la Russie n’a pas de frontières naturelles. Elle peut donc déclencher une expansion territoriale tous azimuts. Ainsi, elle veut faire main basse sur le Pôle Nord. Le 2 août 2007, en effet, une mission plantait le drapeau russe au fond de l’océan Arctique. Il est vrai que le cercle polaire contient le quart des gisements mondiaux de pétrole (jusqu’à dix milliards de tonnes selon les experts) ainsi que d’énormes réserves de gaz et de diamants. De quoi donner l’envie de mettre le monde devant le fait accompli.

Y aura-t-il d’autres tentatives du même genre ? Vraisemblablement, car la Russie reste un État de force…

Pour conclure, la grande politologue russe Lilia Chevtsova déplore l’attitude irresponsable de l’UE qui n’a aucun scrupule à renforcer le régime russe :

« L’Union européenne a adopté le reset⁵ en proposant à la Russie un partenariat au nom de la modernisation sans trop chercher à savoir ce que le Kremlin entendait par ce terme de modernisation. Les capitales occidentales n’ont eu et n’ont toujours aucune illusion sur ce qui se passe en Russie. Mais les dirigeants occidentaux sont arrivés à la conclusion erronée que la Russie ne représentait pas une menace. Donc, il fallait rechercher, avec le Kremlin, un compromis facilitant la réalisation des intérêts occidentaux. Et si ce compromis aide le régime corrompu russe à survivre, tant pis, ça passe par pertes et profits… »

Pour sa part, lors d’une interview récente, l’ancien chef de l’État lituanien, Vytautas Landsbergis, premier président élu au suffrage universel en 1990, compare l’évolution de l’Europe et de la Russie :

« La Russie et l’Europe ont pris de mauvaises directions.

L’Europe, à la vision matérialiste et consumériste, soumise à la fausse religion du profit, de la croissance et du bien-être matériel, semble incapable de mesurer la dégradation de sa situation.

Ainsi, vit-elle en errant au milieu des décombres de son matérialisme.

Quant à la Russie, elle semble fort enlisée dans le marais fatal de ses propres complexes, de ses peurs et de sa colère, ce qui l’empêche de se tourner vers un avenir meilleur. Tout au contraire, ce vaste et dangereux pays, soumis à un pouvoir satrapique, est retombé dans une nostalgie traditionnelle, le chaos et l’esprit de revanche.

Devenue totalement étrangère aux réalités ou à la mission positive de l’Homme et de l’État, elle n’a pas abandonné son ancienne mentalité de conquête et de domination du monde… »

Hélène Blanc et Renata Lesnik

Pour en savoir plus, voir Les prédateurs du Kremlin, de H. Blanc et R. Lesnik, Le Seuil.


1. H. Blanc et R. Lesnik, Les prédateurs du Kremlin, Le Seuil, 2009.

2. Propos recueillis par Hélène Blanc, figurant dans Les prédateurs du Kremlin.

3. Voir T comme Tchétchénie, d’H. Blanc, Ginkgo éditeur, 2005.

4. Les prédateurs du Kremlin, op. cit.

5. La politique de « reset » adoptée par les États-Unis consistait à se rapprocher du Kremlin en renonçant à l’irriter avec des allusions « aux droits civiques et à des considérations démocratiques ». En dépit de ces concessions, la realpolitik américaine a échoué sur toute la ligne.

2. Que veut la Russie ?

Certes, si cela lui chante, la Russie est tout à fait libre « d’élire » son Poutinebachi ¹. Le seul problème est que les élections russes – législatives ou présidentielles – ne sont qu’un simulacre, bafouant la Constitution.

Conserver le même « Guide éclairé » des décennies durant est d’autant plus indispensable pour le Kremlin qu’il est revenu à sa mentalité d’avant la Perestroïka.

– Qu’en pensez-vous, Nikita Petrov ?

« Exact. À une nuance près : la politique actuelle ne se contente pas de répéter les pires exemples du passé soviétique ; elle devient encore plus subtile, plus perfide, plus rouée. Ce qui prouve que la diplomatie russe a fait de grands progrès. Il est clair que sous les apparences trompeuses d’une rhétorique de paix, se cache la volonté farouche d’envenimer les situations, de dresser États et gouvernements les uns contre les autres, d’entraîner certains pays dans des conflits internationaux, voire de les susciter au besoin. Il y a d’abord eu l’Irak, puis, l’Iran. »

Aujourd’hui, la Russie semble se replier sur elle-même et ses fausses certitudes, se fermer au monde extérieur. Et cultiver un supranationalisme exacerbé en rejetant tout ce qui est occidental.

Petrov acquiesce :

« C’est vrai. Dans les années 1960, les Soviétiques, secrètement fascinés par l’Amérique, rêvaient de la dépasser. Beaucoup rêvaient aussi d’émigrer dans ce pays de liberté. À présent, c’est tout le contraire. On a inoculé au peuple, patriote depuis toujours, le virus ultranationaliste. Bien travaillé, le Russe moyen a beaucoup changé : désormais, il déteste l’étranger à commencer par les États-Unis, symbole même de l’Occident. Déjà, au temps des Soviets, le terrain avait été bien préparé. Aujourd’hui, aussi étrange que cela paraisse, il y a unanimité entre les dirigeants russes et la population : ils se méfient de tout ce qui est étranger, voire le haïssent. Il règne chez nous une atmosphère paranoïaque d’espionnite, de complots, de prétendus ennemis qui veulent détruire la Russie, périodiquement dénoncés, bien entendu, par les autorités. Beau résultat ! Je crois que nos dirigeants ont complètement disjoncté ! »

– Au fond, que veut la Russie ?

« Elle veut la guerre. Ou plutôt des guerres, froides ou chaudes, un peu partout. Car il lui est plus facile d’exister, de s’affirmer dans ces jeux et ces confrontations d’intérêts politiques divergents. La guerre est son unique loi, son instinct de survie. »

– La guerre ? Entre qui et qui ?

« Entre les États-Unis et l’Iran. De cette façon, tout en semant la discorde entre l’Amérique et l’Europe, la Russie atteindra plusieurs objectifs du même coup : diabolisés en Iran, les États-Unis se fâcheront définitivement avec le Tiers Monde et laisseront la Russie en paix, ce qui lui permettra alors de mettre sur pied une large coalition anti-américaine, où elle tentera d’impliquer une partie de l’Europe…

Par exemple, la Russie n’avait aucune intention de guerroyer en Irak, seulement de récolter les fruits du conflit. Toute l’ingéniosité de l’opération consiste à pousser d’autres États à la guerre sans forcément s’y impliquer soi-même. En revanche, quelle que soit leur manière d’intervenir – opération de protection de Russes ethniques ou bien de minorités opprimées, voire même opération humanitaire – les Russes se poseront toujours en pacificateurs. À d’autres, le rôle de faucon, quant à eux, ils resteront de blanches colombes ! Brillant, n’est-ce pas ?

À ce propos, je me demande si les chancelleries occidentales parviennent à décrypter les finesses de cette diplomatie machiavélique, de cet ingénieux jésuitisme byzantin. Poutine excelle à ces jeux pervers… »

– Poutine ou Medvédev sont-ils seuls à décider de cette brillante stratégie ?

« Bien sûr que non. Tout un aréopage a aussi son mot à dire : l’entourage proche, l’administration présidentielle, le ministère des Affaires étrangères et le SVR (Renseignement à l’étranger). Il n’y a pas plus rétrograde, plus soviétique que ces faucons des Affaires étrangères qui déterminent notre politique extérieure. Voilà pourquoi nous reproduisons la même politique stalinienne de la Guerre froide : ne pas entrer en conflit direct avec l’Occident, mais poursuivre inlassablement ses objectifs. Anticiper, bluffer, mentir, dire tout et son contraire, souffler le chaud et le froid, alterner la carotte et le bâton, voilà qui résume bien l’esprit de la stratégie politique russe du moment. Une politique étrangère traditionnelle, incroyablement byzantine, où l’Occident a beaucoup de mal à s’y retrouver. »

– Nikita, vous sous-entendez souvent que pour l’Irak le président Bush est tombé comme un débutant dans le piège de son ami tchékiste ?

« Absolument. En 2002-2003, à la lecture de documents émanant du SVR et confirmant l’existence d’armes de destruction massive en Irak, le Sénat américain aurait pu et dû comprendre cette brillante stratégie : il s’agissait de désinformation et de manipulation flagrantes. Ainsi, les alliés russes ont-ils fourni à l’Amérique l’alibi idéal pour envahir l’Irak. Souvenez-vous de l’axe de paix Paris-Berlin-Moscou-Pékin. Officiellement, les Russes ont toujours fait semblant d’être contre cette guerre qui affaiblit les Américains enlisés en Irak où règnent le chaos, la violence, les attentats. Chaque jour, il y a des morts, des blessés, des enlèvements.

À quelques nuances près, les Russes appliquent la même stratégie pour l’Iran. Avec un plus génial : dans ce cas précis, ils ont tout fait pour apparaître comme le dernier recours seul capable de dénouer la crise par un dialogue avec l’Iran. Brillante manœuvre n’est-ce pas ? Désormais, les Européens en sont persuadés. Or, la Russie joue un double jeu évident. Depuis des décennies, qui vend à l’Iran des armes et du combustible nucléaire soi-disant civil ? Chacun sait pourtant combien il est aisé de l’enrichir pour le transformer en combustible militaire. Qui participe à la construction de centrales nucléaires ? Et tout ça, sans jamais penser à l’effet boomerang ! Si l’Iran ne se sentait pas soutenu par la Russie, il baisserait peut-être d’un ton… L’Irak, lui, a déjà payé pour savoir ce que vaut le soutien russe.

Savez-vous qu’un ancien militaire devenu journaliste, Ivan Safronov, est sans doute mort en mars 2007 pour avoir réuni toutes les preuves concernant la vente d’armements russes à l’Iran ? Il s’agissait de systèmes de batteries anti-aériennes S-300 qui devaient transiter par le Bélarus afin que l’Occident n’accuse pas Moscou d’armer des États voyous. Il avait également réuni des informations concernant la vente de chasseurs Soukhoï-30, de systèmes anti-missiles Pantsir-C1, de chasseurs MiG-29 et de missiles Iskander à la Syrie. Safronov avait retardé la publication de son article dans le Kommersant parce qu’il faisait l’objet d’une enquête du FSB (l’ex-KGB) pour divulgation de secrets d’État. Hélas, il est tombé par la fenêtre avant de pouvoir sortir l’affaire. Accident ou suicide ? L’Union des journalistes et sa rédaction n’y croient pas une seconde ! »²

Que veut la Russie ?

Mais revenons aux relations Russie-UE, par le biais du rapporteur Yves Pozzo di Borgo, sénateur français, qui répond à une question capitale : « Union européenne-Russie, quelles relations ? » Établi à la veille du Sommet de Samara³ des 18 et 19 mai 2007, le dit rapport devait « marquer le lancement des négociations en vue de la conclusion d’un nouvel accord entre l’Union européenne et la Russie ».

En fait, cette date a surtout « marqué » l’opposition russe, déterminée à attirer l’attention de l’opinion occidentale par une marche pacifique dans les rues de Samara, l’implorant de ne pas négocier avec un régime illégitime et criminel. Le leader de l’opposition à Poutine, Garry Kasparov, s’est tout de même vu empêché d’embarquer dans l’avion Moscou-Samara, sous le fallacieux prétexte que son billet était un « faux ». Grâce à une efficace action « préventive », conduisant plusieurs centaines de manifestants présumés au commissariat, la milice n’a pas eu grand monde à passer à tabac. Courageusement, la chancelière Angela Merkel a fait savoir à Vladimir Poutine qu’elle n’appréciait pas de telles méthodes. Pour s’entendre aussitôt répondre par le président russe qu’il n’y était pour rien et qu’il ne s’opposait nullement à cette manifestation…

Concernant les relations Russie-UE, le rapport du Sénat précise notamment :

« Comme le souligne la Commission européenne dans sa communication du 12 octobre 2006 intitulée Relations extérieures dans le domaine de l’énergie : des principes à l’action » ⁴, la coopération énergétique entre l’Union européenne et la Russie devrait prendre en compte les attentes des deux partenaires, qui ne sont pas identiques.

D’un côté, la Russie veut : – renforcer sa présence sur le marché de l’énergie de l’Union européenne ;

– être assurée de pouvoir conclure des contrats à long terme d’approvisionnement en gaz ;

– parvenir à l’intégration des réseaux d’électricité et au libre-échange dans les secteurs de l’électricité et des matières nucléaires ;

– avoir la possibilité d’acquérir et de contrôler des entreprises européennes de gaz et d’électricité ;

– bénéficier de la technologie et des investissements de l’Union européenne pour développer les ressources énergétiques russes.

De son côté, l’Union européenne réclame : – un traitement équitable et non discriminatoire pour l’accès aux ressources énergétiques russes ;

– l’accès aux oléoducs et gazoducs situés sur le territoire russe, notamment ceux qui transportent les hydrocarbures en provenance de la Mer Caspienne et de l’Asie centrale ;

– l’égalité de conditions en ce qui concerne l’approvisionnement auprès de la Russie.

Et le sénateur Pozzo di Borgo de conclure :

« Le futur accord de partenariat devrait donner l’occasion de renforcer les relations entre l’Union européenne et la Russie dans le domaine de l’énergie. À mes yeux, cet accord devrait comprendre des principes et des objectifs juridiquement contraignants inspirés du traité sur la Charte de l’Énergie. »

Une Charte que Poutine a toujours refusé de signer ou même de prendre en considération…

Une épée de Damoclès énergétique ?

Souvenons-nous des mises en garde de l’économiste Andreï Illarionov, de la politologue Lilia Chevtsova et d’autres Russes intègres, expliquant que deux mondes parallèles cohabitent dans leur pays : la « Russie d’en haut », celle de Poutine et des siens, et « celle d’en bas », trop réelle, où se débat la population russe. Jamais le peuple n’aurait exigé « d’acquérir et de contrôler des entreprises européennes de gaz et d’électricité ». Un partenariat équilibré d’égal à égal lui aurait suffi.

Par conséquent, le fait que le Collège de la Commission européenne ait proposé le 19 septembre 2007 de réglementer rigoureusement l’achat et la détention d’actifs énergétiques dans l’Union européenne, est donc plutôt une bonne nouvelle pour l’UE. En effet, le moment est venu pour l’Europe de penser à protéger ses intérêts.

Telle n’est pas, bien entendu, l’opinion de Viktor Khristenko, ministre russe de l’Industrie et de l’Énergie qui s’insurge, donnant ainsi à l’Europe une leçon concernant « la tendance mondiale » à légiférer sur la libre circulation des capitaux, les fusions de sociétés, etc. :

« Nous sommes contre les listes noires. Je ne puis actuellement imaginer avec certitude ce que craint Bruxelles pour limiter ainsi les investissements étrangers dans le secteur énergétique européen. Mais je pense qu’il serait pour le moins étrange de craindre l’argent ou de le répertorier en fonction de la nationalité… »

Évidemment, il n’est pas question de cela, mais de l’origine des fonds investis, trop souvent douteuse, à tout le moins opaque. On a peine à croire que Khristenko soit ignorant au point de confondre les notions spécifiques de « nationalité », de provenance et d’origine financière. Sans oublier que le domaine énergétique n’est pas le seul à peser dans la balance.

D’autres actifs « sensibles » entrent aussi en jeu, sans oublier la fiabilité du partenariat concerné.

À propos de la « guerre énergétique », Thomas Gomart, de l’Institut Français des Relations Internationales, estime que « les Russes profitent de la profonde division de l’UE. Les États-membres sont en désaccord sur la relation politique à entretenir avec Moscou et souffrent d’une grande disparité de leurs besoins énergétiques. La Russie est menaçante parce qu’imprévisible, mais elle a besoin du marché européen. Proche et équipé, ce dernier constitue la destination naturelle de ses exportations énergétiques. »

Gomart conseille donc à l’UE de « retrouver l’unité et de ne pas se polariser sur l’énergie, ce qui renforce mécaniquement les positions russes. Quant à la Russie, conclut-il, elle doit passer du discours aux actes : pour sortir des logiques de rente, elle ne peut que resserrer ses liens avec l’UE. »

On constate, une fois de plus, que la stratégie « diviser pour régner » fait toujours recette. En effet, la diplomatie russe du « pétro-gaz » que l’on ne peut plus dissocier des questions énergétiques, est entrée dans une logique de rapport de forces, que la désunion de l’Europe ne peut qu’encourager. Fier de sa puissance retrouvée grâce au pétrole et au gaz, Vladimir Poutine a restauré le langage autoritaire, voire militaire, au mépris du droit. L’agressivité de ses propos, la brutalité de ces méthodes, devraient inciter l’Europe qui, jusqu’ici, a surtout fait preuve de faiblesse, à réagir. Or, chaque État tente de jouer sa carte de son côté.

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