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Les reseaux criminels

Les reseaux criminels

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Les reseaux criminels

Longueur:
513 pages
5 heures
Sortie:
11 janv. 2016
ISBN:
9782760636231
Format:
Livre

Description

Si l'expression « réseau social » fait son apparition dans le langage populaire en même temps que les Facebook, LinkedIn et autres plateformes d'échange, le concept est présent dans les sciences sociales depuis au moins les années 1930. De fait, les premières applications formelles de techniques d'analyse des réseaux sociaux (ARS), notamment dans les travaux sur les prisons et les maisons de réforme, sont apparues à la fin des années 1990. Elles connaissent depuis une croissance exponentielle et très prometteuse.
Le but de cet ouvrage n'est pas d'expliquer les grands principes de l'ARS, mais plutôt d'en appliquer les concepts et la méthodologie à l'étude du crime et des délinquants. Dans cette perspective, les textes de spécialistes de diverses disciplines - criminologues, certes, mais aussi politologues, psychologues et mathématiciens - et de membres de corps policiers apportent une contribution importante pour qui doit appréhender la complexité, elle aussi toujours grandissante, de réseaux criminels de plus en plus « branchés ».

Les directeurs
Rémi Boivin est professeur adjoint à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, chercheur régulier au Centre international de criminologie comparée (CICC) et chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).
Carlo Morselli est professeur titulaire à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, directeur du Centre international de criminologie comparée (CICC) et chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).
Sortie:
11 janv. 2016
ISBN:
9782760636231
Format:
Livre

À propos de l'auteur


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Aperçu du livre

Les reseaux criminels - Carlo Morselli

Introduction

Rémi Boivin et Carlo Morselli

L’expression «réseau social» a fait son apparition dans le langage populaire en même temps que les Facebook, Twitter, LinkedIn et autres plateformes d’échange. Pourtant, il s’agit d’un concept présent dans les sciences sociales depuis au moins les années 1930. L’analyse de réseaux sociaux (ARS, ou Social Network Analysis – SNA en anglais) fait référence à un ensemble d’outils théoriques et méthodologiques visant l’analyse de données relationnelles, plutôt que celle des attributs d’objets. Un réseau social est donc un ensemble d’unités reliées ou non entre elles. Le champ d’études est à l’évidence plus développé en langue anglaise: il existe au moins cinq revues scientifiques spécialisées en analyse de réseaux sociaux et des dizaines d’ouvrages généraux sur le sujet, à commencer par le recueil exhaustif de John Scott et Peter Carrington (2011). Il existe toutefois plusieurs excellents ouvrages en français offrant une introduction à l’analyse de réseaux sociaux, dont celui d’Alain Degenne et Michel Forsé (2004).

Le but du présent ouvrage n’est pas de présenter à nouveau les grands principes de l’analyse de réseaux sociaux, mais plutôt d’appliquer ses concepts à l’étude du crime et des délinquants. Si les notions de réseau et de relation sont apparues très tôt dans les travaux sur les prisons et les maisons de réforme (Hubbell, 1965; Jennings, 1943; McRae, 1960; Moreno, 1932; 1934; 1957), les premières applications formelles de techniques d’analyse de réseaux en criminologie datent de la fin des années 1990.

Depuis, la publication d’articles et de livres scientifiques faisant explicitement référence à l’analyse de réseaux sociaux a connu dans ce domaine une croissance exponentielle. Signe de cet engouement, un atelier portant spécifiquement sur l’analyse de réseaux criminels (l’Illicit Networks Workshop) a été organisé, regroupant des chercheurs de partout dans le monde. La 6e édition de cet atelier, qui a eu lieu en 2014 à Adelaïde (Australie), a regroupé des présentations d’une vingtaine de chercheurs de partout dans le monde.

Participant nous-mêmes régulièrement à l’Illicit Networks Workshop, nous avons souhaité organiser un colloque sur l’analyse de réseaux criminels avec l’ambition de créer une communauté de chercheurs francophones intéressés par le sujet. Cet événement a finalement eu lieu le 20 mars 2014 à l’Université de Montréal, grâce au soutien de l’Équipe de recherche sur la délinquance en réseaux (ERDR) et du Centre international de criminologie comparée (CICC). Une centaine de participants ont assisté aux 12 conférences offertes par des chercheurs du Canada, de la Suisse, de l’Italie et des États-Unis. Le présent ouvrage regroupe des contributions de plusieurs de ces conférenciers, dont le point commun est le souci de comprendre les activités criminelles qu’ils étudient en utilisant les principes de l’analyse de réseaux sociaux.

L’analyse de réseaux sociaux en bref

La majeure partie de la littérature portant sur les réseaux sociaux est consacrée à l’étude de réseaux simples (one-mode) d’individus. Dans ce genre de réseau, des personnes sont liées directement entre elles, par un lien familial, professionnel, amical ou autre. Le champ d’études ne se résume toutefois pas à ce type d’analyse. D’abord, l’unité d’analyse peut être différente: il peut s’agir de groupes d’individus (Papachristos, 2009), d’entreprises criminelles (Malm, Bichler et Nash, 2011), de compagnies (Baker et Faulkner, 2004), de pays (Boivin, 2014), etc. La nature de l’unité ne change pas la méthode, mais nécessite évidemment des ajustements dans l’interprétation des résultats. Ensuite, il existe aussi des réseaux à deux niveaux (two-mode) dans lesquels des unités sont liées par un autre objet. Par exemple, deux individus qui fréquentent un même endroit partagent une relation qui reste à définir.

Le défi initial de l’analyse d’un réseau social est de circonscrire son étendue. Il n’est généralement pas possible (ni très utile) d’analyser l’infinité de relations potentielles entre deux unités. Un anthropologue pourra s’intéresser à la généalogie d’un individu, tandis qu’un chercheur en criminologie s’intéressera probablement plus à ses pairs délinquants. Une des premières étapes de l’analyse d’un réseau social est donc de définir la nature des relations à l’étude. Une étape subséquente est de déterminer la force de la relation entre les unités: bon nombre d’études n’analysent que la présence ou l’absence d’une relation, mais de plus en plus d’analystes et de chercheurs tentent de distinguer les relations selon leur fréquence ou leur nature. Les réseaux à deux niveaux présentent d’ailleurs des défis supplémentaires quant à la force des relations entre les unités; il est probable que deux personnes affichant les couleurs d’un groupe criminel se connaissent, mais il serait présomptueux de prétendre que les dizaines de personnes arrêtées par un même policier forment une communauté de délinquants.

L’analyse de réseaux permet d’exploiter trois grands angles: les unités (ou nœuds), les réseaux et les relations. D’abord, les logiciels spécialisés en analyse de réseaux, comme UCINET et Pajek, comprennent des dizaines de mesures permettant de quantifier le rôle et l’importance des unités dans leur réseau. Les plus connues sont les diverses mesures de centralité, comme le degré et l’intermédiarité. Ces mesures permettent de comparer les unités entre elles (quelle unité est plus centrale?) ou peuvent être utilisées pour prédire d’autres variables (l’intermédiarité est-elle associée à la réussite criminelle?). Ensuite, on pourra comparer les caractéristiques structurelles de réseaux de différentes natures, comme leur densité et leur taille. Enfin, l’analyse de réseaux peut être utilisée pour analyser les relations qui lient les unités. Ce type d’analyse est moins fréquent et s’éloigne considérablement des analyses «classiques», dans la mesure où le nombre de cas équivaut alors au nombre de relations entre unités plutôt qu’au nombre d’unités. Autrement dit, une telle analyse s’intéresse aux relations (ou à l’absence de relations) entre un certain nombre d’individus, peu importe qui sont ces individus.

Structure du livre

Ce livre est divisé en deux parties. La première regroupe quatre textes présentant des enjeux conceptuels et pratiques liés à l’utilisation de l’analyse de réseaux. Dans le premier, Quentin Rossy explique que l’analyse de réseaux sociaux est souvent réduite aux jolies images qu’elle permet de créer, les sociogrammes. Ces représentations visuelles des unités et des relations formant un réseau sont parfois d’une grande utilité, mais ne représentent qu’une partie du potentiel de l’analyse de réseaux sociaux, de la même façon que la carte résume grossièrement l’ampleur de la géographie. Les sociogrammes ont grandement contribué à l’essor de l’analyse de réseaux sociaux et fournissent encore aujourd’hui un support visuel qui permet de comprendre rapidement les réseaux de petite taille. Ils posent toutefois d’importants défis lorsque les réseaux sont complexes ou de grande taille.

Le deuxième chapitre, coécrit par David Corazza, Pierre Esseiva et Olivier Ribaux, montre comment le profilage physico-chimique des stupéfiants peut être une source d’information permettant de lier des cas entre eux. Le profilage physico-chimique est une technique mise au point à l’École des sciences criminelles de l’Université de Lausanne qui permet de détecter la «signature» des stupéfiants en circulation; l’ARS vise à exploiter cet identifiant unique et à mettre en relation des échantillons autrement séparés.

Étienne Martineau et Régine Lecocq, de Recherche et développement pour la défense Canada, présentent au chapitre 3 l’approche méconnue d’ARS qu’utilisent les Forces armées canadiennes. Ils montrent comment ce type d’analyse peut compléter le travail de terrain des militaires et les défis liés à la cueillette de renseignements. Bien qu’elles soient illustrées par des exemples concrets tirés de l’expérience des auteurs, les remarques contenues dans ce chapitre peuvent certainement être utiles dans d’autres contextes.

Amélie Forget clôt la première partie du livre avec un texte proposant d’élargir notre conception des réseaux afin d’en considérer tout le potentiel. Partant des idéaux types de «réseau comme structure» et de «réseau comme acteur», elle suggère que les réseaux eux-mêmes peuvent évoluer qualitativement dans le temps, par un processus de structuration. Elle introduit les concepts d’intentionnalité et d’acte collectif dans un champ d’études se limitant souvent à l’observation des liens entre unités.

La deuxième partie du livre comprend huit applications des principes de l’analyse de réseaux sociaux à des phénomènes criminels divers. Une des premières contributions de l’analyse de réseaux sociaux en criminologie a été de remettre en question l’idée répandue que les organisations criminelles ont une structure hiérarchique rigide du type de celle immortalisée par la trilogie du Parrain et d’autres images populaires du crime organisé. Il était donc naturel de commencer cette section avec l’analyse d’un réseau fondé sur les réunions de membres du crime organisé en Italie. Francesco Calderoni montre comment cette source d’information peut être utilisée pour identifier les leaders du crime organisé. Les résultats présentés au chapitre 5 donnent à penser que l’ARS offre une prédiction robuste des rôles des individus même dans les premiers stades d’une enquête, et après l’observation de seulement quelques réunions.

Le chapitre 6 présente l’analyse d’un tout autre type d’organisation criminelle: les gangs de rue haïtiens de Montréal. Pierre Tremblay, Mathieu Charest et Yanick Charette montrent comment certains délinquants réussissent mieux que d’autres à mener une carrière criminelle au sein des gangs de rue. Ils explorent la contribution à ce succès du capital social lié aux leaderships économique, politique et guerrier mis en avant par Sudhir Venkatesh et Thomas Sauvadet.

Andrew McIver explore lui aussi les caractéristiques de certains individus, les courtiers, et analyse leur rôle dans les gangs de rue du Québec au chapitre 7. Les courtiers sont des individus qui font le lien entre d’autres individus qui ne se connaissent pas autrement. On a démontré que ce positionnement stratégique était associé à des risques d’arrestation moindres, à des gains illicites plus élevés et, plus généralement, à une plus grande réussite de la carrière criminelle.

Mathieu Charest et Maurizio D’Elia utilisent l’ARS pour comprendre l’évolution des méthodes utilisées par les fraudeurs de cartes bancaires œuvrant à Montréal. Ils ont découvert un processus de passation de l’expertise permettant d’expliquer la croissance et le déclin de popularité de certaines méthodes de fraude. Ils expliquent au chapitre 8 des notions autrement utilisées pour qualifier l’entrepreneurship à une forme de criminalité très payante et peu visible.

Martin Bouchard et Bryce Westlake offrent pour leur part, au chapitre 9, la contribution qui s’approche le plus de l’utilisation populaire de l’expression «réseau social»: ils proposent une méthode pour détecter les communautés au sein de réseaux criminels communiquant via le Web. Ils illustrent cette contribution par leur étude de sites Internet contenant du matériel de pornographie juvénile.

Les deux chapitres suivants explorent de façon plus générale l’impact des réseaux criminels sur l’activité délinquante. Au chapitre 10, Rémi Boivin et Carlo Morselli prennent un objet d’étude classique en ARS, la codélinquance, et posent une question issue des travaux sur la consommation de drogues: la codélinquance est-elle la porte d’entrée du crime? Plus précisément, l’hypothèse de la porte d’entrée est que la première infraction d’un individu définit en partie son implication future dans des activités criminelles, en particulier leur fréquence et leur diversification. Ils investiguent cette hypothèse en l’appliquant aux infractions commises en groupe, à tout âge.

Ensuite, partant du fait que la majorité des outils d’intervention clinique actuels tiennent compte de l’entourage des individus, Frédéric Ouellet et Dominique Laferrière explorent au chapitre 11 les trajectoires de diversification des activités criminelles de plus d’une centaine de détenus et démontrent que la diversification du réseau de contacts est étroitement liée à la trajectoire criminelle que suit un délinquant. Chaque individu possède des caractéristiques distinctives (sexe, âge, origine ethnique, etc.) et a accumulé un certain nombre d’expériences (scolarité, victimisation, incarcération, etc.) qui peuvent aider à prédire son comportement futur. L’analyse de réseaux sociaux ne conduit pas à nier ces influences, mais fait voir que les relations d’un individu peuvent aussi influer sur son comportement: les relations délinquantes d’un individu, indépendamment de ses caractéristiques individuelles et de ses expériences, favoriseraient son passage à l’acte délinquant.

Finalement, Samuel Tanner, Aurélie Campana et Clémentine Simon offrent au chapitre 12 une incursion dans le monde peu connu des skinheads du Québec. Leur analyse met au jour des réseaux de groupes oppositionnels organisés de façon parfois étonnante, parfois inquiétante. En présentant une analyse de discours, ils contribuent à élargir le champ d’études de l’ARS.

Remerciements

Nous souhaitons remercier le personnel du Centre international de criminologie comparée pour son soutien logistique avant et pendant le colloque de mars 2014: la contribution de Gwladys Benito, de Martine Giovanola, de Cindy Nguyen, d’Omar Ouagued, d’Élodie Roy et d’Estelle Vendrame a été essentielle à l’organisation de cette journée.

Ce livre n’existerait évidemment pas sans l’apport des auteurs. Tous les chapitres sont passés par un processus d’évaluation lors duquel ils ont été lus et commentés par au moins un autre participant. Nous sommes convaincus que cette manière de procéder a permis d’améliorer tous les chapitres, même s’ils étaient de grande qualité dès le départ.

Bonne lecture!

1. La visualisation relationnelle

au service de l’enquête criminelle

Quentin Rossy

L’ampleur de certaines enquêtes criminelles implique de mettre en œuvre des démarches structurées de traitement des informations collectées, afin d’en maîtriser les flux et de conserver une vue d’ensemble du dossier. Des techniques de visualisation relationnelle, qui s’apparentent à des graphes, sont ainsi de plus en plus exploitées dans cette perspective1. Par l’intermédiaire de ces représentations, l’analyste-enquêteur cherche à mieux comprendre la complexité des relations entre les événements et les entités d’intérêt pour l’enquête telles que des personnes, des objets et des traces. Généralement, ces méthodes sont utilisées pour regrouper et explorer les informations collectées en cours d’investigation, pour faciliter la communication au sein d’équipes d’enquêteurs ou pour appuyer une plaidoirie au tribunal (Harper et Harris, 1975; Sparrow, 1991; Xu et Chen, 2005; Schroeder et al., 2007; Heuer et Pherson, 2010).

Des logiciels de visualisation facilitant la conception de ces schémas s’intègrent ainsi dans les pratiques policières. Toutefois, malgré l’apparente simplicité de prise en main des outils, la conception et l’interprétation de ces schémas peuvent être complexes. Ainsi, l’approche sociométrique, fondée sur la combinaison de graphes et de mesures de centralité, a été proposée pour pallier les difficultés d’interprétation des schémas (Sparrow, 1991). Celle-ci s’avère en effet particulièrement efficace avec les grands nombres d’entités et de relations. L’analyse d’un réseau complexe qui contient plusieurs centaines, plusieurs milliers, voire des centaines de milliers de nœuds et de relations est a priori difficile, voire impossible en se fondant uniquement sur la perception du graphe. L’usage de mesures de centralité facilite alors la détection de personnes d’intérêt pour l’enquête. À l’instar des pratiques de dessins à la main, les pratiques d’analyse en réseau se sont ainsi répandues (Klerks, 2001). Pourtant, les schémas relationnels qui se fondent uniquement sur l’usage de variables graphiques (telles que la forme, la taille, la couleur et la position) continuent à être exploités de façon courante dans les polices du monde entier. En effet, c’est un outil auquel on recourt dans des contextes variés et pour répondre à d’autres objectifs qu’identifier les acteurs clés et reconstruire la structure d’un groupe criminel. Mais parallèlement, très peu de recherches et de propositions méthodologiques ont été avancées pour guider la conception de ces visualisations.

La première partie de ce chapitre discute les apports et les limites de la visualisation relationnelle. La section suivante vise à présenter des recommandations générales touchant à la conception. Finalement, quatre formes d’exploitation classiques sont discutées: les schémas de réseaux criminels, les schémas de trafics de marchandises, les schémas d’événements facilitant la reconstruction des chronologies lors d’affaires complexes et les schémas de séries visant à clarifier la nature et les incertitudes des relations établies entre les cas. On y aborde les apports et les limites de leur utilisation et une méthodologie spécifique à chaque type de situation est présentée.

Les analyses relationnelles

et la visualisation

Une terminologie riche existe pour décrire les formes de visualisation relationnelle. Dans la littérature ou les milieux de pratique, il est parfois d’usage de parler d’un schéma relationnel, d’un réseau, d’un arbre, d’un diagramme ou d’un graphique relationnel, ou encore d’une carte sémantique ou conceptuelle. Globalement, la visualisation relationnelle est l’utilisation de représentations s’apparentant à des graphes pour visualiser un ensemble hétérogène d’entités, de relations et d’attributs qui peuvent être de différents types. Cette définition rejoint celles des graphes sémantiques (Barthélemy et al., 2005), conceptuels (Kolda et al., 2004) ou complexes (Newman, 2003). Dans ce chapitre, nous utiliserons principalement les termes de «schéma relationnel» et de «visualisation relationnelle».

Klerks (2001) décompose l’historique d’utilisation judiciaire de ces méthodes en trois générations de techniques: la conception manuelle, l’approche automatisée par des outils informatisés, tels que le logiciel Analyst’s Notebook®, et l’analyse de réseaux sociaux qui intègre des mesures de centralité pour soutenir l’interprétation des réseaux modélisés par des graphes. L’approche manuelle enseignée à la fin des années 1960 aux États-Unis par le programme Anacapa (Harper et Harris, 1975; Anacapa, 2013) et décrite par Morris dans son livre The Crime Analysis Charting (Morris, 1986), se fonde sur la création d’une matrice décrivant les relations entre les personnes qui apparaissent dans l’affaire. Un schéma relationnel est ensuite produit sur la base de cette matrice. L’approche manuelle est encore utilisée de nos jours, mais les graphes sont produits au moyen de logiciels spécialisés qui permettent d’étendre les attributs graphiques exploitables (icônes, couleurs, épaisseur des traits, etc.). Initialement, la méthode reposait sur une représentation simplifiée de cercles (les personnes), de traits (les relations) et de cadres (les groupes: organisations criminelles et entreprises) (Harper et Harris, 1975; Sparrow, 1991). Il faut également souligner que l’utilisation de graphes pour représenter les informations d’une enquête se retrouve déjà dans les travaux de John Henry Wigmore (1863-1943) (Wigmore, 1913). La formalisation proposée à l’époque ne visait pas à reconstruire un réseau, mais à soutenir le processus hypothético-déductif de l’enquête. Les informations étaient modélisées sous la forme d’un graphe dirigé représentant les relations de causalité entre les prémisses et les conclusions formulées en cours d’enquête. Le processus de génération d’hypothèses et l’évaluation des scénarios étaient ainsi facilités. La méthode de Wigmore, appelée «argument diagram», connaît encore des développements (Bex et al., 2007; Van den Braak, 2010).

L’exploitation de représentations relationnelles dans l’enquête peut néanmoins se concevoir de façon plus large. En effet, ces méthodes peuvent soutenir de nombreux autres processus que l’analyse de groupes criminels et la reconstruction de scénarios (Rossy et Ribaux, 2014). Analyser les traces et les informations collectées, comparer diverses sources d’information, faciliter l’évaluation a posteriori d’une investigation, aider à qualifier les infractions, faciliter l’appréhension d’un dossier, voire soutenir une argumentation lors du procès, sont quelques exemples d’autres formes d’exploitation. Ainsi, diverses formes de représentations relationnelles peuvent être conçues pour soutenir la prise de décision en fonction du contexte.

Une approche limitée?

Sur le plan méthodologique, certains auteurs relèvent qu’un simple schéma ne permet pas de résoudre le problème de la surcharge d’informations (Klerks, 2001; Schroeder et al., 2007). En effet, les visualisations relationnelles semblent bien fonctionner, surtout lorsque le nombre d’entités et de relations représentées est limité. De plus, la concep- tion d’un schéma repose sur la compréhension du problème traité par l’analyste-enquêteur et sa capacité à le modéliser sous la forme d’une représentation relationnelle (Peterson et al., 2000). La qualité de la représentation est alors tributaire des capacités de l’analyste à identifier, et à classifier les entités et les relations pertinentes pour l’enquête et à les distinguer de celles pouvant être omises. La conception implique donc à la fois une habileté à produire une structure visuelle expressive et une capacité à modéliser convenablement les situations rencontrées. De plus, le processus implique souvent de nombreux essais avant d’aboutir à une ou à plusieurs représentations utiles. Il est donc naturellement observé à l’usage que la création de représentations efficaces nécessite de l’expérience, des efforts et du temps (Innes et al., 2005). Les schémas produits varient ainsi fortement suivant les objectifs d’analyse et suivant leur concepteur. Les résultats sont d’une utilité variable et peuvent engendrer des ambiguïtés qui influencent l’interprétation des informations (Rossy, 2011; Rossy et Ribaux, 2012).

Sur le plan technique, divers outils existent. Chacun propose des fonctionnalités propres et impose des standards définis certainement plus par des commentaires d’utilisateurs que par une réflexion méthodologique d’ensemble. D’un côté, la standardisation de la présentation est loin d’être atteinte. De l’autre, la création de nouvelles approches de visualisation pourrait changer les pratiques.

Consolidation de la méthode

Pourtant, ces méthodes continuent à être utilisées et semblent répondre à des besoins concrets. Elles permettent de regrouper sur un support commun une grande quantité de données hétérogènes facilitant ainsi l’exploration et l’évaluation des informations d’enquête. Le langage visuel est suffisamment riche et expressif pour intégrer la diversité des concepts rencontrés en cours d’enquête. En tant que mémoire de travail, le schéma donne une vue d’ensemble, permet à l’enquêteur de se remémorer les éléments de l’affaire et facilite les échanges au sein des équipes ou avec les partenaires. En outre, même s’ils ne sont pas complètement indépendants de la langue, les schémas sont généralement bien compris lors d’échanges internationaux. Bien conçus, ils sont effectivement intuitifs et ne requièrent pas la maîtrise de formalisations complexes. Les gestionnaires au sein des organisations policières apprécient généralement ces schémas pour la vue d’ensemble qu’ils offrent. À la phase de collecte de données ou de renseignements, ces schémas leur permettent de faire des démarches pour vérifier si certaines cibles identifiées dans les schémas feraient également l’objet d’enquêtes dans d’autres unités ou organisations policières. De plus, en observant les schémas aux phases initiales de l’enquête, les gestionnaires peuvent estimer le temps et les ressources nécessaires.

Les difficultés révélées dans la littérature et par l’étude empirique des pratiques n’en demeurent pas moins réelles. Elles révèlent en fait principalement la nécessité de consolider la méthodologie de conception des visualisations relationnelles pour soutenir efficacement les enquêtes. Par exemple, il est relevé que les problèmes traités sont par nature évolutifs, alors que la visualisation décrit souvent une situation à un moment précis (Peterson, 1998; Innes et al., 2005). Ce constat met en exergue la nécessité de bien documenter les sources et d’intégrer la dimension temporelle dans la démarche. La visualisation relationnelle permet en effet de combiner les deux perspectives et ainsi de modéliser une gamme de situations beaucoup plus large que la structure d’un groupe criminel en un temps défini. La méthode permet alors de décrire la chronologie et le script d’un événement criminel ou l’ensemble d’une série criminelle. Bien conçus, de tels schémas peuvent même intégrer la dimension spatiale des activités et ainsi couvrir l’ensemble des principales perspectives utiles à la reconstruction des activités criminelles.

Recommandations méthodologiques générales

Entités

Les entités importantes pour l’enquête sont représentées par des nœuds distincts:

Il convient de ne représenter une même entité qu’une seule fois sur le schéma, afin de pouvoir analyser clairement l’ensemble de ses relations.

Le principal type d’entités sur lequel porte l’analyse doit être identifié (par ex. des personnes pour la reconstruction d’un réseau criminel ou des événements pour la reconstruction d’une série). Le type est décrit par l’icône de l’entité:

Les icônes doivent être simples et compréhensibles. Elles ne doivent pas prêter à confusion. Elles facilitent la lecture et permettent d’identifier rapidement la nature des informations représentées.

La couleur des icônes permet de distinguer des sous-types (personnes connues ou à identifier, par exemple).

Liens

Quatre types de liens génériques doivent être distingués: les liens confirmés, incertains, les hypothèses et l’absence de lien (par ex. la négation et les contradictions).

Les liens confirmés sont par convention représentés par une ligne pleine et les liens non confirmés par une ligne de traitillés.

Les hypothèses peuvent être distinguées par des pointillés.

La négation est schématisée par une couleur de lien spécifique (par ex. le rouge).

Les relations non documentées (sans étiquette ni description du type) peuvent être ambiguës et doivent être évitées.

Les flèches sont utilisées pour décrire des liens directionnels, tels que des flux d’argent ou de marchandises ou des communications téléphoniques.

La couleur décrit le type de lien (relations familiales ou professionnelles, types de transactions ou de communications, etc.).

Cadres

Les cadres peuvent représenter des entités regroupant un ensemble d’autres entités, telles que des organisations ou des entreprises.

Ils peuvent également décrire des relations, telles que des liens spatiaux (même pays, régions, etc.).

La couleur décrit le type d’entités ou de relations.

Les cadres peuvent complexifier la lecture et doivent être utilisés avec parcimonie.

Structure du schéma

Les croisements de traits doivent être évités et l’orthogonalité privilégiée pour maximiser la lisibilité.

La position des entités permet de représenter des relations de proximité.

La position centrale a naturellement tendance à donner une impression d’importance dans un réseau.

Des entités regroupées dans des zones sont perçues comme des groupes.

Documentation du schéma

Les sources doivent être indiquées directement sur le schéma.

L’ensemble des informations pertinentes doit être représenté. Le schéma doit être précis et correct. Les informations à charge et à décharge sont incluses.

Les conventions doivent être définies dans la légende (par ex. les couleurs et les types de relations).

Le schéma doit être accompagné d’une explication pour s’assurer qu’il soit interprété correctement.

Par ailleurs, certains des biais attribués à la méthode relèvent plus de démarches sélectives lors du traitement des informations d’enquête que d’une limite intrinsèque. Par exemple, Sparrow (1991) souligne que les schémas peuvent concentrer l’attention sur des acteurs jugés principaux, car centraux sur le schéma. Une telle image peut alors être trompeuse dans la mesure où les informations sélectionnées ne sont pas complètes, mais orientées par une enquête qui ne consisterait qu’à s’occuper des acteurs identifiés, «que l’on a sous la main». Les risques sont bien réels et se vérifient assez souvent: fixer l’information sur un graphe peut donner l’illusion d’une situation appréhendée dans son ensemble et ainsi tendre à confirmer la validité de l’analyse. Il est de la responsabilité du concepteur de bien spécifier la nature des données pour que le lecteur n’interprète pas le schéma de la mauvaise façon. Ce risque demeure néanmoins, indépendamment de l’usage de la visualisation en tant que support commode pour regrouper et analyser les informations. A contrario, un schéma peut précisément servir à rassembler sur un support unique un grand nombre d’informations et détecter des zones d’enquête méritant de collecter plus d’information. Il permet de mettre en perspective les diverses sources de données et, en particulier, il facilite la comparaison de versions contradictoires, lors de l’analyse de témoignages par exemple.

La méthodologie de conception des schémas

La conception de schémas implique donc de respecter quelques recommandations générales. Certaines d’entre elles se retrouvent de façon récurrente dans les manuels d’analyse criminelle (tels que: Interpol, 1997; UNODC, 2002; Fedpol, 2010) et la littérature scientifique (voir notamment: Harper et Harris, 1975; Morris, 1986; Senator, 2005; Mowbray, 2009; Rossy, 2011). Elles sont présentées et expliquées dans l’encadré.

Ces considérations méthodologiques sont importantes et bien souvent connues des praticiens. Elles sont néanmoins insuffisantes pour guider le processus de conception dans son ensemble. En effet, l’étude empirique montre que l’efficacité des schémas produits semble pour une large partie reposer sur des compétences intuitives mal formalisées (Innes et al., 2005; Rossy, 2011). Identifier les étapes clés du processus de conception est nécessaire pour mieux structurer la démarche. Sans restreindre le processus à une séquence mécanique et purement formelle, la démarche repose en effet sur des compétences de modélisation et des questionnements transversaux, indépendants de l’outil employé et de la spécificité de l’affaire traitée (Rossy, 2011; Rossy et Ribaux, 2012; 2014).

Formalisée à ce niveau de généralité, la démarche peut paraître évidente. Dans le contexte de cas concrets, elle révèle néanmoins un fort potentiel pour guider les nombreux choix de conception selon une séquence de questionnements qui vise à limiter les erreurs et à maximiser l’efficacité des schémas comme outil de travail.

Processus de conception

Définir clairement les objectifs de la représentation:

identifier ses destinataires et leurs attentes;

identifier la nature des décisions qui vont se fonder sur la représentation.

Identifier les entités et les relations pertinentes sur lesquelles les raisonnements vont s’appuyer.

Connaître les difficultés liées à la nature des informations à représenter:

bien maîtriser les incertitudes et incomplétudes de l’information;

savoir distinguer les informations collectées des hypothèses formulées;

être capable d’extraire les éléments clés au regard de l’objectif d’analyse parmi l’ensemble des informations collectées.

Connaître les biais potentiellement engendrés:

maîtriser les niveaux de généralité auxquels la représentation est exprimée;

avoir conscience des limites du langage graphique et des simplifications engendrées par les choix de représentation;

définir formellement le langage utilisé en documentant les choix et les conventions utilisées afin d’éviter les ambiguïtés.

Mettre en œuvre une méthode de vérification de la compréhension du schéma par son destinataire.

Amorcer le processus par l’identification des objectifs et des décisions que le schéma vise à soutenir souligne l’importance de bien comprendre les enjeux de l’enquête avant de considérer la nature des données disponibles. Il est vrai que certains types de données sont généralement associés à certains types de schémas. Les communications téléphoniques et les transactions financières sont efficacement analysables par des schémas de flux par exemple. Néanmoins, les objectifs auxquels tente de répondre la collecte de ces données en cours d’enquête peuvent être très variables. Ces données se combinent avec l’ensemble des éléments d’enquête pour atteindre différents objectifs définis en fonction des étapes de l’investigation. Celle-ci se décompose en effet en trois phases générales: la phase de définition du problème, d’identification et de localisation des suspects; la phase de reconstruction qui débute dès l’appréhension de suspects et se termine par la mise en accusation; la phase d’évaluation au tribunal qui conduit au jugement (Simms et Petersen, 1991; Kind, 1994; Brodeur, 2005). Ainsi, des visualisations différentes sont produites lorsqu’il s’agit, par

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Ce que les gens pensent de Les reseaux criminels

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