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LE SÉMINAIRE

DE TACQUES LACAN

v

TEXTE ÉTABLI PAR JACQUES-ALAIN MILLER

ÉDITIONS DU SEUIL

27, rue Jacob, Parti Vf

ISBN 2-02-006027-2 (éd. complète) ISBN 2-02-002761-5 (vol. 11)

© Éditions du Seuil, 1973.

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LIVRE XI

LES

OUATRE CONCEPTS FONDAMENTAUX

DE LA

PSYCHANALYSE

1964

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L'EXCOMMUNICATION

En quoi suis-je autorisé? Vêlement Je comique pur. Qu'est-ce qu'une praxis? Entre science et religion. L'hystérique et le mir âe Freud.

Mesdames, Messieurs,

Dans la série de conférences dont je suis chargé par la sixième section

de

l'École pratique des Hautes Études, je vais vous parler des fondements de la psychanalyse. Je voudrais seulement aujourd'hui vous indiquer le sens que je compte donner à ce titre, et le mode sous lequel j'espère y satisfaire. Pourtant, il me faut d'abord me présenter devant vous — encore que la plupart ici, mais non pas tous, me connaissent — car les circonstances font qu'a me parait approprié d'introduire une question préalable à traiter ce sujet — en quoi y suis-je autorisé? Je suis autorisé à parler ici de ce sujet devant vous, de par l'ouMire d'avoir fait dix ans durant ce qu'on appelait un séminaire, qui s'adressait à des psy­ chanalystes. Comme certains le savent, je me suis démis de cette fonction — à laquellej'avais vraiment voué ma vie —• en raison d événements sur«* venus à l'intérieur de ce qu'on appelle une société psychanalytique» et nommément celle qui m'avait précisément confié cette fonction. On pourrait soutenir que ma qualification n'en est pas pour autant mise en cause, pour remplir ailleurs cette même fonction.Je tiens pourtant provi­ soirement la question pour suspendue. Et sije suis aujourd'hui misenmesure de pouvoir, disons seulement, Jonner suite à cet enseignement qui fut le mien, il s'impose à moi, avant d'ouvrir ce qui se présente donc comme une nouvelle étape, de commencer par les remerciements que je dois à M. Fernand Braudel, président de la section des Hautes Études qui me délègue ici devant vous. M. Braudel, empêché, m'a dit son regret de ne pouvoir être présent au moment oùje lui rends cet hommage—ainsi qu'à ce que j'appellerai la noblesse avec laquelle il a voulu parer en cette

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occasion à la situation de défaut où j'étais, pour un enseignement dont, en somme, ne lui était parvenu rien d'autre que le style et la réputation — afin queje ne sois pas, purement et simplement, réduit au silence. Noblesse est bien le terme, quand il s'agit d'accueillir celui qui était dans la position où je suis — celle d'un réfugié. Il l'a fait aussi vite d'y être suscité par la vigilance de mon ami Claude Lévi-Strauss, dontje me réjouis qu'il ait bien voulu aujourd'hui me donner sa présence, et dont il sait combien m'est précieux ce témoignage de l'atten­ tion qu'il porte à un travail, au mien, — à ce qui s'y élabore en correspon­ dance avec le sien. J'y ajouterai mes remerciements pour tous ceux qui, en cette occasion, m'ont marqué leur sympathie, jusqu'à aboutir à la complaisance avec la­ quelle M. Robert Flacelière, directeur de l'École normale supérieure, a bien voulu mettre à la disposition de l'École des Hautes Études cette salle, sans laquelleje ne sais pas commentj'aurais pu vous recevoir, d'être venus si nombreux, ce dontje vous remercie du fond du cœur. Tout cela concerne la base, au sens local, voire militaire, de ce mot, la base de mon enseignement. J'aborde maintenant ce dont il s'agit — les fondements de la psychanalyse.

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Pour ce qui est des fondements de la psychanalyse, mon séminaire, dès son début, y était, si je puis dire, impliqué. Il en était un élément, puisqu'il contribuait à la fonda: in concrète —puisqu'il faisait partie de la praxis elle- même — puisqu'il y était intérieur — puisqu'il était dirigé vers ce qui est un élément de cette praxis, à savoir laformationde psychanalystes. J'ai pu, il y a un temps, ironiquement, — provisoirement peut-être, mais aussi bien faute de mieux, dans l'embarras oùje pouvais être—définir un critère de ce que c'est que la psychanalyse, à savoir, le traitement distribué par un psychanalyste. Henry Ey, qui est ici aujourd'hui, se souviendra de l'article en question, puisqu'il fut publié dans ce tome de l'encyclopédie qu'il dirige. Il me sera d'autant plus aisé d'évoquer, puisqu'il est présent, le véri­ table acharnement qui fut mis à faire retirer de ladite encyclopédie ledit article, au point que lui-même, dont chacun sait les sympathies qu'il m'ac­ corde, fut, en somme, impuissant à arrêter cette opération conçue par un comité directeur où se trouvaient précisément des psychanalystes. Cet article sera recueilli dans l'édition que j'essaie de faire d'un certain nombre de mes textes, et vous pourrez, je pense, juger s'il avait perdu son actua­ lité. Je le crois d'autant moins que toutes les questions que j'y soulève sont celles mêmes que j'agite devant vous, et qui sont présentées par le fait que

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je suis ici, dans la posture qui est la mienne, pour introduire toujours cette même question — qu'est-ce que la psychanalyse? Sans doute y a-t-il là plus d'une ambiguïté, et cette question est-elle tou­ jours — selon le mot dont je la désigne dans cet article — une question chauve-souris. L'examiner au jour, tel est ce que je me proposais alors, et à quoije dois revenir, de quelque place queje doive vous le proposer aujour­ d'hui à nouveau. La place d'oùje réaborde ce problème est en effet une place qui a changé, qui n'est plus tout à ai t au-dedans, et dont on ne sait pas si elle est en dehors. Ce rappel n'est pas ici anecdotique. Et c'est bien pourquoi j e pense que vous ne verrez de ma part ni recours à l'anecdote, ni polémique d'aucune sorte, si je pointe ceci, qui est un fait — que mon enseignement, désigné somme tel, subit, de la part d'un organisme qui s'appelle le Comité exécutif d'une organisation internationale qui s'appelle l'International Psychoanaly- tical Association, une censure qui n'est point ordinaire, puisqu'il ne s'agit de rien de moins que de proscrire cet enseignement — qui doit être considéré comme nul, en tout ce qui peut en venir quant à l'habilitation d'un psycha­ nalyste, et de Étire de cette proscription la condition de l'affiliation interna­ tionale de la société psychanalytique à laquelle j'appartiens. Cela encore n'est pas suffisant. H est formulé que cette affiliation ne sera acceptée que si l'on donne des garanties pour que, à jamais, mon enseigne­ ment ne puisse, par cette société, rentrer en activité pour la formation des analystes. Il s'agit donc là de quelque chose qui est proprement comparable à ce qu'on appelle en d'autres lieux l'excommunication majeure. Encore celle* ci, dans les lieux où ce terme est employé, n'est-elle jamais prononcée sans possibilité de retour. Elle n'existe sous cette forme que dans une communauté religieuse dési­ gnée par le terme indicatif, symbolique, de la synagogue, et c'est proprement ce dont Spinoza fut l'objet. Le 27juillet 1656 d'abord — singulier bi-cente- naire puisqu'il correspond à celui de Freud —7 Spinoza fut l'objet du khe- remi excommunication qui répond bien à l'excommunication majeure, puis il attendit quelque temps pour être l'objet du chammata, lequel consiste à y ajouter cette condition de l'impossibilité d'un retour. Ne croyez pas, là non plus, qu'il s'agisse d'un jeu métaphorique qu'il serait puéril d'agiter au regard du champ, monDieu, long autant que sérieux, que nous avons à couvrir. Je crois — et vous le verrez — que, non seule­ ment par les échos qu'il évoque, mais par la structure qu'il implique, ce fait introduit quelque chose qui est au principe de notre interrogation concernant la praxis psychanalytique. Je ne suis pas en train de dire — mais ce ne serait pas impossible — que la communauté psychanalytique est une Église. Cependant, incontestable-

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ment, la question surgit de savoir ce qui en elle peut bien faire ici écho à une pratique religieuse. Aussi bien n'aurais-je même pas accentué ce fait, pour­ tant en lui-même plein de relief de porter avec lui je ne sais quel relent de scandale, si, comme pour tout ce que j'avancerai aujourd'hui, vous ne pou­ viez être sûrs d'en retrouver, dans la suite, l'utilisation. Ce n'est pas là dire que je sois en de telles conjonctures un sujet indiffé­ rent. Ne croyez pas davantage que pour moi—pas plus, je le suppose, que pour l'intercesseur dont je n'ai pas hésité à l'instant à évoquer la référence, voire le précédent — c'est là matière à comédie, au sens de matière à rite. Néanmoins, j e voudrais vous dire au passage que quelque chose ne m'a pas échappé d'une vaste dimension comique en ce détour. Celle-ci n'appartient pas au registre de ce qui se passe au niveau de la formulation quej'ai appelée excommunication. Elle tient plutôt à la position qui fut la mienne pendant deux ans, de savoir que j'étais — et très exactement par ceux qui étaient à mon endroit dans la position de collègues, voire d'élèves — que j'étais ce qu'on appelle négocié. Car ce dont il s'agissait, c'était de savoir dans quelle mesure les conces­ sions £dtes au sujet de la valeur habilitante de mon enseignement pouvaient être mises en balance avec ce qu'il s'agissait d'obtenir d'autre part, l'habili­ tation internationale de la société. Je ne veux pas laisser passer l'occasion de pointer — nous le retrouverons—que c'est là, à proprement parler, quelque chose qui peut être vécu, quand on y est, dans la dimension du comique. Ce ne peut être saisi pleinement, je crois, que par un psychanalyste. Sans doute, être négocié n'est pas, pour un sujet humain, une situation rare, contrairement au verbiage qui concerne la dignité humaine, voire les Droits de l'Homme. Chacun, à tout instant et à tous les niveaux, est négo­ ciable, puisque ce que nous livre toute appréhension un peu sérieuse de la structure sociale est l'échange. L'échange dont il s'agit est l'échange d'indi­ vidus, à savoir de supports sociaux, qui sont par ailleurs ce qu'on appelle des sujets, avec ce qu'ils comportent de droits sacrés, dit-on, à l'autonomie. Chacun sait que la politique consiste à négocier, et cette fois-ci, à la grosse» par paquets, les mêmes sujets, dits citoyens, par centaines de mille. La situa­ tion n'avait donc, à cet égard,riend'exceptionnel, à ceci près qu'être négo­ cié par ceux que j'ai appelés tout à l'heure des collègues, voire des élèves» prend quelquefois, vu du dehors, un autre nom. Mais, si la vérité du sujet, même quand il est en position de maître, n'est pas en lui-même, mais, comme l'analyse le démontre, dans un objet, de nature voilé — le faire surgir, cet objet, c'est proprement l'élément de comique pur. C'est là une dimension que je crois opportun de pointer, et de là où je puis en témoigner, parce que après tout, peut-être serait-elle en pareille occasion l'objet d'une retenue indue, d'une sorte de fausse pudeur, à ce que

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quelqu'un en témoignât du dehors. Du dedans, je peux vous dire que cette dimension est tout à fait légitime, qu'elle peut être vécue du point de vue analytique, et même, à partir du moment où die est aperçue, d'une façon qui la surmonte — à savoir sous l'angle de l'humour, qui n'est ici que la reconnaissance du comique. Cette remarque n'est pas hors du champ de ce quej'apporte concernant les fondements de la psychanalyse, carfondement a plus d'un sens, etje n'aurais point besoin d'évoquer la Kabbale pour rappeler qu'il y désigne un des modes de la manifestation divine, qui est proprement, dans ce registre, identifié au pudendum. H serait tout de même extraordinaire que, dans un discours analytique, ce soit an pudendum que nous nous arrêtions. Les fonde* ments ici, sans doute, prendraient la forme de dessous, si ces dessous n'étaient pas déjà quelque peu à l'air Certains, au-dehors, peuvent s'étonner qu'à cette négociation, et d'une façon très insistante, aient participé tels de mes analysés, voire analysés encore en cours. Et de s'interroger — comment une chose pareille est-elle possible, si ce n'est qu'il y a, au niveau des rapports de vos analysés à vous, quelque discord qui met en question la valeur même de l'analyse? Eh bien, cest justement de partir de ce qui peut être ici matière à scandale, que nous pourrons serrer d'une façon plus précise ce qui s'appelle la psychanalyse didactique — cette praxis, ou cette étape de la praxis, laissée, par tout ce qui se publie, complètement dans l'ombre — et apporter quelque lumière concernant ses buts, ses limites, ses effets, Ce n'est plus là une question de pudendum. C'est question de savoir ce que, de la psychanalyse, on peut, on doit, attendre, et ce qui doit s'y enté­ riner comme frein, voire comme échec. C'est pour cela que j'ai cru ne devoir lien ménager, mais poser ici un fait, comme un objet, dont j'espère que vous verrez plus clairement à la fois les contours, et le maniement possible, le poser à l'entrée même de ce que j'ai maintenant à dire au moment où, devant vous, j'interroge — qu'est-ce que lesfondements, au sens large du terme, de la psychanalyse? Ce qui veut dire — qu'est-ce qui lafonde comme prixis?

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Qu'est-ce qu'une praxis? Il me parait douteux que ce terme puisse être considéré comme impropre concernant la psychanalyse. C'est le terme le plus large pour désigner une action concertée par l'homme, quelle qu'elle soit, qui le met en mesure de traiter le réel par le symbolique. Qu'il y ren­ contre plus ou moins d'imaginaire ne prend ici que valeur secondaire. Cette définition de la praxis s'étend donc fort loin* Nous n'allons pas,

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comme Diogène, nous mettre à rechercher, non pas un homme, mais notre psychanalyse, dans les différents champs très diversifiés, de la praxis. Nous prendrons plutôt avec nous notre psychanalyse, et tout de suite, elle nous dirige vers des points assez localisés, dénommables, de la praxis. Sans même introduire par quelque transition les deux termes entre les­ quels j'entends tenir la question — et pas du tout d'une façon ironique —, je pose d'abord que, si je suis ici, devant un auditoire aussi large, dans un tel milieu, et avec une telle assistance, c'est pour me demander si la psycha- nalyse est une science, et l'examiner avec vous. L'autre référence, la religieuse, je l'ai déjà tout à l'heure évoquée, préci­ sant bien que c'est de religion au sens actuel du terme que je parle — non pas d'une religion asséchée, méthodologisée, repoussée dans le lointain d'une pensée primitive, mais de la religion telle que nous la voyons s'exer­ cer, encore vivante, bien vivante. La psychanalyse, qu'elle soit digne ou non de s'inscrire à l'un de ces deux registres, peut même nous éclairer sur ce que nous devons entendre par une science, voire par une religion« Je voudrais tout de suite éviter un malentendu. On va me dire — de toute façon, la psychanalyse, c'est une recherche. Eh bien, permettez-moi d'énoncer, et même à l'adresse des pouvoirs publics pour qui ce terme de recherche, depuis quelque temps, semble servir de schibbolet pour pas mal de choses — le terme de recherche, je m'en méfie. Pour moi, je ne me suis jamais considéré comme un chercheur. Comme l'a dit un jour Picasso, au grand scandale des gens qui l'entouraient —Je ne cherche pas, je trouve. U y a d'ailleurs, dans le champ de la recherche dite scientifique, deux domaines, qu'on peut parfaitement reconnaître, celui où l'on cherche, et celui où l'on trouve. Chose curieuse, cela correspond à unefrontièreassez bien définie quant à ce qui peut se qualifier de science. Aussi bien, y a-t-il sans doute quelque affinité entre la recherche qui cherche et le registre religieux. U s'y dit couramment — Tu ne me chercherais pas si tu ne m 9 avais déjà trouvé. Le déjà trouvé est toujours derrière, mais frappé par quelque chose de l'ordre de l'oubli N'est-ce pas ainsi une recherche complaisante, indéfinie, qui s'ouvre alors? Si la recherche, en cette occasion, nous intéresse, c'est par ce qui, de ce débat, s'établit au niveau de ce qui se nomme de nos jours les sciences hu­ maines. En effet, on y voit comme surgir, sous les pas de quiconque trouve, ce que j'appellerai la revendication herméneutique, qui est justement celle qui cherche — qui cherche la signification toujours neuve etjamais épuisée, mais menacée d'être coupée en herbe par celui qui trouve. Or, cette herméneutique, nous autres analystes y sommes intéressés, parce que la voiede développement de la signification queseproposel'hermé- neutique se confond, dans bien des esprits, avec ce que l'analyse appelle

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interprétation. H se trouve que, si cette interprétation n'est pas du tout à concevoir dans le même sens que ladite herméneutique, l'herméneutique, elle, s'en favorise assez volontiers. Par ce versant, nous voyons, tout au moins» un couloir de communication entre la psychanalyse et le registre religieux. Nous le retrouverons en son temps. Donc, pour autoriser la psychanalyse à s'appeler une science, nous exi­ gerons un peu plus. Ce qui spécifie une scieùce, c'est d'avoir un objet On peut soutenir qu'une science est spécifiée par.un objet défini, au moins, par un certain niveau d'opération, reproductible, qu'on appelle expérience. Mais nous

devons être très prudents, parce que cet objet change, et singulièrement, au cours de l'évolution d'une science. Nous ne pouvons point dire que l'objet

de la physique moderne est le même maintenant qu'au moment de sa nais­

sance, lequel, je vous le dis tout de suite, je date au xvn c siècle. Et l'objet de la chimie moderne est-il le même qu'au moment de sa naissance, que je date à Lavoisier?

Peut-être ces remarques nous forcent-elles à un recul au moins tactique,

et à repartir de la praxis, pour nous demander, sachant que la praxis déli­

mite un champ, si c'est au niveau de ce champ que se trouve spécifié le savant de la science moderne, qui n'est point un homme qui en sait long en tout

Je ne retiens pas l'exigence de Duhem que toute science se réfère à un système unitaire, dit système du Monde — référence toujours en somme plus ou moins idéaliste, puisque référence au besoin d'identification. J'irais même à dire que nous pouvons nous passer du complément transcendant implicite dans la position du positiviste,.lequel se réfère toujours à une unité dernière de tous les champs. Nous nous en abstrairons d'autant mieux qu'après tout, c'est discutable,

et ce peut même être tenu pour faux. Il n'est nullement nécessaire que

l'arbre de la science n ait qu'un seul tronc. Je ne pense pas qu'il en ait beau­

coup. Il y en a peut-être, sur le modèle du chapitre premier de la Genèse, deux différents — non pas du tout que j'attache une importance exception­ nelle à ce mythe plus ou moins marqué d'obscurantisme, mais pourquoi n'attendrions-nous pas de la psychanalyse de nous éclairer là-dessus?

Si nous nous en tenons à la notion de l'expérience, entendue comme le champ d'une praxis, nous voyons bien qu'elle ne suffit pas à définir une science. En effet, cette définition s'appliquerait très, très bien, par exemple, à l'expérience mystique. C'est même par cette porte qu'on lui redonne une considération scientifique, et que nous en arrivons presque à penser que nous pouvons avoir, de cette expérience, une appréhension scientifique.

H y a là une sorte d'ambiguïté — soumettre une expérience à un examen

scientifique prête toujours à laisser entendre que l'expérience a d'elle-

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même une subsistance scientifique. Or» i l est évident que nous ne pouvons Édre rentrer dans la science l'expérience mystique. Une remarque encore. Cette définition de la science à partir du champ que détermine une praxis» rappliquerons-nous à l'alchimie pour l'autoriser à être une science? Je relisais récemment un tout petit volume qui n'a même pas été recueilli dans les Œuvres complètes de Diderot, mais qui semble assu­ rément être de lui. Si la chimie naît à Lavoisier, Diderot ne parle pas de chimie, mais de bout en bout en cet opuscule, de l'alchimie, avec toute la finesse d'esprit que vous savez être la sienne. Qu'est-ce qui nous fait dire tout de suite que, malgré le caractère étincelant des histoires qu'au cours des âges il nous situe, l'alchimie, après tout, n'est pas une sdçnce? Quelque chose à mes yeux est décisif, que la pureté de l'âme de l'opérateur était comme telle, et de façon dénommée, un élément essentiel en l'affaire. Cette remarque n'est pas accessoire, vous le sentez, puisque peut-être va-t-on soulever quelque chose d'analogue concernant la présence de l'ana­ lyste dans le Grand Œuvre analytique, et soutenir que c'est peut-être ça que cherche notre psychanalyse didactique, et que peut-être, moi-même, j'ai l'air de dire la même chose dans mon enseignement ces derniers temps, quandje pointe tout droit, toutes voiles dehors, et de façon avouée, vers ce point central queje mets en question, à savoir—quel est le désir Je l'analyste?

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Que doit-il en être du désir de l'analyste pour qu'il opère d'une façon correcte? Cette question peut-elle être laissée hors des limites de notre champ, comme die l'est en effet dans les sciences — les sciences modernes du type le plus assuré — où personne ne s'interroge sur ce qu'il en est par exemple du désir du physicien? Il faut vraiment des crises pour que M. Oppenheimer nous interroge tous sur ce qu'il en est du désir qui est au fond de la physique moderne. Personne d'ailleurs n'y fait attention. On croit que c'est un incident politique. Ce désir, est-ce quelque chose du même ordre que ce qui est exigé de l'adepte de l'alchimie? Le désir de l'analyste, en tout cas, ne peut nullement être laissé en dehors de notre question, pour la raison que le problème de la formation de l'ana­ lyste le pose. Et l'analyse didactique ne peut servir à rien d'autre qu'à le mener à ce point que je désigne en mon algèbre comme le désir de l'ana- lyste. Là encore, il me faut pour l'instant laisser la question ouverte. A charge pour vous de sentir queje vous emmène, par approximation, à une question comme celle-ci — l'agriculture est-elle une science? On répondra oui, on

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répondra non. Cet exemple n'est avancé que pour vous suggérer que vous faites quand même une différence entre l'agriculture définie par un objet» et l'agriculture définie» c'est le cas de le dire» par un champ —entre l'agri­ culture et l'agronomie. Cela me permet de faire surgir une dimension assurée — nous sommes dans le b.a. ba» mais enfin» il faut bien y être — celle de la mise enformules. Est-ce que ça suffit à définir les conditions d'une science? Je n'en crois rien. Une fausse science» comme une vraie» peut être mise en formules. La question n'est donc pas simple» dès lors que la psychanalyse» comme science supposée» apparaît sous des traits qu'on peut dire problématiques. Que concernent les formules dans la psychanalyse? Qu'est-ce qui motive et module ce glissement de l'objet? Y a-t-il des concepts analytiques d'ores et déjà formés? Le maintien presque religieux des termes avancés par Freud pour structurer l'expérience analytique» à quoi se rapporte-t-il? S'agit-il d'un fait très surprenant dans l'histoire des sciences — que Freud serait le premier» et serait resté le seul» dans cette science supposée» à avoir introduit des concepts fondamentaux? Sans ce tronc» ce mât» ce pilotis» où amarrer notre pratique? Pouvons-nous dire même que ce dont il s'agit» ce soit à proprement parler des concepts? Sont-ils des concepts enformation?Sont- ils des concepts en évolution» en mouvement» à réviser? Je crois que c'est là une question où nous pouvons tenir qu'une avancée est déjà faite, dans une voie qui ne peut être que de travail» de conquête» visant à résoudre la question si la psychanalyse est une science. A la vérité» le maintien des concepts de Freud au centre de toute discussion théorique dans cette chaîne lassante» fastidieuse, rebutante — que personne ne lit honles psychanalystes — qui s'appelle la littérature psychanalytique» n'empêche qu'on reste très en retrait sur eux» que la plupart y sont faussés, adultérés» brisés» et que ceux qui sont trop difficiles sont purement et simplement mis dans la poche — que» par exemple, tout ce qui s'est élaboré autour de la frustration» est» au regard des conceptsfreudiens»de quoi ça dérive» nette­ ment rétrograde et préconceptuel. De même» personne ne se préoccupe plus» sauf de rares exceptions qui sont dans mon entourage» de la structure tierce du complexe d'Œdipe» ni du complexe de castration. Il ne suffit nullement pour assurer un statut théorique à la psychanalyse, qu'un écrivain du type Fenichel ramène tout le matériel accumulé de Yexpé- rience au niveau de la platitude» par une énumération du type grand col­ lecteur. Bien sûr» une certaine quantité de faits ont été rassemblés» il n'est pas vain de les voir groupés en quelques chapitres—on peut avoir l'impres­ sion que» dans tout un champ» tout est expliqué à l'avance. Mais l'analyse n'est pas de retrouver dans un cas le trait différentiel de la théorie» et de croire expliquer avec pourquoi votre fille est muette — car ce dont il

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s'agit, c'est de lafaire parler, et cet effet procède d'un type d'intervention qui n'a rien à faire avec la référence au trait différentiel. L'analyse consiste justement à la Eure parler, de sorte qu'on pourrait dire qu'elle se résume, au dernier terme, dans la levée du mutisme, et c'est ce qu'on a appelé, un moment, du nom d'analyse des résistances. Le symptôme est d'abord le mutisme dans le sujet supposé parlant S'il parle, il est guéri de son mutisme, évidemment. Mais cela ne nous dit pas du tout pourquoi il a commencé de parler. Cela nous désigne seulement un trait différentiel qui, dans le cas de la fille muette, est, comme il allait s'y attendre, celui de l'hystérique. Or, le trait différentiel de l'hystérique est précisément celui-ci — c'est dans le mouvement même de parler que l'hystérique constitue son désir. De sorte qu'il n'est pas étonnant que ce soit par cette porte que Freud soit entré dans ce qui était, en réalité, les rapports du désir au langage, et qu'il ait découvert les mécanismes de l'inconscient Que ce rapport du désir au langage comme tel ne lui soit pas resté voilé, est un trait de son génie, mais ce n'est pas dire qu'il ait été pleinement élu* cidé — même, et surtout pas, par la notion massive de transfert. Que, pour guérir l'hystérique de tous ses symptômes, la meilleure façon soit de satisfaire à son désir d'hystérique — qui est pour elle de poser à nos regards son désir comme désir insatisfait—laisse entièrement hors du champ la question spécifique de ce pourquoi elle ne peut soutenir son désir que comme désir insatisfait. Aussi l'hystérie nous met-elle, dirais-je, sur la trace d'un certain péché originel de l'analyse. Il faut bien qu'il y en ait un. Le vrai n'est peut-être qu'une seule chose, c'est le désir de Freud lui-même, à savoir le fait que quelque chose, dans Freud, n'a jamais été analysé. C'est exactement là que j'en étais au moment où, par une singulière coïncidence,j'ai été mis en position de devoir me démettre de mon séminaire. Ce que j'avais à dire sur les Noms-du-Père ne visait à rien d'autre, en effet, qu'à mettre en question l'origine, à savoir, par quel privilège le désir de Freud avait pu trouver, dans le champ del'expériencequ'ildésignecomme l'inconscient, la porte d'entrée. Remonter à cette origine est tout à fait essentiel si nous voulons mettre l'analyse sur les pieds. Quoi qu'il en soit, un tel mode d'interroger le champ de l'expérience va, dans notre prochaine rencontre, être guidé par la référence suivante — quel statut conceptuel devons-nous donner à quatre des termes introduits par Freud comme concepts fondamentaux, nommément l'inconscient, ta répétition, le transfert, et la pulsion? Considérer le mode sous lequel, dans mon enseignement passé, j'ai »tué ces concepts en relation à une fonction plus générale qui les englobe, et qui permet de montrer leur valeur opératoire dans ce champ, à savoir, la fonc-

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don du signifiant comme tel» sous-jacente» implicite — voilà ce qui nous fera faire» à notre prochaine rencontre» le pas suivant

Je me suis promis» cette année» d'interrompre mes propos à deux heures moins vingt» de façon à laisser ensuite à tous ceux qui seront en mesure de rester ici» n'ayant point à chercher tout de suite ailleurs l'accrochage à une autre occupation» le loisir de me poser les questions que leur auront suggé­ rées ce jour-là les termes de mon exposé»

RÉPONSES

M. TORT : — Quand vous rapportez la psychanalyse au désir de Freud et au désir de l'hystérique, ne pourrait-on vous accuser de psychologisme?

La référence au désir de Freud n'est pas une référence psychologique. La référence au désir de l'hystérique n'est pas une référence psychologique. J'ai posé la question suivante — le fonctionnement de la Pensée sauvage» mis par Lévi-Strauss à la base des statuts de la société» est un inconscient» mais suffit-il à loger l'inconscient comme tel? Et s'il y parvient» loge-t-il

l'inconscient freudien? Le chemin de l'inconscient proprementfreudien»ce sont les hystériques qui l'ont appris à Freud. C'est là que j'ai fait jouer le désir de l'hystérique, tout en indiquant que Freud ne s'en était pas tenu là.

. Quant au désir de Freud» je l'ai placé à un niveau plus élevé. J'ai dit que

le champ freudien de la pratique analytique restait dans la dépendance d'un certain désir originel, qui joue toujours un rôle ambigu» mais préva­ lent» dans la transmission de la psychanalyse. Le problème de ce désir n'est pas psychologique» pas plus que ne l'est celui» non résolu» du désir de Socrate. Il y a toute une thématique qui touche au statut du sujet» lorsque Socrate formule ne rien savoir» sinon ce qui concerne le désir. Le désir n'est pas mis par Socrate en position de subjectivité originelle» mais en posi­ tion d'objet. Eh bien! c'est aussi du désir comme objet qu'il s'agit chez Freud.

15 JANVIER 1964«

L'INCONSCIENT ET LA RÉPÉTITION

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L'INCONSCIENT FREUDIEN ET LE NÔTRE

Pensée sauvage. Il n'y a de cause que de ce qui cloche. Béance, achoppement, trouvaille, perte. La discontinuité. SignorelU.

Pour commencer à l'heure, je vais entamer mon propos d'aujourd'hui par la lecture d'un poème qui, à la vérité, n'a aucun rapport avec ce que je vous dirai — mais qui en a un avec ce quej'ai dit l'année dernière, dans mon séminaire, de l'objet mystérieux, l'objet le plus caché — celui de la pulsion scopique. Il s'agit de ce court poème qu'à la page 73 du Fou d'Eisa, Aragon intitule Contre-chanL

Vainement ton image arrive à ma rencontre Et ne rn entre ohje suis qui seulement la montre Toi te tournant vers moi tu ne saurais trouver Au mur de mon regard que ton ombre rêvée

Je suis ce malheureux comparable aux miroirs Qui peuvent réfléchir mais ne peuvent pas voir Comme eux mon œil est vide et comme eux habité De Fabsence de toi qui fait sa cécité

Je dédie ce poème à la nostalgie que certains peuvent avoir de ce sémi­ naire interrompu, de ce que j'y développais de l'angoisse et de la fonction de l'objet petit a. Us saisiront, je pense, ceux-là, — je m'excuse d'être aussi allusif — ils saisiront la saveur du fait qu'Aragon — dans cette œuvre admirable où je suis fier de trouver l'écho des goûts de notre génération, celle qui fait que je suis forcé de me reporter à mes camarades du même âge que moi, pour pouvoir encore m entendre sur ce poème — Aragon fait suivre son poème

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L'INCONSCIENT BT LA RÉPÉTITION

de cette ligne énigmatique — Ainsi dit unefois An-Nadjt, comme on Pavait invité pour une circoncision. Point où ceux qui ont entendu mon séminaire de Tannée dernière retrou­ veront la correspondance des formes diverses de l'objet a avec la fonction centrale et symbolique du moins-phi [(— 9)] — ici évoqué par la référence singulière, et certainement pas de hasard, que Aragon confère à la conno­ tation historique, si j e puis dire, de rémission par son personnage, le poète fou, de ce contre-chant.

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Il y en a ici quelques-uns, je le sais, qui s'introduisent à mon enseignement Ils s'y introduisent par des écrits qui sont déjà datés. Je voudrais qu'ils sachent qu'une des coordonnées indispensables pour apprécier le sens de ce premier enseignement doit être trouvée dans ceci, qu'Us ne peuvent, d'où ils sont, imaginei à quel degré de mépris, ou simplement de méconnais­ sance, pour leur instrument, peuvent arriver les praticiens. Qu'ils sachent que, pendant quelques années, tout mon effort a été nécessaire pour reva­ loriser aux yeux de ceux-ci cet instrument, la parole — pour lui redonner sa dignité, et faire qu'elle ne soit pas toujours pour eux ces mots d'avance dévalorisés, qui les forçaient à fixer leurs regards ailleurs, pour en trouver le répondant C'est ainsi que j'ai pu passer, au moins un temps, pour être hanté par j e ne sais quelle philosophie du langage, voire heideggerienne, alors qu'il ne s'agissait que d'une référence propédeutique. Et ce n'est pas parce que j e parle en ces lieux que je parlerai plus en philosophe. Pour in attaquer à quelque chose d'autre, que je serai effectivement plus

à l'aise ici pour dénommer, ce dont il s'agit est quelque chose queje n'appel­ lerai pas autrement que le refus du concept C'est pourquoi, comme je l'ai annoncé au terme de mon premier cours, c'est aux concepts freudiens majeurs — que j'ai isolés comme étant au nombre de quatre, et tenant proprement cette fonction — que j'essaierai aujourd'hui de vous introduire. Ces quelques mots au tableau noir sous le titre des concepts freudiens, ce sont les deux premiers — l'inconscient et la répétition. Le transfert — je l'aborderai, j'espère, la prochaine fois — nous introduira directement aux algorithmes que j'ai cru devoir avancer dans la pratique, spécialement aux fins de la mise en œuvre de la technique analytique comme telle. Quant

à la pulsion, elle est d'un accès encore si difficile—à vrai dire, si inabordé— que je ne crois pas pouvoir faire plus cette année que d'y venir seulement après que nous aurons parlé du transfert Nous verrons donc seulement l'essence de l'analyse — spécialement oe qu'a, en elle, de profondément problématique» et en même temps directeur,

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l/lNCONSCIBNT

FREUDIEN

la fonction de l'analyse didactique. Ce n'est qu'après être passé par cet exposé que nous pourrons peut-être, en fin d'année — sans nous-même minimiser le côté mouvant, voire scabreux, de l'approche de ce concept — aborder la pulsion. Cela par contraste avec ceux qui s'y aventurent au nom de références incomplètes et fragiles. Les deux petitesflèchesque vous voyez indiquées au tableau après Vin- conscient et La répétition visent le point d'interrogation qui suit. Il indique que notre conception du concept implique que celui-ci est toujours établi dans une approche qui n'est pas sans rapport avec ce que nous impose, comme forme, le calcul infinitésimal. Si le concept se modèle en effet d'une approche à la réalité qu'il est fait pour saisir, ce n'est que par un saut, un passage à la limite, qu'il s'achève à se réaliser. Dès lors, nous sommes requis de dire en quoi peut s'achever —je dirais, sous forme de quantité finie — l'élaboration conceptuelle qui s'appelle l'inconscient De même pour la répétition. Les deux autres termes inscrits sur le tableau au bout de la ligne, Le sujet et Le réel, c'est par rapport à eux que nous serons amenés à donner forme à la question posée la dernière fois — la psychanalyse, sous ses aspects para­ doxaux, singuliers, aporiques, peut-elle, parmi nous, être considérée comme constituant une science, un espoir de science? Je prends d'abord le concept de l'inconscient

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La majorité de cette assemblée a quelques notions de ce que j'ai avancé ceci — l'inconscient est structuré comme un langage — qui se rapporte à un champ qui nous est aujourd'hui beaucoup plus accessible qu'au temps de Freud. Je l'illustrerai par quelque chose qui est matérialisé sur un plan assu­ rément scientifique, par ce champ qu'explore, structure, élabore Claude Lévi-Strauss, et qu'il a épingle du titre de Pensée sauvage. Avant toute expérience, avant toute déduction individuelle, avant même que s'y inscrivent les expériences collectives qui ne sont rapportables qu'aux , besoins sociaux, quelque chose organise ce champ, en inscrit les lignes de force initiales. C'est la fonction que Claude Lévi-Strauss nous montre être la vérité de la fonction totémique, et qui en réduit l'apparence—la fonction classificatoire primaire. Dès avant que des relations s'établissent qui soient proprement humaines, déjà certains rapports sont déterminés. Ils sont pris dans tout ce qitéla nature peut offrir comme supports, supports qui se disposent dans des thèmes d'opposition. La nature fournit, pour dire le mot, des signifiants, et ces signifiants organisent de façon inaugurale les rapports humains, en donnent les structures, et les modèlent

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L'INCONSCIENT ET LA RÉPÉTITION

L'important, pour nous, est que nous voyons ici le niveau où — avant toute formation du sujet, d'un sujet qui pense, qui s'y situe — ça compte, c'est compté, et dans ce compté, le comptant, déjà, y est. C'est ensuite seulement que le sujet a à s'y reconnaître, à s'y reconnaître comme comp­

tant. Rappelons l'achoppement naïf où le mesureur de niveau mental s'esbaudit de saisir le petit homme qui énonce —fai troisfrères,Paul, Ernest et moi. Mais c'est tout naturel — d'abord sont comptés les troisfrères,Paul,

Ernest et moi, et puis il y a moi

au niveau où on avance que j'ai à réfléchir

le premier moi, c'est-à-dire moi qui compte. De nos jours, au temps historique où nous sommes de formation d'une science, qu'onpeutqualifier d'humainemais qu'il fautbien distinguer de toute psycho-sociologie, à savoir, la linguistique, dont le modèle est lejeu combi- natoire opérant dans sa spontanéité, tout seul, d'une façon présubjective, — c'est cette structure qui donne son statut à l'inconscient. C'est elle, en tout cas, qui nous assure qu'il y a sous le terme d'inconscient quelque chose de qualifîable, d'accessible et d'objectivable. Mais quand j'incite les psycha­ nalystes à ne point ignorer ce terrain, qui leur donne un solide appui pour leur élaboration, est-ce à dire que je pense tenir les concepts introduits his­ toriquement par Freud sous le terme d'inconscient? Eh bien, non! je ne le pense pas. L'inconscient, conceptfreudien,est autre chose, que je voudrais essayer de vous faire saisir aujourd'hui. Il ne suffit certes pas de dire que l'inconscient est un concept dynamique, puisque c'est substituer l'ordre de mystère le plus courant à un mystère particulier — la force, ça sert en général à désigner un lieu d'opacité. C'est à la fonction de la cause que je me référerai aujourd'hui. Je sais bien que j'entre là sur un terrain qui, du point de vue de la critique philosophique, n'est pas sans évoquer un monde de références, assez pour me Eure hésiter parmi eues — nous en serons quittes pour choisir. Il y a au moins une partie de mon auditoire qui restera plutôt sur sa faim, si j'indique simplement que, dans VEssai sur les grandeurs négatives de Kant, nous pouvons saisir combien est serrée de près la béanceque, depuis tou­ jours, la fonction de la cause offre à toute saisie conceptuelle. Dans cet essai, il est à peu près dit que c'est un concept, en fin de compte, inanaly­ sable — impossible à comprendre par la raison — si tant est que la règle de la raison, la Vernunftsregel, c'est toujours quelque Vergleichung, ou équi­ valent — et qu'il reste essentiellement dans la fonction de la cause une cer­ taine béance, terme employé dans les Prolégomènes du même auteur. Je n'irai pas à faire remarquer que depuis toujours le problème de la cause est l'embarras des philosophes, et qu'il n'est pas aussi simple qu'on peut le croire à voir s'équilibrer dans Âristote les quatre causes — car je ne suis pas ici philosophant, et ne prétends pas m'acquitter d'une aussi lourde charge avec ces quelques références, qui suffisent à rendre sensible sim-

U

t'iNCONSOENT FRB13DIBN

plement ce que veut dire ce sur quoij'insiste. La cause» pour nous» toute mo­ dalité que Kant l'inscrive dans les catégories de la raison pure — plus exactement il l'inscrit au tableau des relations entre l'inhérence et la com­ munauté — la cause n'en est pas pour autant plus rationalisée. Elle se distingue de ce qu'il y a de déterminant dans une chaîne, autre­ ment dit de la loi. Pour l'exemplifier» pensez à ce qui s'image dans la loi de l'action et de la réaction. Il n'y a ici» si vous voulez» qu'un seul tenant L'un ne va pas sans l'autre. Un corps qui s'écrase au sol» sa masse n est pas la cause de ce qu'il reçoit en retour de sa force vive» sa masse est intégrée à cette force qui lui revient pour dissoudre sa cohérence par un effet de retour. Ici» pas de béance» si ce n'est à la fin. Au contraire» chaque fois que nous parlons de cause» il y a toujours quel­ que chose d'anticonceptuél» d'indéfini. Les phases de la lune sont la cause des marées—ça» c'est vivant» nous savons à ce moment-là que le mot cause est bien employé. Ou encore» les miasmes sont la cause de la fièvre — ça aussi» ça ne veut rien dire» il y a un trou» et quelque chose qui vient osciller dans l'intervalle. Bref» il n'y a de cause que de ce qui cloche. Eh bien! l'inconscientfreudien»c'est à ce point que j'essaie de vous faire viser par approximation qu'il se situe» à ce point où» entre la cause, et ce qu'elle affecte, il y a toujours la docherie. L'important n'est pas que l'in­ conscient détermine la névrose — là-dessus Freud a très volontiers le geste pilatique de se laver les mains. Un jour ou l'autre» on trouvera peut-être quelque chose» des déterminants humoraux» peu importe — ça lui est égal Car l'inconscient nous montre la béance par où la névrose se raccorde à un réel — réel qui peut bien» lui» n'être pas déterminé. Dans cette béance, il se passe quelque chose. Cette béance une fois bouchée» la névrose est-elle guérie? Après tout» la question est toujours ouverte. Seulement» la névrose devient autre» parfois simple infirmité» cica- trice, comme dit Freud — non pas cicatrice de la névrose» mais de l'incons­ cient Cette topologie» je ne vous la ménage pas très savamment» parce que je n'ai pas le temps —j e saute dedans» et je crois que vous pourrez vous sentir guidé des termes que j'introduis quand vous irez aux textes de Freud. Voyez d'où il part — de YEHologie des névroses — et qu'est-ce qu'il trouve dans le trou» dans la fente» dans la béance caractéristique de la cause? Quelque chose de l'ordre du non-réalisé. On parle de refus. C'est aller trop vite en matière — d'ailleurs» depuis quelque temps» quand on parle de refus» on ne sait plus ce qu'on dit L'in­ conscient» d'abord» se manifeste à nous comme quelque chose qui se tient en attente dans l'aire» dirai-je» du notHté. Que le refoulement y déverse quelque chose» n'est pas étonnant C'est le rapport aux limbes de la fai­ seuse d'anges. Cette dimension est assurément à évoquer dans un registre qui n'est

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t'iNCONSCŒNT ET LA RÉPÉTITION

rien d'irréel» ni de dé-réel» mais de non-réalisé. Ce n'estjamais sans danger qu'on fait remuer quelque chose dans cette zone des larves» et peut-être est-il de la position de l'analyste — s'il y est vraiment — de devoir être assiégé» —je veux dire réellement—par ceux chez qui il a évoqué ce monde des larves sans avoir pu toujours les mener jusqu'au jour. Tout discours n'est pas ici inoffensif— le discours même quej'ai pu tenir ces dix dernières années trouve là certains de ces effets. Ce n'est pas en vain que» même dans un discours public» on vise les sujets» et qu'on les touche à ce que Freud appelle le nombril — nombril des rêves, écrit-il pour en désigner» au dernier terme» le centre d'inconnu — qui n'est point autre chose» comme le nom­ bril anatomique même qui le représente» que cette béance dont nous parlons. Danger du discours public pour autant qu'il s'adresse justement au plus proche — Nietzsche le savait» un certain type de discours ne peut s'adresser qu'au plus lointain. Au vrai dire» cette dimension de l'inconscient que j'évoque» c'était oublié, comme Freud l'avait parfaitement bien prévu. L'inconscient s'était refermé sur son message grâce aux soins de ces actifs orthopédeutes que sont devenus les analystes de la seconde et de la troisième génération» qui se sont employés» en psychologisant la théorie analytique» à suturer cette béance. Croyez bien que moi-mêmej e ne la rouvre jamais qu'avec précaution.

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Je suis certes» maintenant» à ma date» à mon époque» en position d'intro­ duire dans le domaine de la cause la loi du signifiant» au lieu où cette béance se produit. Il n'en reste pas moins qu'il faut» si nous voulons comprendre ce dont il s'agit dans la psychanalyse» revenir à évoquer le concept de l'inconscient dans les temps où Freud a procédé pour le forger — puisque nous ne pouvons l'achever qu'à le porter à sa limite. L'inconscientfreudienn'a rien à faire avec les formes dites de l'incons­ cient qui l'ont précédé» voire accompagné» voire qui l'entourent encore. Ouvrez» pour comprendre ce que je veux dire» le dictionnaire Lalande. Lisez la très jolie énumération qu'a faite Dwelshauvers dans un livre paru il y a une quarantaine d'années chez Flammarion. Il y énumère huit ou dix formes d'inconscient qui n'apprennent rien à personne» qui désignent simplement le pas-conscient» le plus o u moins conscient» et» dans le champ des élaborations psychologiques» on trouve mille variétés supplémentaires. L'inconscient de Freud n'est pas du tout l'inconscient romantique de la création imaginante. Il n'est pas le lieu des divinités de la nuit Sans doute n'est-ce pas tout à fait sans rapport avec le lieu vers où se tourne le regard de Freud — mais le fait que Jung» relais des termes de l'inconscient roman-

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L'INCONSCIENT* FREUDIEN

tique» ait été répudié par Freud» nous indique assez que la psychanalyse introduit autre chose. De même» pour dire que l'inconscient si fourre-tout, si hétéroclite» qu'élabora pendant toute sa vie de philosophe solitaire Edouard Von Hartmann» n'est pas l'inconscient de Freud» il ne faudrait pas non plus aller trop vite» puisque Freud» dans le septième chapitre de

la Science des rêves, s'y réfère lui-même en note — c'est dire qu'il faut allqr

y voir de plus près pour désigner ce qui dans Freud s'en distingue. A tous ces inconscients toujours plus ou moins affiliés à une volonté obscure considérée comme primordiale» à quelque chose d'avant la cons­ cience, ce que Freud oppose» c'est la révélation qu'au niveau de l'incons­ cient il y a quelque chose en tous points homologue à ce qui se passe au niveau du sujet — ça parle» et ça fonctionne d'une façon aussi élaborée qu'au niveau du conscient» qui perd ainsi ce qui paraissait son privilège. Je sais les résbtances que provoque encore cette simple remarque pourtant sensible dans le moindre texte de Freud. Lisez là-dessus le paragraphe de ce septième chapitre intitulé VOubli dans les rêves, à propos de quoi Freud ne ait que référence aux jeux du signifiant Je ne me contente pas de cette référence massive. Je vous ai épelé point par point le fonctionnement de ce qui nous est produit d'abord par Freud comme le phénomène de l'inconscient Dans le rêve» l'acte manqué» le mot d'esprit — qu'est-ce qui frappe d'abord? C'est le mode d'achoppe­ ment sous lequel ils apparaissent Achoppement» défaillance, fêlure. Dans une phrase prononcée» écrite» quelque chose vient à trébucher. Freud est aimanté par ces phénomènes» et c'est là qu'il va chercher l'inconscient Là» quelque chose d'autre demande

à se réaliser — qui apparaît comme intentionnel» certes» mais d'une étrange

temporalité. Ce qui se produit dans cette béance» au sens plein du terme se produire, se présente comme la trouvaille. C'est ainsi d'abord que l'ex­ plorationfreudiennerencontre ce qui se passe dans l'inconscient Trouvaille qui est en même temps solution — pas forcément achevée» mais» si incomplète qu'elle soit» elle a ce je-ne-sais-quoi qui nous touche de cet accent particulier que Théodore Reik a si admirablement détaché —- seulement détaché» car Freud l'a bien fait remarquer avant lui — la surprise — ce par quoi le sujet se sent dépassé» par quoi il en trouve à la fois {Jus et moins qu'il n'en attendait — mais de toute façon» c'est» par rapport à ce qu'il attendait» d'un prix unique. Or» cette trouvaille» dès qu'elle se présente» est retrouvaille» e t qui plus est» die est toujours prête à se dérober à nouveau» instaurant la dimension de la perte, Pour me laisser aller à quelque métaphore» Eurydice deux fois perdue» telle est l'image la plus sensible que nous puissions donner» dans le mythe» de ce qu'est le rapport de l'Orphée analyste à l'inconscient

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L'INCONSCIENT ET LA RÉPÉTITION

En quoi, si vous me permettez d'y ajouter quelque ironie, l'inconscient se trouve au bord strictement opposé de ce qu'il en est de l'amour, dont chacun sait qu'il est toujours unique, et que la formule une de perdue, dix de retrouvées y trouve sa meilleure application. La discontinuité, telle est donc la forme essentielle où nous apparaît d'abord l'inconscient comme phénomène — la discontinuité, dans laquelle quelque chose se manifeste comme une vacillation. Or, si cette discon­ tinuité a ce caractère absolu, inaugural, dans le chemin de la découverte de Freud, devons-nous la placer — comme ce fut ensuite la tendance des ana­ lystes — sur le fond d'une totalité? Est-ce que le un est antérieur à la discontinuité? Je ne le pense pas, et tout ce que j'ai enseigné ces dernières années tendait à Eure virer cette exigence d'un un fermé — mirage auquel s'attache la référence au psychisme d'en* veloppe, sorte de double de l'organisme où résiderait cette fausse unité. Vous m'accorderez que le un qui est introduit par l'expérience de l'in­ conscient, c'est le un de la fente, du trait, de la rupture. Ici jaillit une forme méconnue du un, le Un de YUnbewusste. Disons que la limite de YUnbewusste c'est YUnbegriff— non pas non-concept, mais concept du manque. Où est le fond? Est-ce l'absence? Non pas. La rupture, la fente, le trait de l'ouverture fait surgir l'absence — comme le cri non pas se profile sur fond de silence, mais au contraire le Eut surgir comme si­ lence. Si vous gardez dans la main cette structure initiale, vous serez retenus de vous livrer à tel ou tel aspect partiel de ce dont il s'agit concernant Tin- conscient — comme par exemple que c'est le sujet, en tant qu'aliéné dans son histoire, au niveau où la syncope du discours se conjoint avec son désir. Vous verrez que, plus radicalement, c'est dans la dimension d'une synchronie que vous devez situer l'inconscient — au niveau d'un être, mais en tant qu'il peut se porter sur tout, c'est-à-dire au niveau du sujet de renoncia­ tion, en tant que, selon les phrases, selon les modes, il se perd autant qu'il se retrouve, et que, dans une interjection, dans un impératif, dans une invocation, voire dans une défaillance, c'est toujours lui qui vous pose son énigme, et qui parle, — bref, au niveau où tout ce qui s'épanouit dans Tin- conscient se difiuse, tel le mycélium, comme dit Freud à propos du rêve, autour d'un point central. C'est toujours du sujet en tant qu'indéterminé qu il s agit. Obtivium, c'est îëvis avec le e long — poli, uni, lisse. Oblivium, c'est ce qui efface — quoi? le signifiant comme tel. Voilà où nous retrou­ vons la structure basale, qui rend possible, de façon opératoire, que quelque chose prenne la fonction de barrer, de rayer, une autre chose. Niveau plus primordial, structuralement, que le refoulement dont nous parlerons plus

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L'INCONSCIENT FREUDIEN

tard. Eh bien, cet élément opératoire de l'effacement, c'est ce que Freud désigne, dès l'origine, dans la fonction de la censure. C'est le caviardage avec des ciseaux, la censure russe, ou encore la censure allemande, voir Henri Heine, au début du Livre de FAllemagne. Monsieur et Madame Untel ont te plaisir de vous antioncer la naissance d'un enfant beau comme la liberté —le Docteur Hoffmann, censeur, raye le mot liberté. Assu­ rément, on peut s'interroger sur ce que devient reffet de ce mot du fait de cette censure proprement matérielle, ce qui est là un autre problème. Mais c'est bien là ce sur quoi porte, de la façon la plus efficiente, le dynamisme de l'inconscient A reprendre un exemplejamais assez exploité, celui qui est le premier sur lequel Freud a fait porter sa démonstration, l'oubli, l'achoppement de mémoire, concernant le mot de Signorelli après sa visite aux peintures d'Orvieto, est-il possible de ne pas voir surgir du texte même, et s'imposer, non pas la métaphore, mais la réalité de la disparition, de la suppression, de Y Unterdrückung, passage dans les dessous? Le terme de Signor, de Herr, passe dans les dessous — le maître absolu, ai-je dit en un temps, la mort pour tout dire, est là disparue. Et, aussi bien, ne voyons-nous pas, là der« rière, se profiler tout ce qui nécessite Freud à trouver dans les mythes de la mort du père la régulation de son désir? Après tout, il se rencontre avec Nietzsche pour énoncer, dans son mythe à lui, que Dieu est mort Et c'est peut-être sur le fond des mêmes raisons. Car le mythe du Dieu est mort

— dontje suis, pour ma part, beaucoup moins assuré, comme mythe enten­

dez bien, que la plupart des intellectuels contemporains, ce qui n'est pas du tout une déclaration de théisme, ni de foi à la résurrection — ce mythe n'est peut-être que l'abri trouvé contre la menace de la castration« Si vous savez les lire, vous la verrez auxfresquesapocalyptiques de la cathédrale d'Orvieto. Sinon, lisez la conversation de Freud dam le train

— il n'est question que de là fin de la puissance sexuelle, dont son interlo­

cuteur médecin, l'interlocuteur précisément vis-à-vis de qui il ne retrouve pas le nom de Signorelli', lui dit le caractère dramatique pour ceux qui sont ordinairement ses patients* Ainsi l'inconscient se manifeste toujours comme ce qui vacille dans une coupure du sujet — d'où resurgit unf trouvaille, que Freud assimile au désir—désir que nous situerons provisoirement dans la métonymie dénudée du discours en cause où le sujet se saisit en quelque point inattendu. Pour ce qui est de Freud et de sa relation au père, n'oublions pas que tout son effort ne l'a meué qu'à avouer que, pour lui, cette question restait entière, il l'a dit à une de ses interlocutrices — Que veut unefemme? Ques­ tion qu'il n'a jamais résolue, voir ce qu'a été effectivement sa relation à la femme, son caractère uxorieux, comme s'exprime pudiquement Jones le concernant. Nous dirons que Freud aurait fait assurément un admirable

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^INCONSCIENT BI Là BÉPélïTION

idéaliste passionné, s'il ne s'était pas consacré à lautre, sous la forme de l'hystérique.

J'ai décidé d'arrêter toujours à point nommé, deux heures moins vingt, mon séminaire. Vous le voyez, je n'ai pas clos aujourd'hui ce qu'il en est de la fonction de l'inconscient.

Questions et réponses manquent

22 JANVIER 1964*

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DU SUJET DE LA CERTITUDE

Ni être, ni non-être. Finitude du désir. Vévasif. Le statut de l'inconscient est éthique. Que tout est à refaire dans la théorie. Freud cartésien. Le disir de l'hystérique.

La semaine dernière, mon introduction de l'inconscient parla structure d'une béance a fourni l'occasion à un de mes auditeurs, Jacques-Alain Mil­ ler, d'un excellent ttacé de ce que, dans mes écrits précédents, il a reconnu comme la fonction structurante d'un manque, et il l'a rejoint par un arc audacieux à ce quej'ai pu désigner, en parlant de la fonction du désir, comme le manque-à-êtrè. Ayant réalisé cette synopsis qui n'a sûrement pas été inutile, au moins pour ceux qui avaient déjà quelques notions de mon enseignement, ü m'a interrogé sur mon ontologie, Je n'ai pas pu lui répondre dans les limites qui sont imparties au dialogue par l'horaire, et il aurait convenu que j'obtins de lui tout d'abord la préci­ sion de ce en quoi il cerne le terme d'ontologie. Néanmoins, qu'il ne croie pas que j'ai trouvé du tout la question inappropriée.'Je dirai même plus. Il tombait particulièrement à point, en ce sens que c'est bien d'une fonction ontologique qu'il s'agit dans cette béance, par quçij'ai cru devoir introduire, comme lui étant la plus essentielle, la fonction de l'inconscient.

La béance de l'inconscient, nous pourrions la dire prê-ontobgique. J'ai insisté sur ce caractère trop oublié — oublié d'une façon qui n'est pas sans signification — de la première émergence de l'inconscient, qui est de ne pas prêter à l'ontologie. Ce qui en effet s'est montré d'abord à Freud, aux découvreurs, à ceux qui ont Eût les premiers pas, ce qui se montre encore à quiconque dans l'analyse accommode un temps son regard à ce qui est

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L'INCONSCIENT ET LA RÉPÉTITION

proprement de Tordre de l'inconscient, — c'est que ce n'est ni être, ni non* être» c'est du non-réali$é. J'ai évoqué la fonction des limbes» j'aurais pu aussi bien parler de ce que» dans les constructions de la Gnose» on appelle les êtres intermédiaires — sylphes» gnomes» voire formes plus élevées de ces médiateurs ambigus. Aussi bien» n'oublions pas que Freud» quand il commença de remuer ce monde» articula ce vers» qui paraissait lourd d'inquiétantes appréhensions quand il Ta prononcé» et dont il est bien remarquable que la menace soit» après soixante ans d'expériences» complètement oubliée — Fleetere si nequeo superos Acheronta movebo. Il est remarquable que ce qui s'annonçait comme une ouverture infernale ait été dans la suite aussi remarquablement aseptisé. Mais il est indicatif également que ce qui s'annonçait aussi délibérément comme une ouverture sur un monde inférieur, n'ait fait nulle part» sauf exception très rare» alliance sérieuse avec tout ce qui a existé—existe encore maintenant» mais moins qu'à l'époque de la découvertefreudienne— de recherche métapsychique» comme on disait» voire de pratique spirite, spiri- tiste» évocatoire» nécromantique» telle la psychologie gothique deMyers» qui s'astreignait à suivre à la trace le fait de télépathie. Bien sûr» au passage» Freud touche à ces faits, à ce qui a pu lui en advenir» apporté dam son expérience. Mais il est net que c'est dans le sens d'une réduc­ tion rationaliste» et dégante» que sa théorisation s'exerce. On peut considérer comme exceptionnel» voire aberrant» ce qui» dans le cercle analytique» de nos jours» s'attache à ce qui a été appelé—et d'une façon bien significative» pour les stériliser — les phénomènes psi (¥)• Allusion aux recherches d'un Serva- dio par exemple. % Assurément» ce n'est pas dans ce sens que notre expérience nous a dirigé. Le résultat de notre recherche de l'inconscient va au contraire dans le sens d'un certain dessèchement» d'une réduction à un herbier» dont l'échantil­ lonnage est limité à un registre devenu catalogue raisonné» à une classifi­ cation qui se serait volontiers voulue naturelle. Si» dans le registre d'une psychologie traditionnelle» on fait volontiers état du caractère immaîtri­ sable» infini» du désir humain — y voyant la marque deje ne sais quel sabot divin qui s'y serait empreint — ce que l'expérience analytique nous permet d'énoncer» c'est bien plutôt la fonction limitée du désir. Le désir» plus que tout autre point de l'empan humain» rencontre quelque part sa limite. Nous reviendrons sur tout cela» mais je pointe que j'ai dit le désir, et non pas le plaisir. Le plaisir est ce qui limite la portée de l'empan humain — le principe du plaisir est principe dlioméostase. Le désir» lui» trouve son cerne» son rapportfixé»sa limite» et c'est dans le rapport à cette limite qu'il se soutient comme tel»franchissantle seuil imposé par le principe du plaisir. Ce n'est pas un trait personnel de Freud que cette répudiation» dans le champ de la sentimentalité religieuse, de ce qu'il a désigné comme l'aspi-

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CBRT1TUDB

ration océanique. Notre expérience est là pour la réduire, cette aspiration, à vin fantasme, nous assurer ailleurs d'assises fermes, et la remettre à la place de ce que Freud appelait, à propos de la religion, illusion. Ce qui est ontique, dans la fonction de l'inconscient, c'est la fente par où ce quelque chose dont l'aventure dans notre champ semble si courte est un instant amené aujour—un instant» car le second temps, qui est de ferme­ ture, donne à cette saisie un aspect évanouissant. Je reviendrai sur cela, qui sera peut-être même le pas que j e pourraifranchirmaintenant, ne l'ayant pu qu'éviter jusqu'à présent, pour des raisons de contexte. Contexte brûlant, vous le savez. Nos habitudes techniques sont devenues — pour des raisons que nous aurons à analyser — si chatouilleuses quant aux fonctions du temps, qu'à vouloir introduire ici des distinctions si essen­ tielles qu'elles se dessinent partout ailleurs que dans notre discipline, il semblait qu'il me fallût m*engager dans la voie d'une discussion plus ou moins plaidoyante. Il est sensible au niveau même de la définition de l'inconscient — à se référer seulement à ce que Freud en dit, d'une façon forcément approxi­ mative, n'ayant pu d'abord s'en servir que par touches, par tentatives, à propos du processus primaire —- que ce qui s'y passe est inaccessible à la contradiction, à la localisation spatio-temporelle, et aussi bien à la fonction du temps* Or, si le désir ne fait que véhiculer vers un avenir toujours courjet limité ce qu'il soutient d'une image du passé, Freud le dit pourtant indestructible. Le terme d'indestructible, voici justement que c'est de la réalité de toutes la plus inconsistante qu'il est affirmé. Le désir indestructible, s'tUchappe au temps, à quel registre appartient-il dans l'ordre des choses? — puisque qu'est-ce qu'une chose? sinon ce qui dure, identique, un certain temps. N'y a-t-il pas lieu ici de distinguer à côté de la durée, substance des choses, un autre mode du temps — un temps logique? Vous savez que j'ai déjà abordé ce thème dans un écrit Nous retrouvons ici la structure scandée de ce battement de la fente dont je vous évoquais la fonction la dernière fois. L'apparition évanouis­ sante se fait entre les deux points, l'initial, le terminal, de ce temps logique — entre cet instant de voir où quelque chose est toujours élidé, voire perdu, de l'intuition même, et ce moment élusif où, précisément, la saisie de l'inconscient ne conclut pas, où il s'agit toujours d'une récupération leurrée, Ontiquement donc, l'inconscient c'est l'évasif —• mais nous arrivons à le cerner dans une structure, une structure temporelle, dont on peut dire qu'elle n'a jamais été, jusqu'ici, articulée comme telle.

Séminaire/Lacan.

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L'INCONSCIENT

S T

LA

RÉPÉTITION

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C'est de dédain que la suite de l'expérience analytique depuis Freud a ai t preuve à l'égard de ce qui apparaît dans la béance. Les larves qui en sortent, nous ne les avons pas — selon la comparaison que Freud emploie / à un tournant de la Science des rêves nourries de sang. Nous nous sommes intéressé à autre chose, etje suis là pour vous montrer cette année par quelle voie ces déplacements d'intérêt ont toujours été davantage dans le sens de dégager des structures, dont on parle mal, dans l'analyse, dont on parle presque en prophète« Trop souvent, lisant les meil­ leurs témoignages théoriques que les analystes apportent de leur expérience, on a le sentiment qu'il faut les interpréta:. Je vous le montrerai en son temps, quand il s'agira de ce qui est le plus vif, le plus brûlant denotre expérience, à savoir le transfert, sur lequel nous voyons coexister les témoi­ gnages les plusfragmentaireset les plus éclairants, dans une confusion totale. C'est ce qui vous explique que je n'y vais que pas à pas, car, aussi bien, ce quej'ai à traiter pour vous — l'inconscient, la répétition — d'autres vous en parleraient au niveau du transfert, en disant que c'est de cela qu'il s'agit C'est monnaie courante d'entendre, par exemple, que le transfert est une répétition. Je ne dis pas que ce soit feux, et qu'il n'y ait pas de répétition dans le transfert Je ne dis pas que ce ne soit pas à propos de l'expérience du transfert que Freud ait approché la répétition. Je dis que le concept de répétition n'a rien à faire avec celui de transfert. Je suis forcé, à cause de cela, de le faire passer d'abord dans notre explication, de lui donner le pas logique. Car suivre la chronologie serait favoriser les ambiguïtés du concept de répétition, qui viennent du feit que sa découverte s'est feite au cours des tâtonnements nécessités par l'expérience du transfert

Je veux marquer maintenant, si étonnante que la formule puisse vous paraître, que son statut d'être, si évasiÇ si inconsistant, est donné à l'incons­ cient par la démarche de son découvreur. Le statut de l'inconscient, queje vous indique sifragilesur le plan ontique, est éthique. Freud, dans sa soif de vérité, dit — Quoi qu'it en soit, ilfaut y aller — parce que, quelque part, cet inconscient se montre. Et cela, il le dit

dans son expérience de ce qui est jusque-là, pour

plus refusée, la plus couverte, la plus contenue, la plus rejetée, celle de l'hystérique, en tant qu'elle est — en quelque sorte, d'origine — marquée par le signe de la tromperie.

Bien sûr, cela nous a mené à beaucoup d'autres choses dans le champ oh nous avons été conduit par cette démarche initiale, par la discontinuité que constitue le feit qu'un homme découvreur, Freud, a dit — Là est le

le médecin, la réalité la

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DU SUJET DB LA CERTITUDB

pays où je mène mon peuple. Longtemps, ce qui se situait dans ce champ a paru marqué des caractéristiques de sa découverte d'origine — le désir de l'hystérique. Mais bientôt s'est imposé tout autre chose qui — à mesure qu'il était découvert plus avant — était toujours formulé avec retard, à la traîne. C'est que la théorie n'avait été forgée que pour les découvertes précédentes. De sorte que tout est à refaire, y compris ce qui concerne le désir de l'hystérique. Cela nous impose une sorte de saut rétroactif si nous voulons marquer ici l'essentiel de la position de Freud touchant ce qui se passe dans le champ de l'inconscient Cen'estpas sous un mode impressionniste queje veux dire que sa démarche est ici éthique—je ne pense pas à ce fameux courage du savant qui ne recule devantrien»image à tempérer, comme toutes les autres. Si je formule ici que le statut de l'inconscient est éthique, non point ontique, c'est précisé­ ment parce que Freud, lui, ne met pas cela en avant quand il donne son statut à l'inconscient Et ce quej'ai dit de la soif de la vérité qui l'anime est ici une simple indication sur la trace des approches qui nous permettront de nous demander où fut la passion dé Freud. Freud sait toute la fragilité des moires de l'inconscient concernant ce registre, quand il introduit le dernier chapitre de La Science des rêves \>*t ce rêve qui, de tous ceux qui sont analysés dans le livre, a un sort à part — rêve suspendu autour du mystère le plus angoissant celui qui unit un père au cadavre de son fils tout proche, de son fils mort Le père succombant au sommeil voit surgir l'image du fils, qui lui dit — Ne vois-tu pas, père, queje brùk? Or, il est en train de brûler dans le réel, dans la pièce à côté. Pourquoi donc soutenir la théorie qui fait du rêve l'image d'un désir, de cet exemple où, dans une sorte de refletflamboyant,c'estjustement une réalité qui, quasiment calquée, semble ici arracher le rêveur à son sommeil? Pourquoi, sinon pour nous évoquer un mystère qui n'est rien d'autre que le monde de l'au-delà, etje ne sais quel secret partagé entre le père et cet enfant qui vient lui dire — Ne vois-tu pas, père, queje brûle? De quoi brûle- t-il? — sinon de ce que nous voyons se dessiner en d'autres points désignés par la topologiefreudienne— du poids des péchés du père, que porte le fantôme dans le mythe d'Hamlet dont Freud a doublé le mythe d'Œdipe. Le père, le Nom-du-père, soutient la structure du désir avec celle de la loi — mais l'héritage du père, c'est celui que nous désigne Kierkegaard, c'est son péché. Le fantôme d'Hamlet surgit d'où? — sinon du lieu d'où il nous dénonce que c'est dans lafleurde son péché qu'il a été surpris, fauché — et loin qu'il donne à Hamlet les interdits de la Loi qui peuvent Élire subsista: son désir, c'est d'une profonde mise en doute de ce père trop idéal qu'il s'agit à tout instant Tout est à portée, émergeant dans cet exemple que Freud place là pour

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L'INCONSCIENT ET LA RÉPÉTITION

nous indiquer en quelque sorte qu'il ne l'exploite pas, qu'il l'apprécie, qu'il le pèse, le goûte. C'est de ce point le plus fascinant qu'il nous détourne, pour entrer dans une discussion concernant l'oubli du rêve, et la valeur de sa transmission parle sujet Ce débat tourne tout entier autour d'un certain nombre de termes qu'il convient de souligner. Le terme majeur, en effet, n'est pas vérité. Il est Gewissheit, certitude. La démarche de Freud est cartésienne — en ce sens qu'elle part du fonde­ ment du sujet de la certitude. Il s'agit de ce dont on peut être certain. A cette fin, la première chose à faire est de surmonter ce qui connote tout ce qu'il en est du contenu de l'inconscient — spécialement quand il s'agit de le faire émerger de l'expérience du rêve — de surmonter ce qui flotte partout, ce qui ponctue, macule, tachette le texte de toute communication de rêve —Je ne suis pas sûr, je doute. Et qui ne douterait à propos de la transmission du rêve quand, en effet, l'abîme est manifeste de ce qui a été vécu à ce qui est rapporté? Or — c'est là que Freud met l'accent de toute sa force — le doute, c'est l'appui de sa certitude. D le motive — c'est justement là, dit-il, signe qu'il y a quelque chose à préserver. Et le doute est alors signe de la résistance. La fonction qu'il donne au doute reste pourtant ambiguë', car ce quelque chose qui est à préserver peut être aussi bien le quelque chose qui a à se montrer — puisque, de toute façon, ce qui se montre, ne se montre que sous une Verkleidung, déguisement, et postiche aussi, qui peut tenir mal. Mais quoi qu'il en soit, ce sur quoi j'insiste est qu'il y a un point où se rapprochent, convergent, les deux démarches de Descartes et de Freud. Descartes nous dit —Je suis assuré, de ce queje doute, dépenser, et—dirai- je, pour m'en tenir à une formule non pas plus prudente que la sienne, mais qui nous évite de débattre du je pense De penser, je suis. Notez en passant qu'en éludant h je pense, j'élude la discussion qui résulte du fait que et je pense, pour nous, ne peut assurément pas être détadié du fait qu'il ne peut le formuler qu'à nous le dire, implicitement — ce qui est par lui oublié. Cela, nous le réservons pour l'instant. D'une façon exactement analogique, Fjreud, là où il doute — car enfin ce sont ses rêves, et c'est lui qui, au départ, doute—est assuré qu'une pensée est là, qui est inconsciente, ce qui veut dire qu'elle se révèle comme absente. C'est à cette place qu'il appelle, dès qu'il a affaire à d'autres, leje pense par où va se révéler le sujet En somme, cette pensée, il est sûr qu'elle est là toute seule de tout son je suis, à on peut dire, — pour peu que, c'est là le saut, quelqu'un pense à sa place. C'est ici que se révèle la dissymétrie entre Freud et Descartes. Elle n'est point dans la démarche initiale de la certitude fondée du sujet Elle tient à ce que, ce champ de l'inconscient, le sujet y est chez lui. Et c'est parce

DU SUJET DB IA CERTITUDB

que Freud en affirme la certitude, que se fait le progrès par où il nous change le monde. Pour Descartes, dans le cogitoimûû —les cartésiens me rendront ce point, maisje l'avance à la discussion—ce que vise leje pense en tant qu'il bascule dans h je suis, c'est un réel —- mais le vrai reste tellementau^dehors qu'il faut ensuite à Descartes s'assurer, de quoi? — sinon d'un Autre qui ne soit pas trompeur, et qui, par-dessus le marché, puisse de sa seule existence garan- tir les bases de la vanté, lui garantir qu'il y a dans sa propre raison objective lesfondementsnécessaires à ce que le réel même dont il vient de s'assurer puisse trouver la dimension de la vérité. Je ne peux qu'indiquer la consé­ quence prodigieuse qu'a eue cette remise de la vérité entre les mains de 1 Autre, ici Dieu parfait, dont la vérité est l'affaire puisque, quoi qu'il ait voulu dire, ce serait toujours la vérité — même s'il avait dit que deux et deux font cinq, c'aurait été vrai. Qu'est-ce que ça implique? — sinon que nous, nous allons pouvoir commencer à jouer avec les petites lettres de l'algèbre qui transforment la géométrie en analyse—que la porte est ouverte à la théorie des ensembles — que nous pouvons tout nous permettre comme hypothèse de vérité. Mais laissons ça, qui n'est point notre affaire, à ceci près que nous savons que ce qui commence au niveau du sujet n'est jamais sans conséquence, à condition que nous sachions ce que veut dire ce terme — le sujet. Descartes ne le savait pas, sauf que ce fut le sujet d'une certitude et le rejet de tout savoir antérieur — mais nous, nous savons, grâce à Freud, que le sujet de l'inconscient se manifeste, que ça pense avant qu'il entre dans la certitude. Nous avons ça sur les bras. Cest bien notre embarras. Mais en tout cas, c'est désormais un champ auquel nous ne pouvons nous refuser, quant à la question qu'il pose.

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Je veux accentuer maintenant que, dès lors, le corrélatif du sujet n'est plus maintenant de l'Autre trompeur, il est de l'Autre trompé. Et ça, nous le touchons du doigt de la façon la plus concrète dès que nous entrons dans l'expérience de l'analyse. Ce que le sujet craint le plus, c'est de nous trom­ per, de nous mettre sur une fausse piste, ou plus simplement, que nous nous trompions, car, après tout, il est bien clair, à voir notre figure, que nous sommes des gens qui pouvons nous tromper comme tout le monde. Or, ça ne trouble pas Freud, parce que — c'est justement ce qu'il faut qu'on comprenne, spécialement quand on lit le premier paragraphe de ce chapitre concernant l'oubli des rêves — les signes se recoupent, il faudra tenir compte de tout, il faudra se libérer, dit-il, se frei machen, de toute

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L INCONSCIENT BT LA RÉPÉTITION

l'échelle de l'appréciation qui s'y cherche, Preissdiïtzuttg, de l'appréciation de ce qui est sûr et de ce qui n'est pas sûr. La plusfrêleindication que quelque chose entre dans le champ doit le faire tenir, par nous, d'une égale valeur de trace quant au sujet Plus tard, dans l'observation célèbre d'une homosexuelle, il se gausse de ceux qui, à propos des rêves de ladite, peuvent lui dire — Mais alors, où est-il, cefameux inconscient qui devait nousfaire accéder au plus vrai, à une vérité, ironisent-ils, divine? Voilà que votre patiente se rit de vous, puisqu'elle afait, dans Vanalyse, des rêves exprès pour vous persuader quelle revenait à ce qu'on lui demandait, le goût des hommes. Freud ne voit à cela aucune objec­ tion. V inconscient, nous dit-il, riest pas le rêve. Ça veut dire dans sa bouche que l'inconscient peut s'exercer dans le sens de la tromperie, et que cela n'a pour lui aucune valeur d'objection. En effet, comment n'y aurait-il pas de vérité du mensonge? — cette vérité qui rend parfaitement possible, contrai­ rement au prétendu paradoxe, qu'on affirme —Je mens. Simplement, Freud, à cette occasion, a manqué à formuler correctement ce qui était l'objet aussi bien du désir de l'hystérique que du désir de l'homo­ sexuelle. C'est par là que — vis-à-vis des unes aussi bien que des autres, vis-à-vis de Dora comme de la fameuse homosexuelle — il s'est laissé dépasser, et que le traitement a été rompu. A l'égard de son interprétation, il est lui-même encore hésitant, un peu trop tôt, un peu trop tard« Freud ne pouvait pas encore voir — faute des repères de structure qui sont ceux que j'espère dégager pour vous — voir que le désir de l'hystérique — lisible de façon éclatante dans l'observation — c'est de soutenir le désir du père — dans le cas de Dora, de le soutenir par procuration. La complaisance si manifeste de Dora à l'aventure du père avec celle qui est la femme de Monsieur IL, qu'elle le laisse lui faire la cour, c'est exactement lejeu par où c'est le désir de l'homme qu'il lui faut soutenir. Aussi bien le passage à l'acte, la gifle de la rupture, aussitôt que l'un d'entre eux, le Monsieur K., lui dit, non pas —Je ne m'intéresse pas à vous, mais —Je ne m 9 intéresse pas à mafemme, montre qu'il lui faut que ce lien soit conservé à cet élément tiers qui lui permet de voir subsister le désir, de toute façon insatisfait — aussi bien le désir du père qu'elle favorise en tant qu'im­ puissant, que son désir à elle, de ne pouvoir se réalisa: en tant que désir de l'Autre. De même, justifiant une fois de plus laformulequej'ai donnée, originée dans l'expérience de l'hystérique pour la faire situer à son juste niveau — le désir de Vhomme, c'est le désir de VAutre — c'est au désir du père que l'homosexuelle trouve une autre solution — ce désir du père, le défier. Relisez l'observation, et vous verrez le caractère de provocation évidente qu'of&e toute la conduite de cette jeune fille qui, s'attachant aux pas d'une demi-mondaine, bien repérée dans la ville, ne cesse d'étaler les soins cheva-

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SUJET DB LA CERTITUDB

leresques qu elle lui donne, jusqu'au jour où, rencontrant son père—ce qu'elle rencontre dans le regard du päre, c'est la dérobade, le mépris, l'an­ nulation de ce qui se Eût devant lui — aussitôt elle se précipite par-dessus la balustrade d'un petit pont de chemin de fer. Littéralement, elle ne peut plus concevoir, autrement qu'à s'abolir, la fonction qu'elle avait, celle de montrer au père comment on est, soi, un phallus abstrait, héroïque, unique, et consacré au service d'une dame. Ce que feit l'homosexuelle dans son rêve, en trompant Freud, c'est encore un défi concernant le désir du père — Vous voulez que faim les hommes, vous en mirez tant que vous voudrez, des rêves d'amourpour tes hommes. C'est le défi sous la forme de la dérision. Je n'ai poussé si loin cette ouverture que pour vous permettre de distin­ guer ce qu'il en est de la position de la démarchefreudienneà l'endroit du sujet — en tant que c'est le sujet qui est intéressé dans le champ de l'in­ conscient J'ai ainsi distingué la fonction du sujet de la certitude par rapport à la recherche de la vérité.

La prochaine fois, nous aborderons le concept de répétition, en nous demandant comment le concevoir, et nous verrons comment c'est de la répétition, comme répétition de la déception, que Freud coordonne l'ex­ périence, en tant que décevante, avec un réel qui sera désormais, dans le champ de la science, situé comme ce que le sujet est condamné à manquer, mais que ce manquement même révèle.

RÉPONSES

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X. — Temps logique et temps-substance des choses ne sont-ikpas identiques?

Le temps logique est constitué par trois temps. D'abord, Vinstant de voir — qui n'est point sans mystère, bien qu'assez correctement défini dans cette expérience psychologique de l'opération intellectuelle qu'est Yin- sight. Ensuite, te tempspour comprendre. Enfin, te moment de conclure. Ce n'est qu'un simple rappel. Pour saisir ce qu'il en est du temps logique, il faut partir de ceci, qu'au départ la batterie signifiante est donnée. Sur cette base, deux termes sont à introduire, que nécessite, comme nous le verrons, la fonction de la répé­ tition — Willkür, le hasard, et Zufall, l'arbitraire. C'est ainsi que Freud considère, pour l'interprétation des rêves, de quelle conséquence sont le hasard de la transcription, et l'arbitraire des rapproche­ ments — pourquoi rapporter ceci à cela plutôt qu'à tout autre chose? H est certain que Freud nous porte ainsi au cœur de la question que pose le

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L'INCONSCIENT ET LA RÉPÉTITION

développement moderne des sciences, en tant qu'elles démontrent ce que nous pouvons fonder sur le hasard. Rien, en effet, ne peut être fondé sur le hasard — calcul des chances, stratégies — qui n'implique au départ une structuration limitée de la situa­ tion, et cela en termes de signifiants. Quand la théorie moderne des jeux élabore la stratégie des deux partenaires, ils se rencontreront avec les chances maxima, chacun, de l'emporter à condition de, chacun, raisonner comme l'autre. Qu'est-ce qui donne sa valeur à une opération de cette espèce? — sinon que, déjà, la carte est faite, les points de repère signifiants du problème y sont inscrits, et la solution ne les dépassera jamais. Eh bien! pour ce qui est de l'inconscient, Freud réduit tout ce qui vient à portée de son écoute, à la fonction de purs signifiants. C'est à partir de cette réduction que ça opère, et que peut apparaître, dit Freud, un moment de conclure — un moment où il se sent le courage déjuger et de conclure; C'est là ce qui fait partie de ce que j'ai appelé son témoignage éthique. L'expérience lui démontre ensuite qu'à l'endroit du sujet, il rencontre des limites, qui sont la non-conviction, la résistance, la non-guérison. La remémoration comporte toujours une limite. Et sans doute, on peut l'obtenir plus complète par d'autres voies que l'analyse, mais elles sont ino­ pérantes quant à la guérison. C'est ici qu'il faut distinguer la portée de ces deux directions, la remémo­ ration et la répétition. De l'une à l'autre, il n'y a pas plus orientation tempo­ relle qu'il n'y a réversibilité. Simplement, elles ne sont pas commutatives — ce n'est pas la même chose de commencer par la remémoration pour avoir affaire aux résistances de la répétition, ou de commencer par la répé­ tition pour avoir une amorce de la remémoration. C'est ce qui nous indique que la fonction-temps est ici d'ordre logique, et liée à une mise en forme signifiante du réel. La non-commutativité, en effet, est une catégorie qui n'appartient qu'au registre du signifiant. Nous saisissons là ce par quoi apparaît l'ordre de l'inconscient A quoi Freud le réfère-t-il? Quel est son répondant? C'est ce qu'il arrive, dans un second temps, à résoudre en élaborant la fonction de la répétition. Nous verrons plus tard comment nous pouvons, nous, la formuler, en nous rap­ portant à la Physique d'Aristote.

P. KAUFMANN : — Vous avezformulé Tan dernier que Vangoisse est ce qui ne trompe pas. Pouvez-vous mettre cet énoncé en relation avec Vontologie et la certitude?

L'angoisse est pour l'analyse un terme de référence crucial, parce qu'en effet l'angoisse est ce qui ne trompe pas. Mais l'angoisse peut manquer.

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DU SUJET OB LA CERTITUDE

Dans l'expérience, il est nécessaire de la canaliser et, si j'ose dire» de la doser» pour n'en être pas submergé. C'est là une difficulté corrélative de celle qu'il y a à conjoindre le sujet avec le réel — terme que j'essaierai de cerner la prochaine lois afin de dissiper l'ambiguïté qui persiste à son propos chez beaucoup de mes élèves. Qu'est-ce qui peut bien» pour l'analyste» entériner chez le sujet ce qui se passe dans l'inconscient? Freud, pour localiser la vérité — je vous l'ai montré a i étudiant les formations de l'inconscient — s'en remet à une cer­ taine scansion signifiante. Ce qui justifie cette confiance» c'est une référence au réel. Mais le moins qu'on puisse dire» c'est que le réel ne se rend pas à lui aisément Prenons l'exemple de YHomme aux loups. L'importance excep­ tionnelle de cette observation dans l'oeuvre de Freud» c'est de montrer que c'est par rapport au réel que fonctionne le plan du fantasme. Le réel sup­ porte le fantasme, le fantasme protège le réel. Pour vous élucider ce rapport» je reprendrai la prochaine fois la cogitation spinozienne» mais en mettant enjeu un autre terme à substituer à l'attribut.

29 JANVIER

1964.

IV

s

D U RÉSEAU DES SIGNIFIANTS

Pensées de Vinconsdent. Le cobphon du doute. Subversion du sujet. Introduction à la répétition. Le réel est ce qui revient toujours à ta même place.

Mes habitudes sont de m'absenter le temps de deux de mes séminaires pour aller vers ce mode de repos rituel, passé dans nos habitudes, qu'on appelle les sports d'hiver. J'ai le plaisir de vous annoncer qu'il n'en sera rien cette année, l'absence de neige m'ayant donné le prétexte de renoncer à cette obligation. Le hasard des choses a fait que, de ce Eut, je puis également vous annoncer un autre événement que je suis bien heureux de porter à la connaissance d'un plus large public. U se trouve en effet qu'au moment où je déclinais auprès de l'agence de voyage l'occasion de lui remettre quelque numéraire, j'ai été beaucoup remercié, car on avait reçu une demande de voyage de huit membres de la Sociétéfrançaisede Psychanalyse. Je dois dire que cet événement, j'ai d'autant plus de plaisir à~le porter à votre connaissance que c'est ce qu'on appelle une vraie bonne action, celle dont l'Évangile dit — La main gauche doit ignorer ce que fait la main droite. Huit des plus éminents membres de l'enseignement sont donc à Londres pour discuter des moyens de parer aux effets du mien. C'est là un souci très louable, et ladite Société ne recule devant aucun sacrifice pour le soin de ses membres, à moins que peut-être, par réciprocité, la Société anglaise n'ait couvert les fiais de ce voyage, comme nous avion? l'habitude de couvrir ceux des voyages de ses membres quand ils venaient s'intéresser de très près au fonctionnement de la nôtre. J'ai cru devoir faire cette annonce de façon que les chants de reconnais­ sance couvrent quelques petits signes de nervosité apparus probablement en relation avec cette expédition.

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L'INCONSCIENT ET LA. RÉPÉTITION

I

La dernière foisJ e vous ai parlé du concept de l'inconscient dont la vraie fonction est justement d'être en relation profonde, initiale, inaugurale, avec la fonction du concept de YUnbegriff— ou Begriff de YUn originel,

à savoir la coupure. Cette coupure, je l'ai profondément liée à la fonction comme telle du

sujet, du sujet dans sa relation constituante au signifiant lui-même. Il parait, à juste titre, nouveau que je me sois référé au sujet quand il s'agit de l'inconscient J'ai cru avoir réussi à vous faire sentir que tout cela se passe à la même place, à la place du sujet, qui — de l'expérience carté­ sienne réduisant à un point le fondement de la certitude inaugurale— a pris une valeur archimédique, si tant est que c'ait été bien là le point d'appui qui

a permis la tout autre direction qu'a prise la science, nommément à partir

de Newton. Je n'ai cessé d'accentuer dans mes propos précédents la fonction en quel­ que sorte pulsative de l'inconscient, la nécessité d'évanouissement qui semble lui être en quelque sorte inhärente — tout ce qui, un instant, apparaît dans sa fente semblant être destiné, de par une sorte de préemption, à se refer­ mer, comme Freud lui-même en a employé la métaphore, à se dérober, à disparaître. J'ai formulé en même temps l'espoir que ce soit par là que se renouvelle la cristallisation tranchante, décisive, qui s'est déjà produite dans la science physique, et cette fois dans une autre direction que nous appellerons la science conjecturale du sujet. Il y a là moins de paradoxe qu'il n'apparaît au premier abord. Quand Freud a compris que c'était dans le champ du rêve qu'il devait trouver confirmation de ce que lui avait appris son expérience de l'hysté­ rique, et qu'il a commencé de s'avancer avec une hardiesse vraiment sans précédent, que nous a-t-il dit alors de l'inconscient? Il l'affirme constitué essentiellement, non pas par ce que la conscience peut évoquer, étendre, réparer, faire sortir du subliminal, mais par ce qui lui est, par essence, refusé. Et cela comment Freud l'appelle-t-il? Du terme même dont Descartes désigne ce que j'ai appelé tout à l'heure son point d'appui — Gedanken, des pensées.

Il y a des pensées dans ce champ de l'au-delà de la conscience, et il est impossible de représenter ces pensées autrement que dans la même homo- logie de détermination où le sujet du je pense se trouve par rapport à l'ar­ ticulation daje doute. Descartes saisit son je pense dans renonciation dix je doute, non dans son énoncé qui charrie encore tout de ce savoir à mettre en doute. Dirai-je que Freud fait un pas de plus — qui nous désigne assez la légitimité de notre

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DU W&SEAU DBS SIGNIFIANTS

association —■ quand il nous invite à intégrer au texte du rêve ce que j'ap­ pellerai le colophon du Joute — le colophon, dans un vieux texje, c'est cette petite main indicative qu'on imprimait dans la marge, du temps oit l'on avait encore une typographie. Le colophon du doute Eut partie du texte. Cela nous indique que Freud place sa certitude, Gewissheit, dans-la seule constellation des signifiants tek qu'ils résultent du récit, du commentaire, de l'association, peu importe la rétractation. Tout vient à fournir du signi­ fiant, sur quoi il compte pour établir sa Gewissheit à lui — car je souligne que l'expérience ne commence qu'avec sa démarche. C'est pourquoi je la compare à la démarche cartésienne.

Je ne dis pas que Freud introduit le sujet dans le monde—le sujet comme distinct de la fonction psychique, laquelle est un mythe, une nébuleuse confuse—puisque c'est Descartes. Maisje dirai que Freud s'adresse au sujet pour lui dire ceci, qui est nouveau — Ici, dans le champ du rêve, tu es chez toi. Wo es war, sott Ich werden.

Ce qui ne veut pas dire,

comme l'énonce j e ne sais quelle ordure

de traduction — Le moi doit déloger le ça. Entendez comme on traduit Freud en français, alors qu'une formule comme celle-là égale en résonance celles des présocratiques. Il ne s'agit pas du moi dans ce sott Ich werden, il s'agit de ce que le Ich est sous la plume de Freud, depuis le débutjusqu'à lafin— quand on sait, bien entendu, reconnaître sa place, — le lieu complet, total, du réseau des signifiants, c'est-à-dire le sujet, là où c était, depuis toujours, le rêve. A cette place, les anciens reconnaissaient toutes sortes de choses, et à l'occasion des messages des dieux — et pour­ quoi auraient-ils eu tort? Ils en faisaient quelque chose, des messages des dieux. Et puis, peut-être l'entreverrez-vous dans la suite de mon propos, il n'est pas exclu qu'ils y soient toujours — à ceci près que ça nous est égal Ce qui nous intéresse, c'est le tissu qui englobe ces messages, c'est le réseau où, à l'occasion, quelque chose est pris. Peut-être la voix des dieux se fait-elle entendre, mais il y a longtemps qu'on a rendu, à leur endroit, nos oreilles à leur état originel — chacun sait qu'elles sont fiâtes pour ne point entendre^ Mais le sujet, lui, est là pour s'y retrouver, là oh c'était —j'anticipe — le réel. Jejustifierai tout à l'heure ce quej'ai dit ici, mais ceux qui m'entendent depuis quelque temps savent que j'emploie volontiers la formule — les dieux sont du champ du réel Là oh c 9 était, le Ich — le sujet, pas la psychologie — le sujet doit advenir. Et pour savoir qu'on y est, il n'y a qu'une seule méthode, c'est de repérer le réseau, et un réseau, ça se repère comment? C'est qu'on retourne, qu'on revient, qu'on croise son chemin, c'est que ça se recoupe toujours de la même façon, et il n'y a pas, dans ce chapitre sept de la Science des rêves, d'autre confirmation à sa Gewissheit que cela — Parlez de hasard, messieurs,

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L'INCONSCIENT fiT LA RÉPÉTITION

si cela vous chante, moi, dans mon expérience, je ne constate là aucun arbitraire, car case recoupe de tellefaçon que ça échappe au hasard. Je réévoquerai, pour ceux qui ont déjà entendu mes leçons sur ce sujet, la lettre cinquante-deux à Fliess, qui commente le schéma qui sera dit plus tard, dans la Traumdeutung, optique. Ce modèle représente un certain nombre de couches, perméables à quelque chose d'analogue à la lumière dont la réfraction changerait de couche en couche. C'est là le lieu où sejoue l'affaire du sujet de l'inconscient. Et ce n'est pas, dit Freud, un lieu spatial» anatomique, sinon comment le concevoir tel qu'il nous est présenté? — immense étalement, spectre spécial, situé entre perception et conscience comme on dit entre cuir et chair. Vous savez que ces deux éléments forme­ ront plus tard, quand il s'agira d'établir la seconde topique, le système perception-conscience, Wahrnehmung-Bewusstsein, mais il ne faudra pas oublier alors l'intervalle qui les sépare, dans lequel est la place de l'Autre, où se constitue le sujet. Eh bien, à nous en tenir à la lettre à Fliess, les Wahrnehmungszeichen, les traces de la perception, ça fonctionne comment? Freud déduit de son expé­ rience la nécessité de séparer absolument perception et conscience — pour que ça passe dans la mémoire, il faut d'abord que ça soit effacé dans la percep­ tion, et réciproquement. Il nous désigne alors un temps où ces Wahrnehmungs- zeichen doivent être constituées dans la simultanéité. Qu'est-ce que c'est? — si ce n'est la synchronie signifiante. Et, bien sûr, Freud le dit d'autant plus qu'il ne sait pas qu'il le dit cinquante ans avant les linguistes. Mais nous, nous pouvons tout de suite leur donner, à ces Wahrnehmungszeichen, leur vrai nom de signifiants. Et notre lecture s'assure encore de ce que Freud, quand il revient sur ce lieu dans la Traumdeutung, en désigne encore d'autres couches, où les traces se constituent cette fois par analogie. Nous pouvons retrouver là ces fonctions de contraste et de similitude si essen­ tielles dans la constitution de la métaphore, qui s'introduit, elle, d'une dia­ chronie. Je n'insiste pas, car il me faut aujourd'hui avancer. Disons seulement que nous trouvons dans les articulations de Freud l'indication, sans ambiguïté» qu'il ne s'agit pas seulement, dans cette synchronie, d'un réseauferméd'as­ sociations de hasard et de contiguïté. Les signifiants n'ont pu se constituer dans la simultanéité qu'en raison d'une structure très définie de la diachronie constituante. La diachronie est orientée par la structure. Freud indique bien que, pour nous, au niveau de la dernière couche de l'inconscient, là où fonctionne le diaphragme, là où s'établissent les prérelations entre le pro­ cessus primaire et ce qui en sera utilisé au niveau du préconscient, fl ne saurait y avoir de miracle. Ça doit avoir, dit-il, rapport avec la causalité. Toutes ces indications se recoupent, et, nous aussi, ces recoupements nous assurent que nous retrouvons Freud — sans que nous puissions savoir

D U RÉSEAU DBS SIGNIFIANTS

si c'est de là que nous viennent nos fils d'Ariane, parce que, bien sûr, nous l'avons lu avant de donner «notre théorie du signifiant, mais sans toujours pouvoir, sur l'instant, le comprendre. Sans doute est-ce par les nécessités propres de notre expérience que nous avons mis au cœur de la structure de l'inconscient la béance causale, mais d'en avoir trouvé l'indication énig- matique, inexpliquée, dans le texte de Freud, est pour nous la marque que nous progressons dans le chemin de sa certitude. Car le sujet de la certitude est ici divisé — la certitude, c'est Freud qui Ta*

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C'est dans cette direction que s'indique ce qui est au cœur du problème que je soulève. La psychanalyse est-elle, d'ores et déjà, une science? Ce qui distingue la science moderne de la science à son orée dont on discute dans le Théétète, c'est que, quand la science se lève, un maître toujours est présent Sans aucun doute, Freud est un maître. Mais si tout ce qui s'écrit comme littérature analytique n'est pas une pure et simpb tudupinade, il fonctionne toujours comme tel — ce qui pose la question de savoir si ce pédicule pourra être, un jour, allégé. En face de sa certitude, il y a le sujet, dont je vous ai dit tout à l'heure qu'il attend là depuis Descartes. J'ose énoncer comme une vérité que le champfreudienn'était pas possible sinon un certain temps après l'émergence du sujet cartésien, en ceci que la science moderne ne commence qu'après que Descartes a fait son pas inaugural C'est de ce pas que dépend que l'on puisse appeler le sujet à rentrer chez soi dans l'inconscient—car il importe quand même de savoir ggrf on appelle. Ça n'est pas l'âme de toujours, ni mortelle ni immortelle, ni ombre, ni double, ni fantôme, ni même psychosphère prétendue carapace, lieu des défenses et autres schématisâtes. C'est le sujet qui est appelé, il n'y a donc que lui qui peut être élu. fly aura peut-être, comme dans la parabole, beaucoup d'appelés et peu d'élus, mais il n'y en aura sûrement pas d'autres que ceux qui sont appelés. Il faut, pour comprendre les conceptsfreudiens,partir de ce fondement que c'est le sujet qui est appelé — le sujet d'origine cartésienne. Ce fonde­ ment donne sa vraie fonction à ce qu'on appelle, dans l'analyse, la remémo~ ration. La remémoration n'est pas la réminiscence platonicienne, ce n'est pas le retour d'une forme, d'une empreinte, d'un ddos de beauté et de bien, qui nous vient de l'au-delà, d'un vrai suprême; C'est quelque chose qui nous vient des nécessités de structure, de quelque chose d humble, né au niveau des plus basses rencontres et de toute la cohue parlante qui nous précède, de la structure du signifiant, des langues parlées de façon balbutiante, tré-

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L'INCONSCIENT ET LA RÉPÉTITION

bûchante, mais qui ne peuvent échapper à des contraintes dont les échos» le modèle» le style» sont curieusement à retrouver de nos jours dans les mathématiques. Vous l'avez vu avec la notion du recoupement» la fonction du retour, Wiederkehr, est essentielle. Ce n'est pas seulement le Wiederkehr au sens de ce qui a été refoulé — la constitution même du champ de l'inconscient s'assure du Wiederkehr. C'est là que Freud assure sa certitude. Mais il est bien évident que ce n'est pas de là qu'elle lui vient Elle lui vient de ce qu'il reconnaît la loi de son désir» à lui Freud. Il n'aurait su s'avancer avec ce pari de certitude s'il n'y avait été guidé» comme les textes nous l'attestent» par son auto-analyse. Et qu'est-ce que c'est» son auto-analyse? — sinon le repérage génial de la loi du désir suspendu au Nom-du-père. Freud s'avance» soutenu par un certain rapport à son désir» et par ce qui est son acte» à savoir la constitution de la psychanalyse. Je ne m'étendrai pas davantage» encore que j'hésite toujours à quitter ce terrain. Si j'y insistais» je vous montrerais que la notion» chez Freud, de l'hallucination comme processus d'investissement régressif sur la per­ ception implique nécessairement que le sujet y doit être complètement subverti — ce qu'il n'est» en effet, que dans des moments extrêmement fugaces. Sans doute cela laissât-il entièrement ouverte la question de l'halluci­ nation proprement dite» à laquelle le sujet ne croit pas» et où il ne se recon­ naît pas comme impliqué. Sans doute cela n'est-il qu'un épinglage mythique — car il n'est pas sûr qu'on puisse parler du délire de la psychose halluci­ natoire d'origine confusionnelle comme le fait Freud» trop rapidement, en y voyant la manifestation de la régression perceptive du désir arrêté. Mais qu'il y ait un mode où Freud puisse concevoir comme possible la sub­ version du sujet» montre assez à quel point il identifie le sujet à ce qui est originellement subverti par le système du signifiant. Laissons donc ce temps de l'inconscient» et avançons-nous vers la ques­ tion de ce que c'est que la répétition. Cela vaudra plus d'un de nos entre­ tiens.

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Ce que j'ai à vous dire maintenant est si nouveau — encore qu'évidem­ ment assuré de ce que j'ai articulé du signifiant — que j'ai cru devoir vous formuler dès aujourd'hui» sans rien garder de mes cartes dans mes man­ chettes» comment j'entends la fonction de la répétition. Cette fonction» en tout cas» n'a rien à faire avec le caractère ouvert ou fermé des circuits» que j'ai appelé tout à l'heure Wiederkehr.

OU

HÊSBAU DES

SIGNIFIANTS

Freud» je ne dis pas l'introduit» mais pour la première fois l'articule, dans 1 article de 1914» Erinnern, Wiederholen und Durcharbeiten, qui est bien le texte sur lequel s'est fondée» dans l'analyse» la plus grande stupidité» pour aller aboutir au chapitre cinq de Jenseits des Lustprinzips. Tâchez de le lire dans une autre langue que lefrançais»ce chapitre cinq, ligne à ligne.,Pour ceux qui ne savent pas 1 allemand» qu'ils le lisent dans h traduction anglaise. Si vous lisez cette dernière, cela soit dit en passant, vous aurez bien à vous amuser« Vous y verrez» par exemple» que la tra­ duction de instinct pour Trieb, et de instinctual pour triebhaft, a de tels inconvénients pour le traducteur que» alors qu'elle est maintenue partout de façon uniforme — ce qui institue cette édition tout entière sur le plan

du contresens absolu» puisqu'il n'y a rien de commun entre le Trieb et Yinstinct — là» dans c e texte» l e discord apparaît si impossible qu'on n e peut même pas mener la phrase jusqu'au bout en traduisant triebhaß par ins- tinctual. U y faut une note écrite—At the beginning of the next parqgraph,

the ward Trieb

is much mare revealing afthe urgency thon the ward insUnc-

tual. Le Trieb vous pousse plus au cul» mes petits amis, c'est toute la diffé­ rence avec l'instinct, soi-disant. Voilà comment se transmet l'enseignement psychanalytique. Voyons donc comment le Wiederholen s'introduit. Wiederholen a rapport avec Erinnerung, la remémoration. Le sujet chez soi, la remémorialisation de la biographie, tout ça ne marche que jusqu'à une certaine limite qui s'appelle le réel. Si je voulais forger devant vous une formule spinozienne concernant ce dont il s'agit, je dirais — cogitatio adaequata semper vitat eamdem rem. Une pensée adéquate en tant que pensée, au niveau oh nous sommes, évite toujours — futrce pour se retrouver après en tout —- la même chose. Le réel est ici ce qui revient toujours à la même place — à cette place où le sujet en tant qu il cogite, oh la res cogitons, ne le rencontre pas. Toute l'histoire de la découverte, par Freud, de la répétition comme fonction ne se définit qu'à pointer ainsi le rapport de la pensée et du réel Ce fut beau au début, parce qu'on avait affaire à des hystériques. Que le processus de la remémoration était convaincant chez les premières hysté­ riques! Mais ce dont il s'agit dans cette remémoration, on ne pouvait pas le savoir au départ — on ne savait pas que le désir de l'hystérique, c'était le désir du père, à soutenir dans son statut Rien d'étonnant que, pour le bénéfice de celui qui prend la place du père, on se remémore les choses jusqu'à la lie.

A cette occasion, je vous indique que, dans les textes de Freud, répétition n'est pas reproduction. Jamais d'oscillation sur ce point— Wiederholen n'est pas Reproduzieren. Reproduire, c'est ce qu'on croyait pouvoir faire au temps des grands

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L INCONSCIENT ET LA RÉPÉTITION

espoirs de la catharsis. On avait la scène primitive en reproduction comme on a aujourd'hui les tableaux de maîtres pour neuf francs cinquante» Seulement, ce que Freud nous indique quand il frit ses pas suivants, et il ne met pas longtemps à les frire, c'est que rien ne peut être saisi, ni détruit, ni brûlé, sinon de façon, comme on dit, symbolique, in effigie, in absenHa. La répétition apparaît d'abord sous une forme qui n'est pas claire, qui ne va pas de soi, comme une reproduction, ou une présentification, en acte. Voilà pourquoi j'ai mis L'acte avec un grand point d'interrogation dans le bas du tableau, afin d'indiquer que cet acte restera, tant que nous parlerons des rapports de la répétition avec le réel, à notre horizon. H est assez curieux que ni Freud, ni aucun de ses épigones, n'ait jamais tenté de se remémorer ce qui est pourtant à la portée de tout le monde concernant l'acte — ajoutons humain, si vous voulez, puisque à notre connaissance, il n'y a d'acte que d'homme. Pourquoi un acte n'est-il pas un comportement? Fixons les yeux, par exemple, sur cet acte qui est, lui, sans ambiguïté, l'acte de s'ouvrir le ventre dans certaines conditions — ne dites pas harorkin, le nom est seppuku. Pourquoi font-ils ça? Parce qu'ils croient que ça embête les autres, parce que, dans la structure, c'est un acte qui se frit en l'honneur de quelque chose. Attendons. N e nous pressons pas avant de savoir, et repérons ceci, qu'un acte, un vrai acte, a toujours une part de structure, de concerner un réel qui n'y est pas pris d'évidence. Wiederholen. Rien n'a plus frit énigme — spécialement à propos de cette bipartition, si structurante de toute la psychologie freudienne, du prin­ cipe du plaisir et du principe de réalité — rien n'a plus frit énigme que ce Wiederholen, qui est tout près, aux dires des étymologistes les plus mesurés, du haler — comme on frit sur les chemins de halage — tout près du haler du sujet, lequel tire toujours son truc dans un certain chemin d'où il ne peut pas sortir. Et pourquoi, d'abord, la répétition est-elle apparue au niveau de ce qu'on appelle névrose traumatique? Freud, contrairement à tous les neurophysiologues, pathologucs et autres, a bien marqué que, si cela fait problème au sujet de reproduire en. rêve le souvenir du bombardement intensif par exemple, d'où part sa névrose—ça ne semble, à Tétat de veille, luifrireni chaud nifroid.Quelle est donc cette fonction de la répétition traumatique sirien,bien loin de là, ne peut sembler la justifier du point de vue du principe du plaisir? Maî­ triser l'événement douloureux, vous dira-t-on — mais qui maîtrise, où est ici le maître, à maîtriser? Pourquoi parler si vite, quand, précisément nous ne savons où situer l'instance qui se livrerait à cette opécation de maî­ trise? Freud, au terme de la série d'écrits dontje vous ai donné les deux essen-

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DU RÉSEAU DES SIGNIFIANTS

tiels, indique que nous ne pouvons ici concevoir ce qui se passe dans les rêves de la névrose traumatique qu'au niveau du fonctionnement le plus primitif— celui où il s'agit d'obtenir Ja liaison dé l'énergie. Alors, ne pré­ sumons pas d'avance qu'il s'agit là d'un écart quelconque, ou d'une répar­ tition de fonction telle que nous pouvons en trouver à un niveau d'abord infiniment plus élaboré du réel. Au contraire, nous voyons ici un point que le sujet ne peut approcher qu'à se diviser lui-même en un certain nombre d'instances. On pourrait dire ce qu'on dit du royaume divisé, qu'y périt toute conception de l'unité du psychisme, du prétendu psychisme totalisant, synthétisant, ascendant vers la conscience. Enfin, — dans ces premiers temps de l'expérience où la remémoration, peu à peu, se substitue à elle-même, et approche toujours plus d'une sorte de focus, de centre où tout événement paraîtrait devoir se livrer — préci­ sément à ce moment, nous voyons se manifester ce que j'appellerai aussi — entre guillemets, car il faut changer aussi le sens, des trois mots de ce que je vais dire, il faut le changer complètement pour lui donner sa portée — la résistance du sujet, qui devient à ce moment-là répétition en acte;

Ce quej'articulerai la prochaine fois vous montrera comment nous appro­ prier à ce propos les admirables quatrième et cinquième chapitres de la Physique d'Arisfote. Celui-ci tourne et manipule deux termes qui sont absolument résistants à sa théorie, la plus élaborée pourtant qui ait jamais été faite de la fonction de la cause — deux termes qu'on traduit impropre* ment par le hasard et la fortune. Il s'agira donc de réviser le rapport qu'Aris- tote établit entre Yautomaton — et nous savons, au point où nous en sommes de la mathématique moderne, que c'est le réseau des signifiants — et ce qu'il désigne comme la tuché — qui est pour nous la rencontre du réel.

Questions et réponses manquent.

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FÉVWBR

1964.

V

TUCHE ET AUTOMATON

La psychanalyse n'est pas un idéalisme. Le réel comme trauma. Théorie du rêve et de TM. La conscience et la représentation. Dieu est inconscient. L'objet petit a dans le fort-da.

Je vais poursuivre aujourd'hui l'examen du concept de répétition, tel qu'il est présentifié par le discours de Freud et l'expérience de la psycha­ nalyse. J'entends accentuer ceci, que la psychanalyse est, au premier abord, bien faite pour nous diriger vers un Dieu sait qu'on le lui a reproché — elle réduit l'expérience, disent cer­ tains, qui nous sollicite de trouver dans les durs appuis du conflit» de la lutte, voire de l'exploitation de l'homme par l'homme, les raisons de nos déficiences — elle conduit à une ontologie des tendances, qu'elle tient pour primitives, internes, toutes données déjà par la condition du sujet. Il suffit de nous reporter au tracé de cette expérience depuis ses premiers pas, pour voir au contraire qu'elle ne nous permet en rien de nous résoudre à un aphorisme comme la vie est un songe. Aucune praxis plus que l'analyse n'est orientée vers ce qui, au cœur de l'expérience, est le noyau du réel

i

Où, ce réel, le rencontrons-nous? C'est en effet d'une rencontre, d'une rencontre essentielle, qu'il s'agit dans ce que la psychanalyse a découvert — d'un rendez-vous auquel nous sommes toujours appelés avec un réel qui se dérobe. C'est pour cela que j'ai mis au tableau quelques mots qui sont pour nous, aujourd'hui, repère de ce que nous voulons avancer. D'abord la tuché, que nous avons empruntée, je vous l'ai dit la dernière fois, au vocabulaire d'Aristote en quête de sa recherche de la cause. Nous l'avons traduit par la rencontre du réel Le réel est au-delà de Yautomaton,

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L'INCONSCIENT BT LA RÉPÉTITION

du retour, de la revenue, de l'insistance des signes à quoi nous nous voyons commandés par le principe du plaisir. Le réel est cela qui gît toujours der­ rière l'automaton, et dont il est si évident, dans toute la recherche de Freud, que c'est là ce qui est son souci. Rappelez-vous le développement, si central pour nous, de YHomme aux loups, pour comprendre quelle est la véritable préoccupation de Freud à mesure que se révèle pour lui la fonction du fantasme. Il s'attache, et sur un mode presque angoissé, à interroger quelle est la rencontre première, le réel, que nous pouvons affirmer derrière le fantasme. Ce réel, nous sen­ tons qu'à travers toute cette analyse, il entraine avec lui le sujet, et presque le force, dirigeant tellement la recherche qu'après tout, nous pouvons aujourd'hui nous demander si cette fièvre, cette présence, ce désir de Freud n'est pas ce qui, chez son malade, a pu conditionner l'accident tardif de sa psychose. Ainsi, il n'y a pas lieu de confondre avec la répétition ni le retour des signes, ni la reproduction, ou la modulation par la conduite d'une sorte de remémoration agie. La répétition est quelque chose qui, de sa véritable nature, est toujours voilé dans l'analyse, à cause de l'identification de la répétition et du transfert dans la conceptualisation des analystes. Or, c'est bien là le point où il y a lieu de porter la distinction. La relation au réel dont il s'agit dans le transfert a été exprimée par Freud dans ces termes, que rien ne peut être appréhendé in effigie, in absentia — et pourtant le transfert ne nous est-il pas donné comme effigie, et relation à l'absence? Cette ambiguïté de la réalité en cause dans le transfert, nous ne pourrons arriver à la démêler qu'à partir de la fonction du réel dans la répétition. Ce qui se répète, en effet, est toujours quelque chose qui se produit — l'expression nous dit assez son rapport à la tuché comme au hasard. C'est à quoi nous, analystes, ne nous laissons jamais duper, par principe. Tout au moins, nous pointons toujours qu'il ne faut pas nous laissa: prendre quand le sujet nous dit qu'il est arrivé quelque chose qui, ce jour-là, l'a empêché de réaliser sa volonté, soit de venir à la séance. Il n'y a pas à prendre les choses au pied de la déclaration du sujet — pour autant que ce à quoi pré­ cisément nous avons affaire, c'est à cet achoppement, à cet accroc, que nous retrouvons à chaque instant C'est là le mode d'appréhension par excellence qui commande le déchiflfrage nouveau que nous avons donné des rapports du sujet à ce qui fait sa condition. La fonction de la tuché, du réel comme rencontre — la rencontre en tant qu'elle peut être manquée, qu'essentiellement elle est la rencontre manquée — s'est d'abord présentée dans l'histoire de la psychanalyse sous une forme qui, à die seule, suffit déjà à éveiller notre attention — edle da trau- matisme»

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TUCHÊ ET AUTOMATON

N'est-il pas remarquable que, à l'origine de l'expérience analytique, le céel se soit présenté sousk forme de ce quü y a en lui dV/w55iWoi/e—sous la forme du trauma, déterminant toute sa suite, et lui imposant une origine en apparence accidentelle? Nous nous trouvons là au cœur de ce qui peut nous permettre de comprendre le caractère radical de la notion conflictuelle introddte par Topposition du prindpe de plaisir au principe de réalité—ce pourquoi on ne saurait concevoir le principe de réalité comme ayant, par son ascendant, le dernier mot En effet, le trauma est conçu comme devant être tamponné par Phoméo- stase subjectivante qui oriente tout lefonctionnementdéfini par le prin­ cipe du plaisir. Notre expérience nous pose alors un problème, qui tient à ce que, au sein même des processus primaires, nous voyons conservée l'insistance du trauma à se rappeler à nous. Le trauma y reparaît en effet, et très souvent à figure dévoilée. Comment le rêve, porteur du désir du sujet, peut-il produire ce qui fait resurgir à répétition le trauma — sinon safiguremême, du moins l'écran qui nous l'indique encore derrière? Concluons que le système de la réalité, si loin qu'il se développe, laisse prisonnière des rets du principe du plaisir une partie essentielle de ce qui est pourtant bel et bien du réel C'est cela que nous avons à sonder, cette réalité, si Ton peut dire, dont la présence est pour nous supposée exigible afin que le moteur du dévelop­ pement, tel qu'une Melanie Klein par exemple nous le représente, ne soit pas réductible à ce quej'ai appelé tout à l'heure la vie est un songe. A cette exigence répondent ces points radicaux dans le réel que j'appelle »rencontres, et qui nous font concevoir la réalité comme unterlegt, unter- tragen, ce qui enfrançaisse traduirait par le mot même, en sa superbe ambi­ guïté dans la languefrançaise,de souffrance. La réalité est là en souffrance, là qui attend. Et le Zwang, la contrainte, que Freud défilât par hWiederho- Jung, commande les détours mêmes du processus primaire, Le processus primaire — qui n'est autre que ce que j'ai essayé pour vous de définir dans les dernières leçons sous la forme de l'inconscient — il nous Suit bien, une fois de plus, le saisir dans son expérience de rupture, entre perception et conscience, dans ce lieu, vous ai-je dit, intemporel, qui coi*- ttraint à poser ce que Freud appelle, en en faisant l'hommage à Fechner, die .Idee einer anderer Lokalität— une autre localité, un autre espace, une autre scène, Fentre perception et conscience. >

2

Le saisir, ce processus primaire, nous le pouvons à tout instant L'autre jour, n'ai-je point été éveillé d'un court sommeil où je cherchais 3e repos par quelque chose quifrappaità ma porte dès avant que j e ne me

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L'INCONSCIENT CT LA RÉPÉTITION

réveille. C'est qu'avec ces coups pressésJ'avais déjà formé un rêve, un rêve qui me manifestait autre chose que ces coups. Et quand je me réveille, ces coups — cette perception — si j'en prends conscience, c'est pour autant

qu'autour d'eux, je reconstitue toute ma représentation. Je sais que je suis

et ce que j e cherchais par ce sommeil*

là, à quelle heure je me suis endormi,

Quand le bruit du coup parvient, non point à ma perception mais à ma conscience, c'est que ma conscience se reconstitue autour de cette repré­ sentation — queje sais que je suis sous le coup du réveil, queje suis knocked.

Mais là, il me faut bien ininterroger

sur ce que j e suis

à ce moment-là —

à l'instant, si immédiatement avant et si séparé, qui est celui où j'ai com­ mencé à rêver sous ce coup qui est, en apparence, ce qui me réveille. Je suis, que je sache, avant que je ne me réveille — ce ne dit explétif, déjà dans tel de mes écrits désigné, est le mode même de présence de ceje suis d'avant le réveil. Il n'est point explétif, il est plutôt l'expression de mon impléance, chaque fois qu'elle a à se manifester. La langue, la languefrançaisele définit bien dans l'acte de son emploi. Aurez-vousfini avant qu'il ne vienne? — cela m'importe que vous ayez fini, à Dieu ne plaise qu'il vînt avant Passerez- vous, avant qu'il vienne? — car, déjà, quand il viendra, vous ne serez plus là* Voyez ce vers quoi je vous dirige — vers la symétrie de cette structure qui me fait, après le coup du réveil, ne pouvoir me soutenir, en apparence, que dans un rapport avec ma représentation, laquelle, en apparence, ne Êiit de moi que conscience. Reflet, en quelque sorte, involutif— dans ma conscience, ce n'est que ma représentation que je ressaisis. Est-ce bien là tout? Freud nous a assez dit qu'il lui faudrait — il ne l'a jamais fait — revenir sur la fonction de la conscience. Peut-être verrons- nous mieux ce dont il s'agit, à saisir ce qui est là qui motive le surgissement de la réalité représentée — à savoir, le phénomène, la distance, la béance même, qui constitue le réveil» Pour l'accentuer, revenons à ce rêve — tout entier fait aussi sur le bruit— que je vous ai laissé le temps à tous de retrouver dans la Science des rêves. Rappelez-vous ce malheureux père, qui a été prendre, dans la chambre voisine où repose son enfant mort, quelque repos — laissant l'enfant à la garde, nous dit le texte, d'un grison, d'un autre vieillard — et qui se trouve. atteint, réveillé par quelque chose qui est quoi? — ce n'est pas seulement la réalité, le choc, le knocking, d'un bruit Eût pour le rappeler au réel, mais cela traduit, dans son rêve précisément, la quasi-identité de ce qui se passe, la réalité même d'un cierge renversé en train de mettre le feu au lit où repose son enfant. Voilà quelque chose qui semble peu désigné pour confirmer ce qui est. la thèse de Freud dans la Traumdeutung — que le rêve est la réalisation d'un désir. Nous voyons ici surgir, presque pour la première fois dans la Traumdeu-^

TUCHE ET AUTOMATON

tung 9 une fonction du rêve qui est» en apparence» seconde—le rêve ne satis­ fait ici que le besoin de prolonger le sommeil. Que veut donc dire Freud en mettant là» à cett e place» c e rêve précisément» e t e n accentuant que celui-ci est en lui-même la pleine confirmation de sa dièse quant au rêve? Si la fonction du rêve est de prolonger le sommeil» si le rêve» après tout» peut approcher de si près la réalité qui le provoque» ne peut-on pas dire qu'à cette réalité» il pourrait être répondu sans sortir du sommeil?— il y a des activités somnambuliques» après tout. La question qui se pose» et qu'au reste toutes les indications précédentes de Freud nous permettent ici de produire» c'est — Qu'est-ce qui réveille? N'est-ce pas» dans le rêve» une autte réalité?—cette réalité que Freud nous décrit ainsi — Dass das Kind an seinem Bette steht, que l'enfant est près de son lit» ihn am Arntefasst, le prend par le bras» et lui murmure sur un ton de reproche» und ihm vorwurfsvoll zuraunt :

Vater, siehst du denn nicht, Père» ne vois-tu pas» dass ich verbrenne? queje brûle? Il y a plus de réalité» n'est-ce pas» dans ce message» que dans le bruit» par quoi le père aussi bien identifie l'étrange réalité de ce qui se passe dans la pièce voisine. Est-ce que dans ces mots ne passe pas la réalité manquée qui a causé la mort de l'enfant? Freud lui-même ne nous dit-il pas que» dans cette phrase» il faut reconnaître ce qui perpétue pour le père ces mots à jamais séparés de l'enfant mort qui lui auront été dits» peut-être» suppose Freud» à cause de lafièvre— mais qui sait, peut-être ces mots perpétuent-ils

le remords» chez le père, que celui qu'il a mis près du lit de sonfilsà veiller,

le grison» ne sera peut-être pas à la hauteur de bien tenir sa tâche, die

Besorgnis dass der greise Wächter seiner Aufgabe nicht gewachsen sein dürfte,

il ne sera pas» peut-être» à la hauteur de sa tâche. En effet, il s'est endormi Cette phrase dite à propos de la fièvre — est-ce qu'elle n'évoque pas

pour vous ce que» dans un de mes derniers discours» j'ai appelé la cause de lafièvre?L'action» si pressante soit-elle selon toute vraisemblance» de parer

à ce qui se passe dans la pièce voisine — n'est-elle pas peut-être» aussi» sentie comme de toute façon» maintenant» trop tard — par rapport à ce dont il s'agit» à la réalité psychique qui se manifeste dans la phrase prononcée? Le rêve poursuivi n'est-il pas essentiellement» si je puis dire» l'hommage à la réalité manquée?—la réalité qui ne peut plus se faire qu'à se répéter indéfi­ niment» en un indéfiniment jamais atteint réveil Quelle rencontre peut-il

y avoir désormais avec cet être inerte à jamais — même à être dévoré par

lesflammes—sinoncelle-ci qui se passejustement au moment où la flamme par accident, comme par hasard» vient à le rejoindre? Où est-elle, la réalité» dans cet accident? — sinon qu'il se répète quelque chose» en somme plus

fetal, au moyen de la réalité — d'une réalité où celui qui était chargé de veiller près du corps» reste encore endormi» même d'ailleurs quand le père survient après s'être réveillé. Ainsi la rencontre, toujours manquée, est passée entre le rêve et le réveil»

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i/lNCONSOBNT ST LA RÉPÉTITION

entre celui qui dort toujours et dont nous ne saurons pas le rêve» et celui qui n a rêvé que pour ne pas se réveiller. Si Freud émerveillé voit ici confirmée la théorie du désir» c'est bien signe que le rêve n'est pas qu'un fantasme comblant un vœu« Car ce n'est pas que» dans le rêve» il se soutienne que le fils vit encore. Mais l'enfant mort prenant son père par le bras» vision atroce» désigne un au-delà qui se fait entendre dans le rêve. Le désir s'y présentifie de la perte imagée au point le plus cruel de l'objet C'est dans le rêve seulement que peut se faire cette rencontre vraiment unique. Seul unrite»un acte toujours répété» peut commémorer cette rencontre immémorable — puisque per-' sonne ne peut dire ce que c'est que la mort d'un enfant — sinon le père en tant que père — c'est-à-dire nul être conscient Car la véritable formule de l'athéisme n'est pas que Dieu est mort—même en fondant l'origine de lafonctiondu père sur son meurtre» Freud protège le père — la véritable formule de l'athéisme» c'est que Dieu est incon- scient. Le réveil nous montre l'éveil de la conscience du sujet dans la représen­ tation de ce qui s'est passé — le fâcheux accident de la réalité» à quoi Ton n'a plus qu'à parer! Mais qu'était donc cet accident? — quand tout le monde dort» à la fois celui qui a voulu prendre un peu de repos» celui qui n'a pu soutenir la veille et celui dont» sans doute devant son lit» quelqu-un de bien intentionné a dû dire — On dirait qu'il dort, quand nous n'en savons qu'une chose» c'est que» dans ce monde tout entier assoupi, seule la voix s'est feit entendre — Père, ne vois-tu pas, je brûle. Cette phrase elle-même est un brandon — à elle seule, elle porte le feu là où elle tombe — et on ne yoit , pas ce qui brûle, car laflammenous aveugle sur le fait que le feu porte sur l'Unterlegt, sur YUntertragen, sur le réel. C'est bien ce qui nous porte à reconnaître dans cette phrase du rêve déta­ chée du père dans sa souffrance, l'envers de ce qui sera, lui éveillé, sa cons­ cience, et à nous demander ce qui est le corrélatif, dans le rêve» de la repré­ sentation. Cette question est d'autant plusfrappantequ'ici» le rêve, nous le voyons vraiment comme l'envers de la représentation — c'est l'imagerie du rêve, et c'est occasion pour nous d'y souligner ce que Freud, quand il parle de l'inconscient, désigne comme ce qui le détermine essentiellement — le Vorstellungsrepräsentanz. Ce qui veut dire, non pas, comme on l'a traduit en grisaille, le représentant représentatif, mais le tenant-lieu de la représentation. Nous en verrons la fonction par la suite. J'espère avoir réussi à vous faire saisir ce qui, de la rencontre comme à jamais manquée, est ici nodal, et soutient réellement, dans le texte de Freud, ce qui lui semble, dans ce rêve, absolument exemplaire. La place du réel, qui va du trauma au fantasme — en tant que le fan­ tasme n'est jamais que l'écran qui dissimule quelque chose de tout à fait

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TUCHE ET AUTOMATON

premier, de déterminant dans la fonction de la répétition — voilà ce qu'il nous faut repérer maintenant Voilà au reste, ce qui, pour nous, explique à la fois l'ambiguïté de lafonctionde l'éveil, et dé lafonctiondu réel dans cet éveil Le réel peut se représenter par l'accident, le petit bruit, le peu-de- réalité, qui témoigne que nous ne rêvons pas. Mais, d'un autre côté, cette réalité n'est pas peu, car ce qui nous réveille c'est l'autre réalité cachée der­ rière le manque de ce qui tient lieu de représentation — c'est le Trieb, nous dit Freud. Attention! nous n'avons pas encore dit ce-qu'est ce Trieb — et si, faute de représentation, il n'est pas là, quel est ce Trieb dont il s'agit — nous pouvons avoir à le considérer comme n'étant que Trieb à venir. L'éveil, comment ne pas voir qu'il est à double sens — que l'éveil qui nous resitue dans une réalité constituée et représentée fait double emploi? Le réel, c'est au-delà du rêve que nous avons à le rechercher — dans ce que le rêve a enrobé, a enveloppé, nous a caché, derrière te manque de la représentation dont il n'y a là qu'un tenant-lieu. C'est là le réel qui corn« mande plus que tout autre nos activités, et c'est la psychanalyse qui nous le désigne.

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Ainsi Freud se trouve-t-il apporter la solution au problème qui, pour le plus aigu des questionneurs de l'âme avant lui — Kierkegaard — s'était déjà centré sur la répétition. Je vous invite à relire le texte qui porte ce titre, éblouissant de légèreté et de jeu ironique, véritablement mozartien dans son mode donjuanesque d'abolir les mirages de l'amour. Avec acuité, sans possible réplique, est accentué ce trait que, dans son amour, le jeune homme dont Kierkegaard nous fait le portrait à lafoisému et dérisoire ne s'adresse qu'à soi par Tinter« médiaire de la mémoire. Vraiment, n'y a-t-il pas là quelque chose de plus profond que laformulede La Rochefoucauld — que combien peu éprou­ veraient l'amour si on ne leur en avait expliqué lès modes et les chemins? Oui, mais qui a commencé? Et tout ne commence-t-il pas essentiellement par la tromperie au premier à qui s'adressait l'enchantement de l'amour — qui a fait passer cet enchantement pour exaltation de l'autre, en se faisant le prisonnier de cette exaltation, de son essoufflement, — qui, avec l'autre, a créé la demande la plus fausse, celle de la satisfaction narcissique, qu'elle soit de l'idéal du moi, ou du moi qui se prend pour l'idéal? Pas plus que dans Kierkegaard, il ne s'agit dans Freud d'aucune répétition qui s'assoie dans le naturel, d'aucun retour du besoin. Le retour du besoin vise à la consommation mise au service de l'appétit» La répétition demande du nouveau. Elle se tourne vers le ludique qui fait de ce nouveau sa dimen-

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L'INCONSCIENT ET LA RÉPÉTITION

sion — cela, Freud nous le dit aussi dans le texte du chapitre dontje vous ai donné la référence la dernière fois. Tout ce qui, dans la répétition, se varie, se module, n'est qu'aliénation de son sens. L'adulte, voire l'enfant plus avancé, exigent dans leurs activités, dans le jeu, du nouveau« Mais ce glissement voile ce qui est le vrai secret du ludique, à savoir la diversité plus radicale que constitue la répétition en elle-même. Voyez-la chez l'enfant, dans son premier mouvement, au moment où il se forme comme être humain, se manifester comme exigence que le conte soit toujours le même, que sa réalisation racontée soit ritua­ lisée, c'est-à-dire textuellement la même. Cette exigence d'une consistance distincte des détails de son récit, signifie que la réalisation du signifiant ne pourra jamais être assez soigneuse dans sa mémorisation pour atteindre à désigner la primauté de la signifiance comme telle. C'est donc s'en évader, en apparence, que de la développer en variant les significations. Cette varia­ tion fait oublier la visée de la signifiance en transformant son acte enjeu, et en lui donnant des décharges bienheureuses au regard du principe du plaisir. Freud, lorsqu'il saisit la répétition dans le jeu de son petit-fils, dans le fort-da réitéré, peut bien souligner que l'enfant tamponne l'effet de la dis­ parition de sa mère en s'en faisant l'agent — ce phénomène est secondaire. Wallon le souligne, ce n'est pas d'emblée que l'enfant surveille la porte par où est sortie sa mère, marquant ainsi qu'il s'attend à l'y revoir, mais aupa­ ravant, c'est au point même où elle l'a quitté, au point qu'elle a abandonné près de lui, qu'il porte sa vigilance. La béance introduite par l'absence des­ sinée, et toujours ouverte, reste cause d'un tracé centrifuge où ce qui choit, ce n'est pas l'autre en tant que figure où se projette le sujet, mais cette bobine liée à lui-même par un fil qu'il retient — où s'exprime ce qui, de lui, se détache dans cette épreuve, rautomutilation à partir de quoi Tordre de la signifiance va se mettre en perspective. Car le jeu de la bobine est la réponse du sujet à ce que l'absence de la mère est venue à créer sur la fron­ tière de son domaine, sur le bord de son berceau, à savoir un fossé, autour de quoi il n'a plus qu'à faire le jeu du saut Cette bobine, ce n'est pas la mère réduite à une petite boule par j e ne sais quel jeu digne des Jivaros — c'est un petit quelque-chose du sujet qui se détache tout en étant encore bien à lui, encore retenu. C'est le heu de dire, à l'imitation d'Aristote, que l'homme pense avec son objet C'est avec son objet que l'enfant saute lesfrontièresde son domaine transformé en puits et qu'il commence l'incantation. S'il est vrai que le signifiant est la première marque du sujet, comment ne pas reconnaître ici — du setd fait que ce jeu s'accompagne d'une des premières oppositions à paraître — que l'objet à quoi cette opposition s'applique en acte, la bobine, c'est là que nous devons désigner le sujet A cet objet, nous donnerons ultérieure ment son nom d'algèbre lacanien — le petit a.

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TUCHE ST AUTOMATON

L'ensemble de l'activité symbolise la répétition, mais non pas du tout celle d'un besoin qui en appellerait au retour de la mère, et qui se manifes­ terait tout simplement dans le cri. C'est la répétition du départ de la mère comme cause aune Spaltung dans le sujet — surmontée par lejeu alternatif, fort-da, qui est un ici ou là, et qui ne vise, en son alternance, que d'êtrefort d'un da, et da d'un fort. Ce qu'il vise, c'est ce qui, essentiellement, n'est pas là, en tant que représenté — car c'est le jeu même qui est le Repräsentanz de la Vorstellung. Que deviendra la Vorstellung quand, à nouveau, ce Reprä- sentanz de la mère — dans son dessin marqué des touches, des gouaches du désir — viendra à manquer? J'ai vu moi aussi, vu de mes yeux, dessillés par la divination maternelle, l'enfant, traumatisé de ce que je parte en dépit de son appel précocement ébauché de la voix, et désormais plus renouvelé pour des mois entiers — je l'ai vu, bien longtemps après encore, quand je le prenais, cet enfant, dans les bras —j e l'ai vu laisser aller sa tête sur mon épaule pour tomber dans le sommeil, le sommeil seul capable de lui rendre l'accès au signifiant vivant que j'étais depuis la date du trauma.

v)

Ce dessin qu'aujourd'hui je vous ai donné de la fonction de la tuché, vous verrez qu'il nous sera essentiel pour rectifier ce qui est le devoir de l'analyste dans l'interprétation du transfert Qu'il me suffise d'accentuer aujourd'hui que ce n'est point en vain que l'analyse se pose comme modulant d'une façon plus radicale ce rapport de l'homme au monde qui s'est longtemps pris pour la connaissance. Si celle-ci se trouve si souvent, dans les écrits théoriques, rapportée à je ne sais quoi d'analogue à la relation de l'ontogenèse à la phylogénèse, — c'est par une confusion, et nous montrerons la prochaine fois que toute l'originalité de l'analyse est de ne pas centrer l'ontogenèse psychologique sur ces prétendus stades — qui n'ont littéralement aucun fondement repé- rable dans le développement observable en termes biologiques* Si le déve­ loppement s'anime tout entier de l'accident, de l'achoppement de la tudié, c'est dans la mesure où la tuché nous ramène au même point oh la philoso­ phie présocratique cherchait à motiver le monde lui-même. Il lui fallait quelque part un clinamen. Démocrite — quand il a tenté de le désigner, se posant déjà comme adversaire d'une pure fonction de néga­ tivité pour y introduire la pensée — nous dit — ce n est pas te p)8év qui est essentiel, et il ajoute — vous montrant que, dès ce qu une de nos élèves appelait l'étape archaïque de la philosophie, la manipulation des mot» était utilisée tout comme au temps de Heidegger — ce n est pas un jwjSév cest un Sev, ce qui, en grec, est un mot forgé. Il n a pas dit fv pour ne pas parler de l'tfv, il a dit quoi? — il a dit, répondant à la question qui était la

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i/lNCONSOBNT BT LA RÉPÉTITION

nôtre aujourd'hui, celle de l'idéalisme, — Rien, peut-être? non paspeut- être rien, mais pas rien.

RÉPONSES

E DOLTO : —Je ne vois pas comment, pour décrire laformation de fintelH-

gence avant trois ou quatre ans, on se passerait des stades. Je pense que pour les fantasmes de défense et de voile de castration, de pair avec ks menaces de mutila*

tien,

on a besoin de se référer aux stades.

La description des stades, formateurs de la libido, ne doit pas être référée à une pseudo-maturation naturelle, qui reste toujours opaque. Les stades s'organisait autour de l'angoisse de castration. Le fait copulatoke de l'in­ troduction de la sexualité est traumatisant — voilà un accroc de taille — et il a une fonction organisatrice pour le développement. L'angoisse de castration est comme un fil qui perfore toutes les étapes du développement. Elle oriente les relations qui sont antérieures à son apparition proprement dite— sevrage, discipline anale, etc. Elle cristal­ lise chacun de ces moments dans une dialectique qui a pour centre une mau­ vaise rencontre. Si les stades sont consistants, c'est en fonction de leur re- gistration possible en termes de mauvaise rencontre, La mauvaise rencontre centrale est au niveau du sexuel. Cela ne veut pas dire que les stades prennent une teinte sexuelle qui se diffuserait à partir de l'angoisse de castration. C'est au contraire parce que cette empathie ne se produit pas qu'on parle de trauma et de scène primitive,

12 FÉVRIER 19640

DU REGARD COMME OBJET PETITE

VI

LA SCHIZE DB L'ŒIL ET DU

REGARD

Schize du sujet. Factidté du traumatisme. Maurice Merleau-Ponty. La tradition philosophique. Lemimétismç. Vomnivoyeur. Dans k rive, ça montre.

Je continue. Wiederholung, vous ai-je rappelé — et je vous en ai dit déjà assez pour accentuer dans la référence étymologique que je vous ai donnée» haler, ce qu'elle implique de connotation lassante. Haler, tirer. Tirer quoi? Peut-être» en jouant sur l'ambiguïté du mot en fiançais» tirer au sort Ce Zwang nous dirigerait alors vers la carte forcée — s'il n'y a qu'une seule carte dans lejeu» je ne puis en tirer d'autre. Le caractère d'ensemble» au sens mathématique du terme» que présente la partie de signifiants» et qui l'oppose par exemple à l'indéfinité du nombre entier» nous permet de concevoir un schéma où s'applique tout de suite la fonction de la carte forcée. Si le sujet est le sujet du signifiant — déterminé par lui — on peut imaginer le réseau synchronique tel qu'il donne dans la diachronie des effets préférentiels. Entendez bien qu'il ne s'agit pas là d'ef­ fets statistiques imprévisibles» mais que c'est la structure même du réseau qui implique les retours. C'est là la figure que prend pour nous» à travers Féluddation de ce que nous appelons les stratégies, ¥automaton d'Aristote. Et aussi bien» c'est par automatisme que nous traduisons le Zwang de la Wiederholungzwang, compulsion de répétition«

i

Je vous donnerai plus tard les faits qui suggèrent que» en certains moments de ce monologue infantile imprudemment qualifié d'égocentrique, ce sont des jeux proprement syntaxiques qui se font observer. Ces jeux relèvent du champ que nous appelons préconscient» mais font, si je puis dire» le lit

Séminaire/ Lacrn»

«5

S

DU RBGAED

de la réserve inconsciente — à entendre au sens de réserve d'Indiens, à l'intérieur du réseau social. La syntaxe, bien sûr, est préconsciente. Mais ce qui échappe au sujet, c'est que sa syntaxe est en rapport avec la réserve inconsciente. Quand le sujet raconte son histoire, agit, latent, ce qui commande à cette syntaxe, et la fait de plus en plus serrée. Serrée par rapport à quoi? — à ce que Freud, dès le début de sa description de la résistance psychique, appelle un noyau. Dire que ce noyau se réfère à quelque chose de traumatique n'est qu'une approximation, fl nous faut distinguer de la résistance du sujet cette pre­ mière résistance du discours, quand celui-ci procède au serrage autour du noyau. Car l'expression de résistance du sujet n'implique que trop un moi supposé, dont il n'est pas sûr — à l'approche de ce noyau — que ce soit quelque chose dont nous puissions être sûrs que la qualification de moi soit encore fondée. Le noyau doit être désigné comme du réel — du réel en tant que l'identité de perception est sa règle. A la limite, il se fonde sur ce que Freud pointe comme une sorte de prélèvement, qui nous assure que nous sommes dans la perception par le sentiment de la réalité qui l'authentifie. Qu'est- ce que ça veut dire? — si ce n'est que, du côté du sujet, cela s'appelle l'éveil. Si, la dernière fois, c'est autour du rêve du chapitre sept de la Science des rêves que j'ai abordé ce dont il s'agit dans la répétition, c'est bien parce que le choix de ce rêve — si clos, si fermé, si doublement et triplement fermé qu'il soit, puisqu'il n'est pas analysé — est ici indicatif au moment où c'est du processus du rêve dans son ressort dernier qu'il s'agit. La réalité qui détermine l'éveil, est-ce bien le bruit léger contre lequel l'empire du rêve et du désir se maintient? N'est-ce pas plutôt quelque chose d'autre? N'est- ce pas ce qui s'exprime au fond de l'angoisse de ce rêve? — à savoir, le plus intime de la relation du père aufils,et qui vient à surgir, non pas tant dans cette mort que dans ce qu'elle est au-delà, dans son sens de destinée. Entre ce qui arrive comme par hasard, quand tout le monde dort — le cierge qui se renverse et le feu aux draps, l'événement insensé, l'accident, la mauvaise fortune—et ce qu'il y a de poignant, quoique voilé, dans le Père, ne vois-tu pas,je brûle — il y a le même rapport à quoi nous avons affaire dans une répétition. C'est ce qui, pour nous, se figure dans l'appellation de névrose de destinée, ou de névrose d'échec. Ce qui est manqué n'est pas l'adaptation, mais tuché, la rencontre. Ce qu'Aristote formule — que la tuché se définit de ne pouvoir nous venir que d'un être capable de choix, proairesis, que la tuché, bonne ou mau­ vaise fortune, ne saurait nous venir d'un objet inanimé, d'un enfant, d'un animal — se trouve ici controuvé. L'accident même de ce rêve exemplaire nous le figure. Assurément, Aristote marque en ce point la même limite

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L'ŒIL ET 1 8 KBQABD

qui l'arrête au bord des formes extravagantes de h conduite sexuelle, qu'il ne saurait qualifier que de teriotes, monstruosités. Le côté fermé de la relation entre l'accident, qui se répète, et le sens voilé, qui est la véritable réalité et nous conduit vers la pulsion — voilà ce qui nous donne la certitude que la démystification de cet artefact du traitement qui s'appelle le transfert ne consiste pas à le ramener à ce qu'on appelle l'actualité de la situation. La direction qui s'indique dans cette réduction à l'actualité de la séance, ou de la suite des séances, n'a pas de valeur même propédeutiqùe. Le juste concept de la répétition doit être obtenu dans une autre direction que nous ne pouvons confondre avec l'ensemble des effets de transfert Ce sera notre problème, quand nous aborderons la fonction du transfert, de saisir comment le transfert peut nous conduire au cœur de la répétition. C'est pourquoi il est nécessaire de fonder d'abord cette répétition dans la schize même qui se produit dans le sujet à l'endroit de la rencontre. Cette schize constitue la dimension caractéristique de la découverte et de l'expé­ rience analytique, qui nous fait appréhender le réel, dans son incidence dialectique, comme originellement malvenu. C'est par là, précisément, que le réel se trouve, chez le sujet, le plus complice de la pulsion — à laquelle nous n'arriverons qu'en dernier, parce que seul ce chemin parcouru pourra nous faire concevoir de quoi il retourne. Car après tout, pourquoi la scène primitive est-elle si traumatique? Pourquoi est-elle toujours trop tôt ou trop tard? Pourquoi le sujet y prend- il ou trop de plaisir—du moins est-ce ainsi que, d'abord, nous avons conçu la causalité traumatisante de l'obsessionnel — ou trop peu, comme chez l'hystérique? Pourquoi n'éveille-t-elle pas tout de suite le sujet, s'il est vrai qu'il est si profondément" libidinal? Pourquoi le feit est-il ici dustuchiàï Pourquoi la prétendue maturation des pseudo-instincts est transfilée, transpercée, transfixée de tychique, dirai-je — du mot tuché? Pour l'instant, notre horizon, c'est ce qui apparaît de factice dans le rap­ portfondamentalà la sexualité. Il s'agit dans l'expérience analytique de partir de ceci que si la scène primitive est traumatique, ce n'est pas l'empa­ thie sexuelle qui soutient les modulations de l'analysable, mais un feit factice. Un feit factice, comme celui qui apparaît dans la scène si farouche­ ment traquée dans l'expérience de YHomme aux loups — l'étrangeté de la disparition et de la réapparition du pénis. La dernière fois, j'ai voulu pointer où est la schize du sujet Cette schize, après le réveil, persiste—entre le retour au réel, la représentation du monde enfin retombée sur ses pieds, les bras levés, quel malheur, qu est-ce qui est arrivé, quelle horreur, quelle bêtise, quel iâiot, celui-là, qui s'est mis à dormir — et la conscience qui se retrame, qui se sait vivre tout cela comme un cau­ chemar, mais qui, tout de même, se rattrape à elle-même, c'est moi qui vis

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DU

REGARD

tout cela, je nai pas besoin de me pincer pour savoir que je ne rêve pas. M reste que cette schize n'est là encore que représentant la schize plus profonde, à situer entre ce qui réfère le sujet dans la machinerie du rêve, l'image de l'enfant qui s'approche, le regard plein de reproches et, d'autre part, ce qui le cause et en quoi il choit, invocation, voix de l'enfant, sollicitation du regard — Père, ne vois-tu pas

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C'est là que — libre comme je le suis de poursuivre, dans le chemin où je vous mäie, la voie qui me semble la meilleure ici — passant mon ai­ guille courbe à traven la tapisserie, je saute du côté où se pose la question qui s'offre comme carrefour, entre nous et tous ceux qui essaient de penser le chemin du sujet. Ce chemin, en tant qu'il est recherche de la vérité, est-il à frayer dans notre style d'aventure, avec son traumatisme reflet de facticité? Ou est-il

à localiser là où la tradition depuis toujours l'a fait, au niveau de la dialec­

tique du vrai et de l'apparence, prise au départ de la perception dans ce qu'elle a de fondamentalement idéique, esthétique en quelque sorte, et accentuée d'un centrage visuel? Ce n'est point ici simple hasard — rapporté à l'ordre du pur tychique — si c'est cette semaine que vient à votre portée par sa parution le livre, pos­ thume, de notre ami Maurice Merleau-Ponty sur le Visible et VInvisible. Ici s'exprime, incarné, ce qui faisait l'alternance de notre dialogue, et je n'ai pas à évoquer bien loin pour me souvenir du Congrès de Bonneval où son intervention témoignait de ce qui était son chemin, celui qui s'est brisé en un point de l'œuvre qui ne la laisse pas moins dans un état d'achè­ vement, préfiguré dans ce travail de piété que nous devons à Claude Lefort, dontje veux ici dire l'hommage queje lui rends pour la sorte de perfection

à quoi, dans une transcription longue et difficile, il me semble être arrivé. Ce Visible et Vinvisible peut pointer pour nous le moment d'arrivée de la tradition philosophique — cette tradition qui commence à Platon par la promotion de l'idée, dont on peut dire que, d'un départ pris dans un monde esthétique, elle se détermine d'une fin donnée à l'être comme souverain bien, atteignant ainsi à une beauté qui est aussi sa limite. Et ce n'est pas pour rien que Maurice Merleau-Ponty en reconnaît le recteur dans l'œil. Dans cette œuvre à la fois terminale et inaugurante, vous découvrirez un rappel et un pas en avant dans la voie de ce qu'avait d'abord formulé la Phénoménologie de la perception. O n y trouve en effet rappelée la fonction régulatoire de la forme, invoquée à rencontre de ce qui, au fur et à mesure du progrès de la pensée philosophique, avait été pousséjusqu'à cet extrême

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L'ŒIL ET LE BBGABD

du vertige qui se manifestait dans le terme d'idéalisme — comment ja­ mais faire rejoindre cette doublure que devenait alors la représentation, avec ce qu'elle est censée recouvrir? La Phénoménologie nous rapportait donc à la régulation de la ferme, à laquelle préside, non pas seulement l'oeil du sujet, mais toute son attente, son mouvement, sa prise, son émotion musculaire et aussi bien viscérale — bref sa présence constitutive, pointée dans ce qu'on appelle son intentionalité totale. Maurice Merleau-Ponty fait maintenant le pas suivant en forçant les limites de cette phénoménologie même. Vous verrez que les voies par où il vous mènera ne sont pas seulement de l'ordre de la phénoménologie du visuel, puisqu'elles vont à retrouver—c'est là le point essentiel—la dépen­ dance du visible à l'égard de ce qui nous met sous l'œil du voyant. Encore est-ce trop dire, puisque cet oeil n'est que la métaphore de quelque chose que j'appellerais plutôt la pousse du voyant — quelque chose d'avant son œil. Ce qu'il s'agit de cerner, par les voies du chemin qu'il nous indique, c'est la préexistence d'un regard —j e ne vois que d'un point, mais dans mon existence je suis regardé de partout Ce voir à quoi je suis soumis d'une façon originelle — sans doute est-ce là ce qui doit nous mener à l'ambition de cette oeuvre, à ce retournement ontologique, dont les assises seraient à trouver dans une plus primitive institution de la forme. C'est bien là pour moi l'occasion de répondre à quelqu'un que, bien sûr, j'ai mon ontologie — pourquoi pas? — comme tout le monde en a une, naïve ou élaborée. Mais assurément, ce que j'essaie de dessiner dans mon discours — qui, s'il réinterprète celui de Freud, n'en est pas moins essen­ tiellement centré sur la particularité de l'expérience qu'il trace — n'a nul­ lement la prétention de recouvrir le champ entier de l'expérience. Même cet entre-deux que nous ouvre l'appréhension de l'inconscient ne nous intéresse que pour autant qu'il nous est désigné, par la consigne freudienne, comme ce dont le sujet a à prendre possession. J'ajouterai seulement que le maintien de cet aspect dufreudismequ'on a coutume de qualifier de natu­ ralisme semble indispensable, car c'est une des rares tentatives,, sinon la seule, pour donner corps à la réalité psychique sans la substantifier. Dans le champ que nous donne Maurice Merleau-Ponty, plus ou moins polarisé d'ailleurs par les fils de notre expérience, le champ scopique, le statut ontologique se présente par ses incidences les plus factices, voire les plus caduques. Mais ce n'est pas entre l'invisible et le visible que nous allons, nous, avoir à passer. La schize qui nous intéresse n'est pas la distance qui tient à ce qu'il y a des formes imposées par le monde Vers quoi l'intentionalité de l'expérience phénoménologique nous dirige, d'où les limites que nous rencontrons dans l'expérience du visible. Le regard ne se présente à nous que sous la forme d'une étrange contingence, symbolique de ce que nous

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OU REGARD

trouvons à l'horizon et comme butée de notre expérience» à savoir le manque constitutif de l'angoisse de la castration. L'oeil et le regard» telle est pour nous la schize dans laquelle se manifeste la pulsion au niveau du champ scopique.

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Dans notre rapport aux choses» tel qu'il est constitué par la voie de la vision» et ordonné dans lesfiguresde la représentation» quelque chose glisse» passe» se transmet, d'étage en étage» pour y être toujours à quelque degré éludé — c'est ça qui s'appelle le regard Pour vous le faire sentir» il y a plus d'un chemin. L'imagerai-je, comme à son extrême» d'une des énigmes que nous présente la référence à la nature? Il ne s'agit de rien de moins que du phénomène dit du mimétisme. Là-dessus» beaucoup a été dit» et d'abord beaucoup d'absurde — par exemple que les phénomènes du mimétisme sont à expliquer par une fin d'adaptation. Ce n'est pas mon avis. Je n'ai qu'à vous renvoyer» entre autres» à un petit ouvrage que beaucoup d'entre vous connaissent sans doute» celui de Caûlois intitulé Méduse et compagnie, où la référence adaptative est critiquée d'une façon particulièrement perspicace. D'une part» pour être efficace» la mutation déterminante du mimétisme, chez l'insecte par exemple» ne peut se faire que d'emblée et au départ. De l'autre» ses prétendus effets sélectifs sont anéantis par la constatation qu'on trouve dans l'estomac des oiseaux» prédateurs en particulier» autant d'insectes soi-disant protégés par quelque mimétisme que d'insectes qui ne le sont pas. Mais aussi bien» le problème n'est pas là. Le problème le plus radical du mimétisme est de savoir s'il nous faut l'attribuer à quelque puissance for- mative de l'organisme même qui nous en montre les manifestations. Pour que cela soit légitime» il faudrait que nous puissions concevoir par quels circuits cette force pourrait se trouver en position de maîtriser» non seu­ lement la forme même du corps numérisé» mais sa relation au milieu» dans lequel il s'agit soit qu'il se distingue» soit au contraire qu'il s'y confonde. Et pour tout dire» comme le rappelle Caillois avec beaucoup de pertinence» s'agissant de telles manifestations mimétiques» et spécialement de celle qui peut nous évoquer la fonction des yeux» à savoir les ocelles» il s'agit de comprendre si ils impressionnent — c'est un fait qu'ils ont cet effet sur le prédateur ou la victime présumée qui vient à les regarder — si ils impres­ sionnent par leur ressemblance avec des yeux» ou si au contraire» les yeux ne sont fascinants que de leur relation avec la forme des ocelles. Autrement dit» ne devons-nous pas à ce propos distinguer la fonction de l'oeil de celle du regard?

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L'ŒIL ET 1B KBGÀBD

Cet exemple distincte choisi comme tel — pour sa localité, pour son factice, pour son caractère exceptionnel — n'est pour nous qu'une petite manifestation d'une fonction à isoler — celle, disons le mot, de la tache. Cet exemple est précieux pour nous marquer la préexistence au vu d'un donné-à-voir. Nul besoin de nous reporter àje ne sais quelle supposition de l'existence d'un voyant universel. Si la fonction de la tache est reconnue dans son autonomie et identifiée à celle du regard, nous pouvons en chercher la menée, le fil, la trace, à tous les étages de la constitution du monde dans le champ scopique. On s'apercevra alors que la fonction de la tache et du regard y est à la fois ce qui le commande le plus secrètement, et ce qui échappe toujours à la saisie de cette forme de la vision qui se satisfait d'elle- même en s'imaginant comme conscience. Ce en quoi la conscience peut se retourner sur elle-même — se saisir, telle la Jeune Parque de Valéry, comme se voyant se voir — représente un escamotage. Un évitement s'y opère de la fonction du regard C'est ce que nous pouvons repérer de cette topologie que la dernière fois nous nous sommes faite à partir de ce qui apparaît de la position du sujet quand il accède aux formes imaginaires qui lui sont données par le rêve, comme opposées à celles de l'état de veille, De même, dans cet ordre particulièrement satisfaisant pour le sujet que l'expérience analytique a connoté du terme de narcissisme — oùje me suis efforcé de réintroduire la structure essentielle qu'il tient de sa référence à l'image spéculaire, — dans ce qui s'en diffuse de satisfaction, voire de complaisance, où le sujet trouve appui pour une si foncière méconnais­ sance — et l'empire n'en va-t-il pas jusqu'à cette référence de la tradition philosophique qu'est la plénitude rencontrée par le sujet sous le mode de la contemplation, — ne pouvons-nous pas saisir aussi ce qu'il y a d'éludé? — à savoir, la fonction du regard. J'entends, et Maurice Merleau-Ponty nous le pointe, que nous sommes des êtres regardés, dans le spectacle du monde. Ce qui nous fait conscience nous institue du même coup comme spéculum tnunâi. N' y a-t-il pas de la satisfaction à être sous ce regard dont j e parlais tout à l'heure en suivant Maurice Merleau-Ponty, ce regard qui nous cerne, et qui fait d'abord de nous des êtres regardés, mais sans qu'on nous le montre? Le spectacle du monde, en ce sens, nous apparaît comme omnivoyeur. C'est bien là le fantasme que nous trouvons dans la perspective platoni­ cienne, d'un être absolu à qui est transférée la qualité de lomnivoyant. Au niveau même de l'expérience phénoménale de la contemplation, ce côté omnivoyeur se pointe dans la satisfaction d'une femme à se savoir regardée, à condition qu'on ne le lui montre pas. Le monde est omnivoyeur, mais il n'est pas exhibitionniste — il ne pro-

7i

DU REGARD

voque pas notre regard. Quand il commence à le provoquer, alors com­ mence aussi le sentiment d'étrangeté. Qu'est-ce à dire? — sinon que, dans l'état dit de veille, il y a élision du regard, élision de ceci que, non seulement ça regarde, mais ça montre. Dans le champ du rêve, au contraire, ce qui caractérise les images, c'est que ça montre. Ça montre — mais là encore, quelque forme de glissement du sujet se démontre. Reportez-vous à un texte de rêve quel qu'il soit — pas seule­ ment à celui dont je me suis servi la dernière fois, où, après tout, ce que je vais dire peut rester énigmatique, mais à tout rêve — replacez-le dans ses coordonnées, et vous verrez que ce ça montre vient en avant II vient telle­ ment en avant, avec les caractéristiques en quoi il se coordonne — à savoir l'absence d'horizon, la fermeture, de ce qui est contemplé dans l'état de veille, et, aussi bien, le caractère d'émergence, de contraste, de tache, de ses images, l'intensification de leurs couleurs — que notre position dans le rêve est, en fin de compte, d'être foncièrement celui qui ne voit pas. Le sujet ne voit pas où ça mène, il suit, il peut même à l'occasion se détacher,

se dire que c'est un rêve, mais il ne saurait en aucun cas se saisir dans le rêve

à la façon dont, dans le cogito cartésien, il se saisit comme pensée. Il peut se

dire — Ce n'est qu'un rêve. Mais il ne se saisit pas comme celui qui se dit — Malgré tout, je suis conscience de ce rêve. Dans un rêve, il est un papillon. Qu'est-ce que ça veut dire? Ça veut dire qu'il voit le papillon dans sa réalité de regard. Qu'est-ce que tant de figures, tant de dessins, tant de couleurs? — sinon ce donner à voir gratuit, où se marque pour nous la primitivité de l'essence du regard. C'est, mon Dieu, un papillon qui n'est pas tellement différent de celui qui terrorise l'homme aux loups — et Maurice Merleau-Ponty en connaît bien l'importance, qui nous y réfère dans une note non intégrée à son texte. Quand Tchoang-tseu est réveillé, il peut se demander si ce n'est pas le papillon qui rêve qu'il est Tchoang-tseu. Il a raison d'ailleurs, et doublement, d'abord parce que c'est ce qui prouve qu'il n'est pas fou, il ne se prend pas pour absolument iden­ tique à Tchoang-tseu — et, deuxièmement, parce qu'il ne croit pas si bien dire. Effectivement, c'est quand il était le papillon qu'il se saisissait à quelque racine de son identité — qu'il était, et qu'il est dans son essence, ce papillon qui se peint à ses propres couleurs — et c'est par là, en dernière racine; qu'il est Tchoang-tseu,

La preuve, c'est que, quand il est le papillon, il ne lui vient pas à l'idée de se

demander si, quand il est Tchoang-tseu éveillé, il n'est pas le papillon qu'il est en train de rêver d'être. C'est que, rêvant d'être le papillon, il aura sans doute

à témoigner plus tard qu'il se représentait comme papillon, mais cela ne

veut pas dire qu'il est captivé par le papillon — il est papillon capturé, mais capture derien,car, dans le rêve, il n'est papillon pour personne. C'est quand

7*

L'ŒIL ET LB B16ÄRD

il est éveillé qu'il est Tchoang-tseu pour les autres, et qu'il est pris dans leur filet à papillons. C'est pour cela que le papillon peut — si le sujet n'est pas Tchoang-tseu, mais l'homme aux loups — lui inspirer la terreur phobique de reconnaître que le battement des petites ailes n'est pas tellement loin du battement de la causation, de la rayure primitive marquant son être atteint pour la pre­ mière fois par la grille du désir.

Je me propose, la prochaine fois, de vous introduire à l'essentiel de la satisfaction scopique. Le regard peut contenir en lui-même l'objet a de l'algèbre lacanienne où le sujet vient à choir, et ce qui spécifie le champ sco­ pique, et engendre la satisfaction qui lui est propre, c'est que là, pour des raisons de structure, la chute du sujet reste toujours inaperçue, car die se réduit à zéro. Dans la mesure où le regard, en tant qu'objet a, peut venir à symboliser le manque central exprimé dans le phénomène de la castration, et qu'il est un objet a réduit, de par sa nature, à une fonction puncti- forme, évanescente, — il laisse le sujet dans l'ignorance de ce qu'il y a au-delà de l'apparence — cette ignorance si caractéristique de tout le progrès de la pensée dans cette voie constituée par la recherche philoso­ phique.

RÉPONSES

X. AUDOUARD : — Dans quelle mesurefaut-il, dans Vanalyse, faire savoir

au sujet qu'on le regarde, c'est-à-dire qu'on est situé comme celui qui regarde chez ' le sujet le processus de se regarder?

Je reprendrai les choses de plus haut en vous disant que le discours que je tiens ici a deux visées, l'une qui concerne les analystes, l'autre ceux qui sont ici pour savoir si la psychanalyse est une science. La psychanalyse n'est ni une Weltanschauung, ni une philosophie qui prétend donner la clé de l'univers. Elle est commandée par une visée par­ ticulière, qui est historiquement définie par l'élaboration de la notion de sujet. Elle pose cette notion de façon nouvelle, en reconduisant le sujet à sa dépendance signifiante. Aller de la perception à la science, c'est là une perspective qui semble aller de soi, dans la mesure où le sujet n'a pas eu de meilleure table d'essai pour la saisie de l'être. Ce chemin est celui-là même que suit Aristote, reprenant les présocratiques. Mais c'est un chemin que l'expérience analytique im­ pose de rectifier, parce qu'il évite l'abîme de la castration. On le voit,

73

DU REGARD

par exemple, à ce que latachén'entre pas, sinon sous un aspect punctifbrme, dans la théogonie et la genèse. J'essaie ici de saisir comment latachéest représentée dans la prise vision- neue. Je montrerai que c'est au niveau quej'appelle la tache que se trouve le point tychique dans la fonction scopique. C'est dire que le plan de la réci­ procité du regard et du regardé est, plus que tout autre, propice, pour le sujet, à l'alibi. Il conviendrait donc de ne pas, par nos interventions dans la séance, le faire s'établir sur ce plan. Il faudrait, au contraire, le tronquer de ce point de regard dernier, qui est illusoire. L'obstacle que vous notez est bien là pour illustrer le fait que nous conser­ vons une grande prudence. Nous ne disons pas au patient, à tout bout de champ — Ho là là! quelle tête vousfaites! ou — Le premier bouton de votre gilet est déboutonné. Ce n'est quand même pas pour rien que l'analyse ne se fait pas en face-à-face. La schize entre regard et vision nous permettra, vous le verrez, d'ajouter la pulsion scopique à la liste des pulsions. Si on sait le lire, on s'aperçoit que Freud la met déjà au premier plan dans les Pulsions et leurs avatars, et montre qu'elle n'est pas homologue aux autres. En effet, elle est celle qui élude le plus complètement le terme de la castration.

19 FÉVRIER

1964.

vn

L'ANAMORPHOSE

Dufondement de ta conscience. Privilège du regard comme obfet Optique des aveugles. Le ûhallus daas le tableau*

Vainement tan image arrive à ma rencontre Et ne m'entre oh je suis qui seulement ta montre Toi te tournant vers moi tune saurais trouver Au mur de mon regard que ton ombre rêvée

Je suis ce malheureux comparable aux miroirs Qui peuvent réfléchir mais ne peuvent pas voir Comme eux mon adlest vide et comme eux habité De Tabsence de toi quifait sa cécité

Vous vous souvenez peut-être que, Ion d'un de mes derniers propos, j'ai commencé par ces vers qui, dans le Fou d'Eisa d'Aragon, sont intitulés

Contre-chant. Je ne savais pas alors quej e donnerais autant de développement

au regard. J'y ai été

infléchi par le mode sous lequel j e vous ai présenté le

concept dans Freud de la répétition, N e nions pas que c'est à l'intérieur de l'explication de la répétition que cette digression sur la fonction scopique se situe — induite sans doute par l'oeuvre qui vient de paraître de Maurice Merleau-Ponty, le Visible et VIn- visible. Aussi bien me paraît-il que, s'il y a là rencontre, c'est une rencontre heureuse, et destinée à ponctuer, comme j'essaierai de le Élire plus avant aujourd'hui, comment, dans la perspective de l'inconscient, nous pouvons situer la conscience. Vous savez que quelque ombre, ou même, pour employer un terme dont nous nous servirons, quelque réserve — au sens où l'on pade de réserve dans une toile exposée à la teinture — marque le Eut de la conscience dans le discours même de Freud

75

DU REGARD

Mais» avant de reprendre les choses au point où nous les avons laissées la dernière fois» je dois d'abord préciser un point à propos d'un terme dont j'ai appris qu'il avait été mal entendu, la dernière fois» par les oreilles qui inécoutentJ e ne sais quelle perplexité est restée dans ces oreilles concernant un mot pourtant bien simple» que j'ai employé en le commentant» le ty- chique. U n'a résonné pour certains que comme un éternuement. J'avais pourtant précisé qu'il s agissait de l'adjectif de tuché, comme psychique est l'adjectif qui correspond à psuché. Ce n'était pas sans intention que je me servais de cette analogie au cœur de l'expérience de la répétition» car pour toute conception du développement psychique tel que l'analyse l'a éclairé, le £ût du tychique est central. C'est bien par rapport à l'œil» par rapport à Veutuchia, ou à la dustuchia, rencontre heureuse» rencontre malencontreuse» que mon discours d'aujourd'hui aussi s'ordonnera.

i

Je me voyais me voir, dit quelque part la Jeune Parque. Assurément cet énoncé a son sens plein et complexe à la fois» quand il s'agit du thème que développe laJeune Parque, celui de laféminité— nous n'en sommes point arrivés i l Nous avons affaire au philosophe» qui saisit quelque chose qui est un des corrélats essentiels de la conscience dans son rapport à la représen­ tation» et qui se désigne comme je me vois me voir. Quelle évidence peut bien s'attacher à cette formule? Comment se fait-il qu'elle reste» en somme» corrélative à ce mode fondamental auquel nous nous sommes référés dans le cogito cartésien» par quoi le sujet se saisit comme pensée? Ce qui isole cette saisie de la pensée par elle-même» c'est une sorte de doute» qu'on a appelé doute méthodique, qui porte sur tout ce qui pourrait donner appui à la pensée dans la représentation. Comment se fait-il alors que le je me vois me voir en reste l'enveloppe et l e fond» et» peut-être plus qu'on ne pense» en fonde la certitude? Carje me chauffe à me chauffer, c'est là une référence au corps comme corps» j e suis gagné par cette sensation de chaleur qui» d'un point quelconque en moi» se diffuse, et me localise comme corps. Tandis que dans le je me vois me voir, il n'est point sensible que je sois» d'une façon analogue» gagné par la vision. Bien plus» les phénoménologues ont pu articuler avec précision» et de la façon la plus confondante» qu'il est tout à fait clair que je vois au-dehors p que la perception n'est pas en moi» qu'elle est sur les objets qu'elle appré­ hende. Et pourtant» je saisis le monde dans une perception qui semble relever de l'immanence du je me vois me voir. Le privilège du sujet parait s'établir ici de cette relation reflexive bipolaire» qui fait que» dès Ion que je perçois» mes représentations m'appartiennent

7*

L'ANAMORPHOSE

C'est par là que le monde est frappé d'une présomption d'idéalisation,

du soupçon de ne me livrer que mes représentations. Le sérieux pratique n'en pèse pas vraiment lourd, mais, par contre, le philosophe, l'idéaliste,

est mis là, aussi bien vis-à-vis de lui-même que vis-à-vis de ceuxquil'ecoutent,

dans une position d'embarras. Comment dénier que rien du monde ne

m

apparaît que dans mes représentations?—c'est là la démarche irréductible

de

l'évêque Berkeley, dont il y aurait, quant à sa position subjective, beau­

coup à dire — concernant ce qui, sans doute, vous a échappé au passage, ce m'appartiennent des représentations, qui évoque la propriété. A la limite, le procès de cette méditation, de cette réflexion réfléchissante, va jusqu'à réduire le sujet que saisit la méditation cartésienne à un pouvoir de néantt- sation.

Le mode de ma présence au monde, c'est le sujet en tant qu'à force de se'

réduire à cette seule certitude d'être sujet, il devient néantisation active.

La suite de la méditation philosophique fait basculer effectivement le sujet

vêts l'action historique transformante, et, autour de ce point, ordonne les modes configurés de la conscience de soi active à travers ses métamorphoses dans l'histoire. Quant à la méditation sur l'être qui vient à son culmen dans la pensée de Heidegger, elle restitue à l'être même ce pouvoir de néanti­ sation—ou tout au moins pose la question de comment il peut s'y rapporter. C'est bien là que nous mène aussi Maurice Merleau-Ponty, Mais, si vous vous reportez à son texte, vous verrez que c'est en ce point qu'il choisit de reculer, pour nous proposer de retourner aux sources de l'intuition concernant le visible et l'invisible, de revenir à ce qui est avant toute ré­ flexion, thétique ou non-thétique, afin de repérer le surgissement del à vision elle-même. H s'agit pour lui de restaurer—car, nous dit-il, il ne peut s'agir que d'une reconstruction ou d'une restauration, non point d'un che­ min parcouru dans le sens inverse —, de reconstituer la voie par laquelle, non point du corps, mais de quelque chose qu'il appelle la chair du monde, a pu surgir le point originel de la vision. Il semble qu'on voie ainsi» dans cet ouvrage inachevé, se dessiner quelque chose comme la recherche d'une substance innommée d'où moi-même, le voyant, je m'extrais. Des rets, ou rais si vous voulez, d'un chatoiement dont je suis d'abord une part, je surgis comme œil, prenant, en quelque sorte, émergence de ce queje pour­ rais appeler la fonction de la voyure.

Une odeur sauvage en émane, laissant entrevoir à l'horizon la chasse d'Artémis — dont la touche semble s'associer à ce moment de tragique défaillance où nous avons perdu celui qui parle. Mais est-ce bien là, pourtant, le chemin qu'il voulait prendre? Les traces qui nous restent de la partie à venir de sa méditation nous permettent d'en douter. Les repères qui y sont donnés» très spécialement à l'inconscient proprement psychanalytique, nous laissent apercevoir qu'il se serait peut»

77

DU REGARD

être dirigé vers une recherche originale par rapport à la tradition philoso­ phique, vers cette dimension nouvelle de la méditation sur le sujet que Yanalyse nous permet, à nous, de tracer.

Quant à moi, je ne puis qu'êtrefrappéde certaines de ces notes, pour moi moins énigmatiques qu'elles ne paraîtront à d'autres lecteurs, pour se recou­ vrir très exactement avec les schèmes — spécialement avec l'un d'entre eux — que je serai amené à promouvoir ici. Lisez, par exemple, cette note concernant ce qu'il appelle le retournement en doigt de gant, pour autant qu'il semble y apparaître — voir la façon dont la peau enveloppe la four- rare dans un gant d'hiver — que la conscience, dans son illusion de se voir

se voir, trouve son fondement dans la structure retournée du regard,

2

.

Mais qu'est-ce que le regard? Je partirai de ce point de néantisation premier où se marque, dans le champ de la réduction du sujet, une cassure — qui nous avertit de la néces­ sité d'introduire une autre référence, celle que l'analyse prend à réduire les privilèges de la conscience. L'analyse considère la conscience comme bornée irrémédiablement, et l'institue comme principe, non seulement d'idéalisation, àiais de méconnais­ sance, comme — ainsi qu'on l'a dit, en un terme qui prend valeur nouvelle de se référer au domaine visuel — comme seotome. Le terme en a été intro­ duit, dans le champ du vocabulaire analytique, au niveau de l'École fran­ çaise. Est-ce là simple métaphore? — nous retrouvons ici l'ambiguïté qui frappe tout ce qui touche à ce qui s'inscrit dans le registre de la pulsion scopique. La conscience ne compte pour nous que par son rapport à ce que, dans des fins propédeutiques, j'ai essayé de vous montrer dans la fiction du texte décomplété — à partir duquel il s'agit de recentrer le sujet comme parlant dans les lacunes mêmes de ce dans quoi, au premier abord, il se présente comme parlant Mais nous n'énonçons là que le rapport du préconscient à l'inconscient. La dynamique qui s'attache à la conscience comme telle, l'attention que le sujet apporte à son propre texte, reste jusqu'ici, comme Freud l'a souligné, en dehors de la théorie et, à proprement parler, non encore articulée. C'est ici que j'avance que l'intérêt que le sujet prend à sa propre schize est lié à ce qui la détermine — à savoir, un objet privilégié, surgi de quelque séparation primitive, de quelque automutUation induite par l'approche même du réel, dont le nom, en notre algèbre, est objet a. Dans le rapport scopique, l'objet d'où dépend lefantasmeauquel le sujet

L'ANAMOHPHOSB

est appendu dans une vacillation essentielle, est le regard- Son privilège — et aussi bien ce pour quoi le sujet pendant si longtemps a pu se méconnaître comme étant dans cette.dépendance — tient à sa structure même. Schématisons tout de suite ce que nous voulons dire. Dès que ce regard, le sujet essaie de s'y accommoder, il devient cet objet punctiforme, ce point d'être évanouissant, avec lequel le sujet confond sa propre défail­ lance. Aussi, de tous les objets dans lesquels le sujet peut reconnaître la dépendance où il est dans le registre du désir, le regard se spécifie comme insaisissable. C'est pour cela qu'il est, plus que tout autre objet, méconnu, et c'est peut-être pour cette raison aussi que le sujet trouve si heureusement à symboliser son propre trait évanouissant et punctiforme dans l'illusion de la conscience de se voir se voir, où s'aide le regard Si donc le regard est cet envers de la conscience, comment allons-nous essayer de nous l'imaginer? L'expression n'est point indue, car le regard, nous pouvons lui donne* corps. Sartre, dans un des passages les plus brillants de VÊtre et U Néant, le feit entrer en fonction dans la dimension de l'existence d'autrui. L'autrui

resterait suspendu aux conditions mêmes, partiellement irréalisantes, qui sont, dans 4a définition de Sartre, celles de l'objectivité, s'il n'y avait le regard. Le regard, tel que le conçoit Sartre, c'est le regard dont je suis surpris — surpris en tant qu'il change toutes les perspectives, les lignes de force, de mon monde, qu'il l'ordonne, du point de néant où je suis,

dans une sorte de

réticulation rayonnée des organismes. lie u du rapport

de moi, sujet néantisant, à ce qui m'entoure, le regard aurait là un tel privi­ lège qu'il iraitjusqu'à me aire scotomiser, à moi qui regarde, l'oeil de celui qui me regarde comme objet En tant queje suis sous le regard, écrit Sartre, je ne vois plus l'œil qui me regarde, et si je vois l'oeil, c'est alors le regard qui disparaît

Est-ce là une analyse phénoménologiquejuste? Non. Il n'est pas vrai que, quandje suis sous le regard, quandje demande un regard, quandje l'obtiens, je ne le vois point comme regard. Des peintres ont été fam^ à saisir ce regard comme tel dans le masque, etje n'ai besoin que d'évoquer Goya, par exemple, pour vous le faire sentir. Le regard se voit — précisément ce regard dont parle Sartre, ce regard qui me surprend, et me réduit à quelque honte, puisque c'est là le sentiment qu'il dessine comme le (dus accentué. Ce regard queje rencontre — c'est à repérer dans le texte même de Sartre — est, non point un regard vu, mais un regard par moi imaginé au champ de l'Autre. Si vous vous reportez à son texte, vous verrez que, loin de parler de l'entrée en scène de ce regard comme de quelque chose qui concerne l'organe de la vue, il se reporte à un bruit de feuilles soudain, entendu tandis que je suis à la chasse, à un pas surgi dans le couloir, et à quel moment?—au

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DU REGARD

moment où lui-même s'est présenté dans Faction de regarder par un trou de serrure. Un regard le surprend dans la fonction de voyeur, le déroute, le chavire, et le réduit au sentiment de la honte. Le regard dont il s'agit est bien présence d'autrui comme tel. Mais est-ce à dire qu'originellement c'est dans le rapport de sujet à sujet, dans la fonction de l'existence d'autrui comme me regardant, que nous saisissons ce dont il s'agit dans le regard? N'est-il pas clair que le regard n'intervient ici que pour autant que ce n'est pas le sujet néantisant, corrélatif du monde de l'objectivité, qui s'y sent surpris, mais le sujet se soutenant dans une fonction de désir? N'est-ce pas justement parce que le désir s'instaure ici dans le domaine de la voyure, que nous pouvons l'escamoter?

3

Nous pouvons le saisir, ce privilège du regard dans la fonction du désir, en nous coulant, si je puis dire, le long des veines par où le domaine de la vision a été intégré au champ du désir. Ce n'est pas pour rien que c'est à l'époque même où la méditation carté­

sienne inaugure dans sa pureté la fonction du sujet, que se développe cette

dimension de l'optique

que je distinguerai

ici en l'appelant géométrale.

Je vais vous illustrer, par un objet entre autres, ce qui me parait exem­ plaire dans une fonction qui a si curieusement attaché tant de réflexions à l'époque. Une référence, pour ceux qui voudront pousser plus loin ce que j'essaie de vous faire sentir aujourd'hui — le livre de Baltrusaltis, Anamorphoses. J'ai fait dans mon séminaire grand usage de la fonction de l'anamorphose, dans la mesure où elle est une structure exemplaire. En quoi consiste une anamorphose, simple, non pas cylindrique? Supposez un portrait qui serait ici, sur cette feuille plane que je tiens. Vous voyez là par chance le tableau noir, dans une position oblique par rapport à la feuille. Supposez que, à l'aide d'une série de fils ou de traits idéaux, je reporte sur la paroi oblique chaque point de l'image dessinée sur ma feuille, vous imaginez facilement ce qui en résultera — vous obtiendrez une figure élargie et déformée selon les lignes de ce qu'on peut appeler une perspective. On suppose que — si j'enlève ce qui a servi à la construction, à savoir l'image placée dans mon propre champ visuel — l'impression que je retirerai en restant à cette place sera sensiblement la même — au moins, je reconnaîtrai les traits généraux de l'image — au mieux, j'en aurai une impression identique.

Je vais maintenant faire circuler quelque chose qui date d'une centaine d'années auparavant, 1533, une reproduction d'un tableau que, je pense, vous connaissez tous — les Ambassadeurs, peint par Hans Holbein. Ceux

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L'ANAMOBPHOSB

qui le connaissent s'en verront par là remémorés. Ceux qui ne le connaissent pas auront à le considérer avec attention. J'y viendrai tout à l'heure. La vision s'ordonne sous un mode qu'on, peut appeler en général la fonction des images. Cette fonction se définit par une correspondance point par point de deux unités dans l'espace. Quels que soient les intermé­ diaires optiques pour établir leur relation, qu'une image soit virtuelle, qu'elle soit réelle, la correspondance point par point est essentielle. Ce qui est du mode de l'image dans le champ de la vision est donc réductible à ce schéma si simple qui permet d'établir l'anamorphose, c'est-à-dire au rap­ port d'une image, en tant qu'elle est liée à une surface, avec un certain point que nous appellerons point géométral. Pourra s'appeler image quoi que ce soit qui est déterminé par cette méthode — où la ligne droite joue son rôle, d'être le trajet de la lumière. L'art ici se mêle à la science. Léonard de Vinci est à la fois savant par ses constructions dioptriques, et artiste. Le traité de Vitruve sur l'architecture n'est pas loin. C'est dans Vignola et dans Alberti que nous trouvons l'inter­ rogation progressive des lois géométrales de la perspective, et c'est autour des recherches sur la perspective que se centre un intérêt privilégié pour le domaine de la vision — dont nous ne pouvons pas ne pas voir la relation

avec l'institution

métral, de point de perspective. Et, autour de la perspective géométrale, le tableau — cette fonction si importante sur laquelle nous aurons à revenir — s'organise de façon toute nouvelle dans l'histoire de la peinture, Or, reportez-vous, je vous prie, à Diderot. La Lettre sur tes aveugles à ïusage Je ceux qui voient vous rendra sensible au fait que cette construction laisse totalement échapper ce qu'il en est de la vision. Car l'espace géométral de la vision — même en y incluant ces parties imaginaires dans l'espace virtuel du miroir dont vous savez quej'ai fait grand état—est parfaitement reconstructible, imaginable, par un aveugle.

du sujet cartésien qui est lui aussi une sorte de point géo­

Ce dont il s'agit dans la perspective géométrale est seulement repérage de l'espace, et non pas vue. L'aveugle peut tout à fait concevoir que le champ de l'espace qu'il connaît, et qu'il connaît comme réel, peut être perçu à distance, et comme simultanément U ne s'agit pour lui que d'appré­ hender une fonction temporelle, l'instantanéité. Voyez la dioptrique de Descartes, Faction des yeux y est représentée comme l'action conjuguée de deux bâtons. La dimension géométrale de la vision n'épuise donc pas, et loin de là, ce que le champ de la vision comme tel nous propose comme relation subjectivante originelle. C'est ce qui fait l'importance de rendre raison de l'usage inversé de la perspective dans la structure de l'anamorphose. C'est Durer lui-même qui inventa l'appareil à établir la perspective. Le portillon de Durer est comparable à ce que, tout à l'heure, je mettais entre

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OT BEGAKD

inoi et ce tableau, à savoir une certaine image, ou plus exactement une toile, un treillis que vont traverser les lignes droites — qui ne sont pas obligatoi­ rement des rayons, mais aussi bien des fils — qui relieront chaque point que j'ai à voir dans le monde à un point où la toile sera, par cette ligne, traversée. C'est donc pour établir une image perspective correcte que le portillon est institué. Que j'en renverse l'usage, et j'aurai le plaisir d'obtenir, non pas la restitution du monde qu'il y a au bout, mais la déformation, sur une autre surface, de l'image que j'aurai obtenue sur la première, et je m'attar­ derai, comme à un jeu délicieux, à ce procédé qui fait apparaître à volonté toute chose dans un étirement particulier. Je vous prie de croire qu'un tel enchantement a eu sa place en son temps. Le livre de Baltrusaïtis vous dira les polémiques furieuses qui sont surgies de ces pratiques, et qui ont abouti à des ouvrages considérables. Le couvent des Minimes, actuellement détruit, qui était du côté de kra e des Tournelles, portait sur la très longue paroi d'une de ses galeries, et représentant comme par hasard saintJean à Pathmos, un tableau qu'il fallait voir à travers un trou, pour que sa valeur déformante soit portée à son comble. La déformation peut prêter—ce n'était pas le cas pour cettefresqueparti­ culière — à toutes les ambiguïtés paranoïaques, et tous les usages en ontété faits, depuis Arcimboldo jusqu'à Salvador Dali. J'irai jusqu'à dire que cette fascination complémente ce que laissent échapper de la vision les recherches géométrales sur la perspective.

Comment se fait-il que personne n'ait jamais songé à y évoquer

l'effet

d'une érection? Imaginez un tatouage tracé sur l'organe ad hoc à l'état de repos, et prenant dam un autre état sa forme, si j'ose dire, développée.

Comment ne pas voir ici, immanent à la dimension géométrale—dimen­ sion partiale dans le champ du regard, dimension qui n'a rien à faire avec la vision comme telle — quelque chose de symbolique de la fonction du manque — de l'apparition du fantôme phallique?

Or, dans le tableau des Ambassadeurs

— qui, j'espère, acirculé assez pour

qu'il ait passé maintenant entre toutes les mains — que voyez-vous? Quel est-il, cet objet étrange, suspendu, oblique, au premier plan en avant de ces deux personnages? Les deine personnages sont figés, raidis dans leurs ornements monstra- teurs. Entre eux toute une série d'objets qui figurent dans la peinture de l'époque les symboles de la vamtas. Corneille Agrippa, à la même époque, écrit son De vanitate sdentiarum, visant autant les sciences que les arts, et ces objets sont tous symboliques des sciences et des arts tels qu'ils étaient à l'époque groupés dans les trivium et quadrivium que vous savez. Alors, qu'est-ce donc, devant cette monstration du domaine de l'apparence sous ses formes les plus fascinantes, qu'est-ce donc cet objet, ici volant, ici incliné?

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L'ANAMORSHOSB

Vous ne pouvez le savoir— car vous vous détournez, échappant à la fasci­ nation du tableau« Commencez à sortir de la pièce où sans doute il vous a longuement cap­ tivé. C'est alors que, vous retournant en partant—comme le décrit l'auteur des Anamorphoses — vous saisissez sous cette forme quoi? — une tête de mort Ce n'est point ainsi qu'elle se présente d'abord, cette figure que l'auteur compare à un os de seiche et qui à moi m'évoque plutôt ce pain de deux livres que Dali, dans l'ancien temps, se complaisait à poser sur la tête d'une vieille Femme, choisie exprès bien miséreuse, crasseuse, et d'ailleurs incons­ ciente, ou encore les montres molles du même, dont la signification n'est évidemment pas moins phallique que celle de ce qui se dessine en position volante au premier plan de ce tableau« Tout cela nous manifeste qu'au cœur même de l'époque où se dessine le sujet et où se cherche l'optique géométrale, Holbein nous rend ici visible quelque chose qui n'est rien d'autre que le sujet comme néantisé—néantisé sous une forme qui est, à proprement parier, l'incarnation imagée du moins» phi [(— tf J) de la castration, laquelle centre pour nous toute l'organisation des désirs à travers le cadre des pulsions fondamentales.

Mais c'est plus loin encore qu'il faut chercher la fonction de la vision. Nous verrons alors se dessiner à partir d'elle, non point le symbole phal­ lique, le fantôme anamorphique, mais le regard comme tel, dans sa fonction pulsatile, éclatante et étalée, comme elle l'est dans ce tableau. Ce tableau n'est rien d'autre que ce que tout tableau est, un piège à regard Dans quelque tableau que ce soit, c'est précisément à chercher le regard en chacun de ses points que vous le verrez disparaître. C'est ce que j'essaierai d'articuler la prochaine fois.

RÉPONSES

F. WAHL : — Vous nous avez expliqué que la saisie originelle au regard dans le regard d'autrui, telle que Sartre la décrit, n était pas Yexpériencefondamentale du regard, f aimerais vous voir préciser ce que vous avez esquissé, la saisie du regard dans la direction du désir.

Si on ne met pas en valeur la dialectique du désir, on ne comprend pas pourquoi le regard d'autrui désorganiserait le champ de perception. C'est que le sujet en cause n'est pas celui de la conscience reflexive, mais celui du désir. On croit qu'il s'agit de Poeil-point géométral, alors qu'il s'agit d'un tout autre œil — celui qui vole au premier plan des Ambassadeurs.

«3

DU REGARD

Mais on ne comprend pas comment autrui va réapparaître dans votre dis- cours.*.

Écouter, l'important, c'est que j e ne me casse pas la gueule I

Je voudrais aussi vous dire que, lorsque vous parlez du sujet et du réel, on est tenté, à la première écoute, de considérer les termes en eux-mêmes. Mais peu à peu, on s'aperçoit qu'ils sont à prendre dans leur rapport, et qu'ils ont une défini- tion topologique sujet et réel sont à situer départ et d'autre de la schize, dans la résistance dufantasme. Le réel est, en quelque sorte, une expérience de la résis- tance.

C'est comme ceci que se file mon discours — chaque terme ne se soutient que de son rapport topologique avec les autres, et le sujet du cogito tombe sous le même coup.

La topolcgie est-elle pour vous une méthode de découverte ou d'exposition?

C'est le repérage de la topologie propre à notre expérience d'analyste, qui peut être reprise ensuite dans la perspective métaphysique. Je pense que Merleau-Ponty allait dans cette voie, voir la deuxième partie du livre, sa référence à l'Homme aux loups, et au doigt de gant

P. KAUFMANN : — Vous avez

donné une structure typique concernant le

regard, mais vous n'avez pas parlé de la dilatation de la lumière.

J'ai dit que le regard n'était pas l'œil, sauf sous cette forme volante où

La prochaine

Holbein a le culot de me montrer ma propre montre molle fois» je vous parlerai de la lumière incarnée.

26

FÉVRIER

1964«

LA LIGNE ET LA LUMIÈRE

Le désir et 1e tableau. Histoire (Tune boue de sardines. L'écran. Le mimétisme. L organe. Jamais tu ne me regardes ta ohje te vois.

La fonction de Toril peut mener celui qui cherche à vous éclairer à de loin- caines explorations. Depuis quand, par exemple, la fonction de l'organe, et tout d'abord sa simple présence, sont-elles apparues dans la lignée vivante? . Le rapport du sujet avec l'organe est au cœur de notre expérience. Parmi tous les organes auxquels nous avons affaire, le sein, les fèces, d'autres en« core, il y a Toril, et il est frappant de voir qu'il remonte aussi loin dans les espèces qui représentent l'apparition de la vie. Vous consommez sans doute, innocemment, des huîtres, sans savoir qu'à ce niveau dans le règne animal, déjà Toril est apparu. Ces sortes de plongées nous en apprennent, c'est le cas de le dire, de bien des couleurs, sinon de toutes. C'est au milieu de tout cela qu'il s'agit de choisir pourtant, en ramenant les choses à ce dont il s'agit pour nous. La dernière fois,je pense avoir suffisamment accentué les choses pour vous permettre de saisir l'intérêt de ce petit schéma triangulaire, fort simple, que j'ai reproduit en haut du tableau.

Objet

Point lumineux

85

Point géométral

TaWeau

OU JtBGAKD

Il n'est là que pour vous rappeler en trois termes l'optique utilisée dans ce montage opératoire qui témoigne de l'usage inversé de la perspective» venu dominer la technique de la peinture» nommément entre les siècles fin du quinzième» seizième et dix-septième. L'anamorphose nous montre

3 u'il ne s'agit pas dans la peinture d'une reproduction réaliste des böses de l'espace — expression sur laquelle il y a d'ailleurs beaucoup

de réserves à faire. Le petit schéma permet de remarquer aussi qu'une certaine optique laisse échapper ce qu'il en est de la vision. Cette optique-là est à la portée des aveugles. Je vous ai référés à la Lettre de Diderot» qui démontre combien» de tout ce que la vision nous livre de l'espace» l'aveugle est capable de rendre compte» de reconstruire» d'imaginer» de parler. Sans doute» sur cette pos­ sibilité» Diderot construit-il une équivoque permanente à sous-entendus métaphysiques» mais cette ambiguïté anime son texte» et lui donne son caractère mordant Pour nous» la dimension géométrale nous permet d'entrevoir comment le sujet qui nous intéresse est pris» manoeuvré» capté» dans le champ de la vision. Dans le tableau d'Holbein» je vous ai tout de suite montré — sans plus dissimuler queje ne fais d'habitude le dessous des cartes—le singulier objet flottant au premier plan» qui est là à regarder, pour prendre»je dirais presque prendre au piège, le regardant» c'est-à-dire nous. C'est» en somme» une façon manifeste» sans doute exceptionnelle et due à je ne sais quel moment de réflexion du peintre» de nous montrer que» en tant que sujet» nous sommes dans le tableau littéralement appelés» et ici représentés comme pris. Car le secret de ce tableau» dont je vous ai rappelé les résonances» les parentés avec les vanitas, de ce tableau fascinant de présenter» entre les deux personnages parés etfixes»tout ce qui rappelle» dans la perspective de l'époque» la vanité des arts et des sciences»—le secret de ce tableau est donné au moment où» nous éloignant légèrement de lui» peu à peu» vers la gauche» puis nous retour­ nant, nous voyons ce que signifie l'objet flottant magique. H nous reflète notre propre néant» dans la figure de la tête de mort Usage donc de la dimension géométrale de la vision pour captiver le sujet, rapport évident au désir qui, pourtant» reste énigmatique.

Mais quel est-il, le désir qui se prend, qui se fixe dans le tableau? — mais qui, aussi bien, le motive à pousser l'artiste à mettre quelque chose, et quoi, en œuvre? Tel est le chemin où nous allons essayer de nous avancer aujour­ d'hui.

i

Dans cette matière du visible, tout est piège, et singulièrement — ce qui est si bien désigné par Maurice Merleau-Ponty, dans le titre d'un des cha-

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LA UGNB.BT LA LUMIÈRB

pitres du Visible et Vinvisible entrelacs. Il n'est pas une seule des divisions, un seul des doubles versants que présente la fonction de la vision, qui ne •se manifeste à nous comme un dédale. A mesure que nous y distinguons des champs, nous nous apercevons toujours davantage combien ils se croisent Dans le domaine quej'ai appelé celui du géométral, il semble d'abord que ce soit la lumière qui nous donne, si je puis dire, le fil. En effet, ce fil, vous lavez vu la dernière fois nous relier à chaque point de l'objet, et, au lieu où il traverse le réseau en forme d'écran sur lequel nous allons repérer l'image, fonctionner bel et bien comme fil. Or, la lumière se propage, comme on dit, en ligne droite, et cela est assuré. Il semble donc que ce soit die qui nous donne le fiL Pourtant, réfléchissez que ce fil n'a pas besoin de la lumière — il n'a besoin que d'être un fil tendu. C'est pourquoi l'aveugle pourra suivre toutes nos démonstrations, pour peu que nous nous donnions quelque peine. Nous lui ferons tâter, par exemple, un objet d'une certaine hauteur, puis suivre le fil tendu, nous lui apprendrons à distinguer par le toucher au bout des doigts, sur une surface, une certaine configuration qui reproduit le repérage des images — de la façon même dont nous imaginons, dans l'optique pure, les rapports diversement proportionnés et fondamentale­ ment homologiques, les correspondances d'un point à un autre dans l'es­ pace, ce qui revient toujours, à la fin du compte, à situer deux points d'un même fiL Cette construction ne permet donc pas spécialement de saisir ce que livre la lumière. Comment essayer de le saisir, ce qui semble nous échapper ainsi dans la structuration optique de l'espace? C'est toujours ce sur quoijoue l'argumen­ tation traditionnelle. Les philosophes, depuis Alain, le damier à s'y être montré dans les exercices les plus brillants, en remontant vers Kant, et jusqu'à Platon, s'exercent tous sur la prétendue tromperie de la perception — et, en même temps, ils se retrouvent tous maîtres de l'exercice, à faire valoir le fait que la perception trouve l'objet là où il est, et que l'apparence du cube faite en parallélogramme est précisément, en raison de la rupture de l'espace qui sous-tend notre perception même, ce qui fait que nous le percevons comme cube. Tout le jeu, le passez-muscade de la dialectique classique autour de la perception, tient à ce qu'elle traite de la vision géo- métrale, c'est-à-dire de la vision en tant qu'elle se situe dans un espace qui n'est pas dans son essence le visuel L'essentiel du rapport de l'apparence à l'être, dont le philosophe, conqué­ rant le champ delà vision, se rend si aisément maître, est ailleurs. Il n'est pas dans la ligne droite, il est dans le point lumineux—point d'irradiation, ruissellement, fou, source jaillissante de reflets. La lumière se propage sans doute en ligne droite, mais elle se réfracte, die se diffuse, die inonde, elle remplit — n'oublions pas cette coupe qu'est notre oeil — elle en déborde

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DU REGARD

aussi, elle nécessite, autour de la coupe oculaire, toute une série d'organes, d'appareils, de défenses. Ce n'est pas simplement à la distance que l'iris réagit, c'est aussi à la lumière, et il a à protéger ce qui se passe au fond de la coupe, qui pourrait, dans certaines conjonctures, en être lésé — et notre paupière, elle aussi, devant une trop grande lumière, est appelée à cligner d'abord, voire à se resserrer en une grimace bien connue. Aussi bien n'y a-t-il pas que l'oeil à être photosensible, nous le savons. Toute la surface du tégument — à des titres sans doute divers, qui ne sont point que visuels — peut être photosensible, et cette dimension ne saurait être réduite d'aucune façon dans le fonctionnement de la vision. Il est une certaine ébauche d'organes photosensibles qui sont les taches pigmentaires. Dans l'oeil, le pigment fonctionne à plein, de façon, certes, que le phéno­ mène montre infiniment complexe, fonctionne à l'intérieur des cônes, par exemple, sous la forme de la rhodopsine, fonctionne aussi à l'intérieur des diverses couches de la rétine. Il va, il vient, ce pigment, dans des fonctions qui ne sont pas toutes, ni toujours, immédiatement repérables et claires, mais qui suggèrent la profondeur, la complexité et, en même temps, l'unité, des mécanismes de la relation à la lumière. La relation du sujet avec ce qu'il en est proprement de la lumière semble donc bien s'annoncer déjà comme ambiguë. Vous le voyez d'ailleurs sur le schéma des deux triangles, qui s'inversent en même temps qu'ils doivent se superposer. Us vous donnent là l'exemple premier de ce fonctionnement d'entrelacs, d'entrecroisement, de chiasme, que j'indiquais tout à l'heure» et qui structure tout ce domaine. Pour vous faire sentir la question que pose le rapport du sujet à la lumière, pour vous montrer que sa place est autre chose que la place de point géomé- tral que définit l'optique géométrique, je vais vous raconter maintenant un petit apologue. Cette histoire est vraie. Elle date de quelque chose comme mes vingt ans

— et dans ce temps, bien sûr, jeune

d'aller ailleurs, de me baigner dans quelque pratique directe, rurale, chas­ seresse, voire marine. Unjour, j'étais sur un petit bateau, avec quelques per­ sonnes, membres d'une famille de pêcheurs dans un petit port. A ce moment- là, notre Bretagne n'était pas encore au stade de la grande industrie, ni du chalutier, le pêcheur péchait dans sa coquille de noix, à ses risques et périls. C'était ses risques et périls que j'aimais partager, mais ce n'était pas tout le temps risques ni périls, il y avait aussi des jours de beau temps. Un jour, donc, que nous attendions le moment de retirer lesfilets,le nommé Petit- Jean, nous l'appellerons ainsi — il est, comme toute sa famille, disparu très promptement dufiâtde la tuberculose, qui était à ce moment-là la maladie vraiment ambiante dans laquelle toute cette couche sociale se déplaçait — me montre un quelque-chose quiflottaità la surface des vagues. C'était une

intellectuel, je n'avais d'autre souci que

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LA LIGNE ET LA LUNflÊRB

r tite boite, et même, précisons, une botte à sardines. Elle flottait là dans soleil, témoignage de l'industrie de la conserve, que nous étions, par

ailleurs, chargés d'alimenter. Elle miroitait dans le soleil Et Petit-Jean me dit — Tu vois, cette botte? Tu la vois? Eh bien, eue, elle te voit pas! Ce petit épisode, il trouvait ça très drôle, moi, moins. J'ai cherché pour­ quoi moi, je le trouvais moins drôle. C'est fort instructi£ D'abord, si ça a un sens que Petit-Jean me dise que la boite ne me voit pas, c'est parce que, en un certain sens, tout de même, elle me regarde. Elle me regarde au niveau du point lumineux, où est tout ce qui me regarde, et ce n'est point là métaphore. La portée de cette petite histoire, telle qu'elle venait de surgir dans l'in­ vention de mon partenaire, le fait qu'il la trouvât si drôle, et moi, moins, tient à ce que, si on me raconte une histoire comme celle-là, c'est tout de même parce que moi, à ce moment-là — tel que je me suis dépeint, avec ces types qui gagnaient péniblement leur existence, dans l'étreinte avec ce qui était pour eux la rude nature — moi, je faisais tableau d'une façon assez inénarrable. Pour tout dire,je faisais tant soit peu tache dans le tableau. Et c'est bien de le sentir qui fait que rien qu'à m'entendre interpeller ainsi, dans cette humoristique, ironique, histoire, je ne la trouve pas si drôle que ça. Je prends ici la structure au niveau du sujet, mais elle reflète quelque chose qui se trouve déjà dans le rapport naturel que l'oeil inscrit à l'endroit de la lumière. Je ne suis pas simplement cet être punctiforme qui se repère au point géométral d'où est saisie la perspective. Sans doute, au fond de mon œil, se peint le tableau. Le tableau, certes, est dans mon œil. Mais moi, je suis dans le tableau.

Ce qui est lumière me regarde, et grâce à cette lumière au fond de mon oeil, quelque chose se peint — qui n'est point simplement le rapport cons­ truit, l'objet sur quoi s attarde le philosophe — mais qui est impression, qui est ruissellement d'une surface qui n'est pas, d'avance, située pour moi dans sa distance. C'est là quelque chose qui fait intervenir ce qui est élidé dans la relation géométrale — la profondeur de champ, avec tout ce qu'elle pré­ sente d'ambigu, de variable, de nullement maîtrisé par moi. C'est bien plutôt elle qui me saisit, qui me sollicite à chaque instant, et fait du paysage autre chose qu'une perspective, autre chose que ce quej'ai appelé le tableau. Le corrélat du tableau, à situer à la même place que lui, c'est-à-dire au- dehors, c'est le point de regard. Quant à ce qui, de l'un à l'autre, fait la médiation, ce qui est entre les deux, c'est quelque chose d'une autre nature que l'espace optique géométral, quelque chose qui joue un rôle exacte­ ment inverse, qui opère, non point d'être traversable, mais au contraire d'être opaque — c'est l'écran. Dans ce qui se présente à moi comme espace de la lumière, ce qui est

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DU KBGARD

regard est toujours quelquejeu de la lumière et de l'opacité. C'est toujours ce miroitement qui était là tout à l'heure au cœur de ma petite histoire» c'est toujours ce qui me retient, en chaque point, d'être écran, de faire apparaître la lumière comme chatoiement, qui le déborde. Pour tout dire, le point de regard participe toujours de l'ambiguïté du joyau« Et moi, si je suis quelque chose dans le tableau, c'est aussi sous cette forme de l'écran, que j'ai nommée tout à l'heure la tache.

2

Tel est le rapport du sujet avec le domaine de la vision. Sujet n'est point ici à entendre au sens courant du mot sujet, au sens subjectif— ce rapport n'est point un rapport idéaliste. Ce survol que j'appelle le sujet, et que je tiens pour donner consistance au tableau, n'est pas un survol simplement représentatif H est ici plusieurs façons de se tromper concernant cettefonctiondu sujet dans le domaine du spectacle. Assurément, la fonction de synthèse de ce qui se passe en arrière de la rétine, il y en a des exemples dans la Phénoménologie de la perception. Merleau- Ponty extrait savamment d'une abondante littérature des faits très remar­ quables, qui montrent par exemple que le seul fait de masquer, grâce à un écran, une partie d'un champ fonctionnant comme source de couleurs composées—faites par exemple de deux roues, de deux écrans, qui en tour­ nant l'une derrière l'autre, doivent composer un certain ton de lumière — que cette seule intervention fait voir d'une façon toute différente la compo­ sition dont il s'agit. Ici nous saisissons, en effet, la fonction purement sub­ jective, au sens ordinaire du mot, la note de mécanisme central qui inter­ vient, car le jeu de lumière agencé dans l'expérimentation et dont nous connaissons toutes les composantes est distinct de ce qui est perçu par le sujet Autre chose encore est de s'apercevoir — ce qui a bien une face subjec­ tive, mais tout autrement accommodée — des effets de reflet d'un champ, ou d'une couleur. Plaçons par exemple un champ jaune à côté d'un champ bleu — le champ bleu, de recevoir la lumière réfléchie sur le champ jaune, en subira quelque modification. Mais assurément, tout ce qui est couleur n'est que subjectif— nul corrélat objectif dans le spectre ne nous permet d'attacher la qualité de la couleur à la longueur d'onde, ou à la fréquence intéressée à ce niveau de la vibration lumineuse. H y a bien là quelque chose de subjectif, mais situé différemment Est-ce là tout? Est-ce là ce dont je parle quand je parle de la relation du sujet à ce que j'ai appelé le tableau? Certes pas.

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LA UGNB BX IA LUMIÈRI

La relation du sujet au tableau a été approchée par certains philosophes, mais située, si je pub dire, à côté. Lisez le livre de Raymond Ruyer appelé Néo-finalisme, et voyez comment, pour situer la perception dans une pers­

pective téléologique, il se trouve appelé à situer le sujet en survol absolu.

H n'y a aucune nécessité, si ce n'est de la façon la plus abstraite, à poser le

sujet en survol absolu, quand il ne s'agit, dans son exemple, que de nous faire saisir ce que c'est que la perception d'un damier — lequel appartient par essence à cette optique géométrale que j'ai pris soin d'abord de distin­ guer. Nous sommes là dans l'espace partes extra partes, qui fait toujours tellement objection à la saisie de l'objet. Dans cette direction, la chose est irréductible.

H est pourtant un domaine phénoménal — infiniment plus étendu que

les points privilégiés où il apparaît — qui nous fait saisir, dans sa véritable nature, le sujet en survol absolu. Car ce n'est pas parce que nous ne pouvons pas lui donner d'être qu'il n'est point exigible. Il y a des faits qui ne peuvent s'articuler que de la dimension phénoménale du survol par quoi je me situe dans le tableau comme tache — ce sont les faits de mimétisme.

Je ne puis ici in engager dans le foisonnement des problèmes, plus ou

moins élaborés, qu'ils posent Reportez-vous aux ouvrages spéciaux, qui

ne sont pas simplement fascinants, mais extrêmement riches en matière à

réflexion. Je me contenterai d'accentuer ce qui, peut-être, n'a pas été jus­ qu'alors assez souligné. Et je poserai d'abord la question de savoir quelle est l'importance de la fonction de l'adaptation dans le mimétisme.

A la rigueur, dans certains phénomènes du mimétisme, on peut parler

de coloration adaptative, ou adaptée, et saisir par exemple — comme l'a

indiqué Cuénot, avec, dans certains cas, une pertinence probable — que la coloration, en tant qu elle s'adapte au fond, n'est qu'un mode de défense contre la lumière. Dans un milieu où, du fait de l'entourage, domine le rayonnement vert, tel un fond d'eau au milieu d'herbes vertes, un animal­ cule—il en est d'innombrables qui peuvent ici nous fournir des exemples— se fait vert pour autant que la lumière peut être, pour lui, un agent nocif Il se fait donc vert pour renvoyer la lumière en tant que verte, et se mettre ainsi, par adaptation, à l'abri de ses effets. Mais, dans le mimétisme, c'est de tout autre chose qu'il s'agit Un exemple choisi presque au hasard — ne croyez pas que ce soit un cas privilégié. Un petit crustacé qu'on appelle caprella, et auquel on ajoute un adjectif acanthifera, quand il niche au milieu de ces sortes d'animaux, à la limite de l'animal, qu on appelle des briozoaires, imite quoi? — imite ce qui, dans cet animal quasi-plante qu'est le briozoaire, est une tache — à telle des phases du briozoaire, une anse intestinale fait tache, à une autre, quelque chose comme un centre coloré fonctionne. C'est à cette forme tachée que le crustacé s'accommode. Il se fait tache, il se fait tableau, il s'inscrit dans le

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DU REGAÄD

tableau. C'est là ce qui est à proprement parler le ressort original du mimé­ tisme. Et, à partir de là, les dimensionsfondamentalesde l'inscription du sujet dans le tableau apparaissent infiniment plus justifiées que ne peut nous le donner, au premier abord, une divination plus ou moins tâtonnante. J'ai fait allusion déjà à ce que Caillois en dit dans son petit livre Méduse et compagnie, avec cette pénétration incontestable qui est quelquefois celle du non-spécialiste — sa distance peut-être lui permet de mieux saisir les reliefs de ce que le spécialiste n'a pu faire qu'épeler. Certains ne veulent voir, dans le registre des colorations, que des faits d'adaptation diversement réussis. Mais les faits démontrent quà peu près rien de l'ordre de l'adaptation — telle qu'elle est envisagée ordinairement, comme liée aux besoins de la survie — à peu près rien n'en est impliqué dans le mimétisme, lequel, dans la plupart des cas, se montre soit inopérant, soit opérant strictement en sens contraire de ce que voudrait le résultat présumé adaptatif. Par contre, Caillois met en relief les trois rubriques qui sont effectivement les dimensions majeures où se déploie l'activité mimé* tique — le travesti, le camouflage, l'intimidation. C'est dans ce domaine, en effet, que se présente la dimension par où le sujet a à s'insérer dans le tableau. Le mimétisme donne à voir quelque chose en tant qu'il est distinct de ce qu'on pourrait appeler un lui-même qui est derrière. L'effet du mimétisme est camouflage, au sens proprement tech­ nique. Il ne s'agit pas de se mettre en accord avec le fond mais, sur un fond bigarré, de se faire bigarrure — exactement comme s'opère la technique du camouflage dans les opérations de guerre humaine. Quand il s'agit du travesti, une certainefinalitésexuelle est visée. La nature nous montre que cette visée sexuelle se produit par toutes sortes d'effets qui sont essentiellement de déguisement, de mascarade. Ici se constitue un plan distinct de la visée sexuelle elle-même, qui se trouve y jouer un rôle essen­ tiel, et qu'il ne faut pas distinguer trop vite comme étant celui de la trom­ perie. La fonction du leurre, en cette occasion, est autre chose, devant quoi il convient de suspendre les décisions de notre esprit avant que d'en avoir bien mesuré l'incidence. Enfin, le phénomène dit de l'intimidation comporte, lui aussi, ceäe sur­ value que le sujet essaie toujours d'atteindre dans son apparence. Là aussi, il convient de ne pas s'empresser de mettre en jeu une intersubjectivité. Chaque fois qu'il s'agit de l'imitation, gardons-nous de trop vite penser à l'autre qui serait soi-disant imité. Imiter, c'est sans doute reproduire une image. Mais foncièrement, c'est, pour le sujet, s'insérer dans une fonction dont l'exercice le saisit. C'est à cela que nous devons provisoirement nous arrêter. Voyons maintenant ce que nous apprend la fonction inconsciente comme telle, en tant qu'elle est le champ qui, pour nous, se propose à la conquête du sujet.

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LA UGNB BT LA LUMIÈRE

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Dans cette direction, une remarque du même Caillois nous guide, qui nous assure que les faits du mimétisme sont analogues, au niveau animal, à ce qui, chez l'être humain, se manifeste comme art, ou peinture. La seule chose qu'on puisse y objecter, c'est que cela semble indiquer que, pour René Caillois, la peinture, c'est assez clair pour qu'on puisse s y référer afin d'expliquer autre chose. Qu'est-ce que la peinture? Ce n'est évidemment pas pour rien que nous avons nommé tableau, la fonction où le sujet a à se repérer comme tel Mais quand un sujet humain s'engage à en faire un tableau, à mettre en oeuvre ce quelque chose qui a pour centre le regard, de quoi s'agit-il? Dans le tableau, l'artiste, nous disent certains, veut être sujet, et l'art de la peinture se distingue de tous les autres en ceci que, dans l'œuvre, c'est comme sujet, comme regard, que l'artiste entend, à nous, s'imposer. A cela, d'autres répondent en mettant en valeur le côté objet du produit de l'art. Dans ces deux directions, quelque chose de plus ou moins approprié se manifeste, qui assurément n'épuise pas ce dont il s'agit J'avancerai la thèse suivante — assurément, dans le tableau, toujours se manifeste quelque chose du regard. Le peintre le sait bien, dont la morale, la recherche, la quête, l'exercice, est vraiment, qu'il s'y tienne ou qu'il en varie, la sélection d'un certain mode de regard. A regarder des tableaux même les plus dépourvus de ce qu'on appelle communément le regard et qui est constitué par une paire d'yeux, des tableaux où toute représentation de la figure humaine est absente, tel paysage d'un peintre hollandais ou flamand, vous finirez par voir, comme en filigrane, quelque chose de si spécifié pour chacun des peintres que vous aurez le sentiment de la présence du regard. Mais ce n'est là qu'objet de recherche, et qu'illusion peut-être. La fonction du tableau—par rapport à celui à qui le peintre» littéralement, donne à voir son tableau — a un rapport avec le regard. Ce rapport n'est pas, comme il semblerait à une première appréhension, d'être piège à regard. On pourrait croire, que, tel l'acteur, le peintre vise au m'as-tu-vu, et désire être regardé. Je ne le crois pas. je crois qu'il y a un rapport au regard de l'amateur, mais qu'il est plus complexe. Le peintre, à celui qui doit être devant son tableau, donne quelque chose qui, dans toute une partie, au moins, de la peinture, pourrait se résumer ainsi — Tu veux regarder? Eh hien 9 vois donc ça! Ü donne quelque chose en pâture à l'œil, mais il invite celui auquel le tableau est présenté à déposer là son regard, comme on dépose les armes. C'est là l'effet pacifiant, apollinien, de la peinture. Quelque chose est donné non point tant au regard qu'à l'œil, quelque chose qui comporte abandon, dépôt, du regard.

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PU RBGAM)

Ce qui fait problème, c'est que toute une face de la peinture se sépare de ce champ—la peinture expressionniste. Celle-là» et c'est ce qui la distingue» elle donne quelque chose qui va dans le sens d'une certaine satisfaction — au sens oh Freud emploie le terme quand il s'agit de satisfaction de la pul­ sion — d'une certaine satisfaction à ce qui est demandé par le regard. En d'autres termes, il s'agit de poser maintenant la question de ce qu'il en est de l'œil comme organe. La fonction» dit-on» crée l'organe» Pure absur­ dité—die ne l'explique même pas. Tout ce qui est dans l'organisme comme organe se présente toujours avec une grande multiplicité de fonctions. Dans l'oeil, il est clair que des fonctions diverses se conjuguent La fonction discriminatoire s'isole au maximum au niveau de hfovea, point élu de la vision distincte. Il se fait autre chose sur tout le reste de la surface de la rétine» injustement dbtingué par les spécialistes comme lieu de la fonction scoto- pique. Mais là» l e chiasme se retrouve» puisque c'est c e dernier champ» soi - disant fait pour percevoir ce qui est dans des effets d'éclairement moindre» qui donne au maximum la possibilité de percevoir des effets de lumière. Une étoile de cinquième ou sixième grandeur» si vous voulez la voir — c'est le phénomène d'Ârago — ne la fixez pas tout droit C'est précisément à regarder un tout petit peu à côté qu'elle peut vous apparaître. Ces fonctions de l'œil n'épuisent pas le caractère de l'organe en tant qu'il surgit sur le divan» et qu'il y détermine ce que tout organe détermine — des devoirs. Ce qui fait la faute de la référence à l'instinct» si confuse» c'est qu'on ne s'aperçoit pas que l'instinct» c'est la façon dont un organisme a à se dépêtrer aux meilleuresfinsavec un organe. Les exemples sont nombreux» dans l'échelle animale» de cas où c'est le surcroît, l'hyper-développement d'un organe» devant quoi l'organisme succombe. La prétendue fonction de l'instinct dans le rapport de l'organisme à l'organe semble bien avoir à se définir dans le sens d'une morale. Nous nous émerveillons des soi-disant préadaptations de l'instinct. La merveille est que» de son organe» l'organisme peut faire quelque chose. Pour nous» dans notre référence à l'inconscient» c'est du rapport à l'organe qu'il s'agit H ne s'agit pas du rapport à la sexualité» ni même au sexe, si tant est que nous puissions donner» à ce terme une référence spécifique — mais du rapport au phallus» en tant qu'il fait défaut à ce qui pourrait être atteint de réel dans la visée du sexe. C'est pour autant que» au cœur de l'expérience de l'inconscient» nous avons affaire à cet organe — déterminé chez le sujet par l'insuffisance orga­ nisée dans le complexe de castration — que nous pouvons saisir dans quelle mesure l'œil est pris dans une dialectique semblable. Dès le premier abord» nous voyons» dans la dialectique de l'œil et du regard, qu'il n'y a point coïncidence» mais foncièrement leurre. Quand» dans l'amour» je demande un regard» ce qu'il y a de foncièrement insatis-

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T«A UGNB BT LA LUMIÈRE

Élisant et de toujours manqué, c'est que—Jamais tu ne me regardes là oùje te vois. Inversement, ce que je regarde riest jamais ce que je veux voir. Et le rapport que j'ai évoqué tout à l'heure, du peintre et de l'amateur, est un jeu, un jeu de trompe-l'œil, quoi qu'on en dise. Ici, nulle référence à ce qu'on appelle improprement figuratif si vous mettez là-dedans je ne sais quelle référence à la réalité sous-jacente. Dans l'apologue antique concernant Zeuxis et Parrhasios, le mérite de Zeuxis est d'avoir fait des raisins qui ont attiré des oiseaux. L'accent n'est point mis sur le fait que ces raisins fussent d'aucune façon des raisins par­ faits, l'accent est mis sur le fait que même l'œil des oiseaux y a été trompé. La preuve, c'est que son confrère Parrhasios triomphe de lui, d'avoir su peindre sur la muraille un voue, un voile si ressemblant que Zeuxis, se tournant vers lui, lui a dit — Alors, et maintenant, numtre-mus, toi, ce que tu asfait derrière ça. Par quoi il est montré que ce dont il s'agit, c'est bien de tromper IcriL Triomphe, sur l'œil, du regard

Sur cette fonction de l'œil et du regard, nous poursuivrons notre chemin la prochaine fois.

B£PONSBS

■>

M. SAFOUAN : Sije comprends bien, dans la contemplation du tableau, Vceit se repose du regard?

Je reprendrai ici la dialectique de l'apparence et de son au-delà, en disant que si, au-delà de l'apparence, il n'y a pas de chose en soi, il y a le regard. C'est dans ce rapport que se situe l'œil comme organe.

Au-delà de Tapparence, y a-t-il le manque, ou le/égard?

Au niveau de la dimension scopique, en tant que la pulsion y joue, se retrouve la même fonction de l'objet a qui est repérable dans toutes les autres dimensions. L'objet a est quelque chose dont le sujet, pour se constituer, s'est séparé comme organe. Ça vaut comme symbole du manque, c'est-à-dire du phal­ lus, non pas en tant que tel, mais en tant qu'il fait manque. Il faut donc que ça soit un objet — premièrement, séparable — deuxièmement, ayant quelque rapport avec le manque. Je vais tout de suite vous incarner ce que je veux dire. Au niveau oral, c'est le rien, en tant que ce dont le sujet s'est sevré n'est plus

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DU REGARD

rien pour lui. Dans l'anorexie mentale» ce que l'enfant mange» c'est le rien. Vous saisissez par ce biais comment l'objet du sevrage peut venir à fonction­ ner au niveau de la castration» comme privation. Le niveau anal est le lieu de la métaphore — un objet pour un autre, donner les fèces à la place du phallus. Vous saisissez là pourquoi la pulsion anale est le domaine de loblativité, du don et du cadeau. Là où on est pris de court» là où on ne peut, en raison du manque» donner ce qui est à donner» on a toujours la ressource de donner autre chose. C'est pourquoi» dans sa morale» l'homme s'inscrit au niveau anaL Et c'est vrai tout spécialement du matérialiste. Au niveau scopique» nous ne sommes plus au niveau de la demande, mais du désir» du désir à l'Autre. Il en est de même au niveau de la pulsion invocante» qui est la plus proche de l'expérience de l'inconscient D'une façon générale» le rapport du regard à ce qu'on veut voir est un rapport de leurre. Le sujet se présente comme autre qu'il n'est» et ce qu'on lui donne à voir n'est pas ce qu'il veut voir. C'est par là que l'œil peut fonc­ tionner comme objet a, c'est-à-dire au niveau du manque (-9).

4 MARS

1964.

IX

QU'EST-CE QU'UN TABLEAU

Vitre et son semblant. Le leurre de V&ran. Dompte-regard et trompa?œil Le regard de derrière» Legeste et la touche. Le donner-à-voir et finvidia.

J'ai donc aujourd'hui à tenir la gageure où je me suis engagé en choisis­ sant le terrain oh l'objet a est le plus évanescent dans sa fonction de symbo­ liser le manque central du désir, que j'ai toujours pointé d'une façon uni- voque par l'algorithme (-9).

Je ne sais pas si vous voyez le tableau noir, où j'ai mis comme d'habitude quelques repères» Vobjet a dans k champ du visible, cest k regard. A la suite de quoi, sous une accolade, j'ai écrit — ( dans ta nature

(

tomme =

(-9)

Nous pouvons saisir en effet quelque chose qui, dans la nature déjà, approprie le regard à la fonction à laquelle il peut venir dans la relation symbolique chez l'homme.

En dessous, j'ai dessiné les deux systèmes triangulaires que j'ai

déjà intro­

duits — le premier est celui qui, dans le champ géométral, met à notre place

le sujet de la représentation, et lç, second, celui qui me fait moi-même tableau. Sur la ligne de droite se trouve donc situe le sommet du premier

sur cette ligne-là que j e me Eus

aussi tableau sous le regard, lequel est à inscrire au sommet du second triangle. Les deux triangles sont ici superposés, comme ils sont en effet dans le fonctionnement du registre scopique.

triangle, point du sujet géométral, et c'est

Le regard

Séminaire /Lacan.

Le sujet de la représentation

97

DU REGARD

I

Il me faut, pour commencer, insister sur ceci — dans le champ scopique, le regard est au-dehors, je suis regardé, c'est-à-dire je suis tableau. C'est là la fonction qui se trouve au plus intime de l'institution du sujet dans le visible. Ce qui me détermine foncièrement dans le visible, c'est le regard qui est au-dehors. C'est par le regard que j'entre dans la lumière, et c'est du regard que j'en reçois l'effet D'où il ressort que le regard est l'ins­ trument par où la lumière s'incarne, et par où—si vous me permettez de me servir d'un mot comme je le fais souvent, en le décomposant — je suis photographié. Il ne s'agit pas ici du problème philosophique de la représentation. Dans cette perspective-là, en présence de la représentation, je m'assure moi-

même comme, en somme, en sachant long, je m'assure comme conscience qui sait que ce n'est que représentation, et qu'il y a, au-delà, la chose, la chose en soi. Derrière le phénomène, le noumène, par exemple. Je n'y peux rien sans doute, puisque mes catégories transcendentales, comme dit Kant, n'en font qu'à leur tête, et qu'elles me forcent à prendre la chose à leur guise. Et puis, dans le fond, c'est bien ainsi — tout s'arrange heureusement Pour nous, ce n'est pas dans cette dialectique de la surface à ce qui est au-delà, que les choses sont en balance. Nous partons, pour notre part, de ce fait qu'il y a quelque chose qui instaure unefracture,une bipartition, une schize de l'être à quoi celui-ci s'accommode, dès la nature. Ce fait est observable dans l'échelle diversement modulée de ce qui est, dans son dernier terme, inscriptible sous le chef général du mimétisme. C'est ce qui entre en jeu, manifestement, aussi bien dans l'union sexuelle que dans la lutte à mort L'être s'y décompose, d'une façon sensationnelle, entre son être et son semblant, entre lui-même et ce tigre de papier qu'il offre à voir. Qu'il s'agisse de la parade, chez le mâle animal le plus souvent,

ou qu'il s'agisse du gonflage

grimaçant par où il procède dans le jeu de la

lutte sous la forme de l'intimidation, l'être donne de lui, où il reçoit de l'autre, quelque chose qui est masque, double, enveloppe, peau détachée, détachée pour couvrir le bâti d'un bouclier. C'est par cette forme séparée de lui-même que l'être entre en jeu dans ses effets de vie et de mort, et on peut dire que c'est à l'aide de cette doublure de l'autre, ou de soi-même, que se réalise la conjonction d'où procède le renouvellement des êtres dans la reproduction. Le leurre joue donc ici une fonction essentielle. Ce n'est pas autre chose qui nous saisit au niveau même de l'expérience clinique, lorsque, par rap­ port à ce qu'on pourrait imaginer de l'attrait à l'autre pôle comme consi­ gnant le masculin au féminin, nous appréhendons la prévalence de ce qui

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QU'BST-GB QU'UN TABLEAU?

se présente comme U travesti. Sam aucun doute, c'est par l'intermédiaire des masques que le masculin, le féminin, se rencontrent de lafaçonla plus aigug, la plus brûlante. Seulement le sujet — le sujet humain, le sujet du désir qui est l'essence de lliomme — n'est point, au contraire de l'animal, entièrement pris par cette capture imaginaire. H s'y repère. Comment? Dans la mesure où il isole, lui, la fonction de l'écran, et enjoué. L'homme, en effet, saitjouer du masque comme étant ce au-delà de quoi il y a le regard. L'écran est ici le lieu de la médiation. J'ai fait allusion, la dernière fois, à cette référence que donne Maurice Merleau-Ponty dans la Phénoménobgie de la perception où, sur des exemples bien choisis qui rdèvent des expériences de Gelb et Goldstein, on voit déjà, au niveau amplement perceptif, comment l'écran rétablit les choses, dans leur statut de réel Si, à être isolé, un effet d'éclairage nous domine, si, par exemple, un pinceau de la lumière qui conduit notre regard nous captive au point de nous apparaître comme un cône laiteux et de nous empêcher de voir ce qu'il éclaire — le seul feit d'introduire dans ce champ un petit écran, qui tranche sur ce qui est éclairé sans être vu, feit rentrer dans l'ombre, si l'on peut dire, la lumière laiteuse etfeitsurgir l'objet qu'elle cachait. C'est, au niveau perceptif le phénomène d'une relation qui est à prendre dans une fonction plus essentielle, à savoir que, dans son rapport au désir, la réalité n'apparaît que marginale.

C'est bien là un des traits qu'on semble n'avoir guère vu dans la création picturale. C'est pourtant un jeu captivant que de retrouver dans le tableau ce qui est, à proprement parler, composition, lignes de partage des surface? créées par le peintre, lignes defiiite,lignes de force, bâtis où l'image trouve son statut—maisje m'étonne que dans un livre, d'ailleurs remarquable, on les nomme charpentes. Car on élude ainsi leur effet principal Par une sorte d'ironie, au dos de ce livre, il figure néanmoins, comme plus exemplaire qu'un autre, un tableau de Rouault où l'on désigne un tracé circulaire qui feit saisir l'essentiel de ce dont il s'agit En effet, il y a quelque chose dont toujours, dans un tableau, on peut noter l'absence—au contraire de ce qu'il en est dans la perception* C'est le champ central, où le pouvoir séparatifde l'œil s'exerce au maximum dans la vision«

99

DU REGARD

Dans tout tableau, il ne peut qu'être absent, et remplacé par un trou — reflet, en somme, de la pupille derrière laquelle est le regard. Par conséquent, et pour autant que le tableau entre dans un rapport au désir, la place d'un

écran central est toujours marquée, qui est justement ce

tableau, je suis élidé comme sujet du plan géométral. C'est par là que le tableau ne joue pas dans le champ de la représentation« Sa fin et son effet sont ailleurs.

par quoi, devant le

2

Dans le champ scopique, tout s'articule entre deux termes qui jouent de façon antinomique — du côté des choses il y a le regard, c'est-à-dire les choses me regardent, et cependant je les vois. C'est dans ce sens qu'il faut entendre la parole martelée dans l'Evangile — Ib ont des yeux paurne pas voir. Pour ne pas voir quoi? —justement que les choses les regardent C'est là la raison pourquoi j'ai fait entrer la peinture dans notre champ d'exploration par la petite porte que nous donnait Roger Caillois—toutle monde s'est aperçu la dernière fois que j'avais fait un lapsus en le nommant René, Dieu sait pourquoi — en remarquant que le mimétisme est sans doute l'équivalent de la fonction qui, chez l'homme, s'exerce par la pein­

ture. Ce n'est point pour nous occasion de faire ici la psychanalyse du peintre, toujours si glissante, si scabreuse, et qui provoque toujours chez l'auditeur une réaction de pudeur. Il ne s'agit pas non plus de critique de la peinture, et pourtant quelqu'un qui m'est proche, et dont les appréciations comptent beaucoup pour moi, m'a dit avoir été gêné que j'abordasse quelque chose

qui y ressemblât Bien sûr, c'est là danger, et j'essaierai de faire

pas de confusion. Si on considère toutes les modulations qu'ont imposées à la peinture les variations au cours des temps de la structure subjectivante, il est clair qu'au* cune formule ne permet de rassembler ces visées, ces ruses, ces trucs infini­ ment divers. Vous avez bien vu d'ailleurs, la dernière fois, qu'après avoir formulé qu'il y a dans la peinture du dompte-regard, c'est-à-dire que celui qui regarde est toujours amené par la peinture à poser bas son regard, j'ame­ nais aussitôt ce correctif que c'est pourtant dans un appel tout à fait direct au regard que se situe l'expressionnisme. Pour ceux qui hésiteraient, j'in­ carne ce que je veux dire —je pense à la peinture d'un Münch, d'un James Ensor, d'un Kubin, ou encore à cette peinture que, curieusement, on pour­ rait situer de façon géographique comme assiégeant ce qui de nos jours se concentre de la peinture à Paris. Pour quel jour verrons-nous forcées les limites de ce siège? — c'est bien, si j'en crois le peintre André Masson avec quij'en parlais récemment, la question la plus présente. Eh bien! indiquer des

qu'il n'y ait

ioo

QU'EST-GB QU'UN TABLEAU?

références comme celles-là, ce n'est point d'entrer dans le jeu historique, mouvant, de la critique, laquelle essaie de saisir quelle est lafonctionde la peinture à un moment donné, chez tel auteur ou dans tel temps. Pour moi, c'est au principe radical de la fonction de ce bel art que j'essaie de me placer. Je souligne d'abord que c'est en partant delà peinture que Maurice Mer­ leau-Ponty a été plus spécialement amené à renverser le rapport qui, depuis toujours, a été fait par la pensée entre l'œil et l'esprit Que la fonction du peintre est tout autre chose que l'organisation du champ de la repré­ sentation où le philosophe nous tenait dans notre statut de sujet, c'est ce qu'il a admirablement repéré en partant de ce qu'il appelle, avec Cézanne lui-même, ces petits bleus, ces petits bruns, cespetits blancs, ces touches qui plein vent du pinceau du peintre. Qu'est-ce que c'est que ça? Qu'est-ce que ça détermine? Comment ça détermine-t-il quelque chose? Ça donne, déjà, forme et incarnation au champ dans lequel le psychanalyste s'est avancé à la suite de Freud, avec ce qui chez Freud est hardiesse folle, et qui, chez ceux qui le suivent, devient vite imprudence. Freud a toujours marqué avec un infini respect qu'il entendait ne pas tran­ cher de ce qui, de la création artistique, faisait la véritable valeur. Concer­ nant les peintres aussi bien que les poètes, il y a une ligne à laquelle s'arrête son appréciation. Il ne peut dire, il ne sait pas ce qui, là, pour tous, pour ceux qui regardent ou qui entendent, fait la valeur de la création artistique. Néanmoins, quand il étudie Léonard, disons, pour aller vite, qu'il cherche à trouver la fonction qu'a jouée dans sa création son fantasme originel — son rapport à ces deux mères qu'il voitfigurées,dans le tableau du Louvre ou dans l'esquisse de Londres, par ce corps double, branché au niveau de la taille, qui semble s'épanouir d'un mélange de jambes à la base. Est-ce dans cette voie qu'il nous faut chercher? Ou faut-il voir le principe de la création artistique dans ceci qu'elle extrai­ rait — rappelez-vous comment je traduis Vorstellungsrepräsentanz — ce quelque chose qui tient lieu de la représentation? Est-ce là ce à quoi je vous mène en distinguant le tableau de ce qui est la représentation? Assurément pas — sauf dans de très rares œuvres, sauf dans une peinture qui quelquefois émerge, peinture onirique, combien rare, et à peine situable dans la fonction de la peinture. Peut-être est-ce là, d'ailleurs, la limite où nous aurions à désigner ce qu'on appelle art psychopathologique. Ce qui est création du peintre est structuré d'une façon bien différente. Justement dans la mesure où nous restaurons le point de vue de la structure dans la relation libidinale, peut-être le temps est-il venu où nous pouvons interroger avec profit — parce que nos nouveaux algorithmes nous per­ mettent d en articuler mieux la réponse — ce qui est enjeu dans la création

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DU

REGARD

artistique. H s'agit pour nous de la création comme Freud la désigne, c'est- à-dire comme sublimation, et de la valeur qu'elle prend dans un champ social D'une façon vague et précise à la fois, et qui ne concerne que le succès de l'œuvre, Freud formule que, si une création du désir, pure au niveau du peintre, prend valeur commerciale — gratification qu'on peut tout de même qualifier de secondaire — c'est que son effet a quelque chose de profitable pour la société, pour ce qui, de la société, tombe sous son coup. Restons encore dans le vague pour dire que l'œuvre, ça les apaise, les gens, ça les réconforte, en leur montrant qu'il peut y en avoir quelques-uns qui vivent de l'exploitation de leur désir. Mais pour que ça les satisfasse telle­ ment, il faut bien qu il y ait aussi cette autre incidence, que leur désir, à eux, de contempler y trouve quelque apaisement Ça leur élève l'âme, commeon dit, c'est-à-dire ça les incite, eux, au renoncement. N e voyez-vous pas que quelque chose ici s'indique de cette fonction que j'ai appelée du dompte* regard? Le dompte-regard, je l'ai dît la dernière fois, 9e présente aussi sous la face du trompe-l'œil. En quoi j'ai l'air d'aller en sens contraire de la tradi­ tion qui en situe la fonction comme très distincte de celle de la peinture. Je n'ai pas hésité pourtant à terminer la dernière fois en marquant, dans l'oppo­ sition des œuvres de Zeuxis et de Parrhasios, l'ambiguïté de deux niveaux, celui de la fonction naturelle du leurre, et celui du trompe-l'œiL Si des oiseaux se précipitèrent sur la surface où Zeuxis avait indiqué ses touches, prenant le tableau pour des raisins à becqueter, observons que le succès d'une pareille entreprise n'implique en rien que les raisins fiassent admirablement reproduits, tek ceux que nous pouvons voir dans la corbeille que tient le Bacchus du Caravage, aux Offices. Si les raisins avaient été ainsi, il est peu probable que les oiseaux s'y soient trompés, car pourquoi les oiseaux verraient-ils des raisins dans ce style de tour de force? Il doit y avoir quelque chose de plus réduit, de plus proche du signe, dans ce qui peut constituer pour des oiseaux la proie raisin. Mais l'exemple opposé de Parrhasios rend clair qu'à vouloir tromper un homme, ce qu'on lui présente c'est la peintuie d'un voile, c'est-à-dise de quelque chose au-delà de quoi il demande à voir. C'est là que cet apologue prend la valeur de nous montrer ce pourquoi Platon proteste contre l'illusion de la peinture. Le point n'est pas que la peinture donne un équivalent illusoire de l'objet, même si apparemment Platon peut s'exprimer ainsi. C'est que le trompe-l'œil de la peinture se donne pour autre chose que ce qu'il n'est Qu'est-ce qui nous séduit et nous satisfait dans le trompe-l'œil? Quand est-ce qu'il nous captive et nous met en jubilation? Au moment où, par un simple déplacement de notre regard, nous pouvons nous apercevoir que la

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QU'B$T-GB QU'UN TABLEAU?

représentation ne bouge pas avec lui et qu'il n'y a là qu'un trompe-l'œil Car il apparaît à ce moment-là comme autre chose que ce qu'il se donnait, ou plutôt use donne maintenant comme étant cet autre chose. Le tableau ne rivalise pas avec l'apparence, il rivalise avec ce que Platon nous désigne au-delà de l'apparence comme étant l'Idée. C'est parce que le tableau est cette apparence qui dit qu'elle est ce qui donne l'apparence, que Platon s'insurge contre la peinture comme contre une activité rivale de la sienne» Cet autre chose, c'est le petit a, autour de quoi tourne un combat dont le trompe-l'oeil est l'âme. Si on tente defigurerconcrètement la position du peintre dans l'histoire, on s'aperçoit qu'il est la source de quelque chose qui peut passer dans le réel et qu'en tout temps, sije puis dire, on prend à ferme. Le peintre, dit-on, ne dépend plus de nobles mécènes. Mais la situation n'est pas fondamen­ talement changée avec le marchand de tableaux. C'est aussi un mécène, et du même acabit. Avant le noble mécène, c'était l'institution religieuse qui donnait de quoi faire, avec l'image sainte. H y a toujours une Société fer* mière du peintre, et toujours, il s'agit de l'objet a, ou plutôt de le réduire — ce qui, à un certain niveau, peut vous paraître mythique — à un a avec lequel, c'est vrai au dernier terme, c'est le peintre en tant que créateur qui dialogue. Mais il est tien plus instructif de voir comment le a fonctionne dans sa répercussion sociale. Les icônes — le Christ triomphant de la voûte de Daphnis ouïes admira­ bles mosaïques byzantines — ont manifestement pour effet de nous tenir sous leur regard. Nous pourrions nous arrêter là, mais ce ne serait pas vrai­ ment saisir le ressort de ce qui Eut que le peintre est engagé à ßüre cette icône, et de ce à quoi elle, sert en nous étant présentée. Il y a du regard là-dedans bien sûr, mais il vient de plus loin. Ce qui fait la valeur de l'icône, c'est que le dieu qu'elle représente lui aussi la regarde. Elle est censée plaire à Dieu. L'artiste opère à ce niveau sur le plan sacrificiel — à jouer sur ce qu'il est des choses, ici des images, qui peuvent éveiller le désir de Dieu. Dieu est créateur, d'ailleurs, de créer certaines images — la Genèse nous l'indique avec le Zetem Elohim. Et la pensée iconoclaste elle-même sauve encore ceci, qu'il y a un dieu qui n'aime pas ça. C'est bien le seul Mais j e ne veux pas aujourd'hui m'avancer plus loin dans ce registre, qui nous porterait au cœur d'un des éléments les plus essentiels du ressort des Noms- du-Père, c'est qu'un certain pacte peut être établi au-delà de toute image. Là où nous en sommes, l'image reste le truchement avec la divinité — silaveh interdit auxjuifs de se faire des idoles, c'est parce quelles plaisent aux autres dieux. Dans un certain registre, ce n'est pas Dieu qui n'est pas anthropo­ morphe, c'est l'homme qui est prié de ne pas l'être. Mais laissons. Passons à l'étape suivante, que j'appellerai communale. Portons-nous dans

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DU REGARD

la grande salle du palais des Doges où sont peintes toutes sortes de batailles de Lépante ou d'ailleurs. La fonction sociale» qui se dessinait déjà au niveau religieux» s'y fait bien voir. Qui vient en ces lieux? Ceux qui forment ce que Retz appelle les peuples. Et qu'est-ce que les peuples voient dans ces vastes compositions? l e regard des gens qui» quand il s ne sont pas là» eu x les peuples» délibèrent dans cette salle. Derrière le tableau» c'est leur regard qu'il y a là. Vous le voyez» on peut dire qu'il y a toujours tout plein de regards là- derrière. Rien de nouveau n'est introduit à cet égard par l'époque qu'André Malraux distingue comme moderne» celle où vient à dominer ce qu'il appelle le monstre incomparable, à savoir le regard du peintre» qui prétend s'imposer comme étant» à lui tout seul» le regard. H y a toujours eu du regard là-derrière. Mais — c'est là le point le plus subtil — ce regard, d'où vient-il?

3

Nous revenons maintenant aux petits bleus, petits blancs, petits bruns de Cézanne» ou encore à ce que Maurice Merleau-Ponty met si joliment en exemple à un détour de Signes, à cette étrangeté du film au ralenti où l'on saisit Matisse en train de peindre. L'important est que Matisse lui-même en ait été bouleversé. Maurice Merleau-Ponty souligne le paradoxe de ce geste qui» agrandi par la distension du temps» nous permet d'imaginer la délibération la plus parfaite dans chacune de ces touches. Ce n'est là que mirage» dit-il. Au rythme où il pleut du pinceau du peintre ces petites tou­ ches qui arriveront au miracle du tableau» il ne s'agit pas de choix, mais d'autre chose. Cet autre chose» est-ce que nous ne pouvons pas essayer de le formuler? Est-ce que h question n'est pas à prendre au plus près de ce quej'ai appelé la pluie du pinceau? Est-ce que» si un oiseau peignait» ce ne serait pas en laissant choir ses plumes» un serpent ses écailles» un arbre à s'écheniller et à faire pleuvoir ses feuilles? Ce qui s'accumule ici» c'est le premier acte de la déposition du regard. Acte souverain sans doute puisqu'il passe dans quel­ que chose qui se matérialise et qui» de cette souveraineté» rendra caduc» exclu» inopérant» tout ce qui» venu d'ailleurs» se présentera devant ce pro­ duit N'oublions pas que la touche du peintre est quelque chose où se termine un mouvement Nous nous trouvons là devant quelque chose qui donne un sens nouveau et différent au terme de régression — nous nous trouvons devant l'élément moteur au sens de réponse» en tant qu'il engendre» en arrière» son propre stimulus. C'est là ce par quoi la temporalité originale par où se situe comme distincte

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QU'EST-CE QU'UN TABLEAU?

la relation à l'autre est ici, dans la dimension scopique, celle de l'instant terminal. Ce qui dans la dialectique identificatoire du signifiant et du parlé se projettera en avant comme hâte est ici, au contraire, la fin, ce qui, au départ de toute nouvelle intelligence, s'appellera l'instant de voir. Ce moment terminal est ce qui nous permet de distinguer, d'un acte, un geste. C'est par le geste que vient sur la toile s'appliquer la touche. Et il est si vrai que le geste y est toujours présent qu'il n'est pas douteux que le tableau est d'abord ressenti par nous, ainsi que le dit le terme d'impression ou d'impressionnisme, comme plus affine au geste qu'à tout autre type de mouvement Toute action représentée dans un tableau nous y apparaîtra comme scène de bataille, c'est-à-dire comme théâtrale, nécessairement faite

pour le geste. Et c'est encore cette insertion dans le geste qui fait que le tableau — quel qu'il soit,figuratifou pas — on ne peut pas le mettre à l'envers. Si on retourne une diapositive, vous vous apercevrez tout de suite si on vous la montre avec la gauche à la place de la droite. Le sens du geste de la main désigne suffisamment cette symétrie latérale. Nous voyons donc ici que le regard opère dans une certaine descente, descente de désir sans doute, mais comment le dire? Le sujet n'y est pas tout

à fait, il est téléguidé. Modifiant la formule qui est celle que je donne du

désir en tant qu'inconscient — le désir de l'homme est le désir de l'Autre — je dirai que c'est d'une sorte de désir à l'Autre qu'il s'agit, au bout duquel est le donner-à-voir. En quoi ce donner-à-voir apaise-t-il quelque chose? — sinon en ceci qu'il y a un appétit de l'œil chez celui qui regarde. Cet appétit de l'œil qu'il s'agit de nourrir fait la valeur de charme de la peinture. Celle-ci est, pour nous, à chercher sur un plan beaucoup moins élevé qu'on ne le suppose, dans ce qu'il en est de la vraie fonction de l'organe de l'œil, l'œil plein de voracité, qui est le mauvais œil.

Il est frappant, si l'on songe à l'universalité de la fonction du mauvais

œil, qu'il n'y ait trace nulle part d'un bon œil, d'un œil qui bénit. Qu'est-ce

à dire? — sinon que l'œil porte avec lui la fonction mortelle d'être en lui«

même doué — permettez-moi ici déjouer sur plusieurs registres — d'un pouvoir séparatif. Mais ce séparatif va bien plus loin que la vision distincte. Les pouvoirs qui lui sont attribués, de faire tarir le lait de l'animal sur quoi il porte — croyance aussi répandue en notre temps qu'en tout autre, et

dans les pays les plus civilisés—de porter avec lui la maladie, la malencontre, ce pouvoir, où pouvons-nous le mieux l'imager, sinon dans Yinvidiaî Invidia vient de videre. Vinvidia la plus exemplaire, pour nous analystes, est celle que j'ai depuis longtemps relevée dans Augustin pour lui donner tout son sort, à savoir celle du petit enfant regardant son frère pendu au sein de sa mère, le regardant amare conspectu, d'un regard amer, qui le décompose et fait sur lui-même l'effet d'un poison.

ios

DU

REGARD

Pour comprendre ce qu'est Yinvidia dans sa fonction de regard» il ne faut pas la confondre avec lajalousie. Ce que le petit enfant, ou quiconque» envie, ce n'est pas du tout forcément ce dont il pourrait avoir envie, comme on s'exprime improprement. L'enfant qui regarde son petitfrère»qui nous dit qu'il a encore besoin d'être à la mamelle? Chacun sait que l'envie est communément provoquée par la possession de biens qui ne seraient, à celui qui envie» d'aucun usage» et dont il ne soupçonne même pas la véritablenature. Telle est la véritable envie. Elle fait pâlir le sujet devant quoi? — devant l'image d'une complétude qui se referme» et de ceci que le petit a, le a séparé à quoi il se suspend» peut être pour un autre la possession dont il se satis­ fait, la Befriedigung.

C'est à ce registre de l'œil comme désespéré par le regard qu'il nous faut aller pour saisir le ressort apaisant» civilisateur et charmeur» de la fonction du tableau. Le rapport foncier du a au désir me servira comme exemplaire dans ce que j'introduirai maintenant concernant le transfert

RÉPONSES

M. TORT : — Pourriez-vous préciser te rapport que vous avez posé entre le geste et Vinstant de voir?

Qu'est-ce que c'est un geste? Un geste de menace» par exemple? Ce n'est pas un coup qui s'interrompt. C'est bel et bien quelque chose qui est fait pour s'arrêter et se suspendre. Je le pousserai peut-être jusqu'au bout après» mais» en tant que geste de menace» il s'inscrit en arrière. Cette temporalité très particulière» que j'ai définie par le terme d'arrêt» et qui crée derrière elle sa signification» c'est elle qui fait la distinction du geste et de l'acte. Ce qui est très remarquable — si vous avez assisté au dernier Opéra de Pékin — c'est la façon dont on s'y bat. On s'y bat comme on s'est battu de tout temps» bien plus avec des gestes qu'avec des coups. Bien sûr» le spec­ tacle lui-même s'accommode d'une absolue dominance des gestes. Dans ces ballets» on ne se cogne jamais» on glisse dans des espaces différents où se répandait des suites de gestes» qui ont pourtant dans le combat traditionnel leur valeur d'armes» en ce sens qu'à la limite ils peuvent se suffire comme instrument d'intimidation. Chacun sait que les primitifs vont au combat avec des masques grimaçants» horribles» et des gestes terrifiants. Faut pas croire que c'est fini! On apprend aux marines américains» pour répondre aux

106

QU'EST-GB QU'UN TABLEAU?

Japonais, à faire autant de grimaces qu'eux. Nos récentes armes, nous pou­ vons aussi les considérer comme des gestes. Fasse le ciel qu'elles puissent se tenir à ce statut! L'authenticité de ce qui vient au jour dans la peinture est amoindrie chez nous, êtres humains, du fait que nos couleurs, u faut bien que nous allions les chercher là où eues sont, c'est-à-dire dans la merde. Si j'ai fait allusion aux oiseaux qui pourraient se déplumer, c'est parce que nous, nous n'avons pas ces plumes. Le créateur ne participera jamais qu'à la création d'un petit dépôt sale, d'une succession de petits dépôts sales juxtaposés. C'est par cette dimension que nous sommes dans la création scopique — le geste en tant que mouvement donné à voir. Ça vous satisfait, cette explication? Est-ce bien la question que vous me posiez?

Non,j'aurais voulu que vous précisiez ce que vous avez dit sur cette tempo» ralité à laquelle vous avez déjàfait allusion unefois, et qui suppose, il me semble, des références que vous avez posées ailleurs sur le temps logique.

Écoutez, j'ai marqué là la suture, la pseudo-identification, qu'il y a entre ce que j'ai appelé le temps d'arrêt terminal du geste, et ce que, dans une autre dialectique que j'ai appelée dialectique de la hâte identificateur^ je mets comme premier temps, à savoir l'instant de voir. Ça se recouvre, mais ça n'est certainement pas identique, puisque l'un est initial et l'autre terminal. Disons autre chose sur quoi j e n'ai pu donner, faute de temps, les indica­ tions nécessaires. Ce temps du regard, terminal, qui achève un geste, je le mets étroitement en rapport avec ce queje dis ensuite du mauvais œil. Le regard en soi, non seulement termine le mouvement, mais le fige. Regardez ces danses dont je vous parlais, elles sont toujours ponctuées par une série de temps d'arrêt où les acteurs s'arrêtent dans une attitude bloquée. Qu'est-ce que c'est que cette butée, ce temps d'arrêt du mouvement? Ce n'est rien d'autre que l'effet fascinatoire, en ceci qu'il s'agit de déposséder le mauvais œil du regard, pour le conjurer. Le mauvais œil, c'est Ufascinum, c'est ce qui a pour effet d'arrêter le mouvement et littéralement de tuer la vie. Au moment où le sujet s'arrête suspendant son geste, il est mortifié. La fonction anti-vie, anti-mouvement, de ce point terminal, c'est lefasdnum, et c'est précisément une des dimensions où s'exerce directement la puissance du regard. L'ins­ tant de voir ne peut intervenir ici que comme suture, jonction de l'imagi­ naire et du symbolique, et il est repris dans une dialectique, cette sorte de progrès temporel qui s'appelle la hâte, l'élan, le mouvement en avant, qui se conclut sur kfasdnum.

107

DU

REGARD

Ce que je souligne, c'est la distinction totale du registre scopique par rap­ port au champ invoquant, vocatoire, vocationnel. Dans le champ scopi­ que, contrairement à ce champ-là, le sujet n'est pas essentiellement indé­ terminé. Le sujet est à proprement parler déterminé par la séparation même que détermine la coupure du a, c'est-à-dire ce que le regard introduit de fascinatoire. Est-ce que vous êtes un peu plus satisfait? Tout à fait? — Presque.

F. WAHL : — Vous avez hissé de côté un phénomène qui se situe, comme le mauvais œil, dans la civilisation méditerranéenne, et qui est l'œil prophylactique. Il a unefonction de protection qui dure pendant un certain trajet, et qui est liée, non pas à un arrêt, mais à un mouvement.

Ce qu'il y a de prophylactique est, si l'on peut dire, allopathique, que ce soit la corne, de corail ou pas, ou mille autres choses dont l'aspect est plus clair, comme la turpicula res, décrite par Varron, je crois -*- c'est un phallus, tout simplement Car c'est en tant que tout désir humain est basé sur la castration que l'œil prend sa fonction virulente, agressive, et non pas simplement leurrante comme dans la nature. On peut cueillir parmi ces amulettes, des formes où se dessine un contre-œil — C'est homéo­ pathique. Par ce biais on arrive à introduire ladite fonction prophy­ lactique. Je me disais par exemple que, dans la Bible, il y devait bien y avoir des passages où l'œil conférât la baraka. Il y a quelques petits endroits où j'ai balancé — décidément non. L'œil peut être prophylactique, mais en tout cas, il n'est pas bénéfique, il est maléfique. Dans la Bible, et même dans le Nouveau Testament, de bon œil il n'y en a pas, des mauvais il y en a dans tous les coins.

J.-A. MUIER : — Vous nous avez expliqué depuis un certain nombre de leçons que le sujet riest pas localisable dans la dimension de la quantité ou de la f mesure, dans un espace cartésien. D'autre part, vous avez dit que la recherche de Merleau-Ponty convergeait avec la vôtre, vous avez même soutenu qu'il pçsait les repères de l'inconsciente

Je n'ai pas dit ça. J'ai émis la supposition que les quelques traces qu'il y a de la moutarde inconsciente dans ses notes l'auraient peut-être amené à passer, disons, dans mon champ. Mais je n'en suis pas sûr.

Je continue. Or, si Merleau-Ponty cherche à subvertir l'espace cartésien, est-ce pour ouvrir l'espace transcendental de la relation à l'Autre? Non, c'est pour accéder ou à la dimension dite de Yintersubjectivité, ou à celle du monde dit pré-

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QU'EST-CE QU'UN TABLEAU?

objectif, sauvcge, primordial Cela tne conduit à vous demander si le Visible et l'Invisible vous inäte à changer quelque chose à Varticle que vous avez publié sur Maurice Merleau-Ponty dans un numéro des Temps modernes?

Absolument rien«

i l

MARS

1964.

LE TRANSFERT ET LA PULSION

X

PRÉSENCE DE L'ANALYSTE

Problèmes du transfert. Vobscurantisme Jans l'analyse. Ablata causa. L'Autre, déjà 11 L'inconscient est au-dehors. Un article de /'International Journal.

Pour m'éviter d'avoir à quêter toujours une botte d'allumettes» on m'en a donné une» de taille comme vous le voyez» sur laquelle est écrite cette formule — Fart d'écouter équivaut presque à celui de bien dire. Cela répartit nos tâches. Espérons que nous serons à peu près à leur hauteur. Je traiterai aujourd'hui du transfert» c'est-à-dire que j'en aborderai la question» espérant arriver à vous donner une idée de son concept» selon le projet que j'ai annoncé à notre deuxième entretien.

Le transfert» dans l'opinion commune» est représenté comme un afiect On le qualifie» vaguement» de positif» ou de négatif. H est généralement reçu» non sans quelque fondement» que le transfert positif» c'est l'amour — néan­ moins il faut dire que ce terme» dans l'emploi qu'on en fait ici» est d'un usage tout à feit approximatif Freud a posé, très tôt» la question de 1 authenticité de l'amour tel qu'il se produit dans le transfert Pour le dire tout de suite» la tendance générale est de soutenir qu'il s'agit là d'une sorte de feux amour» d'ombre d'amour. Freud» au contraire» est loin d'avoir feit pencher la balance dans ce sens. Ce n'est pas un des moindres intérêts de l'expérience du transfert que de poser pour nous» plus loin» peut-être» qu'on n'ajamais pu la porter» la ques­ tion de ce qu'on appelle l'amour authentique, eine echte Liebe. Le transfert négatif» on est plus prudent» plus tempéré» dans la façon qu'on

a

de l'évoquer» et on ne l'identifie jamais à la haine. On emploie plutôt

le

terme d'ambivalence» terme qui» plus encore que le premier» masque bien

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LE TRANSFERT ET LA PULSION

des choses» des choses confuses dont le maniement n'est pas toujours adéquat» Nous dirons avec plus dejustesse que le transfert positif» c'est quand celui dont il s'agit» l'analyste en l'occasion» eh bien! on l'a à la bonne — négatif, on l'a à l'oeil. Il y a un autre emploi du terme de transfert qui mérite d'être distingué, quand on dit qu'il structure toutes les relations particulières à cet autre qu'est l'analyste, et que la valeur de toutes les pensées qui gravitent autour de cette relation doit être connotée d'un signe de réserve particulier. D'où l'expression — qui est toujours mise en note comme une sorte de paren­ thèse, de suspension» voire de suspicion, lorsqu'elle est introduite à propos de la conduite d'un sujet — il est en plein transfert. Cela suppose que tout son mode d'aperception est restructuré sur le centre prévalent du transfert. Je ne poursuis pas plus loin parce que ce double repérage sémantique me semble pour l'instant suffisant. Nous ne saurions, bien sûr, nous en contenter d'aucune façon, puisque notre but est d'approcher le concept du transfert. Ce concept est déterminé par la fonction qu'il a dans une praxis. Ce concept dirige la façon de traiter les patients. Inversement, la façon de les traiter commande le concept Il peut sembler que c'est là, dès l'abord, trancha: d'une question de savoir si le transfert est, ou non, hé à la pratique analytique, s'il en est un produit, voire un artefact. Quelqu'un, Ida Madalpine, parmi les nombreux auteurs qui ont été amenés à opiner sur le transfert, a poussé au plus loin la tentative d'articuler le transfert dans ce sens. Quel que soit son mérite — il s'agit d'une personne fort têtue—disons tout de suite que nous ne pouvons, d'aucune façon, recevoir cette position extrême. D e toute façon, ce n'est pas trancher la question que d'amener ainsi son abord. Si même nous devons considérer le transfert comme un produit de la situation analytique, nous pouvons dire que cette situation ne saurait créer de toute pièce le phénomène, et que, pour le produire, il faut qu'il y ait, en dehors d'elle, des possibilités déjà présentes auxquelles elle donnera leur composition, peut-être unique. Cela n'exclut nullement, là où il n'y a pas d'analyste à l'horizon, qu'il puisse y avoir, proprement, des effets de transfert exactement structûrables comme lejeu du transfert dans l'analyse. Simplement, l'analyse, à les décou­ vrir, permettra de leur donner un modèle expérimental, qui ne sera pas du toutforcémentdifférent du modèle que nous appellerons naturel. De sorte que faire émerger le transfert dans l'analyse, où il trouve ses fondements structuraux, peut fort bien être la seule façon d'introduire l'universalité de l'application de ce concept. Il suffira alors de couper le cordon de son arrimage dans la sphère de l'analyse, et bien plus encore, de la doxa qui y est attenante.

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PRÉSENCE DB

L'ÀNALYST B

Tout cela, après tout, n'est que truisme. Encore valait-il la peine, à ren­ trée, d'en poser la borne.

2

Cette introduction a pour but de vous rappeler ceci — aborder les fonde* ments de la psychanalyse suppose que nous y apportions, entre les concepts majeurs qui la fondent, une certaine cohérence. Celle-ci se marque déjà dans la façon dont j'ai abordé le concept de l'inconscient — dont vous pouvez vous souvenir que je n'ai pu le séparer de la présence de l'analyste. Présence de l'analyste — c'est uü fort beau terme, qu'on aurait tort de réduire à cette sorte de prêcherie larmoyante, à cette boursouflure séreuse, à cette caresse un peu gluante, qui l'incarne dans un livre qui aparusousce titre. La présence de l'analyste est elle-même une manifestation de l'inconscient, de sorte que lorsqu'elle se manifeste de nos jours en certaines rencontres, comme refus de l'inconscient — c'est une tendance, et avouée, dans la pensée que formulent certains—cela même doit être intégré dans le concept de l'inconscient. Vous avez là un accès rapide à la formulation que j'ai mise au premier plan, d'un mouvement du sujet qui ne s'ouvre que pour

se refermer, en une certaine pulsation temporale — pulsation que je mar­

que comme plus radicale que l'insertion dans le signifiant qui sans doute la motive, mais ne lui est pas primaire au niveau de l'essence, puisque d'essence, on m'a provoqué de parler. J'ai indiqué, de façon maïeutique, éristique, qu'il allait voir dans l'incons­ cient les effets de la parole sur le sujet — pour autant que ces effets sont si radicalement primaires qu'ils sont proprement ce qui détermine le statut du sujet comme sujet C'est là une proposition destinée à restituer l'incons­ cientfreudienà sa place. Assurément, l'inconscient était présent depuis tou­ jours, existait, agissait, avant Freud, mais il importe de souligner que toutes les acceptions qui pnt été données, avant Freud, de cette fonction de l'ins- conscient, n'ont avec l'inconscient de Freud absolument rien à faire* L'inconscient primordial, l'inconscient fonction archaïque, l'inconscient présence voilée d'une pensée à mettre au niveau de l'être avant qu'elle se révèle, l'inconscient métaphysique d'Edouard von Hartmann — quelque référence qu'y fasse Freud dans un argument ad hominem — l'inconscient surtout comme instinct,— tout cela n'a rien à faire avec l'inconscient de Freud,rienà faire — quel que soit le vocabulaire analytique, ses inflexions, ses infléchissements, — rien à faire avec notre expérience. J'interpellerai ici les analystes — avez-vous jamais, un seul instant, te sentiment de manier la pâte de Vinstinä?

J'ai procédé, dans mon rapport de Rome, à une nouvelle alliance avec

"S

LE TRANSFERT ET LA PULSION

le sens de la découverte freudienne. L'inconscient est la somme des effets de la parole sur un sujet, à ce niveau où le sujet se constitue des effets du signifiant. Cela marque bien que, dans le terme de sujet — c'est pourquoi je l'ai rappelé à l'origine — nous ne désignons pas le substrat vivant qu'il faut au phénomène subjectif, ni aucune sorte de substance, ni aucun être de la connaissance dans sa pathie, seconde ou primitive, ni même le logos qui s'incarnerait quelque part, mais le sujet cartésien, qui apparaît au moment où le doute se reconnaît comme certitude — à ceci près que, par notre abord, les assises de ce sujet se révèlent bien plus larges, mais du même coup bien plus serves, quant à la certitude qu'il rate. C'est là ce qu'est l'in­ conscient.

H y a un lien entre ce champ et le moment, moment de Freud, où il se

révèle. C'est ce lien que j'exprime, en le rapprochant de la démarche d'un Newton, d'un Einstein, d'un Planck, démarque a-cosmologique, en ce sens que tous ces champs se caractérisent de tracer dans le réel un sillon nouveau par rapport à la connaissance qu'on pourrait attribuer de toute éternité à Dieu. Paradoxalement, la différence qui assure la plus sûre subsistance du champ de Freud, c'est que le champfreudienest un champ qui, de sa nature, se perd. C'est ici que la présence du psychanalyste est irréductible, comme témoin de cette perte.

A ce niveau, nous n'avons rien de plus à en tirer — car c'est une perte

sèche, qui ne se solde par aucun gain, si ce n'est sa reprise dans la fonction

-

de

la pulsation. La perte se produit nécessairement dû s une zone d'ombre

que désigne le trait oblique dont je divise les formules qui se déroulent,

linéaires, en face de chacun de ces termes, inconscient, répétition, transfert. Cette zone de la perte comporte même, quant à ces faits de pratique analy­ tique, un certain renforcement de l'obscurantisme, très caractéristique de la condition de l'homme en notre temps de prétendue information — obs­ curantisme, dont, sans trop savoir pourquoi, je fais crédit à l'avenir qu'il y apparaîtra inouï. La fonction qu'a prise la psychanalyse dans la propagation de ce style qui se dénomme lui-même american way oflife est proprement ce queje désigne sous ce terme d'obscurantisme, en tant qu'il se marque par la revalorisation de notions depuis longtemps réfutées dans le champ delà psychanalyse, telle la prédominance des fonctions du moi.

A ce titre, donc, la présence du psychanalyste, par le versant même où

apparaît la vanité de son discours, doit être incluse dans le concept de l'incons­ cient. Psychanalystes d'aujourd'hui, nous avons, de cette scorie, à tenir compte dans nos opérations, comme du caput mortuum de la découverte de l'inconscient. Ellejustifie le maintien, à l'intérieur de l'analyse, d'une posi­

tion conflictuelle, nécessaire à l'existence même de l'analyse. S'il est vrai que la psychanalyse repose sur un conflit fondamental» sur

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PRÉSBNCB DB L*ANALYST*

un drame initial et radical quant à tout ce qu'on peut mettre sous la rubrique du psychique, la novation à laquellej'ai fait allusion, et qui se nomme rappel du champ et de lafonction de la parole et du langage dans l'expérience psychana- lytique, ne prétend pas être une position d'exhaustion par rapport à l'incons­ cient, puisqu'elle est, elle-même, intervention dans le cotait Ce rappel a sa portée immédiate en ceci que lui-même a une incidence transférentieUe. Aussi bien cela est-il reconnu, du fait que, justement, on a pu reprocher à mon séminaire déjouer, par rapport à mon audience, une fonction consi­ dérée par l'orthodoxie de l'association psychanalytique comme périlleuse, d'intervenir dans le transfert Or, loin que je la récuse, cette incidence me parait, en effet, radicale, pour être constitutive de ce renouvellement de l'alliance avec la découverte de Freud. Cela indique que la cause de l'incons­ cient— et vous voyez bien qu'ici le mot cause est à prendre dans son ambi­ guïté, cause à soutenir, mais aussifonctiondelà cause au niveau de l'incons­ cient —cette cause doit être foncièrement conçue comme une cause perdue. Et c'est la seule chance qu'on ait de la gagner. C'est pourquoi j'ai mis çn relief dans le concept méconnu de la répétition ce ressort qui est edui dç la rencontre toujours évitée, de la chance manquée. La fonction de ratage est au centre de la répétition analytique. Le rendez- vous est toujours manqué — c'est ce qui fait, au regard de la tuché, la vanité de la répétition, son occultation constitutive; Le concept de la répétition nous fait buta: sur le dilemme, on d'assumer purement et simplement notre implication comme analyste dans le carac­ tère éristique du discord de tout exposé de notre expérience — ou de polir le concept au niveau de quelque chose qui serait impossible à objectiver, sinon d'une analyse transcendentale de la cause. Celle-ci se formulerait à partir de la formule classique de YMata causa tollitur effectus — nous n'aurions qu'à souligner le singulier de la protase, Mata causa, en mettant au pluriel les termes de l'apodose, tolluntur effectus — ce qui voudrait dire que les effets ne se partent bien quen Vabsence de la cause. Tous les effets sont soumis à la pression d'un ordre transfactuel, causal, qui demande à entrer dans leur dame, mais, s'ils se tenaient bien la main, comme dans la chanson, ilsferaientobstacle à ce que la cause s'immisce dans leur ronde. A cet endroit, il faut définir la cause inconsciente, ni comme un étant, ni comme un o&xSv, un non-étant,—comme le fait,je crois Henri Ey, un non- étant de la possibilité. Elle est un ^ Sv, de l'interdiction qui porte à l'être un étant malgré son non-avènement, elle est une fonction de l'impossible sur quoi se fonde une certitude.

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IB TRANSFERT ET LA PULSION

3

Voilà qui nous mène à la fonction du transfert Car cet indéterminé de pur être qui n'a point d'accès à la détermination, cette position primaire de l'inconscient qui s'articule comme constitué par l'indétermination du sujet — c'est à cela que le transfert nous donne accès, d'une façon énigmatique. C'est un nœud gordien, qui nous conduit à ceci — le sujet cherche à avoir sa certitude. Et la certitude de l'analyste lui-même concernant l'inconscient ne peut être extraite du concept du transfert Il est alorsfrappantde noter la multiplicité, la pluralité, voire la pluri- valence, des conceptions qui, dans l'analyse, ont été formulées du transfert Je ne prétendrai pas vous en faire faire une revue exhaustive. J'essaierai de vous guider par les chemins d'une exploration choisie. A son émergence dans les textes et les enseignements de Freud, un glisse­ ment nous guette, que nous ne saurions lui imputer — c'est de ne voir dans le concept du transfert que le concept même de la répétition. N'oublions pas, que quand Freud nous le présente, il nous dit—Ce qui ne peut être remé- moré se répète dans la conduite. Cette conduite, pour révéler ce qu'elle répète, est livrée à la reconstruction de l'analyste. On peut aller à croire que l'opacité du traumatisme — telle qu'elle est alors maintenue dans sa fonction inaugurale par la pensée de Freud, c'est-à- dire, pour nous, la résistance de la signification—est alorsnommément tenue pour responsable de la limite de la remémoration. Et après tout, nous pourrions nous y trouver à l'aise, dans notre propre théorisation, de recon­ naître qu'il y a là un moment fort significatif de la passation de pouvoir du sujet à l'Autre, celui que nous appelons le grand Autre, le lieu de la parole, virtuellement le lieu de la vérité. Est-ce là le point d'apparition du concept de transfert? C'est ce qu'il en est en apparence, et on s'en tient souvent là. Mais regardons de plus près. Ce moment, dans Freud, n'est pas simplement le moment-limite qui corres­ pondrait à ce que j'ai désigné comme le moment de la fermeture de l'in­ conscient, pulsation temporelle qui le fait disparaître à un certain point de son énoncé. Freud, quand il amène la fonction du transfert, a bien soin de marquer ce moment comme la cause de ce que nous appelons transfert L'Autre, latent ou pas, est, dès avant, présent dans la révélation subjective. Il est déjà là, quand quelque chose a commencé à se livrer de l'inconscient L'interprétation de l'analyste ne fiât que recouvrir le fait que Tinconscient —s'il est ce queje dis, à savoirjeu du signifiant—a déjà dans ses formations — rêve, lapsus, mot d'esprit ou symptôme — procédé par interprétation. L'Autre, le grand Autre est déjà là, dans toute ouverture, si fugitive soit-elle, de l'inconscient

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PRÉSBNCB DB

L'ÀNALYST B

Ce que Freud nous indique, dès le premier temps, c'est que le transfert est essentiellement résistant, Übertragungswiderstand. Le transfert est le moyen par où s'interrompt la communication de l'inconscient, par où l'inconscient se referme. Loin d'être la passation de pouvoirs, à l'inconscient, le transfert est au contraire sa fermeture. Cela est essentiel à marquer le paradoxe qui s'exprime assez communé­ ment en ceci — qui peut être trouvé même dans le texte de Freud — que l'analyste doit attendre le transfert pour commença: à donner l'interpré­ tation. Je veux accentuer cette question parce qu'elle est la ligne de partage de la bonne et de la mauvaise façon de concevoir le transfert. H y a, dans la pratique analytique, de multiples façons de le faire. Elles ne s'excluent pas forcément Elles peuvent être définies à différents niveaux. Par exemple, si les conceptions de la relation du sujet à telle ou telle de ces instances que, dans le second temps de sa Topique, Freud a pu définir comme l'idéal du moi ou le surmoi, sont partielles, ce n'est souvent que de donner seulement une vue latéralisée de ce qui est essentiellement le rapport avec le grand Autre. ' Mais il est d'autres divergences qui, dies, sont irréductibles. H est une conception qui, là où elle se formule, ne peut que contaminer la pratique— celle qui veut que l'analyse du transfert procède sur le fondement d'une alliance avec la partie saine du moi du sujet, et qu'elle consiste à faire appel à son bon sens, pour lui faire remarquer le caractère illusoire de telles de ses

conduites à l'intérieur de la relation avec l'analyste. C'est là une thèse qui subvertit ce dont il s'agit, à savoir la présentification de cette schize du sujet, réalisée ici, effectivement, dans la présence. Faire appel à une partie saine du sujet, qui serait là dans le réel, apte àjuger avec l'analyste ce qui se passe dans le transfert, c'est méconnaître que c'est justement cette partie-là qui est intéressée dans le transfert, que c'est elle qui ferme la porte, ou la fenêtre, ou les volets, comme vous voudrez—et que la belle avec qui on veut parler est là derrière, qui ne demande qu'à les rouvrir, les volets. C'est bien pour ça que c'est à ce moment que l'interprétation devient décisive, car c'est à la belle qu'on a à s'adresser. Je ne ferai qu'indiquer ici la réversion que comporte ce schéma par rapport au modèle qu'on en a dans la tête. Je dis quelque part que Vinconscient, c'est le discours de VAutre. Or, le discours de l'Autre qu'il s agit de réaliser, celui de l'inconscient, il n'est pas au-delà de lafermeture,il est au-dehors. C'est lui qui, par la bouche de l'analyste, en appelle à la réouverture du *

volet Il n'en reste pas moins qu'il y a un paradoxe à désigner dans ce mouvement de fermeture le moment initial où l'interprétation peut prendre sa portée. Et ici se révèle la crise conceptuelle permanente qui existe dans l'analyse,

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LE TRANSFERT ET LA PULSION

concernant la façon dont il convient de concevoir la fonction du trans­ fert. La contradiction de safonction,qui le fait saisir comme le point d'impact de la portée interprétative en ceci même que, par rapport à l'inconscient, il est moment defermeture— voilà ce qui nécessite que nous le traitions comme ce qu'il est, à savoir un nœud. Nous le traiterons ou non comme un nœud gordien, c'est à voir. H est un nœud, et il nous incite à rendre compte de lui—ce quej'ai fait pendant plusieurs années—par des considé­ rations de topologie, qui, j'espère, ne paraîtront pas superflues à rappeler.

4

Il y a une crise dans l'analyse, et je suis fondé, parce qu'iln'y a là rien de partial, à choisir le dernier texte qui peut la manifester de la façon la plus éclatante, de n'être pas d'un esprit médiocre. C'est un article serré, très prenant, de Thomas S. Szasz — qui nous parle de Syracuse, cela ne le rend pas plus apparenté, hélas, à Ârchimède, car cette Syracuse est dans l'État de New York — paru dans le dernier numéro de VInternational Journal of Psy- choanalysis. Cet article est inspiré à son auteur par une idée cohérente avec la recherche qui inspire ses articles précédents, une recherche véritablement émouvante de l'authenticité du chemin analytique. Il est tout àfeit frappantqu'un auteur, d'ailleurs des plus estimés dans son cercle, qui est celui de la psychanalyse exactement américaine, considère le transfert comme rien d'autre qu'une défense du psychanalyste, et aboutisse à une conclusion comme celle-ci — le transfert est le pivot sur lequel la struc- ture entière du traitement psychanalytique repose. C'est un concept qu'il appelle inspired —je me méfie toujours des feux amis dans le vocabulaire anglais, j'ai essayé d'en peser la traduction. Cet inspired ne me parait pas vouloir dire inspiré, mais quelque chose comme officieux c'est un concept officieux autant qu'indispensable —je cite — encore donne-t-il asile — harbour —. aux germes, non seulement de sa propre destruction, mais de la destruction de la psycha- nalyse elle-même. Pourquoi? Parce qu'il tend à placer la personne de Vanalyste, au-delà de l'épreuve delaréaHté,teUequ'ilpeutlatemrdesespatients y desescollègues et de lui-même. Ce risque — this hazard — doit être carrément — frankly — reconnu. Ni la professionnalisation 9 ni l'élévation des standards, ni lés analyses didactiques pousséesjusqu'auforçage — coerced training analysis — ne peuvent nous protéger contre ce danger. Et c'est ici la confusion — seule Yintégrité, de l'analyste et de la situation analytique peut nous sauver de Yextinction de — the unique dialogue — du dialogue unique entre l'analyste et Yanalysé. » Cette impasse entièrement forgée est, pour l'auteur, nécessitée du feit

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PRÉSBNCB DB I/ÀNÀLYSTB

même qu'il ne saurait concevoir l'analyse du transfert que dans les termes d'un assentiment obtenu de la partie saine du moi, celle qui est apte à juger de la réalité et à trancher de l'ulùsion. Son article commence ainsi» logiquement — le transfert est semblable à des concepts comme ceux je Ferreur, Je Villusion ou dufantasme. Une fois obtenue la présence du transfert» c'est une question d'accord entre l'analysé et l'ana­ lyste» à ceci près que» l'analyste étant icijuge sans appel et sans recours» nous sommes conduits à dénommer toute analyse du transfert un champ de purrisque»sans contrôle. Je n'ai pris cet article que comme un cas limite» mais démonstratif, à nous inciter à restituer ici une détermination qui fasse entrer enjeu un autre ordre. Cet ordre est celui de la vérité. La vérité ne se fonde que de ce que la parole» même mensongère» y fait appel et la suscite. Cette dimension est toujours absente du logico-positivisme qui se trouve dominer l'analyse du concept du transfert par Szasz. On a pu parler» à propos de ma conception de la dynamique inconsciente, d'intellectualisation — sous, prétexte que j'y mettais au premier rang la fonction du signifiant. Ne voit-on pas apparaître que c'est dans ce mode opératoire — où tout se joue de la confrontation d'une réalité et d'une connotation d'illusion portée sur le phénomène du transfert — que réside bel et bien l'intellectualisation prétendue? Loin que nous ayons à considérer deux sujets» dans une position duelle» à discuter d'une objectivité qui se serait là» déposée comme l'effet de chute d'une compression dans le comportement» il nous faut faire surgir le domaine de la tromperie possible. Quandje vous ai introduit le sujet de la certitude cartésienne comme le point de départ nécessaire de toutes nos spéculations sur ce que révèle l'inconscient» j'ai bien marqué chez Descartes le rôle de balancier essentiel qu'est l'Autre qui» dit-on» ne doit être en aucun cas trompeur. Cet Autre» dans l'analyse» le danger c'est qu'il soit trompé. Ce n'est pas la seule dimension qu'il y a à appréhender dans le transfert Mais» avouez que s'il y a un domaine où» dans le discours» la tromperie a quelque part chance de réussir» c'est assurément l'amour qui en donne le modèle. Quelle meilleure manière de s'assurer» sur le point où on se trompe» que de persuader l'autre de la vérité de ce qu'on avance! N'est-ce pas là une structure fondamentale de la dimension de l'amour que le transfert nous donne l'occasion d'imager? A persuader l'autre qu'il a ce qui peut nous compléter» nous nous assurons de pouvoir continuer à méconnaître préci­ sément ce qui nous manque. Le cercle de la tromperie» en tant qu'à point nommé il fait surgir la dimension de l'amour — voilà qui nous servira de porte exemplaire» pour la prochaine fois en démontrer le tour. Mais ce nest pas tout ce que j'ai à vous montrer» car ce n'est pas ce qui cause radicalement la fermeture que comporte le transfert. Ce qui le cause»

121

US TRANSFERT ST LA PULSION

et qui sera lautre face de notre examen des concepts du transfert, c'est —- se rapportant au point d'interrogation inscrit dans la partie gauche, partie d'ombre, réservée — ce que j'ai désigné par l'objet a.

RÉPONSES

E WAHL : — A quelle théorie de la connaissance, dans le système des théories

existantes, pourrait se rattacher ce que vous avez dit dans la première moitié de ta

conférence?

Comme je suis en train de dire que c'est la nouveauté du champ freu­ dien que de nous donner dans l'expérience quelque chose qui est fondamen­ talement saisi comme ça, ce n'est pas tellement surprenant que vous n'en retrouviez pas le modèle dans Plotin.

Cela dit, je sais que, malgré mon refus de suivre la première question de Miller sur le sujet d'une ontologie de l'inconscient, j'ai tout de même lâché un petit bout de la corde par des références très très précises. J'ai parlé de l'6v, de 1 ofoc Avec l'6v, je faisais très précisément allusion à la formulation qu'en donne Henri Ey, dont on ne peut pas dire que ce soit de la plus grande compétence concernant ce qu'il en est de l'inconscient — il arrive à situer quelque part l'inconscient dans sa théorie de la conscience.J'ai parlé du pj) 8v, de l'interdit, du dit-que-non. Ça ne va pas très loin comme indication pro­ prement métaphysique, etje ne pense pas là transgresser les bornes queje me suis à moi-même fixées. Mais tout de même, ça structure d'une façon parfaitement transmissible les points sur lesquels vous avez fait porter votre question. Dans l'inconscient, il y a un savoir, qui n'est pas du tout à conce­ voir comme savoir à s'achever, à se clore. <-

8v, oux 8v, ^ 8v, c'est encore trop substantiver l'inconscient que d'en donner

de pareilles formules. C'est

qu'il y a au-delà, ce quej'ai appelé tout à l'heure la belle derrière les volets,

c'est ce dont il s'agit et que je n'ai point abordé aujourd'hui. Il s'agit de repérer comment quelque chose du sujet est, par-derrière, aimanté, aimanté à un degré profond de dissociation, de schize. C'est là le point clé où nous devons voir le nœud gordien*

pour ça que je les évite

très soigneusement. Ce

P.KAUFMANN : — Quel rapport y a-t-il entre ce que vous avez désignéanime scorie et ce dont vous avez parlé antérieurement comme reste?

Le reste est toujours, dans la destinée humaine, fécond. La scorie est le

reste éteint. Ici, le terme scorie est employé d'une façon complètement néga­ tive, Il vise cette véritable régression qui peut se produire sur le plan de la

122

mÊSWCB DB L'ÀNALYSTB

théorie de la connaissance psychologique, dans la mesure où l'analyste se trouve placé dans un champ qu'il ne peut que fuir. H cherche alors des assurances dans des théories qui s'exercent dans le sens d'une thérapeutique ordiopédique, conformisante, ménageant au sujet l'accès aux conceptions les plus mythiques de la happiness. C'est, avec le maniement sans critique de l'évolutionnisme, ce qui fait l'ambiance de notre époque. La scorie ici, c'est les analystes eux-mêmes, rien d'autre — alors que la découverte de l'inconscient est encore jeune, et c'est une occasion sans précédent de subversion.

15 AVRIL

1964.

XI

ANALYSE ET VÉRITÉ OU LA FERMETURE DE L'INCONSCIENT

•v

Dire vrai, mentir, se tromper.

Le je mens et le je pense«

Homoncuîe au $. La validité Je la psychologie. L'illusion et sa rectification.

Le transfert.est h mise en acte de

;

h réalité de Finconscient.

J'ai introduit la dernière fois le concept de transfertJe l'ai fait d'une façon

problématique, en me fondant sur les difficultés qu'il impose à l'analyste. J'ai

{ >ris le hasard à moi offert par la rencontre du dernier article publié dans 'organe le plus officiel de la psychanalyse, XInternational Journal ofPsychô- analysis, qui va jusqu'à mçttre en cause l'utilisation dans l'analyse de la notion de transfert. J'en vais poursuivre la lecture.

i

Selon l'auteur, l'analyste est censé pointer pour le patient les effets de discordances, plus ou moins manifestes, qui se produisent à l'endroit de la réalité de la situation analytique, à savoir les deux sujets réeb qui y sont présents*

Il y a d'abord les cas où

l'effet de discordance est bien évident On peut le

voir illustrer sous la plume humoristique d'un Spitz, unvieux de la vieille qui

en connaît un bout, à bien amuser son public. D prend comme exemple une de ses patientes, qui, dans un rêve qu'on appelle de transfert — c'est-à-dire de réalisations amoureuses avec son analyste, en l'occasion, lui,' Spitz, — le voit pourvu d'une chevelure aussi blonde qu'abondante — ce qui, à toute personne qui a entrevu le crâne en œuf du personnage, et il est assez connu pour être célèbre, apparaîtra un cas sur lequel l'analyste pourra aisé­ ment montrer au sujet à quelles distorsions les effets de l'inconscient l'ont poussé. Mais quand il s'agit de qualifier une conduite du patient comme déso­ bligeante à l'endroit de l'analyste — de deux choses Tm? 9 nous dit Szasz, ou

125

LB TRANSFERT ET LA PULSION

bien te patient est d'accord, ou s'il ne l'est point, qui tranchera, sinon la position principielk que l'analyste a toujours raison. Ce qui nous rejette vers ce pôle à la fois mythique et idéalisant que Szasz appelle Yintégrité de Yanalyste. Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire, si ce n'est le rappel à la dimension de la vérité? Je ne puis donc situer cet article que dans cette perspective où son auteur lui-même le place, le considérant comme opérant à titre non point heuris­ tique, mais éristique, et manifestant, dans sa réflexion en impasse, la présence d'une véritable crise de conscience dans la fonction de l'analyste. Cette crise de conscience ne nous intéresse que de façon latérale, puisque nous avons montré qu'y aboutirait nécessairement une certaine façon unilatérale de théoriser la pratique de l'analyse du transfert C'est une pente que nous avons nous-même, dès longtemps, dénoncée. Pour nous ramener aux données presque phénoménologiques qui nous permettent de replacer le problème là où ü est,je vous ai indiqué, la dernière fois, que, dans le rapport de l'un à l'autre qui s'instaure dans l'analyse, une dimension est éludée. Il est clair que cette relation s'instaure sur un plan qui n'est point réci­ proque, point symétrique. C'est ce que Szasz constate, pour le déplorer très à tort — dans ce rapport de l'un à l'autre, il s'institue une recherche de la vanté où l'un est supposé savoir, tout au moins en savoir plus que l'autre. De celui-ci, la pensée surgit aussitôt, que non seulement il ne faut pas qu'il se trompe, mais aussi qu'on peut le tromper. Le se tromper, du même coup, est rejeté sur le sujet. Ce n'est pas simplement que le sujet soit, d'une façon statique, dans le manque, dans l'erreur. C'est que, d'une façon mouvante, dans son discours, il est essentiellement situé à la dimension du se tromper. J'en retrouve le repérage chez un autre analyste encore. Il s'agit de Niin- berg, qui a écrit, dans YInternational Journal of Psychoanalysis, en 1926, un article qu'il intitule The Will ofrecovery. Recovery, ce n'est pas à pro­ prement parler la guérison, c'est la restauration, le retour. Le mot est fort bien choisi, et pose une question qui mérite attention. Qu'est-ce qui peut, enfinde compte, pousser le patient à recourir à l'analyste, pour lui demander quelque chose quil appelle la santé, alors que son symptôme — la théorie . nous le dit — est fait pour lui apporter certaines satisfactions? Par beaucoup d'exemples, et non des moins humoristiques, Nünberg n'a pas de peine à montrer qu'il ne faut pas faire beaucoup de pas dans l'analyse pour voir quelquefois éclater que ce qui a motivé chez le patient la recherche de la santé, de l'équilibre, c'estjustement sa visée inconsciente, dans sa portée la plus immédiate. Quel abri, par exemple, lui offre le recours à l'analyse, pour rétablir la paix de son ménage, quand quelque boiterie est survenue dans sa fonction sexuelle, ou quelque désir extra-conjugal! Dès les pre-

126

ANALYSE SX VÉRITÉ

miers temps, le patient s'avère désirer, sous la forme d'une suspension pro­ visoire de sa présence à son foyer, le contraire de ce qu'il est venu proposer comme le but premier de son analyse—non pas la restitution de son ménage, mais sa rupture. Nous nous trouvons là enfin, au maximum — dans l'acte même de l'engagement de l'analyse et donc certainement aussi dans ses premiers pas—mis au contact de la profonde ambiguïté de toute assertion du patient, et du fait qu'elle a, par elle-même, une double face. Cest d'abord comme s'instituant dans, et même par, un certain mensonge, que nous voyons s'instaurer la dimension de la vérité, en quoi die n'est pas, à proprement parler, ébranlée, puisque le mensonge comme tel se pose lui-même dans cette dimension de la vérité.

2

Vous saisissez pourquoi la relation du sujet au signifiant est le repère que nous avons voulu mettre au premier plan d'une rectification générale de la théorie analytique, car il est aussi premier et constituant dans l'instaura­ tion de l'expérience analytique, que premier et constituant dans la fonction radicale de l'inconscient Sans doute, c'est, dans notre incidence didactique, limiter l'inconscient à. ce qu'on pourrait appeler sa plate-forme la plus étroite. Mais c'est par rap­ port à ce point de division que nous pouvons ne pas faire d'erreur du côté d'aucune substantification. Nous centrerons les choses sur le schéma à quatre coins de notre graphe, qui distingue scien^nent le plan de renonciation du plan de l'énoncé. Son usage s'illustre de ce qu'une pensée logicienne trop formelle introduit d'absurdités, à voir une antinomie de la raison dans l'énoncé7e mens, alors que chacun sait qu'il n'y en a point Il est tout à fait faux de répondre à ceje mens que, si tu dis 7e mens, c'est que tu dis la vérité, et donc tu ne mens pas, et ainsi' de suite. Il est tout à fait clair que h je mens, malgré son paradoxe, est parfaitement valable.

En effet, le je qui énonce, le je de

renonciation, n'est pas la même que le

je de l'énoncé, c'est-à-dire le shifter qui, dans l'énoncé, le désigne. Dès Ion,

du point où j'énonce, il m'est parfaitement possible de formuler de façon valable que le je le je qui, à ce moment-là, formule l'énoncé — est en

train de mentir, qu'iLa menti peu avant, qu'il ment après, ou même, qu'en

disant je mens, il affirme qu'il a l'intention de

tromper. H n'y a pas à aller

très loin de nous pour en illustrer l'exemple — voyez l'historiettejuive du train que l'un des deux partenaires de l'histoire affirme à l'autre qu'il va prendre. Je vais à Lemberg, lui dit-il, à quoi l'autre lui répond — Pourquoi

127

LE TRANSFERT ET LA PULSION

me dis-tu que tu vas à Lemberg puisque tu y vas vraiment, et que, si tu me te dis, c 9 est pour queje croie que tu vas à Cracovie? Cette division de l'énoncé à renonciation fait qu'effectivement, du je mens qui est au niveau de la chaîne de l'énoncé — le mens est un signifiant, faisant partie, dans l'Autre, du trésor du vocabulaire où h je, déterminé rétroactivement, devient signification engendrée au niveau de l'énoncé, de ce qu'il produit au niveau de renonciation — c'est un je te trompe qui ré­ sulte. Le je te trompe provient du point d'où l'analyste attend le sujet, et lut renvoie, selon la formule, son propre message dans sa signification vérita­ ble, c'est-à-dire sous une forme inversée. Il lui dit—dans teje te trompe, ce que tu envoies comme message, c 9 est ce que moije fexprime, et cefaisant, tu dis la vérité.

 

f

(

)

Énondatfon

 

Je te trompe

V*/

f

Je

j

(mens)

Énoncé

s (A)

Dans le chemin de tromperie où le sujet s'aventure, l'analyste est en pos­ ture de formuler ce tu dis la vérité, et notre interprétation n'a jamais de sens que dans cette dimension. Je voudrais vous indiquer la ressource que nous offre ce schéma pour saisir la démarche fondamentale de Freud dont je date la possibilité de la découverte de l'inconscient—qui, certes, est là depuis toujours, au temps de Thaïes comme au niveau de modes de relations inter-humaines les plus primitifs. Reportons sur ce schéma le je pense cartésien. Assurément, la distinction de renonciation à l'énoncé est ce qui en fait le glissement toujours possible, et le point d'achoppement éventuel. En effet, si quelque chose est institué du cogito, c'est le registre de la pensée, en tant qu'il est extrait d'une opposition à l'étendue — statutfragile,mais statut suffisant dans l'ordre de la constitu­ tion signifiante. Disons que c'est de prendre sa place au niveau de renoncia­ tion qui donne sa certitude au cogito. Mais le statut daje pense est aussi réduit, aussi minimal, aussi ponctuel — et pourrait aussi bien être affecté de cette connotation du ça ne veut rien dire — que celui duje mens de tout à l'heure.

128

ANALYSE BT VÉRITÉ

Cogito

Bnondarion.

cogitons) Énoncé

Peut-être leje pense, réduit à cette ponctualité de ne s'assurer que du doute absolu concernant toute signification, la sienne y compris, a-fc-il même un statut encore plus fragile que celui où on a pu attaquer le je mens. Dès lorsJ'oserai qualifier leje pense cartésien de participer» dans son effort de certitude, d'une sorte d'avortement. La différence du statut que donne au sujet la dimension découverte de l'inconscient freudien tient au désir, qui est à situer au niveau du cogito. Tout ce qui anime, ce dont parle toute énon- dation, c'est du désir. Je vous fais observer en passant que le désir tel que je le formule, par rapport à ce que Freud nous apporte, en dit plus« J*épingleraila fonction ducogito cartésien duterme d'avorton ou dliomoii- culc. Elle est illustrée par la retombée, qui n'a pas manqué de se produire dans rhistoire de ce qu'on appelle la pensée, qui consiste à prendre et je du cogito pour lliomoncule qui, depuis longtemps, est représenté chaque fois qu'on veut faire de la psychologie —• chaque fois qu'on rend raison de l'ina­ nité ou de la discordance psychologique par la présence, à l'intérieur de l'homme, du fameux petit homme qui le gouverne, qui est le conducteur du char, le point dit, de nosjours, de synthèse. Ce petit homme a déjà été dénoncé dam sa fonction par la pensée pré-socratique. Au contraire, dans notre vocabulaire à nous, nous symbolisons par S barré [$] le sujet, en tant que constitué comme second par rapport au signifiant. Pour l'illustrer, je Irous rappellerai que la chose peut se présenter de la façon la plus simple dans le. trait unaire. l e premier signifiant, c'est la coche, par où il est marqué, par exemple, que le sujet a tué wne bête, moyen­ nant quoi, il ne s'embrouillera pas dans sa mémoire quand il en aura tué dix autres. Il n'aura pas à se souvenir de laquelle est laquelle, et c'est à partir de ce trait unaire qu'il les comptera. Le trait unaire, le sujet lui-même s en repère, et d'abord il se marque comme tatouage, premier des signifiants. Quand ce signifiant, cet un, est institué — le compte, c'est un un. C'est au niveau, non pas de l'un, mais du un un, au niveau du compte, que le sujet a à se situer comme tel. En quoi,

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LE TRANSFERT ET LA PULSION

déjà» les deux uns se distinguent. Se marque ainsi la première schizc qui fait que le sujet comme tel se distingue du signe par rapport auquel» d'abord» il a pu se constituer comme sujet. Je vous enseigne dès lors à vous garder de confondre la fonction du $ avec l'image de l'objet a» en tant que c'est ainsi que le sujet» lui» se voit» redoublé» — se voit comme constitué par l'image reflétée» momentanée» précaire» de la maîtrise» s'imagine homme seule­ ment de ce qu'il s'imagine. Dans la pratique analytique, repérer le sujet par rapport à la réalité» telle qu'on la Suppose nous constituant» et non par rapport au signifiant, revient à tomber déjà dans la dégradation de la constitution psychologique du sujet.

3

Tout départ pris du rapport du sujet à un contexte réel peut avoir sa raison d'être dans telle expérience de psychologue. Il peut produire des résultats» avoir des effets» permettre de composer des tables. Bien sôr» ce sera toujours dans des contextes oh c'est nous qui la faisons, la réalité — par exemple» quand nous proposons au sujet des tests» qui sont des tests •organisés par nous. C'est le domaine de validité de ce qu'on appelle la psy­ chologie, qui n'a rien à faire avec le niveau où nous soutenons l'expérience. psychanalytique» et qui» si je puis dire» renforce incroyablement le dénué* ment du sujet Ce que j'ai appelé VisoUt psychologique n'est pas la vieille, ou toujours jeune» monade instituée traditionnellement comme centre de connaissance» car la monade leibnizienne, par exemple» n'est point isolée» elle est centre de connaissance» elle n'est pas séparable d'une cosmologie, elle est» dans le cosmos» le centre d'où ce qui est, selon les inflexions» cohtemplation ou harmonie» vient à s'exercer. L'isolât psychologique se retrouve dans le concept du moi» lequel — par une déviation qui» je pense» n'est qu'un dé­ tour —se trouve confondu» dans la pensée psychanalytique» avec le sujet en détresse dans le rapport à la réalité. Je veux d'abord marquer que cette façon de théoriser l'opération est en pldn discord» en plein déchirement» avec ce que par ailleurs l'expérience nous amène à promouvoir» et que nous ne pouvons pas éliminer du texte analytique — la fonction de l'objet interne. Les termes d'introjection ou de projection sont toujours utilisés au petit bonheur. Mais» assurément» même dans ce contexte de théorisation bon teuse» quelque chose nous est donné» qui vient au premier plan de toutes parts, et.qui est la fonction de l'objet interne. Elle a fini par se polariser à l'extrême dans ce bon ou mauvais objet» autour de quoi» pour certains» tourne tout ce qui» dans la conduite d'un sujet, représente distorsion» infle-

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ANALYSE ET VÉRITÉ

»on , peur paradoxale, corps étranger. C'est aussi le point opératoire sur quoi, dans des conditions d'urgence — celles, par exemple, de la sélection des sujets à l'usage de tek ou tels emplois diversement directeurs, cyberné­ tiques, responsables, quand il s'agit deformerdes pilotes d'aviation ou des conducteurs de locomotive—certains ont pointé qu'il s'agissait de concen­ trer la focalisation d'une analyse rapide, voire d'une analyse-éclair, voire de l'usage de certains tests dits de personnalité. Nous ne pouvons point ne pas poser la question du statut de cet objet interne. Est-il un objet de perception? Par où l'abordons-nous? Oh vient- il? Dans la suite de cette rectification, en quoi consisterait l'analyse du transfert? Je vais vous indiquer un modèle, qu'il conviendra de perfectionner beau­ coup par la suite, prenez-le donc pour modèle problématique. Les sché­ mas centrés sur la fonction de la rectification de l'illusion ont un tel pouvoir d'adhérence qije je ne pourrai jamais trop prématurément lancer quelque chose qui, à tout le moins, y fesse obstacle. Si l'inconscient est ce qui se referme dès que ça s'est ouvert, selon une pulsation temporelle, si la répétition d'autre part n'est pas simplement Stereo­ typie de la conduite, mais répétition par rapport à quelque chose de tou­ jours manqué, vous voyez d'ores et déjà que le transfert — tel qu'on nous le représente, comme mode d'accès à ce qui se cache dans l'inconscient — ne saurait être par lui-même qu'une voie précaire. Si le transfert n'est que répétition, il sera répétition, toujours, du même ratage. Si le transfert pré­ tend, à travers cette répétition, restituer la continuité d'une histoire, fl ne le fera qu'à faire resurgir un rapport qui est, de sa nature, syncopé. Nous voyons donc que le transfert, comme mode opératoire, ne saurait se suffire de se confondre avec l'efficace de la répétition, avec la restauration de ce qui est occulté dans l'inconscient, voire avec la catharsis des éléments inconscients. Quand je vous parle de l'inconscient comme de ce qui apparaît dans la pulsation temporelle, l'image peut vous venir de la nasse-qvâ s'entrouvre, au fond de quoi va se réaliser la pêche du poisson. Alors que selon lafigurede le besace, l'inconscient est quelque chose de réservé, de refermé à l'intérieur, où nous avons, nous, à pénétrer du dehors. Je renverse donc la topologie de l'imagerie traditionnelle en vous présentant ce schéma.

0

131

Schéma de la nasse

IE TRANSFERT ET LA PULSTOM

Vous aurez à le faire se recouvrir avec le modèle optique que j'ai donné dans mon article Remarque sur le rapport de Daniel Lagaclte, concernant le moi idéal et l'idéal du moi. Vous aurez à y voir que c'est dans l'Autre que le sujet se constitue comme idéal» qu'il a à régler la mise au point de ce qui vient comme moi, ou moi idéal — qui n'est pas l'idéal du moi — c'est- à-dire» à se constituer dans sa réalité imaginaire. Ce schéma rend clair —je le souligne à propos des derniers éléments quej'ai apportés autour de la pulsion scopique—que là où le sujet se voit» à savoir où se forge cette image réelle et inversée de son propre corps qui est donné dans le schéma du moi» ce n'est pas là d'où il se regarde. Mais» certes» c'est dans l'espace de l'Autre qu'il se voit» et le point d'où il se regarde est lui aussi dans cet espace. Or» c'est bien ici aussi l e point d'où il parle» puisqu'en tant qu'il parle» c'est au lieu de l'Autre qu'il com­ mence à constituer ce mensonge véridique par où s'amorce ce qui parti« cipe du désir au niveau de l'inconscient.

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Miroir

Modèle optique donné dans la Remarque sur le rapport de Daniel Lagache.

Le sujet» nous devons donc le considérer par rapport à la nasse — parti­ culièrement par rapport à son orifice» qui constitue sa structure essentielle — comme étant à l'intérieur. Ce qui est important n'est point ce qui y entre» conformément à la parole de l'Évangile» mais ce qui en sort Nous pouvons concevoir la fermeture de l'inconscient par l'incidence de quelque chose qui joue le rôle d'obturateur — l'objet a» sucé» aspiré» à l'ori­ fice de la nasse. Vous pouvez dessiner une image semblable à ces grandes boules dans lesquelles se brassent les numéros à tirer d'une loterie. Ce qui se concocte» dans cette grande roulette» des premiers énoncés de l'associa­ tion libre» en sort» dans l'intervalle où l'objet ne bouche pas l'orifice. Cette

132

ANALYSE ET VÉRITÉ

image brutale, élémentaire, vous permet de restituer la fonction consti­ tuante du symbolique dans sa contraposition réciproque. C'est lejeu du sujet, au pair et impair de sa retrouvaille avec ce qui vient s'y présentifier dans Faction effective de la manoeuvre analytique. Ce schéma est complètement insuffisant, mais c'est un schéma-bulldozer, quifeits'accorder la notion que le transfert est à la fois obstacle à la remémo- ration, et présentification de la fermeture de l'inconscient, qui est le manque, toujours à point nomtaé, de la bonne rencontre. Je pourrais vous illustrer tout cela de la multiplicité et de la discordance des formules que les analystes ont données de la fonction du transfert II est bien certain que, autre chose est le transfert, autre chose lafin thérapeutique« Le transfert ne se confond pas non plus avec un simple moyen. Les dieux extrêmes de ce qui a été formulé dans la littérature analytique sont ici »tués. Combien de fois lirez-vous des formules qui viennent à associer, par exem­ ple, le transfert avec l'identification, alors que l'identification nest qu'un temps d'arrêt, qu'une Eusse terminaison de l'analyse, qui est très fréquem­ ment confondue avec sa terminaison normale. Son rapport avec le transfert est étroit, mais précisément en ce par quoi le transfert n'a pas été analysé« A l'inverse, vous verrez formuler la fonction du transfert comme moyen de la rectification réalisante, contre laquelle va tout mon discours d'aujourd'hui. Il est impossible de situer le transfert correctement dans aucune de ces références. Puisque de réalité il s'agit, c'est sur ce plan quej'entends porter la critique. Je poserai aujourd'hui un aphorisme qui introduira ce quej'aurai à vous dire la prochaine fois—le transfert n'est pas la mise en acte de l'illusion qui nous pousserait à qette identification aliénante que constitue toute confor- misation, fût-ce à un modèle idéal, dont l'analyste, en aucun cas, ne saurait être le support—le transfert est la mise en acte de la réalité de l'inconscient.

J'ai laissé cela en suspens dans le concept de l'inconscient — chose singu­ lière, c'est cela même qui est de plus en plus oublié quej e n'ai pas rappelé jusqu'à présent. J'espère, dans la suite, pouvoir vous justifier pourquoi il en est ainsi. De l'inconscient, j'ai tenu à vous rappeler jusqu'ici l'incidence de l'acte constituant du sujet, parce que c'est ce qu'il s'agit pour nous de soutenir. Mais n'omettons pas ce qui est, au premier chef, souligné par Freud comme strictement consubstanticl à la dimension de l'inconscient, à savoir la sexualité. Pour avoir toujours plus oublié ce que veut dire cette relation de l'inconscient au sexuel, nous verrons que l'analyse a hérité d'une conception de la réalité qui n'a plus rien à faire avec la réalité telle que Freud la situait au niveau du processus secondaire. C'est donc à poser le transfert comme la mise en acte de la réalité de l'inconscient que nous repartirons la prochaine fois.

133

LE TRANSFERT ST LA PULSION

RÊPONSBS

D* ROSOLATO : —Je peux vous dire les réflexions quefai faitespendant votre séminaire. D'abord une analogie votre schéma ressemble singulièrement à un œil Dans quelle mesure le petit z jouerait-il le râle de cristallin? Dans quelle mesure ce cristallin pourrait-il avoir un râle de cataracte? f aimerais d'autre part que vous précisiez ce que vous pouvez dire de l'idéal du moi et du moi idéal en fonction très précisément de se schéma. Enfin, qu'entendez-vous par mise en ode?

Mise en acte, c'est un mot promesse. Définir le transfert par la mise en acte est nécessaire à ce qu'il ne soit pas le lieu d'alibis, de modes opératoires insuffisants, pris par des biais et des détours qui n'en sont pas pour autant forcément inopérants, et qui rendent compte des limites de l'intervention analytique. J'ai nommément pointé aujourd'hui des fausses définitions qu'on peut donner de sa terminaison, comme celle de Balint quand il parle de l'identification à l'analyste. Si vous ne prenez pas le transfert au niveau cor­ rect, qui, je dois le dire, n'a pas été encore illustré aujourd'hui, mais qui sera le sujet du prochain séminaire, vous ne pouvezjamais en saisir que des incidences partielles, Quant aux remarques que vous avezfiâtes,c'est amusant. Il faut, dans tout ce qui est de la topologie, toujours se garder très sévèrement de ce qui lui donne fonction de Gestalt. Ce qui ne veut pas dire que certaines formes vivantes ne nous donnent pas, quelquefois, la sensation d'être une espèce d'effort du biologique pour forger quelque chose qui ressemble aux tor­ sions de ces objets topologiques fondamentaux que je vous ai développés lors du séminaire sur YIdentification—par exemple, la mitre dont vous vous souvenez sûrement que c'est une surface rejette dans l'espace à trois dimen­ sions qui se recoupe elle-même. Je pourrais très bien vous désigner tel point ou plan de la configuration anatomique qui nous paraitfigurerle touchant effort de la vie pour rejoindre les configurations topologiques. H est certain que c'est seulement ces considérations qui peuvent nous don­ ner l'image de ce dont il s'agit quand ce qui est à l'intérieur est aussi à l'exté­ rieur. C'est pour cette raison qu'elles sontparticulièrement nécessaires quand il s'agit de l'inconscient, que je vous représente à la fois comme ce qui est de l'intérieur du sujet, mais qui ne se réalise quau-dehors, c'est-à-dire dans ce lieu de l'Autre oh seulement il peut prendre son statut Je ne peux pas ici me servir de tout l'acquis de mes séminaires antérieurs, pour la bonne raison qu'une partie de mon auditoire est neuf. Donc,j'ai employé le schéma pur et simple de la nasse, et j'ai introduit simplement la notion de l'obtura­ teur. L'objet est obturateur, il s'agit encore de savoir comment II n'est pas cet obturateur passif, ce bouchon que, pour commencer de lancer votre

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ANALYSE ET VÉRITÉ

pensée sur une certaine piste, j ai voulu imager. J'en donnerai une représen­ tation plus complète où vous retrouverez peut-être telles parentés avec la structure de l'oeil. H est certainement tout à fait singulier que la structure de l'œil nous pré­ sente une forme générale qui est si facilement évoquée chaque fois que nous essayons de figurer chronologiquement les relations du sujet au monde. Ce n'est sans doute pas par hasard. Encore conviendrait-il de ne pas nous précipiter là-dessus pour y adhérer d'une façon trop étroite.

. Quoi qu'il en soit, puisque vous avez fait cette remarque, j'en profiterai

pour,vous marquer la différence de mon schéma avec celui où Freud repré­ sente le moi comme la lentille par laquelle la perception-conscience vient à opérer sur la masse amorphe de YUnbewusstsein. Le schéma de Freud vaut ce qu'il vaut, il est aussi limité dans sa portée que le mien, d'une certaine façon. Mais vous pouvez remarquer quand même la différence — si j'avais voulu mettre le moi quelque part, c'est i(a) que j'aurais écrit. Or c'est le *, ici, qui pour nous est en cause*

22 AVBÜ 1964*

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LA SEXUALITÉ DANS LES DÉFILÉS D U SIGNIFIANT

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Sur i astronomie chinoise. ContreJung et contre Therméneutique.

Désexualisation de la réalité. La porte d'entrée de Vinconsdent. AmaO. et le désir de Freud.

J'ai terminé la dernière fois sur une formule dont j'ai eu l'occasion de m apercevoir qu'elle a plu, ce queje ne peux attribuer qu'à ce qu'elle con­ tient de promesses, puisque, sous sa forme aphorismatique, elle n'était point encore développée. < J'ai dit que nous allions nous fier à la formule suivante — le transfert est ta mise en acte de la réalité de Vinconscient. Ce qui s'annonce ici estjustement ce qu'on tend le plus à éviter dans l'analyse du transfert

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Je me trouve pour avancer cette formule dans une position problématique — qu'est-ce qu'a promu mon enseignement concernant l'inconscient L'inconscient, ce sont les effets de la parole sur le sujet, c'est la dimension où le sujet se détermine dans le développement des-effets de la parole en suite de quoi Tiritonscient est structuré comme un langage. Voilà une direc­ tion bien faite pour arracher apparemment toute saisie de l'inconscient à une visée de redite, autre que celle de la constitution du sujet Et pourtant cet enseignement a eu, dans sa visée, une fin quej'ai qualifiée de transfèrent tielle. Pour recentra: ceux de mes auditeurs auxquels je tenais le plus — les psychanalystes — dans une visée conforme à l'expérience analytique, le maniement même du concept doit, selon le niveau d'où part la parole de l'enseignant, tenir compte des effets, sur l'auditeur, de laformulation.Nous sommes tous tant que nous sommes, y compris celui qui enseigne, dans un rapport à la réalité de l'inconscient, que notre intervention non seulement amène aujour, mais, jusqu'à un certain point, engendre»

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LB TRANSFERT ET LA PULSION

Allons au fait. La réalité de l'inconscient, c'est — vérité insoutenable — la réalité sexuelle. En chaque occasion Freud Fa articulé» si je puis dire, mordicus. Pourquoi est-ce une réalité insoutenable? Sur la question du sexe» nous avons fait, depuis le temps que Freud arti­ culait sa découverte de l'inconscient c'est-à-dire les années 1900» ou celles qui précèdent immédiatement» quelques progrès scientifiques. Pour inté­ grée qu'elle soit à notre imagerie mentale» nous ne devons pas considérer pour autant que la science que nous avons prise du sexe depuis lors a été là depuis toujours. Nous en savons un petit peu plus sur le sexe. Nous savons que la division sexuelle» en tant qu'elle règne sur la plus grande partie des êtes vivants» est ce qui assure le maintien de l'être d'une espèce. Que nous rangions» avec Platon» l'être d'une espèce parmi les idées» ou que nous disions» avec Aristote» qu'elle n'est nulle part ailleurs que dans les individus qui la supportent» peu importe ici. Disons que l'espèce subsiste sous la forme de ses individus. Il n'en reste pas moins que la survivance du cheval comme espèce a un sens — chaque cheval est transitoire» et meurt Vous apercevez par là que le lien du sexe à la mort» à la mort de l'individu» est fondamental. L'existence» grâce à la division sexuelle» repose sur la copulation» accen­ tuée en deux pôles que la tradition séculaire s'efforce de caractériser comme le pôle mâle et le pôle femelle. C'est que là gît le ressort de la reproduction. Depuis toujours» autour de cette réalité fondamentale» se sont groupées» harmonisées» d'autres caractéristiques» plus ou moins liées à lafinalitéde la reproduction. Je ne peux ici qu'indiquer ce qui» dans le registre biologique» s'associe à la différenciation sexuelle» sous la forme de caractères et fonctions sexuelles secondaires. Nous savons aujourd'hui comment» sur ce terrain» s'est fondée dans la société toute une répartition des fonctions dans un jeu d'alternance. C'est ce que le structuralisme moderne a su préciser le mieux» en montrant que c'est au niveau de l'alliance» en tant qu'opposée à la géné­ ration naturelle» à la lignée biologique» que sont exercés les échanges fonda­ mentaux — au niveau donc du signifiant — et c'est là que nous retrouvons les structures les plus élémentaires du fonctionnement social» à inscrire dans les termes d'une combinatoire. L'intégration de cette combinatoire à la réalité sexuelle fait surgir la question de savoir si ce n'est point par là que le signifiant est arrivé au monde» au monde de l'homme. Ce qui rendrait légitime de soutenir que c'est par la réalité sexuelle que le signifiant est entré au monde — ce qui veut dire que l'homme a appris à penser — c'est le champ récent des découvertes qui commence à une étude plus correcte de la mitose. Sont alors révélés les modes sous lesquels s'opère la maturation des cellules sexuelles» à savoir le double processus de réduc­ tion. Ce dont il s'agit» dans cette réduction» c'est de la perte d'un certain

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LA SfiXUAIIXé

nombre d'éléments qu'on voit» les chromosomes. Chacun sait que tout cela nous a conduits à une génétique. Qu'est-ce qui sort de cette génétique? — sinon la fonction dominante» dans la détermination de certains éléments de l'organisme vivant» d'une combinatoire — qui opère en certains de ses temps par l'expulsion de restes. Faisant référence ici à la fonction du petit a f je ne me rue,pas dans une spéculation analogique —j'indique seulement une affinité des énigmes de la sexualité avec lejeu du signifiant Je ne fias ici jour et droit qu'à la remarque qu'effectivement, dans l'his­ toire, la science primitive s'est enracinée dans un mode de pensée qui, jouant sur une combinatoire» sur des oppositions comme celles du Yîng et du Yang» de l'eau et ctu feu» du chaud et du froid, leur faisait mener la danse — le mot est choisi pour sa portée plus que métaphorique» car leur danse se fonde sur des rites de danses foncièrement motivés par les répar­ tition sexuelles dans la société. Je ne peux pas me mettre à vous faire ici un cours» même abrégé, d'astro­

nomie chinoise. Amusez-vous à ouvrir le livre de Leopold de Saussure — il y a comme ça, de temps en temps» des gens géniaux dans cette famille. Vous y verrez que l'astronomie chinoise est fondée sur le jeu des signifiants qu