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Les Dossiers d'Acme N°5 John Milius

Les Dossiers d'Acme N°5 John Milius

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Hiver 2011

revue de cinéma intéractive
Les Dossiers
d’
John Milius,
L’époque
des hautes
aventures
2
Les Dossiers d’Acmé N°5
3
Les Dossiers d’Acmé N°5
AIDE
?
3
John Milius
Les Dossier d’Acmé
PRINTEMPS 2010 - N°5
Rédacteur en chef :
Danilo Zecevic
(danilo.zecevic@revue-acme.com)
Rédacteurs :
Sylvain Angiboust, Fabien Delmas, Roland
Fériaud, Alexandre Lebel, Danilo Zecevic.
Correctrice :
Corinne Raiff
Maquette :
Pascale Dufour
(contact@ookah.com)
Remerciements :
Vincent Baticle, Pierre Berthomieu, Pier
Paolo Crobeddu, Aurore Durozelle,
Anaïs Kompf, Hervé Joubert-Laurencin,
Chantal Lebel, Jacqueline Nacache,
Gilles Pidard, Alexandre Roy,
Dominique Semren, Corinne Songeons,
Aurore Thoron, Vojislav Zecevic.
Rédaction et Edition :
Association Acme
4, rue Pierre Midrin - 92310 Sèvres
Mail : contact@revue-acme.com
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est issue de photos d’exploitation, de
plateau, de tournage ainsi que d’affches
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Universal Pictures Video, Fox Pathé Europa,
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Pixar, Buena Vista Home Entertainement,
Wilde Side Video, Paramount, MK2.
© Les auteurs, Acmé, 2010.
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Toute reproduction intégrale ou partielle
faite par quelque procédé que ce soit
sans le onsentement de l’auteur ou de
ses ayants cause est illicite et constitue
une contrefaçon. Les textes n’engagent
que leurs auteurs.
A l’heure du bouclage ce numéro, la nouvelle a fait le tour du monde
cinéphilique avec force et fracas. Mickey Rourke devrait jouer Gengis
Khan dans un biopic retraçant la vie du célèbre chef mongol. Gâteau
sous la cerise : la réalisation et la rédaction du scénario ont été confées
à John Milius ! Rien d’étonnant à cela lorsqu’on connaît l’amour de
Milius pour l’Histoire, les grands conquérants et les mongols en
particulier. Dans les lointaines années 1980, Milius – que sa réputation
précède – s’était, en effet, délecté à se représenter en Gengis Khan
au détour d’un dessin dans la séquence d’ouverture de L’Aube rouge.
C’est que, dans le flm, une bande de Huns allaient bientôt déferler sur
les Etats-Unis.
Sans doute, Milius se souvient-il avec
humour du Conquérant de Dick Powell
avec un John Wayne aux yeux bleus bridés en Temüjin. Sans doute
aussi, a-t-il en tête le Alexandre de son ami Oliver Stone, tout aussi
cultivé, polémique et indésirable à Hollywood que lui. La passion de
Stone pour Alexandre le Grand et sa totale liberté de création s’étaient
soldées par un flm hétérogène où un certain kitch de l’intime côtoyait le
sublime des champs de bataille et de la méditation. Gageons que Milius
saura éviter grâce à son art établi de la narration certains écueils de la
représentation et qu’il insuffera complexité morale et grandeur à cette
fgure légendaire.
Saluons enfn, le retour aux affaires de l’un des auteurs américains
parmi les plus sous-estimés de sa génération. Le dernier flm de John
Milius sorti en salles, Le Vol de l’Intruder, date d’il y a presque 20 ans.
Même si Rough Riders, réalisé à la télévision, n’a rien à envier aux
métrages de cinéma, il semblerait bien que ce soit sa participation à la
série Rome qui l’ait relancé. Désormais
considéré comme un spécialiste
de l’Antiquité, il rédige
actuellement les grandes
lignes de sa nouvelle série
Pharaon. Reste à espérer que
son Gengis Khan se fasse vraiment et le
confrme défnitivement dans ce nouveau statut.
EDITO
TETE DE pIErrE
Page 40
fIlmOgraphIE
Page 58
la plumE au
bOuT Du fusIl
Page 18
JoHn MiLius, scénariste
lEs canOns
DE cImmErIE
Page 24
JoHn MiLius et ses MoDèLes
rEDEssInEr lE
cOrps DansanT
Page 34
conan, une syMPHonie barbare
Page 48
JoHn MiLius, PoLitiqueMent incorrect
l’anarchIsTE zEn D’hOllywOOD
un hErauT
amErIcaIn
Page 8
mIlIus au fIl
DEs rEplIquEs (1)
retrouvez inséré entre les articles un florilège
des meilleurs dialogues écrits par John Milius
Page 6
5
Les Dossiers d’Acmé N°5
5
John Milius
Une légende court à Hollywood.
Alors qu’ils s’apprêtaient à sortir La Guerre des
étoiles, Rencontres du troisième type et Graffti
Party, George Lucas, Steven Spielberg et John Milius
conclurent un accord. Ils allaient mettre en commun
les bénéfces de leur flm respectif et se les partager de
manière équitable. La Guerre des étoiles ft les plus
grosses recettes de l’Histoire du cinéma. Le succès de
Rencontres du troisième type fut à peine moindre.
Graffti Party ft un bide monumental au point que son
auteur perdit la quasi-totalité de ses amis et pensa, au
point où il en était, à s’engager dans la légion étrangère.
Mais grâce à ses deux compères, il pouvait toujours se
targuer d’avoir empoché un joli pactole.
Chez cet admirateur de Theodore Roosevelt, la légende
s’avère souvent aussi belle que la vérité. Scénariste,
dialoguiste, réalisateur, John Milius est aussi : porte-
parole de la NRA, scénariste mercenaire pour blockbusters
en manque de verve, producteur de télévision (Rome),
« conseiller spirituel » du flm Œil pour œil avec
Chuck Norris (comprenne qui pourra), consultant du
Pentagone pour lequel il imagine des jeux de guerre,
scénariste de jeu vidéo (Medal of Honor) et co-
fondateur de la ligue américaine d’Ultimate Fighting, ces
jeux du cirque modernes. Le parcours est hétérogène
mais les obsessions cohérentes : les armes à feu, la guerre
et, plus que tout, la passion de raconter des histoires.
Figure haute en couleur, Milius est entré dans l’imaginaire
hollywoodien. Le cinéaste apparaît dans une nouvelle de
l’écrivain Aleksandar Hemon et propose, cigare au bec,
de mettre fn par la force à guerre en Bosnie. Milius est
surtout le modèle avoué du personnage culte de Walter
Sobchak dans The Big Lebowski des frères Coen,
grande gueule barbue et militariste à laquelle John
Goodman prêtait sa silhouette démesurée et sa voix
caverneuse, dignes de l’original.
Malgré son impact sur l’imaginaire collectif, John Milius
n’aura jamais eu ni la carrière ni l’aura d’un Spielberg ou
d’un Lucas, l’ami des années estudiantines à l’USC. Peut-
être son conservatisme affché en est-il l’une des raisons
car, contrairement à ses compères, Milius a toujours été
un franc-tireur et un anti-conformiste à Hollywood –
même si c’est probablement le système qui lui a permis de
s’épanouir. A l’heure où l’on préférait la bande dessinée à la
littérature, les effets spéciaux à la construction dramatique
et les êtres venus du ciel aux héros implantés dans la réalité,
le goût pour l’Histoire et les valeurs morales ancestrales
que véhiculaient les flms de Milius apparurent sans doute
comme archaïques. Il s’agit pourtant là de l’un des auteurs
parmi les plus originaux, complets et importants des
années 1970 et 80.
Pour le cinéma, John Milius n’aura réalisé que six
flms mais chacun d’eux mérite qu’on s’y attarde tant
la puissance romantique qui s’en dégage reste inégalée
dans le cinéma contemporain. Aussi panthéiste et
philosophe que Terrence Malick, Milius rêve d’équilibre
cosmique sous ses atours de viking. Avec l’espoir au
bout d’aller au Walhalla.
(Dossier dirigé par Sylvain Angiboust et Danilo Zecevic)
John milius
6
Les Dossiers d’Acmé N°5
mIlIus au
fIl DEs
rEplIquEs
(1)
« J’adore l’odeur du napalm au petit matin »,
c’est de lui. John Milius est l’auteur
de nombreuses répliques du cinéma
américain devenues cultes. Scénariste-
dialoguiste, Milius possède un indubitable
talent littéraire qui transparaît à la fois
dans les voix off élégiaques qui portent
les intrigues et dans les discours et les
dialogues martiaux, machos et percutants
qui amplifent la dimension solennelle de
la dramaturgie. Morceaux choisis.
7
Les Dossiers d’Acmé N°5
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John Milius
L’insPecteur Harry
Le maire de San Franciso : Callahan, je ne veux plus d’ennuis comme l’année
dernière à Fillmore. Compris ? C’est ma politique.
Harry Callahan : Quand un adulte mâle chasse une femelle avec
l’intention de la violer, je tue le salaud, c’est ma politique.
Le maire de San Franciso : L’intention ? Comment le saviez-vous ?
Harry Callahan : Un gars poursuit une pépée avec un couteau de boucher
et une érection, je suppose qu’il ne quête pas pour la Croix Rouge !
Le maire de San Franciso : C’est un argument.
Harry Callahan : Je sais ce que tu penses. « C’est six fois qu’il a tiré ou
c’est cinq seulement ? » A dire vrai, dans tout ce bordel, je n’ai pas
très bien compté moi-même. Mais ceci est un Magnum .44, le plus
puissant souffant qu’il y ait au monde, un calibre à vous arracher
toute la cervelle. Tu ne dois donc te poser qu’une seule question :
« Est-ce que je me sens en veine ? » Alors, comment te sens-tu,
voyou ?
Kilgore : Vous sentez ça ? C’est du napalm, une odeur unique au
monde. J’adore l’odeur du napalm au petit matin. On bombardé une
colline durant 12h. Après, je suis allé voir. On n’a pas retrouvé un seul
cadavre niac. Et l’odeur, cette odeur d’essence. Toute la colline sentait
la victoire. Un jour cette guerre fnira.
aPocaLyPse now
Gonzalez : J’ai une question, inspecteur Callahan :
pourquoi vous appelle-t-on Harry le Charognard ?
Di Giorgio : C’est ce qui fait son charme. Pas de favori. Il déteste
tout le monde, les métèques, les angliches, les juifs, les négros, les
japs, les chinetoques. Faites votre choix.
Gonzalez : Et qu’est ce qu’il pense des mexicains ?
Di Giorgio : Demandez-lui.
Harry Callahan : Les pires de tous.
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Les Dossiers d’Acmé N°5
un hErauT
amErIcaIn
Rough Riders est dédié « à la mémoire de
Brian Keith, Acteur, Marine, Conteur,
1921-1997 ». En rendant ainsi hommage
à son interprète du Lion et le vent, John
Milius révèle les deux vertus cardinales
qui composent sa vision de l’Homme :
le militaire et le narrateur. L’individu
se révèle à lui-même sur le champ de
bataille (ou dans l’exploit sportif) mais
ne touche à l’éternité que par la mémoire
des générations suivantes. Scénariste,
réalisateur, John Milius est un raconteur
d’histoires, un colporteur de légendes qui
n’a cessé de mettre en scène les processus
de la fction.
sylvain angiboust
9
Les Dossiers d’Acmé N°5
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John Milius
Le MytHe est une ParoLe
La plupart des œuvres de Milius débutent par une narration, retour
sur un passé posé d’emblée comme légendaire et fondateur. L’emploi
de la voix off peut être limité aux bornes du flm (le bref prologue et
l’épilogue qui encadrent Rough Riders) ou au contraire scander le
récit sur un mode nostalgique (Graffti Party) voire épique (Conan
le barbare). La voix off de Graffti Party n’est pas identifée à un
personnage précis, ce qui fait d’elle l’émanation d’une mémoire
collective. Dans L’Adieu au roi ou Motorcycle gang, la voix off
permet au personnage principal de revenir sur son passé et présente
le flm à venir comme un récit initiatique, héroïque mais cruel. C’est
l’infuence, essentielle pour le scénariste-réalisateur, des récits de voyage
de Kipling, Conrad, Hemingway ou Schoendoerffer, qui fnissent
par se confondre avec les fables des anciens temps. Dans Conan le
barbare, la voix off apparaît d’abord sur fond noir, avant même les
images de métal en fusion du générique : la parole est à la source de la
création du monde, elle préexiste aux images et les fait advenir. Dans
Juge et hors-la-loi, les témoins de la vie extraordinaire de Roy Bean
se tournent vers la caméra pour adresser leurs souvenirs directement
au spectateur. L’histoire de Jeremiah Johnson suit les couplets d’une
chanson qui transmet la mémoire du trappeur.
Les flms de Milius nous racontent « l’époque des hautes aventures » (« the day of
high adventure »). L’expression vient de Pierre Schoendoerffer mais Milius
l’emploie d’abord dans Conan le barbare avant de lui redonner sa place
dans L’Adieu au roi. On ne compte plus chez le réalisateur les scènes
où les personnages sont réunis, souvent autour du feu, pour écouter une
histoire : Raisuli évoque ses années de captivité et Roosevelt raconte sa
chasse à l’ours aux journalistes qui suivent ses moindres pas (Le Lion et
le vent), le père de Conan emmène son fls en haut d’une montagne pour
lui conter l’origine du fer, Powers Boothe explique aux jeunes résistants de
L’Aube rouge la prise des Etats-Unis par les Soviétiques, Learoyd raconte
comment il est devenu roi (L’Adieu au roi) et dans Rough Riders, les
soldats se réconfortent en imaginant ce qu’ils feront lorsque la guerre sera
fnie. Dans la série Rome, le rôle du conteur est tenu par le crieur public
du Forum qui, au fl des épisodes, proclame les nouvelles et tient le compte
du passage des jours et des années.
Milius inscrit ainsi le récit cinématographique dans la continuité des
chroniques archaïques, équivalent moderne aux fctions orales des
premiers hommes. Le retour à des conceptions ancestrales de la fction
permet à Milius de s’éloigner de la réalité : flm sur un groupe de surfeurs
au cours des années soixante et soixante-dix, Graffti Party est aussi
pour le cinéaste l’occasion d’exprimer une conception panthéiste
de l’univers, de développer des interrogations cosmiques évoquant
plus David Lean que les Beach Boys. Sur la bande-son, la musique
symphonique de Basil Poledouris remplace les tubes rétro et la voix off
se fait lyrique et abstraite («  Qui  sait  d’où  vient  le  vent.  Est-ce  le  souffe  de 
Dieu ? Qui sait d’où viennent les nuages ? D’où viennent les grandes vagues et pour
De haut
en bas :
Conan,
L’adieu au roi,
Le lion et le vent
Page De
Droite :
Le Lion et le vent
10
Les Dossiers d’Acmé N°5
qui ? »). On assiste dans L’Aube rouge
à un retour des anciens rites tribaux (le
chasseur boit le sang du premier animal
qu’il tue afn d’absorber son esprit) et
dans L’Adieu au roi, un commando
de soldats japonais en déroute se mue
en une « colonne fantôme » qui dévore les
morts, à l’aura aussi maléfque que le
culte de Thulsa Doom dans Conan le barbare.
« iMPriMez La fiction ! »
La fction se transmet également par l’image. Le générique de Rough
Riders résume les étapes du confit entre les Etats-Unis et l’Espagne
autour de Cuba par des coupures de presse d’époque, technique déjà
utilisée comme transition entre les différentes époques de Juge et
hors-la-loi et surtout dans Dillinger pour montrer la renommée
grandissante du pilleur de banques à travers les Etats-Unis et son
intégration dans l’imaginaire populaire. Rough Riders consacre une
part importante de sa seconde partie à décrire le travail méconnu des
correspondants de guerre (le magna de la presse William Randolph
Hearst lui-même accompagne les troupes à Cuba). Ces civils suivent
les soldats sur le champ de bataille, prennent parfois part aux combats
et écrivent littéralement l’histoire en train de se faire, prenant des
notes au milieu des explosions, peignant les soldats à une époque où le
photo-reportage n’existe pas encore.
La fction l’emporte sur la réalité. Dans Dillinger, le criminel est cerné
par ses représentations, il se voit à la une des journaux, entend parler
de lui à la radio et mourra devant un cinéma après avoir assisté à la
projection d’un flm de gangsters. Dans
la rue, les enfants jouent à John Dillinger
et, dans Rough Riders, les journalistes
transforment les combats en une épopée
fantasmée : Hearst nous rappelle que
« la vérité est la première à souffrir de la
guerre. » Contrairement à Oliver Stone
et son Alexandre, Milius s’interroge moins sur la véracité la légende
qu’il n’illustre la jouissance de sa création. Le réalisateur n’introduit
que rarement une distance avec son sujet et assume de faire de ses
personnages des icônes plus belles que la vie. C’est pourtant sans
complaisance ni faux-semblants qu’il flme la déchéance des surfeurs de
Graffti Party, sans doute parce qu’il s’agit là de souvenirs personnels,
mais la longue scène fnale offrira aux personnages l’occasion d’effacer
leurs erreurs passées et de dépasser leur condition humaine en se
confrontant, tels des héros antiques, à la puissance de la nature. Les
souffrances de la réalité passent et seule reste la légende : « Le vent a
balayé les odeurs fétides des cadavres et nous nous souvenons juste de l’éclat de notre
jeunesse » nous dit Fairbourne au début de L’Adieu au roi.
entrer Dans La LégenDe
Les personnages de Milius prennent la pause devant sa caméra, lui
accentue encore leur prestance. Dans les deux flms qu’il lui a consacrés,
Milius présente Theodore Roosevelt comme un être en constante
représentation. Les héros miliusiens fantasment leur existence : bandit
en fuite, Roy Bean se proclame juge et fonde sa propre ville ; le colonel
Kurtz et Learoyd abandonnent la civilisation pour devenir les seigneurs
d’une communauté primitive. Criminel, John Dillinger est aussi un
Milius met en scène
des personnages
en constante
représentation.
De gauChe
à Droite :
Dillinger (2),
Le Lion et le vent
11
Les Dossiers d’Acmé N°5
11
John Milius
comédien qui, lorsqu’il est arrêté, multiplie les bons mots pour attirer
les fashs des journalistes. Melvin Purvis, l’agent fédéral qui le poursuit,
met lui-même en scène chacune de ses arrestations, posant pour les
journalistes avec son cigare au bec et prêtant son pistolet à un enfant
pour faire la promotion du FBI. Lorsqu’il braque une banque, Dillinger,
conscient de son devenir-légende, s’adresse ainsi à ses victimes : « les
dollars que vous perdez aujourd’hui vous feront des histoires à raconter à vos enfants et
vos petits-enfants. » Dès la première scène du flm, il tient son discours face
à la caméra, à l’attention de son public, celui de la banque mais aussi de la
salle de cinéma. Les gangsters sont attentifs à leur image, tant dans leur
apparence physique que dans leur réputation. Lorsqu’il braque un bar,
Dillinger hurle son nom et demande aux clients de bien se souvenir de
son visage car ils le verront à la une des journaux le lendemain. Le nom
devient l’équivalent de l’être : après la mort d’un de ses compagnons,
Dillinger ne peut pas écrire son nom sur sa tombe car il est trop connu
et pourrait attirer des pilleurs. Lorsqu’il est arrêté, Machine Gun Kelly
appelle pour la première fois un agent du gouvernement « G-Man » et le
terme passe à la postérité.
Les personnages s’inscrivent dans une généalogie épique et légendaire :
les aventures de Conan prennent place « entre le temps où les océans
engloutirent  l’Atlantique  et  l’avènement  des  fls  d’Arius  » et dans Rough
Riders, Roosevelt compare son unité aux cosaques et aux légions
romaines. L’Aube rouge commence par un cours d’Histoire où le
professeur raconte les grandes chasses de Gengis Khan à ses élèves,
appelés eux aussi à battre la campagne comme des guerriers primitifs,
appliquant les stratégies militaires du conquérant Mongol. Learoyd est
présenté comme « le dernier roi de Bornéo » et lorsque le trois héros de
Graffti Party sont appelés par la voix off les « rois » de la plage, ce
qualifcatif anachronique n’a rien d’une métaphore.
Film le plus faible de son auteur, Le Vol de l’Intruder est justement
celui qui ne témoigne pas d’une conscience de la légende et se limite
à un récit factuel (bien que fantasmé) de la guerre du Viêt Nam. Le
flm se concentre sur le quotidien des soldats et l’action d’éclat destinée
à marquer l’Histoire (le bombardement nocturne d’Hanoï par deux
pilotes têtes brûlées) est cachée par l’administration militaire, là où au
contraire les embuscades des Wolverines dans L’Aube rouge fondaient
leur renommée. Comme toujours excessives, les opinions politiques du
cinéaste en apparaissent plus maladroites car elles ne sont plus mises en
perspective avec les enjeux plus vastes du mythe qui permettaient de les
justifer dans Conan le barbare ou L’Aube rouge.
autre teMPs, autre MonDe
Incontestablement, la légende est l’alpha et l’oméga du cinéma de Milius.
Elle inscrit ses personnages dans l’éternité alors qu’ils sont aux prises avec
La sédentarité est le plus grand danger
qui menace les héros miliusiens.
graffti Party, Conan
12
un présent désacralisé. Dans L’Adieu au roi, Learoyd tente de s’abstraire
de l’Histoire. Il déserte la Seconde Guerre mondiale pour rejoindre des
indigènes vivant en marge du progrès. Là, il découvre une communauté
plus ancienne encore, cachée au fond d’une grotte, préservée comme
au commencement des temps, semblable en un sens aux hyperboréens
évoqués dans Conan le barbare, peuple sublime mais dont il ne reste
que des ruines. Le mouvement historique est une menace pour les héros
de Milius : rattrapé par la guerre, Learoyd assiste à la destruction de son
village et est arrêté par l’armée américaine ; les héros de L’Aube rouge
sont brutalement arrachés à une jeunesse édénique pour devenir des
soldats de la liberté. Cet abandon du paradis est une nécessité initiatique
et un engagement moral. C’est parce qu’ils ont été obligés par la force à
prendre leurs responsabilités que ces personnages deviennent des héros.
Comme Jeremiah Johnson qui s’enfonce dans les montagnes, les héros
de Milius fuient le progrès. Roy Bean disparaît alors que le vingtième
siècle commence, marqué par la course au proft (le pétrole) et le
respect du droit (Bean inventait ses propres lois et doit céder sa place à
la tête de la ville à un notaire procédurier et corrompu). Il réapparaîtra,
tel un fantôme, pour rendre la société nouvelle au chaos, avant de
s’engloutir dans les fammes. A la fn de L’Adieu au roi, Learoyd est
ramené de force vers la civilisation pour être jugé mais Fairbourne lui
rend sa liberté, promesse de nouvelles aventures. La sédentarité est
le plus grand danger qui menace les héros miliusiens : dans Graffti
Party la vie de famille consume les surfeurs et Ours s’embourgeoise
avant de tout perdre ; devenus riches après un vol, Conan et Valéria
jouissent de plaisir superfciels et s’enferment dans les tavernes.
Les temps changent. Raisuli et son peuple sont souffés par le vent
de l’Histoire, la police se modernise pour arrêter Dillinger, Roy Bean
comme Theodore Roosevelt doivent céder leur place aux capitalistes.
Dans Le Lion et le vent, le Président constate avec mélancolie que
le Raisuli et lui sont les derniers des brigands. Désormais ce sont J.P.
Morgan et ses capitaines d’industrie qui contrôlent le monde. Dans
Graffti Party, le « règne des maîtres nageurs » remplace celui des surfeurs.
Héros individualiste, Conan est confronté à deux organes de contrôle
sociaux : le pouvoir royal (le roi Osric) et surtout la religion (le culte
de Thulsa Doom). Milius célèbre la vertu formatrice de la guerre mais
présente les confits historiques comme un vecteur de désacralisation
du monde : les prémisses de la première guerre mondiale dans Le
Lion et le vent (le Maroc est envahi de conseillers militaires prussiens
comme le Mexique dans La Horde sauvage), la guerre du Pacifque
dans L’Adieu au roi, le Viêt Nam dans Graffti Party.
Contre les vicissitudes de la vie adulte, le surf maintient les héros de
Graffti Party dans un état d’éternelle adolescence. La nostalgie de
Milius n’est pourtant pas sociologique mais mythologique : par le surf,
ses héros établissent une relation au cosmos, à la mer comme matrice
universelle. Lorsque Jack revient du Viêt Nam, l’eau dans laquelle il
DoubLe Page : graffti Party
13
Les Dossiers d’Acmé N°5
13
John Milius
surfe est terne et recouverte d’algues verdâtres, comme si la nature
subissait les contrecoups de la crise traversée par le personnage (il a
vu ses amis mourir à la guerre, sa femme est sur le point de le quitter)
et l’Amérique. De façon panthéiste, la nature porte les stigmates de
la chute de l’Homme. La mer retrouve sa perfection originelle pour
la dernière scène de surf : le cycle de la nature traverse une phase de
renouveau qui se communique aux personnages habités d’une nouvelle
jeunesse. Le « Big Wednesday » durant lequel se forment sur l’océan les
plus grosses vagues jamais vues est à la fois une apothéose et un chant
du cygne : jamais plus les vagues ne seront aussi hautes ni le surf aussi
beau. Malgré leur triomphe (ou à cause de lui), les trois héros intègrent
défnitivement (mais harmonieusement) la réalité profane.
iL était une fois…
Les héros de Milius tentent de rejoindre (ou de préserver) la perfection
mythique des commencements, ou du moins le « bon vieux temps »
de l’aventure (c’est le désintéressement fnal du Raisuli qui fait toute
la beauté du Lion et le vent). Ces idéaux sont éphémères mais le
héros laisse toujours une trace de son passage dans ce bas-monde, un
objet ou une histoire, colportés de génération en génération, jusqu’à
l’écran de cinéma. A la fn de Graffti Party, Jack donne sa planche
à un adolescent transmettant littéralement le fambeau à la nouvelle
génération. L’épée que forge le père de Conan au début du flm revient
fnalement à son fls. Dans Graffti Party, Ours fabrique des planches
destinées à surfer la vague parfaite comme le père de Conan fabrique
des épées. Ces deux fgures du mentor (comme l’est également
Powers Boothe dans L’Aube rouge) sont également des conteurs :
l’un raconte des anecdotes sur le surf aux jeunes vacanciers et l’autre
transmet la légende du fer.
Le mythe est une parole médiatisée, transmise par un personnage en
marge de l’action. C’est la fonction des journalistes de Dillinger, Le
Lion et le vent ou Rough Riders et, par excellence, du Sorcier de
Conan le barbare. Vieillard fantasque, il vit seul dans les montagnes,
entouré des vestiges d’une civilisation disparue et se proclame
chroniqueur des aventures de Conan (y compris celles auxquelles il n’a
pas assisté). De même, Fairbourne (L’Adieu au roi) et Nash (Rough
Riders) nous racontent moins leur propre histoire que celle de Learoyd
ou Theodore Roosevelt dont ils ont été les témoins privilégiés.
Le temps qui passe affaiblit les héros et infrme le monde, certes, mais il
donne aussi l’opportunité aux évènements vécus de se transformer en
légende, altérés par le souvenir et la transmission orale. Dans Graffti
Party, la transmission est double et d’abord faussée. Le documentaire
« Liquid Dream » est présenté à Matt comme un hommage aux pères
fondateurs du surf mais ne parvient pas à réactiver leur splendeur.
Au contraire, il fge les anciens dans un passé défunt pour mieux
La planche de surf, nouvelle épée
d’excalibur qui se transmet d’une
génération à l’autre.
14
Les Dossiers d’Acmé N°5
célébrer la nouvelle garde (le jeune champion Gerry Lopez, ami de
Milius et futur Subotaï de Conan de le barbare). La véritable légende
est celle transmise par la voix off qui, tout au long du flm, revient
sur ses souvenirs de jeunesse, prenant naissance dans la foule des
spectateurs réunis sur les dunes pour admirer les surfeurs lors du
« Big Wednesday ». Le mythe et le héros n’existent qu’en fonction
d’une communauté dont ils expriment les aspirations et qui assure
leur pérennité, une communauté que Milius met en scène dans ce
regroupement d’anonymes dont chacun portera en lui le souvenir des
évènements (au milieu de la foule, Ours fait une fois encore offce de
passeur en expliquant la situation aux plus jeunes).
Dans Le Lion et le vent, c’est par les deux enfants de Mme Pedecaris
que se transmet la légende du Raisuli. Alors que leur mère commence
par s’opposer au brigand arabe, les enfants le contemplent avec crainte
et admiration, ils ne peuvent détourner les yeux lorsqu’il décapite ses
serviteurs. Raisuli fait d’eux sa garde rapprochée. Poursuivie par ses
kidnappeurs, la jeune Jennifer Pedecaris se cache dans une grotte puis,
rassurée, accepte de monter dans les bras d’un bandit alors que son frère
William porte le keffeh et veut devenir un bédouin. On pense à Cyclone
à la Jamaïque d’Alexander Mackendrick (1965) dans la façon dont les
enfants se représentent leur enlèvement comme une aventure dont ils
occultent les aspects les plus violents. Le déracinement et la souffrance
sont transformés en fction ludique, comme la guerre devient dans
L’Aube rouge un fantasme de boy scout. Recueilli par l’armée américaine,
en passe de revenir à la civilisation, William Pedecaris s’endort et
Milius visualise ses rêves par une surimpression. Réapparaissent alors
les différentes étapes de son voyage et l’image du Raisuli, sublimées
Le Lion et le vent
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Les Dossiers d’Acmé N°5
15
John Milius
par le regard de l’enfant. Le roi du Rif n’aura fnalement pas tout
perdu puisqu’au moins un gamin se souviendra de lui.
Les légendes trouvent dans l’enfant (et le spectateur de cinéma) un
récepteur privilégié car elles proposent des leçons de vie transmises
par le biais de l’imaginaire. A la fn de L’Adieu au roi, Learoyd se
laisse emmener par l’armée et serre une dernière fois sa flle dans ses
bras : « Je serai avec toi dans les chansons qu’ils chantent dans les maisons. Quand
tu seras grande et que tu auras des enfants, tu leur chanteras ces chansons et ils
les chanteront à leurs enfants. Les chansons te rendront forte et tu n’auras plus
besoin de moi. »
Le Général MacArthur explique dans L’Adieu au roi que « l’histoire
est écrite par des hommes atypiques. Certains deviennent même rois et d’autres
ne laissent pas plus de trace qu’une pierre jetée dans l’océan. » Que reste-
t-il des héros de John Milius ? Un musée qui attend la visite de la
femme aimée (Juge et hors-la-loi), des photos jaunies dans un
vieux coffre (Rough Riders), des silhouettes immobiles sur fond
de soleil couchant (Le Lion et le vent), une planche de surf et une
quantité d’histoires qui valent d’être racontées. Jeremiah Johnson et
les résistants de L’Aube rouge ont un monument à leur mémoire.
De retour chez lui après des années passées à combattre les indiens,
Johnson découvre que ses ennemis ont érigé un mausolée rendant
hommage à son courage et lui conférant une dimension surnaturelle.
« Certains disent que vous êtes mort à cause de ça, d’autres disent que vous
ne mourrez jamais à cause de ça », lui explique un témoin. Il est une
légende. De même, les noms des Wolverines tombés au combat sont
gravés dans la pierre de la montagne par les survivants avant que,
des années plus tard, un monument offciel de l’Amérique réunifée
inscrive défnitivement leur mémoire dans le paysage.
John Dillinger, lui, a gagné la postérité par sa photo affchée sur les
cibles de tir du FBI. Un drôle d’honneur, un honneur malgré tout.
De gauChe à Droite : L’aube rouge, L’adieu au roi, Conan
Conan
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Les Dossiers d’Acmé N°5
Le voL De L’intruDer
Camparelli : Sais-tu seulement qui je suis ?
Razor : Oui commandant. Le Cdt Camparelli, le comandant de la fottille.
Camparelli : Et Camparelli, c’est quoi ? C’est un nom italo-américain !
Tu as déjà vu un noir avec un tel nom ? Non, t’en as pas vu. Parmi
mes ancêtres, y’en a une qu’a craqué pour un Rital. Détecterais-je un
sourire sur ton visage répugnant, lieutenant Razor ? Je souhaite que
non. Donc résultat des courses : ma famille compte trois générations
de mafosi. Lesquels ont vécu du jeu, de l’extorsion de fonds et du
meurtre pour que leur rejeton vole pour l’US Navy. Je prends donc
mon job au sérieux. Pigé ?
JereMiaH JoHnson
Voix off : Son nom était Jeremiah Johnson. Il voulait vivre dans les
montagnes. Ils disaient qu’il était homme de raison, aventureux, fait
pour la montagne. On ne sait d’où il venait mais qu’importe ! Il était
jeune et les histoires du haut-pays ne l’effrayaient pas. Il cherchait un
fusil Hawkin, calibre 50. Il se contenta d’un 30 mais un vrai. On ne
trouve pas mieux. Il s’acheta un bon cheval, des pièges, de quoi être
homme des montagnes et dit au revoir à la vie d’en bas.
Jeremiah Johnson : Où trouver des ours, des castors et autres valant
argent comptant ?
Un commerçant : Allez droit au couchant à gauche des Montagnes
rocheuses.
Voix off : Voici son histoire.
Un colon : C’est vous ? C’est vous n’est-ce pas ?
Jeremiah Johnson : Qu’est ce que c’est ?
Un colon : C’est pour vous si vous êtes Johnson.
Jeremiah Johnson : Un peu en avance, hein ?
Un colon : Cette tombe n’est pas comme les autres. C’est plutôt une
statue ou un monument. On ne les voit jamais. On ne les entend
jamais. On trouve un bout d’os ou de peau ou quelque chose qu’ils
ont laissé alors on sait qu’ils sont venus. Certains disent que vous
êtes mort à cause de ça. D’autres disent que vous ne mourrez jamais
à cause de ça.
mIlIus au fIl DEs rEplIquEs (2)
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Les Dents De La Mer
Monologue de Quint
« Un sous-marin japonais nous a mis deux torpilles par le travers avant.
Ça, ça s’oublie pas. On revenait de l’île de Tinian et on allait à Leyte :
on venait de livrer une bombe, celle d’Hiroshima. La Bombe.
On a eu onze mille hommes à la mer. Le vaisseau a coulé en douze
minutes. Le premier requin est arrivé au bout d’une demi-heure :
un requin tigre de quatre mètres. Vous savez comment ça s’évalue
quand on est dans l’eau ? En regardant la distance entre la nageoire
dorsale et la queue. Mais nous, on en savait rien.
Notre mission était si secrète qu’aucun signal de détresse n’avait été envoyé.
On est resté huit jours sans être portés manquants. A l’aube, les requins
ont commencé à roder et on a formé des petits groupes. Un peu comme
les bataillons qu’on voit sur les calendriers, pour la bataille de Waterloo.
Lorsqu’un requin s’approchait d’un homme, il se mettait à faire des
remous et à hurler. Parfois, ça sufft et le requin fout le camp. Mais pas
toujours. Parfois, il reste là et vous regarde bien droit dans les yeux.
Je vais vous dire : le requin, ça a des yeux sans vie, des yeux noirs
de poupée. Quand il s’approche de vous, le requin, il est pas vivant,
jusqu’à ce qu’il vous happe. Ses petits yeux noirs roulent et deviennent
blanc et là on entend des cris terribles qui vous percent les tympans.
L’océan devient tout rouge et, malgré qu’on se débatte, qu’on gueule

et qu’on hurle, ça grouille de partout et ça vous met en pièces.
A l’aube de ce premier jour, cent hommes étaient morts. Il y avait peut-
être un millier de requins. Ils bouffaient peut-être six hommes par heure.
Le jeudi matin, j’ai vu un de mes potes, Herbie Robinson de Cleveland. Il
était maître d’équipage, joueur de base-ball. J’ai cru qu’il faisait un somme,
alors je l’ai secoué pour le réveiller. Il a fait des rebonds dans l’eau comme
une toupie, la tête en bas. Il était cisaillé à partir de la taille.
Le cinquième jour à midi, un Lockheed Ventura nous a vus. Il a volé
bas et nous a vus. Le pilote était un jeune gars, plus jeune que monsieur
Hooper. Il nous a vus, il est reparti. On a attendu encore trois heures
et puis un gros hydravion est arrivé et nous a pris à son bord. C’est à
ce moment-là que j’ai eu le plus peur, en attendant mon tour.
De ma vie, plus jamais je remettrai un gilet de sauvetage.
Sur les onze mille hommes à la mer, trois cent seize survivants. Les
requins avaient eu les autres, en ce jeudi 29 juin 1945.
Enfn, on avait livré la bombe… »
a La Poursuite D’octobre rouge
Le commandant Marko Ramius : Camarades ! Ici votre commandant. C’est un
honneur de m’adresser à vous, en ce jour où nous testons ce bâtiment, ferté
de notre mère patrie ! Une fois de plus, nous allons disputer une partie dange-
reuse, une partie d’échec contre notre vieil adversaire, la marine américaine.
Depuis quarante ans, vos pères puis vos frères aînés ont joué à ce
jeu, et y sont passés maîtres. Mais aujourd’hui, nous avons l’avan-
tage ! Cela me rappelle les jours glorieux du Spoutnik et de Gagarine,
quand le monde entier tremblait au rugissement de nos fusées. Eh
bien, il va trembler encore… terrifé par notre silence !
Je vous ordonne de passer sur propulsion silencieuse !
Camarades, notre propre fotte ignore nos performances. Elle voudra
nous éprouver, mais n’éprouvera que de l’embarras ! Nous la laisse-
rons derrière nous, tromperons les patrouilles américaines, franchi-
rons leurs barrages sonars, et passerons au large de leurs grandes villes.
Nous écouterons leur rock’n’roll durant nos exercices de tirs ! Après
quoi, ils n’entendront que le bruit de nos rires, alors que nous ferons
route vers La Havane, où le soleil est chaud comme... la camaraderie !
C’est un grand jour, Camarades... Nous entrons dans l’Histoire !
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la plumE
au bOuT
Du fusIl
John Milius, scénariste
Lecteur érudit, John Milius dit avoir acquis
à l’adolescence la capacité d’imiter à la
perfection le style des auteurs qu’il admirait :
Kerouac, Conrad, Hemingway... On trouve
là les prémices d’une carrière littéraire qui
va s’épanouir dans le monde du cinéma où,
parallèlement à sa carrière de réalisateur, il
écrit et collabore à de nombreux scénarios.
alexandre Lebel
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Les Dossiers d’Acmé N°5
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John Milius
au coMMenceMent
En 1969, Milius sort de l’université et un autre ancien de USC, Willard
Huyck (futur scénariste d’American Grafti, Indiana Jones et le
temple maudit et réalisateur d’Howard Te Duck), lui obtient un
poste au département scénario d’AIP, frme spécialisée dans la série
B. Ensemble, ils écrivent Te Devil’s 8, pompage des 12 Salopards
tellement fauché que, du dire même de Milius, il a fallu réduire le
nombre de héros qui passe de 12 à 8. Après ces débuts peu glorieux,
Milius enchaîne les scénarios non tournés et le succès arrive en 1972,
lorsque l’un d’eux, intitulé Crow Killer est tourné par Sidney Pollack
sous le titre Jeremiah Johnson avec Robert Redford. Le scénario de
Milius est édulcoré (l’original mettait beaucoup plus l’accent sur la
lutte sauvage opposant le trappeur aux indiens Crows) mais le flm est
une réussite. Le flm est un succès qui rapporte à son auteur 90 000
dollars. Une somme pour quelqu’un qui vit encore dans le garage de ses
parents. Milius est dès lors reconnu comme un scénariste prometteur
dont le travail se vend immédiatement très cher et à qui les studios
acceptent de passer les exigences les plus improbables : lorsqu’il
accepte de réécrire L’Inspecteur Harry pour Warner, il demande à
recevoir, en plus de son salaire, un fusil de collection livré chez lui en
limousine !
Les modifcations apportées au scénario de Jeremiah Johnson ne sont
rien comparées à ce que Milius va endurer face à John Huston sur le
plateau de Juge et hors-la-loi. Milius tient à ce que l’histoire du juge
Roy Bean soit sa première réalisation et trouve une méthode a priori
imparable pour convaincre les studios qui veulent acheter son script : il
leur en demande un prix exorbitant mais propose une réduction s’il peut
tourner lui-même le flm. Raté : on lui paie le scénario au prix fort et la
mise en scène est confée à Huston qui ignore volontairement le texte
de Milius et fait réécrire le flm au jour le jour par son assistante. Juge
et hors-la-loi s’apparente fnalement à une juxtaposition de séquences
cocasses, parfois brillantes mais trop déconnectées les unes des autres,
loin du souffe habituellement contenu dans les histoires de Milius.
Plus que le choix de Huston à la mise en scène (les deux hommes
deviendront amis et Milius le fera jouer dans Le Lion et le vent), le
scénariste déplore celui de Paul Newman pour interpréter Bean, un
escroc qui se proclame juge, rendant une justice expéditive et absurde.
Alors que Robert Redford avait parfaitement réussi à « s’enlaidir » pour
camper un ermite crédible dans Jeremiah Johnson, Newman cabotine
avec sa fausse barbe et ne semble jamais à sa place dans le flm. On se
prend à rêver de ce qui serait advenu du scénario de Milius s’il avait été
flmé par le Sam Peckinpah élégiaque et ironique de Un nommé Cable
Hogue, avec Jason Robards ou Warren Oates dans le rôle principal.
Quand à Huston, c’est 8 ans plus tard qu’il réalisera son flm le plus
miliusien, L’Homme qui voulut être roi, épopée ironique sur la vanité
du pouvoir dont Milius n’a pourtant pas écrit une ligne.
Incomplets, ces deux westerns révèlent pourtant la personnalité de
leur auteur qui multiplie des idées pittoresques, mélangeant description
réaliste et invention baroques inédites : les indiens chrétiens et
Jeremiah Johnson et Juge
et hors-la-loi révèlent la
personnalité de leur auteur qui
multiplie des idées pittoresques.
Page De Droite : Juge et hors la loi
Page De gauChe : apocalypse now
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Les Dossiers d’Acmé N°5
francophones de Jeremiah Johnson, un ours apprivoisé qui boit de la
bière ou un pistoléro albinos dans Juge et hors-la-loi.
Le mauvais sort réservé au scénario de ces deux flms convainc Milius
de passer à la mise en scène pour faire respecter ses histoires (sur le
tournage de Juge et hors-la-loi, Huston lui met le pied à l’étrier en
lui faisant tourner des plans de seconde équipe). Mais la plupart des
scénarios fournis par Milius à Hollywood seront largement altérés.
Il écrit avec Terrence Malick une première version de L’ Inspecteur
Harry qui doit alors être interprété par Frank Sinatra. Lorsque le
scénario est repris par d’autres auteurs, ils perdent tout crédit au
générique. Mais Milius peut écrire la suite du flm de Don Siegel,
Magnum Force, cette fois-ci en collaboration avec Michael Cimino :
avec l’ambigüité qui caractérise leurs œuvres respectives, les deux
auteurs renversent le postulat du premier flm et opposent Harry, le
policier adepte de la justice expéditive, à un escadron de la mort qui
radicalise ses propres préceptes. Milius n’aura guère de chance avec
Walter Hill qui modife largement les scénarios d’Extrême Préjudice
et Géronimo avant de les flmer. Au premier, Hill greffe l’intrigue
parallèle mettant en scène le commando des soldats « fantômes » qui
vient explicitement parasiter le confit central entre le Texas Ranger et
son ami d’enfance devenu trafquant de drogue. La transformation de
Geronimo est moins heureuse puisque, contrairement aux intentions
de Milius, le récit n’est plus centré sur le chef indien mais sur un soldat
blanc interprété par Matt Damon.
au cœur Des ténèbres
Et puis il y a Apocalypse Now, le plus célèbre des flms écrits par
Milius, bien qu’une fois encore ce ne soit pas sa version du scénario
qui ait été tournée par Coppola. A la demande de son ancien camarade
de classe, Milius travaille sur le scénario de 1969 à 1975 alors que la
Milius présente Kurtz
comme un combattant,
béret vert renégat à la tête
d’une armée barbare.
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Les Dossiers d’Acmé N°5
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John Milius
guerre n’est pas encore achevée et il émet l’idée suicidaire de tourner
le flm sur place au milieu des combats. Il écrit une dernière version
du scénario en 1976 avant que Coppola n’achève le travail avec le
journaliste et romancier Michael Herr (futur scénariste de Full Metal
Jacket), ce qui entraînera une querelle pour les droits du flm. Milius
refuse en effet que Herr soit crédité comme scénariste, le générique
fnal annonce un scénario de Milius et Coppola et une « narration »
de Michael Herr, celui-ci ayant particulièrement travaillé sur la voix
of de Willard. Le scénario est encore modifé au fl d’un tournage
auquel Milius n’assiste pas et durant lequel Marlon Brando redéfnit
le personnage de Kurtz, improvisant une large part de ses dialogues.
L’Apocalypse Now de Milius débute par une séquence d’action, une
embuscade tendue aux Viêt-Congs par la tribu de Kurtz. Coppola
préfèrera le début moins narratif que l’on connaît mais conserve l’idée
visuelle qui ouvre le scénario de Milius (une tête en gros plan sort
d’un marécage) et la déplace à la fn du flm, lorsque Willard vient
tuer Kurtz. De même, le titre du flm vient d’une réplique coupée au
scénario de Milus. Quand à la scène de surf, l’idée est de Coppola mais
c’est bien sûr Milius, surfeur chevronné, qui l’écrit.
La plus grande transformation entre les premières versions du scénario
et le flm tient au personnage de Kurtz. Milius, tout à ses fantasmes
héroïques, le présente comme un combattant, Béret vert renégat à la tête
d’une armée barbare avec laquelle il continue « sa » guerre et qui meurt,
non pas exécuté par Willard, mais en protégeant son camp d’une attaque
de l’armée ennemie. La description de Kurtz donnée par Milius est aussi
éloignée du personnage malingre et miné par les fèvres tropicales que
décrit Joseph Conrad dans la nouvelle qui inspire le flm (Au Cœur des
ténèbres) que de celui, imposant mais taciturne, fnalement campé par
Marlon Brando. Souverain et guerrier, ce Kurtz est par contre proche du
personnage que Milius fera jouer à Nick Nolte dans L’Adieu au roi. Si
les intentions du Kurtz de Milius sont assez explicites, Brando confère au
contraire au personnage une aura mystérieuse, presque prophétique, un
calme qui contraste avec le chaos de la guerre. La scène où Kurtz lit « Te
Hollow Men », le poème de T.S. Eliot, est une idée de Brando, une tirade
Page De gauChe :
apocalypse now
Page De Droite :
en haut : Jeremiah Johnson
en bas : Juge et hors-la-loi
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Les Dossiers d’Acmé N°5
est remplacée et écrite par Milius, là où le personnage décrivait les grandes
chasses de Gengis Khan. Ce texte non utilisé sera replacé par Milius dans
la bouche du professeur d’Histoire au début de L’Aube rouge.
« scriPt Doctor »
En 1971, Milius est payé 1000 dollars par jour durant une semaine
par l’acteur George Hamilton pour réécrire le scénario d’Evel
Knievel, biographie du cascadeur à moto. C’est l’autre aspect de la
carrière de scénariste de Milius, celle de script doctor, de réparateur
de scénarios, engagé pour améliorer les histoires des autres, réécrire
quelques dialogues, souvent sans même avoir son nom au générique
(une disparition offcielle compensée par un bon gros chèque). C’est
ainsi qu’il écrit au dernier moment le monologue des Dents de la mer
dans lequel Quint (Robert Shaw) raconte sa première rencontre avec
les mangeurs d’hommes, lors du naufrage de l’USS Indianapolis. Mais,
lorsque Spielberg lui propose de reprendre le scénario d’Il faut sauver
le soldat Ryan, Milius refuse pour se concentrer sur le tournage de
Rough Riders. De la même manière, il améliore les dialogues de Sean
Connery dans A la poursuite d’Octobre Rouge, faisant profter le
personnage de sa fascination pour les militaires. Lorsqu’il est crédité,
aux côtés de Steven Zaillian, au scénario de Danger Immédiat
d’après Tom Clancy, Milius se concentre évidemment sur l’écriture
des séquences mettant en scène la troupe de mercenaires menée par
Willem Dafoe.
Milius s’est plaint de voir ses scénarios transformés par leurs
réalisateurs mais lui aussi modife le travail des autres, en tant que
scénariste mercenaire ou que réalisateur. Bien que celui-ci soit crédité
au générique, il ne reste rien du scénario d’Oliver Stone pour Conan
le barbare, entièrement réécrit par son réalisateur. Très éloigné des
récits de Robert E. Howard, Stone emmenait le Cimmérien combattre
des armées de mutants à tête d’animaux alors que Milius cherche
au contraire à inscrire Conan dans un cadre « historique » afn de
crédibiliser sa légende. Milius réécrit également le scénario de Kevin
Reynolds pour L’Aube rouge dans le but de développer l’héroïsme des
résistants antisoviétiques (la première version se souciait semble-t-il
moins du contexte idéologique que du comportement des adolescents
rendus à l’état de nature). Il en va de même pour Le Vol de l’Intruder
qu’il réécrit (sans être crédité) avant de le flmer.
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Les Dossiers d’Acmé N°5
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John Milius
A chacun de ces projets, Milius apporte son style, à commencer par
un sens du dialogue acéré et viril. Exemple dans Conan le barbare :
« Quelle est la meilleure chose dans l’existence ? Ecraser ses ennemis, les voir
trainés devant soi et entendre les pleurs de leurs femmes » ou dans Rough
Riders : « La guerre, c’est comme une dispute, la meilleure façon de la fnir
c’est de tuer l’adversaire ». Mais aussi un goût pour les tirades lyriques
comme la voix of de Grafti Party et, enfn, une prodigieuse capacité
à composer de grands discours martiaux tels le récit de guerre des
Dents de la mer, la harangue de Ramius lors de la première plongée
de l’Octobre rouge ou encore le monologue de L’Inspecteur Harry :
« Do you feel lucky, punk ? ». Milius écrit ses scénarios comme des
romans, refusant le jargon technique des professionnels du cinéma au
proft de descriptions très précises. Les premières lignes du Lion et
le vent sont consacrées à raconter comment les vagues déferlent sur
une plage déserte. Le Lion et le vent, comme son titre l’indique, se
construit sur une série de métaphores et de caractérisations animales :
le Raisuli est associé au lion (un symbole que tente de lui ravir le sultan
en se faisant offrir un animal en cage par l’ambassadeur américain)
alors que Theodore Roosevelt est alternativement comparé au grand
grizzli américain et au vent qui souffe à travers les océans. La qualité
littéraire du texte surprend dans des récits essentiellement tournés vers
l’action mais le soin apporté à l’écriture du scenario n’empêche jamais
dans les flms de Milius l’effcacité directe de la mise en scène. Brillant
orateur, le scénariste-réalisateur respecte également le silence (Conan
le barbare est un flm largement muet, porté par la musique) et met
la beauté de la langue et celle des images ensemble au service de la
narration.
Page De gauChe : L’inspecteur harry
Page De Droite : Danger immédiat
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Les Dossiers d’Acmé N°5
L’aDieu au roi
Learoyd : Les gens ici rêvent des Dieux et aiment les attitudes nobles.
Ils veulent rivaliser avec les hommes du passé. L’époque de Rajah
Brooke et des hautes aventures. Pour eux ce sont les hommes qui
comptent non leur vie.
Learoyd : Pas de traité, pas de guerre. Je connais vos chefs. Vous nous
avez affamés et blessés psychologiquement. Je le sais, je faisais partie
du mouvement syndical. J’étais un renégat. J’ai fait de la prison. Bon
sang, j’étais communiste !
Fairbourne : Si vous êtes communiste, comment pouvez alors être roi ?
Learoyd : Seul un communiste aurait pensé à ça.
Le Général MacArthur : L’Histoire est écrite par des hommes atypiques.
Certains deviennent mêmes rois et certains ne laissent pas plus de
trace qu’une pierre jetée dans l’océan. (…) Capitaine, si vous dites
qu’il est roi alors je suis d’accord. Je vais signer ces traités en tant que
commandant des forces alliées dans le Pacifque. Et si votre roi était
là, je m’agenouillerais devant lui et je lui donnerais mon épée – si j’en
avais une.
Fairbourne : Je penserais toujours qu’il est là bas. Un homme li-
bre. J’espère qu’il a trouvé sa vallée quelque part. Adieu mon Roi.
Adieu.
conan Le barbare
Le magicien (en voix off) : Entre le temps où les océans englouti-
rent l’Atlantide et l’avènement des fls d’Arius, il y eu une époque
inouïe, celle où Conan s’avance destiné à porter la précieuse cou-
ronne d’Aquiloni sur un front troublé. Moi seul, son chroniquer
peut conter son épopée. Permettez-moi de vous conter ces jours de
grande aventure.
mIlIus au fIl DEs rEplIquEs (3)
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Les Dossiers d’Acmé N°5
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John Milius
Un chef de clan : Conan, quelle est la meilleure chose dans la vie ?
Conan : Ecraser ses ennemis, les voir traînés devant soi et entendre
les pleurs de leurs femmes
Le père de Conan : Le feu, le vent viennent des dieux du ciel. Mais Crom est
ton Dieu. Et Crom vit au sein de la terre. Autrefois, des géants vivaient
dans la terre, Conan. Dans le chaos enténébré, ils dupèrent Crom et lui
volèrent l’énigme de l’acier. Crom entra en fureur. Et la terre trembla…
Le feu et le vent, abattant les géants, précipitèrent leur corps dans les fots.
Mais dans leur rage les Dieux oublièrent le secret de l’acier sur le champ
de bataille. Nous qui l’avons trouvé ne sommes que des hommes. Pas des
Dieux ni des géants… rien que des hommes. Le secret de l’acier a toujours
été porteur d’un mystère. Tu dois apprendre sa valeur Conan. Et appren-
dre sa discipline car en ce monde il n’y a personne en qui tu peux te fer.
Que ce soit homme, femme ou animal. Mais à ceci tu peux te fer.
Le roi Osric : Savez vous ce que vous avez fait ? Rexor lui-même est
venu devant moi. Il m’a menacé, moi, un roi ! Quelle audace ! Quel
affront ! Quelle insolence ! Quelle arrogance ! Je vous salue !
Conan : Crom, je ne t’ai jamais invoqué jusqu’ici. Les mots ne me
viennent pas. Personne, pas même toi, ne se rappellera si nous étions
bons ou mauvais, pourquoi nous nous battions et pourquoi nous
mourûmes. L’important est que deux ont tenu tête à cent. Voilà ce
qui compte. La vaillance, te plaît, Crom. Accède à ma demande. Ac-
corde moi la vengeance ! Et si tu restes sourd, va au diable !
Conan : Une journée comme celle-là me rappelle quand mon père m’emmenait
en forêt et qu’on mangeait des myrtilles sauvages. Cela fait déjà 20 ans. J’étais
juste un enfant de quatre ou cinq ans. A cette époque, les feuilles étaient si
brunes et vertes. L’herbe sentait bon avec le vent du printemps. Presque 20
ans de combats sans merci. Pas de repos, pas de sommeil comme les autres. Et
pourtant le vent de l’Ouest souffe, Subotai. As-tu déjà ressenti un tel vent ?
Subotai : Il souffe là où je vis aussi. Au nord du corps de chaque
homme. (…)
Conan : Pour nous, il n’y a pas de printemps. Juste le vent qui sent le
frais avant la tempête.
Thulsa Doom : Tu es venu à moi mon fls. Car qui est ton père mainte-
nant si ce n’est pas moi ? Qui t’a donné la volonté de vivre ? Je suis la
source vitale d’où tu jaillis. Moi parti, tu n’aurais jamais été. Que serait
ton monde privé de moi ? Mon fls !
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L’aversion de John Milius pour les
réalisateurs révisionnistes et libéraux des
années 1970 transparaît dans une réplique de
son Dillinger, « les choses allaient bien avant que
Bonnie et Clyde ne commencent à faire leur cirque.
Ils gâchent le métier. ». La saillie s’attaque
moins au célèbre couple de gangsters qu’à
Arthur Penn, réalisateur du flm éponyme.
Car si ses contemporains entendent réécrire
l’Histoire, Milius n’a d’autre but que de
nourrir le mythe en empruntant le chemin
tracé par les références cinématographiques
et littéraires de sa jeunesse.
lEs
canOns DE
cImmErIE
John Milius et ses modèles
roland fériaud
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Les Dossiers d’Acmé N°5
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John Milius
Le canon JoHn forD
Un metteur en scène qui prénomme son fls Ethan en hommage au
personnage interprété par John Wayne dans La Prisonnière du désert
ne peut pas être complètement mauvais. Plus qu’un simple objet
d’admiration, le chef d’œuvre de John Ford se révèle être pour John
Milius un flm matriciel. Inspiré par le postulat de La Prisonnière du
désert, la quête dans laquelle les espaces acquièrent une aura quasi-
mystique est au centre de son œuvre. Le déroulement sur plusieurs
années et états de la nature de La Prisonnière du désert se retrouve ainsi
dans la structure même des flms de Milius qui s’appuient sur le passage
des saisons (Grafti Party), le déflement des mois (L’Aube rouge) ou
les changements climatiques (Conan, le barbare). Les images de La
Prisonnière du désert s’impriment dans l’œuvre de Milius : Sally qui plie
la tenue militaire de Jack de retour du Vietnam rappelle Martha caressant
les vêtements de son beau frère (Grafti Party) ; une porte qui s’ouvre
sur la prairie (Rough Riders) ; Conan portant la princesse dans ses bras
de la même manière que le faisait Ethan avec Debbie. Ethan Edwards
sert de prototype à nombre de personnages miliusiens. Comme Conan,
Theodore Roosevelt ou Dillinger, il est amené à combattre cet ennemi
qui lui ressemble tant et qui partage – bien qu’étant dans le camp opposé
– des valeurs morales semblables aux siennes mais anachroniques dans
un monde en pleine mutation. Comme les héros de Milius, Ethan
demeure un homme civilisé en proie à la sauvagerie. A l’image de Ford,
Milius traite l’ennemi avec noblesse. Les indiens de Ford possèdent la
même dignité que les berbères de Le Lion et le vent ou les soldats sud-
américains de L’Aube rouge. S’ils dépeignent des communautés dont ils
adoptent le point de vue, ils restent conscients que la culture de l’ennemi
est certes différente mais profonde, que des êtres humains – aussi grands
et nobles sinon plus encore – composent le camp d’en face.
L’Homme qui tua Liberty Valance est un autre étalon pour Milius. Il
y puise notamment les thématiques de l’homme civilisé dans un milieu
sauvage et de la légende qui n’est que la partie émergée de l’Histoire.
Celle-ci est contée par les écrivains, les cameramen et les journalistes
présents sur place qui ne retranscrivent qu’un aspect des événements. Ni
Milius, ni Ford ne souscrivent entièrement au célèbre « Lorsque la légende
est plus belle que la vérité, imprimez la légende ». Milius fait d’ailleurs dire à
William Randolph Hearst dans Rough Riders : « La vérité est la première
à soufrir de la guerre ». Les héros de l’Histoire pour Milius sont à la fois
célèbres et confdentiels. Le général MacArthur déclare dans L’Adieu au
roi : « L’Histoire est écrite par des hommes atypiques. Certains deviennent
De haut en bas : rough riders, La Charge héroïque
Page De gauChe : La Poursuite infernale
28
Les Dossiers d’Acmé N°5
mêmes rois et certains ne laissent pas plus de trace qu’une pierre jetée dans
l’océan. » L’Histoire s’écrit à travers ses « grands hommes » mais se fait
par l’entremise d’acteurs de l’ombre et d’anonymes qui décident d’agir :
Tom Doniphon (L’Homme qui tua Liberty Valance), les diplomates
(Le Lion et le vent), les résistants (L’Aube rouge), les têtes brûlées (Le
Vol de l’Intruder), les déserteurs (L’Adieu au roi). Ne reste fnalement
d’eux que des cercueils ornés de roses du désert, des tombes sans noms
décorées d’objets représentatifs.
Ben Johnson, l’un des acteurs fétiches de John Ford, joue dans
Dillinger et L’Aube rouge établissant une passerelle spirituelle entre
les deux cinéastes. Si la monstruosité et l’ambiguïté morale de Melvin
Purvis rattachent davantage l’acteur à ses rôles tenus pour Peckinpah,
le vieux Mason de L’Aube rouge est défni comme le passeur de la
frontière. Rancher vivant en retrait de la ville, Mason est celui qui fait
pénétrer le flm dans un monde westernien, fournissant Winchesters
et chevaux aux jeunes résistants. Son salut aux cavaliers s’en allant
vers les montagnes au soleil couchant sera d’ailleurs tout fordien. Le
monologue de Brad Johnson devant la tombe de Sam Elliott à la fn de
Rough Riders ne le sera pas moins (on pense à La Charge héroïque ou
à La Poursuite infernale). La flmographie de Milius regorge ainsi de
références éparses à Ford. La poursuite en diligence qui ouvre Rough
Riders reproduit l’attaque de La Chevauchée fantastique. La famille de
Dillinger souffrant de la dépression est en bien des points semblable à
la famille des Raisins de la colère. Dans Grafti Party, la citation est
plus textuelle, le 2
ème
acte est situé à l’automne 1965, la même année où
La filmographie de Milius
regorge de références
à John ford.
29
Les Dossiers d’Acmé N°5
29
John Milius
Ford réalise Les Cheyennes (Cheyenne Autumn). Dans L’Adieu au roi
et Dillinger, la référence est cette fois-ci musicale : les autochtones de
Bornéo chantent Rising of the Moon en référence au flm éponyme de
John Ford tandis que Dillinger siffote les quelques notes de My Darling
Clementine. Par pur hasard, John Milius avait fait la connaissance de John
Ford et de John Wayne durant le tournage de La Taverne de l’Irlandais.
Devenu réalisateur à son tour, il fait rejouer à Nick Nolte dans L’Adieu
au roi la scène où Lee Marvin saute du bateau pour rejoindre son île à
la nage. Voir, enfn, John Milius sur le tournage de Le Lion et le vent
recevoir un plateau doré estampillé « Marines » et imiter John Wayne qui
se fait offrir une montre pour son départ à la retraite dans La Charge
héroïque vaut bien toutes les cérémonies d’Oscar du monde.
Le canon cLassique
L’objectif de John Milius est de poursuivre la ligne du flm classique tracée
par John Ford, Howard Hawks et Raoul Walsh. Sans travestir l’Histoire,
Milius entend l’interpréter en investissant ses zones d’ombres. Mettre en
scène un personnage historique, c’est pour lui romancer sa mythologie.
Outre La Prisonnière du désert et L’Homme qui tua Liberty Valance,
La Charge fantastique est l’autre référence majeure de John Milius. La
manière dont Milius met en scène Théodore Roosevelt dans Le Lion
et le vent et Rough Riders est incroyablement proche de la vision que
Walsh a du général Custer. Les deux personnages historiques devenus
personnages de fction sont à la fois des êtres maladroits (les deux
portent des uniformes faits sur mesure) et des fgures charismatiques
L’attaque que mène roosevelt
à cuba dans rough riders
répond à la bataille que livre
custer à Hanover dans La
charge fantastique.
Page De gauChe :
De haut en bas :
Le Lion et le vent,
La Prisonnière du désert,
La Charge héroïque
a droite : L’aube rouge
Page De Droite :
De haut en bas :
La Charge fantastique,
rough riders
30
Les Dossiers d’Acmé N°5
et désintéressées. La charge que mène Roosevelt à Cuba répond à la
bataille que livre Custer à Hanover, l’un comme l’autre conduisant avec
panache et élan sacrifciel leurs hommes vers des victoires qui sont aussi
des massacres. Walsh montre un Crazy Horse dans toute sa grandeur
autant anachronique que Custer dans l’Amérique du machinisme et
du capitalisme. Dans Le Lion et le vent, Milius met en scène Teddy
Roosevelt et le Raisuli. Leur compréhension est implicite car ils sont
tout aussi nobles et dépassés l’un que l’autre par les règles du 20
ème
siècle.
Hommage musical au flm de Walsh, les Rough Riders chantent Garry
Owen – l’hymne du 7
ème
de cavalerie commandé par Custer – avant leur
départ pour le front. Mais si ils représentent de grands meneurs, Walsh
et Milius s’attachent également à décrire leur vulnérabilité à travers des
scènes de couple où la tendresse se dispute à la pudeur.
Le Lion et le vent marie plusieurs infuences cinématographiques dont
la plus notable est celle de David Lean. Lawrence d’Arabie sert ici de
modèle, tant dans la façon de dépeindre les nomades, leurs joutes et leurs
coutumes que de flmer – la musique de Jerry Goldsmith aidant – les
grands espaces du désert et les combats. La dynamique de couple Raisuli/
Pedecaris fonctionne sur le principe de la screw ball comedy permettant
ainsi à la femme de mener les débats. Enfn, la séquence fnale s’inscrit
De gauChe à Droite : Conan (2), Les nibelungen (2)
31
Les Dossiers d’Acmé N°5
31
John Milius
dans la double lignée de Lawrence d’Arabie (l’attaque du fort par les
bédouins flmée en travellings transversaux) et de La Horde sauvage (les
combats à l’intérieur du fort).
Parmi la génération post-classique, Sam Peckinpah demeure celui qui a le
plus marqué Milius bien que Milius reste également tributaire de cinéastes
comme Robert Aldrich ou Samuel Fuller. La plupart des séquences
d’action de Dillinger sont des hommages aux séquences analogues des
flms de Peckinpah. Milius emprunte, en effet, ses principes moraux et
cinématographiques à Ford mais use des codes visuels et dramatiques de
Sam Peckinpah, « le seul réalisateur qui réalise de meilleures scènes d’actions
que moi », dixit Milius. Les présences de Warren Oates dans Dillinger et
surtout de Robert Wolfe – monteur de John Milius sur Grafti Party et
Le Lion et le vent ainsi que de Sam Peckinpah sur Junior Bonner, Guet-
Apens, Pat Garrett et Billy le Kid et La Horde sauvage – ne sont sans
doute pas étrangères à cette fliation assumée.
Conan le barbare est un habile mélange d’Akira Kurosawa (l’entraînement
au sabre) et d’esthétique germanique (la séquence d’ouverture). L’épée
forgée lors du générique n’est pas sans rapport avec l’épée magique
façonnée par Siegfried dans Les Nibelungen. Milius se réfère ouvertement
au flm de Fritz Lang, le casque de Thulsa Doom s’inspire directement du
casque de Hagen et la mort de Valéria recevant une fèche dans le dos
fait écho à l’assassinat de Siegfried. Le flm de Milius puise dans diverses
légendes nordiques (la blonde Valeria est une Walkyrie) et trouve dans les
œuvres de Lang et de Wagner un support esthétique. L’attaque du village
du jeune Conan est mise en scène à la manière d’un opéra wagnérien.
Les cavaliers déferlent et sèment la destruction au son d’une musique
amplifant et chorégraphiant chacun de leur geste. Tournée à la manière
des expressionnistes, une scène coupée au montage montre le roi Osric
se faire assassiner, ce pendant que le meurtre est projeté sous forme
Milius use des codes visuels
et dramatiques de Peckinpah
et puise chez Kurosawa la
peinture de paysages naturels.
en haut : Le Lion et le vent, Les 7 samouraïs /// en bas : Le Lion et le vent, La horde sauvage
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Les Dossiers d’Acmé N°5
d’ombres sur un mur de tapisseries. Le temple de Thulsa Doom puise
dans l’architecture allemande des années 1920 et rappelle par son grand
escalier central le Moloch de Metropolis. Pour les plans de foule, John
Milius s’inspire de la scénographie de Leni Riefenstahl, ce qui lui permet
d’approfondir le motif de la symétrie qui sous tend le flm. Répondant à une
construction musicale, la structure globale des flms de Milius a un rythme
alternant l’allegro et le vivo. Les séquences bourrées de violence, de tension
dramatique et de dynamique précèdent les séquences de méditation et de
contemplation incluant paysages naturels et sentimentalisme sans pathos.
Milius découvre l’œuvre de Kurosawa en 1962, lors d’un séjour de surf à
Hawaï, dans un cinéma qui diffuse une rétrospective : « Je me suis dit : “Voilà
ce que je veux être, un réalisateur comme lui.” » Il lui emprunte parfois une
séquence d’action (Raisuli sabre ses adversaires depuis son cheval comme
Toshiro Mifune dans La Forteresse cachée) ou un type de scène (Conan
met l’armée de Thulsa Doom en déroute grâce à ses pièges, rejouant le
combat désespéré des 7 Samouraïs contre une importante troupe de
bandits). A George Lucas, Kurosawa inspirera des images dépouillées,
des intérieurs géométriques construits en perspective par juxtaposition
de portes coulissantes. Milius puise, au contraire, chez le maître japonais
la peinture de paysages naturels, forêts (Les 7 Samouraïs, L’Adieu au
roi) ou plaines battues par le vent (La Légende du grand judo, Conan
le barbare). L’Asie fascine Milius au moins autant que l’Amérique des
pionniers : Subotaï, le compagnon de Conan, est un oriental aux croyances
panthéistes et L’Aube rouge débute par une évocation de Gengis Kahn.
Le canon Littéraire
Dès son adolescence, John Milius prend goût à la littérature. Il se
tourne naturellement vers le roman américain du 19
ème
siècle (Fenimore
Cooper, Melville, Hawthorne) dont il trouve un prolongement chez
les auteurs baroudeurs et aventuriers de la première moitié du 20
ème

siècle (Hemingway, Kessel, Conrad), combinant ainsi littérature
d’imagination et littérature réaliste. Pour Milius, « réaliser est amusant
mais écrire est exaltant (tout en étant frustrant) ». Sans doute rêve-t-
il qu’on se souvienne davantage de lui comme conteur que comme
metteur en scène. Chaque flm est l’occasion alors de convoquer ses
modèles littéraires. Dans sa partie orientale, Le Lion et le vent tient
à la fois de Rudyard Kipling, de Four Feathers de A. E. W. Mason et
du roman victorien. Rough Riders paye son tribut à Guerre et Paix,
Tolstoï étant probablement l’un des écrivains qui a le plus marqué
Milius en dehors des romanciers anglo-saxons. La multiplicité des
points de vue, la fascination de la guerre et son caractère destructeur,
la motivation et les aspirations des personnages, le transcendantalisme
et la spiritualité, la grandeur et la petitesse des généraux et des meneurs
(Napoléon / Roosevelt) sont communes aux deux œuvres.
Marqué par le Natty Bumppo de James Fenimore Cooper, John Milius
fait de l’homme des bois, du mountain man et du trappeur une fgure
récurrente de son cinéma : Jeremiah Johnson, les Wolverines (L’Aube
L’adieu au roi porte l’empreinte
des récits d’aventure d’Herman Melville.
L

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Les Dossiers d’Acmé N°5
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John Milius
rouge), Geronimo. Dans L’Aube rouge, il cite les écrits de Jedediah
Smith et de Jim Bridger, aventuriers et explorateurs américains qui
témoignent de son attachement au mode de vie sauvage. Plus largement,
il défnit ses personnages comme des chasseurs. Bien que pilote, Virgil
Cole porte un couteau à son ceinturon (Le Vol de l’Intruder). La vie
de l’inspecteur Harry, « c’est la traque de criminels. Ça lui suft car c’est
un chasseur dans l’âme. Ça explique le Magnum .44, une arme conçue
pour la chasse. Dans une première version du script, on pouvait lire : Tu
veux aller chasser ? Faut un permis ! »
Son adaptation de Au Cœur des ténèbres ayant été en grande partie
trahie, Milius prend sa revanche avec L’Adieu au roi. Certes, le script
est tiré d’un roman de Pierre Schœndœrffer mais Milius y infuse une
large part de l’esprit des romans de Joseph Conrad. Comme Conrad,
Milius se plaît à suivre les héros tourmentés par leur passé. A l’instar
de Lord Jim, Virgil Cole (Le Vol de l’Intruder) et Henry Nash (Te
Rough Riders) sont désireux d’expier leur lâcheté passée. Personnage
central de L’Adieu au roi, Learoyd est une version positive de Kurtz
mais aussi un déserteur et un naufragé comme Lord Jim. La légende
veut d’ailleurs que John Milius s’enfonça de plus en plus profondément
dans la jungle de Bornéo au fur et à mesure du tournage, perdant 20 kg
avant de les reprendre à son retour à Hollywood. L’Adieu au roi porte
aussi l’empreinte de Herman Melville et de sa trilogie Taïpi / Omoo /
Mardi qui décrit la rencontre de « l’homme civilisé » recueilli par « les
sauvages » des îles du Pacifque alors qu’il fuit un passé détestable.
Complémentaire du narrateur de Taïpi, (Toby décrit une société
égalitariste, dépourvue d’argent et de prison), Learoyd présente « un
peuple ne connaissant ni la possession, ni la jalousie ».
Les premières images de L’Adieu au roi montrent une mer déchaînée
manquant de faire chavirer le bateau et évoquent avec force les récits
de Melville, en particulier Moby Dick qui demeure le livre favori de
Milius. Chez Melville comme chez Milius, l’espace est métaphorique.
La nature dépasse l’homme, elle l’invite à contempler et à méditer
sur ce qui est plus grand que lui : les vagues de Grafti Party, les
montagnes de L’Aube rouge, le désert de Le Lion et le vent, les nuages
du Vol de l’Intruder. La quête des personnages est interne, identitaire
et mystique. Le dialogue s’engage avec les éléments sur les mystères
du cosmos. Dans Conan le barbare, Milius interprète à sa façon
le passage où Achab imagine sa vie s’il avait été quelqu’un d’autre.
A travers les aventures et les interrogations de leurs personnages,
Melville et Milius parlent de la partie primitive de la nature humaine,
de la force vitale des corps et de l’unité organique avec le monde.
Comme Ishmaël, les personnages miliusiens se doivent d’accepter le
mal comme partie intégrante de la vie. « Va au diable Crom si tu ne
m’aides pas à sortir vainqueur de la bataille », s’exclame Conan dans la
continuité de « Je frapperais le soleil s’il m’insultait » proféré par Achab.
Vanité. Ils ne peuvent accéder à la sagesse qu’en se confrontant à leur
Némésis. Conan et Thulsa Doom, Purvis et Dillinger, Learoyd et le
colonel Mitamura (L’Adieu au roi) sont des projections flmiques
d’Achab et de Moby Dick. Quant aux narrateurs des flms de John
Milius, simplement, appelons-les Ishmaël.
34
Les Dossiers d’Acmé N°5
L’aube rouge
Bella : J’ai toujours été du côté des insurgés. Je n’ai aucune expérience
de l’autre côté. Mais il me semble nécessaire de remporter le soutien
du peuple. Comme disait l’ennemi au Vietnam : gagner leur cœur et
leur esprit.
Bratchenko : Des mômes.
Bella : Ce sont des rebelles.
Bratchenko Quels rebelles ? Ce sont bandits.
Bella : Avec chacune de leurs actions, la révolution avance. Je sais.
J’étais un partisan.
Bratchenko Et qu’es-tu maintenant ?
Bella : Maintenant, je suis comme toi, un policier.
Andy : Le front est plus ou moins stabilisé maintenant.
Aardavak : Et, en Europe ?
Andy : Ils ont du se dire que deux fois en un siècle ça suffsait.
Ils restent en dehors à part l’Angleterre. Mais ils ne tiendront
pas longtemps. Les Russes veulent nous avaler d’un seul
coup et c’est ce qu’ils font. C’est pourquoi, ils n’utilisent pas de nucléaire
et nous non plus. Toute cette guerre est assez conventionnelle. Peut-
être que la semaine prochaine, on se battra à l’épée.
Aardavak : Comment c’est parti ?
Andy : Je ne sais pas. Les deux caïds du quartier, j’imagine. Un jour
ou l’autre, il faut bien qu’ils se battent.
Daryl : Aussi simple que ça ?
Andy : Ou bien quelqu’un a du oublier à quoi ça ressemblait.
Daryl : Et qui est de notre côté ?
Andy : Six cent millions de Chinois.
Robert : La dernière fois que j’en ai entendu parler, ils étaient un milliard.
Andy : Plus maintenant.
Jed : C’est étrange, non ? Comme les montagnes sont indifférentes à
tout. Tu ris ou tu pleures, le vent continue à souffer.
Strelnikov : Ce que je déteste le plus dans la guerre, c’est
l’hypocrisie. J’ai entendu des euphémismes comme quoi nous contenons
l’ennemi, que notre secteur de pacifcation s’étend. C’est la tactique du
mensonge. Les mensonges ont l’odeur de la mort et de la défaite. On
ne peut gagner la guerre qu’en exterminant l’ennemi. Savez-vous contre
quoi nous nous battons ? Nous combattons des carcajous, des animaux,
petits mais sauvages. Pour cela il nous faut un chasseur. Et je suis ce
chasseur. A partir de maintenant, il n’y aura plus de représailles contre
les civils. C’est stupide. L’impuissance. Camarade, si un renard vole vos
poules, allez-vous tuer votre cochon sous prétexte qu’il a vu le renard ?
Non. Vous allez chasser le renard, trouver où il se cache et le détruire !
Et comment vous vous y prenez ? En devenant un renard.
mIlIus au fIl DEs rEplIquEs (4)
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Les Dossiers d’Acmé N°5
35
John Milius
rougH riDers
Theodore Roosevelt : Le temps est venu pour notre grande nation de se
hisser sur la scène mondiale. Que l’attention se porte sur nous. Je me
suis rappelé aujourd’hui les paroles de George Washington qui disaient
qu’être préparé à la guerre est un des moyens les plus effcaces pour
façonner la paix. Nous voulons une marine puissante car la vie dans
notre pays ne vaut rien. Si nous ne sommes pas prêts à la défendre.
Toutes les grandes nations dominatrices se sont battues et oublier les
vertus du combat revient à perdre le droit d’exister. Il y a plus important
dans la vie que de profter des conforts matériels. Et c’est dans le confit
et l’empressement à se battre qu’un homme ou une nation atteindra la
grandeur. Ainsi, faisons savoir au monde que nous existons et que nous
sommes prêts à verser notre sang, nos trésors et nos larmes. Et que
l’Amérique est prête et, s’il le faut, désireuse de se battre.
Wadsworth Sr. : Aucun de vous ne connaît la dure réalité de la vie.
La vie c’est la faim, la colère, la saleté. Ce n’est pas une partie de
polo, de football ou un combat de boxe. Ton grand-père a connu la
misère et il ne la recommandait pas. C’est pour ça que nous sommes
riches. Et si tu te découvres lâche ? Comment te sentiras-tu ?
Wadsworth Jr. : C’est ce qui me fait peur. Peut-être plus que de mou-
rir. Ne comprenez-vous pas que mourir riche dans mon lit m’effraie
encore plus ? Ne jamais connaître la faim, la misère, la douleur, ne
jamais connaître l’honneur ni le courage. Vous m’agacez ! Je mérite
de connaître tout cela.
Wadsworth Sr. : Vas-y et tu auras peut-être ce que tu mérites.
Un journaliste :
Il semble qu’une avance générale ait été ordonnée. Il doit s’agir
d’une erreur. Ils sont si peu nombreux. Attendez, d’autres se joi-
gnent à eux. Nos hommes se joignent à eux. Ils montent la colline.
Ils avancent, bravent le feu de l’artillerie ennemie, transperçant les
entrailles de la bête. Quel spectacle ! Mon Dieu, entendez les hur-
ler ! Ecoutez ! Chaque américain donnerait tout pour assister à cela.
(…) Regardez. Ils sont presque au sommet. Telle une marée que
rien ne peut arrêter. Je vois des hommes se détacher sur le ciel. Je
vois leurs étendards ! Voler au vent comme la liberté. (…) Ils sont
au sommet. Ce jour nous appartient. On ne nous oubliera jamais.
Jamais ! L’Histoire se souviendra de ce jour, mon ami.
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Les Dossiers d’Acmé N°5
Et si Conan le barbare était ce flm qui ft
entrer le cinéma de plain-pied dans les
années 1980 ? Gros succès lors de sa sortie
en salle, le flm de John Milius avait tout
pour plaire : un héros bodybuildé, une
Walkyrie aussi sexy que redoutable, un
univers violent et chevaleresque, une mise
en scène opératique riche d’un sens de
la narration redoutable et d’une musique
puissante. Crom ne pouvait qu’approuver.
rEDEssInEr
lE cOrps
DansanT
conan, une symphonie
barbare
fabien Delmas
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Les Dossiers d’Acmé N°5
37
John Milius
retour vers Le futur
Le vent se lève sur les montagnes de Cimmérie et des forges d’un peuple
sur le point de disparaître, émane un ronfement puissant et implacable.
Les marteaux s’abattent sur l’acier, escortés par une cohorte de cuivres
destructeurs. Ils accompagnent la charge de Thulsa Doom et ses cavaliers
noirs. Conan le barbare adulé par des générations de geeks, accrocs à
l’heroic fantasy et prêts à tout pour se laisser dominer par Valeria la reine
en armure, est l’un des chefs d’œuvre de ce qu’il de bon ton d’appeler une
« culture alternative ». Surprenant Robert Howard qui n’aurait rien inventé,
mais simplement rédigé son épopée sous la dictée du dernier Cimmérien,
à la recherche d’un scribe pour immortaliser sa légende. Conan pourrait
poser problème. Il coïncide avec la reconversion d’un ancien culturiste au
phrasé germanique prononcé. Il est associé dans l’esprit des 25-40 ans,
aux programmes bling bling de La Cinq dans les années 80, à une époque
où l’heroic fantasy sentait le cheap et la testostérone, et des « soirées télé »
qui avaient en levée de rideau, Arnold et Willy, Shérif fais moi peur ou
Happy Days. Les héros de ce temps pas si lointain s’appelaient Sonia la
rouge (Kalidor), Jen (Dark Crystal), Galen (Le Dragon du lac de feu).
A cette époque, Disney ne cherchait pas à se mettre au goût du jour en
adaptant C. S. Lewis, mais en produisant un Taram balbutiant. A cette
époque Le Seigneur des anneaux n’était pas une franchise multi-oscarisée
dirigée par Peter Jacskon, mais un flm d’animation bâclé, réalisé par Ralph
Bakshi. Au-delà de l’émoi adolescent et des mâchoires carrées d’Arnold
Schwarzenegger, Conan signe le début des eighties de Reagan, et un
renouvellement des morphotypes en vigueur à Hollywood.
Le flm lance une décennie. C’est une expérience, une expérimentation
rythmique menée par Milius. Encouragé par les sujets virils de ses flms, on
pourrait comparer la méthode du cinéaste sur ses plateaux à celle d’un général
en campagne. Il revendique la comparaison. Barbare, général, peut être,
mais général lyrique. Conan le barbare est un flm musical, chorégraphié.
Sa scénographie obéit à une logique rythmique. En s’emparant de la légende
factice du dernier des Cimmeriens, Milius crée son Ring. Le petit jeu des
similitudes fera long feu. Ce monde engendré par Crom, où les forges
rougeoyantes côtoient pics glacés et déserts maudits, où s’entretuent serpents
géants, chamanes affables et sorcières nymphomanes, rappelle Wagner et sa
mythologie. Oui et alors ? Le but n’est pas de donner à Conan et Milius une
légitimité acquise depuis longtemps déjà, ou de se faire mousser en pointant
des connexions faussement intelligentes. L’évocation de Wagner ne vaut
que pour ce qu’elle nous apprend des intentions de Milius avec Conan. La
légende du Roi voleur ne se chuchote pas, elle se crie, emphatique, puissante,
à l’image du corps qui aura à charge de l’incarner.
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Les Dossiers d’Acmé N°5
subLiMe barbarie
Le projet de Milius s’affche dès la séquence d’ouverture et la
chevauchée des cavaliers de Thulsa Doom. Les serviteurs du serpent
déferlent sur le village cimmérien. Poledouris en fait un morceau
de bravoure. Les percussions lourdes, le grondement symphonique
semblant descendre de la montage de Crom s’abattent sur les forgerons
aussi impitoyablement que l’épée de James Earl Jones décapitera la
mère de son futur bourreau. Le prologue est strictement musical. La
mort de la mère de Conan en sera la sublime apogée. Son sacrifce
ponctue l’ouverture qui aura mutée, entre la violence brute d’une
section de cuivres extrêmement présente et des cordes qui, subitement,
signiferont la naissance de Conan, témoin du sacrifce de sa mère.
Le projet de Milius, sa cohérence, sont dévoilés dès cette séquence.
Le score de Basil Poledouris et la conception de la scène de l’attaque
préfgureraient presque la sublime scène de bataille inaugurale de
Gladiator menée tambour battant par Ridley Scott et Hans Zimmer
et la charge des romains emmenés par Maximus. Strength and Honour.
Curieux personnage que ce Poledouris. Il ne travaille réellement
qu’avec ses amis, de Milius (Big Wednesday, Red Dawn, Flight of
the Intruder) à Verhoeven, façon « grande époque » (Flesh + Blood,
Robocop, Starship Troopers), se contentant, le reste du temps de
commandes alimentaires (Free Willy, Lassie, Mickey Blue Eyes) entre
deux parties de pêche.
Conan peut s’envisager comme une performance scénique. Cette
appréhension de l’espace est propice à la narration de l’épopée qui
s’envisage comme un spectacle. Ce monde ne peut exister sans cette
symphonie sanglante que lui dédie Poledouris. De la légende flmée par
Milius se distingueront trois sommets, trois numéros : l’ouverture, l’attaque
de la tour du Serpent, et l’assaut du palais de Thulsa Doom. Car il s’agit
bien de numéros et de chorégraphies. Pas besoin de remonter à George
Stevens et Gene Kelly (Les Trois mousquetaires) pour rapprocher
combat d’escrime et danse. Il sufft de se pencher sur les interprètes
choisis pour servir l’épopée de Conan. Pour les adeptes d’Heroic Fantasy,
Sandhal Bergman est Valeria, la fère guerrière qu’aucune autre femme
ne remplacera dans le cœur de Conan, pas même Olivia d’Abo (Conan
le destructeur). Elle campera le rôle de la très brune et très cruelle reine
Gedren dans Kalidor, troisième volet offcieux des aventures de Conan
le barbare. Sandhal Bergman avant d’être un fantasme pour adolescents
collectionneurs de comics fut l’une des principales danseuses de Bob
Fosse. Sa performance la plus notable, avant Valeria est celle de la soliste
du numéro Air-rotica dans All Tat Jazz. L’avant dernier flm de Fosse est
un flm somme, point de convergence des différents âges de la comédie
musicale. Il marque un renouveau dans la représentation du rythme à
l’écran et le flmage des corps dansant. Fosse en s’appuyant sur le travail
de chorégraphes précurseurs comme Jack Cole, déstructure le geste. Avec
lui les corps cessèrent d’être naïvement représentés, idéalisés, montrés
sous leur meilleur jour. Avec Fosse, les corps suintent, souffrent, suent,
saignent et meurent. Le flmage de la danse accompagne cette mutation,
et la démythifcation des Show People. Fini le diktat du master shot, de la
prise longue, ample, accompagnant les évolutions gracieuses de Donald
O’Connor ou Cyd Charisse. Avec Fosse, le corps se fragmente, et voit
son terrain de jeu se rétracter. Le découpage alors s’accélère, les axes de
prise de vues se multiplient, le corps est découpé, le clip obtient son acte
de naissance.
en s’emparant de la légende
factice du dernier des cimmeriens,
Milius crée son ring.
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Les Dossiers d’Acmé N°5
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John Milius
une nouveLLe race De Héros
Réalisé au début des années 1980, Conan le barbare prend place au
sein des renouvellements formels qui accompagnent le changement
de décennie, et participe de la refonte des standards morphologiques
types. Pour supporter le poids de cette épopée que Milius se propose
de reconstituer, il fallait nécessairement des acteurs à l’apparence
aussi rude que ce monde est inhospitalier, taillés pour permettre à la
rythmique de Poledouris de s’exprimer pleinement, sans retenue. Pour
restituer le pouls de cette époque en marge de l’Histoire, Poledouris
exploite des sonorités métalliques, lourdes, frustes. Elles sont nuancées
par des mélodies archaïsantes fantasmant une antiquité empreinte
d’orientalisme. La superbe séquence d’orgie au palais de Thulsa Doom
évoquera d’ailleurs la musique écrite par Angelo Francesco Lavagnino
pour les scènes de banquet du Colosse de Rhodes. La cohérence
domine. C’est un Tout rythmique que façonnent le cinéaste et son
compositeur, rendu tangible par les longues courses à travers plaine de
Schwarzenegger, dont la stature est magnifée. Eloge à la polyvalence
d’un corps surentraîné et hypertrophié, Conan court, s’exerce à l’épée,
escalade, assomme, fait l’amour. Bien plus qu’une ode à son acteur
vedette, Conan marque l’avènement d’une nouvelle race de héros,
d’un nouveau corps cinématographique. Les silhouettes chétives ont
fait leur temps. Les années 1980, décennie de la puissance retrouvée,
seront celles de Schwarzenegger et Stallone.
L’intelligence et l’effcacité de Conan le barbare ne se bornent pas à
un simple début de décennie. La logique opératique appliquée à l’heroic
fantasy et telle qu’elle transparaît dans Conan, préfgure le voyage à
travers la terre du Milieu de la Communauté de l’Anneau portée par
ces appels à l’exploit héroïque et sans réserve que distille la puissante
partition d’Howard Shore (Trilogie du Seigneur des Anneaux). Le son
métallique et aussi lourd que l’acier que Crom consentit à laisser aux
hommes se retrouvera également dans le score de Jerry Goldsmith
destiné à rendre compte des exploits de Ahmed Ibn Fahdlan et Buliwyf
dans Le 13
ème
guerrier. La représentation d’une époque fantasmée
ou idéalisée, y compris dans sa brutalité, implique une refonte de
la temporalité donc du rythme qui l’exprime, et des corps à travers
lesquels elle se manifestera. Conan le barbare inaugure une décennie
et un genre. Il redessine un corps qui empruntera sa silhouette à un
ancien Monsieur Univers à l’accent Autrichien imbittable.
conan marque l’avènement
d’un nouveau corps
cinématographique.
40
Les Dossiers d’Acmé N°5
graffiti Party
Voix off : Je me souviens d’un vent, qui balayait la vallée. Un vent
chaud, le Santa Ana. Il nous apportait les parfums des pays chauds
et souffait avant l’aube sur la « Pointe ». Mes amis et moi dormions
dans la voiture et l’odeur de ce vent nous réveillait tandis que se
levait un jour pas comme les autres. (…) Je me souviens de ce trio
d’amis. Matt, Jack, Leroy. C’était leur grande époque. Ils étaient les
Idoles, les Rois de notre royaume. C’était leur endroit. Ceci est leur
histoire.
Voix off : La barre du Nord était froide et dangereuse. Et puissante.
Elle balayait la côte au cœur de l’hiver. Nous séchions les cours pour
aller la voir. Des vents légers souffaient de la terre. L’eau limpide
jouait sur les rochers. Tout cela était loin à présent. Ni les rochers,
ni la plage, ni les vagues, n’avaient changé. Mais les gens avaient
changé. Certains s’étaient mariés. D’autres étaient partis. D’autres
cherchaient un nouveau spot. D’autres étaient morts.
Voix off : Qui sait d’où vient le vent ? Est-ce le souffe de Dieu ? Qui
sait d’où viennent les nuages ? D’où viennent les grandes vagues ?
Et pour quoi ? Mais elles étaient là et nous les avions attendues si
longtemps.
Voix off : Les étés passaient, je les ai presque oubliés. Mais je me
rappelle des automnes et de l’arrivée des hivers. L’eau devenait
froide et la barre de l’Ouest apportait un changement. Cette barre
que l’on affrontait tout seul.
mIlIus au fIl DEs rEplIquEs (5)
41
Les Dossiers d’Acmé N°5
41
John Milius
MagnuM force
Harry Callahan : Vous, les héros, venez de tuer une douzaine de
personnes cette semaine. Qu’allez-vous faire la semaine prochaine ?
Davis : On va en tuer une douzaine de plus.
Harry Callahan : C’est ça qui vous plaît : jouer les héros ?
Davis : Nos héros sont morts. Notre génération a appris à se battre.
Nous éliminons les tueurs que les tribunaux devraient condamner.
Nous commençons par les plus connus pour qu’on nous comprenne.
La question n’est pas d’utiliser ou non la violence. Il n’y a pas d’autre
moyen. Et vous êtes à même de comprendre.
Grimes : Etes-vous pour ou contre nous ?
Harry Callahan : J’ai bien peur que vous ne m’ayez mal jugé.
Lt Briggs : Il y a cent ans, on a créé les comités de vigilance. Ça
s’impose de nouveau. Quiconque menace notre sécurité doit être
exécuté. Le mal pour le mal. Châtier les méchants.
Harry Callahan : C’est très bien, mais le meurtre est-il une façon
d’agir ? Quand les policiers se font justiciers qu’arrive-t-il ? Vous
tuerez tout ceux qui grillent un feu rouge ou font un excès de
vitesse ? Et le voisin parce que son chien pisse dans votre jardin ?
Lt Briggs : Nous n’avons pas tué un seul homme qui ne le méritait
pas.
Harry Callahan : Il y en a un an : Charlie McCoy !
Lt Briggs : Que fallait-il faire ?
Harry Callahan : Appliquer la loi.
Lt Briggs : Que savez-vous de la loi ? Vous êtes un bon fic mais vous
stagnez dans le vieux système.
Harry Callahan : Je déteste le vieux système. Trouvez-en un meilleur
et j’abandonne !
Lt Briggs : Vous êtes une espèce en voie d’extinction.
Harry Callahan : Un homme doit connaître ses limites.
42
Les Dossiers d’Acmé N°5
Theodore Roosevelt (1858-1919), 26ème
président américain, contemple l’univers
depuis le Mont Rushmore où son visage
a été sculpté dans la pierre aux côtés de
George Washington, Thomas Jefferson
et Abraham Lincoln, icônes fondatrices
de la politique américaine. La fgure
de Roosevelt est surtout centrale à
l’imaginaire de John Milius, un modèle
pour tous ses héros, comme Lincoln chez
John Ford. Milius a consacré deux flms à
Roosevelt (Le Lion et le vent et Rough Riders)
et se réfère constamment à son souvenir.
TETE DE
pIErrE
sylvain angiboust
43
Les Dossiers d’Acmé N°5
43
John Milius
iL est une LégenDe
John Milius se souvient des romans de Fenimore Cooper que lui lisait
son père durant son enfance et des histoires qu’il lui racontait sur Teddy
Roosevelt et ses Rough Riders (la troupe de volontaires avec laquelle
le futur président participa à la prise de Cuba contre les Espagnols en
1898). Passionné d’Histoire et fasciné par l’armée, le cinéaste n’a jamais
manqué une occasion de rendre hommage au héros de son père.
Dans Juge et hors-la-loi, on voit des photos de Roosevelt qui est qualifé de
« meilleur des présidents américains » (l’expression reviendra souvent sous
la plume de Milius, par exemple à la fn de Rough Riders) car « il avait
la détermination qui convenait à l’époque et au pays ». Au cœur de la petite
ville de L’Aube rouge, trône la statue d’un Rough Rider, accompagnée de
cette phrase de Roosevelt : « Mieux vaut tenter l’impossible que rejoindre les
rangs de ces pauvres âmes timorées qui ne connaissent ni victoire ni défaite ».
L’idéal combattant du cinéaste et des jeunes héros de son flm s’aligne sur
celui de l’homme d’État. Les résistants trouvent d’ailleurs refuge dans le
parc national d’Arapaho, créé par Roosevelt en 1905 dans les montagnes
rocheuses, c’est autour du panneau commémoratif de cet événement que
les Wolverines tuent pour la première fois des soldats soviétiques. Milius a
l’amour des grands espaces (adolescent turbulent, il a été envoyé dans un
lycée du Colorado situé en pleine nature avant de devenir un chasseur et un
surfeur passionné) et Theodore Roosevelt est aussi pour lui le fondateur
de la politique de préservation de la nature aux Etats-Unis, à l’origine de
l’institution des réserves naturelles, des parcs et des monuments nationaux
ainsi que du service des forêts. Les somptueux plans de nature qui émaillent
les œuvres du cinéaste nous apparaissent comme autant d’hommages à
ces mesures (les vagues du Lion et le vent, L’Adieu au roi et de Grafti
Party, les forêts automnales du début de L’Aube rouge, ces deux derniers
flms étant racontés au rythme des saisons).
Page De gauChe : Le Lion et le vent
Page De Droite : rough riders
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Les Dossiers d’Acmé N°5
L’âMe rooseveLtienne
Tous les personnages de Milius se voient dotés d’un aspect du caractère
du vrai Theodore Roosevelt ou traversent des épreuves évoquant
un épisode de la biographie du président, comme si celui-ci était,
sans même le savoir, un héros de cinéma. Roosevelt incarne l’idéal
humain et politique que transmettent les flms de Milius : audacieux
et individualiste (mais respectueux de ceux qui partagent ses valeurs,
comme ses soldats dans Rough Riders ou le bandit arabe du Lion
et le vent) ; républicain mais idéaliste, à la fois intellectuel et guerrier.
Roosevelt est multiple. Il milite ardemment pour une guerre entre
l’Espagne et les Etats-Unis, gagne ses galons au front mais il reçut
également le prix Nobel de la paix en 1906 pour son rôle d’apaisement
dans le confit sino-japonais. Soldat, politicien, il fut également chef de
la police de New York, historien, naturaliste et explorateur, donnant
son nom à un feuve d’Amazonie dont il a dégagé les contours, y
contractant la maladie qui causa sa mort. Dans Rough Riders, Milius
montre comment Roosevelt a appris à devenir un chef d’État sur le
champ de bataille, fgure paternelle pour sa troupe avant de devenir
celle de toute la nation. Le parcours de Roosevelt, d’aventurier à
homme d’État, apparait semblable à celui de Conan ou Learoyd
(Nick Nolte dans L’Adieu au roi), guerriers devenus rois. Dans
Rough Riders, Henry Nash (Brad Johnson) débute comme pilleur de
diligences mais fnit milliardaire, formé lui aussi à l’école de la guerre et
de la vie. Roosevelt a connu cet apprentissage à la dure qu’affectionne
Milius. Intellectuel frêle et asthmatique (maladie qu’il partage avec son
réalisateur), Theodore se retira à l’âge de 25 ans dans un ranch après
la mort de sa mère et de sa première épouse, passant deux ans au
contact du monde sauvage et de rudes cow-boys, sortant transfguré
de cette épreuve. Milius conçoit de même l’initiation des adolescents
de L’Aube rouge comme un retour au primitif, avec la vie au grand air
et la chasse (ou à la guerre) comme mesure de l’homme.
rooseveLt(s)
Dans ses flms, Milius montre Roosevelt comme un homme d’action,
aux antipodes des représentations traditionnelles du monde feutré de
la politique. Par exemple, le secrétaire d’État prend part à la guerre
dans Rough Riders et, si le président ne quitte pas son pays dans Le
Lion et le vent, il fait de la boxe, tire à l’arc et au fusil et organise de
grandes chasses à l’ours dans le parc de Yellowstone. Il y joue « au
cow-boy » pour reprendre les mots de son secrétaire d’État interprété
par John Huston qui dira également au président qu’il aurait fait
« un brigand formidable ». La personnalité énergique de Roosevelt
garantie la sympathie qu’il inspire au spectateur, aux antipodes du
vieux président McKiney de Rough Riders ou, dans Le Lion et le
vent, de l’ambassadeur ridicule joué par Geoffrey Lewis et du sultan
du Maroc, gamin capricieux qui roule à vélo et marche littéralement
sur ses sujets. Enthousiaste et batailleur, les gestes brusques, le sourire
carnassier, la voix rauque et le débit de parole très rapide, Roosevelt se
L’aube rouge, Juge et hors-la-loi
45
Les Dossiers d’Acmé N°5
soucie peu des conventions.
Il bouscule les invités d’une
réception mondaine dans
Rough Riders et dans Le
Lion et le vent, il ordonne
une expédition militaire au
Maroc, contraire à tous les
traités internationaux (les
deux flms que Milius a
consacrés à Roosevelt sont
une illustration des bienfaits
de l’interventionnisme
américain – il attaque Cuba
pour défendre la population opprimée par l’armée espagnole puis le
Maroc pour favoriser la libération d’une otage).
Comme le scénariste John Milius, Roosevelt est un grand orateur,
adepte des discours emphatiques et des prises de positions excessives
(« Souvenez-vous du Maine ! », « Pedecaris vivante ou Raisuli mort ! »).
Le sens de la mise en scène du politicien est illustré à plusieurs reprises
dans Le Lion et le vent, il monte sur son bureau pour mimer un ours
qui grogne et tient un meeting à l’arrière d’un train, entouré de cow-
boys et d’indiens, haranguant une foule toute acquise à sa cause. La
facile prise du palais du Pacha de Tanger par les marines est flmée
comme une parade, un déflé militaire, un spectacle organisé à distance
par le président.
La stature héroïque de
Roosevelt (plusieurs fois
cadré en contre-plongée
dans Le Lion et le vent) est
contrebalancée par l’humour
dont fait preuve Milius à son
égard. Dans Rough Riders,
il apparaît d’abord comme
soldat d’opérette vantard
et bigleux, dont le costume
réglementaire a été réalisé
par son tailleur personnel et
qui, en marchant, se prend
les pieds dans son sabre. Il se révélera néanmoins un fameux guerrier
et, s’il apparaît un peu plus sage dans Le Lion et le vent (qui se déroule
6 ans plus tard), le président continue à se préoccuper davantage de
balistique que d’équilibre diplomatique, comme inconscient de la portée
de décisions que son entourage tente de tempérer. Père de six enfants,
Roosevelt est un autre homme en leur compagnie, un papa gâteau qui,
dans Le Lion et le vent, avoue seulement à sa flle qu’il s’est blessé à
l’œil en boxant. Dans Rough Riders, Milius le montre profondément
amoureux de sa seconde épouse Edith en compagnie de laquelle il se
comporte comme un adolescent. Conan n’est pas différent lorsqu’il
rencontre Valéria. Chez Roosevelt comme chez les autres héros de
Milius, le sublime est équilibré par le grotesque. Dans Le Lion et le
roosevelt est un grand
orateur, adepte des discours
emphatiques et des prises de
positions excessives
en haut et en bas : Le Lion et le vent
chez
roosevelt
comme chez
les autres
héros de
Milius,
le sublime est
équilibré par
le grotesque.
Page De gauChe : rough riders /// Page De Droite Le Lion et le vent
47
Les Dossiers d’Acmé N°5
47
vent, Raisuli le magnifque tombe de cheval dès sa première apparition
et se fait battre aux échecs par Mme Pedecaris, Conan fait la tournée
des tavernes et tabasse un chameau, Learoyd est un excentrique qui se
ballade avec de la boue sur le visage et des plumes dans les cheveux, les
pilotes du Vol de l’Intruder subissent les assauts d’un « chieur fantôme »
et, dans Rome, Titus Pullo le bon vivant s’oppose au personnage
tourmenté de Lucius Vorenus.
Dans le rôle de Roosevelt, Brian Keith (Le Lion et le vent) et Tom
Berenger (Rough Riders) livrent deux interprétations admirables, mariant
outrance théâtrale et prestance épique. Malgré le changement d’acteur et
les 22 années qui séparent les deux flms, c’est bien le même Roosevelt
que l’on retrouve : la vision de Milius n’a pas changé et la permanence du
personnage est soulignée par le parfait mimétisme des interprètes avec
leur modèle et la reprise du même plan introducteur (Roosevelt pose à
côté d’une mappemonde, tenant littéralement le monde entre ses mains).
Milius n’a pourtant jamais consacré un flm entier à Theodore Roosevelt.
Dans Le Lion et le vent, il est un personnage secondaire, pendant
américain et adversaire à distance du Raisuli campé par la star Sean
Connery. Rough Riders est, comme son titre l’indique, consacré aux
soldats de Roosevelt plutôt qu’au seul chef militaire. Celui-ci partage
la vedette avec les autres généraux et de nombreux hommes de troupe,
sur le modèle communautaire des flms de guerre classiques. Roosevelt
ne se dégage du groupe que par intermittence et Milius construit sa
légende en creux, par étapes successives, des salons de Washington à
la célèbre colline de San Juan dont il mène l’assaut fnal.
Il y a aussi un refus du cinéaste d’aborder frontalement la carrière et
l’œuvre politique de son héros. Les deux flms se concentrent sur des
périodes très particulières de sa vie (la guerre contre Cuba et l’« incident
Pedecaris », particulièrement romancé dans Le Lion et le vent puisque
le véritable kidnapping fut celui d’un homme nommé Perdicaris). Milius
raconte que s’il parvient un jour à achever la trilogie qu’il souhaite
consacrer au personnage, le flm se concentrera sur les années de
formation de Roosevelt, une fois encore à rebours du Lion et le vent
puis de Rough Riders. A croire qu’il ne peut appréhender la dimension
légendaire du président qu’en le mettant en scène lorsqu’il n’était encore
qu’un homme comme les autres, un héros en devenir.
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Les Dossiers d’Acmé N°5
Le Lion et Le vent
Journaliste N°1 : Etiez-vous de ceux qui ont tué l’ours Mr le Président ?
Thoedore Roosevelt : Oui et je le regrette.
Journaliste N°1 : Pourquoi cela Mr le Président ?
Thoedore Roosevelt : C’est un bel animal et c’est sa vallée ici. Elle lui appar-
tient, c’est nous les intrus. Les bêtes sauvages fuient devant des fusils. Le
grizzli américain lui ne craint rien. Ni l’homme, ni les fusils, ni la mort.
Journaliste N°2 : Vous en ferez un tapis pour la maison blanche Mr
le Président ?
Thoedore Roosevelt : Un tapis ? Non. Je le ferai empailler et exposer au
musée Smithsonian. Le grizzli symbolise le caractère américain : force,
intelligence, férocité. Il est parfois un peu aveugle et téméraire mais
indubitablement courageux. J’ajouterai un trait qui le complète.
Journaliste N°2 : Et qui est ?
Thoedore Roosevelt : La solitude. Cet ours vit en solitaire, indomptable,
nul n’a pu l’apprivoiser. Toujours seul, sans alliés, rien que des enne-
mis, dont aucun ne le vaut.
Journaliste N°3 : Cela s’applique aussi aux américains ?
Thoedore Roosevelt : Certainement. Le monde ne nous aimera jamais. On nous
respectera ou même nous craindra. Mais on ne nous aimera jamais. Nous
avons trop d’audace et parfois un peu d’aveuglement et de témérité aussi.
Journaliste N°3 : Une référence au canal de Panama et au Maroc ?
Thoedore Roosevelt : C’est vous qui le dites. Le grizzli semble incarner
l’esprit américain. Il nous symbolise mieux que cet aigle ridicule qui
n’est qu’un vautour bien léché… un dandy.
Raisuli (en voix off) : A Theodore Roosevelt. Toi, tu es pareil au vent.
Moi, je suis comme le lion. Tu déchaînes la tempête. Le sable qu’elle
soulève me brûle les yeux. Je te défe par des rugissements auxquels
tu restes sourd. Apprends ce qui nous différencie. Tel le lion, je
demeure à la place qui est la mienne. Tel le vent, tu ne sauras jamais
quelle est la tienne. Mulay Ahmed Mohammed el Rasuli, le Magnif-
que, seigneur du Rif, Sultan des Berbères.
Wazan : Grand Raisuli, nous avons tout perdu. Comme tu disais, le
vent a tout balayé.
Raisuli : Plains celui qui n’a jamais rencontré ce qui méritait qu’on
perde tout.
mIlIus au fIl DEs rEplIquEs (6)
49
Les Dossiers d’Acmé N°5
49
John Milius
DiLLinger
La cliente d’une banque : Pourquoi ce sourire jeune homme ? Je crois
pas te connaître.
John Dillinger : Non, madame, c’est l’argent qui me fait sourire. Vous avez un
beau sourire aussi. Je voudrais retirer tout l’argent que j’ai sur mon compte.
La caissière : Votre compte en entier ?
John Dillinger : Oui, mam’zelle, tout.
La caissière : Votre nom ?
John Dillinger : John, John Dillinger. Attention, tout le monde ! Restez
où vous êtes ! C’est un vol ! (…) Vous énervez pas. Il n’y a rien à
craindre. Nous sommes du gang à John Dillinger, le meilleur du
monde. Les dollars que vous perdez vous feront des histoires à
raconter à vos enfants et à vos petits enfants. C’est un des grands
moments de votre vie. Assurez-vous que ce ne soit pas le dernier.
John Dillinger : Je n’ai pas mis de nom sur sa tombe parce que Charlie Mackley
était connu. Son nom était l’égal de ceux de Butch Cassidy, Sam Bass, Cole
Younger et Jesse James. Si j’inscris son nom sur la tombe un gros bêta vien-
dra un jour déterrer Charlie et vendre ses os aux touristes. C’est pourquoi il
n’y a pas de nom sur cette tombe. Il n’est qu’un vieux, seul en terre. Amen.
John Dillinger : Allô, Melvin ? Ici, John Dillinger.
Melvin Purvis : Comment tu vas Johnny?
John Dillinger : J’ai toujours cru qu’on devrait se parler de temps à
autre.
Melvin Purvis : Bien, bien. J’aime avoir de tes nouvelles.
John Dillinger : Je vois que tu m’accuses d’avoir traversé la frontière
dans une caisse volée, n’est-ce pas ? Une offense fédérale. C’est ce
que disent les journaux.
Melvin Purvis : T’as raison, mon gars. C’est peu pour un type aussi
doué.
John Dillinger : Comment t’as aimé l’évasion ?
Melvin Purvis : Splendide.
John Dillinger : C’est pas mal, hein ?
Melvin Purvis : C’est ce que j’ai toujours voulu. Ça me donne une
chance.
John Dillinger : Combien sont à ma poursuite ?
Melvin Purvis : Deux hommes.
John Dillinger : Deux bonshommes. Toi et J. Edgar Hoover, hein ?
Melvin Purvis : Exact, mon gars.
John Dillinger : C’est bien, c’est très bien. J’aime ton optimisme.
Melvin Purvis : Donne un coup de fl quand tu veux.
John Dillinger : J’ai eu plaisir à te parler.
Melvin Purvis : Tu peux appeler en PCV si tu veux, mon gars.
John Dillinger : Au revoir ! Fils de pute…
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Les Dossiers d’Acmé N°5
Cantonner John Milius dans de la nostalgie
réactionnaire et un registre idéologique fascisant serait
faire f de toute l’ambiguïté de son discours. Pour sa
défense, le cinéaste rétorque qu’il est « une victime
du présent qui ne [lui] correspond pas » et qu’il est,
en conséquence, « condamné à être un hors-la-loi ».
Même si son objectif d’aller au-delà des conventions
morales créé le trouble, la pensée de Milius – tout
à la fois conservatrice et révolutionnaire – est plus
profonde qu’elle n’y apparaît et se refète dans ce
monde archaïque, consciemment idéalisé, violent,
imparfait et contradictoire qu’il dépeint.
l’anarchIsTE
zEn
D’hOllywOOD
John Milius,
politiquement incorrect
Danilo zecevic
51
Les Dossiers d’Acmé N°5
51
John Milius
ce qui crée La controverse
Un réactionnaire, un anticommuniste, un antilibéral, un fasciste, un
belliciste, un machiste, un conservateur. Accusé de pencher trop à
droite, John Milius a été traité de tout et de n’importe quoi. Il faut
avouer que John Milius lui-même n’a rien fait pour démentir sa
réputation. Pis encore, il n’a cessé de l’alimenter tant par conviction
que par esprit de provocation. Comme John Ford qui s’est forgé une
image de personnage fruste sous des dehors pittoresques, Milius s’est
construit sa propre réputation de réalisateur généreux en bons mots
et en histoires passionnantes mais aussi d’ardent défenseur du port
d’arme, de partisan de la justice expéditive et de militariste. Effet
du hasard, le début du déclin de la carrière de Milius correspond au
moment où Ronald Reagan quitte ses fonctions à la Maison blanche.
Milius, soldat de Reagan !? Parlez-lui de l’entraînement actuel du soldat
et il vous dira que les formateurs ne sont pas assez exigeants, que le
soldat doit se sentir persécuté et opprimé afn d’être mieux préparé à
ce qui l’attend sur le terrain et qu’il faut recréer le culte du guerrier dans
la société. Pour celui dont la vie se défnit par la lutte qu’elle engendre,
la guerre est devenue un macrocosme de son propre travail de cinéma.
En tournage, ce membre éminent de la NRA se considère comme un
général en campagne et a baptisé sa boîte de production The A-Team en
hommage à une unité de bérets verts.
Bien que surfeur, John Milius exècre la cool attitude. Il déteste les hippies
dont il démonte le comportement de manière assez comique. Dans
Conan le Barbare, les adeptes du fower power sont des gens sans volonté,
incapables de penser par eux-mêmes et inconscients d’alimenter un
culte cannibale. Dans Graffti Party, Matt, l’un des trois héros, se voit
refuser un hamburger par un propriétaire de snack végétarien et baba
cool. Le dialogue qui s’ensuit parle de lui-même et traduit la propre
hostilité de Milius : « - Nous ne servons pas de viande ici, mon frère. – Je ne suis
pas ton frère ! Et éteins moi cette musique de sauvage ! ». Dans Motorcycle
Gang, Milius parodie le discours utopiste de l’intellectuel de gauche
que le réalisateur confronte à une réalité sordide qui le fait fuir. En
réponse à ces théories pacifstes, l’héroïne du flm conclura que « Tout
ce que est réel laisse une cicatrice et nous en avons tous ».
L’infuence de Nietzsche sur Milius a sûrement été néfaste pour la
perception qu’en avaient les critiques. L’amalgame avec le nazisme et
l’idéologie du surhomme a vite été faite. Dès les premiers scénarios, la
critique Pauline Keal – plus snobe et omnipotente que jamais – ne se ft
pas attendre pour dégainer sa machine à écrire et pour coller à Milius
l’image indécrottable de fasciste. Philosophiquement, le réalisateur le
concède bien volontiers « ce qui ne te tue pas te rend plus fort » – comme en
atteste l’exergue de Conan le Barbare. La roue sur laquelle s’entraîne
le Cimmérien décrit ainsi le long processus de la sélection naturelle. Les
personnages de Milius ont été élevés à la dure pour mieux appréhender
la violence du monde : Conan, Jed et Matt (L’Aube rouge), les Rough
Riders. L’initiation doit apprendre à chacun à se connaître : « Un homme
doit connaître ses limites » répète Harry Callahan dans Magnum Force.
Pour John Milius, les événements violents, les confits et les révolutions
52
Les Dossiers d’Acmé N°5
sont constitutifs de l’univers. Le monde n’existerait pas sans guerres,
sans foi sincère ou fanatisme destructeur pour les déclencher, sans
hasard qui désigne le gagnant d’une bataille. « La vie se défnit par la lutte, 
c’est peut-être pour ça que je cherche toujours les embrouilles », déclare-t-il. Mais
comme Ford, Milius se révèle plus complexe et insaisissable que son
apparence ne le laisse supposer.
Les hommes qu’il décrit sont imparfaits et vulnérables. « N’oublie pas
Conan que nous ne sommes ni des Dieux ni des Géants mais juste des hommes »
confe le père du futur roi des voleurs à son fls. Les héros miliusiens
ne sont pas faits d’un bloc. La croyance de John Milius va à la fois au
corps et à l’esprit. Dans Rough Riders, la diplomatie et la guerre,
les idées et l’action, la parole et les actes sont perçus comme partie
intégrante de l’échiquier géopolitique. De son côté, Conan ne peut pas
se résumer à sa seule force herculéenne. Certes, l’essence de Conan est
de ne jamais céder et de combattre (au besoin jusqu’à la fn) avec toutes
les ressources dont il dispose. Mais Conan est aussi un intellectuel, un
homme de pensées profondes, d’introspection et de convictions. Sur
son trône ou regardant les vagues s’entrechoquer contre les rochers,
la pose de Conan évoque le Penseur de Rodin. Il n’est pas seulement
un personnage vindicatif mais aussi un être complexe qui s’interroge
sur ce qu’il est et sur ce qu’il a fait. Ingénieuse idée de casting, son
père est interprété par l’acteur William Smith qui n’est pas seulement
un culturiste et un second couteau apprécié mais aussi un spécialiste
en langues russe et caucasiennes (c’est sous cette double casquette
qu’il reviendra trois ans plus tard dans L’Aube rouge). L’inscription
gravée sur l’épée de Conan (« Ne porte pas le mal, toi qui me brandis »)
démontre que la sagesse est indispensable à la force et au pouvoir qui
doivent être utilisés à bon escient. La trilogie Conan que Milius pensait
développer devait d’ailleurs s’appuyer sur trois axes : la force brute, la
responsabilité, la loyauté. Ce triptyque de valeurs refète la véritable
pensée de Milius et fait apparaître des notions qui se complètent :
le physique, l’intellect et la morale. D’une part, la puissance favorise
l’action concrète qui seule permet d’amorcer une évolution. D’autre
part, la dimension intellectuelle est indispensable aux grands hommes
car ils sont amenés à prendre des décisions. Enfn, la morale impose
des limites et instaure une conscience qui médite sur les conséquences
de l’action sur le monde. Le devoir de la responsabilité est ce qui
différencie les héros miliusiens des hommes ordinaires. Dans Rome,
Pompée, regardant la mer, déclare envier son esclave qui n’a aucune
responsabilité et conçoit sa tâche comme une fatalité. Et que dire
d’Harry Callahan qui est le seul à prendre ses responsabilités dans une
société où personne ne veut les assumer.
La roue sur laquelle
s’entraîne le cimmérien
décrit le long processus
de la sélection naturelle.
53
Les Dossiers d’Acmé N°5
53
John Milius
Des hommes de pensées
profondes, d’introspection et
de conviction obligés de
prendre leurs responsabilités.
De gauChe à Droite : Magnum Force, rome, Conan, L’aube rouge
un iMPériaListe ?
Dans ses reconstructions et inspirations historiques, Milius reste
fdèle aux coutumes et morales des sociétés du passé mises en scène –
aussi barbares et peu en phase avec une ère de démocratisation et
de pacifcation affchées soient-elles. Taxé de faire l’apologie de
l’interventionnisme américain à la sortie de Le Lion et le vent, il précise
que « l’impérialisme n’était pas un gros mot dans le contexte de 1904 mais qu’il
n’était certainement pas politiquement correct en 1974 »
1
. Or, d’impérialisme,
Milius en représente les deux côtés : côté pile, le point de vue américain,
Teddy Roosevelt, interventionniste et belliqueux ; côté face, le point de
vue oriental, le Raisuli, sorte de Pancho Villa version bédouine. Tout
en étant assumé comme une part de son identité, son américanisme est
tempéré par la compréhension des cultures étrangères et des valeurs
contraires. Roosevelt lui-même dresse un portrait nuancé des Etats-
Unis comparant le pays au grizzli « fort, féroce, parfois aveugle et téméraire.
L’ours vit seul, indomptable, sans alliés rien que des ennemis dont aucun ne le
vaut. (…) On ne nous aimera jamais et, même, on nous craindra car nous avons
trop d’audace. » L’Amérique semble avoir engagé un rapport de force
avec le reste du monde et son action n’est pas ici exempte de défauts.
C’est là toute l’ambivalence de cet anarchiste réactionnaire chez qui les
idées fortes savent s’entrechoquer. Dans L’Adieu au roi, Learoyd est
à la fois roi et communiste car comme le confesse Milius « [son] côté
marxiste a toujours été en confit avec [son] côté impérialiste »
2
.
Le Lion et le vent ne glorife pas uniquement l’expansionnisme
américain à l’aube du 20
ème
siècle mais montre également ceux qui
en sont les victimes. Les Marocains sont pressés de toutes parts :
les brigands, les étrangers (européens et américains), leurs propres
dirigeants. Comme pour anticiper les critiques, John Milius a toujours
représenté les visions opposées. Il est profondément humaniste en cela
qu’il semble capable d’adopter le point de vue de chaque personnage,
d’accorder du crédit à toutes les idéologies. Son cinéma n’est pas
politiquement correct car il entend véhiculer des valeurs morales
indépendantes de son époque, universelles, atemporelles et communes
à tous les hommes. Eden Pedicaris qui désapprouve les châtiments
corporels infigés par le Raisuli à ses hommes mais qui comprend son
combat semble en phase avec la démarche de l’auteur. Milius a fait
du mélange des civilisations, de l’interdépendance de tous les êtres
humains et du respect de l’autre une constante de son cinéma que cela
soit à travers L’Adieu au roi, Conan le Barbare ou Rough Riders.
1. Patrick Mcgilligan, Backstory 4 - Backstory 4: Interviews with Screenwriters of the
1970s and 1980s, university of California Press, 2006.
2. Dans le commentaire audio du flm sur dvd, Milius ne manque pas d’humour : son flm
est le seul à pouvoir réconcilier george W. bush et oussama ben Laden !
54
Les Dossiers d’Acmé N°5
John Milius a le goût du western et c’est aussi par ce truchement
qu’il développe sa thématique de l’expansionnisme. Au début de sa
carrière, son souhait était de devenir un réalisateur de westerns de
série B. Si le destin l’a conduit vers d’autres horizons, il n’a jamais
renoncé à cette part de son identité qui le fait infuser ses flms d’une
bonne dose de l’esprit de l’Ouest. Le désert marocain de Le Lion et
vent fait écho au wilderness américain et les nomades ne sont que des
indiens transplantés. Un travelling commencé sur le Raisuli et le désert
se poursuit sur Roosevelt et le parc du Yellowstone. L’histoire est
classique : l’enlèvement d’une femme et de ses enfants par les peaux-
rouges. Eden Pedicaris est, en cela, une vraie Yankee, une femme à
poigne, déterminée n’hésitant pas à prendre les armes. De même :
L’Inspecteur Harry et L’Aube rouge sont des westerns déguisés,
les deux flms se terminant par ailleurs sur un duel au revolver ;
Dillinger se réfère aux flms de Sam Peckinpah ; Graffti Party et
Le Vol de l’Intruder orchestrent des bagarres de saloon. Encore une
fois, la position de Milius s’avère ambiguë : sa sympathie va autant
aux impérialistes et aux cow-boys (le pilote du Vol de l’Intruder est
comparé à Wyatt Earp et porte le surnom de « Cool Hand » comme en
hommage à des dons de pistolero) qu’aux opprimés et aux indiens (les
autochtones de L’Adieu au roi sont rebaptisés les « comanches »).
un beLLiciste ?
Le rêve d’un ailleurs et l’intérêt pour l’histoire s’accompagnent chez Milius
d’un fantasme enfantin pour les grands conquérants et les hommes de
guerre : les Mongols (Subotai dans Conan)
3
, les Vikings (Viking Bikers
from Hell, l’épisode qu’il a écrit pour la série Deux fics à Miami),
les Romains (la série Rome). « Je ne suis pas belliciste mais juste fasciné par la
guerre. Tolstoï l’était également ce n’est pas pour autant qu’il en faisait l’apologie. »
Les actes, les accessoires et les décors s’inscrivent – encore une fois –
dans la cohérence d’un contexte. La violence Conan le barbare est
inhérente à l’époque et au lieu où l’action se situe. Pour John Milius, sa
mise en scène de la violence trouve un point de comparaison dans le
théâtre antique grec. Dans son évocation de la guerre, il ne trahit pas la
vérité mais la dramatise. Il aime les affrontements nobles, le romantisme
des duels à l’épée, tout en restant conscient de leurs conséquences et en
exécrant la violence gratuite qui dévalorise la dignité humaine.
Bien que scénariste d’Apocalypse Now, John Milius a du mal avec la
représentation de la guerre du Vietnam dont les ressorts lui échappent
car ne correspondant pas à sa conception surannée du combat. Pour
lui, le confit du sud-est asiatique a creusé un fossé entre les élites et le
peuple américain. «  Une  méfance  mutuelle  s’est  instaurée  car  les  gens  savaient 
que le gouvernement leur avait menti. Avant cela, les soldats savaient pourquoi ils se
battaient. Fred Rexer
4
a dit que la génération qui a combattu en 1965 et 1966 a fait
preuve d’un grand héroïsme mais qu’elle ne s’engagerait plus aussi facilement. On a
3 A l’heure du bouclage, Mickey Rourke aurait été choisi par
John Milius pour interpréter Gengis Khan dans une biographie du célèbre
conquérant mongol.
4. Conseiller militaire sur Apocalypse Now.
Les deux faces de
l’impérialisme : côté pile, le
point de vue américain ; côté
face, le point de vue oriental.
en haut et en bas : Le Lion et le vent
55
Les Dossiers d’Acmé N°5
PreMière CoLonne : Conan (2), L’aube rouge, Miami Vice
DeuxièMe CoLonne : graffti Party, rome
56
Les Dossiers d’Acmé N°5
abusé des idéaux, non seulement d’une génération mais également de toute une nation. »
5

Réformé pour problèmes de santé alors qu’il voulait s’engager, Milius
ne fait d’ailleurs qu’esquisser le confit à travers sa flmographie. Dans
Graffti Party, Jack s’en va à la guerre puis revient sans que soit montré ce
qui lui est arrivé durant deux ans. Dans Retour vers l’enfer qu’il produit,
l’action se passe une dizaine d’années après la fn de la guerre. Dans Le
Vol de l’Intruder qui prend pourtant la guerre du Vietnam comme décor,
le confit est vu du ciel – la réalité du terrain et les combats d’homme à
homme restent en arrière plan y compris lors du climax. Des années, Milius
a nourri l’idée de faire un flm sur le raid de Son Tay mais le projet n’a pas
abouti. Il est probable qu’il se serait alors concentré sur l’aspect militaire
du raid (en partie, glorieux) et que sa vision aurait été différente du canon
unidimensionnel du confit vietnamien du préexistant hollywoodien.
Pour John Milius, les flms sur la seconde guerre mondiale ont remplacé
les westerns à partir du moment où le rapport aux indiens, à la frontière
et aux espaces ouverts, a évolué. Pour L’Aube rouge, il prétexte une 3
ème

guerre mondiale entre les Etats-Unis et l’URSS mais ne fait qu’appliquer
les préceptes du western et des flms sur la résistance. Ainsi, les Etats-Unis
attaqués de 1984 rappellent fortement la France occupée de 1941. Le pays
se trouve scindé en zone libre et zone occupée et les Wolverines, nouveaux
maquisards, écoutent les messages codés diffusés par les programmes
de l’Amérique libre (où « les Américains parlent aux Américains »). Pour
autant, L’Aube rouge n’est pas un flm bêtement anti-soviétique. « Peu de
flms de propagande, dans l’histoire de cinéma, ont atteint de tels excès de balourdise » 
écrivait la critique française de l’époque qui passait encore une fois à côté de
l’essentiel. Certes, l’ennemi est soviétique mais le propos est anti-nucléaire.
Les belligérants ne se sont pas servis de leurs missiles. « Il s’agit d’une guerre
conventionnelle. Au point où on en est, bientôt, on se battra à l’épée. » Pour Milius,
la 3
ème
guerre mondiale était alors inévitable (c’est pour cela qu’il faut se
préparer) mais il démontrait par là même la futilité désespérée de la guerre.
A la fn du flm, malgré l’héroïsme et les valeurs démontrés, les motivations
et les vengeances bilatérales, ce qui reste pour se souvenir des combattants
n’est qu’une plaque commémorative abandonnée dans un lieu de bataille
que plus personne ne visite désormais.
5. ibid
De haut en bas :
Le Vol de l’intruder, Le
Lion et le vent,
Conan,
L’aube rouge,
graffti Party
57
Les Dossiers d’Acmé N°5
57
John Milius
L’Aube rouge fonctionne sur un procédé d’inversion des valeurs. La
résistance des Wolverines s’inspire des batailles du front de l’Est et des
guérillas sud américaines. Denver assiégé n’est qu’une transposition de
Leningrad. Ernesto (sic), le colonel cubain chargé de maintenir l’ordre
dans la ville occupée, est un révolutionnaire, un homme d’idéaux
qui a commencé à faire la guerre en combattant pour se libérer de
l’oppression mais est devenu le temps passant un oppresseur lui-
même. Il se reconnaît dans les Wolverines et, pour cela, laisse Jed
partir à la fn. « J’ai toujours été du côté des insurgés. Je n’ai aucune expérience
de l’autre côté. Mais, il me semble nécessaire de remporter le soutien du peuple.
Comme disait l’ennemi [américain] au Vietnam : gagner leur cœur et leur
esprit. t» Les Etats-Unis, « force d’occupation », seraient-ils punis par là
où ils ont péché ? Malgré la vénération qu’il a pour le grand homme,
Milius montre une stèle rendant hommage à Teddy Roosevelt dont
« les forces impérialistes » ont pourtant massacré 35 000 indiens. Les
jeunes protagonistes deviennent des héros mais aussi des animaux
en s’habituant à un mode de vie primitif. Rough Riders, Conan le
Barbare, L’Adieu au roi et Motorcycle Gang véhiculent le même
propos. La guerre est déshumanisante (les hommes y deviennent
des tueurs) car l’homme revient à un état sauvage, le dernier stade
de cette régression étant le cannibalisme (Conan, L’Adieu au roi,
L’Aube rouge). Dans L’Aube rouge, une scène coupée montrait les
personnages tirer sur une maison dans laquelle ils découvraient une
petite flle qu’ils avaient failli tuer. Ils réalisaient alors qu’ils perdaient eux
aussi leur humanité. Ils lui donnaient néanmoins un peu de nourriture
et l’un d’eux ajoutait : « ne serait-ce pas mieux si on l’avait tuée ? ». L’humain
adopte bien des visages y compris celui de la monstruosité.
un franc tireur !
L’hystérie médiatique qui a accompagné la sortie de L’Aube rouge
n’est que l’aboutissement d’une polémique critique née à l’époque
de L’Inspecteur Harry et qui n’avait fait qu’enfer depuis. Traité
de fasciste par Pauline Keal et ses suppôts, Milius leur renvoie
l’appellation. Pour le metteur en scène, souffrant quelque peu
du complexe de la persécution, la situation s’est inversée. Lui, le
conservateur, est la victime d’une chasse aux sorcières menée par
les libéraux qui ont pris le pouvoir à Hollywood ! « J’ai été blacklisté à
cause de mes opinions politiques comme un scénariste l’aurait été dans les années
1950. Hollywood a toujours été à gauche et j’ai toujours été du mauvais côté. »
A l’image de l’inspecteur Harry, personnage mythique qu’il contribua
à créer et dans lequel il se refète, John Milius exerce son métier dans
L’aube rouge fonctionne sur un
procédé d’inversion des valeurs.
L’aube rouge
comme Milius,
l’inspecteur Harry exerce
son métier dans une société
dominée par les libéraux.
tous deux sont des mavericks
naviguant constamment sur la
corde raide de la morale.
L’inspecteur harry (2),
Magnum Force (2)
Page De Droite :
De gauche à droite :
L’aube rouge,
L’adieu au roi (2)
59
Les Dossiers d’Acmé N°5
59
John Milius
une civilisation dominée par les libéraux. Harry Callahan travaille
à San Francisco, l’un des bastions de la culture peace and love là où
John Milius tente de faire entendre sa voix dans un milieu artistique
dominé par les démocrates. Ces « deux salopards » sont des mavericks,
des dinosaures qui appliquent des méthodes et une morale démodées.
L’Inspecteur Harry et Magnum Force interrogent sur l’application
d’une justice expéditive. Harry Callahan est un être à part, un mythe
en réponse à un désir populaire. Or, posséder une arme est un devoir
dont tout un chacun ne peut pas être investi. Dans une scène de
L’Aube rouge pleine d’ironie mordante, les soldats russes prennent
un pistolet des mains d’un cadavre affchant fèrement ses idéaux sur
son van: « Ils n’auront mon arme qu’en l’arrachant de mes doigts morts ».
Comme tous personnages de Milius, « Dirty Harry » a des limites que
lui impose sa morale. Il ne tire sur les « forbans » que dans le cadre strict
de la loi et évolue sur la corde raide de la justice (universelle) et du droit
(éphémère). Sans ces bornes, c’est le chaos représenté par Scorpio et
les motards vigilents. Entre les deux opus, le scénariste qu’est Milius a
été soucieux de rétablir l’équilibre. Au criminel de gauche arborant les
emblèmes de la génération hippie ont succédé les criminels de droite
portant des uniformes au look de SS. Partagé entre le pragmatisme
à l’ancienne et l’utopie progressiste, John Milius se défnit comme
un franc-tireur, toujours en lutte contre la morale dominante. « J’ai
combattu toutes mes batailles comme un guérillero – la nuit avec peu ou pas de
munitions, des armes qui étaient volées, et devant m’incliner généralement devant
un adversaire plus fort. J’ai plus appris en lisant Mao, Geronimo, Victorio et Che
Guevara qu’en découvrant les comptes rendus des tournages de Stanley Kubrick.»
6

Les modèles et le combat sont de gauche, les armes sont de droite.
Idéologiquement, Milius s’avère être à la fois sa thèse et son anti-thèse,
en constante contradiction avec lui-même, à la fois défenseur des
valeurs traditionnelles et romantique révolutionnaire.
John Milius est ainsi un être complexe aux valeurs parfois contradictoires
et paradoxales. Contemplatif, attentif aux mouvements de la nature,
respectueux de la vie, Milius serait un maître zen. Mais, bouillonnant,
subversif, désintéressé par l’aspect pécuniaire, plaidant pour une
désobéissance civile lorsque l’autorité faillit, Milius serait un anarchiste.
A la recherche de son équilibre, il est dans la même position que le
personnage interprété par Brad Johnson dans Le Vol de l’Intruder,
partagé entre l’enseignement d’un Willem Dafoe (anarchie, sacrifce,
amitié) et celui d’un Danny Glover (discipline, obstination, sagesse).
Par ses engagements, Milius reste opposé à toute forme de fanatisme
car les fanatiques de droite (les motards de Magnum Force) comme
de gauche (les hippies de Conan le Barbare) sont convaincus de faire
le bien sans voir le mal qui l’accompagne. Il reste réfractaire à tout type
d’endoctrinement, de morale dominante ou de pensée dogmatique.
En ce sens, il fustige les disciples fanatiques de Thulsa Doom qui se
réfèrent implicitement aux adeptes la secte de Jim Jones
7
. A la fn,
Conan incite la princesse qu’il a sauvée à ne pas l’adorer tel son Dieu
mais à assumer son libre-arbitre, à se montrer digne d’une prise de
position, à être responsable de ses actes. Les modèles exhortés par
Milius sont des libres-penseurs dont les observations dégagées de tout
poids hypocrite sont forgées dans l’acier fexible de l’éducation et de
l’attention portée aux êtres et aux choses. Souriant à toutes les attaques
qui l’ont visé, il a glissé dans la bouche de l’inspecteur Harry le message
qu’il adresse à ses détracteurs. « Je crois que vous m’avez mal jugé ».
6 ibid
7 Jim Jones était le fondateur du groupe religieux « Le temple du Peuple ». Le 18 novembre
1978, 914 personnes appartenant à sa communauté se donnèrent la mort.
60
Les Dossiers d’Acmé N°5
coMMe réaLisateur
(court-Métrages) :
Marcello, I’m Bored – 1966 (animation)
The Reversal of Richard Sun – 1970
Opening Day – 1985 (épisode de la série The Twilight Zone)
coMMe réaLisateur
(Long-Métrages) :
DiLLinger, 1973
Scénario : John Milius
Photographie : Jules Brenner
Montage : Fred R. Fleitshans Jr
Musique : Barry De Vorzon
Avec : Warren Oates (John
Dillinger), Ben Johnson (Melvin
Purviss), Michelle Philips (Billie
Frechette), Harry Dean Stanton
(Homer Van Meter), Geoffrey
Lewis (Harry Pierpont), Richard
Dreyfuss (Baby Face Nelson),
Frank McRae (Reed Youngblood).
Durant la grande dépression, le
pilleur de banques John Dillinger et son gang sillonnent l’Amérique,
traqués par la police.
Le Lion et Le vent
tHe winD anD tHe Lion, 1975
Scénario: John Milius Photographie : Billy Williams Montage:
Robert L. Wolfe Musique : Jerry Goldsmith
Avec : Sean Connery (Mulai Ahmed Er Raisuli), Candice Bergen
(Eden Pedecaris), Brian Keith (Theodore Roosevelt), John Huston
(John Hay), Geoffrey Lewis (Samuel Gummere).
Maroc, 1904. Le brigand Raisuli enlève une ressortissante américaine,
Eden Pedecaris, et ses deux enfants afn de faire pression sur le pouvoir
du sultan, soumis aux infuences des puissances occidentales. Alerté de
la situation, le président américain, Theodore Roosevelt, mène depuis
Washington une campagne anti-Raisuli et organise une mission de
secours. Mais les intentions du bandit son plus nobles qu’il n’y parait…
filmographie
61
Les Dossiers d’Acmé N°5
61
John Milius
graffiti Party
big weDnesDay, 1978
Scénario : John Milius, Dennis Aaberg Photographie : Bruce
Surtees Montage : Timothy O’Meara, Robert L. Wolfe Musique :
Basil Poledouris
Avec : Jan-Michael Vincent (Matt
Johnson), William Katt (Jack
Barlow), Gary Busey (Leroy Smith),
Patti D’Arbanville (Sally Jacobson),
Sam Melville (Ours), Gerry Lopez
(lui-même), Frank McRae (Sergent
instructeur).
De l’été 1962 au printemps 1974, la vie
de trois californiens passionnés de surf.
conan Le barbare
conan tHe barbarian, 1982
Scénario : John Milius, Olivier Stone, d’après les personnages créés
par Robert E. Howard Photographie : Duke Callaghan Montage :
Timothy O’Meara Musique : Basil Poledouris
Avec : Arnold Schwarzenegger (Conan), James Earl Jones (Thulsa Doom),
Sandahl Bergman (Valéria), Gerry Lopez (Subotaï), Mako (Sorcier), Max
von Sydow (Roi Osric).
Enfant, Conan le Cimmérien assiste impuissant à la mort de ses parents, tués
par Thulsa Doom et son armée. Il grandit en esclavage, devient gladiateur puis
aventurier et voleur. Lui et ses compagnons, le voleur Subotaï et la belle Valéria, sont
alors chargés par le roi Osric de retrouver sa fille, prisonnière du culte diabolique de
Thulsa Doom.
L’aube rouge
reD Dawn, 1984
Scénario : John Milius, d’après une histoire de Kevin Reynolds
Photographie : Ric Waite Montage : Thom Noble Musique : Basil
Poledouris
Avec : Patrick Swayze (Jed), C. Thomas Howell (Robert), Lea
Thompson (Erica), Charlie Sheen (Matt), Jennifer Grey (Toni),
Powers Boothe (Andy), Ben Johnson (Mason), Harry Dean Stanton
(M. Eckert).
Des parachutistes soviétiques et cubains atterrissent aux Etats-Unis
et prennent le contrôle d’une partie du pays, instaurant la loi martiale
et opprimant la population. Un groupe d’adolescents se réfugie
dans les montagnes rocheuses et prend les armes pour lutter contre
l’envahisseur communiste.
62
Les Dossiers d’Acmé N°5
L’aDieu au roi
fareweLL to tHe King, 1989
Scénario : John Milius, d’après le roman
de Pierre Schoendoerffer Photographie :
Dean Semler Montage : Anne V. Coates,
Timothy O’Meara Musique : Basil
Poledouris
Avec : Nick Nolte (Learoyd), Nigel Havers
(Fairborne), Franck McRae (Tenga), Gerry
Lopez (Gwai), Elan Oberon (Vivienne),
Aki Aleong (Colonel Mitamura)
Durant la seconde guerre mondiale, le
capitaine Fairborne et Tenga son radio, deux militaires anglais, sont
largués dans la jungle de Bornéo afn de soulever les populations
locales contre l’armée japonaise qui contrôle la zone. Ils découvrent
une tribu primitive dirigée par un occidental, Learoyd. Celui-ci se révèle
être un déserteur de l’armée américaine, célébré comme un roi par les
indigènes. Réticent à prendre part à des combats qu’il a fui, Learoyd
se voit obligé de prendre les armes lorsque les Japonais menacent la
tranquillité de son peuple.
Le voL De L’intruDer
fLigHt of tHe intruDer, 1991
Scénario : Robert Dillon, David Shaber, d’après le roman de Stephen
Coonts Photographie : Fred J. Koenekamp Montage : Timothy
O’Meara, Steve Mirkovich Musique : Basil Poledouris
Avec : Brad Johnson (Jake Grafton), Willem Dafoe (Virgil Cole), Danny
Glover (Frank Camparelli), Rosanna Arquette (Callie), Tom Sizemore
(Boxman), Ving Rhames (Frank McRae).
Durant la guerre du Viêt Nam, le pilote Jake Grafton est cantonné sur le
porte-avion commandé par Frank Camparelli, multipliant les missions
de routine ordonnées par un état-major dépassé par les évènements.
Après avoir assisté impuissant à la mort de son navigateur, Grafton fait
équipe avec Virgil Cole, une tête brûlée. Ensemble, ils élaborent un plan
fou : bombarder un dépôt de munition communiste situé en plein cœur
de la zone interdite d’Hanoï.
63
Les Dossiers d’Acmé N°5
63
John Milius
MotorcycLe gang, 1994 (tv)
Film issu de l’anthologie Rebel Highway
Scénario : Kent Anderson, Laurie McQuillan Photographie : An-
thony B. Richmond Montage : Mark Helfrich Musique : Hummie
Mann
Avec : Carla Gugino (Leann), Gerald McRaney (Cal), Jake Busey
(Jake), John Cassini (Crab), Richard Edson (Volker).
Dans les années 50, une famille traverse les Etats-Unis en voiture pour
s’installer en Californie. Ils sont pris en chasse par un gang de motards
dont le chef, Jake, a des vues sur Leann, l’adolescente de la famille,
elle-même troublée par ce rebelle. Vétéran de la guerre de Corée, Cal,
le père de Leann, part au secours de sa flle.
rougH riDers, 1997 (tv)
Scénario : John Milius, Hugh Wilson Photographie : Anthony
B. Richmond Montage : Sam Citron Musique : Peter et Elmer
Bernstein
Avec : Tom Berenger (Théodore Roosevelt), Sam Elliott (Bucky
O’Neill), Gary Busey (Joseph Wheeler), Brad Johnson (Henry Nash),
Geoffrey Lewis (Eli), Brian Keith (Président McKiney), Chris Noth
(Craig Wadsworth), George Hamilton (William Randolph Hearst).
En 1898, la population de Cuba vit sous le joug de l’armée espagnole. Aux
Etats-Unis, le jeune secrétaire d’Etat Théodore Roosevelt use de toute son
infuence pour déclencher une guerre entre les deux puissances. Engagé
volontaire dans la cavalerie, Roosevelt se voit offrir le commandement de
la troupe des « Rough Riders » et débarque à Cuba.
64
Les Dossiers d’Acmé N°5
coMMe scénariste
(fiLMograPHie séLective) :
The Emperor, George Lucas, 1967 (court-métrage)
The Devil’s 8, Burt Topper, 1969
Evel Kneviel, Marvin Chomsky, 1974
L’Inspecteur Harry, Don Siegel, 1971 (non crédité)
Jeremiah Johnson, Sidney Pollack, 1972
Juge et hors-la-loi, John Huston, 1972
Magnum Force, Ted Post
Melvin Purvis, G-Man, Dan Curtis, 1974
Viking Bikers from Hell, James Quinn, 1987 (épisode de la série
télévisée Deux fics à Miami, écrit sous le pseudonyme de Walter
Kurtz)
Extrême Préjudice, Walter Hill, 1987
Géronimo, Walter Hill, 1993
Danger Immédiat, Philip Noyce, 1994
coMMe ProDucteur
(fiLMograPHie séLective) :
Hardcore, Paul Schrader, 1979
1941, Steven Spielberg, 1979
La Grosse magouille, Robert Zemeckis, 1980
Retour vers l’enfer, Ted Kotcheff, 1983
Rome, série télévisée créée par Bruno Heller, 2005-2007
66
Les Dossiers d’Acmé N°5
a Paraître
n°1
revue de cinéma intéractive
Les Dossiers
d’
robert
zemeckis,
contes,
croyances
et nouvelles
technologies
Les Dossiers
d’Acme N°1
Robert Zemeckis,
Contes, croyances
et nouvelles technologies
n°1
revue de cinéma intéractive
Les Dossiers
d’
charlton
Heston,
La colère
juste
Les Dossiers
d’Acme N°2
Charlton Heston,
La colère du juste
n°1
revue de cinéma intéractive
Les Dossiers
d’
rené clément,
de l’autre
côté du
miroir
Les Dossiers
d’Acme N°3
René Clément,
De l’autre côté du miroir
n°1
revue de cinéma intéractive
Les Dossiers
d’
Les classiques
de la
littérature
russe au
cinéma
égaLeMent DisPonibLe
Les Dossiers d’Acme N°6
La littérature russe au cinéma,
Rhapsodies de la steppe enneigée
4 P4R4l1RL
Les Dossiers d’Acme N°1 :
Robert Zemeckis,
Contes, croyances et
nouvelles technologies
LB4LLHLN1 BlSPBNlBLL
Les Dossiers d’Acme N°6 :
Les classiques de littérature russe au cinéma,
Rhapsodies de la steppe enneigée
Les Dossiers d’Acme N°2 :
Charlton Heston,
La colère du juste
Les Dossiers d’Acme N°3 :
René Clément,
De l’autre côté du miroir
Les Dossiers d’Acme N°4 :
Le cinéma muet
de 2007 à 2010,
Entre poésie et épicurisme
Le cinéma
muet, entre
poésie et
épicurisme
revue de cinéma intéractive
Les Dossiers
d’
Les Dossiers
d’Acme N°4
Le cinéma muet
de 2007 à 2010,
Entre poésie et
épicurisme
n°1
67
Les Dossiers d’Acmé N°5
67
John Milius
revue de ci néma i nteracti ve
RetRouvez toute l’actualité d’acme suR le site
www.Revue-acme.com
68
Les Dossiers d’Acmé N°5
Réalisateur de Conan le Barbare et scénariste d’Apocalypse Now et de L’Inspecteur Harry, John
Milius reste pourtant une personnalité à (re)découvrir et à réévaluer. Nostalgique d’une
époque révolue faite d’aventures, de spiritualité, de justice et d’honneur, cet ancien
étudiant de l’USC ne serait pas uniquement le parangon de conservatisme qu’on se plaît
à décrire mais un homme cultivé et réféchi dont les scénarios refètent de profondes
contradictions morales. Isolé au sein du monde hollywoodien, il se projette dans les
alter égos qu’il met en scène, anarchistes, résistants (L’Aube rouge), hommes de l’Ouest
(Rough Riders), barbares (Conan), surfeurs (Grafti Party), lions du désert (Le Lion et le
vent), guerriers prêts à tout sacrifer au nom de la liberté (L’Adieu au roi).
Quinze ans après avoir réalisé son dernier flm (Rough Riders), John Milius est
devenu un producteur de séries télévisées avisé et impliqué (Rome, Pharaon).
Preuve que ce conteur passionné est un homme de cinéma complet qui n’a pas
encore écrit son dernier mot.

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