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Livre électronique701 pages9 heures

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À propos de ce livre électronique

Éli est de retour, mais à quel prix! Son état ne lui permettant pas de revenir avec les chasseresses et les gardiens, ses compagnons et elle se joignent au roi Ferral qui retourne en Ébrême. Même si la citadelle n’est plus que ruines, les survivants sont maintenant hors de danger et Arkiel décide de les suivre, amenant avec lui une escorte d’une trentaine de magiciens.Ils comptent tous se rendre sur l’autre continent afn d’enrayer défnitivement la menace des monstres aux cheveux blancs. Or, ils découvrent rapidement que Myrkoj n’avait pas rayé le royaume d’Ébrême de ses plans après sa vaine tentative de provoquer une guerre entre les gardiens et l’armée de Ferral. Il a seulement décidé d’attaquer sur un autre front. Et cela n’est rien en comparaison de la surprise que leur réserve à tous Tchérok qui est bien décidé à découvrir le secret du médaillon d’Éli.
LangueFrançais
Date de sortie21 juin 2016
ISBN9782897672676
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    Aperçu du livre

    Un parent oublié - Claude Jutras

    C1.jpg199487.jpg

    Copyright © 2016 Claude Jutras

    Copyright © 2016 Éditions AdA Inc.

    Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.

    Éditeur : François Doucet

    Révision linguistique : Féminin pluriel

    Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Féminin pluriel

    Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand

    Photo de la couverture : © Thinkstock

    Mise en pages : Sébastien Michaud

    ISBN papier 978-2-89767-265-2

    ISBN PDF numérique 978-2-89767-266-9

    ISBN ePub 978-2-89767-267-6

    Première impression : 2016

    Dépôt légal : 2016

    Bibliothèque et Archives nationales du Québec

    Bibliothèque Nationale du Canada

    Éditions AdA Inc.

    1385, boul. Lionel-Boulet

    Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada

    Téléphone : 450-929-0296

    Télécopieur : 450-929-0220

    www.ada-inc.com

    info@ada-inc.com

    Diffusion

    Canada : Éditions AdA Inc.

    France : D.G. Diffusion

    Z.I. des Bogues

    31750 Escalquens — France

    Téléphone : 05.61.00.09.99

    Suisse : Transat — 23.42.77.40

    Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

    Imprimé au Canada

    Participation de la SODEC.

    Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.

    Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.

    Conversion au format ePub par:

    Lab Urbain

    www.laburbain.com

    Index des personnages

    Éli alias Éléonore Deschênes, Louiss, Balka, Éthanie et Éloi Margolez

    Roland Deschênes (père)

    Moïra Zéleste (mère)

    Kyll (frère aîné)

    Hugh (second frère)

    Ramaël (frère cadet)

    Rebelles :

    Eldérick Desmonts (chef)

    Éric Desmonts (fils d’Eldérick)

    Malek (fils adoptif d’Eldérick)

    Zyruas Valleberg (chef)

    Karok Dergainte (chef)

    Dowan (tribu de Nejmahw, fils de Ménaï et de Feilaw)

    Kaito (Arkéïrite)

    Myral Desmonts (frère cadet d’Eldérick)

    Émilia Desmonts (femme de Myral)

    Suzie Desmonts (fille d’Émilia et de Myral)

    Rescapés des hommes de l’autre continent :

    Miallina (femme qui a perdu ses pieds)

    Méarth et ses sœurs Josy et Aniès

    Phinéa (amie de Méarth)

    Marléni

    Famille royale de Dulcie :

    Kordéron Dechâtelois (roi de Dulcie)

    Laurent Dechâtelois (prince aîné de Dulcie)

    Julior Dechâtelois (prince cadet de Dulcie)

    Martéal LeBorgne (roi de Dulcie 1000 ans avant)

    Nobles de Dulcie :

    Edward Delongpré (membre du conseil royal)

    Mylène Delongpré (fille aînée d’Edward)

    Anna Delongpré (fille cadette d’Edward)

    Dame Katherine (matrone du carrosse)

    Krilin Lelkar (premier conseiller royal)

    Soldats dulciens :

    Franx Remph (capitaine allié du prince Laurent)

    Dorian Mussely (sergent allié du prince Laurent)

    Galator Lamorie (lieutenant)

    Desso (soldat et espion du prince Laurent)

    Garem (soldat et espion du prince Laurent)

    Larss Geoffroi (général)

    Orel Magrow (général)

    Johan Montbleau (sergent)

    Général Dubourvois (fidèle de Krilin)

    Freinn Dolenga (sergent qui arrête Arkiel)

    Kurt (soldat qui arrête Arkiel)

    Matthéo Debelle (sergent)

    Citadelle des magiciens :

    Arkiel Lilmïar (archimage)

    Eldébäne Moralta (apprenti magicien)

    Méléar (membre du conseil des magiciens)

    Zélorie (membre du conseil des magiciens)

    Fesba (membre du conseil des magiciens)

    Îléa (membre du conseil des magiciens)

    Beldarïane (professeur d’art pictural)

    Myatso (Arkéïrite membre du conseil des magiciens)

    Bûcherons :

    Keldîm (chef du groupe)

    Zélir

    Koll

    Lalko

    Romaré

    Barog (chef du camp)

    Tabem :

    Wiltor (chef de la guilde)

    Livianne (tenancière de bordel)

    Lilas (prostituée amie d’Éli)

    Tinné (ami d’Éli)

    Novalté Brawm (ami d’Arkiel, ancien pirate)

    Xéloi (membre de la guilde des voleurs)

    Armahl (membre de la guilde des voleurs)

    Ralph (voleur)

    Diétro Miard (capitaine)

    Nestor Degrisbois (sergent)

    Amaldo Pergi (lieutenant)

    Famille royale d’Ébrême :

    Ferral Ergot (roi d’Ébrême)

    Ludovick Ergot (fils unique de Ferral)

    Sarahlyne (reine d’Ébrême)

    Afgarh Ergot (arrière-grand-père de Ferral)

    Nobles d’Ébrême :

    Rémy Vallière

    Noëlle Vallière (femme de Rémy et ancienne chasseresse, Noéka)

    Alphéus (historien et ami d’Éli)

    Zalielle (sorcière des peuples du désert au service de la reine Sarahlyne)

    Duc Vélozza

    Soldats ébrêmiens :

    Grégor Manni (général)

    Silmon Beauvais (général)

    Torik Lijey (capitaine)

    Vélone Monsorat (soldat et compagnon d’Yrgh)

    Parlial Davernay (capitaine)

    Fraydère (capitaine de la garde de la reine)

    Morlitar :

    Olfgar (marchand et ancien marin)

    Peuples du désert :

    Wahjal-Bner (roi du désert de l’Est)

    Rajnaw (troisième fils de Wahjal-Bner et cousin de Dowan)

    Gowlian (roi du désert du centre et oncle de Dowan)

    Fael-Ahj (reine du désert du centre)

    Maïjner (roi du désert de l’Ouest)

    Zymar :

    Kowrtiag (chef des chefs)

    Zasstieg (chef de clan et rival de Kowrtiag)

    Jawviskor (homme de Julianika)

    Nirianka (fille de Julianika et de Jawviskor)

    Ornélia (ancienne chasseresse retraitée en Zymar)

    Gardiens :

    Arthax (rawgh guide)

    Ulga (ogresse guide)

    Guilf (ogre guide)

    Krog (rawgh, ami d’Éli)

    Xélia (rawgh et sœur de Krog)

    Yrgh (compagnon de Vélone)

    Territoires :

    Dreykar (capitaine)

    Chasseresses :

    Gyselle, dite Gyséka (mère)

    Anaïs, dite Anaïka (mère et sœur de Gyséka)

    Julianne, dite Julianika (mère cadette)

    Rîamenne, dite Rîamka (maîtresse d’armes)

    Krylène, dite Krylènka (maîtresse de la guerre)

    Fely-Joang, dite Félika (maîtresse de combat)

    Xéfirya, dite Xéfirka (maîtresse de sorcellerie)

    Tilka (Tilk pour les bûcherons)

    Malika (mi-humaine, mi-rawgh)

    Adéleylka (sorcière)

    Eldéïrs :

    Thellïanessor (chef)

    Dovilfay

    Romézyra

    Murièno

    Ténébryss :

    Myrkoj

    Diarmarielle

    Pirates :

    Tchérok (capitaine des pirates de l’Ouest)

    Ester (ancienne chasseresse et compagne de Tchérok)

    Rosvalk (second de Tchérok parti vers le sud)

    Davïanne (membre de l’équipage de Tchérok)

    Stavros (capitaine d’un vaisseau de pirates de l’Est)

    Les hommes de l’autre continent :

    Séjase

    Saya

    Autres personnages

    Vassia (espionne des îles)

    Ghor (chef des mercenaires mort dans le tome 1)

    Ergatséï (reine du désert 1000 ans avant)

    Kyrsha (fondatrice des kryalls et des chasseresses, ancêtre d’Éli)

    Mark Walker (lieutenant de l’Ancien Monde qui a libéré les rawghs)

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    Résumé des tomes précédents

    Au cœur de l’Auberge de la flamme bleue, les voix des fêtards bourdonnaient dans un bruit continu de conversations incompréhensibles. Assis dans le petit salon séparé de la salle à manger principale par un rideau formé de fils de perles, les membres de la guilde des voleurs attendaient patiemment que Malek poursuive son récit. Installé entre Livianne et Lilas, Tinné avait les coudes appuyés sur ses cuisses, ses yeux aveugles rivés en direction de l’ancien rebelle.

    Plus tôt dans la journée, Arkiel avait permis au garçon de passer quelques heures avec Éli, à qui il s’était fait un plaisir de faire visiter la ville. La jeune femme avait trouvé très amusant de se voir guider par l’enfant, qui n’avait jamais pu jouir du sens de la vue. Leur amitié était née aussi rapidement que lors de leur première rencontre, voire plus étant donné qu’ils se retrouvaient d’un âge mental similaire.

    Épuisée, Éli avait suivi son père, ses frères et Alphéus au manoir de Novalté pour la nuit. Celui-ci venait tout juste de revenir afin d’écouter le récit de Malek. Depuis l’arrivée de l’armée ébrêmienne, les discussions avaient surtout tourné autour du sergent Degrisbois et de Wiltor, qui informaient le capitaine Diétro Miard de l’évolution de la situation à Tabem. Des semaines auparavant, Diétro avait accompagné le lieutenant Silmon Beauvais jusqu’à la citadelle des magiciens, menacée par le ténébryss.

    La ville étant encore fortement peuplée, le roi Ferral avait décidé de camper à l’est du fleuve Déniel, alors qu’Arkiel et les rebelles étaient restés entre ses murs avec leurs compagnons de la guilde des voleurs, tous curieux de savoir comment s’était déroulée la bataille de la citadelle. Diétro et le lieutenant Amaldo Pergi avaient fait réunir les gardes dans le but de reprendre la direction de la ville en attendant des nouvelles du prince Laurent, et ils étaient toujours regroupés dans le quartier des soldats.

    Par le récit de Livianne, les membres de la guilde connaissaient tous l’histoire d’Éli, la chasseresse qui s’était infiltrée, des mois auparavant, dans le château d’Yrka du royaume de Dulcie. Sous l’apparence d’une noble, elle avait dérobé la pierre de la guerre trouvée par des mineurs dans les monts Mézarès. En la ramenant dans les marais, à ses maîtres, les eldéïrs, elle avait informé le roi Ferral d’Ébrême de l’existence des gardiens, des rawghs et des ogres. Une fois tous réunis pour contrer le ténébryss, ils avaient appris que la Dulcie s’attaquait aux îles à l’ouest des marais. Arkiel, accompagné d’Éli et de leurs compagnons, était revenu vers la citadelle des magiciens, qu’il avait trouvée assiégée par la milice dulcienne. Tandis que l’archimage y était resté piégé, Éli s’était évadée pour porter une missive au prince Laurent de Dulcie. C’était à ce moment de l’histoire qu’était rendu Malek.

    Dès que Novalté fut assis, Tinné s’impatienta :

    — Et alors, ensuite ?

    — Éli s’est introduite dans la cité royale à l’aide des bûcherons de Dèbre, que vous avez déjà rencontrés, dame Livianne.

    — Oui, je me souviens d’eux, approuva la grande femme avec un sourire. Éli leur avait fait tout un cadeau.

    — Une fois la missive remise au prince, Éli s’est fait passer pour un soldat afin de convaincre le roi d’aller enquêter sur les hommes de l’autre continent. Entre-temps, le prince s’est rendu à l’océan Ouest dans le but d’empêcher les soldats de partir pour les marais et il s’est fait attaquer par des pirates. Myral lui a porté main forte et, à son retour, Krilin a perdu la direction qu’il avait des soldats. Comme le capitaine des pirates, Tchérok, s’était déjà infiltré dans le palais, le prince a enlevé son père et sa famille pour les protéger. Les rebelles et lui les ont ensuite menés vers la citadelle des magiciens. Malheureusement, Éli, Tilka et Eldébäne se sont fait prendre par le sorcier qui les a amenés sur le navire des pirates. En chemin vers la citadelle, nous avons été attaqués par des hommes de l’autre continent et Kalessyn, le dragon, nous a tous protégés. Il est la pierre de la guerre que tout le monde cherchait et il accompagnait Éli depuis les marais.

    — Quel dommage que nous ne puissions pas le voir ! commenta Armahl.

    — Tu imagines la vague de peur que sa présence risque de causer parmi la population, déclara Wiltor. Sur cela, je suis en accord avec Diétro, même si je suis aussi très déçu.

    — Il aurait également été intéressant de rencontrer ces gardiens, renchérit Novalté. Que se passait-il durant ce temps dans les marais ?

    — Le roi Ferral s’est joint aux gardiens et aux chasseresses, et ils ont réussi à convaincre les troupes dulciennes qui avaient survécu de les accompagner par bateau jusqu’à la citadelle. Comme tous les autres, ils ont été pris dans la tempête qu’Éli créait. Mais Arkiel vous a déjà expliqué comment le ténébryss a pu la transformer en démon. Ou, plus précisément, plusieurs démons qui ont ensuite possédé les habitants de la citadelle. Heureusement, Eldébäne l’a poussée dans l’océan, mettant fin à tout ce chaos. Le dragon est allé rejoindre le bateau de Ferral, qu’il a secouru d’une créature marine pour le ramener sur le continent. Nous nous sommes dirigés vers la citadelle avec les Ébrêmiens, les gardiens et les chasseresses. Tous alliés et aidés du dragon, nous avons repoussé les créatures des marais et les monstres ailés. De leur côté, Éric, Kaito, Mylène et Lilas ont rejoint les bûcherons de Dèbre qui avaient retrouvé Éli et Eldébäne. Tilka a malheureusement été tuée par le capitaine des pirates. Toujours possédée des démons, Éli était inconsciente. Thellïanessor est allé la chercher directement dans son esprit, y laissant du même coup la vie. Éli est revenue, mais avec la mémoire de ses neuf ans.

    — Et le roi Kordéron ? s’informa Wiltor. Qu’est-il arrivé de lui ?

    — Le prince Laurent a pris la direction du conseil royal et des généraux. Il a redonné leur titre à Eldérick, Myral, Karok et Zyruas.

    Des exclamations enjouées s’élevèrent des voleurs.

    — Eldérick vous envoie justement ce message. Il espère bien rester en bons termes avec vous, mais bien des choses risquent de changer. Le capitaine Miard devrait vous rencontrer dans les jours à venir afin de discuter de la place que vous comptez occuper à Tabem.

    Grimaçant, Wiltor balaya l’air de la main.

    — Effectivement, un grand changement s’annonce pour le royaume, déclara Novalté, tout sourire.

    Ils ne purent tous qu’approuver.

    — En ce qui concerne le roi Kordéron, poursuivit Malek, il est, comme on pourrait le dire, sous la protection du prince. Laurent voulait convaincre Arkiel de laisser la couronne à son père, mais même si l’archimage n’avait pas l’intention de le laisser s’en sortir à si bon compte, la mort de Thellïanessor et le retour d’Éli l’ont pris au dépourvu. Kordéron est devenu le cadet de ses soucis et il a remis son destin entre les mains du prince et des nouveaux conseillers. Le roi Ferral ne voulait pas s’attarder plus longtemps loin de son royaume et nous l’avons accompagné. Et nous ne sommes pas les seuls. Le lieutenant Galator Lamorie, un sergent dulcien, Matthéo Debelle, et le prince Rajnaw du désert de l’Est ont aussi décidé de suivre Ferral. Les rois du désert nous ont accompagnés jusqu’ici, mais ils bifurqueront vers le sud, où ils rejoindront les gardiens. Étant désormais voisins et la menace des créatures éloignée pour un moment, ils ont encore beaucoup de choses à discuter. Rajnaw nous a confié que le roi Maïjner du désert de l’Ouest ne supportait plus la présence d’aucun Ébrêmien sur son territoire. Ferral et lui se sont d’ailleurs querellés durant une partie du trajet sur ce point. Heureusement, le roi Wahjal-Bner du désert de l’Est a su les calmer. Ils ont tous approuvé l’idée d’avoir un des leurs parmi notre groupe et le prince Rajnaw est plus qu’heureux de poursuivre l’aventure avec nous. En sortant d’ici, nous nous dirigerons vers le fort Ergot, que je dois avouer être plutôt curieux de visiter. Cet endroit est, dit-on, la plus grande ville fortifiée de Melbïane. Ensuite, tout dépendra d’Éli et de sa mémoire. Les chasseresses et les gardiens désirent rejoindre l’autre continent afin d’enrayer une bonne fois pour toutes la menace des monstres aux cheveux blancs. Ferral aimerait bien les accompagner. Les habitants des marais comptaient revenir quelques jours à leurs villages avant de retrouver les Ébrêmiens au port de Morlitar. Je sais que Ferral veut tenir les autres dirigeants informés de leurs actions, donc vous aurez sûrement également des nouvelles par le biais du capitaine Miard.

    Malek leur demanda s’ils avaient des questions et il fut aussitôt assailli par les voleurs, qui désiraient en savoir plus sur Eldérick et les autres, sur le dragon, la citadelle, la bataille en général…

    Kal, appela-t-il mentalement.

    Oui.

    Comme je le croyais, je suis pris ici pour une bonne partie de la nuit.

    Pas de problème. Éli dort paisiblement, et Arkiel ne veut pas que je sorte de toute façon. À demain.

    Bonne nuit, Kal. À demain.

    Prologue

    Assise dans un fauteuil berçant au velours bordeaux usé, la vieille dame fixait la jungle représentée sur la tapisserie dont étaient recouverts les murs de pierre de son antre. Elle entendait encore le chant des oiseaux et du vent entre les feuilles immenses. Ses yeux se perdirent entre les larges branches et les plumages multicolores. Des fils dorés et argentés brillaient à la lueur des chandelles, seul éclairage de la pièce. Comme le soleil lui manquait ! Il y avait plusieurs mois qu’elle n’était pas sortie.

    Les mains sur sa robe de laine verte, elle baissa le regard sur ses pieds qui quittaient et touchaient le sol au rythme du ballant. Ses doigts glissèrent sur ses cuisses tellement maigres qu’elle en sentait presque l’os. Elle grimaça. Ses jambes si belles et si athlétiques qui la propulsaient autrefois au-dessus des rochers jusque sur les plus hautes montagnes de leur vaste monde. Elle tourna la tête vers une autre tapisserie, où un chemin enneigé la menait sur un plateau surplombant une vallée. Les sapins blancs brillaient de fins fils d’argent. Ses larmes vinrent accentuer la brillance de la tapisserie. Maintenant, ses jambes avaient de la difficulté à la porter au travers de sa minuscule demeure. Et, sans lui, elle ne pourrait même plus aller chercher les vivres et les précieuses chandelles que lui apportaient les villageois.

    Séchant les larmes du revers de sa main ridée, la vieille dame regarda l’homme qui somnolait sur l’autre fauteuil. Son visage au teint foncé finement ridé était caché par ses longs cheveux blancs qui, malgré son grand âge, gardaient le lustre de la jeunesse. Il lui avait dit qu’ils avaient autrefois été noirs, mais il n’y avait déjà plus rien de noir lorsqu’elle l’avait trouvé.

    La vieille dame soupira à ce souvenir. Elle était si jeune à l’époque. Une jeune femme solitaire, dotée d’une faculté qui éloignait les autres villageois. L’homme aux longs cheveux blancs était assis sur un rocher près d’un tertre sur lequel s’élevait une petite pierre gravée d’anciens symboles. Elle les reconnut comme étant une prière au Créateur pour un dernier repos.

    L’homme mangeait un morceau de viande cuit, même si elle ne voyait aucun feu dans les alentours. Elle s’était approchée en silence, restant dissimulée derrière les troncs des conifères, mais il avait dit entre deux bouchées :

    — Bonjour, demoiselle, je t’attendais.

    Elle était demeurée silencieuse.

    — D’ailleurs, toi aussi, tu m’attendais, avait-il poursuivi. Tu as faim ? Tu as dû faire une longue montée pour venir jusqu’à moi.

    — Comment…

    — Tu me cherchais, non ?

    Il avait levé son visage au teint foncé finement ridé aux coins des yeux et avait souri, découvrant d’autres rides. Malgré cela, sa peau gardait une apparence de jeunesse. La jeune femme était restée figée devant ce déconcertant faciès. S’emparant d’une écorce emplie de languettes de viande cuites et de ce qui semblait être des racines, il lui avait fait un signe de tête. Lentement, elle l’avait approché, ses yeux se portant sans cesse sur le tertre à la pierre tombale, qui était incontestablement récent. Sur un rocher face à lui, elle s’était assise en déposant son sac de voyage sur ses genoux. Effectivement, ce matin-là, elle avait vu qu’elle devait aller chercher quelque chose, quelque chose qui changerait le cours de sa vie. Mais elle ne s’attendait pas à trouver un vieillard sans âge.

    — Allez, mange, avait-il répété. Un long voyage nous attend et tu as besoin de force pour prendre soin de moi. Ah ! Je constate que tu as ton arc et ton carquois ; c’est bien, je ne chasse plus comme avant.

    Elle fixait les yeux violet argenté, comme hypnotisée. La vision qu’elle avait eue à cet instant était très claire ; si elle ne prenait pas immédiatement les jambes à son cou, elle resterait auprès de cet homme jusqu’à ses tout derniers jours. Elle avait un peu plus de vingt ans ; pas de mari ni d’enfant, et une famille qui ne savait pas comment agir en sa présence et qui finissait par la fuir. Rien pour la retenir… Sa main hésitante s’était tendue vers une racine qu’elle avait croquée sans quitter des yeux ce regard violet. Ce regard et ce sourire qui deviendraient le centre de son univers.

    — Je vais te raconter mon histoire…

    Les larmes revinrent aux yeux de la vieille dame. Pendant plus de soixante-dix ans, ils avaient voyagé bien au-delà des limites de Melbïane. Sous sa tutelle, dans des contrées à des milliers de kilomètres de là, elle avait réglé des conflits, s’était battue et avait même prévenu des guerres. Puis, leurs corps les avaient tous deux obligés à se retirer et elle avait décidé de revenir à Arkéïr avant que son compagnon ne soit plus apte à voler sur de telles distances. Au fond de cette grotte, dans cette montagne où seuls les habitants, la reine et quelques voyageurs ayant eu vent de ses dons de voyance venaient chercher conseil. Certes, aucun d’eux ne connaissait l’existence du vieil homme.

    Une odeur vint chatouiller ses narines, et elle se leva sans pouvoir laisser échapper un gémissement. La vieille dame se traîna dans la cuisine, qui se trouvait dans la pièce adjacente, et sortit le pain du profond four creusé à même la pierre de la grotte. Elle le déposa sur la table et fut soudain frappée d’une certitude… Il revenait… avec le porteur.

    Ses jambes tremblèrent sous elle. Les visions la vidaient de plus en plus de son énergie. Elle gémit alors qu’elle se voyait déjà choir sur le tapis si usé que la pierre du sol commençait à percer, mais deux bras solides la soutinrent. Ses yeux se fixèrent sur les iris violet argenté. Son visage au teint foncé était à peine plus ridé qu’à leur rencontre.

    — Je suis là, murmura-t-il de sa voix profonde qui, comme ses rides, grinçait à peine.

    — Il revient, expliqua-t-elle.

    — J’avais deviné. Allez, ma chérie, va dormir. Je m’occupe des pains. Tu dois conserver ton énergie.

    Il la souleva dans ses bras comme si elle était aussi légère qu’une plume. La chambre se trouvait après la cuisine et ne contenait qu’un lit, une commode et une penderie. Totalement épuisée, elle s’endormit dès qu’il remonta les fourrures jusqu’à son menton. Il resta à caresser ses cheveux de plus en plus clairsemés. La séparation approchait. Encore… Et elle n’était pas plus facile que toutes celles d’avant. Sans prendre la peine de retenir ni même de sécher les larmes qui inondaient ses joues, il se leva et retourna dans la cuisine.

    — Donc, il revient, dit-il tout haut à l’intention du Créateur. Et te connaissant, rien ne se passera comme nous le croyons.

    Un sourire vint éclairer ses yeux mouillés alors qu’il sentait que son maître des cieux n’avait pas prévu de le laisser terminer sa très longue vie dans une grotte. Il sentait aussi qu’Il attendait sa compagne les bras ouverts. Le cœur plus léger, le vieil homme déposa une nouvelle pâte sur le plateau de bois et le poussa dans le four.

    Chapitre 1

    Partie ?

    L es plaines d’Ébrême s’étendaient vers le sud, leur vert se perdant dans le bleu du ciel sans nuage. À l’ouest, le soleil se cachait lentement derrière les collines. Assise sur un rocher, Éli observait le paysage en tentant, sans grand résultat, de se détendre. Elle avait tant d’interrogations. Ses cheveux noirs couvraient ses épaules et son justaucorps de cuir brun disparaissait sous sa cape. Loin derrière elle, les tentes des soldats s’allongeaient sur des centaines de mètres.

    Ils avançaient lentement afin de permettre aux blessés de se reposer. Le roi prenait également le temps de passer quelques heures dans les villes ou villages qu’ils croisaient ; premièrement, pour s’informer auprès du seigneur ou du chef des événements de son royaume et, deuxièmement, afin de se ravitailler.

    Il y avait trois jours qu’ils avaient quitté Tabem. Une ville qu’elle savait connaître sans pourtant s’en souvenir. Ils l’avaient traversée en arrêtant à peine une journée et elle avait seulement pu voir que cet endroit avait également été ravagé par la guerre. Même si tous s’efforçaient de ne pas trop lui en dire, Éli avait entendu parler de la grande bataille qui s’était déroulée en Dulcie. Un sorcier avait attaqué les villes afin de désorganiser les royaumes. Éli ignorait comment, mais elle avait participé à cette bataille et c’était la cause de sa perte de mémoire. Il s’était produit quelque chose de terrible. Et l’archimage Arkiel craignait pour sa santé mentale si ses souvenirs lui revenaient trop vite. Éli lui faisait confiance. Elle ne cherchait donc pas trop à connaître les circonstances de son amnésie. Elle devait même avouer qu’elle les appréhendait.

    Malgré tout, elle avait beaucoup réfléchi au rêve avec Kalessyn, qui avait précédé son réveil où deux guerrières et un être étrange l’avaient protégée des monstres. Elle savait maintenant que ce n’était pas une forêt réelle, mais elle ignorait toujours qui étaient ces personnes. Pour fuir l’horreur de la situation, elle s’était réfugiée dans son esprit, dans sa mémoire. Comment avait-elle réussi ce tour de force ? Avec sa mémoire de neuf ans, Éli pouvait communiquer avec les animaux, mais avait-elle d’autres pouvoirs ? Si oui, ils ne se manifestaient pas. Et comme pour le reste, elle ne cherchait pas trop. Arkiel lui avait conseillé de laisser venir les images progressivement, et c’est ce qu’elle faisait.

    Durant les derniers jours, elle avait attentivement écouté les récits de son père et de ses frères. Elle avait ainsi l’im­pression de vivre les événements. Or, elle ne pouvait dire si elle se souvenait réellement de ces événements ou si elle ne faisait que se les imaginer. Elle avait tellement ri et elle aurait encore plus ri si Hugh avait été là. Son père s’était montré vague sur le sujet, expliquant que son frère était en voyage. Un mystère de plus sur lequel elle taisait son questionnement. Son plus grand chagrin restait la perte de Kalessyn. Même s’il n’était pas du tout rendu, dans son récit, à lui narrer les raisons de son décès, il n’avait pas eu d’autre choix que de le lui dévoiler, car elle demandait à le voir. Mais si le cheval qui l’avait protégée des monstres dans son rêve était un esprit, alors tous les autres l’étaient aussi ; les femmes, les soldats et l’être dont elle avait si hâte de connaître l’identité. Le fait qu’elle l’ait trouvé mort près d’elle dans le lit venait confirmer son hypothèse des fantômes. Ils étaient venus la protéger. Éli sentit son cœur se serrer. D’un côté, elle avait hâte de les connaître, mais de l’autre, elle craignait d’apprendre les circonstances de leur mort. La jeune femme ne put retenir un sanglot, puis se força à respirer profondément. Ce n’était pas le moment de se laisser aller. Le chat noir, qui ne la quittait pas, se mit à ronronner en frottant sa tête contre sa cuisse. Éli le flatta et se sentit calme à nouveau.

    L’animal n’était pas comme les autres. Contrairement à ses semblables à poils ou à plumes, elle n’arrivait pas à communiquer avec lui. Elle percevait parfois du chagrin ou de la joie, selon ce qu’elle-même ressentait, comme si le chat avait de la compassion pour elle. Chaque fois qu’elle se sentait faiblir, le félin noir venait la réconforter. En ce moment, il était anxieux, mais il tentait tout de même de la rassurer. Sûrement que c’était un mystère qu’elle résoudrait en son temps. Éli le prit entre ses bras et le colla contre elle, frottant sa joue sur celle velue.

    — Merci, murmura-t-elle. Merci d’être là.

    Avec un miaulement, le chat posa ses pattes sur ses épaules pour lui rendre son câlin.

    Son père l’avait prévenue qu’il allait lui raconter un moment de leur histoire qui lui était très pénible. Il avait l’air si troublé qu’elle n’avait pas particulièrement envie de connaître ce moment. Il lui avait décrit la dégradation de leur relation et leurs disputes, mais Éli n’arrivait pas à imaginer avoir ressenti une telle colère envers lui. Certes, à cette époque, le comte n’avait pas pris le temps qu’il avait pris maintenant pour expliquer à sa fille les inquiétudes qui motivaient la sévérité dont il avait fait preuve.

    L’ambiance du souper en soi avait été très lourde. Ils parlaient de sujets souvent décousus, manifestement pour repousser le silence qui ne cessait pourtant de retomber. Éli avait surpris plusieurs coups d’œil préoccupés, surtout parmi ceux dont elle ne se souvenait plus. Personne ne l’avait dit explicitement, mais elle avait deviné qu’ils croyaient que la mémoire lui reviendrait après ce que son père s’apprêtait à lui conter. Quant à ses frères, Kyll et Ramaël, le prince Ludovick et le roi Ferral, ils jetaient des regards soucieux à Roland. Seul Alphéus, le sourire aux lèvres, semblait confiant.

    Le vieil homme restait de longues heures auprès d’elle à écouter les histoires de ses frères et de son père. Il observait ses réactions et la questionnait sur ses émotions. La présence de son père la rassurait, mais celle d’Alphéus l’apaisait. Surtout lorsqu’elle se mettait en colère contre cette mémoire qui refusait obstinément de revenir.

    Durant tout le repas, elle avait donc senti la main de son vieil ami se poser régulièrement sur la sienne pour la presser doucement. Malgré cela, Éli avait peur. La dernière fois qu’elle avait vu son père dans un tel état était lorsque sa mère était tombée malade. Cela était-il relié avec les cicatrices qui couvraient son corps ? Que lui était-il arrivé ? La jeune femme n’était pas certaine de vouloir le savoir, de vouloir grandir à nouveau.

    Un bruit de pas s’éleva et elle se tourna vers son père. Roland avait les traits tirés par le chagrin et le teint pâle sous ses cheveux, où le blanc avait presque entièrement englobé le noir. Immobile, il la regarda un moment en silence et vint s’asseoir à ses côtés. Vu que la suite s’annonçait difficile, Éli avait décidé de discuter hors de leur tente. La vue du paysage l’apaisait. Le chat noir retira ses pattes de ses épaules afin de se coucher sur ses cuisses.

    Près d’elle, son père restait silencieux. Les derniers rayons de soleil venaient de disparaître, jetant un voile sombre sur le décor. Ils étaient assez loin du camp pour que la distance assourdisse les bruits des soldats et seul le vent dans l’herbe de la plaine accompagnerait leur discussion. Éli attendait que son père commence. Sur elle, le chat avait cessé de ronronner et semblait aussi attendre.

    — Il y a eu deux événements dans ma vie qui m’ont grandement fait souffrir, dit-il sans détacher son regard de l’horizon. Le jour où Moïra est morte et le jour où j’ai compris que tu ne reviendrais pas.

    Plusieurs questions assaillirent l’esprit d’Éli, mais elle se retint et laissa son père continuer.

    — Tu avais quatorze ans. Comme je l’ai dit, nous ne nous parlions plus beaucoup, sinon pour nous disputer. Tu ne m’écoutais plus. Pas plus que je ne t’écoutais moi-même. Et j’avoue que cette conclusion était inévitable, car nous étions tous deux trop têtus. Il ne fallait qu’une goutte pour faire déborder le vase et elle est tombée ce soir-là. Tu venais de te battre contre le fils d’un duc avec qui je désirais faire affaire et vous aviez complètement ravagé la table avant même que nous nous soyons assis pour manger. Le duc est parti furieux en disant qu’il ne voulait plus faire affaire avec un homme incapable de discipliner sa propre fille.

    Roland se tut, se remémorant la scène. Éli tenta de faire de même, en vain.

    — Tant de fois, j’ai regretté de ne pas avoir cherché à savoir ce qui avait motivé cette bataille. Mais au lieu de cela, je t’ai envoyé dans ta chambre et j’ai bu. J’aurais dû te faire confiance, deviner que ma fille ne se serait pas battue de la sorte sans une bonne raison. Mais tu te tiraillais si souvent avec les gars de la seigneurie. La seule réaction que j’ai eue fut de la fureur envers moi-même de ne pas savoir comment te faire te comporter comme une dame. Et lorsque tu t’es présentée devant moi pour t’expliquer, j’ai renvoyé cette fureur vers toi, me disant, comme un véritable sot, que tu aurais des remords et déciderais enfin de t’assagir.

    Il se tut, sa respiration soudain devenue saccadée.

    — Je déteste devoir te raconter ça, Éli, lâcha-t-il en se tournant vers elle. Nous faire revivre ce moment.

    Il flatta sa joue.

    — Ces derniers jours m’ont permis de retrouver ma petite fille et je ne veux pas te perdre à nouveau.

    Éli le fixa avec tristesse.

    — Me perdre ?

    — Oui. Cette nuit-là, j’ai été terrible. Je t’ai dit que tu étais la honte de notre famille et que tu étais indigne d’être ma fille.

    Craignant qu’elle ne se lève et parte, Roland posa la main sur la sienne.

    — J’étais ivre et je ne pensais pas ce que je disais. Je t’aime tant, ma fille !

    Dépassée par les paroles de son père, Éli demeura muette. Elle imaginait qu’elle avait dû être plongée dans une colère noire.

    — Et qu’ai-je rétorqué à cela ?

    — Rien, répondit-il en baissant la tête d’un air dépité. Tu es partie.

    — Partie ?

    — Oui, avec Kalessyn. Ramaël a tenté de te retenir en vain. Il n’y avait qu’Hugh pour te calmer lors de tes colères, mais il avait quitté le manoir à la suite du duc afin de fuir le conflit.

    Éli ressentit un vif malaise à cette mention.

    — Où était-il ? demanda-t-elle.

    Au changement de ton de la voix de sa fille, le comte resta à la fixer un instant.

    — Dans une taverne. Il n’est revenu que le lendemain matin.

    La jeune femme fronça les sourcils, le regard songeur. Roland la laissa chercher et, n’en pouvant plus, l’interrogea :

    — Te souviens-tu ?

    Éli réfléchit encore quelques secondes, puis secoua la tête.

    — Mais ce n’est pas loin. Il y a quelque chose. De la colère.

    Roland baissa les yeux.

    — Pas contre toi, papa, le rassura-t-elle vivement. Contre Hugh.

    — Hugh ? Mais il n’était pas là.

    De nouveau, la pointe douloureuse de la colère lui piqua l’estomac.

    — Je crois que c’est ça, justement, il n’était pas là.

    Elle tenta de trouver les souvenirs de ce moment, mais c’était toujours le néant.

    — Je n’y arrive pas, gronda-t-elle. Que s’est-il passé ensuite ?

    — Ramaël est venu me chercher, mais j’avais trop bu, mes pensées n’étaient pas claires. Il a fallu plusieurs heures avant que je comprenne la gravité de la situation et que je mobilise les paysans afin de partir à ta poursuite. Après quatre jours de vaines recherches, j’ai fait quérir Ferral pour avoir l’aide des soldats. Nous t’avons cherchée dans tout le royaume pendant des mois qui devinrent des années, puis nous avons dû accepter l’idée que nous ne te retrouverions pas.

    De nouveau, la voix lui manqua au souvenir de ce cauchemar. Roland serra les dents afin d’arrêter les sanglots qui montaient dans sa gorge.

    — Ça a… Ça a été si terrible… de ne pas savoir ce qui t’était arrivé. Je ne cessais de t’imaginer souffrante, quelque part, par ma faute.

    Il passa ses mains sur ses yeux humides avant de terminer :

    — Il n’y a que quelques mois, ma fille, que tu es réapparue dans notre vie.

    Un air horrifié apparut sur les traits d’Éli. Elle n’arrivait pas à le croire.

    — Quoi ? parvint-elle à émettre. Mais tu m’as dit que j’avais vingt-cinq ans !

    — Oui, ma fille.

    — Alors, je suis partie pendant onze ans ?

    Roland hocha la tête.

    — C’est insensé ! s’emporta Éli. Je suis partie, comme ça ? Sans vous donner de nouvelles pendant onze ans ?

    — Tu étais vraiment furieuse.

    — Bon sang, je comprends maintenant pourquoi vous sembliez si étonnés de mon affection.

    — Étonnés, oui, consentit Roland, mais combien heureux.

    Les yeux d’Éli s’embuèrent. Elle n’arrivait toujours pas à concevoir que son père et ses frères avaient été absents de sa vie pendant toutes ces années. Laissant échapper un sanglot, elle se jeta dans les bras de son père. Roland, qui s’attendait au pire, soupira de soulagement et lui caressa les cheveux.

    — Si je comprends bien, ta mémoire n’est pas revenue.

    — Non, répondit-elle faiblement en se blottissant contre lui. Comment ai-je pu faire ça ? Comment ai-je pu être aussi égoïste ? Et tu ne m’en gardes pas rancune ?

    — Bien sûr que non ! Nous avons tous été si heureux de te retrouver. Nous nous sommes expliqué tous les deux. Tu m’as pardonné pour mes paroles et je t’ai pardonné de ne pas avoir donné de nouvelles.

    Éli parut soulagée.

    — Alors, il n’y a plus de discorde entre nous.

    — Non.

    — Où est Hugh ?

    — Voyant que nous abandonnions les recherches, il a décidé d’aller au-delà des frontières du royaume. Les dernières nouvelles que nous avons eues de lui étaient qu’il travaillait un peu dans les mines de Zymar pour survivre et qu’il continuait de chercher de village en village. Mais il y a de ça déjà des années. J’imagine qu’il a dû se résigner aussi et qu’il s’est établi quelque part. Enfin, c’est ce que j’espère.

    — Je ne l’ai pas revu non plus, supposa-t-elle.

    — Non.

    Éli réfléchit un moment sur la colère qui l’avait assaillie plus tôt. Pourquoi avait-elle seulement le souvenir de ses ressentiments envers son frère ? Selon le récit, c’est contre son père qu’elle était furieuse. Furieuse au point de partir sans revenir. Elle s’imagina la scène décrite et tenta de se mettre dans la peau de son propre personnage. Son père l’insultant et elle sortant de la pièce, enragée… Non. Rien de négatif ne lui revenait. Qu’avait-elle fait par la suite ? Était-elle réellement allée dans sa chambre ? Non. Avait-elle cherché son frère pour se vider le cœur ? La douleur au ventre reprit. Oui. Elle avait besoin de lui, mais il était parti dans une taverne. Et elle ne l’avait pas revu. Elle avait pardonné à son père, mais pas à Hugh. Alors, de tout ce qu’il venait de lui conter, la seule chose dont elle arrivait à se souvenir était sa colère envers Hugh. Toutefois, elle était heureuse de ne pas revivre ce ressentiment qui l’avait séparé de son père. Elle le serra entre ses bras tout en se laissant caresser les cheveux.

    — Je ne suis pas certaine de vouloir me souvenir de tout ça.

    — Moi non plus, Éli. Je préférerais de loin que tu gardes cette innocence et que tu restes ainsi ma petite fille. Mais ce serait égoïste de ma part. Puis, tu es devenue une jeune femme si extraordinaire.

    — T’ai-je au moins conté ce qui m’est arrivé durant toutes ces années ?

    — Pas toi. Mais tes amis s’en sont fait un plaisir. Je connais toutes tes aventures.

    — Mes amis ? Mes aventures ?

    — Oui. Et ce sont eux qui te révéleront cette partie de l’histoire. Il reste encore du temps avant le coucher. Je vais les chercher.

    Roland se leva sous le regard contrit de sa fille. Il n’eut pas à aller loin pour rencontrer leurs compagnons, dont Krog, Xélia et Yrgh.

    — Et ? s’enquirent anxieusement Kyll et Ramaël.

    — Sa mémoire la boude toujours et elle n’arrive pas à envisager d’être partie aussi longtemps.

    — C’est notre tour, alors ? lança Xélia avec enthousiasme.

    Arkiel hocha la tête.

    — Si la mémoire ne lui revient pas après votre rencontre, nous établirons une nouvelle stratégie demain.

    Les rawghs acquiescèrent et s’approchèrent d’Éli. Celle-ci se leva en essuyant ses larmes et les dévisagea.

    — Bonjour, Éli, dit Krog. Hum… Je suis un rawgh…

    — Ah ! Krog, tu es beaucoup trop solennel, l’interrompit Xélia. Éli !

    Et elle serra avec chaleur la jeune femme dans ses bras velus. La gardienne était vêtue d’un pantalon arrêtant aux genoux et d’une camisole étroite. Ses yeux bleus aux pupilles en amande brillaient dans la pénombre et son large sourire dévoilait ses crocs pointus. Ses cheveux beiges étaient attachés sur sa tête et tombaient jusqu’au milieu de son dos, laissant paraître ses oreilles en pointe situées un peu plus haut que celles humaines. Sa queue s’enroula autour des jambes d’Éli, qui la dévisageait d’un air ébahi.

    — Je suis tellement contente de pouvoir enfin t’approcher ! Arkiel nous obligeait à rester cachés parmi les hommes pour que notre vue ne te cause pas un choc ou quelque chose comme ça. Je n’ai pas vraiment compris leur histoire. Mais tu semblais si bien avec ta famille que nous ne nous sommes pas opposés à son ordre. Ton père était si heureux de t’avoir enfin pour lui seul. Celui qui ne sait pas trop quoi dire, c’est Krog. Le premier rawgh que tu as rencontré en entrant dans les marais. Ah oui, c’est vrai, tu ne sais pas, mais après être partie de chez toi, tu es venue dans les marais.

    Éli ouvrit la bouche, mais Xélia continuait déjà.

    — Krog t’a vue et comme tu étais malade, il t’a amenée dans notre village. Et c’est là que, toi et moi, nous nous sommes rencontrées. Il y avait Yrgh, aussi.

    Xélia pointa le rawgh qui se tenait à côté de Krog, son sourire dévoilant ses crocs beaucoup plus longs. Sous son pelage brun foncé et ses cheveux noués sur le sommet de son crâne, Yrgh semblait plus âgé que ses deux compagnons.

    — Il n’arrêtait pas de t’embêter et Kalessyn l’avait mordu. Pas fort, bien sûr, mais…

    — Xélia, l’interrompit Krog en venant libérer Éli, qui n’osait bouger entre les bras de la rawgh. Laisse-la respirer un peu, veux-tu ?

    La jeune femme darda un regard nerveux vers Roland, qui s’approcha d’elle.

    — Tu vois, lança Yrgh à Xélia. Tu lui as fait peur.

    — Je n’ai pas peur, dit Éli en prenant tout de même la main de son père. Vous êtes évidemment des amis. C’est juste si… inattendu.

    Krog lui fit face et se laissa observer en silence. Comme Xélia, il avait des oreilles pointues et un pelage brun couvrait son corps. Ses yeux jaunes brillaient, en partie cachés par les mèches de ses cheveux qui lui tombaient sur les épaules. Il portait une veste et un court pantalon, mais ses pieds griffus étaient exempts de soulier.

    Ils venaient des marais. Ils étaient donc ces démons que tous redoutaient tant. Pourtant, à cet instant, ils n’avaient rien de démoniaque. Elle avait dû avoir tout un choc en les voyant pour la première fois, tout comme maintenant. Néanmoins… Après un moment, Éli lâcha avec dépit :

    — Je ne me souviens pas.

    — Pas grave, dit-il en souriant. J’ai de la mémoire pour les deux. Comme tes frères, je vais te conter nos aventures. Et plus doucement que ma sœur, ajouta-t-il, s’attirant une grimace de l’intéressée.

    — C’est vrai que vous, les humains, êtes parfois lents à comprendre, commenta Yrgh.

    Éli lui lança un regard sévère, auquel il répondit par un air narquois.

    — Je dois en déduire que nous nous taquinions.

    Yrgh opina.

    — Nous allons tout te conter ça, dit Krog.

    La jeune femme retrouva sa bonne humeur. Finalement, même si elle n’arrivait pas à concevoir qu’elle n’eût pas vu son père pendant une dizaine d’années, la rencontre de ces trois êtres s’annonçait très plaisante.

    Ils parlèrent jusqu’à tard dans la nuit, Éli voulant toujours en savoir plus. Tout cela était si incroyable ! Leurs autres compagnons s’étaient joints à eux. La jeune femme devinait qu’ils espéraient tous qu’elle retrouve la mémoire, et à entendre toutes leurs histoires, elle avait hâte également. Elle était une chasseresse qui protégeait les marais et travaillait pour des sorciers nommés eldéïrs. Éli voulait que leurs récits durent toute la nuit, mais Arkiel y mit un terme en leur ordonnant d’aller au lit. Or, elle doutait de réussir à dormir. Tant d’images tournaient dans sa tête.

    — Alors ? s’enquit Ramaël en s’étendant près d’elle dans leur tente. Comment trouves-tu ta vie ?

    — C’est partagé, murmura-t-elle. Je regrette d’être partie, mais pas du tout d’être devenue une vraie guerrière.

    — Je crois que c’était inévitable.

    — Papa a dit que tu avais tenté de me retenir.

    — Oui, et tu m’as frappé et poussé dans le foin. Je me suis senti tellement coupable de ne pas avoir été assez fort pour te retenir et te forcer à m’écouter comme Hugh le faisait.

    Avec un grognement, Éli marmonna :

    — Au moins, toi, tu étais là pour moi. Je suis vraiment désolée de t’avoir fait de la peine.

    — Il ne faut pas. Cet événement a également changé ma vie et par le fait même celle du prince. Je me suis mis à l’entraînement et comme j’étais le meilleur ami de Ludovick, il m’a imité. Et je suis très heureux de ce que je suis devenu.

    — Zalielle aussi, apparemment.

    Ramaël sourit tendrement en songeant à la sorcière.

    — Vous êtes amoureux, hein ?

    — Je me demandais quand tu me poserais la question.

    — Kyll est toujours dans les parages et je ne voulais pas qu’il t’embête avec ça.

    — Et toi, tu ne veux pas m’embêter avec ça ?

    — Non, elle est trop gentille.

    — C’est vrai. Dès que nous pourrons aller dans sa tribu, j’ai bien l’intention de demander sa main à ses parents.

    — Je suis certaine qu’ils te l’accorderont. Après tout, tu es le frère d’une très grande guerrière.

    Ramaël la serra fortement dans ses bras d’un air taquin. Éli rit en se débattant jusqu’à être interrompue par un long bâillement.

    — Tu devrais dormir, très grande guerrière. Il y a encore beaucoup de choses à conter, car tu es plus grande encore que tu ne le penses.

    Éli ferma les yeux, non sans l’avoir poussé une dernière fois. Ramaël ne répliqua pas. Sa sœur voulait toujours avoir le dernier mot, autant en gestes qu’en paroles. Satisfaite, elle sourit et il ne fallut que quelques minutes avant que la fatigue l’emporte. Après avoir tiré la couverture sur elle, Ramaël sortit. Il rejoignit son père qui discutait avec Ferral, Krog, Arkiel et Alphéus.

    — Elle dort, annonça-t-il.

    Il s’assit aux côtés de Ludovick et de Zalielle. Un garçon passa alors près de lui, uniquement vêtu d’une tunique nouée à la taille par un cordon. Kalessyn grandissait de plus en plus vite et il n’était jamais certain que ses vêtements lui feraient d’une transformation à l’autre. Malek lui avait donc donné cette tunique, qui conviendrait un bon moment.

    — Je suis heureux que le récit se soit bien déroulé, mon ami, dit Ferral.

    Roland hocha la tête.

    — Mais je suis déçu pour elle que la mémoire lui fasse toujours défaut.

    — Je commence à croire que même lorsqu’elle me rencontrera, elle ne la retrouvera pas, soupira Kalessyn.

    — Les mots ne suffisent pas, remarqua Krog. Ni même notre vue. Peut-être que si nous la conduisions dans les marais…

    — Si de vous voir ne lui dit rien, les marais ne le pourront pas plus, supposa Arkiel. Dans les jours à venir, Mylène, Malek, Eldébäne et Lilas termineront le récit. Ensuite, elle sera prête à passer à une autre étape.

    — Laquelle ? demanda Roland.

    — Se battre, répondit Alphéus. Nous lui remettrons une épée afin qu’elle se pratique. Peut-être cela provoquera-t-il quelque chose.

    — C’est une idée, approuva Ferral.

    Arkiel questionna Kalessyn, mais le garçon haussa les épaules.

    — Je ne sais pas. Je ne peux pas plus vous aider.

    — Ce n’est pas revenu, mon petit Kal, supposa Îléa en faisant référence à sa seconde personnalité.

    Comme une trentaine de ses confrères et consœurs, la magicienne de la citadelle avait suivi Arkiel après la mort de Thellïanessor. Passionnée des dragons, elle avait beaucoup discuté avec Kalessyn, en espérant voir cette mémoire ancestrale qui se cachait en lui. Malheureusement, depuis le retour d’Éli, elle ne s’était pas manifestée.

    — Non. Je n’ai que ma mémoire de jeune dragon. Mais j’ai remarqué qu’Éli réagissait davantage aux souvenirs avec lesquels elle n’est pas en paix. Par exemple, elle ne se souvient pas de la dispute avec son père, probablement parce qu’ils se sont réconciliés, mais la pensée de son frère Hugh, qui n’était pas là quand elle avait besoin de lui, a provoqué une forte réaction.

    — Je croyais que cette réaction venait de notre dispute, dit Roland.

    — Non, c’est la mention de Hugh, répéta Kalessyn avec conviction.

    — Eh bien, on a une piste, affirma Krog. Mais le problème est que je ne connais pas de situation avec laquelle Éli ne soit pas en paix.

    — Voyons, Krog ! s’exclama Yrgh. Tu oublies la pire des situations. Les hommes de l’autre continent.

    Krog se frappa le front.

    — Bien sûr ! Quel idiot ! Les massacres des hommes de l’autre continent.

    — Éli ne le montrait pas, expliqua Yrgh, mais ces gestes l’affectaient beaucoup.

    — Lui avez-vous mentionné ces combats ? demanda Arkiel.

    — Non, répondit Krog. Nous lui avons seulement parlé des villages et de nos petites aventures dans les marais. Je ne voulais pas qu’elle se couche avec des images de cauchemar.

    — Demain, ajouta Yrgh, Malika et Adéleylka poursuivront le récit de ses aventures parmi les chasseresses. Nous verrons comment elle réagira à la mention des hommes de l’autre continent.

    — Nous attendrons votre compte-rendu demain, alors, conclut Arkiel.

    Les gardiens allèrent se coucher, et Kalessyn rejoignit Éli sous sa forme de chat.

    Chapitre 2

    Insignifiants et manipulables

    D iarmarielle, qui avait réveillé Myrkoj en apercevant les nombreux points lumineux au loin, attendait ses ordres. Le ténébryss était assis derrière elle et observait les troupes par-dessus la rambarde de la nacelle de leur kraj. Il y avait une semaine qu’ils volaient et ils venaient d’atteindre le nord de Zymar. Une armée de Freyghois se dirigeait vers le sud en longeant la frontière ébrêmienne. Satisfait, il ordonna mentalement :

    Themalanios, va avec eux. Je te guiderai du ciel afin que vous ne rencontriez aucune opposition. Si tout se déroule comme prévu, la majorité des Zymariens doivent déjà être au sud de leur territoire.

    J’y vais et j’attendrai ton retour.

    Durant le trajet, il avait prévenu ses frères et sœurs de ne pas communiquer par la pensée au risque que des magiciens les perçoivent, mais ils se trouvaient maintenant assez isolés pour se le permettre.

    — Tu ne veux toujours pas aller attaquer l’armée du roi ébrêmien ? demanda Diarmarielle. Ils ne se sont probablement pas encore bien remis du combat. Aidés des krajs, nous

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