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Qui est Québécois?
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Livre électronique180 pages2 heures

Qui est Québécois?

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À propos de ce livre électronique

Avec cet essai, paru en 2020 sous le titre Who Belongs in Québéc?, Raquel Fletcher dresse l’un des portraits les plus complexes et actuels du Québec contemporain. Sans jugement ni parti pris, Qui est québécois représente une lecture essentielle sur les enjeux identitaires de notre société.
LangueFrançais
Date de sortie14 mars 2022
ISBN9782924936320
Qui est Québécois?
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Auteur

Raquel Fletcher

Née en Saskatchewan, Raquel Fletcher a fait des études de journalisme à l’Université de Regina. Elle travaille actuellement comme journaliste à l’Assemblée nationale du Québec pour Global News. Les voyages et ses chiens font partie de ses grandes passions. Francophone d’adoption et fière de l’être, Raquel vit présentement à Québec.

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    Aperçu du livre

    Qui est Québécois? - Raquel Fletcher

    Introduction

    On nous avait dit qu’on allait nous renvoyer à la maison si on parlait anglais. Pendant trois jours, j’ai fait de mon mieux. J’ai stoïquement admis mon ignorance quand la dame du dépanneur m’a dit qu’elle ne comprenait pas mon accent lorsque je lui ai demandé des timbres. J’ai ravalé ma frustration en me disant que j’allais écrire à mes parents quoi qu’il en soit et envoyer la lettre aussitôt que possible. J’ai attaqué courageusement le creton servi au petit déjeuner sans savoir exactement de quoi il s’agissait. Et j’ai presque pleuré de soulagement lorsque j’ai appris le mot « savon » pour enfin pouvoir en demander un à notre assistant pour ma chambre. Mais au bout de ces trois jours, je me suis déclarée vaincue.

    La Pocatière est une petite ville pittoresque au bord du fleuve Saint-Laurent, à une heure de route au nord-est de la ville de Québec, où j’ai entamé un programme d’immersion en français de cinq semaines. Je n’ai jamais vu un paysage d’un vert aussi luxuriant ou goûté des fraises aussi sucrées. Et je n’ai jamais été aussi frustrée. À l’époque, j’avais 19 ans, j’étais une fille des Prairies qui se trouvait loin de chez elle pour la première fois. J’étais incapable de parler avec ma famille plus de vingt minutes par semaine (selon les règles de l’immersion) ; je connaissais si peu le français que je ne pouvais pas m’entretenir longtemps avec qui que ce soit. Avec une de mes camarades qui venait elle aussi de la Saskatchewan, nous avons planifié un jour de triche. Elle a suggéré que nous nous mettions en quête d’un bar hors du campus, là où aucun de nos professeurs ne pourrait nous entendre parler anglais.

    C’est à ce moment-là que nous sommes tombées sur Albert. Nous avons dû lui demander d’écrire son nom sur une serviette afin de le comprendre — la façon de le prononcer, sans le t final, le rendait si étrange à nos oreilles. Ce fut dans ce bar, autour d’une pinte de trop de cette bière blonde brassée au Québec, que j’ai appris que cette province — qui se disait une nation — avait plus à m’apprendre que le français en tant que langue seconde. Pendant deux heures, en usant de notre français débutant et de l’anglais limité d’Albert, nous avons parlé de tout, de la politique aux voyages, en passant par l'identité canadienne. En cas de force majeure, nous recourions occasionnellement à la pantomime et aux croquis enfantins sur les napkins à l’effigie du bar. Albert nous a même tracé une liste des principaux jurons québécois — la partie du vocabulaire français qu’il fallait impérativement apprendre, qu’il nous disait.

    Je me suis inscrite dans ce programme parce que je voulais être bilingue. C’était un must, étant donné que je voulais devenir journaliste politique. Je ne m’attendais pas du tout à tomber en amour avec cette langue, cette culture, ce peuple. J’ai rencontré des gens tout aussi curieux que moi-même envers le vaste monde, prêts à passer des heures à mimer des mots pour m’aider à apprendre de nouvelles expressions en français et à partager leur culture.

    Huit ans plus tard, j’ai déménagé définitivement au Québec, en tant que correspondante à l’Assemblée nationale pour la chaîne de télévision Global News. Je savais que couvrir la vie politique du Québec, notamment en tant que journaliste anglophone, serait l’un des plus grands défis de ma carrière. Comment expliquer au reste du Canada, par exemple, pourquoi cette société « résolument laïque » — dans les mots d’un ancien adjoint du directeur de nouvelles — exigeait en même temps que le ministère de la Culture et des Communications verse des millions de dollars pour la préservation de ses anciennes églises ?

    Le Québec est une société remplie de contradictions. Alors qu’elle représente sans doute la province la plus féministe et la plus progressiste du Canada¹, elle est aussi la seule juridiction en Amérique du Nord à limiter les libertés civiles en interdisant les symboles religieux². Elle est de plus en plus moderne, universelle, diversifiée, et multiculturelle, tout particulièrement Montréal — et pourtant, certains souverainistes défendent encore ce que l’on pourrait qualifier de politique « anti-immigration » au nom de la protection du français. De ce point de vue, le contexte politique au Québec est différent par rapport au reste du Canada.

    Voilà ce qui rend l’histoire du Québec si captivante et si difficile à décrire. Il y a des journalistes — en particulier ceux qui vivent à l’extérieur du Québec — qui manquent parfois gravement de nuance, spécialement en ce qui a trait au débat concernant les symboles religieux. Ce livre vise à remettre les pendules à l’heure.

    Au cours des dernières années, depuis la fusillade qui a eu lieu dans une mosquée de Québec en 2017 et les débats politiques qui ont mené à l’interdiction des symboles religieux, par le biais de la loi 21 proposée par la Coalition avenir Québec (CAQ), de nombreux commentateurs et politiciens du Canada anglais se sont demandé : « Les Québécois sont-ils racistes ? Islamophobes ? » Peut-être que vous aussi, vous vous êtes posé la même question.

    Après tout, il doit y avoir un courant sous-jacent d’intolérance qui a conduit Alexandre Bissonnette, âgé de 28 ans, à pénétrer dans une mosquée et tirer près de cinquante balles, qui ont tué six personnes et en ont blessé dix-neuf autres. Bissonnette a plaidé coupable et a été condamné à la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle avant quarante ans. Dans la vidéo de l’interrogatoire réalisée par la police, Bissonnette admet avoir ciblé la mosquée parce qu’il croyait que certains de ses fidèles étaient des terroristes islamistes.

    Malgré cela, le premier ministre du Québec, François Legault, a affirmé dans une salle remplie de journalistes qu’il doutait de l’existence de l’islamophobie au Québec. Cette déclaration sans équivoque a été accueillie avec surprise et perplexité, en particulier par les communautés musulmanes à travers le pays qui lui ont demandé de revenir sur ces allégations.

    Dans un autre incident qui a fait la une des journaux dans tout le pays, un petit groupe de Québécois a bloqué la vente d’un terrain privé pour empêcher la construction d’un cimetière musulman dans leur communauté — tant et si bien que les corps de cinq victimes parmi les six de l’attaque de la mosquée ont dû être rapatriés dans leur pays d’origine, faute d’avoir un endroit où les enterrer.

    Beaucoup de gens ont critiqué le fait que dans sa quête visant à établir un régime laïc officiel, le Québec tolère certains symboles religieux — comme la croix et le crucifix —, même lorsque ces derniers se trouvent sur le drapeau provincial ou dans les institutions publiques, tandis que d’autres (le hijab et le turban, par exemple) sont considérés comme ostentatoires, oppressifs ou inacceptables.

    À la suite de l’élection du président américain Donald Trump, le Québec a également assisté à l’émergence de groupes d’extrême droite, en même temps qu’au durcissement du sentiment nationaliste anti-immigration. François Legault a même été décrit comme le Trump du Québec³. Lors de la campagne électorale de 2018, lorsque l’identité, l’immigration, et le nationalisme sont devenus des enjeux politiques majeurs, le Parti libéral du Québec (PLQ) a accusé la CAQ d’« intolérance », de « racisme », et de « nationalisme ethnique ».

    Mais ce n’est pas toute l’histoire

    Lorsque j’ai déménagé ici en 2016, il était évident que l’accommodement de la diversité culturelle était devenu une nouvelle réalité au Québec. Comme dans le reste du pays, il s’agit d’un enjeu qui est parfois embrassé avec enthousiasme, alors qu’à d’autres moments, il est accueilli avec hostilité. Le Québec était auparavant une société beaucoup plus homogène qu’aujourd’hui — être Québécois signifiait être blanc, francophone, catholique, et dans certains cas, appartenir à la classe ouvrière. Maintenant, les Québécois doivent s’habituer à l’idée qu’une identité nationale commune sera de plus en plus difficile à définir — si une notion telle que « l’identité québécoise » peut encore exister dans un environnement en constante évolution, et dans une société de plus en plus cosmopolite.

    Lorsque la CAQ est arrivée au pouvoir avec une majorité écrasante, elle a rapidement mis sur pied le projet de loi 21, ainsi qu’un autre projet de loi tout aussi controversé visant à réformer le système d’immigration du Québec ; son but étant de limiter le nombre d’immigrants admis dans la province et de leur imposer un test de valeurs québécoises. Le Québec a été sévèrement critiqué pour ces mesures dans les médias anglophones des autres provinces, mais le premier ministre est resté ferme sur sa position, disant que sa tâche était de représenter la volonté des Québécois et non de se justifier devant le reste du Canada.

    Cependant, tandis que s’achève le premier quart du XXIe siècle, les Québécois devront tout d’abord justifier leurs décisions devant eux-mêmes. Lors des audiences publiques sur le projet de loi 21, les camps du pour et du contre se sont engagés dans un véritable dialogue de sourds. Ceux qui soutiennent la diversité et ceux qui plaident pour la protection de la culture traditionnelle québécoise pourront-ils se mettre d’accord sur ce que signifierait un projet national commun ? Ils ont intérêt à le faire. Bien que les commentateurs des « radios-poubelles », qui jouissent d’une audience considérable, continuent à partager ouvertement des commentaires discriminatoires sur les ondes, de plus en plus de Québécois militent pour faire place aux minorités dans le discours public. Tous les Québécois sont aux prises avec la même question : « Qui fait partie du Québec ? »

    ¹En 2019, le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) a établi que quatre des cinq meilleures villes où vivre lorsqu'on est une femme se trouvent au Québec. Le CCPA souligne que dans les villes du Québec, on enregistre le plus petit écart salarial entre les hommes et les femmes, « en partie grâce aux politiques familiales progressistes qui aident les femmes à concilier le travail et la vie de famille, y compris les services de garde à bas prix. » Katherine Scott, « The Best and Worst Places to be a Woman in Canada », Behind the Numers, consulté le 11 novembre 2019, https://bit.ly/2KbB5rn.

    ²La loi 21, adoptée en juin 2019, interdit à certains employés de la fonction publique qui occupent ce qu’on considère comme « une position d’autorité », comme les juges, les procureurs de la Couronne, les policiers, les gardiens de prison et les enseignants, de porter des symboles religieux au travail. La loi accorde aux anciens employés une dérogation appelée la clause de la « grand-mère », tant et aussi longtemps qu’ils ne changent pas de poste.

    ³Mathieu Dion, « # assnat/François Legault, le Donald Trump du Québec ? » Radio-Canada, 11 novembre 2016, https://bit.ly/2sOn9gS

    Chapitre 1

    Souffler sur les braises de l’intolérance

    Le bar était plein à craquer et tout le monde était de bonne humeur lorsque je suis arrivée chez Inox, sur la Grande Allée, un petit pub rempli de téléviseurs à écran plat où l’on pouvait visionner en direct l’élection présidentielle américaine. Cette projection avait été organisée pour les journalistes ainsi que les quelques politiciens et leur personnel de l’Assemblée nationale. Il m’était déjà arrivé d’aller chez Inox pour une bière, et je connaissais leurs délicieux hot-dogs européens. J’en ai commandé un immédiatement. L’endroit se remplissait vite.

    Les membres des différents partis politiques du Québec et les journalistes se mettent rarement d’accord sur quoi que ce soit, sauf quand il s’agit de savoir qui devrait être le prochain président des États-Unis ; cette fois-là, nous formions tous un seul groupe — uni par la jubilation devant la sortie des premiers résultats. Nous étions impatients de mettre derrière nous les deux dernières années de folie causée par une campagne incompréhensible, et nous savions être tous et toutes sur le point de devenir des témoins privilégiés de l’histoire, lorsque la première femme allait faire son chemin jusqu'au Bureau ovale.

    À l’entrée du bar, il y avait deux grands portraits des candidats, découpés dans du carton. Un collègue et moi avons posé, souriants, à côté d’une Hillary Clinton rayonnante, dont nous étions certains qu’elle allait devenir la première femme présidente. Les Canadiens, en général, ont massivement soutenu Clinton à la présidence. Un sondage Ipsos mené pour le Global News le 6 novembre 2016 indiquait que 76 % des Canadiens pensaient que Clinton serait le meilleur choix pour les États-Unis, et 82 % considéraient qu'elle était un bon choix pour les relations avec le Canada¹. Un sondage Mainstreet a révélé que 68 % des Canadiens disent qu’ils auraient voté pour Clinton et 17 % pour Trump².

    Nous serions effectivement témoins d’un événement historique, mais ce n’était pas du tout ce à quoi on s’attendait. À minuit, la fête joviale du début était devenue sombre. Plus personne ne parlait. Nous bougions à peine, même pour remplir nos verres. Nous avalions tranquillement notre boisson et lorgnions, absents, le fond de notre verre avant de le remettre sur la table. Le bar bondé s’était vidé de moitié. Je ressentais une boule d’angoisse au creux de mon estomac. Mes collègues avaient tous la même expression incrédule sur leurs visages. Les résultats auraient encore pu changer, mais d’une certaine manière, nous savions tous que ça ne serait pas

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