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Supplément Le Monde des livres 2012.10.19

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SPÉCIAL RENDEZ-VOUS DE L’HISTOIRE | BLOIS 18-21 OCTOBRE

Huit pages autour de l’histoire, des historiens et de leurs livres

18

prière d’insérer Jean Birnbaum

Legoût del’anarchive

3

a Traversée

Franchir les frontières d’une discipline

C

45

a Entretien

croisé entre Johann Chapoutot et Joël Cornette sur l’écriture d’une histoire de France

Jeune agricultrice française au volant d’un tracteur, en octobre 1949.
RUE DES ARCHIVES/AGIP

6

Au centre des 15e Rendez-vous de l’histoire: les agriculteurs, objets de représentations contradictoires depuis l’Antiquité
Alain Corbin
historien – mais pas tous. Cette vision heureuse du monde que l’on appelle désormais « paysan » culmine à la fin du XIXe siècle, âge d’or de l’agrarisme républicain. L’école, le service militaire, le bulletinde vote ont conféré à la paysannerie une nouvelle vision de la nation et de la planète.Ils ontcontribuéà la détacher des superstitions. Les patois ont régressé. L’exode rural a, peu à peu, vidé les campagnes des plus pauvres et permis le renforcement de la moyenne propriété. Vers 1900, au lendemain d’une grave crise agricole, la bicyclette et, plus encore, la carriole, ainsi que l’essor des sociétés sportives, de chasse, de pêche et de musique font
e

Le paysan, le bon grain et l’ivraie

feuilles Le Dossier secret de l’affaire Dreyfus

a Bonnes

a Essais Alexandre des Lumières et Le Temps des laboureurs

78

haque automne, les amis de l’archive se donnent rendez-vous à Blois. On pourrait dire qu’ils rentrent à la maison, puisque tel est le lieu que désigne le mot grec arkheion, qui a donné « archive » en français. Dans cette maison qui est celle de la mémoire, celle d’une certaine magie aussi, ce rendez-vous prend la forme d’un Festival de l’histoire. Quatre jours durant, étudiants et enseignants, éditeurs et libraires, lecteurs et amateurs convergent vers un même espace d’affinités et de passions partagées : tous viennent savourer, chacun à sa manière, ce qu’Arlette Farge a nommé, dans un délicieux petit livre qui fait figure de classique, Le Goût de l’archive (Seuil, « La Librairie du XXe siècle », 1989). Ce goût n’est pas celui d’un passé disparu. Bien sûr, il implique une ferveur charnelle à l’égard des vieux papiers – documents exhumés, paroles sauvées, existences restituées. Certes encore, il requiert une complicité vive avec tous ceux qui ont transmis les mots et les traces, célèbres mémorialistes ou obscurs officiers de police. Mais les femmes et les hommes qui se donnent rendez-vous à la Maison de l’archive ne l’envisagent pas comme une demeure ancestrale, ni même comme un monument à visiter. Pour eux, l’archive ne fait pas signe vers le seul passé, elle ne renvoie pas uniquement aux motifs de la tradition consignée, de la mémoire accumulée. Au contraire, elle représente le lieu d’une promesse qui s’appelle transmission, passage du témoin. En cela, le goût de l’archive est le goût de l’avenir même. Voilà pourquoi les rédacteurs du Monde, journal partenaire des Rendez-vous de l’histoire, seront présents à Blois pour répondre à cette invitation. Vous les retrouverez à l’occasion de plusieurs débats (voir page 2), qui tenteront de conjuguer mémoire historique et urgence de ce qui vient. Pour désigner cette archive vouée à l’avenir, tout à la fois intempestive et explosive, le philosophe Jacques Derrida inventa un mot superbe : l’« anarchive ».

ET AUSSI

présente

A

u cours des siècles, deux types de représentations ordonnent les discours consacrés au paysan. Le premier s’ancre dans l’Antiquité. Dans les Géorgiques,Virgile présente le bon jardinier de Tarente, habile à cultiver les arbres, visant à se mettre en accord avec l’ordre du monde. Au cœur du XVIIe siècle, La Fontaine consacre une fable à ce bon jardinier. Les manuels d’horticulture de ce temps exaltent la bonne « éducation » de la plante. Depuis la Renaissance, la pastorale met en scène des bergers entreprenants mais travailleurs et des bergères accortes mais sages, au cœur d’une nature idyllique. Au XVIIIe siècle, l’âme sensible s’émeut du sort des travailleurs de la terre ; mais ceux-ci sont dépeints comme avides des plaisirs naturels, à la manière des jeunes gens du Verrou, de Fragonard. Le romantisme tisse à nouveau ce fil rose, comme le prouvent plusieurs romans de George Sand

Au XVIII siècle, les travailleurs de la terre sont dépeints comme avides des plaisirs naturels
du centre de la commune un lieu festif. C’est cette campagne, où les « bêtes » n’ont jamais été aussi nombreuses, qu’a croquée Benjamin Rabier. La Vache qui rit symbolise ce bonheur paisible. Dans le même temps, l’emprise de la notion de patrie prépare les paysans au grand sacrifice. Les auteurs de

romans agrariens,tel René Bazin, exaltent la sagesse de ceux qui restent fidèles à « la terre qui meurt ». A l’issue de la Grande Guerre, la victoire a fait des paysans, considérés comme ses principaux artisans, des héros qui ont bien mérité de la France. Durant la seconde guerre mondiale, Pétain les perçoit et les vante comme le plus solide fondement des valeurs patriotiques: « La terre, elle, ne ment pas. » Or, depuis l’aube des Tempsmodernes,un filnoir ordonnedesreprésentations inverses. La Bruyère décrit avec brutalité le paysan comme un être inférieur, enfoui, tel un animal, dans la glèbe qu’il travaille et qui l’imprègne. Durant près de trois siècles, les paysans sont présentés comme des êtres violents, particulièrement dangereux au cours de leurs révoltes sporadiques, à l’égard des petites villes qui parsèment le territoire. Jusqu’à ce que soit constitué un marché national, les troubles frumentaires font suite aux mauvaises récoltes. Au lendemain de la Révolution, ceux qui l’ont soutenue reprochent à la paysannerie « fanatique » d’avoir bien souvent refusé les idées nouvelles, d’avoir résisté aux Lumières. Lire la suite page 2

a Littérature Joyce Carol Oates. Romans libertins du XVIIIe siècle

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a Le feuilleton Eric Chevillard reconstitue le puzzle James Greer

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Pierre Assouline
de l’Académie Goncourt

Une question d’orgueil

a Rencontre David Simon, de Baltimore à « The Wire »

Qu’est-ce qui pousse un homme à trahir son pays ? Ou, plus précisément : qu’est-ce qui pousse, en pleine guerre froide, un haut fonctionnaire français, doté de responsabilités à la Défense et à l’OTAN, à transmettre des documents secrets au KGB pendant près de vingt ans ?

Le roman d’une trahison

Cahier du « Monde » N˚ 21072 daté Vendredi 19 octobre 2012 - Ne peut être vendu séparément

2

…à la « une»

Rendez-vous de l’histoire

Vendredi 19 octobre 2012

0123

Entretien avec Romain Bertrand, lauréat du grand prix 2012 des Rendez-vous de l’histoire de Blois

Au programme
a Les 15
e Rendez-vous de l’Histoire se tiennent à Blois (Loir-et-Cher) du 18 au 21 octobre, sur le thème des paysans.

«Inquiéter les certitudes»
Propos recueillis par Julie Clarini

Comme chaque année, ces Rendezvous permettent la rencontre privilégiée des historiens et du grand public à travers de nombreux débats, des expositions, des spectacles, un cycle cinéma et un Salon du livre.
Programme complet et renseignements sur www.rdv-histoire.com

I
Suite de la première page Quand le choléra fait rage, le fumier du paysan, son refus de l’hygiène sont conspués. Cependant,le « voyage pittoresque » accompli par les élites parisiennes fait découvrir à celles-ci la diversité du territoire. Or, La Terre, de Zola, et plus encore, En rade, d’Huysmans, et ce ne sont que des exemples, montrent au lecteur un paysan rusé autant que stupide, au besoinviolent, toujourscupide. Jules Vallès se souvient des terribles bagarres auxquelles se livrent lescadetsdes grandesfamillespaysannes du Massif central. Durant la seconde guerre mondiale, ce fil noir se traduit par la dénonciation du paysan, profiteur du marché noir.

Les débats du « Monde »
a Vendredi 19 octobre

l y a un peu plus d’un an, « Le Monde des livres » consacrait sa « une » à l’ouvrage de Romain Bertrand L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (Seuil, 2011). Il est aujourd’hui récompensé par le grand prix des Rendez-vous de l’histoire. L’auteur, directeur de recherche au CERI (Sciences Po) et spécialiste de l’Indonésie, s’inscrit dans le mouvement de « l’histoire connectée » ; son ambition est de restituer la rencontre de 1596, entre Hollandais et Javanais, en proposant une exploration symétrique qui confère « une égale dignité documentaire » aux deux parties. Ainsi ressuscités, ces deux mondes, marins hollandais et populations de Java, apparaissent également exotiques.

Comment l’idéologie vient aux programmes d’histoire? Avec Emmanuel Laurentin, animateur et producteur de « La Fabrique de l’histoire» sur France Culture, Nicolas Offenstadt, maître de conférences à Paris-I, Vincent Peillon, ministre de l’éducation nationale, Antoine Prost, président du conseil scientifique de la Mission du centenaire de la première guerre mondiale, professeur émérite à l’université Paris-I-PanthéonSorbonne; animé par Michel Lefebvre, journaliste au Monde. Fascisme et communisme: actualité d’une comparaison Avec Sophie Cœuré, maître de conférences à l’ENS, Romain Ducoulombier, chercheur associé au Centre d’histoire de Sciences Po, Pierre Laurent, secrétaire national du PCF, président du Parti de la gauche européenne (PGE) et sénateur, Nicolas Werth, directeur de recherche au CNRS-IHTP; animé par Jean Birnbaum, responsable du « Monde des livres ».
a Samedi 20 octobre

De 15 heures à 16 h 30

De 16 heures à 17 h 30

Autonomie paysanne Après avoir fait le constat de cette double tradition, rose ou noire, l’historien d’aujourd’hui se doit d’adopter une optique compréhensive. Il lui faut détecter l’autonomie paysanne. Quatre traits majeurs la définissent. 1. Tout d’abord la lenteur, qui se traduit par la marche rasante, retardée par le sabot ; lenteur qui facilite l’observation de l’autre, tissée d’ironie, de dérision, notamment à l’égard du Parisien. 2. L’aptitudeau silence, à laparole réservée, le souci de ne pas trahir les secrets de famille. Le paysan est un « taiseux», difficile à saisir. 3. L’obsession calculatrice en ce qui concerne la préservation, voire l’extension du patrimoine et la nécessité de conserver le capital d’honneur. 4. L’importance accordée à l’enracinement. Le paysan est l’homme d’un « pays ». Il se méfie de celui qu’en Normandie on qualifie de « horsain ». A partir des années 1950, le paysan quitte la scène. Les campagnes se vident, la mécanisation, l’omniprésence du tracteur s’imposent. La révolution du Formica, l’intrusiondu réfrigérateuret ducongélateur, la désodorisation transforment l’habitation. Reste que l’on pourrait repérer, dans le présent, les deux fils que nous avons suivis. Le paysan, surtout s’il pratique une agriculture biologique, est aujourd’hui perçu comme un conservateur de l’environnement et du paysage. Les fermes-auberges maintiennent les cuisines de terroir,les fermes-expositionsprésentent aux écoliers des canards et du bétail propres. Tout cela suggèreque le bonheur est dans le pré. Il n’en va plus de même lorsque le touriste est contraint de suivre, le long d’une route de campagne, le tracteur qui tire une citerne de ce lisier, issu d’un élevage en batterie, qui s’en va empuantir la région et nourrir indirectement les algues vertes. p Alain Corbin

Que vient récompenser ce prix, selon vous ? Je crois qu’il y a eu, au moment de la précédente édition des Rendez-vous de l’histoire de Blois, en octobre 2011, un effet « vent du large» comme disait autrefois Fernand Braudel. L’accueil enthousiaste du public pour le thème de « l’Orient » laisse penser qu’il y avait une attente de décloisonnement, notamment chez les professeurs du secondaire, qui y ont vu l’occasionde repeuplerles chronologies, d’étirer les cartes et surtout de sortir de la grisaille du grand « roman national». Une interprétation plus optimiste serait de penser que ce prix récompense aussi une forme d’histoire moins assurée ou moins arrogante, celle que Patrick Boucheron appelle l’« histoire inquiète ». C’est une histoire qui non seulement renonce à la vérité à majuscule, mais aussi rend visibles les opérations par lesquelles elle se constitue. Elle refuse d’enlever les échafaudages devant les façades. Bien sûr, dans L’Histoire à parts égales, je présente Java en 1596, mais montrer au lecteur la façon dont je produis ce récit sur le passé m’intéresse au fond autant. Cette manière de faire produit des vérités plus modestes, plus circonscrites, mais aussi plus robustes. La question de l’écriture est donc centrale. Non pas au sens du beaustyle,mais en termesd’écriturefilmique, dansle choixde lafocale de cadrage, de la scénographie, dans la façon dont on déploie une intrigue Qu’est-ce que « l’histoire à parts égales » ? L’histoire à parts égales, c’est, à partir de la chronique de leurs contacts, distribuer équitablement l’étrangeté entre le monde européen et les mondes extraeuropéens. L’histoire connectée n’est intéressante qu’à partir du moment où elle introduit du trouble des deux côtés. L’idée, par exemple, que le XVIIe siècle est une progression inéluctable vers l’âge d’or rationaliste peut être remise en cause : il suffit de rappeler que Jean Bodin, après avoir écrit Les Six Livres de la République (1576), commet De la démonomanie des sorciers (1580), ou que Tommaso Campanella, l’auteur de la très géométrique Cité du Soleil (1623), était passionné par l’astrologie prophétique. Ces compagnonnages incongrus, entre magie et science ou mystique et politique, rendent à

THIBAULT STIPAL POUR « LE MONDE ».

Donner le pouvoir aux juges : est-ce possible? Est-ce souhaitable? Avec Eric Dupond-Moretti, avocat au barreau de Lille, Christiane Taubira, ministre de la justice, Renaud Van Ruymbeke, juge d’instruction au pôle financier de Paris ; animé par Franck Johannès et Cécile Prieur, journalistes au Monde. Nous sommes tous des Grecs Avec Elie Barnavi, historien, président du Musée de l’Europe à Bruxelles, Costa-Gavras, président de la Cinémathèque française, Sylvie Goulard, députée européenne, Jean-Marc Daniel, économiste; animé par Julie Clarini, journaliste au Monde. Retrouvez les vidéos des débats (réalisées par l’Ecpad). Suivez les chats, le mardi 16 octobre à 14h 30, avec Sylvie Brunel («Nourrir le monde hier, aujourd’hui et demain : pour une agriculture durable»), et le mercredi 17 à 11 h 45, avec Erik Orsenna (« Quelle place pour les paysans dans le monde d’aujourd’hui ? »).
SUR LE MONDE.FR De 18 heures à 19 h 30

De 11 h 30 à 13 heures

mon sens l’étude des Temps modernes beaucoup plus intéressante. Dans mon ouvrage, je ne vais pas me promener à Java en 1596 simplement pour voir Java, mais aussi pour découvrir l’étrangeté du monde européen, pour ébranler nos idées reçues. L’« histoireinquiète» est aussiune histoire qui inquiète les certitudes. A quoi sert un historien ? Quel est son rôle ? Le préalable à la question serait de réfléchir sur la façon dont la place de l’expert a changé depuis quelques décennies. L’historien a d’abord une fonction de correction factuelle. Mais, au-delà, son rôle est de convoyer de l’incertitude, de rappeler qu’un autre monde a été possible, et de créer ainsi des effets de dénaturalisation. Pendant plus d’un millénaire, par exemple, on a vécu sans postesfrontières et sans papiers d’identité. Sous cet angle, l’histoire semble d’ailleursêtre devenuel’anthropologie critique du présent.

Faut-il déplore un rétrécissement du public ? Les trentenaires cultivés lisent beaucoup, et souvent des œuvres aux formats de narration très inventifs, de la BD alternative au roman expérimental. Si nous, historiens, continuons d’écrire comme dans les années 1910, nous les perdons en trente pages. Il faudrait être capable de scénariser un livre comme les séries anglo-saxonnes « Rome » ou « Les Tudor », qui échappent au récit linéaire. La construction de mon ouvrage, qui commence comme si tout coulait de source et se brise soudainement, est une tentative, inaboutie sûrement, en ce sens. D’ailleurs, je suis touché par les compliments sur la narration. Le métier d’historien est devenu si fragile – la reconnaissance sociale s’est évanouie en même temps que le pouvoir d’achat– qu’on devient très sensible au rapport avec le lecteur. Les Rendez-vous de l’histoire sont un moment bienvenu de réassurance pour les historiens! p

D’autres prix
Seront également remis à Blois :
le prix du Roman historique à Jean-Christophe Rufin pour son ouvrage Le Grand Cœur (Gallimard) ; le prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique à l’album La Mort de Staline, tome II, de Nury et Robin (Dargaud) ; le prix Augustin Thierry au livre d’Ivan Jablonka Histoire des grands parents que je n’ai pas eus (Seuil).

L’actualité, une affaire d’historiens
Inscrire les débats actuels dans le temps long de l’histoire, telle est depuis l’origine la vocation des Rendez-vous de l’histoire de Blois. Afin de donner à cette ambition un prolongement éditorial, l’idée est née de publier un livre collectif où des spécialistes de diverses périodes reviendraient sur les événements de l’année passée. Intitulé Au regard de l’Histoire. L’actualité vue par les historiens (Autrement/Le Monde/France-Culture, 222 p., 21 ¤), le premier volume de cette série éclaire des séquences comme les « printemps arabes», la catastrophe de Fukushima ou l’affaire DSK. Tous veulent « resituer l’irruption de l’inattendu dans des continuités plus lentes et selon des résurgences méconnues », selon les mots de Jean-Noël Jeanneney, président du conseil scientifique des Rendez-vous de l’histoire, qui dirige ce volume. Débat le 20octobre, de 16h30 à 18heures, hémicycle de la Halle aux grains, avec: Jean-Noël Jeanneney, HenryLaurens, Maurice Sartre, Pierre-François Souyri, MichelWinock. Modérateur: F. Nouchi.

En partenariat avec les Rendez-vous de l’histoire de Blois, Le Monde publie le hors-série « Les Nouveaux Paysans ». Tourné vers l’avenir, il propose un temps de réflexion sur la terre, les agriculteurs et l’alimentation, en France et dans le monde. Entretiens avec Erik Orsenna, Dacian Ciolos, Michel Onfray et José Bové.
« Les Nouveaux Paysans », 100 pages, 7,50 ¤, en vente en kiosque pendant deux mois.

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Vendredi 19 octobre 2012

Rendez-vous de l’histoire

Traversée 3
de Nicolas Werth, Belin, 240 p., 20 ¤. «Oui la beauté de la Kolyma est troublante. Mais je me demande ce que pouvaient bien voir ceux qui peinaient ici.» Pour le savoir, l’auteur a suivi la route percée par les détenus qui travaillaient à l’extraction des richesses minières faisant de cette immense zone de relégation de Sibérie orientale «le pays doré de la Kolyma». Un récit de voyage, mais aussi un périple de la mémoire.

L’espace politique français (1380-1515), de Léonard Dauphant, Champ Vallon, « Epoques», 430 p., 29 ¤. Comment le roi de France se représentait-il son royaume au XVe siècle ? L'auteur restitue la variété des expériences politiques de l'espace, avant que ne s'impose l'idée moderne de territoire. La France est faite d'une diversité de pays dont le gouvernement royal fixe les limites en une frontière intelligible.

LeRoyaumedes quatrerivières.

Juifs et chrétiens au Moyen Age, d’Israel Jacob Yuval, traduit de l’hébreu par Nicolas Weill, Albin Michel, « Bibliothèque histoire», 448 p., 35 ¤. C’est à partir de la rivalité biblique des frères ennemis Jacob et Esaü, petits-fils d’Abraham, que l’historien Israel Jacob Yuval reconsidère en profondeur le dialogue conflictuel entre juifs et chrétiens dans les villes médiévales, soumises selon lui à l’onde de choc du messianisme juif.

«Deuxpeuples enton sein».

La Route dela Kolyma

Quand l’historien dépasse les bornes
Patrick Boucheron
historien

Trois ouvrages passionnants abordent la question de la frontière, chacun de manière différente. Mais tous conduisent leur auteur à s’interroger sur les limites d’une discipline et d’un métier

Q

ue peut-on traverser, sinon les frontières ou les apparences ? Les historiens se rêvent en passeurs, dépassant ou déplaçant les bornes. Ils se veulent tour à tourtransfuges ou transfrontaliers, passagers clandestins ou braconniers. C’est que la plupart d’entre eux refusent désormais d’endosser le terne uniforme des gardes-frontièresde l’identité.Voilà pourquoi ils se choisissent parfois comme héros tutélaires des figures excessivement tragiques de l’exil, comme Siegfried Kracauer ou Walter Benjamin, oubliant que leurs échappées belles ont davantage à voir avec la quiétude du promeneur qu’avec les souffrances du réfugié. Devenir historien, c’est accepter de trahir son temps. Voyez Philippe de Commynes: dans la nuit du 7 au 8 août 1472, il passe la ligne de front, abandonne les troupes du duc de Bourgogne pour gagner le camp du roi de France. Parce qu’il sent que là, désormais, bat le pouls du politique, il refuse de demeurer l’enraciné du pays. De cette expérience de l’infidélité naît sa vocation d’historien. Dans Le Royaume des quatre rivières, Léonard Dauphant montre combien les Mémoires de Commynes constituent l’un des premiers textes à analyser les motivations des acteurs politiques en termes spatiaux. Louis XI y est «peint en maître d’une géopolitique réaliste,pourquil’espacen’estpasuneproiemais un défi, relevé par la maîtrise des distances et la constitution de réseaux d’hommes». Telle est exactement la mutation dont ce livre ambitieux propose l’histoire: l’invention politique du royaume de France en tant que territoire limité où s’exerce le gouvernement du roi. C’est une thèse. On y peut lire l’audace d’un jeune historien qui s’empare d’une question ancienne pour la poser à nouveaux frais, muni notamment des outils modernes de la cartographie. Car il s’agit bien de cartes. Léonard Dauphant en repère soixante et une de 1314 à 1514 pour l’espace français, diversement schématisées et à plusieurs échelles – mais plus nombreuses qu’on le

anglais en 2006), le livre de Yuval a pu heurterles consciences.Trouve-t-ildesraisons à l’antisémitisme en refusant de n’y voirque leproduit d’un imaginairefantasmatique, sans lien avec la réalité sociale ? En tout cas, il entend « aborderrationnellement l’histoire de la déraison ». Suivant la « vilaine piste » de La Route de la Kolyma, Nicolas Werth partageait peut-être cette ambition. Plonger au cœur de la déraison, frôler les frontières de l’intelligible, se confronter à la matérialité des lieux. Sur l’histoire du goulag stalinien, dont la Kolyma formait le centre terrible et paradoxal, il a écrit des livres savants.Il les retrouveparfoissurles étagères de ses interlocuteurs, au plus loin de l’Est sibérien, cette « île » séparée du pays par l’immensité continentale. Comme dans le bureau d’Ivan Panikarov, à Iagodnoïé,qui s’est passionnépour les histoires de zeks, de détenus, transcrivant leurs témoignages, accumulant leurs objets dans son petit appartement devenu musée du goulag. « J’avais l’impression que j’étais en train de découvrir un continent », dit-il. Comment en traverser les

Car la littérature est bien l’autre frontière de l’historien, dès lors qu’il fait l’expérience de sa propre insuffisance
CHRISTELLE ENAULT

croyait. Surtout, il montre qu’elles constituent « une évolution graphique de la liste », qui énumérait des droits sur des lieux, dessinant un ressort davantage qu’un territoire. Faisant feu de tout bois, l’auteur part donc à la rencontre de tous ces savoirs vernaculaires de l’espace que développent les agents du roi – juges, enquêteurs, gouverneurs ou percepteurs d’impôts. Il montre comment parvient à s’imposerauXIVe siècle l’idée que le royaume de France est naturellement limité par une frontière orientale formée de quatre rivières (Escaut, Meuse, Saône et Rhône). Le cours pérenne des fleuves assure la cer-

titudede la permanencedes nations.Ainsi naît une évidence géographique, perception mentale davantage que réalité vécue, par un effet de ce nouveau savoir d’Etat qu’est le gouvernement du territoire. Dauphant en démonte patiemment la construction politique, et l’idée de frontière naturelle n’en sort pas indemne. C’està uneautrefrontière,plusimmatérielle mais moins aisément franchissable, que décide de s’attaquer l’éminent historien Israel Jacob Yuval : « le mur invisible d’hostilité réciproque» qui sépare les communautés juives et chrétiennes au Moyen Age. Parce que les villes y imposent une

Voyage aux frontières de l’au-delà (et retour)
LA NAISSANCE DU PURGATOIRE? Dans son livre fameux (Gallimard, 1981), Jacques le Goff la situait au XIIe siècle, précisément au moment où on l’envisageait non plus comme une étape dans le Jugement dernier, mais comme un lieu qui prenait place dans une topographie de l’audelà. Mais le XVIe siècle de la Contre-Réforme le réinvente, et l’intègre plus tard dans le grand théâtre de la piété baroque. C’est également pour faire front à la contestation (non pas celle des protestants mais celle des sceptiques qui jugent désormais ses peines disproportionnées) que la seconde moitié du XIXe siècle lui donne une nouvelle vigueur. Les contributeurs de ce riche volume ont été conviés à gravir les « trois sommets du purgatoire », tout en s’intéressant à la manière dont on les a descendus. Car comme le remarque Guillaume Cuchet, «les historiens, qui sont généralement, du point de vue de la vitalité des croyances qu’ils étudient, des oiseaux d’assez mauvais augure, s’en sont emparés dans les années 1970, comme pour lui donner le coup de grâce». A ce moment-là, Michel Vovelle en scrute en effet le crépuscule sur les retables provençaux modernes qu’il étudie. Aussi ce livre mêle-t-il de manière particulièrement réussie l’approche historique et historiographique. Car il s’agit également de se demander comment les historiens inventent leurs objets. Inventions individuelles, dans le cas de Vovelle et de Le Goff, que le travail collectif vient prolonger et expliciter. Ainsi progresse le savoir historique, mû par une commune passion qu’avait reconnue Michel de Certeau lorsqu’il rendait compte de la Naissance du purgatoire, de Jacques Le Goff: « Outrepasser les frontières de la mort : passion bien historienne». p P. B.
Le Purgatoire. Fortune historique et historiographique d’un dogme, sous la direction de Guillaume Cuchet, éd. de l’EHESS, « En temps et lieux », 332 p., 23 ¤.

promiscuité qui rend impossible la ségrégation, la minorité juive doit être décrite non comme un monde en soi, mais comme une société qui maintient « un dialogue nourri et serré avec son environnement ». Ne plus raisonner en termes d’authenticité des traditions religieuses mais de dialogue oblige l’historien à cheminer sur une périlleuseligne de crête.Car il doit penser en même temps la familiarité et la persécution, étant entendu que « si cette proximité entretient quelque chose, c’est plutôt l’incompréhension, le soupçon et l’animosité réciproques ». Exercice de dépaysement : nous voici donc plongés dans une société qui ne comprend pas plus la tolérance que l’intolérance. Livre majeur, exigeant et dérangeant, « Deux peuples en ton sein » ouvre plusieurs brèches dans ce mur d’hostilité. Maisque ceux qui cherchentdes bonssentiments dans les livres d’histoire passent leur chemin : en traquant la circulation des motifs de part et d’autre de la controverse judéo-chrétienne, Yuval ne cesse de déstabiliser son lecteur. Ainsi lorsqu’il démontre combien l’idée de vengeance divine est la clé de voûte du messianisme juif ashkénaze – les Séfarades développant plutôt une conception prosélyte de la rédemption. Après les pogroms qui suivent la première croisade en 1096, les midrashim (exégèses de la Torah) incitent Dieu à venger le sang des martyrsen exterminant les nations. Ces malédictions ontelles retenti aux oreilles chrétiennes ? Yuval en fait l’hypothèse, affirmant que « l’imaginaire messianique du judaïsme a donc joué un rôle majeur dans la formation des fantasmes antisémites chrétiens». Paru en hébreu en 1999 (et traduit en

frontières aujourd’hui ? En entreprenant de suivre des militants de l’association Mémorial, qui s’efforce de rassembler les souvenirs des répressions staliniennes, NicolasWerth espéraitsansdoute poursuivre in situ son travail d’historien. Mais celui-ci se dérobe. Car la route de la Kolyma est aujourd’hui un chemin de mémoire bien balisé et, durant le mois d’août 2011, la petite troupe progresse de musées en dépôts d’archives, tandis que s’éloigne le passé. En écrivantsonrécitde voyage(étrangement dépourvu de cartes), Nicolas Werth cherchait donc à traverser les apparences, tentant de donner corps à cette région fantôme qu’il n’avait jusque-là « explorée qu’à travers les tombereaux d’archives de l’administration du goulag ». Vous avez bien lu : « tombereaux » et non « tombeaux ». Les archives ne sont rien d’autre qu’un rebut, et c’est l’historien qui poétise ce reste en trace. Miron Markovitch,82 ans quand on l’interroge, en ricane : « Vous cherchez les dernières traces avant qu’elles ne s’effacent. Des traces? Je ne comprends pas. Ce n’est pas le mot qui convient. » Lorsque Werth se heurte ainsi aux bornes de l’écriture académique, à maintes reprises, lui reviennent en mémoire les Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov (Verdier, 2003). Car la littérature est bien l’autre frontière de l’historien, dès lors qu’il fait l’expérience de sa propre insuffisance. Comment devenir historien, comment surtout travailler à le rester ? Ecrire une thèse, un essai ou se risquer à autre chose, peu importe au fond : c’est toujours se tenir sur la crête, se jouer des frontières,en acceptant le risque de se trouver exilé du pays de ses propres certitudes. p
Dernier ouvrage paru de Patrick Boucheron L’Histoire au conditionnel, avec Sylvain Venayre, Mille et une nuits, 128 p., 10 ¤.

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Entretien croisé

Rendez-vous de l’histoire

Vendredi 19 octobre 2012

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Al’heuredel’Europeetdelamondialisation,comment écrireunehistoirenationale ?JoëlCornetteetJohann Chapoutotrelèventledéfi,chacunàlatêted’unecollection

«La France est une invention»
M
Propos recueillis par Julie Clarini

ais où donc est passée la France? C’est en ces termes que certains historiens,essayistesoujournalistes s’émeuvent d’une prétendue disparition de l’histoire nationale dans les programmesde l’éducationnationale.L’enseignement ferait la part trop belle à « Songhaï ou Monomotapa» au détriment de Louis XIV et Napoléon. La polémique est relancée cet automne. Sous certains aspects, ces inquiétudes rejoignent l’idée qu’il faudrait « renforcer notre identité nationale», mission qui avait été confiée par Nicolas Sarkozy à la Maison de l’histoire de France, dont il avait porté l’initiative. Avant d’être abandonné par le gouvernementde gauche, ce projet fut vertement

critiqué, notamment pour son cadrage hexagonal, jugé totalement en décalage avec l’histoire qui s’écrit aujourd’hui, une histoire des rencontres, des connexions et des métissages (lire, page 2, l’entretien avec Romain Bertrand). Dans ce contexte politique et intellectuel, prendre l’histoire de France comme objet peut s’avérer un exercice périlleux, soumettant ses auteurs au double soupçon de ringardise ou de nostalgie d’une gloire perdue. Or deux initiatives éditoriales de grande ampleur semblent prouver que le passé national peut à la fois susciter la curiosité du public et l’intérêt de jeunes générations d’historiens. Joël Cornette, professeur à l’université Paris-VIII, a dirigé chez Belin treize tomes illustrés d’une « Histoire de France » dont le dernier, Les Grandes Guerres (1914-1945), est paru au printemps. Johann Chapoutot, maître de conférences à l’université Pierre-MendèsFrance de Grenoble, membre de l’Institut universitaire de France (IUF), dirige une « Histoire de la France contemporaine » dont les trois premiers tomes viennent de paraître au Seuil. A l’heure de l’Europe et de la mondialisation, quand les historiens euxmêmes s’intéressent aux rencontres et aux échanges entre les cultures, comment justifier l’écriture d’une « Histoire de France » ? Joël CornetteIl serait inapproprié d’opposer, d’un côté, la France et, de l’autre, le monde,et d’imaginerune « guerrede tranchées ». D’abord parce que la plupart des historiens qui étudient la mondialisation, les rencontres ou les connexions entre les mondes et les civilisations ont aussi des chantiers franco-français. Ensuite parce que l’histoire de France est elle-même une histoire connectée, dès l’origine. Après tout, les Francs ne sont pas français ! L’histoireque nousproposonsn’est pas unehistoire enfermée dans les frontières hexagonales, elle est ouverte aux quatre vents. JohannChapoutotCesdernièresannées, les historiens ont en effet beaucoup parlé de perspectives « transnationales» (les circulations, les effets de retour, les échanges…), mais le « transnational » présuppose, par définition, la nation comme premier élément de l’échelle ; du reste, elle a été et persisteà êtreun fait majeuret structurant du monde contemporain (voyez la Chine ou les Etats-Unis!). Notre idée est de la revisiter à la lumière du renouvellement historiographique de ces dernières décennies, grâce à l’apport de l’histoire impériale, de l’histoire culturelle, de l’histoire du genre, etc. Et puis, il est important de ne pas laisser la nation à ceux qui l’envisagent uniquement dans une perspective obsidionale,comme une citadelleassiégée sur laquelle des hordes d’étrangers viendraient se jeter. J. Co. J’ajoute que ces discours-là sont d’autant plus absurdes que la singularité de la France est précisément qu’au moment où elle se constitue comme nation, au moment de la Révolution, elle nourrit des idéaux transnationaux (liberté, égalité, fraternité). Ainsi, en un sens,

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De Clovis à Chirac
elle est une nation internationale dès l’origine. Par ailleurs, elle se nourrit des apports étrangers. Je pense à un livre de Jean-François Dubost, La France italienne (Aubier, 1998), qui montre ce que doit la France à l’apport italien. La plupart des créateurs de Versailles viennent de la Péninsule, Lully le premier, qui transforme son nom en remplaçant le i par un y. Aucune période de l’histoire de France ne porte trace de la pureté que certains voudraient aujourd’hui revendiquer. On parle de la France comme si c’était un objet facile à saisir: comment l’appréhender? A travers quelle chronologie? J. Co. La France est une invention. La bonne question est d’ailleurs de savoir ce qui « invente » la France : est-ce la nation ? Oul’Etat? Onpeut avancerl’hypothèsesuivante (mais c’est sujet à discussion): en Italieou en Allemagne,unenation,un peuple, un territoire préexistent à la formation de l’Etat, alors qu’en France, c’est le contraire: la nation est construite par le politique. Même si Louis XIV n’a jamais dit « l’Etat, c’est moi », ce mot-là porte une signification très forte. Tout comme ses ultima verba, dont on est certain qu’il les a prononcés: « Je m’en vais, mais l’Etat demeure.» En plein XVIIe siècle, l’Etat est structurant. Voilà qui explique pourquoi nous avons privilégié un découpage politique. J. Ch. On retrouve une périodisation politique dans nos deux collections (« Histoire de France » et « Histoire de la France On commence par La France avant la France, avec le sacre de Clovis, en 481, et on termine en 2005, 13volumes et 8000pages plus loin. Afin de mener à bien l’entreprise, Joël Cornette, spécialiste de la France de l’Ancien Régime, s’est adjoint l’aide du médiéviste Jean-Louis Biget, et d’Henry Rousso pour la période contemporaine. Cette première histoire de France est à lire d’une traite (pour les courageux), à moins qu’on ne préfère humer ici l’esprit d’une époque à travers les nombreuses illustrations, toujours commentées, ou saisir là le sens d’un événement politique à la lumière de la géographie (la collection comprend 400cartes reprises dans l’Atlas. 481-2005, d’Aurélie Boissière). Autre nouveauté: les parties plus historiographiques sont réunies dans trois volumes à part: Le Grand Atelier de l’histoire de France (le Moyen Age, les Temps modernes, l’époque contemporaine). « Histoire de France», sous la direction de Joël Cornette, Belin, 13 volumes, de 37 ¤ à 56 ¤.

contemporaine »). Pour une raison de fond que Joël Cornette vient de souligner : le rôle d’impulsion si fort du politique. En France, l’Etat est central et moteur dans l’avènement de la nation et de la citoyenneté. C’est l’héritage des Lumières : on n’est pas français par essence ni par nais-

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Rendez-vous de l’histoire

Entretien croisé
nord de Paris, je m’étais inspiré du livre de Pierre Goubert Louis XIV et vingt millions de Français (1966) : je donnais aux élèves à étudier le registre paroissial de 1709 et on reconstituaitle « grand hiver» etses conséquences démographiques, en comptant le nombre de baptêmes, de mariages, de décès… On s’apercevait, notamment, que la moitié des enfants mouraient avant l’âge de 20 ans. Pour une classe de seconde, c’était une terrible découverte… Evidemment, Louis XIV était un peu laissé de côté. Vue par certains, cette histoire pouvait apparaître « scandaleuse » par rapport à une histoire traditionnelle, faite par les grands hommes, les grands événements. Mais je crois qu’il faut arriver aujourd’hui à une histoire plus apaisée. Il n’y a pas de contradiction entre la souffrance du peuple en 1709 et les intrigues de Versailles. Je pense qu’il ne faut pas opposer, mais tout au contraire réunir toutes ces dimensions pour concevoir une nouvelle histoire qui intègre le roi et les sujets. J. Ch. Ce que je peux entendre dans les angoisses réitératives de ces gens qui disent qu’on casse l’histoire, c’est qu’en effet, avant d’être virtuose, il faut faire ses gammes. C’est-à-dire avoir quelques éléments de chronologie en tête. D’ailleurs, des historiens appartenant à une génération qui s’était révoltéecontre une histoire trop traditionnelle ont signé un ouvrage et revisité, de manière humoristique, un manuel d’enseignement de la IIIe République (1515 et les grandes dates de l’histoire de France. Revisitées par les grands historiens d’aujourd’hui, sous la direction d’Alain Corbin, Seuil, 2005). La chronologie a un intérêt si elle est discutée, élaborée, et si on lui donne un sens. Il faut simplement se garder d’y plaquer un destin. Si « les siècles marchèrent, de la Gaule à la France », comme l’a écrit Michelet, c’est avec quelques détours et voies de traverse! p

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La France contemporaine
Avec les titres parus ce mois d’octobre2012 (L’Empire des Français, 1799-1815, d’Aurélien Lignereux; Monarchies postrévolutionnaires, 1814-1848, de Bertrand Goujon ; Le Crépuscule des Révolutions, 1848-1871, de Quentin Deluermoz ; 450 pages chacun, 25 ¤), le Seuil entame l’édition d’une « Histoire de la France contemporaine» placée sous la direction de Johann Chapoutot. Chacun des dix volumes est confié à un jeune historien. A charge pour lui de faire partager au lecteur les apports les plus récents de la recherche universitaire, en conservant la clarté du manuel et l’audace de l’essai. Les trois premières parutions concernent le XIXe siècle, qui s’ouvre dans un équilibre instable après le bouleversement de la Révolution française, et se poursuit après 1848 par le « temps des sphinx», quand chacun vit, nous dit Quentin Deluermoz, avec la certitude « que quelque chose a changé, mais sans que l’on sache exactement quoi ».

sance, mais par libre arbitre et par choix – ce qui est un message inédit aux yeux du monde à cette époque-là, même si ce modèlese diffuseraensuite. J’insistetoutefois sur le fait que nous ne faisons pas pour autant une histoire de la politique, mais bien une histoire du politique, de la vie de la « cité » dans son ensemble. Je crois d’ailleurs que les oppositions entre les historiens du social, du politique, du culturel n’ont plus lieu d’être. L’historien Dominique Kalifa parle de « lendemains de bataille » dans un article récent pour évoquer cet estompement des frontières qui avaient été dressées entre ces écoles historiographiques dans les années 1960-1970, au moment des grands affrontements. Qu’est-ce qui différencie vos entreprises éditoriales? J. Co. Pour moi, tout commence au début des années 2000, quand je rencontreMarie-ClaudeBrossollet,la PDG des éditions Belin. Belin est pratiquement la dernière maison familiale indépendante. Depuis 1777, elle s’est transmise de père en fils (ou en fille). Et c’est cette maison qui m’a ouvert les portes de tous les possibles. J’ai, en effet, eu toute latitude pour réaliser ce que j’avais envisagé, une histoire éclairée par des illustrations qui soient réellement motrices : chaque document bénéficie d’une explication, et c’est vraiment une des singularités de notre collection. Par ailleurs, ma deuxième exigence était que le lecteur n’ait pas l’impression que le récit était clos sur lui-même et donc que l’historien avait raison à 125 %. Chaque volume comporte ce que j’ai appelé « l’atelier de l’historien », qui éclaire la démarche et la méthode de l’auteur : il y montre au lecteur comment l’histoire se fabrique,avec des sources, des problématiques, des controverses, des enjeux. Cet envers du décor permet à chaque lecteur de comprendre que l’histoire se construit plus à partir de questions que de réponses. Chaque volume comporte ainsi, à la fin, l’ombre du doute ou plutôt… la lumière du doute ! Par exemple, dans le dernier volume sur Les Grandes Guerres, Nicolas Beaupré a choisi comme sources les objets que fabriquaient les poilus dans les tranchées : quelle signification donner à cet artisanat des tranchées? Que peuventils dire à l’historien ? Votre projet, Johann Chapoutot, est-il plus universitaire ? J. Ch. Notre projet a pris forme en 2008, à un moment un peu particulier pour les gens qui font des sciences humaines, et plus encore pour les historiens : la campagne électorale de 2007, l’élection de Nicolas Sarkozy, le débat sur l’identité nationale qui commence et s’organise dans les préfectures où nous sommes invités à débattre. En termes symboliques, il était curieux de voir des préfets orchestrer des débats sur la nation. Le Seuil fait alors ce pari un peu fou de nous donner pour cahier des charges de proposer au public une histoire totale de la France contemporaine, à l’imitation de la série « Nouvelle Histoire de la France contemporaine », que Michel Winock avait lancée en 1972. L’ambition est identique : offrir au plus grand nombre les acquis des travaux les plus récents et les plus pointus sous la forme d’un récit accessible et agréable. J. Co. Ce que dit Johann Chapoutot est important: nous,historiens,nousécrivons toujours pour le présent. L’histoire, même si elle parle du passé, est toujours contemporaine. On n’écrit pas l’histoire en 2012

comme on l’écrivait en 1950. Et cette plasticité incroyable du regard historique apparaît,je crois,dans chacundenos treizevolumes. Et elle justifie pleinement les deux entreprises,qui sont une offre devérités au pluriel: il n’existe pas une façon mais plusieurs d’aborder l’histoire de France. Cette pluralitéestune réponseà ceuxquiprésentent la nation française comme une vérité univoque, prédestinée de toute éternité. Nous, au contraire, nous privilégions les débats, nous proposons des hypothèses, nous travaillons avec les doutes. J. Ch. Cette dimension du doute, nous avons essayé nous aussi de l’introduire dans nos volumes, au fil des pages, dans le récit lui-même. Prenons février 1848, étudié par Quentin Deluermoz : la fusillade desboulevards,c’est unévénementimportant. Oui, mais, au fait, qu’est-cequ’un événement? Que se passe-t-il, et pour qui ? Et à Bordeaux, pendant ce temps ? Cette dimension autoréflexive donne un double aspectà nos livres : ce sont des manuels qui offrent un récit structurant et structuré pour l’intelligence du public, mais qui montrent en même temps comment l’histoire se fait. Autrement dit, en effet, nous sommes aux antipodes d’un roman national repris en chœur par une quantité de polémistes professionnels dont la naïveté, réelle ou feinte, est lassante. Au contraire, nous, notre raison de vivre, c’est l’interrogation permanente. Johann Chapoutot, avec le volume d’Aurélien Lignereux (« L’Empire des Français »), votre série sur la France contemporaine prend comme point de départ l’année 1799, le coup d’Etat du 18 brumaire, et non 1789 comme de coutume. Pourquoi ? J. Ch. Cela tient à plusieurs raisons. D’abord, depuis le bicentenaire de la Révolution française, les « modernistes », c’est-à-dire les historiens spécialistes des Temps modernes (XVIe-XVIIIe siècle), font valoir que ce qui se produit en termes sociaux, en termes d’émotions politiques, d’ordre social et de remise en cause de cet ordre social pendant la décennie révolutionnaire appartient à un univers mental et social qui est le prolongement du XVIIIe siècle. De fait, ils ont profondément renouvelé le regard que l’on portait sur cette période. Ensuite, il fallait bien choisir une date. Or, 1799, c’est l’arrivée au pouvoir d’un personnel politique, d’une génération qui va en effet créer les conditions d’exercice de la nation politique et de la France contemporaine et institutionnaliser la Révolution. Les « masses de granit » que Napoléon prétendait coucher sur le sol de France comme des socles pour les institutions à venir, ce n’est pas qu’un discours. Et puis, 1799, c’est aussi une forme de synthèse entre ordre et mouvement, innovation et réaction, révolution et institution. La France contemporaine, en somme. J. Co. De notre côté, nous avons intégré 1799 à un ensemble plus vaste, allant de 1789 à 1815. Intégrer Napoléon dans cette séquence permet de répondre à la question cruciale: Napoléon rompt-il ou poursuit-il la Révolution? Traiter la séquence 1914-1945 dans un seul volume, comme le fait Nicolas Beaupré dans votre collection, Joël Cornette, est également une optique originale… J. Co. En effet, d’habitude il y a, d’un côté, les spécialistes de 14-18, de l’autre, ceux de 39-45 : Nicolas Beaupré, qui écrit ce volume, « court-circuite » ces écoles pour offrir un regard de continuité. Pour nous, 39-45 est génétiquement contenu dans 14-18, et cela se voit dans l’organisation du volume. J. Ch. C’est tout le bénéfice d’un détour par une historiographieétrangère. Nicolas Beaupré travaille beaucoup avec les Allemands, pour lesquels 1914-1945 forme un tout. Moi qui travaille également beaucoup en Allemagne, je me suis aperçu qu’on lisait trop l’histoire de ce pays avec le prisme de 1933, quand bien même en 1932 Goebbels écrivait dans son journal qu’il était désespéré parce que les nazis n’arriveraient jamais au pouvoir. Cet exemple nous montre qu’il est toujours mauvais de lire l’histoire par la fin, de faire de la téléologie. Dans le volume que je vais écrire sur 1929-1940, je suis très soucieux de ne pas lire les années 1930 comme la décennie de décadence qui mène forcément à juin 1940 et à la débâcle. De même, chaque auteur de notre collection tente de lire sa

période avec les yeux des contemporains: comme un univers des possibles ouvert, comme un champ d’expériences. Des controverses sont nées de l’utilisation de l’histoire de France par des hommes politiques. Que nous disent ces usages multiples et parfois décriés ? J. Co. Les hommes politiques se servent de l’histoire parce qu’ils savent qu’il y a là un terreau, un imaginaire extrêmement fort : les grands hommes, les grandes idées. La question est de savoir quelle histoire est convoquée, la France de 1789 ou celle de 1793 ?, etc. Mais il est évident que l’histoire fait partie génétiquement de l’identité française. Il suffit de constater le succès des publications d’histoire ou d’un festival comme celui de Blois ! Fallait-il abandonner le projet d’une Maison de l’histoire de France ? J. Ch. Pierre Nora a parlé du « défaut originel » ; c’est exactement ça: on a eu le sentiment que l’Etat allait écrire une histoire « officielle ». Ce projetétait suspectéde servir une certaine vision politique. Néanmoins, les controverses qu’il a suscitées ont au moins eu un mérite, celui de remettre au cœur du débat l’objet « France » : comment peut-on en parler ? Cette rentrée est à nouveau riche en polémiques sur l’enseignement de l’histoire. La controverse se rejoue périodiquement depuis 1979 et la tribune d’Alain Decaux dans « Le Figaro magazine » (« On n’apprend plus l’histoire à vos enfants »). Comment l’expliquer ? J. Co.Me revientune expérience personnelle : j’étais professeur dans le secondaire dans les années 1980 et les Annales entraient à ce moment-là dans l’enseignement.Les Annales,c’est l’histoireéconomique, l’histoire sociale… Quand j’enseignais en seconde, à Gonesse, dans la banlieue

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Bonnes feuilles

Rendez-vous de l’histoire

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de Pierre Gervais, Pauline Peretz et Pierre Stutin, Alma, « Essai histoire», 346 p., 22 ¤.

Le Dossier secret de l’affaire Dreyfus,

Le Dossier secret del’affaireDreyfus
Ledossierfabriqué parlesservicesdecontre-espionnage pouraccablerlecapitaineDreyfuslorsdesonprocès,en 1894,faitunelargeplaceauxcorrespondances privéesentre attachésmilitaires. S’interrogeant surlafonctiondeces pièces,lelivredontnouspublionsdesextraitsdévoileun entrelacement desimaginaires antisémitesethomophobes

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es pièces utilisées en 1894 pour convaincre les juges de la culpabilité de Dreyfus avaient été, pour la plupart d’entre elles, extraites d’une correspondance échangée par un réseau d’espions opérant depuis les ambassades parisiennes de nations étrangères. Sans preuve,lesmilitairess’étaientefforcésdeménager une place à l’accusé au sein de ce réseau. Le cercle des attachés militaires, auteurs des lettres censément accablantes pourle capitaine,formaitdepuisplusieurs années un groupe actif d’espions très bien introduits et protégés par l’immunité diplomatique. Certains de ses membres se livraient à des pratiques sexuelles mal admises par la moralité de l’époque, deux d’entre eux en particulier – Alessandro Panizzardi et Maximilian von Schwartzkoppen, pour le compte duquel Dreyfus était accusé de trahir. Ces pratiques n’étaient pas rares dans le Paris de la Belle Epoque, connu pour sa liberté de mœurs,maislesofficiersdu contre-espionnage désapprouvaient violemment la joyeuseviemenéepar leursennemis,comme en font foi certaines déclarations qui leur échappèrent lors des enquêtes. (…) Cet arrière-plan, jusqu’à présent négligé, aide à comprendre dans quel contexte l’accusation se forma contre [Alfred Dreyfus]. Les pièces qui composaient le dossier secret, tel qu’il fut soumis aux juges de 1894, ne seront sans doute jamais identifiées de manière certaine tant les obstacles à la reconstitution sont nombreux. Mais nous pouvons déduire de nos sources le récit qui le fit naître et le sous-tendit : un discours des contreespions français projeté dans une accusationsecrète, faite de bricet de broc,profondémentmalhonnêteetréactionnaire.Destiné à compenser l’absence de preuves, ce dossiervoulait provoquerun effet descandale: en révulsant les juges, choqués par le réseau d’espionnage auquel les services français accusaient Dreyfus de participer, la condamnation pouvait devenir plus facile à arracher. Le dossier secret constituait surtout une expression brutale des croyances ultranationalistes et xénophobes du contre-espionnage français.
pages 15-16

Cette caricature, signée Bobb et publiée en 1900 dans le journal « Le Rire », illustre le scénario d’accusation occulte de l’état-major contre Alfred Dreyfus : une collusion entre les attachés militaires italien et allemand et le capitaine français.

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LE CRABE, L’ERMITE ET LE POÈTE
(roman) de JEAN-LUC MAXENCE Méditation postmoderne posant la question des origines psychosomatiques du cancer, révélant sans fard ce mal qui pèse sur notre début de siècle. De la rue au métro, par l’hôpital, sur la trace de Charles de Foucauld... Une voie initiatique ?

Diffusion : CDE/SODIS Prix 19 €

chwartzkoppen et Panizzardi correspondaient certes à l’image de l’aristocrate décadent en quête de plaisirs qui tendait à s’imposer comme une des deux figures de l’homosexuel à la fin du siècle– l’autre était celle du jeune homme flamboyant et efféminé issu des milieux populaires, pouvant faire commerce de son corps. A l’image d’un Jean Lorrain, surnommé « le fanfaron du vice », ou d’un Robert de Montesquiou, modèle de Des Esseintes et de Charlus, ils s’adonnaient au luxe et aux loisirs, transgressaient la morale bourgeoise et jouaient de la porosité des identités masculine et féminine. A la différence de ces derniers cependant, Schwartzkoppen et Panizzardi souhaitaient que la nature de leur relation demeure secrète. La nature de cette relation ne répondait pas aux clichés sur l’homosexualité en vigueur à l’époque. La durée de la liaison entre les deux hommes fut exceptionnelle : elle avait vraisemblablement débuté au printemps1893, alors qu’ils coopéraient depuis déjà plusieurs mois, et resta très étroite jusqu’au mois de novembre 1896. De plus, leur relation semble avoir été symétrique. Alexandrine et Maximilienne – comme ils aimaient à se surnommer – échangeaient parfois leur identité. Cette féminisation des prénoms était certes un jeu classique avec les codes de l’époque qui voulaient que le couple homosexuel reproduise la division des rôles du couple bourgeois. Mais les deux prénoms s’interchangeaient: Alexandre Panizzardi signait « Alexandrine », mais très souvent aussi « Maximilienne ».

Schwartzkoppen, lui-même, signait « Alexandrine », en particulier dans le document dit « Ce canaille de D. » au centre du dossier secret que l’on présentera plusloin. Les rôlesdu code victorien,l’efféminé « passif », le viril « actif », ne furent donc jamais fixés entre eux. Il est vrai que Panizzardi avait l’habitude d’accompagner ses lettres de petits cadeaux (un paquet de confettis, une boîte de biscuits italiens bons à tremper dans le café…), attentions généralement considérées comme féminines. La relation n’était sans doute pas strictement égalitaire. Dansune deses lettres,l’Italienattribuaità Schwartzkoppen le rôle de « grand bourreur», et à lui-même celui de « bourreur de 2de classe ». Mais, ailleurs, Schwartzkoppen est aussi « ma belle petite » et « mon petit chien vert ». (…) L’Italien s’adressait donc volontiers à son amant en l’appelant « mon cher petit chien vert » ou l’encourageait à faire le beau, mêlant quelquefois valorisation de la virilité et ironie à l’égard de leur fonction (« mon cher petit chien de guerre »). Autre écart par rapport aux clichés de l’époque, la relation était bisexuelle et non homosexuelle, puisque Schwartzkoppen entretenait en même tempsunerelationavecHermancedeWeede (…). Certains passages suggèrentle dépit amoureux ou la jalousie, mais le ton est plutôt à l’acceptation résignée du côté de l’attaché italien: « Mon chéri, il se peut que cesoir vers7 heures tu puissesvoir madame Pantalomerieetalorstupourraspastetrouver au rendez-vous pour m’embrasser », écrit Panizzardi, qui s’inquiète aussi : « estce que je suis toujours ton Alexandrine ? » L’Italien conclut même l’une de seslettresparce conseil:«ne bourrer (sic) pas trop ».
pages 87-90

insi reconstituée, l’accusation secrète rend le procès Dreyfus de 1894 étonnamment similaire à un procès médiéval pour hérésie. Laressemblancetientd’abordà laprocédure. Dans les deux cas, le contenu indicible de l’accusation (le nefandum ou l’ensemble des actes innommables dont on accable l’accusé) imposait la forme donnée au procès:la procédureextraordinaire.Lepassage aux aveux qui était attendu par les inquisiteurs– il s’agissaitde fairereconnaître à l’accusé les éléments de preuve que l’on avait assemblés contre lui, de lui faire admettre le nefandum par tous les moyens– neput êtreobtenudansle procès Dreyfus. A la procédure extraordinaire de la torture, devenue impossible, se substituèrentlehuiscloset, surtout,lacommunication secrète du dossier lors du délibéré. Se trouvaitainsi créé un lieu deproduction et de discussion possibles de l’inacceptable, qui plaçait l’accusé hors du droit. Une étonnante similitude de contenu existe également: ce qui était considéré, à partir duXe siècle,commecontrenature–lasodomie, progressivementassimilée au Moyen Age à l’hérésie– rappelait étrangement les chargesofficieusesdontlesmilitairessemblentavoirvoulu accuserle capitaine.C’est donc bien une structure accusatoire digne de l’Inquisition médiévale qui pesait sur Dreyfus, juif, traître et lié à des sodomites. Cette accusation complexe, sur le secret de laquelle veillaient jalousement les militaires, perça malgré eux à plusieurs reprises durant l’Affaire. Mais les références à l’aspect le plus sulfureux du contenu non officiel de l’accusation – sexuel et homosexuel– restèrent extraordinairement rares et vagues. C’est ainsi sous une forme extrêmement allusive que Zola évoqua une histoire de « petites femmes» dans « J’accuse» : « Pour justifier la condamnation, on affirme aujourd’hui l’existence d’une pièce secrète, accablante, la pièce qu’on ne peut montrer, qui légitime tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le bon Dieu invisible et inconnaissable ! Je la nie, cette pièce, je la nie de toute ma puissance! Une pièce ridicule, oui, peut-être la pièce où il est question de petites femmes, et où il est parlé d’un certain D… qui devient trop exigeant : quelque mari sans doute trouvant qu’on ne lui payait pas sa femme assez cher. Mais une pièce intéressant la défense nationale, qu’on ne saurait produire sans que la guerre fût déclarée demain, non, non ! C’est un mensonge! » L’écrivaindéveloppal’idéed’un entrelacement entre homosexualité (cette fois-ci explicitement nommée), judaïsme et trahison dans son roman Vérité, le troisième des Quatre Evangiles publiés à titre posthume en 1903. Mais cette révélation allusive et sous forme romancée resta isolée. Comment ne pas s’étonner du silence des contemporains? Pourquoi adversaires et défenseurs de Dreyfus s’accordèrent-ils sur la nécessité de dissimuler la dimension homosexuellede l’accusation? Ce fut d’abord une question de décence. Comme le rappela l’enquêteur Cuignet en 1904, « il y a des choses qu’on ne peut pas étaler ». Les militaires avaient aussi leurs propres raisons d’être discrets : révéler publiquement la présence des pièces homosexuelles aurait compromisle systèmed’espionnage qu’ils avaient réussi à mettre en place dans les ambassades. Mais ce sont sans doute surtout des raisons diplomatiques qui firent du secret un impératif absolu, même pour les partisans de Dreyfus. La dépêche d’Ems avait déclenché la guerre de 1870, l’affaire Schnaebelé était encore dansles mémoires.La mise en cause publique de l’honneur de deux officiers pouvait avoir de graves conséquences pour les relations entre l’Allemagne et la France.
pages 285-287

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Rendez-vous de l’histoire

Critiques 7
Sans oublier
Tenaces huguenots
Depuis l’Histoire générale du protestantisme (1961), d’Emile-Guillaume Léonard, on attendait cette nouvelle somme. Spécialiste de la minorité religieuse à laquelle il a consacré de nombreux ouvrages pour la période contemporaine, Patrick Cabanel a embrassé cinq siècles afin de produire une synthèse enrichie des récents apports de la recherche. Refusant le dolorisme comme unique prisme de lecture d’une histoire ô combien émaillée de souffrances et de persécutions, l’historien a choisi de s’interroger sur la longévité de cette minorité. Car ils sont toujours là, les protestants, même si parmi eux les réformés ne forment plus que 0,5 % de la communauté nationale. « Une durée et un échec », voilà ce qui intrigue l’historien. Vaincus, les huguenots le sont à l’évidence, n’ayant jamais présidé aux destinées de la nation. Mais rien ni personne n’est jamais venu à bout de leur ténacité. De la monarchie de Juillet – et son programme d’éducation scolaire, «première marque » identifiable– aux « Pères protestants» de la République si longtemps oubliés, Patrick Cabanel questionne cette «différence» à laquelle la République doit, en partie, son apprentissage du pluralisme religieux. p Julie Clarini
a Histoire des protestants de France, XVIe-XXIe siècle, de Patrick Cabanel, Fayard, 1 500 pages, 39 ¤.

Pierre Briant montre que les Lumières ont fait du conquérant un symbole de prospérité. Voire un modèle d’expansion coloniale réussie

Au miroir d’Alexandre
re incontournable quand il s’agit de penser les rapports de l’Europe avec lerestedumonde. Dans l’expédition Antoine Lilti du conquérant de la Perse, de l’Inde historien et de l’Egypte, l’Europe des Lumières trouve un miroir où elle observe sa propre expansion impériale. L’histoire d’Alexandre est désormais un enjeu politique, saturé de références contemporaines, où se discute la magine-t-on Voltaire faire signification du destin historique de l’apologie d’Alexandre le l’Europe. Grand, qui fut si longtemps Montesquieu joue ici un rôle prile modèle des conquérants mordial. Dans De l’esprit des lois, il sans scrupules et des monar- propose une vision nouvelle et ques épris de gloire ? Il est cohérente des conquêtes d’Alexancommunément admis que les dre. Abandonnant toute perspectiLumières se sont détournées ve morale ou providen-tialiste, d’Alexandre, reléguant au purgatoi- Montesquieu fait de l’épopée du re cette figure classique de l’héroïs- conquérant macédonien une entreme : la gloire militaire du conqué- prise soigneusement pensée et prérant n’était plus de saison tandis parée, visant à ouvrir à l’Europe le que s’imposait le nouvel idéal du commerce de l’Asie en rendant le « grand homme », animé par le Tigre et l’Euphrate navigables et en désir de paix et la volonté de servir édifiant Alexandrie. « Par la le bonheur des hommes. conquête qu’il fit de l’Empire perse, Du reste, dès lors que l’Europe il changea, pour ainsi dire, la face affichait avecconfiance sa moderni- du monde, et fit une grande révoluté et ses progrès, de quelle utilité eût tion dans les affaires du commerpu être la référence à un jeune ce. » conquérant mort depuis deux mille L’enjeu n’est plus de peser les verans ? Louis XIV avait fini par aban- tus et les vices d’Alexandre, de comdonner la référence à Alexandre, au parer ses exploits et ses crimes, profit de représentations plus mais d’évaluer son rôle historique modernes de sa grandeur. Quant au service du progrès du commerce aux historiens, ils se contentaient mondial. Celui-ci n’est pas un simde recopier les autorités anciennes, ple phénomène marchand : il implien attendant que l’Allemand que la multiplication de tous les Johann Gustav Droysen publie, en échanges, la mise en contact des 1833, son Histoire d’Alexandre le continents et des cultures. Pour Grand, point de départ de l’historio- Montesquieu, les conquêtes graphie moderne. d’Alexandre, condamnables en Professeur au Collège de France, tant qu’actes de conquête, ont eu éminent spécialiste d’Alexandre le pour conséquence paradoxale de Grand, Pierre Briant a voulu y voir permettre la paix et la prospérité. de plus près. Il s’est plongé dans Voltaire va plus loin encore, en unelecture exhaustive et minutieu- insistant sur la pénétration durable se de tout ce qui s’est écrit, au cours de la culture grecque en Asie, grâce du XVIIIe siècle, sur le conquérant aux colonies qu’Alexandre a fonmacédonien. La moisson fut riche dées et malgré la dislocation imméet surprenante. Elle nous prouve, diate de son empire. Le « siècle une fois de plus, qu’on apprend d’Alexandre » est un des quatre beaucoup d’une société en scrutant sommets de l’histoire du monde. La leçon est surtout reprise et amplifiée par les historiens anglais et écossais. Les yeux fixés sur les progrès de l’East India Company, dont la mainmise sur l’Inde s’affermit inexorablement, Montesquieu ils voient dans le précédent macédonien un modèle impérial associant conquête militaire, intérêts commerciaux les usages qu’elle fait du passé. Il en ressort d’abord que l’histoi- et diffusion de la civilisation euroresavante d’Alexandre n’apasatten- péenne. La politique d’Alexandre dul’érudition allemande duXIXe siè- devient, sous leur plume, « un paracle pour prendre son envol. Dès le digme de la conquête réussie ». Ala finduXVIIIe siècle, cette lectuXVIIIe siècle, un intense travail de retour aux sources est effectué, sou- re des conquêtes d’Alexandre, décrimettant àlacritique lesauteurs clas- tes comme une victoire de l’Europe siques, notamment Quinte-Curce sur les empires asiatiques, est encoet Plutarque, dont l’autorité est rerenforcée par le déclin de l’Empire remise en cause. De nombreux turc, assimilé à l’Empire perse de ouvrages sont publiés en France, en Darius vaincu par Alexandre. Il ne Angleterre et en Allemagne. Droy- sera guère difficile pour Napoléon, sen et ses successeurs y puiseront débarquant en Egypte à la tête de ses troupes et entouré de savants, de se largement. Mais l’essentiel n’est pas là, car présentercommeunnouvelAlexanAlexandre alimente les débats des dre. Quant aux Grecs luttant pour Lumières bien au-delà des cercles leurindépendance, ilsn’hésitentéviérudits. S’il n’est plus un modèle demment pas àse réclamer du roi de incontesté de grandeur et d’héroïs- Macédoine. Malgré son succès, cette interpréme,ildevient, en revanche, une figu-

I

tation de l’histoire d’Alexandre ne devint jamais hégémonique. Les querelles font rage, où s’expriment parfois des critiques éloquentes de l’impérialisme européen, condamnant dans un même geste Alexandre et ses émules contemporains,mais aussilesposiAlexandre tions plus nuancées de des Lumières. ceux qui opposent aux Fragments excès de la colonisation d’histoire moderne la politique européenne, de Pierre Briant, d’Alexandre, jugée plus humaine et plus respecGallimard, tueuse des populations « NRF essais», conquises. 748 p., 29 ¤. Il reste que la figure d’Alexandre s’est profondément transformée. Depuis l’Antiquité, elle était l’image universelle de l’héroïsme et de la démesure, d’un destin humain extraordinaire. Elle

avait essaimé dans de nombreuses cultures, en Perse sous le nom d’Iskandar et jusque dans l’océan Indien. Au cours du XVIIIe siècle, Alexandre devient une « figure tutélaire de la mémoire et de l’identité européenne », le premier conquérant européen de l’Orient immobile. Quelques décennies plus tard, le grand historien Barthold-Georg Niebuhr pourra écrire : « Il fut le premier qui mena les Européens à la victoire en Orient. Le rôle de l’Asie avait atteint son terme et elle était destinée à être réduite en servitude sous l’autorité de l’Europe. » Cet européocentrisme triomphant, fondé sur un orientalisme sans nuance, avait été préparé, à travers l’histoire d’Alexandre, par un siècle de débats surla nature de l’impérialisme européen. p

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« Par la conquête qu’il fit de l’Empire perse, il changea (...) la face du monde »

Extrait
«Si je voulais connaître Alexandre, je me le représenterais à l’âge de vingt ans. (…) Je m’étonnerais qu’un jeune héros, dans la rapidité de ses victoires, ait bâti cette multitude de villes, en Egypte, en Syrie, chez les Scythes et jusques dans les Indes; qu’il ait facilité le commerce de toutes les nations, et changé toutes ses routes en fondant le port d’Alexandrie. J’oserais lui rendre grâces au nom du genre humain. (…) On n’a point assez remarqué que le temps d’Alexandre fit une révolution dans l’esprit humain aussi grande que les empires de la terre. Une nouvelle lumière, quoique mêlée d’ombres épaisses vient éclairer l’Europe, l’Asie et une partie de l’Afrique septentrionale. Cette lumière venait de la seule Athènes.»
La Bible enfin expliquée, de Voltaire, 1776, cité dans Alexandre des Lumières, pages 505-506

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Critiques

Rendez-vous de l’histoire

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Les laboureurs ont assuré la croissance économique de l’Europe du XIe au XIIIe siècle. Un effort consenti et recompensé,explique MathieuArnoux. Novateur

Sans oublier
Il aurait pu ne s’agir que de simples balades d’un égaré de la Belle Epoque, parti en visite de santé dans le Bourbonnais, et rassemblant ici les récits de ses rencontres avec Emile Guillaumin, un homme de son âge, resté paysan malgré la modeste gloire que son livre, La Vie d’un simple (1904), lui confère à Paris. Mais c’est aussi un documentaire saisissant sur la naissance du syndicalisme rural – à ce titre, devenu un classique chez les historiens du monde paysan. Et davantage encore: un témoignage sur une trajectoire politique intriguante, celle d’un bourgeois cultivé, un dreyfusard qui finit par découvrir dans la vie villageoise une vérité que la modernité menace et que le régime de Pétain a, selon lui, raison de vouloir préserver. Incontestablement, ce texte méritait une nouvelle édition, intelligemment enrichie par MariePaule Caire-Jabinet, Pierre Joxe et François Colcombet. p Julie Clarini
a Visites aux paysans du Centre,

Comment le paysan devint un héros
Samuel Leturcq
historien

Flâneur au village

L

orsque l’on parle de conquête au Moyen Age, c’est une galerie de portraits qui émerge naturellement de notre conscience collective : Clovis, Charlemagne, Guillaume le Bâtard, Tamerlan, Godefroy de Bouillon, Le Cid, Eric le Rouge… Maisqui penseau laboureur,ce grignoteurde sillons, arméde sa charrue, de sa bêche ou de sa houe ? A y regarder de plus près, c’est lui, sansaucun doute,le grand conquérant des espaces de l’Occident médiéval. Mathieu Arnoux, professeur d’histoire du Moyen Age à

de Daniel Halévy, Bleu autour, 416 p., 28 ¤.

Ruraux migrants
En Chine, chaque année, 40 millions de paysans s’installent aux portes des villes pour tenter de s’y faire une place. Des favelas de São Paulo aux slums de Bombay ou de Nairobi, c’est à une migration spectaculaire, « la dernière» dans l’histoire humaine, que nous assistons, promet le journaliste Doug Saunders, s’appuyant, avec la foi du charbonnier, sur des études de l’ONU. « A la fin du siècle, le monde entier (…) sera urbanisé au moins aux trois quarts » et, une fois à ce point, « l’humanité aura atteint un équilibre nouveau et pérenne », souligne l’auteur de cet essai roboratif, à l’optimisme péremptoire. Le salut passe, explique-t-il, par les classes moyennes, horizon indéfectible auquel aspirent les ruraux migrants. Ces derniers sont une chance pour les faubourgs d’accueil – à condition de ne pas les y enfermer. La visite à Slotervaart, enclave à migrants des faubourgs d’Amsterdam, où grandit l’assassin du cinéaste Theo van Gogh (tué en 2004), est édifiante. Malgré des raccourcis – sur le « printemps arabe », qui a « imposé la démocratie multipartite en Egypte», ou les émeutiers de 2005 en France, « qui étaient dans leur grande majorité les enfants et les petits-enfants de villageois» –, ce livre a le mérite, rare, de traiter un sujet réputé anxiogène avec distance et pragmatisme. p Catherine Simon
a Comment les migrants changent le monde. Du village à la ville, de Doug Saunders, traduit de l’anglais (Canada) par Daniel Poliquin, Seuil, 448 p., 23 ¤.

L’auteur montre les mécanismes de la « révolution industrieuse »
l’université Paris VII-Diderot et directeur de recherche à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), consacre à ce personnageun livre passionnant,proposant une lecture renouvelée de la place de la paysannerie dans les campagnes médiévales du XIe au XIVe siècle. Au centre de ce livre se trouve une question fondamentale, à laquelle les historiens les plus renommés cherchent depuis longtemps une réponse : quel est le moteur de la croissance économique de longue durée que connaît l’Occident médiéval dès le Xe siècle ? Ce que propose Mathieu Arnoux, ce n’est pas une nouvelle synthèse économique et sociale, mais bien une thèse : il n’aurait pu seproduiredecroissanceéconomique, ni même de développement et de maintien du système féodal, si la paysannerie n’avait participé collectivement et volontairement à un système organisant sa propre domination et exploitation. Reprenant à son compte la notion de « révolution industrieuse » utilisée pour analyser la croissance japonaise de l’ère Meiji, ou
Un berger et son troupeau au Moyen Age. Enluminure extraite du « Roman de la rose », vers 1490.
THE GRANGER COLLECTION NYC/RUE DES ARCHIVES

encore le décollage des Pays-Bas avant la révolution industrielle, l’auteur défend ici l’idée que la croissance de l’Occident médiéval fut assurée, sur le long terme, par un accroissement et une intensification du travail paysan, obtenus en échange de la reconnaissance sociale accordée aux activités laborieuses. Pour analyser ce processus de compensation, Mathieu Arnoux revisite le débat sur les trois ordres de la société chrétienne, focalisant sonattentionsurla placequ’yoccupent les laboratores, c’est-à-dire un groupe auquel l’ordre divin accorde, dans une idéologie fonctionnaliste de la société, le travail (labor) et ses corollaires : la douleur, la sueur et la pauvreté. D’après lui, ce qui conditionna la stabilité de la

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société féodale et le dynamisme économique européen, c’est en premier lieu la réception et l’appropriation par la société paysanne de ce modèle idéologique. Bien sûr, nombreuses sont les sources qui mettent en scène les paysans dans des positions humiliantes, montrant que la thèse d’un ordo laboratorum égal en dignité à celui des clercs et des chevaliers n’a évidemment rien eu de consensuel. Mais Mathieu Arnoux démontre, à la lueur de multiples extraitsde sourceslittérairesméticuleusement commentées, qu’à cette première dégradation répond une promotion extraordinairement vivace, à compter du XIIIe siècle : le laboureur, paysan libre, propriétaire de son outil de travail,travailleuracharné,nourricier de la société, devient alors un héros, à l’instar de Pierce Plowman (Pierre le Laboureur) et d’Adam, jardinier du paradis, ancêtre de tous les hommes, et premier des laboureurs. Cette valorisation, qui transforma les habitants des campagnes en classe laborieuse, se fit en échange de compensations tangibles, matérielles, et non pas seulement symboliques. Dans la seconde partie du livre, l’auteur montre comment la « révolution industrieuse » s’opéra au prix de la construction d’un système d’assurance et de redistribution qui ne fut pas concédé mais édifié et imposé par l’ordo laboratorum. Il passa par ces « objets concrets » que sont le terroir, la dîme, le marché et le moulin. Les communautés paysannes organisèrent des systèmes de répartition des ressources des territoires agricoles, mais aussi de contrôle collectif sur les récoltes, à l’instar de l’openfield system britannique. La dîme, lourd prélèvement sur les productions paysannes, concourut à la prospérité générale en assurant la destination d’une partie du revenu du travail au secours des membres vulnérables de la communauté ; la contestation paysanne de la dîme ne se fit d’ailleurs jamais contre

Extrait
«Un non-dit tenace dans une bonne partie de la littérature d’histoire économique consiste à faire l’impasse sur la question, comme si le travail paysan était une donnée “naturelle” à l’instar de celui des bêtes de trait: la croissance du nombre d’individus suffit à expliquer la hausse de la quantité de labeur. Dans une version plus articulée, disponible sous des formes idéologiquement opposées, l’augmentation de la quantité de travail est une réponse naturelle à un ensemble d’incitations, dont la violence seigneuriale et la pression fiscale sont les plus souvent évoquées. Il est rare que ceux qui font une telle hypothèse s’interrogent sur l’éloge du travail forcé et de la coercition qui en est le fondement théorique implicite. La proposition qui est faite ici est que l’augmentation de l’offre de travail résulta d’une décision volontaire et collective des acteurs dont on peut reconstituer le contexte et explorer les motivations. L’hypothèse n’est pas nouvelle (…) : sous la dénomination de “révolution industrieuse”, elle a été popularisée (…) pour caractériser l’évolution du Japon avant l’ère Meiji, puis (…) pour décrire la croissance économique des Pays-Bas avant la révolution industrielle.»
Le Temps des laboureurs, page 13

son principe général, mais contre ses modes de gestion. Les marchés offrirent une protection des échanges, un débouché des productions, un accès aux ressources, apparaissant de ce fait comme de puissants instruments d’intégration sociale et d’assistance aux pauvres. Enfin, Mathieu Arnoux montre que les moulins, loin d’être des instruments d’oppression seigneuriale et de mise sous tutelle des communautés paysannes, furent, avant la crise de la fin du Moyen Age, l’œuvre et l’outil des laboratores. Mathieu Arnoux offre ainsi un livre audacieux par la thèse stimulantequ’ilsoutient,maisaussidans sa conception, ses analyses reposant sur un corpus presqueexclusivement littéraire et fictionnel. p
Le Temps des laboureurs. Travail, ordre social et croissance en Europe (XIe-XIVe siècle),

Conteur à la plume subtile Patrice Haffner livre, entre réalisme et fantastique le magnifique roman d’un amour fou doublé d’une réflexion stimulante sur le Temps.
Dominique Guiou

Le Figaro Littéraire

Patrice Haffner livre un polar judiciaire et une belle méditation sur le Temps. Le Nouvel Observateur
Xavier Thomann

de Mathieu Arnoux, Albin Michel, « L’évolution de l’humanité», 374 p., 24 ¤.

« UN ÉCRIVAIN À PART »
ne cesse de surprendre ses lecteurs.

François Vallejo

En libra

ir ie !

J.-C. Raspiengeas, La Croix

Centré sur le personnage d’Alix, la narratrice, Métamorphoses, n’est pas tant le récit d’un jeune bourgeois français basculant dans le djihad que le roman d’un amour, celui d’une sœur. Se rendant compte de son incapacité à protéger son jeune frère comme elle l’a toujours fait, elle le suit, désespérément. Couche après couche, l’auteur – de la même manière que le fait la narratrice – décape les strates déposées par le temps, l’usure du regard, pour tenter de découvrir une vérité comme s’il en existait une.

A. Nicolas, L’Humanité

Dansceromanaudacieuxetpercutant,Vallejo dresse le constat alarmant d’une société en proie à une crise morale sans précédent, peuplée de citoyens en quête de sens.
Ces Métamorphoses saisissent le vif d’une société qui a fait sauter toutes les valeurs.
FRANÇOIS VALLEJO

C. Julliard, Le Nouvel Observateur

V. Paladino, DNA

MÉTAMORPHOSES
ROMAN

FRA NÇOIS V LLEJO A

A. de Montjoye, Témoignage chrétien

Un roman-choc.

J.-Ch. Buisson, Figaro Magazine

M É TA M O R P H O SE S

Parce que la fiction, du moins la bonne, ne dépasse pas la réalité, mais qu’elle l’annonce.

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Littérature Critiques

Vendredi 19 octobre 2012

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Au centre de «Petit oiseau du ciel», de Joyce Carol Oates, un meurtre hante la vie de deux suspects et de leurs enfants

Sans oublier
Baroque burlesque
Eugène Green est aussi savant qu’artiste, penseur du cinéma et de la littérature autant que cinéaste et romancier. Le baroque lui sert de mesure. Il en retient un dédoublement spirituel de la réalité. Ses romans, ses films sont des histoires de fantômes dans lesquelles des personnages hantés traversent des récits pleins de résonances et de coïncidences fantastiques. Les Atticistes, satire autour des querelles intellectuelles qui divisent le monde des lettres françaises depuis soixante ans, est le roman burlesque d’une possession. Comme dans un rituel, féministes, structuralistes, sémiologues, soixante-huitards et réactionnaires s’y affrontent en un combat grotesque autour de catégories antiques, déjà usées par le grand siècle : l’atticisme (défense des vertus éternelles du sens français de la mesure) et l’asianisme (défense formaliste de l’artifice). De péripéties en renversements rocambolesques, tous finissent, en ventriloques, par répéter des mots et des gestes d’un autre temps et ne plus s’adresser qu’aux morts, tandis que des enfants, en marge, parlent des langues qui ne sont pas les leurs, mais qui sont vivantes. p Marianne Dautrey
a Les Atticistes, d’Eugène Green,

Filiation par le soupçon

C

Raphaëlle Leyris

’est une ville fictive vers laquelle Joyce Carol Oates ramène régulièrement ses lecteurs. Au fil des romans et nouvelles, elles’est imposéecomme un décor propice à la tragédie, le genre littéraire préféré de cet écrivain qu’on ose à peine qualifier de prolifique. Sparta, écrit-elle dans Petit oiseau du ciel, est « la ville condamnée sur la Black River » : condamnée au chômage, à la pauvreté et à la violence, elle-même condamne ses habitants, les vouant à l’échec, à la répétition des mêmes fautes, des mêmes drames que les générations précédentes. Ils tournent en rond, reviennent en permanence buter sur les ruines de leur passé, sans parvenir à s’échapper. Même lorsqu’ils pensent avoir rompu les ponts avec cette cité maudite. Quand Petit oiseau du ciel s’ouvre, l’un de ses personnages au

moinsest« condamné» :dèsla première page, le lecteur est prévenu par Krista, la narratrice, que le corps de son père, Eddy Diehl, va finir « criblé de dix-huit balles ». Mais avant cette mort, vers laquelle tend le récit de Krista, une autre doit être racontée, qui constitue le centre de Petit oiseau : le meurtre de Zoe Kruller, ancienne serveuse, chanteuse dans un groupe, devenue héroïnomane et prostituée. Amant de Zoe de longue date, Eddy Diehl est soupçonné; Delray Kruller, le mari de la victime, qu’elle avait quitté, aussi. Faute de preuves, aucun des deux suspects ne sera poursuivi ; le doute va ronger leur vie, et celle de leurs enfants, qu’un lien fait de fascination, de répulsion, de désir, aussi, va étrangement lier au fil des ans. Dans la première partie de Petit oiseau, Krista Diehl revient sur les trois années qui ont séparé la mort de Zoe de celle d’Eddy, la manière dont celui-ci a sombré dans la folie, au point de finir par prendre sa fille en otage. Dans la deuxième, c’est le point de vue d’Aaron Kruller, fils de la victime et de l’autre assassin présumé, qui est donné. Un garçon « condamné » par ses

FREDERIC STUCIN/PASCO

origines à demi indienneset par sa double situation de fils et de témoin, puisqu’il a été le premier à trouver le corps de Zoe ; « condamné », enfin, par l’impossibilité dans laquelle il a mis la police de jamais retrouver les traces du meurtrier: sous le choc, il a rendu la scène de crime inexploitable. La troisième partie du roman rend la parole à Krista. Près de vingt ans après le meurtre de Zoe, Aaron, qu’ellen’a pas revudepuis l’adolescence, vient la chercher pour la ramener à Sparta, afin d’écouter les révélations qu’une femme mourante tient à leur livrer à propos du meurtrier.

Heaven), de Joyce Carol Oates, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, Philippe Rey, 534 p., 24 ¤. (Give me Your Heart), de Joyce Carol Oates, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, Philippe Rey, 336p., 20 ¤. Signalons, du même auteur, par le même traducteur, la parution en poche de J’ai réussi à rester en vie, Points, 534p., 8,30 ¤, et de Folles nuits, Points, 250 p., 6,70 ¤.
Etouffements

Petit Oiseau du ciel (Little Bird of

© Dan Stiles

Les frères Sisters

Patrick deWitt

Violence et fatalité Cedécoupagepeut paraître classique, mais la structure de Petit oiseau repose moins sur la chronologie que sur les obsessions des personnages. Sur leur besoin de revenir encore et encore aux mêmes faits, et sur les mêmes lieux. Le temps ne se déroule pas de façon linéaire à Sparta, ville de l’échec et de la répétition. Il semble tourner sur lui-même, se suspendre par instants, avant d’accélérer brutalement ou de ralentir. C’est d’abord par la manière dont elle travaille la temporalité de son livre que Joyce Carol Oates rappelle quelle très grande romancière elle est. Ce qui n’enlève rien ni à la puissance élégiaque de sa langue,

ni à la force des images qu’elle emploie (malgré un recours quelque peu systématique au motif du serpent, qui peut servir pour un baiser, une action au basket…). Si cet écrivain de la violence et de la fatalité évoque une fois de plus, dans Petit oiseau, la brutalité des rapports familiaux, sociaux, amoureux, elle parvient encore, après une cinquantaine de romans, à impressionner par sa capacité d’empathie pour des êtres qui tentent d’échapper au piège de leur existence, ou pour des hommes « prédateurs » qui se menacent d’abord eux-mêmes. Rappelant par instants Nous étions les Mulvaney (Stock, 1998), Petit oiseau du ciel appartient au meilleur de l’œuvre pléthorique et inégale, forcément, de Joyce Carol Oates. Le recueil Etouffements, qui paraît simultanément, donne, lui, l’impression d’entrer dans l’atelier de la « word processor », la machine à écrireOates. Ces dix nouvelles, dans lesquelles le passé enserre les personnages jusqu’à les briser, possèdent une efficacitépresque mécanique.On croirait assister aux gammes d’une prodige, effectuées d’une main alerte mais un peu négligente. C’est le sort des grands écrivains : on n’attend pas d’eux la même chose que de leurs confrères. Ils sont « condamnés » à donner toujours le meilleur. p

Gallimard, 212 p., 17,90 ¤.

Une triangulaire
Dans son premier roman, La Voie Marion (Le Dilettante, 2010), JeanPhilippe Mégnin nous entraînait en haute montagne, sur les arêtes d’un couple dont il observait la fonte des sentiments. Il est toujours question du couple dans La Patiente. Vincent ne sait rien de la relation qu’entretient parallèlement son compagnon, David, avec l’énigmatique Camille D., qui débarque dans son cabinet de gynécologue et connaît tout de sa vie. Jean-Philippe Mégnin bat subtilement les cartes d’un jeu de dupes et coupe les désirs. Il garde ses atouts pour la fin et les abat, à l’instar de ses personnages qui tombent, les uns à la suite des autres, à la fin tragique d’une partie amoureuse. p Vincent Roy
a La Patiente, de Jean-Philippe Mégnin, Le Dilettante, 158 p., 15 ¤.

La Corse trash de Marc Biancarelli
Voici, traduit en français, l’écrivain qui secoue la langue corse et les clichés insulaires
mentaires de casse-couilles ou pire, de laquais », mais sous son châtaignier sait partager son vin et son sourire. Il déroule son parler grave, lent et rocailleux – bien pluschâtié que saprose – face à une Sardaigne invisible et d’autres mondes brumeux. « Mon éditrice dit que la conscience d’une frontière, ça suffit à définir ce qu’on appelle un domaine étranger. » Son grand ami (et l’un de ses trois traducteurs) Jérôme Ferrari a fait de l’île un décor universel pour ses romans, comme le récent Sermon sur la chute de Rome (« Le Mondedes livres » du 23 août). De manière plus trash et incarnée, Biancarelli décrit une Corse que les écrivains identitaires du « Reaquista», ce mouvementde « réappropriation » culturelle des années 1970, avaient préféré ignorer : « Leur Corse était devenue à son tour mythique, dépassée », note l’éditeur Jean-Jacques Colonna d’Istria, qui a publié l’an passé un recueil de chroniques littéraires de l’auteur de Murtoriu (Cusmugrafia, Colonna). Chez Biancarelli, les nationalistes sont de pauvres cloches, les filles des cagoles, les garçons des camés. Chez lui, la Corse sait être moche et matérialiste, surtout vue de ce poste d’observation ultra-touristique qu’est Porto-Vecchio – « l’essence du rien » – où l’écrivain n’aime descendre que l’hiver, comme Marc-Antoine, le libraire de Murtoriu. Son héros – pardon, son double : il n’y a pas de figures glorieuses chez Marc Biancarelli, même celui qui se réfugie au village et refuse d’écrire en français. C’est l’intérêt du personnage : Marc Biancarelli ne se vit pas en moine soldat d’une langue à l’agonie. « On a trop politisé l’enseignement du corse », soupire ce prof de 44 ans. Sur l’île, où la jalousie est un mal séculaire et la critique un sport journalier, tout le monde s’est d’abord moqué : « Le corse n’existe qu’à l’oral »… « Il ne parle pas le corse d’hier »… « Il a passé sa petite enfance dans les Vosges »…. « Tout ça relève d’une vision fascisante de pureté et de repli, soupire l’écrivain. Et si ça Murtoriu, me plaît, moi, d’écrire dans cette de Marc langue pour laquelle j’ai une pasBiancarelli, sion, et sans avoir le poids de l’Acatraduit du corse démie sur les épaules ? Préfixes, par Jérôme suffixes, gallicismes, le corse se Ferrari, composeàl’infini.Monpère invenMarc-Olivier tait des mots à chaque seconde. Je Ferrari et fais pareil, et comme personne Jean-François n’est meilleur que moi, personne Rosecchi, n’aura le culot de me corriger. » Actes Sud, «Unepart de laCorse continueà 270 p., 22 ¤. m’indigner,et une autreà me fasciner – celle qui ne capitule pas et conservecette partd’altéritéculturellequ’on saisit dans une question, un mot », ajoute-t-il.Latraductionlaissedécouvrirunelangue ultra-imagée qui adore les contrastes et les antithèses, l’ironie ou la sagesse des aphorismes inventés au bar, la musique, aussi. «Murtoriu n’est pas un étendard de corsitude,c’est la bande-sonâpredu texte de Marc»,justifiesonéditrice.Cettesemi-Ajacciennea tenuàcetitreauxaccentsmortuaires, qui faisait peur à son auteur. p

S
“Dans Les Frères Sisters, la balade sauvage de deux frères payés pour tuer devient méditation métaphysique. Le roman qu'aurait pu écrire Kafka ou Beckett s'ils avaient vécu dans l'Oregon il y a deux siècles.”
Damien Aubel, Transfuge

Ariane Chemin

“Une sorte de chef-d’œuvre. C’est du brutal…”
Nicolas Ungemuth, Le Figaro Magazine

ACTES SUD

on repaire ressemble à « une île dans une île ». La dernière maison de l’austère village de L’Ospedale, à flanc de rochers, au bout d’une forêt de pins, dans l’extrême sud de la Corse. C’est là que Marc Biancarelli, entre deux cours de langue corse aux terminales du lycée de Porto-Vecchio, écrit depuis douzeans. Il a d’abord publié chez Albiana, une maison d’édition ajaccienne, en corse. Puis en édition bilingue. Et enfin, en cette rentrée, en français. Son roman Murtoriu (« le glas ») vient de paraître en traduction françaisechez Actes Sud,dans la collection « domaine étranger ». Une première dans le monde de l’édition hexagonale, habituée à parler de « langues régionales». Faux ermite de l’âge d’Internet, Marc Biancarelli, comme beaucoup de Corses, voyage depuis son village, sans bouger, plongé dans les livres ou les films. « Il est d’abord un écrivain totalement américain», s’amuse d’ailleurs Marie-Catherine Vacher, son éditrice chez Actes Sud, qui a découvert la passion de son auteur insulaire pour John Fante et Cormac McCarthy. Marc Biancarelli est aussi un faux ours. En préambule de Murtoriu, il implore son lecteur de lui épargner « ses com-

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Vendredi 19 octobre 2012

Mélange des genres 11
Mon de chevet Poche
par François-Xavier Demaison, comédien

Moins connus que Sade ou Laclos, voici Claude Le Petit, Godard d’Aucourt ou l’énigmatique M. l’A.D.L.G., maîtres en légèreté, philosophes et libertins

Deux ou trois siècles, et toujours verts
érotisme
Macha Séry

A

ux Pays-Bas, la littérature française reconnaissante». Voilà le genre de plaque que, tôt ou tard, il faudra apposer en grande pompe à La Haye ou Amsterdam. Sans les éditeurs bataves, aurait-on pu feuilleter Les Liaisons dangereuses, de Choderlos de Laclos, La Femme vertueuse, écrit par l’un de ses épigones,etLa Chronique scandaleuse ou Paris ridicule, de Claude Le Petit, deux récits méconnus du XVIIIe siècle qui paraissent cet automne ? Sans la tolérance des Hollandais,sans leur liberté d’imprimer ce qui ailleurs aurait été censuré, l’histoire littéraire aurait perdu en saveur. Elle manquerait de gaillardise et d’insolence. Elle compterait moins de plumes égrillardes et nous priverait d’un plaisir de lecture longtemps réservé aux bibliophiles érudits. Tant de livres diffusés sous le manteau jusqu’aux années 1930, remisés dans l’enfer de la Bibliothèque nationale, tant d’ouvrages ignorés, oubliés… jusqu’à leur exhumation.

Intacte jeunesse C’est d’un œil toujours neuf qu’ondécouvredes ouvrages libertins, vieux de deux ou trois siècles, mais dont la jeunesse est demeurée intacte grâce à leur ton allègre et à la verdeur de leurs opinions. Cela sans exotisme, car nous sommes en terrain connu, en ce sens que la littérature libertine possède aussi ses conventions, ses figures de style, parmi lesquelles la description des ébats sexuels en termes guerriers, victoire ou débandade. Elle réserve aussi quelques surprises. Ainsi, dans L’Heure du berger, un roman écrit par Claude Le Petit et publié 350 ans après sa mort, dans la toute première édition de ses œuvres complètes établie par les soins de Thomas Pogu. Ce récit d’une histoire survenue à

son auteur apprendra aux lecteurs que, pour entreprendre une femme dans la rue, la banale tactique de lui demander l’heure avait déjà cours au XVIIe siècle. Phélonte, nom donné à son double, était en chemin pour visiter Philamie lorsqu’unedemoiselleportantun masquede veloursle déroutapuisqu’elle lui répondit : « Monsieur (…), quand l’horloge des dames sonne cette heure, c’est pour celui qui a le bonheur de l’entendre. » Et voilà le galant embarqué en carrosse… Bienveillant envers les dames qui manifestent sans fard leurs désirs, Claude Le Petit était sans indulgence à l’égard des Tartuffe. Mal lui prit de brocarder le clergé, les courtisans et les mœurs de la Cour. Le 1er septembre 1662, ce jeune poète, qui versifiait comme on respire et s’amusait de même, fut brûlé en place publique. Il avait 23 ans. Il était libertin, impie et athée, en cela l’héritier du groupe de poètes formé en 1615 par Boisrobert, Tristan L’Hermite, Saint-Amant et Théophile de Viau. Le Bordel des muses ou Les Neuf Pucelles putains, dont le manuscrit a péri dans les flammes avec son auteur, a en grande partie disparu. Ne reste qu’une copie incomplète, quelques sonnets, deux longs poèmes (Paris ridicule et Madrid ridicule) qui laissent entrevoir sa faconde. D’emblée, il décline le verbe « foutre » à chaque vers. « Je puis bien commencer mon livre/Par où le monde a commencé », explique-t-il. Qui est le plus sage ? Le débauché constant ou l’amoureux transi, jeté dans des affres de souffrance et porté aux pires excès? Nature ou culture, le libertinage? La question est posée et ne cesse d’être débattue dans les écrits licencieux. « Est-ce un si grand mal de n’avoir pas un empire absolu sur la nature ! On dit qu’il y a de la gloire à prendre sur elle ; je trouve qu’il y a plus de plaisir à lui laisser prendre sur nous », lit-on dans Thémidore (1745). Godard d’Aucourt, son auteur, était un fermier général qui, assurément, ne manquait pas d’esprit.Deuxtraitssuffisentà caricaturerun notable : « Il s’applaudissait par distraction, et se trouvait

charmant par habitude.» On badine dans cette littérature de transports. On y soupe bien. On y chante. On y échange des propos enjoués. On y manie le double sens avec subtilité. On s’y adonne au voyeurismeautantqu’à la philosophie. On ne force rien ni personne, tous les adultes sont consentants. L’élégance rime avec l’extravagance, la fausse ingénuité avec l’ingéniosité. La malice augmente les délices. En 1882, dans Le Gaulois, Maupassant qualifiait Thémidore de « merveille de grâce décolletée»,

Œuvres libertines,

de Claude Le Petit, Ed. Cartouche, 350 p., 19 ¤.
Thémidore, ou Mon histoire et celle de ma maîtresse,

de Godart d’Aucourt, Table Ronde, « La Petite Vermillon», 162p., 7,10 ¤.
La Femme vertueuse ou Le Débauché converti par l’amour, de M.

l’A.D.L.G., Table Ronde, « La Petite Vermillon», 340 p., 8,70 ¤.

d’« impur chef-d’œuvre» qui ferait rougir, disait-il, « nos prêcheurs doctrinaires, ces empêcheurs de danser en rond, farcis d’idées graves et de préceptes pudibonds ». Rozette, jeune femme sensuelle et pas bégueule, est enfermée au couvent de Sainte-Pélagie sur l’ordre d’un père soucieux que son fils, jeune conseiller au Parlement, ne soit pas perverti. Or ce fils n’est point naïf. Il est même plutôt matois. « Bref, j’attaquai une place qui s’était offerte à moi ; combattant avec courage, et vainqueur avec gloire, j’étendis mes conquêtes dans un climat dont on m’avait facilité les entrées. » Il ne tarde pas non plus à pénétrer au couvent et à faire libérer la belle Rozette. Double identité, travestissement, ces stratagèmes employés dans Thémidore sont multipliés dans La Femme vertueuse ou le Débauché converti par l’amour (1 787) au point qu’on croit lire, avant l’heure, un roman-feuilleton truffé de rebondissements afin de hameçonner le lecteur. L’instigateurdece romanépistolaire se cache sous les initiales M.l’A.D.L.G. ClaudineBrécourt-Villars, qui a retrouvé trace de l’ouvrage dans le catalogue d’un libraire ancien, suggère qu’il pourrait s’agir du marquis de Luchet (1739-1792),unofficier decavalerie proche de Choderlos de Laclos. De fait, La Femme vertueuse, ce sont Les Liaisons dangereuses sans tragédie. Même ironie, même goût du complot, même amour fou. Vous reprendrez bien un peu de légèreté ? p

(A Devil in Paradise), d’Henry Miller, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alex Grall, 10/18 (une édition récente de ce roman est disponible chez Sillage, 192 p., 13,50 ¤).

Un diable au paradis

« PROTÉGER SON TERRITOIRE ou se laisser gangréner: deux tendances presque animales en nous. Mais un instinct de survie pur nous bouscule en dernière limite. L’être humain accepte, accepte, accepte encore, parfois pour soulager sa culpabilité personnelle, et ce faisant laisse le diable s’installer chez lui. Mais au moment précis où son existence est en danger, il renverse tout avec une violence démesurée. Henry Miller raconte merveilleusement cette expérience universelle dans Un diable au paradis. Alors qu’il accueille un astrologue démuni dans sa demeure américaine, son invité se fait maître des lieux. Il exige des travaux, Miller s’exécute. Une mousse à raser irritante devient prétexte à une crise de nerfs. Et le pauvre Miller d’apporter un nouveau nécessaire de toilette. Comment ne pas penser à cet ancien ami, toujours insatisfait en dépit de tous mes efforts? J’aime Miller pour ce portrait d’un être qui ne pardonne pas à son bienfaiteur. Mais ce thriller psychologique du quotidien fait aussi monter progressivement mon angoisse par sa précision et sa justesse. Le paradis se dégrade parce que le diable s’y est installé, et le diable, c’est peut-être nous. Nous sommes diaboliques dans notre culpabilité à être heureux. Miller, lui, essayait d’en rire. »
a François-Xavier Demaison sera à l’affiche de Comme des frères, d’Hugo Gélin, en salles le 21 novembre.

Imre Kertész
SAUVEGARDE
Casanova (1725-1798) et l’une de ses conquêtes illustrés par Auguste Leroux.
MARY EVANS/RUE DES ARCHIVES
© Tomasz Trafial

bande dessinée

Méandres de la corruption
L’Ecossais Ian Rankin crée un nouveau héros, flic à la policedespolices.Pouralleraucœur(pourri)deschoses
polar
Rebus, dont les dix-sept aventures ont connu un succès retentissant outre-Manche. Moins cynique mais tout aussi taciturne, Malcom Fox s’inscrit dans la lignée des flics désabusés, incapables de fonder un foyer, portés sur la boisson et abonnés aux dîners solitaires. Comme toujours chez Ian Rankin, Edimbourg sert de cadre désenchanté à cette enquête, parfois filandreuse, qui serpente dans les méandres poisseux de la corruption,dela spéculationimmobilière et de l’incurie politique. Une cité frappée par la crise économique, mais qui tente vaille que vaille de masquer sa décrépitude. A l’image de Malcom Fox, flic ordinaire et lisse, dont la solitude et la mélancolie sourdent à fleur de peau. p Guillaume Fraissard de Ian Rankin, traduit de l’anglais (Ecosse) par Philippe Loubat-Delranc, Le Masque, 476 p., 22 ¤. Signalons, du même auteur, la parution en poche d’Exit Music, traduit de l’anglais par Daniel Lemoine, Le Livre de poche, « Policier », 600 p., 8,10 ¤.
Plaintes (The Complaints),

M
Jeunesse ne se passe
RIAD SATTOUF a une fâcheuse habitude, quand il prend le métro ou quand il fait la queue à la caisse d’un supermarché: il ouvre l’œil et tend l’oreille. Revenu à son atelier de l’Est parisien, il couche tout ça sur le papier. Le résultat est un petit précis de sociologie urbaine décliné en saynètes criantes de vérité. Loulous de quartier au sabir SMS, mère et fille s’engueulant en public, bobos impudiques en terrasse, morveux insupportables et surprotégés… La liste serait longue à faire de tous ceux que le bédéiste passe à la moulinette de son talent d’observateur. L’exercice semble facile au premier abord. L’auteur, après tout, ne fait que reproduire un quotidien banal, parfois insolite, que Paris et ses habitants lui servent sur un plateau. Il le fait cependant avec ce qu’il faut de cruauté et de tendresse mêlées, en prenant surtout bien soin de garder ses distances. Comme les précédents, ce troisième tome de La Vie secrète des jeunes se lit comme un redoutable et désopilant documentaire sur la France d’aujourd’hui. p Frédéric Potet
a La Vie secrète des jeunes III, de Riad Sattouf,

L’Association, 140 p., 19 ¤ (en librairies le 23 octobre).

alcom Fox fait partie de ces flics que les flics détestent. La quarantaine solitaire, entre un divorce consommé et un vieux père en maison de retraite, Fox traque les ripoux avec la conviction que la police d’Edimbourg doit être irréprochable. Alors qu’il vient juste de faire tomberun inspecteurvéreux,Malcom Fox et le bureau des plaintes (la police des polices écossaise) se voient confier le dossier d’un certain Jamie Breck, un jeune poulet soupçonné d’échanger des photos pédophiles sur Internet. L’affaire s’annonce assez simple, jusqu’au jour où le mec de la sœur de Fox, une petite frappe bas de plafond, est découvert mort, non loin d’un chantier abandonné. Suspecté par sa hiérarchie, Fox se retrouveà son tour dans la peau du flic traqué, contraint de travailler avec Breck pour sauver sa réputation. Pour ce nouveau polar, le romancier écossais Ian Rankin délaisse son fidèle inspecteur John

“Le portrait, qui se dégage de la lecture de ce journal, est sans aucun doute celui d’un écrivain incontournable.”
Gabrielle Napoli, La Quinzaine littéraire

“Tout le journal de Kertész est de cette trempe : l’autoportrait d’un éternel réfractaire.”
André Clavel, Lire

ACTES SUD

12

Chroniques
A titre particulier
JEAN-FRANÇOIS MARTIN

Vendredi 19 octobre 2012

0123

Manipulations en série
Le feuilleton
d’Eric Chevillard

François Morel, comédien

T

oute lecture prenante a pour effet pervers d’accélérer le coursdu tempset de brûlerinstantanément, dirait-on, quelques heures de notre vie trop brève. Le roman entérine cette chronologie meurtrière, il conspire à notre fin, son encre est un savon noir qui précipite,nonseulementledénouementdel’intrigue, mais aussi le terme de toutes choses. Ehoui! S’il ne nous jaunitpasles doigts ni ne nousfaittousser,le romans’imprime cependant sur les feuilles d’un tabac particulièrementtoxique.Lire abrège nos jours, il faut le savoir, et celui qui s’y adonne sans modération ne vivra pas beaucoup plus vieux que cet autre qui se jette d’un pont avec des cailloux plein les poches. Est-ce à dire, s’il veut vivre pourtant sans renoncer à sa passion, que le lecteur devra choisir plutôt ces romans ennuyeux dans lesquels le temps semble se figer ou du moins ralentir tellement que son propre métabolisme peut-être s’accordera à ce rythme et qu’il vieillira au contraire deux fois moins vite que les autres mortels ? Mais non, ce serait oublier que l’ennui aussi est un agent létal sans antidote (il n’est que de voir un rat mort pour s’en convaincre). Que faire alors si vous aimez les romans et que cependant vous tenez à la vie ? J’ai ce qu’il vous faut : lisez L’Echec, de James Greer. Il s’agit du deuxième roman, mais du premier traduit en français – et ce désordre est bien dans sa manière – de cet écrivain américain également scénariste (notamment pour Steven Soderbergh). Or le diable a dû mettre la main à la construction de son livre car celle-ci déjoue tous les pièges de la narration linéaire ordonnée par Chronos, le seul dieu tout-puissant. Cette fois, la flèche du temps, tantôt file devant le lecteur, tantôt siffle dans son dos, elle ne risque pas de lui percer le cœur à l’arrivée. Les courts chapitres de L’Echec sont comme les pièces éparpillées d’un puzzle dont nous connaissons cependant le motif : l’image est sur la boîte. Des effets d’annonce contenus dans les têtes de chapitre révèlent dès le début quelle sera la fin de l’histoire, quel fiasco ce sera, et tout le suspense se concentre sur le pourquoi etle commentde ces événementsirrévocables. C’est dire aussi comme l’ambition du livre excède le modeste programme – un divertissementpolicierdeplus – qu’il semble proposer. Il nous est recommandé de jouir des pages qui précèdent l’issue fatale et des jours qui nous séparent de notre fin certaine. A ce stade de notre récit, un petit résumé des faits serait apprécié, le voici : Ed Memoir, c’est son nom (« Je m’en souviendrai », rétorque Violet, inoubliable elle aussi, quoique pour d’autres raisons) est à la recherche de 50 000 dollars. Nous som-

Sujetsd’agacement bienfrançais
JE NE LEUR AI PAS DIT, aux gens du « Monde des livres », que normalement, si j’avais un peu de conscience, un peu de déontologie, un peu d’honneur, je ne pourrais en aucun cas écrire sur le livre de Jean-Louis Fournier vu que c’est un proche, un pote, un ami, un copain, une vieille connaissance. J’exagère un peu. Certes. Mais quand même, je le connais à peu près depuis toujours, depuis que j’ai vu son nom au générique de « La Minute nécessaire de monsieur Cyclopède ». J’ai également été son élève, puisqu’il m’a appris personnellement la grammaire impertinente. Je connais aussi assez bien sa famille, ses deux grands fils, son épouse, son père… Je connais même sa vache. Noiraude, qu’elle se prénomme. Je ne leur ai pas dit aux gens du Monde car je suis par ailleurs une vraie planche pourrie. Au contraire, quand ils m’ont appelé, j’ai fait, genre celui qui ne connaît pas, qui n’en a jamais entendu parler… « Jean-Louis qui ? Courrier ? – Non, Fournier. – Routier ? – FFFFournier ! – Ah d’accord, j’ai répondu, je veux bien chroniquer sur le livre de Jean-Luc Tournier.» Même au téléphone, j’ai senti le lever des yeux vers le ciel de mon interlocuteur, consterné, agacé. Dans son nouvel opus, Jean-Louis Fournier collationne ses sujets d’agacement. Je les ai reconnus. Pour la plupart, ce sont les miens. Contre l’usage intempestif du mot « improbable», contre les comiques pas drôles, contre les suicidés qui choisissent les TGV plutôt que les trains de marchandises, il s’agace. Contre les machines bruyantes qui soufflent sur les feuilles mortes qui hélas ne se ramassent plus sur une musique de Kosma mais sur le rugissement d’un moteur à explosions, il s’agace. Contre les fronts de mer volés par les promoteurs, contre les scooters des mers, contre les trous de mite, les chiures de pigeon, les piqûres de moustique, il s’agace. Il s’agace encore contre les annonces radiophoniques des différents ministères, contre l’image à la télévision d’un bonheur forcément commercial, contre les guillemets, les gobelets, l’air conditionné. Il s’agace! Il s’agace! Il s’agace! Et il a bien raison puisqu’en s’agaçant, il nous venge, il nous émeut, il nous fait rire.

mes à Los Angeles, où il fait si bon ne rien faire, et cet argent lui permettraitde financer un logiciel de publicité subliminale, ou plus exactement « subsensorielle», le Pandémonium, inventé par un informaticien qu’il vient de rencontrer. L’affaire promet d’être juteuse. Les annonceurs paieront desfortunespourcaptiver ainsi à leur insu des millions d’internautes. Ed est un garçon débrouillard mais la mise de fonds initiale lui fait défaut. Son frère Marcus, « que l’adhésion au code d’abstraction universel observé par tout professeur de physique

Chacune des pièces de ce puzzle recèle plus de vérité que leur assemblage final en trompe-l’œil
théorique conduisait à oublier, de temps à autre, l’existence de sa femme Constance », refuse de lui prêter cette somme. Avec la complicitédeBilly,leSanchoPançadu couple, et malgré les objurgations de Violet, une de ces filles irrésistibles qui semblent posséder « l’équivalent dans le monde réel d’un badge All Access », Ed décide donc de braquer un bureau de change coréen. Voilà pour l’argument et cependant, sachant cela, vous ne savez rien puisque ce puzzle vaut surtout pour la découpe fine de chacune de ses pièces, autant de saynètes qui recèlent en propre plus de vérité que leur assemblage final en trom-

pe-l’œil. Le roman est en effet dédié à Sven Transvoort, qui est le méchant de l’histoire, celui qui en tire toutes les ficelles et qui, d’une certaine façon, s’en croit le narrateur. Un narrateur omniscient, celui-là, et maître de son art, pas un de ces « pisseurs d’encre » professionnels en proie à une amertume chronique et qui ne savent dire que ceci, même quand ils parlent d’autre chose : « Je suis un incompris (…). Personne, pas un seul lecteur (…) n’a approché les hauteurs empyréennes que ma prose les met au défi de gravir. » Or Sven voue à Ed une « haine abjecte ». Parce que ce dernier a séduit Violet, dont il est épris, il le tient pour « l’individu le plus funeste de la planète, méritant à la fois un dégoût sans bornes et l’entière, exclusive attention de [sa] vengeance acharnée». Comme Ed est étendu sur un lit d’hôpital, en situation de mort clinique, quand s’ouvre le roman, tout nous porte à croire que Sven est parvenu à assouvir sa vengeance. Mais les meilleurs pièges sont à double détente et l’échec de l’un ne signe pasnécessairementle triomphe de l’autre. Quant à James Greer, il réussit là un polar nabokovien, allègre et caustique, qui est aussi une réflexion subtile sur toutes les formesde manipulation,criminelle,publicitaire, amoureuse et… romanesque. p
L’échec (The Failure), de James Greer, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Guylaine Vivarat avec l’auteur, Joëlle Losfeld, 216 p., 19,90 ¤.

Textes horripilés Ça m’agace !, de Jean-Louis Fournier, se présente comme une suite de textes courts. Vous me direz, car vous avez de l’à-propos : « Des textes courts, on en trouve régulièrement dans la littérature contemporaine.» « C’est vrai », vous rétorquerai-je, ébahi par la pertinence de votre remarque. Quand les textes sont nostalgiques, émus, frémissants, c’est Philippe Delerm qui les écrit. Quand ils sont horripilés, contrariés, rigolos, c’est JeanLouis Fournier qui les compose. Jean-Louis Fournier aurait donc pu écrire sur la première gorgée de bière à condition que la mousse ne soit pas suffisamment abondante, à condition qu’il en renverse un peu sur son joli pull en cashmere, à condition que la gorgée lui laisse sur la moustache une empreinte écumante et vaguement repoussante. Jean-Louis… (Oui, maintenant, Fournier, je l’appelle JeanLouis. Quand, du côté du métro Glacière, je croise Vialatte, je dis : « Bonjour Alexandre». Quand, rue du Rocher, je prends un bock avec Renard, je dis : « Mon Julot». Accusez-moi de connivence si vous voulez, ça m’est bien égal : « Le Monde des livres », une fois de plus, n’a rien soupçonné, puisque vous me lisez dans le journal de référence) Jean-Louis donc, mon Jean-Louis, après avoir portraituré plusieurs membres de sa famille, propose une peinture assez intime, assez juste de la France d’aujourd’hui qui, comme l’a presque dit Henri Rochefort, « compte 65 millions de sujets, sans compter les sujets d’agacement». p
Ça m’agace,

L’éternitéde l’illusion
CLÉMENT ROSSET chasse les illusions depuis une bonne trentaine d’années. Méthodiquement, il s’ingénie à dissoudre les semblants et les rêves, toutes les histoires que les humains se racontent. Sa tâche : nous ramener au réel, à ce qu’il a d’évident et de difficile, pour cause de platitude et de singularité. En outre, ce philosophe chasse nos fantasmagories comme d’autres les papillons: il collectionne nos banales manières de délirer et les épingle dans de petits livres carrés. Après les avoir passées à la teinture d’ironie, il range dans le tiroir des embarras inutiles nos emphases communes et nos boursouflures triviales. Pour la plus grande joie de son fan-club, Clément Rosset écrit toujours le même livre. Avec des variantes, des inflexions, cela va de soi. Mais ses livres poursuivent un seul et même dessein : opérer une déflation de l’imaginaire et de ses pièges. Digne représentant d’une espèce en voie de raréfaction, Homo philosophicus monoideus, Rosset poursuit son réquisitoire contre nos propensions à parler pour ne rien dire, à croire que nous pensons quelque chose quand nous ne pensons rien, à voir des choses qui n’existent pas… Bref, à doubler le réel, qui n’en demande pas tant, d’une multitude d’hallucinations, ordinaires et trompeuses. cours de dix-sept jours à l’hôpital, il a copieusement déliré. Quelques vestiges de ce voyage extravagant forment ce livre inattendu. Prisonnier d’un étrange pénitencier où les détenus sont indéfiniment privés d’eau, client d’un non moins bizarre salon de coiffure où les hôtesses sont animées des pires intentions, tantôt en cavale, tantôt au cachot, séquestré par les uns, persécuté par d’autres, victime d’attentats, d’escrocs ou de malentendus, en butte à des manucures japonaises et des terroristes néomexicains, le narrateur est ballotté de séquence en séquence sans connaître jamais, et pour cause, le fin mot de l’histoire. Qu’il rencontre Cicéron, qu’il s’occupe des partitions de Chopin, très vite, cela n’étonne même plus. On aura compris que le plaisir du lecteur est total, la surprise parfaite, l’écriture inventive, les malaises garantis. Rosset s’angoisse et s’amuse tout ensemble, et nous aussi. Avec, en prime, cette brève leçon de philosophie, implicite mais paradoxale: les délires, en fin de compte, sont plus attirants que la platitude du réel. Le double est plus riche, la fantasmagorie plus belle. Ce n’est certes pas une découverte. Mais l’amusant, en l’occurrence, est de voir cette antique fécondité des labyrinthes de l’imaginaire confirmée de manière éclatante par le penseur contemporain qui a le mieux expliqué pourquoi s’en méfier, et comment s’en défier. L’homme qui chasse les illusions est tombé dedans, et s’en est bien sorti. Cicéron et Chopin se réjouissent. Ils ne sont pas les seuls. p
Récit d’un noyé,

Figures libres

Roger-Pol Droit

de Jean-Louis Fournier, Anne Carrière, 190 p., 15 ¤.

LES MATINS

Parfaite surprise Avec L’Invisible, donc, pas de surprise: armé de Wittgenstein, de Proust et de Goya, notre homme égrène ses standards, scrute nos erreurs sur la musique et les croque-mitaines, avec ce charme nonchalant qui lui est propre. Mais voilà que tout change avec Récit d’un noyé, réunissant vingt cauchemars d’une époustouflante présence. Il y a deux ans, en septembre2010, l’auteur a failli périr dans une crique de Majorque. Au

Marc Voinchet et la Rédaction 6h30 -9h du lundi au vendredi
Retrouvez la chronique de Jean Birnbaum chaque jeudi à 8h50

de Clément Rosset, Minuit, 94 p., 11 ¤.
L’Invisible, du même auteur, Minuit, « Paradoxe », 92 p., 11,50¤.

en partenariat avec

franceculture.fr

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Vendredi 19 octobre 2012

Rencontre 13

David Simon
Avantde créer la mythiquesérie télé «The Wire», cet Américainen colèrea écrit «Baltimore», le récit crud’une année passée dans la brigade criminelle de cette ville. Ce livre culte est enfin traduit

Tout espoir bu

L

Macha Séry

e 1er janvier 1988, David Simon, 27 ans, a enlevé sa boucle d’oreille. La veille, il s’était coupé les cheveux et avait acheté une veste. Ce matin-là, il est entré à la brigade criminelle de Baltimore (Maryland) en qualité destagiaire.Une couvertureexceptionnelleaccordéeaujeunejournaliste par le chef de la police pour une raison qui demeure encore mystérieuse à l’intéressé. Les dixneuf inspecteurs dont il s’apprêtait à suivre les faits et gestes pendant douze mois n’ont pas vu d’un œil favorable l’intrusion de cet observateur aussi curieux que naïf. Certains pourtant le connaissaient bien. Ils lui avaient refilé quelques tuyaux pour la rubrique des faits divers qu’il tenait depuis cinq ans dans le quotidien local, The Baltimore Sun. Après plusieurs semaines à leurs côtés, sept jours sur sept, de jour comme de nuit, David Simon s’est fondu dans le décor. Il a pu noircir ses carnets sans que les enquêteurs suspendent brusquement leurs conversations. Il les a accompagnésd’une scène de crime à l’autre, au cours des enquêtes de voisinage et lorsqu’ils « cuisinaient » des témoins ou des suspects. Sur leurs talons, il est entré à l’institut médico-légal et dans les prétoires, où ils devaient témoigner.Au pub, il a apprisà boire d’un coude leste, sous peine de passer pourunbleu,continuant,malgréla gueule de bois, à prêter l’oreille à leurs confidences et à leurs coups de gueule comme aux blagues qu’ils échangeaient. « Je savais superficiellement en quoi consistait leur quotidien, mais la subtilité qu’ils manifestaient dans l’investigation, leur façon de procéder sur unescène de crime, leurstechniques d’interrogatoire, leur compréhension de la loi m’ont époustouflé », raconte l’auteur de Baltimore: une année dans les rues meurtrières, paru aux Etats-Unis en 1991 et tout juste sorti en France. Au physique, David Simon ressemble à un demi de mêlée. Au moral, c’est un lutteur, autre nom d’un humaniste prompt à s’indigner. Lorsqu’il était journaliste embedded, le sergent Terry McLar-

Parcours
1960 David Simon naît à Washington DC 1983 Il est embauché comme journaliste au quotidien The Baltimore Sun. Il y restera jusqu’en 1995. 1991 Parution de Baltimore aux Etats-Unis. 1997 Parution de The Corner, coécrit avec Ed Burns. 2002 Création de la série « The Wire » (« Sur écoute»), largement inspirée de ses livres. 2010 Création de la série « Treme », située à La Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katrina.
ney rédigea sa feuille verte, l’évaluationsemestrielle à laquelle sont soumis tous les policiers. « Jacteur professionnel. Les responsabilités réellesdustagiaireSimonsont quelque peu obscures, cependant son hygiène est satisfaisante et il semble en savoir long sur nos activités. Sesappétitssexuelsdemeurenttoutefois suspects.» Le rappel de cette anecdote le fait s’esclaffer. « Terry McLarney est l’un de mes plus proCe grand roman américain pour le petitécran,coscénarisépardesécrivains (Richard Price, Dennis Lehane, George Pelecanos), a contribué à mettre au jour les coulisses administratives d’une grande ville, toujours Baltimore, gangrenée par la violence, la drogue, le chômage et les discriminations raciales. Deux ans après la parution de Baltimore, David Simon a obtenu un autre congé sans solde pour écrire The Corner, un livre sur les toxicos, les dealers et leurs familles. Lorsqu’il a regagné le Baltimore Sun, jusque-là réputé pour être l’un des meilleurs quotidiens des Etats-unis, le climat n’était plus le même. Une fois encore, le journal venait de changer de mains et ce rachat avait poussé de nombreux reporters talentueux vers la sortie. L’obsession du prix Pulitzer, la course au sensationnalisme et les coupes budgétaires ont achevé de dissiper les ultimes illusions de David Simon sur un métier qu’il avait décidé d’embrasser après la révélation du Watergate par le Washington Post. « Wall Street, qui n’est préoccupé que de profits immédiats, a fait comprendre aux patrons de presse qu’ils pouvaient tirer plus de profits en affaiblissant leurs journaux. Réduisez le nombre de journalistes, réduisez les frais, et vous passezde 13 % à 30% de bénéfices. Le même mépris a prévalu pour l’industrie automobile dans les années 1970. Fabriquez de moins bonnes voitures, programmez leur obsolescence, vous gagnerez plus d’argent. Wall Street pensaitque lesgens reviendraientacheter plus vite une nouvelle voiture. Or qu’ont-ils fait? Ils ont préféré les automobiles japonaises. Oups… » Désabusé,DavidSimon,pasrésigné. Qualifié par le magazine The Atlantic d’« homme le plus en colère de la télévision », il invoque volontiers Albert Camus, pour qui s’engager dans une cause juste sans aucun espoir de succès est absurde, aussi absurde que de ne pas s’engager ; mais seul le premier choix est digne. Partisan du mouvement Occupy Wall Street, il ne cesse de pourfendre les méfaits du capitalisme qui ont mis à sac non seulement la presse, mais aussi l’économie de son pays. Indifférence des institutions aux pauvres, aux minorités, à la classe moyenne, crise du système, prééminence des cours de la Bourse sur la vie, perte du collectif... Nul doute, pour lui, les Etats-Unis vont dans le mur. Et David Simon ne voit pas bien ce qui pourrait empêcher le naufrage d’advenir, hormis un réveil citoyen ou un soulèvement populaire. « A chaque instant sur cette planète, les êtres humains ont moins de valeur. Pas plus, moins. Nous sommes dans une ère postindustrielle où nous n’avons plus besoin des uns des autres comme autrefois pour générer du capital », répète-t-il aux étudiants de Georgetown ou de Loyola. Baltimore et The Corner, ainsi que la série « The Wire » qu’il en a tirée, sont aujourd’hui étudiés à Havard et ailleurs. Par leur réalisme et leur capacité à porter un regard panoramique sur la société américaine, ce sont trois monuments érigés contre la corruption, la relégation sociale et l’hypocrisie. Ont-ils eu un impact? « Moins que ce que j’aurais voulu s’il me restait un quelconque espoir. Lorsque j’avais 20 ans et que j’écrivais pour lejournaldu campus,j’aichopél’entraîneur de basket dans un scandale épouvantable. Du point de vue moral, il n’y avait aucun doute qu’il fallait le renvoyer.» Au lieu de quoi les responsables de l’université ont réprimandé l’entraîneur. Puis ils ont renouvelé son contrat avec augmentation de salaire. « A partir de là, je suis parvenu à la conclusion que, pour ne pas avoir le vertige ni devenir fou, mon rôle était d’obtenir et de raconter la meilleure histoire. Après…» Le pessimiste sourit. Il n’a pas que des raisons de désespérer. La veille de notre rencontre, l’équipe debase-balldeBaltimorearemportéunevictoireenhuitièmesdefinaleduchampionnatnational.Trente ansquelaville,etDavidSimonavec elle, attendaient pareil exploit. p
Baltimore (Homicide. A Year on the Killing Streets) de David Simon, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, Sonatine, 936 p., 23 ¤.

AÏ ESTELLE BARREYRE POUR « LE MONDE »

Extrait
« Ce n’était pas tant des meurtres que des jalons parmi les événements du jour. Ce n’était pas non plus des fables morales impeccables, parfaitement restituées. L’été venu, tandis que le nombre des victimes augmentait avec la chaleur de la ville, j’ai commencé à m’apercevoir que j’étais à l’usine. Je baignais dans l’enquête sur les meurtres envisagée comme un travail à la chaîne, une industrie en plein essor pour une Amérique gagnée par la rouille, qui avait depuis longtemps cessé de produire grand-chose de gros, si ce n’est le malheur. Peut-être me suis-je dit, était-ce justement l’aspect ordinaire de tout cela qui en faisait, justement, l’extraordinaire.»
Baltimore, postface, page 910

L’écrivain ne voit pas bien ce qui pourrait empêcher le naufrage des Etats-Unis
ches amis, l’une des personnes les plus intelligentes et les plus drôles que je connaisse. Il s’amuse de ce que je suis devenu. Quand je le vois, il me ramène sur terre comme seuls lesvieuxamispeuventfaire.Où que j’aille, quoi que je fasse, j’entends toujours McLarney me dire : “Tu n’es qu’un trou du cul.” » Car David Simon est aujourd’hui le créateur adulé du feuilleton télévisé « The Wire» («Sur écoute » en VF), unanimementconsidérécommeunchefd’œuvre, la série préférée de Barack Obama et d’innombrables « sériephiles» à travers le monde.

Chronique de la violence en Amérique
LA LUTTE CONTRE LE CRIME aux EtatsUnis est une guerre sans fin, une version contemporaine du mythe de Sisyphe. A chaque jour son assassinat, puis les indices à collecter, les témoins récalcitrants à convaincre, les suspects à confondre. Et pourquoi? Un coup de chaud, un mot de travers à la sortie d’un bar, un règlement de comptes entre dealers, une pulsion pédophile, une escroquerie à l’assurancevie… Dès qu’un flic en patrouille contacte la brigade criminelle, deux enquêteurs sont aussitôt dépêchés. Ils suivent des pistes parfois avec succès, parfois non, tout en subissant les pressions du chef de la police et du maire de la ville. D’origines diverses, ils n’ont pas tous le même caractère, le même flair, la même connaissance des rues. Mais tous partagent l’ivresse du métier et un humour dévastateur. David Simon, qui les a suivis en 1988, détaille le moindre rouage, le plus petit aspect de la procédure. Il sait dépeindre les physionomies, transcrire les inflexions, mettre au jour les tensions, détecter les signes du burn-out. L’analyste le dispute au styliste, l’observateur se double d’un conteur pour, au-delà des individus, dépeindre Baltimore, comment on y vit, comment on y meurt, sans toujours savoir pourquoi. Ce document d’exception fait entendre le pouls d’une ville au bord de l’implosion. p M. S.

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