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Les femmes de Maisonneuve 2 : Marguerite Bourgeoys

Les femmes de Maisonneuve 2 : Marguerite Bourgeoys

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Les femmes de Maisonneuve 2 : Marguerite Bourgeoys

Longueur:
741 pages
9 heures
Sortie:
23 juil. 2013
ISBN:
9782895854784
Format:
Livre

Description

1641. A Troyes, en Champagne, Marguerite Bourgeoys a quitté sa famille et loge à l'hôtel du Chaudron d'Or chez Jacqueline de Chomedey, soeur de Paul de Maisonneuve. Elle enseigne au pauvre dans la ville, choisissant de ne pas se cloîtrer comme les religieuses du temps.

De retour du Canada, alors qu'il est de passage dans son village natal, le sieur de Maisonneuve parvient à convaincre la belle Marguerite de l'accompagner au Nouveau Monde en qualité de gouvernante dans une bourgade constamment menacée par les Iroquois.

En Nouvelle-France, Marguerite se lie d'amitié avec Jeanne Mance, devient sa confidence et l'aide à son hôpital. Mais alors qu'elle multiplie ses contributions à la communauté qui se développe autour de Fort Ville-Marie, voilà que son amie devient invalide de son bras droit. La soignante ayant besoin d'hospitalières à son Hôtel-Dieu, Marguerite traverse en France avec elle pour chercher du renfort. En plus de nouvelles infirmières, les deux femmes de Maisonneuve ramènent des enseignantes pour l'école de Marguerite, sur un navire contaminé par la peste.

A nouveau sur la terre ferme, celle que tout le monde appelle «soeur Bourgeoys» instruit les enfants dans une étable désaffectée, héberge les «filles du roi» et fonde la première chapelle en pierre de Ville-Marie. Maisonneuve ne regrettera jamais de l'avoir emmenée à Montréal, même s'il ne pourra pas toujours rester auprès d'elle…
Sortie:
23 juil. 2013
ISBN:
9782895854784
Format:
Livre

À propos de l'auteur

Richard Gougeon est né à Granby. Très préoccupé par la qualité de la langue française, pour la beauté des mots et des images qu'ils évoquent. Il a enseigné pendant trente-cinq ans au secondaire. L'auteur se consacre aujourd'hui à l'écriture et est devenu une sorte de marionnettiste, de concepteur et de manipulateur de personnages qui s'animent sur la scène de ses romans.


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Aperçu du livre

Les femmes de Maisonneuve 2 - Richard Gougeon

Maisonneuve2.tif

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales

du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Gougeon, Richard, 1947-

Les femmes de Maisonneuve

Sommaire: v. 2. Marguerite Bourgeoys.

ISBN 978-2-89585-478-4

1. Maisonneuve, Paul de Chomedey de, 1612-1676 - Romans, nouvelles, etc.

2. Bourgeoys, Marguerite, sainte, 1620-1700 - Romans, nouvelles, etc.

I. Titre. II. Titre : Marguerite Bourgeoys.

PS8613.O85F45 2012 C843’.6 C2011-942891-1

PS9613.O85F45 2012

© 2013 Les Éditeurs réunis (LÉR).

Les Éditeurs réunis bénéficient du soutien financier de la SODEC

et du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec.

Nous remercions le Conseil des Arts du Canada

de l’aide accordée à notre programme de publication.

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada

par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.

Édition :

LES ÉDITEURS RÉUNIS

www.lesediteursreunis.com

Distribution au Canada :

PROLOGUE

www.prologue.ca

Distribution en Europe :

DNM

www.librairieduquebec.fr

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Visitez le site Internet de l’auteur : www.richardgougeon.com

Imprimé au Canada

Dépôt légal : 2013

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque nationale du Canada

Bibliothèque nationale de France

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En hommage à tous les vrais pédagogues,

passés, présents et à venir, à l’endroit de qui j’éprouve

une profonde admiration pour leur indéfectible dévouement

envers la formation de la jeunesse.

1

La Troyenne

Hôtel du Chaudron d’Or, printemps 1641

Le jour s’infiltrait timidement par la fenêtre de la cuisine. Les deux compagnes de Marguerite Bourgeoys s’affairaient à la fabrication et à la cuisson du pain. Encore frissonnante d’émotion, Agnès devisait avec Agathe sur la rencontre fortuite qu’elles venaient de faire au monastère.

— J’ai presque fondu quand sœur Louise de Sainte-Marie nous a présenté son frère au parloir ! soupira Agnès d’une voix émue.

— Il faut apprendre à se contenir : je crois que tu t’emportes un peu trop facilement. C’est un signe de faiblesse que de céder à cette sorte d’impulsivité. À ta place, je réprimerais ces assauts du démon plutôt que de les entretenir.

— Ce doit être un vrai bourreau des cœurs, ce Paul de Chomedey ! renchérit Agnès, faisant papillonner ses paupières.

— N’oublie pas que nous sommes des congréganistes...

— Que je sache, nous sommes des externes, nous n’avons pas prononcé de vœux de chasteté comme celles qui sont enfermées au cloître, rétorqua sèchement Agnès. Notre travail auprès des pauvres ne nous empêche pas d’observer les hommes. Tu es libre de garder tes œillères…

— La chair est faible. Il faut s’éloigner des tentations.

Agathe enfourna les miches qui seraient distribuées aux pauvres le lendemain. Agnès continua de déverser sa joie en enfonçant ses gros doigts noueux dans la pâte posée sur le pétrin. Elle se tourna vers celle qui revenait du faubourg Croncels avec son panier de provisions vide.

— Marguerite, l’interpella-t-elle, savais-tu que le frère de notre supérieure est venu lui rendre visite aujourd’hui même ?

— Non. En quoi cela me concerne-t-il ?

— C’est un beau grand gaillard d’une extrême gentillesse, commenta Agnès. La plume en moins, il ressemblait à un vrai mousquetaire avec son large chapeau, ses bottes de cuir et sa longue épée qui lui battait au flanc.

— Savez-vous ce qui l’amène à Troyes ? s’enquit Marguerite, soudainement piquée de curiosité.

— Il est venu saluer ses sœurs avant de s’embarquer pour le Nouveau Monde, répondit Agathe. C’est tout ce que nous savons.

— C’est regrettable pour toi, Marguerite ! ricana Agnès. Il est passé par l’hôtel pour voir madame de Chevilly avant d’aller au monastère. Puis il a pris le coche de trois heures. Tu aurais pu lui plaire, sans doute…

— Le temps où je portais des dentelles et des colifichets est bien révolu, dit Marguerite, empruntant un air désintéressé.

Sans trop savoir pourquoi, la jeune femme fut envahie par l’indéfinissable sentiment d’avoir raté une agréable rencontre. Ce Paul de Chomedey était effectivement le frère de Jacqueline Bouvot de Chevilly, celle qui cédait gracieusement trois pièces de son hôtel particulier à la petite communauté des congréganistes séculières dont Agnès, Agathe et elle faisaient partie. Marguerite avait quelquefois entendu parler de monsieur de Chomedey par Jacqueline qui en avait fait l’éloge. « Tant pis ! » pensa-t-elle avant de revêtir son tablier et de préparer le souper.

***

Aux derniers coups de sept heures, quelqu’un se pencha furtivement à la fenêtre. Agnès et Marguerite achevaient de laver la vaisselle. Agathe profitait des dernières lueurs du jour en reprisant les chaussettes d’une pauvresse. Elle posa son ouvrage sur la table de cuisine et se rendit à la porte.

— Madame de Chevilly ! s’étonna-t-elle.

— Mesdemoiselles, vous ne pouvez pas savoir ! s’exclama la bourgeoise à la figure couperosée en pénétrant dans la pièce.

— Vous me semblez bouleversée, dit Marguerite. Venez vous asseoir.

— Volontiers ! accepta la visiteuse en prenant place dans un froissement de robe. J’ai attendu qu’il soit au moins sept heures avant de venir. Je sais que vous êtes fort occupées, toutes les trois.

Un rien chavirait Jacqueline de Chevilly. Le passage de son frère à l’hôtel l’avait plongée dans un état qui avait de quoi alimenter encore plus son inquiétude. Chomedey était allé au manoir familial à Neuville-sur-Vanne pour annoncer à leur père sa décision de quitter la France. Il était ensuite passé par Troyes, avant de se rendre à Paris puis à La Rochelle. Après une carrière militaire pour défendre la France contre l’Espagne, il avait été recruté par un certain Jérôme Le Royer de La Dauversière qui l’avait engagé au nom de la Société de Notre-Dame de Montréal. Il désirait s’établir en Nouvelle-France comme monsieur Samuel de Champlain l’avait fait en 1608, à la différence que sa mission première sera d’évangéliser les Sauvages. Jacqueline de Chevilly aimait beaucoup son aîné, qui lui vouait une affection particulière. Elle serait des années éloignée de lui. Peut-être ne le reverrait-elle jamais ?

— Il vous écrira, sans doute, madame, exprima doucement Agathe.

— Les voyages peuvent prendre de deux à quatre mois, selon les caprices des éléments qui parfois se déchaînent sur les mers, rétorqua la visiteuse.

— Avez-vous tenté de le retenir ? demanda Agnès.

— Père lui a donné sa bénédiction avec le regret de voir son fils abandonner la maison familiale. Louise voit en lui un véritable croisé. Et moi…

— Et vous ? intervint Marguerite.

— J’aurais préféré qu’il reste au manoir même si son dessein apostolique est tout à fait louable, expliqua la sœur de Chomedey. Il va me manquer. Paul est un meneur d’hommes. Il a été nommé chef d’expédition pour conduire une quarantaine de recrues dans des contrées lointaines et périlleuses. Je m’inquiète déjà.

François Bouvot de Chevilly, son mari, n’était pas là pour la rassurer. En tant que négociant en vins, il était souvent appelé à voyager ; il laissait sa femme seule avec les domestiques et ses deux filles, quand ces dernières n’étaient pas au couvent. Plutôt que de se morfondre dans son hôtel, madame de Chevilly voisinait les trois bénévoles ou séjournait chez son vieux père à Neuville-sur-Vanne lorsque l’attente se faisait plus longue. Elle aimait se confier à Marguerite, toujours prête à l’écouter malgré la fatigue des journées à se dépenser dans les faubourgs auprès des miséreux. Le calme imperturbable de cette fille de maître chandelier l’apaisait. Elle la comparait à la flamme d’une chandelle qui attire le regard, éclaire autour d’elle, parfois vacille au souffle des tempêtes qui surgissent dans l’existence, mais qui jamais ne s’éteint. D’ailleurs, elle ne comprenait pas comment une femme aussi belle et libre de ses allées et venues avait pu résister à tant de prétendants, fils de notables ou de marchands bien établis.

Madame de Chevilly ne parlait plus que d’elle-même. Agnès et Agathe la saluèrent d’une petite révérence et se retirèrent dans leur chambre.

— Il se fait tard, je rentre, annonça-t-elle. Je vous ai assez importunées avec mes problèmes, vos compagnes et vous.

— Vous reviendrez quand vous voudrez.

— Merci, Marguerite.

Les deux femmes se donnèrent l’accolade et la visiteuse sortit.

***

Au matin, Marguerite remplit son panier des pains cuits la veille, des légumes et des fruits qui poussaient dans le potager de la congrégation ou qui provenaient d’âmes charitables. Elle recouvrit ses denrées d’un linge et quitta son domicile.

Elle longea d’antiques hôtels bourgeois salpêtrés et moussus, reliques d’un passé fastueux, emprunta une rue aux logis de bois et de torchis et aux charpentes apparentes, aux étages en encorbellement et aux petits toits en saillie. Puis elle s’engouffra dans la Troyes délabrée, étouffant sous la poussière, avant de s’engager entre ces maisons disparates au ventre bombé qui s’empilaient, s’entassaient et s’enchevêtraient avec des balcons qui s’accrochaient au-dessus des ruelles étroites. Elle ne déambulait plus comme avant sur la rue Notre-Dame, la rue des rôtisseries, des pâtisseries, des bazars et des marchés, des ouvroirs et des boutiques : auparavant, elle aimait s’attarder devant les belles étoffes de soie, les draps fins, les toiles légères et toutes sortes de marchandises qu’on venait acheter jadis de partout en Champagne et de la France.

La journée était soleilleuse. Troyes s’animait à présent de ses passants qui sortaient des ruelles malodorantes creusées de rigoles au milieu du pavé, se dispersant entre les gens bavards qui s’attardaient. Au tournant d’une rue, Marguerite se mit à repenser à ce Paul de Chomedey dont madame de Chevilly avait fait l’éloge et qui lui apparaissait comme un modèle d’engagement, de courage et de générosité. Elle se l’imagina ressemblant à l’une de ses sœurs, Louise ou Jacqueline, s’amusant à leur dessiner une plus haute stature, des épaules plus larges, à déployer leur chevelure qu’elle attacherait avec un ruban de dentelle, à leur coller une moustache. Ses pensées folichonnes la firent sourire.

Plus loin, elle traversa le Grand Ru bordé d’ateliers en rumeur – un de ces canaux dont Troyes était crevassée –, avant d’atteindre le périmètre de la ville tracé en forme de bouchon de champagne, cité confinée entre ses hautes murailles – couronnées de 54 tourelles fièrement dépassées en hauteur par des flèches d’églises ou de monastères – et assiégée par des faubourgs où vivotait le petit peuple. Plus mademoiselle Bourgeoys progressait, plus des affamés tendaient la main. On reconnaissait la charmante congréganiste vêtue d’une robe grise et d’un bonnet blanc qui venait jusqu’à eux pour calmer leur faim, panser leurs blessures physiques ou morales, leur enseigner le catéchisme et des connaissances domestiques. Marguerite avançait sereinement. Elle savait que sa contribution au soulagement des nécessiteux n’était qu’une goutte d’eau dans un désert de souffrance. Trop peu de bénévoles prêtaient leurs bras à cette cause qui lui tenait à cœur. Les guerres, la famine et la peste avaient imprimé leurs marques sur ces visages défaits qu’un rien, pourtant, arrivait à faire sourire.

Marguerite allait franchir le pont de bois enjambant la rivière entre les deux tours de garde lorsqu’un loqueteux apparemment dans la trentaine, adossé au parapet, roula sur elle des yeux fuyants.

— Pour l’amour du bon Dieu, madame, ayez pitié de moi ! se plaignit-il d’une voix doucereuse.

La bonne Marguerite laissa passer un tombereau à l’essieu criard. Elle se délesta de sa corbeille de provisions et s’approcha de l’homme.

— Je n’ai rien mangé de toute la journée d’hier, indiqua le pauvre hère.

Au même moment, un second individu surgit derrière la jeune femme. Il empoigna le panier et se fondit entre les badauds qui s’attardaient sur le pont.

— Holà ! coquin, arrête-toi ! s’écria le quémandeur.

— Vous connaissez cet homme ? s’enquit Marguerite, décontenancée.

— Pas le moins du monde, mentit le loqueteux.

Un soupçon de méfiance assombrit le regard de la bénévole. Plutôt que de blâmer le geste fautif, elle dit :

— Des enfants n’auront presque rien à se mettre sous la dent ce matin. Regardez ces pêcheurs sur la berge, ajouta-t-elle en pointant le doigt vers eux.

— Il n’y a pas que des sans-cœur pour dépouiller les passants, affirma l’homme sans conviction.

— Heureusement, monsieur, acquiesça Marguerite avant de prendre congé.

Celle que l’on considérait comme une religieuse reprit sa marche sur le pont et atteignit le faubourg Croncels. Muets d’étonnement, des gamins aux pieds nus s’agglutinèrent autour d’elle sous les platanes. L’un d’eux, la morve au nez, brisa le silence :

— Vous n’avez rien apporté ce matin, sœur Bourgeoys ! constata-t-il avant de renifler bruyamment.

— Hélas, on m’a tout dérobé : le pain, les fruits, les confitures…

— Même le panier ! s’exclama la petite Hélène.

— Comment veux-tu que le voleur ait transporté tous ces produits, innocente ? lança platement Jérémie d’un air frondeur.

— N’y a-t-il pas un peu de mauvaiseté dans ta remarque, mon enfant ? réprima Marguerite.

Hélène ne bronchait pas ; elle avait la mine piteuse. Jérémie refusa de ravaler ses paroles.

— C’est tout pardonné ! exprima la petite en arborant un demi-sourire.

Le garçon tourna les talons et quitta le carrefour.

— Jérémie est parti parce qu’il n’y avait rien à manger, lança son ami.

— Libre à vous de le suivre, rétorqua Marguerite. Je ne suis pas là pour juger, mais pour soulager les ventres creux et vous instruire. Maintenant, nous allons parler de Jésus.

La bienfaitrice s’assit au pied d’un arbre, entre les fientes de pigeons. Elle sortit de sa poche un livre et des images saintes. Après quelques moments d’hésitation, les enfants se regroupèrent sous le platane.

***

Après les leçons de catéchisme et de lecture, une grappe d’écoliers emboîtèrent le pas à Marguerite qui s’enfonça dans le faubourg. L’enseignante avait résolu de chercher un endroit plus approprié qui lui servirait d’école pour ses élèves. Chemin faisant, elle leur dévoila son plan : les jours pluvieux ou maussades conditionnaient trop les rencontres en plein air, et le plus rudimentaire mobilier favoriserait l’apprentissage de l’écriture. Un local s’imposait. Elle en avait fait la demande à sœur Louise de Sainte-Marie, qui avait effectué des démarches auprès du curé de la paroisse Saint-Jean-au-Marché dont le territoire débordait sur le faubourg Croncels. Les monastères des Filles de Sainte-Marie et du Carmel de Notre-Dame-de-Pitié, les couvents des Capucines et des Capucins, et plus récemment la maison des prêtres de monsieur Vincent de Paul étaient bien établis, mais Marguerite souhaitait s’enraciner un peu plus dans le quartier. Un certain Dumouchel l’attendait devant Le puits sans fond, une hôtellerie au nom burlesque située dans la rue des Chiens-Errants. Des relents d’alcool s’exhalaient entre les odeurs infectes qui affluaient du pavé inégal martelé par les sabots des haridelles tirant des voitures, des bourriques pesamment chargées ou des lents chevaux de main. Le tablier noué sous son ventre rebondi et les poings sur les hanches, l’hôtelier aux moustaches grisonnantes devisait avec un maigrelet.

— Enfin, c’est vous, je suppose ! s’exclama-t-il à la vue de la congréganiste.

— Je vous remercie d’avoir accepté ma requête, monsieur Dumouchel.

La petite Hélène se distança de ses amies et se joignit à son institutrice. Marguerite se pencha vers l’enfant qui lui chuchota dans le creux de l’oreille : « C’est ici que mon père passe ses journées. » Le message de la fillette la fit sourciller. La jeune femme reporta ensuite son attention sur le tenancier.

— Monsieur le curé est un de mes bons amis, mademoiselle, déclara ce dernier. Il m’a prié instamment de vous céder un bâtiment désaffecté pour vos élèves. Ce sera mieux ainsi. Les enfants pauvres tombent facilement dans la fainéantise. On les voit attroupés aux carrefours où ils ne s’entretiennent le plus souvent que de discours dissolus, deviennent indociles, libertins, joueurs et s’adonnent au brigandage et à l’ivrognerie, débita-t-il avant de s’esclaffer d’une cascade de rires qui secouèrent son ventre proéminent.

— C’est réconfortant de connaître des gens comme vous qui collaborent au mieux-être de la société. Je vois mal comment mes élèves apprendraient à écrire sur leurs genoux. Nous aurons enfin un toit sur la tête…

— Ne vous imaginez pas qu’on vous emmène au château, mademoiselle, coupa le tenancier. Ugolin, le concierge qui s’occupe de mes logis, vous accompagnera sur les lieux. Et si l’endroit vous agrée, il fera le nécessaire pour l’adapter à votre convenance.

— Pour vous servir ! dit Ugolin en s’inclinant légèrement et en empruntant un ton d’une politesse obséquieuse qui indisposa Marguerite.

L’homme se dirigea ensuite vers le bout de la rue, obliqua sur la droite et s’arrêta devant un immeuble à colombages vétuste, percé de fenêtres vermoulues aux carreaux brisés. Il prit le trousseau de clés qui pendait à sa ceinture, déverrouilla la porte qu’il poussa dans un grincement à faire frémir le moins trouillard. Il entra, suivi de près par Marguerite et le petit groupe d’enfants. L’enseignante promena un regard satisfait sur la vaste pièce au plafond crevé et aux murs décrépis, dont des plaques jonchaient le plancher. Devant l’âtre gisait un bâton noirci ayant servi à tisonner le feu.

— Il y a longtemps que la maison est inhabitée, fit remarquer inutilement l’homme d’une voix affectée.

— Cela convient parfaitement, acquiesça Marguerite avec ravissement. Qu’en dites-vous, les enfants ? demanda-t-elle.

— C’est mieux que chez moi ! lança Hélène.

— Je vais remplacer les carreaux brisés, nettoyer le plancher et réparer la cheminée, déclara Ugolin. Dans trois jours, votre école sera prête à recevoir vos premiers élèves, mademoiselle.

— Nous sommes privilégiés, dit l’enseignante.

— Je trouverai bien le moyen de vous dénicher quelques bancs, renchérit l’ouvrier.

— Venez, les enfants ! Qu’est-ce qu’on dit au monsieur avant de partir ?

Les écoliers remercièrent l’homme d’une voix unanime.

— Vous n’aurez qu’à faire un crochet par Le puits sans fond pour récupérer la clé, conclut le concierge.

Marguerite exultait. Elle retourna avec ses élèves jusqu’au bosquet où elle avait l’habitude de les rassembler, et elle regagna l’hôtel du Chaudron d’Or.

***

Trois jours plus tard, sac en bandoulière, Marguerite s’achemina sans encombre à « son école » en passant par Le puits sans fond. Cette fois, elle n’avait pas pris son panier et elle ne s’était pas attardée en chemin, même si la pauvreté parsemant son parcours avait sollicité maintes fois sa compassion. Après la peste et la famine qui avaient décimé la population, la France de Louis XIII et de Richelieu était entrée en guerre. Des habitants des campagnes environnantes s’étaient réfugiés dans la ville et ses faubourgs, transportant avec eux leurs ballots de misère. Troyes n’était plus ce qu’elle avait été : une capitale de la Champagne où affluaient de partout des commerçants lors des deux grandes foires annuelles. Les marchés et les boutiques proposaient alors un riche éventail : toiles, pelleteries, étoffes de laine, soie travaillée, draps fins. Dans les comptoirs, on offrait les épices du Levant. L’argent coulait à flots. Banquiers, Juifs, peseurs d’or, usuriers de toutes les nations y installaient leurs trébuchets et leurs tables de change. Mais ce temps était révolu.

La passion du lucre avait gagné les Troyens. Ils rivalisaient avec les étrangers, surtout dans les étoffes, les draps, les serges, les futaines, les basins, les satins. Les comtes de Champagne avaient fait dériver les eaux de la Seine, qui se ramifiaient dans des canaux qui évoquaient Venise. Sur les rives de ces voies fluviales, les tanneries, teintureries, blanchisseries et tissanderies s’étaient installées. Marguerite s’était rappelé qu’elle était la petite-fille d’un tisserand, la fille d’un honorable marchand de chandelles. Elle avait pensé à François Bouvot, le mari de Jacqueline, qui ne faisait plus ses affaires dans la cité, ce qui l’obligeait d’ailleurs à de fréquents déplacements.

Les enfants attendaient la congréganiste devant la porte verrouillée. Ils étaient impatients de voir les provisions qu’elle avait enfouies sous le morceau de lin. Remplie de joie, Marguerite les rejoignit.

Une lumière blafarde s’insinuait par les carreaux et dessinait des rectangles déformés qui s’étiraient sur le plancher près de l’âtre. Des bancs étaient disposés de chaque côté d’une longue table de bois large de trois pieds, fabriquée de planches et soutenue par des tréteaux. Un bureau et une chaise droite complétaient l’ameublement. L’installation était rudimentaire, mais convenable. Ugolin avait même apporté du Puits sans fond un récipient de grès vide et des gobelets.

— Monsieur Dumouchel et son employé ont vraiment pensé à tout ! s’exclama joyeusement Marguerite.

Dès qu’elle découvrit sa corbeille, les plus jeunes s’avancèrent, poussés par Jérémie et son camarade. L’enseignante déchira des portions de pain et offrit des confitures à tartiner. Ensuite, elle distribua des fruits pour combler la faim de ses élèves.

— C’est pas mal mieux que d’avaler des croûtons trempés dans du lait caillé ! lança Jérémie avant de s’essuyer la bouche du revers de la main.

— Je suis contente que tu apprécies cette collation, commenta-t-elle.

— Il y a une source près d’ici ; je vais aller remplir la cruche, déclara le garçon.

Une vingtaine de minutes plus tard, Jérémie et son compagnon revinrent avec le contenant. Ils versèrent l’eau fraîche dans les gobelets et servirent ceux qui voulaient boire. Une fois les élèves assis à leur pupitre de fortune, l’enseignante se signa du symbole des chrétiens, récita une prière et plaça du papier avec de quoi écrire près de chacun des élèves.

— Nous allons aborder quelque chose de difficile, les enfants. Mais je sais que vous êtes tous capables d’y arriver. En matière d’écriture, la propreté est de rigueur. Montrez-moi vos mains avant que je vous donne mes instructions.

Elle avait déjà calligraphié sur des feuilles des modèles à reproduire. Apprendre à tenir une plume et à former des lettres avec de l’encre sans faire de taches représentait un grand défi. Marguerite allait d’un enfant à l’autre. Elle se penchait au-dessus de ces intelligences poreuses ; sa main expérimentée guidait les mains plus maladroites – toujours avec la même patience dévouée, la même ardeur. Après cette laborieuse période d’apprentissage, les garçons se consultèrent du regard.

— Il fait beau dehors, ma sœur ; pouvons-nous aller jouer ? demanda Jérémie.

— Laisse-moi voir, répondit l’enseignante.

La feuille de l’élève était maculée de traces d’encre qui empâtaient les traits devenus presque illisibles.

— Complète la ligne et tu pourras aller rejoindre tes copains à l’extérieur. Mais ne vous éloignez pas, les garçons ; nous reprendrons dans quelques minutes.

Tous les autres se levèrent. Les garçons sortirent tandis que les filles préférèrent rester auprès de leur institutrice pour bavarder.

Lorsque Marguerite jugea que la récréation avait assez duré, elle rassembla ceux qui étaient sortis dans la rue. Sans se faire prier, les garçons reprirent leur place.

Vint ensuite, avant le dîner, la leçon de catéchisme, plus reposante et illustrée de représentations religieuses. Aujourd’hui, on s’accommoderait des restes du déjeuner, mais éventuellement Marguerite ferait mijoter une soupe dans l’âtre. En après-midi, elle poursuivit l’enseignement du calcul entrepris lors de leçons précédentes. Elle estimait utile de savoir compter sur ses doigts. Cependant, les cailloux ramassés par ses élèves pendant l’heure du dîner feraient dorénavant partie de son matériel scolaire. Ils demeureraient en permanence à l’école.

Les enfants partis, Marguerite résolut de se rendre à l’atelier paternel. En chemin, elle songea à sa première journée dans une classe digne de ce nom et au bonheur d’instruire et d’éduquer qui comblait son besoin d’aider. Il n’était pas si loin le temps où elle ne pouvait s’adonner à l’enseignement auprès des pauvres. La peste avait fait de sérieuses incursions dans Troyes. En 1633, l’intendant Laffemas avait dû légiférer contre ceux qui jetaient dans la rue toutes les immondices du logis. Les ordures traînaient dans les caniveaux, empuantissant l’air de leurs émanations putrides. Après les grandes averses, l’eau charriait des torrents de choses innommables qui s’engloutissaient dans les canaux. Les eaux corrompues transmettaient les écrouelles, ces inflammations chroniques des ganglions lymphatiques du cou, d’origine tuberculeuse. Les pestiférés, dont le nombre avait augmenté d’une manière effarante, croupissaient sur le seuil des portes. Les cadavres s’empilaient dans des entassements horribles avant d’être ramassés par les « corbeaux » – ces personnages funestes gantés et vêtus de grandes tuniques de cuir, et qui portaient une cagoule percée de deux trous pour les yeux et ornée d’un long cornet pour le nez. C’était à faire peur ! Après que les « corbeaux » avaient quitté le domicile du malade, des équipes d’aéreurs et de parfumeurs désinfectaient les endroits contaminés. Ces employés entraient dans les maisons avec, à la main, des flambeaux de cire destinés à brûler les exhalaisons empestées.

L’évocation des flambeaux fit remonter à la mémoire de Marguerite le souvenir de ses chers disparus. Cela la ramena à la boutique de son père, qu’elle trouverait au travail avec son frère Jérôme. Cependant, il n’en était pas de même pour Marie et Sirette qui avaient hérité contre leur gré de la charge familiale après le décès de leur mère.

2

Les Bourgeoys

L'édifice à trois étages était situé dans la Grande-Rue, en face de l’hôtel de ville et de la « Belle Croix », à l’ombre de l’église Saint-Jean-au-Marché. Une partie du rez-de-chaussée abritait la fabrique du veuf Abraham Bourgeoys, et sa famille – du moins ce qu’il en restait – logeait derrière le commerce. Marguerite était la septième de treize enfants. Cinq d’entre eux étaient décédés. Claude, l’aîné des vivants, aiguilletier, était marié à Jeanne Érardin et habitait Sens. Venaient ensuite Sirette, Jérôme, Marie, Marguerite, Édouard, Madeleine et Pierre.

La vitrine offrait à la vue des passants un étal de chandelles, de cierges, de lampions, de bougeoirs et de candélabres. La porte ouverte semblait accueillante, mais la touffeur qui s’en échappait faisait hésiter celui qui voulait s’engager dans le commerce. Marguerite prit une bonne inspiration et entra. Une lumière douce et apaisante s’épanchait des larges fenêtres carrelées et suffisait amplement à éclairer l’atelier. Aucun client n’attendait au comptoir. Un apprenti transportait des barriques de graisse. Près du four, Jérôme transvidait le suif fondu de la marmite dans la caque – un baquet cerclé de fer – afin de le laisser reposer et se rasseoir. Il avait abandonné ses études à cause de problèmes de santé et travaillait à la boutique pendant sa convalescence. Aux tables à mouler, avec d’autres employés, Abraham Bourgeoys versait la cire dans les cylindres de cuivre étamé pendus à des montants de bois. Édouard taillait le coton destiné aux mèches ; il déroulait le tissu d’une énorme balle. Il aperçut sa sœur.

— Marguerite ! s’exclama-t-il d’un étonnement ravi.

Le maître chandelier leva les yeux vers sa fille et déposa son éculon.

— Je vous en prie, père, terminez votre ouvrage, exprima Marguerite. Je ne voudrais pas être responsable d’un gaspillage ! badina-t-elle.

— Donne-moi une minute.

L’homme déposa son récipient métallique, se tamponna le front de son tablier et s’approcha de sa fille qu’il étreignit entre ses gros bras.

— Qu’est-ce qui t’amène, ma belle ? Il y a longtemps que tu es venue…

— J’ai ouvert mon école aujourd’hui même. Désormais, j’aurai un local pour travailler avec mes élèves. Ils sont adorables.

— Je n’ai rien contre les petites gens, mais de savoir que tu travailles dans un quartier malfamé n’a rien de rassurant, ma fille.

— Les pauvres ont besoin de moi, père.

— Je trouverais plus facilement le sommeil si je savais que tu es enfermée au cloître avec les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame.

— Rappelez-vous votre consentement…

— Je sais, je sais. Il n’en demeure pas moins que ta vie d’apostolat est une source d’inquiétude. Changeons de sujet. Tu restes à souper ?

— Bien sûr !

Marguerite salua Édouard et Jérôme et frappa à la porte qui donnait sur le logis. Comme à l’accoutumée, elle redoutait l’accueil de son aînée.

— Ah ! c’est toi ! lança platement Sirette. Tu viens mendier un repas ?

— Mendier un repas et voir ceux qui habitent la maison.

Madeleine et Pierre se précipitèrent à la porte.

— Qu’est-ce que c’est que ces manières ? maugréa Sirette.

— Les petits sont heureux de revoir Marguerite, tempéra Marie qui parut dans la pièce.

Pierre s’essuya les yeux avec ses poings et Madeleine adopta une physionomie boudeuse. « Pauvres petits ! » pensa Marguerite.

Rien n’avait été déplacé ou modifié depuis la mort de Guillemette Garnier : son rouet, la table et les chaises de paille, le buffet de noyer garni d’assiettes, de plats et de pots d’étain, la huche à pain, le garde-manger, le placard à linge. Dans la haute cheminée noircie de fumée et de suie avec son chaudron pendu à la crémaillère, un ragoût mijotait. Dans les chambres, les lits recouverts de serge verte voisinaient avec le même mobilier restreint. Et il régnait toujours ce clair-obscur auquel on finissait par s’habituer. Non, rien n’avait changé, sauf le caractère acariâtre de Sirette qui s’était accentué, ce qui empoisonnait l’atmosphère de la maisonnée.

— Tu es bien chanceuse, Marguerite, d’être déchargée de toute responsabilité familiale, de vaquer à tes petites occupations personnelles, observa Sirette.

— Il y a beaucoup à faire avec les enfants pauvres qui ont faim, qu’on doit instruire, élever, éduquer. C’est à toi et Marie que père a demandé de prendre en charge la besogne.

— Tu es sa préférée. Il t’a toujours accordé ce que tu voulais : les beaux vêtements, les dentelles, les bijoux, les colifichets...

Marguerite savait que la remarque cachait la plus dure condamnation.

— Je n’ai rien apporté de tout cela, Sirette ; tu peux t’en parer, rétorqua-t-elle.

— Pour me montrer, comme tu le faisais avec tes amies, et jouer les coquettes pour attirer les garçons ?

— Les galants ne m’intéressent pas.

La visiteuse s’efforça de se contenir. La provocation suscite parfois les emportements, mais Marguerite avait appris à désamorcer les attaques en s’abstenant de répliquer. Pressentant la tempête, Marie avait emmené les petits à l’écart pour les soustraire aux paroles outrageantes de Sirette qui alla remuer le ragoût lorsqu’elle vit son père paraître avec Jérôme et Édouard.

— C’est pour ton école, Marguerite, dit monsieur Bourgeoys en tendant une boîte de chandelles. Elles ont de légères imperfections, précisa-t-il.

Sirette esquissa un rictus qui lui tordit les lèvres.

— Ça a l’air de rien, mais il y a pas mal de travail là-dedans ! blagua Jérôme.

— J’ai de la difficulté à accepter ce cadeau, exprima Marguerite qui sentait peser sur elle le regard désapprobateur de son aînée.

— Prends-le, voyons ! ricana Sirette qui mettait le couvert.

Marguerite alla vers la huche.

— Depuis quand les invités se mêlent-ils d’apporter le pain sur la table ? l’apostropha Sirette. Je le ferai moi-même.

Sans protester, Marguerite revint vers la table. Le maître chandelier avait pris place avec les autres et avait récité le bénédicité. Agacé par l’attitude de sa plus vieille, il pressa la miche contre sa poitrine, l’entama avec un large couteau pour en couper des morceaux qu’il distribua aux siens.

— La table n’est pas dressée de belle vaisselle et d’argenterie, mais nous n’avons jamais manqué de rien, commenta-t-il en observant le plat de ragoût qui fumait sur la nappe de lin.

— Cependant, il nous faut travailler comme des forçats pour gagner notre pain ! plaisanta Jérôme pour désempeser l’atmosphère.

— Dis donc, mon fils, tu me fais une mauvaise réputation, répliqua son père avec un amusement certain.

— L’ouvrage ne manque pas, reprit Jérôme. Le jour n’est pas encore venu où les chandelles n’auront plus leur place dans les chaumières, de même que les cierges et les lampions dans les églises, les carmels, les couvents et les monastères.

— Parmi nous, il n’y a que notre sœur pour patauger dans la misère, dîner maigrement et grelotter à l’hôtel du Chaudron d’Or, railla Sirette.

— Les congréganistes et moi sommes bien logées, rectifia Marguerite, et la nourriture est assez abondante, grâce aux dons que recueille le monastère. Pour ce qui est de mon emploi du temps…

Des coups retentirent à la fenêtre de la cuisine. Marie se rendit à la porte arrière pour accueillir le parent du côté de sa mère. L’oncle Blaise arrivait souvent à l’improviste. L’homme adorait le potinage politique et la bonne chère. D’un naturel joyeux, il parlait fort, riait de ses propres bouffonneries et plaisait à Sirette qui s’amusait aussi de ses fabulations.

— Une revenante ! dit-il à la cantonade en apercevant Marguerite.

— Assoyez-vous, que je vous serve, mon oncle, dit Sirette. Marie, apporte une bonne bouteille, commanda-t-elle.

— Paraît-il que Louis XIII revient à Troyes cette année, lança Blaise Cossard.

— Pardieu ! s’insurgea l’hôte. Je ne suis pas antimonarchiste, mais en 1629 les frais de réception de deux jours avaient occasionné des dépenses de plus de 24 000 livres au Trésor municipal. Et ce n’est pas tout : l’année suivante, Louis XIII revenait avec la reine Anne d’Autriche.

— Calmez-vous, père, intervint Marie. Vous savez que l’agitation, ce n’est pas très bon pour votre cœur.

— Voyons, Abraham ! s’esclaffa Cossard, heureux d’avoir fait réagir le maître chandelier. Tu es toujours un peu soupe au lait…

Le nouveau venu changea de registre. Il enchaîna avec ses histoires inventées de toutes pièces, amusant la galerie qui l’écoutait. Puis, à la fin du repas, il s’adressa aux deux plus petits, Madeleine et Pierre, qu’il assit sur ses genoux. Il emprunta une voix expressive qui dénotait un indéniable talent de conteur et leur narra un récit, arrangé à sa façon :

— À Troyes, il y a de cela quelques années, un intendant de police et de justice, un certain Isaac de Laffemas…

— Vous n’allez tout de même pas leur raconter cette histoire invraisemblable ! s’indigna Marie. Ils n’en dormiront pas…

— Poursuivez, oncle Blaise, dit Sirette qui n’avait pas l’odieux d’endormir les petits.

Marguerite n’aimait pas se rappeler ce fait vécu qui s’inscrivait dans les annales de Troyes. Elle ne l’aurait pas relaté à ses élèves.

Cossard enchaîna :

— Toujours est-il que Laffemas, en tant que serviteur de Sa Majesté Louis XIII et du cardinal de Richelieu, était chargé de mettre de l’ordre et d’user de représailles. Il informa la population des menées et des pratiques secrètes des rebelles et de son intention d’intervenir. Il se disait prêt à sévir contre les coupables et brandissait le spectre de la décapitation sur la place publique. Tous les habitants étaient épouvantés.

Les yeux écarquillés et la bouche béante d’étonnement, Madeleine et Pierre – qui avaient tous deux échappé à l’horreur de la peste – écoutaient la fascinante chronique du narrateur.

— Or il y avait un beau jeune homme intrépide, qui était amoureux d’une belle princesse. Le chevalier de Jars, soupçonné de quelque intrigue, fut arrêté pour conspiration contre l’autorité. Laffemas n’avait que de faibles indices pour l’inculper. Malgré cela, le tribunal condamna le chevalier à se faire trancher la tête sur un échafaud au marché au blé.

— Oh non ! s’exclamèrent les plus jeunes.

— Des voix s’élevèrent, chahutèrent, protestèrent, mais l’abominable justicier ne voulut rien entendre. On ne voyait plus la belle princesse aux portes de la geôle. Tout le monde croyait qu’elle était morte de chagrin. Le jour de l’exécution, il y avait tant de monde sur la place publique que la charrette du bourreau pouvait à peine passer. On s’écrasait aux fenêtres, aux balcons, sur la place du marché et dans les rues avoisinantes. Au moment où le chevalier s’avançait vers le billot, un émissaire du cardinal, accompagné de la belle princesse, arriva avec des lettres de grâce. La foule en délire s’écria : « Vive le bon roi qui fait miséricorde ! » Les cloches des églises et des couvents résonnèrent à toute volée, et on entonna des chants d’allégresse. Plus tard, quelque temps après, le preux chevalier épousa sa belle princesse et Laffemas fut rappelé à Paris.

Marie n’en pouvait plus d’écouter l’oncle Blaise. Elle tira Marguerite par la manche et l’entraîna dans la courette qui donnait sur la ruelle.

— Comment trouves-tu Sirette ? s’informa Marie.

— Elle me semble accablée par toutes ses charges familiales. Je me demande si je ne devrais pas revenir à la maison pour l’aider.

— Tu es bien compatissante, Marguerite. Notre sœur n’est pas très aimable avec ses insinuations malveillantes.

— Si j’habitais le foyer, elle pourrait se trouver un emploi et rencontrer des gens. Elle vit comme une vraie recluse ; je comprends sa frustration. Ce n’est pas son choix, c’est celui de père. Je pourrais lui en parler pour qu’il reconsidère sa décision. Et toi, comment entrevois-tu ton avenir ?

— Je t’avoue que je m’arrangerais mieux avec Madeleine et Pierre sans notre sœur pour me dire quoi faire et me morigéner sans cesse. Attention, la voilà qui vient.

La porte s’ouvrit brusquement. Sirette avança son visage anguleux.

— Que faites-vous là ? Vous parlez dans mon dos, je suppose ? brama-t-elle. Marie, c’est l’heure de coucher les petits !

Les trois sœurs entrèrent. Marguerite embrassa Marie, Jérôme, Édouard et les plus jeunes, salua l’oncle et offrit un sourire poli à Sirette.

— Et moi, je ne suis pas un coton ! réagit Abraham Bourgeoys qui présenta sa joue gonflée.

Marguerite déposa une bise sur la fossette du maître chandelier et partit.

***

À l’école, les projets ne manquaient pas pour l’enseignante. Aux cours de catéchisme, de lecture, d’écriture et d’arithmétique s’ajouterait l’apprentissage de la couture – indispensable quand il s’agit de raccommoder des vêtements afin de les prolonger ou de leur donner une seconde vie en opérant des ajustements mineurs pour les refiler à un plus jeune. Marguerite entendait aussi élargir son action sociale en visitant les familles pendant les vacances estivales. Par ailleurs, elle ressassait sa proposition de relayer Sirette afin de lui permettre à tout le moins de se libérer du carcan familial. À trente et un ans, l’aînée des filles avait le droit de penser à se trouver un mari.

Cependant, Marguerite ne pouvait censément abandonner ce qu’elle avait entrepris dans sa mission apostolique. Il était un peu tôt pour en discuter avec la chanoinesse Louise de Sainte-Marie, qui lui recommanderait la réflexion et la prière, et la conduite de l’abbé Gendret, son directeur spirituel. C’est dans cet enchevêtrement de pensées qu’elle résolut de retourner chez son père, un beau soir de juin, tôt après le souper. Par la fenêtre, Marguerite observa les siens. Abraham Bourgeoys lisait, Madeleine et Pierre s’amusaient avec des jetons, Marie reprisait et Sirette filait la laine en reprenant une ritournelle, un air que sa mère Guillemette avait l’habitude de chanter.

Elle frappa à la porte. Marie vint ouvrir.

— Marguerite ! se réjouirent les deux plus petits, se précipitant vers leur sœur qui les entoura de ses bras.

— Les garçons ne sont pas là ? demanda Marguerite en entrant dans la cuisine.

— Édouard est allé chez un copain et Jérôme est dans sa chambre. Il passe ses soirées à dévorer des livres d’anatomie.

— Tu vas bien, Marguerite ? s’informa l’aînée, pleine d’une gaieté communicative.

— Les classes achèvent, alors je pourrai bientôt vous donner un coup de main, répondit l’enseignante.

— Ce ne sera pas nécessaire ; Marie et moi, nous nous arrangerons toutes seules, répondit Sirette avec une étonnante amabilité. Quelques minutes avec Marguerite et ce sera l’heure de vous coucher, ajouta-t-elle à l’adresse des deux plus jeunes.

Marguerite profita du temps disponible pour s’intéresser aux plus petits. Après, Sirette les mena à leur chambre.

— Sirette est amoureuse, chuchota le maître de la maison.

Les yeux de la visiteuse se tournèrent vers Marie, comme pour solliciter une confirmation. Cette dernière opina du bonnet et se livra à de délicieuses confidences. Claude, l’aîné de la famille, avait présenté son ami Pierre Maillet à Sirette. L’imprimeur, qui était aussi un relieur et un libraire établi à Sens, avait promis de revenir dans les jours prochains. Sirette était transfigurée. On ne reconnaissait plus celle qui inspirait le malaise à cause de son irascibilité.

On entendit quelqu’un dévaler l’escalier aux balustres tournés. Posté sur la première marche du bas, Jérôme claironna d’un air triomphant :

— Je vous annonce que je reprends mes études à la faculté, dès cet automne !

— Quelle bonne nouvelle ! s’exclama Marie.

— Pas pour moi ! bougonna le père de famille. Il me faudra te remplacer.

— Vous avez de bons apprentis pour vous assister, répartit Jérôme. Et puis Édouard prend de l’expérience.

— Édouard n’a que treize ans, Jérôme, rétorqua le fabricant de chandelles.

— D’ici à la fin de l’été, il pourrait faire autre chose que préparer les mèches, intervint Marie d’un ton convaincant.

— Que penses-tu de mon idée, Marguerite ? s’enquit l’étudiant en médecine qui sauta au bas de sa tribune.

— À te voir descendre les degrés comme tu l’as fait, j’aurais plutôt tendance à approuver ton choix.

— Tu es une institutrice, Marguerite ; l’instruction a certainement une grande valeur pour toi. Après tout, ma convalescence est terminée. J’ai repris goût aux études et j’ai bien l’intention de pratiquer un jour la chirurgie.

Une expression amère glissa sur les traits d’Abraham Bourgeoys. L’homme fourragea d’une main dans son épaisse chevelure argentée. Il se sentait seul dans son camp. Revenant de l’étage des chambres, Sirette trouva son père accablé.

— Qu’est-ce qui vous afflige tant, père ? s’enquit-elle.

Marie lui expliqua la situation.

— Pourquoi pas ? s’enthousiasma Sirette. À vrai dire, je ne te vois pas finir tes jours dans une fabrique de chandelles, ajouta-t-elle en se tournant vers son frère. Maintenant que tu es complètement rétabli, tu devrais réaliser tes ambitions.

— C’est cela, tout le monde se ligue contre moi, se plaignit le marchand.

Transporté de joie, Jérôme sortit prendre l’air. Sirette et Marie se mirent à discuter de la réorganisation des chambres. Marguerite alla vers son père.

— J’espérais que tu te rangerais de mon côté, se désola-t-il.

— Jérôme doit achever ses études, répondit-elle. Plus tard, vous en éprouverez une grande fierté. Quant à vous, le métier de maître chandelier que vous exercez est fort honorable et il vous a permis d’élever votre nombreuse progéniture.

Le vieil homme parut rasséréné. Des questions restaient à régler pour son entreprise, mais Marguerite avait réussi à lui transmettre sa confiance tranquille, celle qui permet d’appliquer un baume bienfaisant sur les entraves de l’existence.

La congréganiste rentra avant le couvre-feu, avant que ne s’éteignent les lumières des logis et que la nuit appartienne aux gens de sac et de corde.

3

La frasque d’Ugolin

La nuit avait été reposante. Marguerite s’était endormie avec le calme apaisant des tensions familiales dissipées. Elle souhaitait que le bonheur qui avait envahi Sirette l’espace d’une rencontre ne soit pas que l’expression d’une idylle passagère, mais les premières strophes d’un poème qu’elle rédigerait avec l’encre indélébile de l’amour durable. Désormais, la bénévole se voyait plus libre de ses mouvements et elle écartait un retour au logis paternel, du moins pour le moment.

Marguerite quitta ses appartements avant ses compagnes qui se dirigeraient vers le faubourg Saint-Jacques, plus près de l’hôtel du Chaudron d’Or. Elle avait fini par leur révéler le vol dont elle avait été victime par un escamoteur. Dans le meilleur des mondes, il eût été préférable que les déplacements s’effectuent deux congréganistes à la fois. D’autres vocations seraient-elles suscitées qui permettraient de le faire en toute quiétude ? Pour l’heure, Marguerite circulait sur la rue qui hébergeait le Puits sans fond et son école. Les résidants reconnaissaient la « sœur » qui missionnait dans leur quartier. On savait qu’elle n’apportait que du bien à ses filles et que les garçons continueraient de jouer à la petite guerre ou à traîner dans les rues, faute de places pour les écoliers.

La porte était demeurée ouverte après le départ des élèves, à la fin de la journée. L’enseignante entendit des sabots qui cessèrent subitement de claquer sur le pavé sonore et des naseaux qui expiraient bruyamment l’air trop humide de la journée. Ugolin parut dans l’encadrement avec une pièce de mobilier dans les mains.

— Bonjour, mademoiselle Bourgeoys, dit-il d’une voix affectée.

— Ah ! C’est vous, Ugolin !

— Je vous apporte cette petite table que j’ai dégotée sous les combles de mon logement.

— Je ne refuse rien qui pourrait servir à mes écolières.

La table serrée contre son ventre plat, l’homme manœuvra pour faire passer les pattes sans accrocher le chambranle.

— Mettez-la ici, dit Marguerite en désignant un coin inoccupé de la pièce.

Sitôt le meuble placé, Ugolin se dirigea vers la porte qu’il referma. Il poussa le verrou dans son ferrement d’un geste sec, puis revint vers l’enseignante.

— Tant de générosité mérite une reconnaissance tangible, mademoiselle Bourgeoys, dit-il en émettant de petits ricanements nerveux qui exposèrent ses dents brunes.

— Que voulez-vous dire ? demanda Marguerite qui subodorait les intentions de l’homme.

Les yeux luisants de concupiscence, le front moite de transpiration, le concierge s’avança en levant la main vers le visage stupéfait.

— Je vous interdis de me toucher, se rebiffa Marguerite avant de se réfugier vers la sortie.

La poitrine haletante et la figure colorée d’un vif incarnat, elle tira brusquement le verrou et ouvrit la porte en la retenant contre elle.

— Sortez et ne remettez plus jamais les pieds dans cette classe, ordonna-t-elle. Sinon je vous dénoncerai à monsieur Dumouchel.

Déconcerté, Ugolin passa le seuil. Il fouetta son cheval efflanqué qui entraîna promptement la charrette bringuebalante. Marguerite mit le pied dehors et regarda la voiture disparaître à l’angle de la rue. Sur ces entrefaites, elle vit un ecclésiastique qui s’amenait prestement vers l’immeuble.

— Je suis arrivé à temps, souffla l’homme, satisfait. Un peu plus et je vous manquais, dit-il, les yeux exorbités.

— En effet, j’allais verrouiller.

La réaction du curé Langevin avait semé un instant de confusion chez l’enseignante qui ressentait encore la chaleur de la rage irradier son visage. Le prêtre enleva son chapeau rond et s’essuya la figure du revers de sa manche de soutane.

— Je me suis fait un devoir de visiter le local que mon ami Dumouchel a mis à votre disposition. Dites donc, mademoiselle Bourgeoys, vous avez écopé aujourd’hui ou je me trompe ?

— La journée a été humide, vous en conviendrez, mais les élèves ont été des anges.

L’homme de Dieu marcha sur les talons de l’enseignante et s’immobilisa. Puis, roulant ses yeux globuleux sur la pièce, il commenta :

— Ce n’est pas une, mais 10, 20, 50 classes comme celle-là qu’il nous faudrait dans le faubourg.

— Les besoins sont criants, mais Rome ne s’est pas construite en un jour, monsieur le curé, déclara-t-elle en essayant de réprimer son embarras. Avec le temps, je crois que nous parviendrons à trouver des congréganistes qui rassembleront d’autres enfants du quartier. L’expérience me paraît concluante.

Le curé Langevin déposa son chapeau sur la table apportée par l’employé du tenancier et entreprit d’examiner les feuilles des élèves. Des réflexions se bousculaient dans l’esprit troublé de Marguerite. Quelqu’un avait attenté à sa vertu et elle en éprouvait vaguement de la honte. Son père ne lui avait-il pas déjà servi des mises en garde contre les hommes ? Au cloître, elle aurait été à l’abri d’une telle agression autant que Sirette et Marie l’étaient dans la maison. « Ai-je prononcé une parole ou poser un geste qui aurait pu déclencher soudainement un ardent désir ? Dois-je en parler à monsieur le curé, à mon directeur de conscience ou garder cela pour moi ? Pas question d’en causer avec mes compagnes ! Agathe en serait scandalisée et Agnès, moins prude, se délecterait peut-être de ma confidence. Quant à rapporter le fait à monsieur Dumouchel, le risque est grand que je devienne la risée des buveurs de la taverne. » Elle souhaitait quitter sa classe d’un pas rapide, comme si la fuite devenait la seule issue possible pour oublier la scène. Elle se mit à pleurer.

— Je savais que vous cachiez quelque chose. Dites-moi, est-ce qu’un mauvais élève a été impoli ? Ou alors un parent vous a-t-il blâmée sévèrement ?…

— Rien de tout cela, mon père.

— Alors...

— C’est Ugolin, l’engagé de monsieur Dumouchel.

— Une inconduite ?

— …

— Ce doit être grave puisque vous ne répondez pas, déduisit le religieux. Suivez-moi, ajouta-t-il avant d’aller récupérer son feutre.

Chapeau à la main, l’ecclésiastique amorça un pas alerte, entraînant avec lui Marguerite. Celle-ci verrouilla vitement la porte tout en étant secouée de légers tressaillements. Dans la rue, les gens se retournaient pour observer le curé suivi de sa pénitente qui se déplaçaient Dieu sait où et pour quelle raison. Parvenus à l’enseigne du Puits sans fond, Marguerite s’immobilisa devant l’établissement. Le prêtre descendit les trois marches menant à la taverne.

L’atmosphère des lieux était tellement chargée de vapeurs

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Ce que les gens pensent de Les femmes de Maisonneuve 2

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