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TOAST D’OCTAVE MIRBEAU

AU BANQUET DE LA PLUME

Mes chers camarades,

Je veux d’abord louer Karl Boès d’avoir repris les dîners de La Plume, ces dîners, vous vous
souvenez, qui furent illustres et si charmants. Je vois que, comme moi, vous les jugez utiles,
puisque vous avez répondu en si grand nombre à l’appel de notre ami. Oh ! je sais bien ce qu’on
peut dire des banquets, et moi-même je n’ai pas manqué à faire sur eux des plaisanteries qui furent
faciles et sans gloire. Oui, mais, enfin, les banquets sans pose, comme celui-ci, destinés non pas à
célébrer des hommes éphémères, mais à glorifier d’immortelles idées, sont une chose excellente,
dont jeunes et vieux peuvent tirer un égal profit moral. Dans la vie, la vie littéraire surtout, il y a un
grand malheur : on ne se connaît pas assez. Il en résulte des malentendus déplorables, parfois de
cruelles et si inutiles blessures, et les idées en souffrent. J’en sais quelque chose, moi qui, par
ignorance de certains hommes, par méfiance solitaire contre certaines idées, ai passé une moitié de
ma vie à commettre des erreurs et des injustices, l’autre moitié à les regretter, n’est-ce pas, mon
cher et grand Albert Besnard ?
Les banquets ont cela d’admirable qu’ils fortifient les amitiés anciennes, qu’ils en créent de
nouvelles, et qu’ils vous gardent des entraînements, de l’erreur et de l’injustice. C’est une heure de
détente heureuse, une trêve de joie, de confiance fraternelle, où les adversaires eux-mêmes
apprennent, sinon à se convaincre toujours, du moins à s’estimer. Ils sont nécessaires aux aînés qui,
près des jeunes, retrouvent quelque chose de leurs ardeurs fatiguées, et peut-être le repentir
momentané de leur insouciance. Ils sont nécessaires aux jeunes qui, à se coudoyer, prennent une
plus sûre conscience de leur force. Car la jeunesse a la force – puisqu’elle a la passion –, une force
invincible qu’affaiblissent, malheureusement, ses mésententes et ses divisions.
La lutte est de plus en plus dure, féroce, exclusive, chaque jour. On ne vous a guère gâtés
jusqu’ici, mes chers camarades ; on ne vous gâte guère encore aujourd’hui, et l’on vous fait payer
chèrement la conquête d’une petite place au soleil de tous. Et c’est juste, voyez-vous, parce que la
jeunesse, c’est l’indépendance, le culte jaloux et fervent de la beauté, par conséquent le crime. Et les
propagateurs de succès, les distributeurs de gloire, ne distribuent gloire et succès qu’à
l’asservissement, au préjugé, au mensonge. (Bravos répétés).
Ce serait bien le moins, mes chers camarades, que vous, qui n’avez que vous – et certains –
pour vous défendre, et pour triompher, réunissiez tous vos efforts, au lieu de les dépenser en de
vaines querelles.
Je bois donc à la destruction des petites coteries, des petites chapelles, des petites écoles
ennemies où s’épuise souvent votre force ! Je bois à la jeunesse solidement unie dans une même
pensée de lutte pour la bonté universelle.
La Plume, 15 juin 1903