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Le Monde Diplomatique - Decembre 2012[Www.vosbooks.net]

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Afrique CFA: 2 200 F CFA, Algérie : 200 DA, Allemagne : 4,90 €, Antilles-Guyane : 4,95 €, Autriche : 4,90 €, Belgique : 4,90 €, Canada : 6,75 $C

,
Espagne : 4,90 €, Etats-Unis : 6,75 $US, Grande-Bretagne : 3,95 £, Grèce : 4,90 €, Hongrie : 1500 HUF, Irlande : 4,90 €, Italie : 4,90 €, Luxem-
bourg : 4,90 €, Maroc : 28 DH, Pays-Bas : 4,90 €, Portugal (cont.) : 4,90 €, Réunion: 4,95 €, Suisse : 7,80 CHF, TOM: 700 CFP, Tunisie : 5,50 DT.
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www.ed|t|ons|adecourerte.fr
#
narcissisme. On peut cependant compter
sur Oslo pour se surpasser. Il faut espérer
que l’an prochain le comité Nobel fasse
ce qu’il convient : se décerner le prix à
lui-même.
Pourtant, l’honneur conféré à Bruxelles
et à Strasbourg – qui ne sont pas sans se
le disputer – arrive assurément à propos.
Les premières années de notre siècle ont
vu les vanités européennes aller crescendo.
Elles se faisaient entendre dans l’affir-
mation que l’Union offrait à l’humanité
le «parangon» du développement social
et politique, selon la formule lancée par
l’historien britannique Tony Judt et reprise
par tant d’autres piliers de la sagesse
européenne. Depuis 2009, les déchire-
ments dans la zone euro ont apporté un
désaveu cruel à ces débordements d’auto-
satisfaction. Mais ceux-ci ont-ils pour
autant disparu? Il serait prématuré de le
penser, à s’en tenir à un exemple auguste :
le livre récent du philosophe allemand
Jürgen Habermas sur l’Union euro -
péenne (1), qui fait suite à son Ach,
Europa (2008). Le gros morceau de cet
ouvrage, un article intitulé «La crise de
l’Union européenne à la lumière d’une
constitutionnalisation du droit interna-
tional », illustre on ne saurait mieux
ce qu’est l’introversion intellectuelle. Ses
quelque soixante pages contiennent une
centaine de références dont les trois
quarts renvoient à des auteurs allemands,
dont lui-même et trois de ses collègues
– remerciés pour leur aide – émargent
pour la moitié.
(Lire la suite page 12.)
(Lire la suite page 22.)
LORSQU’ON arrive à l’aéroport international de New Delhi, une
signalétique très visible et des comptoirs spécifiques permettent aux
personnes voyageant pour raisons médicales de franchir sans encombre
le terminal des arrivées. En dix minutes, elles rallient l’hôpital Medanta
de Gurgaon, ville satellite de la capitale indienne, grâce à une autoroute
flambant neuve bordée de bâtiments rutilants abritant les bureaux de
multinationales telles que Ray-Ban, Ericsson, 3M, Toshiba et Deloitte.
A elle seule, cette autoroute résume l’histoire récente d’une économie
indienne qui affiche une croissance vertigineuse de 6 à 8 % par an.
Au XX
e
siècle, des malades venus de pays en développement
passaient les portes des hôpitaux occidentaux pour bénéficier de soins
qui n’existaient pas dans leur pays. Désormais, la tendance s’inverse.
Le coût de la santé s’envole aux Etats-Unis, les délais d’attente s’étirent
dans certains pays d’Europe, et la demande de chirurgie esthétique
explose. Aussi les patients occidentaux viennent-ils chercher dans les
pays émergents des soins rapides et bon marché. L’industrie du tourisme
médical prospère : on évalue son chiffre d’affaires dans le monde à
45 milliards d’euros. En 2012, selon le Deloitte Center for Health Solutions,
branche santé du grand cabinet d’audit, plus d’un million six cent mille
Américains auront entrepris un «safari scalpel », incluant visites touris-
tiques et traitement chirurgical. Le secteur croît à un rythme effréné de
35 % par an.
4, 90 € - Mensuel - 28 pages N° 705 - 59
e
année. Décembre 2012
QUE RESTE- T- I L DES FRONTI ÈRES AFRI CAI NES ? – pages 14 et 15
NOTRE VILLE
PAR NADI NE
GORDI MER
Page 17.
son pari raté en faveur du candidat républicain Willard Mitt
Romney, M. Benyamin Netanyahou comptait se refaire une
santé électorale sur le dos des Palestiniens. Il a donc estimé
que les tirs de roquettes sur des villes israéliennes l’obli-
geaient à châtier une nouvelle fois le Hamas, incapable selon
lui de les empêcher. Il a seulement «oublié» que ces tirs ont
commencé le 10 février 2002, à une époque où l’armée israé-
lienne bivouaquait encore à Gaza.
Dans cette affaire, l’Europe s’est comportée comme un
relais diplomatique de Tel-Aviv. Et la France a contribué à cet
alignement. Début novembre, en présence du premier ministre
israélien, le président François Hollande a jugé utile de
chapitrer l’Autorité palestinienne, trop tentée selon lui «d’aller
chercher, à l’Assemblée générale des Nations Unies, ce qu’elle
n’obtient pas dans la négociation (3) ». De quelle négociation
au juste parlait-il ? Quelques jours plus tard, le ministre des
affaires étrangères Laurent Fabius a résumé en ces termes les
prodromes de la crise à Gaza : « Il y a eu des tirs de roquettes
pendant tout le week-end contre Israël ; et, du coup, Israël a
répliqué (4). » Le plagiat des déclarations officielles améri-
caines ne doit pas devenir le destin de la diplomatie française.
(1) Lire «Abandon de peuple», Le Monde diplomatique, février 2009.
(2) « This is not a revolution», The New York Review of Books, 8 novembre 2012.
(3) Lire Alain Gresh, «Palestine : Hollande en recul par rapport à Sarkozy»,
Nouvelles d’Orient, 2 novembre 2012, http://blog.mondediplo.net. Lire aussi
l’article de Leila Farsakh, page 8.
(4) RTL, 15 novembre 2012.
# S O MMA I R E C O MP L E T E N PA G E 2 8
Menaces, propos aigres-doux :
la négociation du budget 2014-
2020 de l’Union européenne divise
les Vingt-Sept. Si la volonté bri -
tannique d’obtenir un « rabais »
focalise l’attention, c’est en réalité
l’ensemble du projet européen
qui vacille. Crispés sur l’objectif
de réduire un budget déjà restreint
à 1 % du produit intérieur brut
de l’Union, les pays du Nord
affrontent ceux du Sud, qui, au
nom de la solidarité, réclament
plus de moyens. Une fois de plus,
Berlin mène la danse.
DE LA SOLIDARITÉ À LA SUZERAINETÉ
L’Europe face
à l’hégémonie allemande
PAR
PERRY ANDERSON *
* Historien. Auteur de l’essai Le Nouveau Vieux
Monde. Sur le destin d’un auxiliaire de l’ordre amé -
ricain, Agone, Marseille, 2011.
* Journaliste, auteure de The Fever : How Malaria Has Ruled Humankind for 500,000 Years,
Farrar, Straus & Giroux- Sarah Crichton Books, New York, 2010. Ce reportage a été pour partie
financé par une bourse du Pulitzer Center on Crisis Reporting.
Tout est simple à Gaza...
PAR SERGE HALI MI
«
A
UCUN pays n’accepterait que des missiles tirés de
l’extérieur de ses frontières pleuvent sur ses citoyens. »
En énonçant ce constat de bon sens, le président des Etats-
Unis ne pensait pas aux Palestiniens de Gaza, proies impuis-
santes de bombes ou de missiles israéliens parfois largués
par des F-16 ou des hélicoptères Apache de fabrication
américaine.
Depuis des années, avec une régularité lancinante, les
mêmes travers scandent la relation des événements en
Palestine. D’abord, celui qui consiste à rabâcher une histoire
borgne dans laquelle le « terrorisme» des assiégés justifie
forcément la « riposte» des assiégeants. Ensuite, celui qui
accorde l’impunité à un belligérant doté d’une supériorité
militaire écrasante se grimant en victime juste avant
d’enclencher une nouvelle escalade armée. Enfin, celui qui fait
valoir la nature démocratique d’Israël, dont le gouvernement
inclut pourtant une extrême droite raciste représentée au sein
du cabinet par le ministre des affaires étrangères.
Le «printemps arabe» aurait-il changé si peu de choses au
Proche-Orient qu’un même scénario puisse se reproduire à
Gaza quatre ans après l’opération « Plomb durci » (1) ?
Analysant l’évolution de la région depuis 2011, Hussein Agha
et Robert Malley ont relevé récemment la faible pertinence
des grilles de lecture habituelles : «Les Etats-Unis sont alliés
à l’Irak, qui est allié à l’Iran, qui soutient le régime syrien que
les Etats-Unis entendent renverser. Les Etats-Unis sont
également alliés au Qatar, qui subventionne le Hamas, et à
l’Arabie saoudite, qui finance les salafistes, inspirateurs de
djihadistes décidés à tuer des Américains (2). » Au moins, à
Gaza, les choses ont d’abord paru plus simples… Affaibli par
ENVOYANT les noms de récipiendaires
du prix Nobel de la paix – Menahem
Begin, MM. Henry Kissinger et Barack
Obama –, on songe au mot du romancier
Gabriel García Márquez, pour qui cette
récompense serait plus justement nommée
prix Nobel de la guerre. Cette année-ci,
s’il est un peu moins belliqueux, il offre
tout autant prise à la satire. Heureuse
Union européenne gratifiée de ce qui
pourrait être appelé le prix Nobel du
Grippe aviaire, dengue, chikungunya rappellent
que les épidémies voyagent dans les mêmes véhicules
que les humains et les animaux. Aller se faire opérer
à l’étranger peut paraître, à titre individuel, avan -
tageux. Toutefois, le développement du tourisme
médical n’est pas sans lien avec la montée en
puissance de maladies résistant aux antibiotiques.
PAR NOTRE ENVOYÉE SPÉCI ALE
SONI A SHAH *
TOURISME MÉDICAL
Safari scalpel
à New Delhi
NADER
AHRIMAN.
– «Begegnung
zwischen
französischen
Strukturalismus
und deutschen
Existentialismus»
(Rencontre entre
le structuralisme
français
et l’existentialisme
allemand), 1996
(1) Jürgen Habermas, Zur Verfassung Europas,
Suhrkamp, Francfort, 2011. Traduit en français sous
le titre La Constitution de l’Europe, Gallimard,
Paris, 2012.
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JJ
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
2
Gratuité
M. Pierre Brottier (Aubagne)
s’étonne de la vision, à ses yeux trop
positive, de la gratuité qui ressort de
notre supplément «gra tuité » (Le
Monde diplomatique, octobre 2012) :
A l’origine, l’argent était une monnaie
d’échange. Comme le langage, il avait la
fonction symbolique de représenter la valeur
des objets mis en circulation. (…) L’enjeu
que nous avons en commun, pourvoir à nos
besoins, se joue dans cette dynamique des
échanges, qui permet que nous soyons quittes
les uns par rapport aux autres. Cette étape
signe la fin de la dépendance au «gratuit »
des soins donnés par les parents durant l’en-
fance et l’adolescence, et donc le passage à
l’âge adulte. Que ces lois qui président à la
vraie croissance (dans l’ordre de notre
espèce... humaine) aient été démantelées,
que les rapports entre les humains en aient
été pervertis, pour le plus grand profit d’un
système diabolique, ne change rien à l’af-
faire! (…) L’ultralibéralisme a démantelé
tout ce champ du symbolique qui fait le sens
des échanges (et donc de la vie). L’argent se
fabrique désormais comme la démulti -
plication des cellules cancéreuses. La gra-
tuité des journaux ou des moyens de trans-
port est un leurre ecace pour séduire les
populations. Elle évite d’avoir à poser les
vrais problèmes.
«Génération crise»
M. Axel Maine, étudiant en master 2,
nous a adressé ce témoi gnage :
Agé de 23 ans, étudiant en master 2, j’ai
découvert Le Monde diplomatique il y a
seulement une année. (…) Un ami, plus
jeune que moi encore, m’a lu plusieurs pas-
sages d’articles de son «Diplo». J’ai donc,
par amitié et par curiosité, surmonté mon
préjugé de «journal trop dicile à lire» et
acheté mon premier «Diplo», et je n’en suis
jamais revenu depuis. (…)
Grâce à vous encore, mais aussi un peu
grâce à moi (!) et au temps consacré à la lec-
ture mensuelle et assidue [de votre jour-
nal], j’ai découvert de nouveaux centres
d’intérêt, développé mon esprit critique et
surtout appris à «prendre du temps » pour
me cultiver.
J’ai grandi dans les années 1990, j’ap-
partiens à la «génération crise» (financière,
économique, sociale, environnementale), qui
n’a connu que cela. Le plus insupportable
pour moi est de m’entendre dire que j’aurai
une situation moins bonne que mes parents,
que la reproduction sociale des élites (finan-
cières) a lieu plus que jamais, et que vouloir
changer cela est une illusion de jeune gau-
chiste. La fatalité, c’est maintenant…
Je souhaite que, grâce à vos articles, vos
enquêtes, vos idées, susamment de gens
ne se sentent plus seuls face au rouleau com-
presseur néolibéral, et souhaitent enfin
«changer la vie»… Pour de bon ?
Social
L’article de Christine Jakse «Vous
avez dit “baisser les charges” ?» (Le
Monde diplomatique, novembre 2012)
a suscité plusieurs réactions, dont
celle de M. Georges Cerri :
Je suis un retraité de 85 ans ayant fait une
carrière à responsabilités dans une aaire
privée. Je partage entièrement votre analyse
sur les chires patronaux. En écoutant ou en
lisant les articles et discours livrés au public
par tous ces professeurs, économistes, poli-
tologues, sociologues, etc., je pensais être
seul à crier mon indignation devant ces coali-
tions de prétendus spécialistes qui pérorent
sur ces problèmes. Ils influent sur les poli-
tiques, qui partagent finalement leur faux
arguments, et interdisent d’apporter des
solutions sociétales justes et ecaces pour la
grande masse des salariés en France et
en Europe.
«
D
ES MOULINS à paroles dans un
studio coûtent moins cher que des
équipes de reporters au Proche-
Orient. » Comment ne pas avoir à l’esprit
cette observation d’un analyste des médias
quand le quotidien espagnol El País sup -
primait le tiers de ses emplois de jour -
naliste, et au moment où l’attention du
monde se tournait à nouveau vers Gaza?
Depuis quelques semaines, la crise de
la presse a changé de rythme. L’hebdo-
madaire américain Newsweek vient
d’annoncer l’arrêt de son édition papier le
31 décembre 2012, prélude à un «format
entièrement numérique». Comme souvent,
ce «développement» s’accompagnera d’une
charrette de licenciements : «Malheureu-
sement, a prévenu la direction, nous pré -
voyons de réduire nos eectifs (...) de
journalistes aux Etats-Unis et à l’étran -
ger (1). » La situation allemande se
dégrade à son tour : coup sur coup, les
quotidiens Frankfurter Rundschau et
Financial Times Deutschland ont annoncé
qu’ils cessaient de paraître.
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RECTIFICATIF
Dans l’article de Wendy Kristianasen, «Un gou-
vernement marocain sous surveillance royale»
(novembre 2012), il a été écrit par erreur que
M
me
Bassima Hakkaoui était mariée au ministre
de la justice Moustapha Ramid.
« Le Monde diplomatique »
primé
Une nouvelle récompense vient
de saluer la qualité des enquêtes
publiées par Le Monde diplomatique.
Le 29 octobre, au ministère des
affaires étrangères, l’Association des
jour nalistes européens a remis son
prix Louise-Weiss, dans la catégorie
« reportage», à Mehdi Chebana et
Laurent Geslin pour leur article «La
valse européenne des médecins»,
paru dans notre édition de mai 2011.
Tempête sur la presse
PAR SERGE HALI MI
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Le tableau n’est pas très diérent en
France (2). Deux quotidiens nationaux,
France-Soir et La Tribune, ont déjà dis -
paru cette année; l’hebdomadaire Témoi-
gnage chrétien, né dans la Résistance et
qui fut à la pointe de nombreux combats
progressistes (opposition à la guerre
d’Algérie, à l’ordre moral inté griste, etc.),
doit espacer ses publications pour devenir
mensuel dès janvier prochain.
Le réseau de distribution sourait des
conditions de travail et de rémunération
éprouvantes des fantassins des points de
presse, kiosques et mar chands de jour -
naux. Il menace cette fois de s’aaisser
brutalement sous le choc de la dégra-
dation continue des ventes au numéro. Or
déjà, comme le signale Jean Stern dans
un livre éclairant sur la presse, «dans de
nom breuses communes de banlieue, en
dehors du Relay de la gare RER, souvent
fermé dès 18 heures, il est dicile de
trouver un marchand de journaux en
semaine, et pratiquement impossible le
dimanche (3) ».
Face à cette tempête, la plupart des
titres balancent entre deux tentations, et
parfois y cèdent simultanément. Celle de
se transformer en journaux semi-gratuits,
qui orent au lecteur des prix de dumping
grâce à la sollicitude des annonceurs ; et
celle de devenir des publications semi-
subventionnées, grâce à la cagnotte des
aides publiques. Semi-gratuits : comment
qualifier autrement des magazines
d’actualité générale bradés par abon -
nement 1 euro le numéro, avec cadeaux
en prime (4) ? Semi-subventionnés : les
aides publiques à la presse représentent
près de 12 % du chire d’aaires de ce
secteur ; presque aucun titre ne survivrait
sans elles. D’où ce paradoxe exquis qui
métamorphose nombre de propagandistes
du libéralisme le plus pur et des coupes
budgétaires les plus dures en poupons
gloutons collés au sein de la «mamma
étatique ». Grâce à un envoi postal
largement financé par les contribuables
français, les abonnés du quotidien Les
Echos, propriété de M. Bernard Arnault,
première fortune d’Europe, viennent ainsi
de recevoir un supplément rédactionnel
de 547 grammes très dicile à distinguer
d’un gros catalogue publicitaire de fin
d’année. Le gouvernement a d’ailleurs
promis que l’argent public trouverait
bientôt des destinations plus conformes à
son objet : la défense d’une presse
indépendante.
Mais Le Monde diplomatique compte
avant tout sur ses lecteurs. Depuis 2009 et
le lancement de notre première campagne
en ce sens, nous avons reçu 4582 dons
pour un montant total de 500440 euros.
Cet apport décisif nous a permis de
continuer à consacrer des sommes impor-
tantes à des enquêtes et à des reportages,
y compris dans des pays que négligent la
plupart des autres rédactions.
Au cours des mois qui viennent, avec
votre soutien, nous continuerons à défendre
un journalisme qui refuse à la fois les
engouements béats et le commerce de la
peur.
(1) The New York Times, 18 octobre 2012.
(2) Lire «“On n’a plus le temps...”», Le Monde
diplomatique, octobre 2012.
(3) Jean Stern, Les Patrons de la presse nationale.
Tous mauvais, La Fabrique, Paris, 2012.
(4) C’est le cas, par exemple, du Nouvel Obser-
vateur, de L’Express et du Point, dont la diffusion
payante annoncée repose à près de 80 % sur des
abonnements à des tarifs sacrifiés.
EXPÉRIENCE
En visite ocielle en Espagne,
la présidente brésilienne Dilma Rousse
a formulé de sévères critiques
à l’encontre des politiques d’austérité
conduites au sein de la zone euro
(agence Carta Maior, 20 novembre).
Je ne crois pas que le problème
de l’Europe soit son modèle d’Etat-
providence, mais le fait qu’on lui impose
des solutions à la crise inadaptées,
lesquelles entraîneront un appauvrissement
des classes moyennes. (…) L’Europe
connaît des dicultés dont nous avons
l’expérience en Amérique latine. (…)
Sans investissements [de l’Etat],
il sera impossible d’en sortir.
COMPLEXES
La faille des conservateurs britanniques,
selon l’intellectuel Georey Wheatcroft ?
Ils ne sont pas susamment
aristocrates (The Guardian, 8 octobre).
Le problème des tories du type
[du premier ministre David] Cameron,
ce n’est pas qu’ils sont trop patriciens
mais qu’ils ne le sont pas susamment.
Ils ont perdu non seulement leur assurance,
mais aussi les valeurs rédemptrices
de la vieille aristocratie : sa conception
du devoir public, son dédain pour
les stratégies d’enrichissement personnel,
ou encore une forme de patriotisme
réaliste. (…) Si la décision – contre-
intuitive – du New Labour de se proclamer
favorable à l’idée que les gens
s’enrichissent honteusement avait semblé
plutôt futée, il serait encore plus malin
– et utile – que Cameron nous explique
désormais qu’il ambitionne de suivre
le précepte de Winston Churchill :
«Rendre l’industrie plus heureuse
et la finance moins fière. »
HYGIÈNE
Les nouvelles étaient excellentes :
dans l’Etat indien de l’Uttar Pradesh,
le nombre d’habitations disposant
de toilettes augmentait chaque année.
Hélas, révèle le Financial Times,
les chires étaient faux (9 octobre).
Le gouvernement de l’Uttar Pradesh
a consciencieusement rapporté
une constante augmentation de l’accès
aux latrines dans les régions rurales,
grâceà un programme de 600 millions
de dollars issus de fonds publics
dans le cadre de la campagne
«pour un assainissement total ».
La proportion de foyers pourvus
a ociellement crû de 19,23 % en 2001
à 82,47 % une décennie plus tard. (...)
Mais la réalité était bien diérente :
le recensement national de 2011a montré
qu’une proportion de 21,8 % des foyers
disposaient de toilettes, une amélioration
à peine discernable [par rapport à 2001].
L’habitude consistant à déclarer trop
de réussites est générale en Inde, mais
extrême dans l’Etat de l’Uttar Pradesh.
PÉKINOLOGIE
Sous le titre fort évocateur
«Pekinology», le mensuel China
Economic Review commente,
dans son numéro de novembre,
le XVIII
e
congrès du Parti communiste
chinois (PCC), qui s’est tenu
à Pékin du 8 au 14 novembre.
[Contrairement à ce que l’on dit
souvent], les divisions politiques
en Chine n’opposent pas les hauts
dirigeants du Parti communiste
entre eux, mais ces derniers
au reste du pays.
Les dons peuvent s’effectuer de deux manières : directement sur notre
site Internet (www.monde-diplomatique.fr/dons) ou, par courrier, en
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3
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
DES SOCIÉTÉS MALADES DE LA VITESSE
Sourde bataille pour le temps
Il distingue dans la période récente trois
formes d’accélération qui se combinent :
accélération technique (Internet, les trains
à grande vitesse, le four à micro-ondes) ;
accélération sociale (on change davantage
d’emploi et de conjoint au cours d’une vie,
on remplace plus souvent les objets) ; et
accélération du rythme de vie (on dort
moins, on parle plus vite, on échange
moins avec ses proches, on repasse tout en
téléphonant et en regardant la télévision).
Certes, en bonne logique, l’accélération
technique devrait assurer à tous un quoti-
dien paisible et nonchalant ; sauf que, si
PAR MONA CHOLLET
La technologie devait apporter à l’huma-
nité loisirs et liberté. Mais le rythme de la
vie a suivi celui des machines, et chacun se
sent accablé de contraintes asphyxiantes.
Inégalement réparti, le temps constitue
désormais une ressource rare et disputée.
Pour comprendre les raisons de cette
pénurie, un détour historique s’impose...
ECONOMISTE et romancier, l’Espa-
gnol Fernando Trías de Bes sait bien que
les gens ont aussi peu de temps pour lire
qu’il en a pour écrire. Il a donc publié il
y a quelques années un récit qui a le bon
goût d’être à la fois court et truffé d’abré-
viations (1). On y suit les tribulations
d’un personnage ordinaire baptisé TC,
pour «type commun». Employé par une
multinationale, TC y remplit une fonc-
tion décisive : il est chargé de dissimuler
dans des armoires les factures des four-
nisseurs, afin que ceux-ci soient obligés
de les renvoyer. Cette tâche prenante ainsi
que le crédit contracté pour l’achat de
l’appartement familial ne lui laissent
guère le temps (T) de se consacrer à la
passion secrète qui l’habite depuis l’en-
fance : l’étude des fourmis à tête rouge
(Fourm à Tte Rge).
Ayant un jour calculé, à son grand
désespoir, qu’il lui faudra encore trente-
cinq ans pour rembourser sa dette et
rejoindre enfin ses chères Fourm à Tte
Rge, TC décide de démissionner et de
faire fortune. Une idée géniale lui vient.
Il va vendre ce que ses contemporains,
comme lui, recherchent avec le plus d’ar-
deur : du T. Il commence par lancer sur
le marché des flacons de cinq minutes,
qui s’arrachent aussitôt. Il monte alors en
gamme et propose des boîtes de deux
heures… Son génie commercial entraî-
nera des bouleversements sociaux et poli-
tiques qu’il était loin d’avoir prévus.
La fable de Trías de Bes a le mérite
d’illustrer le mécanisme de la dette
comme «vol du temps (2) » et, plus large-
ment, l’état de «famine temporelle (3) »
que connaissent les sociétés occidentales
modernes. Se pourrait-il que celles-ci,
aveuglées par le prestige que confère un
rythme de vie frénétique, prisonnières
d’une certaine conception de l’activité et
du destin humains, sous-estiment le bien
essentiel que représente le temps, au point
de le dégrader sans vergogne ? Derrière
ce que chacun perçoit le plus souvent
comme une donnée naturelle, ou comme
les aléas de son existence individuelle, il
y a pourtant un «régime temps » qui ne
doit rien au hasard, souligne le sociologue
allemand Hartmut Rosa.
en 1775, à Manchester, le révérend
J. Clayton s’inquiète de voir les rues infes-
tées d’«enfants inoccupés en haillons, qui
non seulement perdent leur temps, mais
prennent en outre l’habitude de jouer ».
La dimension répressive de l’entreprise
apparaît clairement lorsque le théologien
puritain Richard Baxter suggère à chacun,
avant la généralisation des montres à
gousset, de se régler « sur son horloge
morale intérieure ». Plus récemment, en
2005, en Allemagne, le ministre chrétien-
démocrate de la justice du Land de Hesse
avait suggéré de «garder un œil sur les
chômeurs » au moyen de «menottes élec-
troniques », afin de leur réapprendre à
«vivre à des heures normales » (12)…
La logique de rentabilité et de compé-
titivité, propre à l’activité économique («la
concurrence ne dort jamais »), s’étend à
tous les domaines de la vie. Le temps libre,
d’autant plus précieux qu’il a été gagné,
doit lui aussi être géré efficacement ; mais
cette réticence à courir le risque de le dila-
pider a de lourdes conséquences. Il en
résulte un handicap qui, pour le coup, est
également partagé du haut en bas de
l’échelle sociale : «Pas plus que l’exploi-
teur, l’exploité n’a guère la chance de se
vouer sans réserve aux délices de la
paresse», écrit Raoul Vaneigem. Or, «sous
l’apparente langueur du songe s’éveille
une conscience que le martèlement quoti-
dien du travail exclut de sa réalité
rentable » (13). Rosa ne dit pas autre
chose : selon lui, si l’on veut reprendre la
main sur le cours de l’histoire individuelle
et collective, il faut avant tout se dégager
des « ressources temporelles considé -
rables » pour le jeu, l’oisiveté, et réap-
prendre à «mal » passer le temps.
Ce qui est en cause, ajoute-t-il, c’est la
possibilité de «s’approprier le monde »,
faute de quoi celui-ci devient «silencieux,
froid, indifférent et même hostile » ; il
parle d’un « désastre de la résonance
dans la modernité tardive ». La cher-
cheuse Alice Médigue, elle aussi, iden-
tifie un « phénomène de désappropria-
tion» qui maintient le sujet contemporain
dans un état d’étrangeté au monde et à sa
propre existence (14). Avant le règne de
l’horloge – que les paysans kabyles des
années 1950, rapporte Pierre Bourdieu,
appelaient «le moulin du diable » –, les
manières de mesurer le temps reliaient
d’ailleurs naturellement les êtres humains
à leur corps et à leur environnement
concret. Les moines birmans, raconte
Thompson, se levaient à l’heure où «il y
a assez de lumière pour voir les veines
de la main » ; à Madagascar, un instant
se comptait à l’aune de la «friture d’une
sauterelle »…
Parce qu’elle plonge ses racines très
profondément dans l’histoire de la moder-
nité, la crise du temps ne se satisfera
pas de solutions superficielles. D’où la
prudence avec laquelle il faut considérer
des initiatives comme le mouvement euro-
péen slow – «lent » : Slow Food pour la
gastronomie (15), Slow Media pour le
journalisme, Cittaslow pour l’urba-
nisme… Aux Etats-Unis, le penseur
Stewart Brand supervise dans le désert du
Texas la construction d’une «Horloge du
Long Maintenant » censée fonctionner
pendant dix mille ans et redonner ainsi à
l’humanité le sens du long terme. Le
projet perd toutefois de sa poésie
lorsqu’on sait qu’il est financé par M. Jeff
Bezos, le fondateur d’Amazon : on doute
que ses employés, obligés de cavaler toute
la journée dans des entrepôts surchauffés,
y puisent un grand réconfort existentiel...
mentalités toujours sexistes qui associent
féminité et dévouement aux autres ».
Une infirmière confie en écho : « J’ai
toujours l’impression quand je fais
quelque chose pour moi d’avoir délaissé
quelqu’un (7). »
Si, au cours des dernières décennies, le
travail s’est intensifié et tend, pour
certaines catégories de salariés, à envahir
la sphère personnelle, sa durée officielle
n’a cessé de baisser depuis le début de
l’époque moderne. Les sujets ont donc
plus de temps libre, mais ils n’en sont pas
moins emportés par le rythme infernal de
la vie collective (8). En outre, signale
Rosa, ils consacrent souvent leurs loisirs
à des activités de peu de valeur à leurs
propres yeux, comme regarder la télévi-
sion : ils souffrent d’une sorte d’inhibi-
tion à faire ce qu’ils ont réellement envie
de faire.
Rien d’étonnant à cela. Car le problème
du temps n’est pas seulement quantitatif
– on en manque toujours –, mais aussi
qualitatif : on ne sait plus l’habiter, l’ap-
privoiser. La conception que l’on s’en fait
a été forgée par l’éthique capitaliste, à
l’origine d’inspiration protestante, mais
largement sécularisée (9) : il est une
ressource abstraite qu’il s’agit de «mettre
à profit de manière aussi intensive que
possible (10) ». L’historien britannique
Edward Palmer Thompson a relaté la
révolte des premières générations d’ou-
vriers lorsqu’elles se virent imposer un
temps de travail défini par l’horloge, la
sirène ou la pointeuse, et non plus par la
tâche à accomplir (11). Avec cette
régularité se perd l’habitude spontanée
d’alterner les périodes de labeur intense
et les périodes d’oisiveté, que Thompson
considère comme le rythme «naturel » de
l’être humain.
C’est le strict découpage du temps qui
règle la discipline, à l’usine mais aussi à
l’école, institution qui vise à dompter de
façon précoce la future main-d’œuvre :
(1) Fernando Trías de Bes, Le Vendeur de temps,
Hugo & C
ie
, Paris, 2006.
(2) Lire Maurizio Lazzarato, «La dette ou le vol du
temps », Le Monde diplomatique, février 2012.
(3) Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers
une théorie critique de la modernité tardive, La Décou-
verte, coll. «Théorie critique», Paris, 2012.
(4) Lire le dossier « Mirage des services à la
personne», Le Monde diplomatique, septembre 2011.
(5) Alice Médigue, Temps de vivre, lien social et vie
locale. Des alternatives pour une société à taille humaine,
Yves Michel, coll. «Société civile», Gap, 2012.
(6) Cité par Francis Jauréguiberry, Les Branchés
du portable. Sociologie des usages, Presses universi-
taires de France, coll. «Sociologie d’aujourd’hui »,
Paris, 2003.
(7) Cité par Paul Bouffartigue, Temps de travail
et temps de vie. Les nouveaux visages de la disponi-
bilité temporelle, Presses universitaires de France,
coll. «Le travail humain», 2012.
(8) Lire Serge Halimi, « “On n’a plus le temps…” »,
Le Monde diplomatique, octobre 2012.
(9) Lire «Aux sources morales de l’austérité »,
Le Monde diplomatique, mars 2012.
(10) Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale
du temps, La Découverte, Paris, 2010.
(11) Edward P. Thompson, Temps, discipline du
travail et capitalisme industriel, La Fabrique, Paris,
2004 [1
e
éd. : 1993].
(12) Le Canard enchaîné, Paris, 4 mai 2005.
(13) Raoul Vaneigem, Eloge de la paresse affinée,
Editions turbulentes, 2005, www.infokiosques.net
(14) Alice Médigue, Temps de vivre, lien social et
vie locale, op. cit.
(15) Lire Carlo Petrini, «Militants de la gastro-
nomie», Le Monde diplomatique, août 2006.
Si les milieux progressistes n’identifient
pas toujours clairement le temps comme
l’enjeu d’une bataille stratégique, on peut
néanmoins constater qu’il est devenu une
ressource très disputée, et très inégalement
répartie. En France, les lois Aubry sur la
réduction du temps de travail, en 1998 et
2000, ont offert des congés supplémen-
taires aux cadres, mais ont déstructuré les
rythmes des salariés peu qualifiés, qui se
sont vu imposer une flexibilité accrue. Les
agences de «services à la personne», dont
l’une s’appelle, tout simplement, Du
Temps pour moi, permettent aux classes
aisées de se décharger du ménage ou de
la garde des enfants en fournissant à une
main-d’œuvre le plus souvent féminine,
pauvre et /ou immigrée des emplois aussi
ingrats que mal payés (4). Le temps de ces
«petites mains » est traité avec un mépris
souverain, de même que celui des bénéfi-
ciaires de prestations sociales, condamnés
à faire la queue au guichet (5) : «Revenez
demain. » Même inégalité dans le «droit
à la déconnexion» : «Comme c’est lui le
chef, le responsable de l’entretien des bâti-
ments s’autorise à débrancher son télé-
phone quand ça l’arrange, témoigne un
salarié. Par contre, les gens qui sont sous
ses ordres, les ouvriers, se font engueuler
lorsqu’ils éteignent leur appareil (6). »
Les femmes dans leur ensemble sont
soumises à une pression particulière. En
juillet 2012, le mouvement féministe
belge Vie féminine a consacré à ce
problème sa semaine d’étude annuelle.
Sous le titre «Reprenons du pouvoir sur
le temps ! » (www.viefeminine.be), la
note d’intention remarquait que, en plus
d’assumer l’essentiel des tâches domes-
tiques, elles jouent le rôle d’« amortis-
seurs temporels », à la fois dans
l’entreprise, où elles travaillent souvent
à temps partiel (lire l’article de Margaret
Maruani et Monique Meron page 4), et
dans la sphère privée, où elles portent la
« charge mentale de l’organisation des
différents temps de vie de la famille ».
Elles sont également victimes « des
elle réduit bien la durée des processus, elle
en multiplie aussi le nombre. Il est plus
rapide d’écrire un message électronique
qu’une lettre, mais on écrit beaucoup plus
de messages électroniques qu’on n’écri-
vait de lettres ; la voiture permet d’aller
plus vite, mais, comme elle suscite aussi
un accroissement des déplacements, elle
ne diminue pas le temps consacré au trans-
port… L’explosion du nombre des solli-
citations et des possibilités – consomma-
tion, industrie des loisirs, Internet,
télévision… – oblige aussi à des arbitrages
permanents et très chronophages.
SELON Rosa, le phénomène historique
de l’accélération fut au départ porté par
des sociétés occidentales, qui l’appe-
laient de leurs vœux, y voyant une
promesse de progrès et d’autonomie.
Mais, désormais, il court-circuite les
institutions et les cadres politiques grâce
auxquels il a pu se déployer. Il devient
une «force totalitaire interne à la société
moderne », dans le sens d’un principe
abstrait et omniprésent auquel nul ne
peut échapper. Dans son quotidien, l’in-
dividu a l’impression de ne faire
qu’« éteindre le feu », sans jamais
pouvoir prendre du recul sur sa propre
vie ; et, au niveau collectif, les commu-
nautés politiques perdent la maîtrise de
leur destin. Paradoxalement, cette course
folle s’accompagne alors d’un sentiment
d’inertie et de fatalisme.
GERALD
MURPHY.
– «Watch»
(Montre), 1925 D
A
L
L
A
S

M
U
S
E
U
M

O
F

A
R
T
Dossier. Etats-Unis,
présidentielle 2012
Un choc de compétitivité
pour les actionnaires ?,
par Laurent Cordonnier
« Outre-Voix »,
pour Mahmoud Darwich,
par Breyten Breytenbach
Au Paraguay, le changement
a commencé…,
par Gustavo Zaracho
LA VALISE DIPLOMATIQUE
Sur le site du Monde diplomatique
www. mo n d e - d i p l o ma t i q u e . f r
L’horloge, «moulin du diable »
Vivre sous les bombes à Gaza,
par Claude Sarah Katz
(«Lettres de... »)
Chine, une nouvelle équipe...
mais pour quoi faire ?,
par Any Bourrier
(«Planète Asie»)
La « fabrique des héros » en panne,
par Philippe Leymarie
(«Défense en ligne»)
Une taxe Google
pour sauver la presse ?,
par Philippe Rivière
(«Puces savantes »)
BLOGS
La droite la plus bête du monde,
par Alain Garrigou
(«Régime d’opinion»)
Sartre, les juifs, Israël et la Palestine,
par Alain Gresh
(«Nouvelles d’Orient »)
ce corps de fonctionnaires s’explique en
premier lieu par l’injonction paradoxale
qui fonde sa mission : maintenir dans les
clous du code du travail des chefs d’entre-
prise que les gouvernements encouragent
par ailleurs à prendre leurs aises ; offrir un
garde-fou contre l’exploitation, mais sans
jamais recevoir de l’Etat, également garant
de la liberté d’entreprendre, les moyens
d’assurer une réelle protection des salariés.
APRÈS deux esquisses, en 1841, puis
en 1874, c’est la loi du 2 novembre 1892
encadrant le travail des femmes et des
enfants dans l’industrie qui crée un corps
d’inspecteurs du travail chargés de faire
appliquer les premières lois sociales. Par
la suite, le périmètre de leur mission
s’étend à mesure que croissent les effec-
tifs du salariat et que s’étoffe la législa-
tion du travail, compilée en 1910 dans un
code du travail.
Le système prévoit qu’un inspecteur et
deux contrôleurs, regroupés en «section»,
veillent au respect de la loi par des visites
régulières dans les entreprises de leur
secteur géographique, et interviennent à
« Cette dégradation nous prend par
surprise. Nous étions tellement habitués
à voir défiler des salariés qui allaient mal
qu’on n’a peut-être pas fait attention à ce
qui se passait chez nous », confesse
M. Pierre Joanny, inspecteur du travail
dans le Nord depuis 1986 et ancien secré-
taire national du syndicat Solidaires,
unitaires, démocratiques (SUD) travail -
affaires sociales. La déréliction qui frappe
les conditions d’exercice de la mission de
contrôle commencent à se dégrader. Le
durcissement des relations sociales dans
les entreprises, l’intensification du travail
et le développement de l’emploi précaire
provoquent une hausse exponentielle des
sollicitations de la part d’élus du personnel,
mais aussi de salariés isolés (5).
En même temps, l’intervention des
inspecteurs devient plus ardue. Les relais
syndicaux dans les entreprises s’affai-
blissent. A partir de 1982, au nom d’une
flexibilité censée favoriser l’emploi, les
gouvernements multiplient les possibi-
lités de déroger à la loi. Ainsi transformé
en maquis juridique, le code du travail
reste dénoncé comme un « carcan » dans
les discours patronaux. La légitimité des
fonctionnaires responsables de son appli-
cation s’émousse. Alors que la charge de
travail s’alourdit, le nombre d’agents
stagne autour de 1 200 fonctionnaires
pour 12 millions de salariés du privé,
avant de remonter légèrement au début
des années 2000.
«Nous étions les parents pauvres du
ministère, se souvient M. Joanny. L’ins-
pection vivotait. On s’en plaignait, mais
on a compris ensuite l’intérêt d’être aban -
donnés : au moins, on pouvait travailler
tranquillement. » Ce n’est plus le cas à
partir de 2006, quand M. Gérard Larcher,
ministre délégué au travail dans le gouver-
nement de M. Dominique de Villepin,
présente son plan de modernisation et de
développement de l’inspection du travail
(PMDIT). Dans la foulée du traumatisme
de Saussignac, le ministre proclame son
intention de «renforcer », «valoriser » et
«promouvoir» l’institution. Il s’agit plutôt
d’une reprise en main.
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
* Journaliste.
PAR FANNY DOUMAYROU *
En juin 2012, Dassault a été condamné pour
discrimination syndicale à l’égard de dix-sept
salariés de son usine de Biarritz, qui n’ont pas
eu une évolution de carrière normale. Le procès
a abouti en partie grâce à l’enquête de l’ins-
pection du travail. Un exemple des missions
qu’accomplit ce corps de fonctionnaires détesté
par le patronat et repris en main par le pouvoir.
Quand on examine un siècle
de statistiques, bien des idées
reçues sur le travail féminin
s’évanouissent…
JEAN-CHARLES
BLAIS. – Sans titre, 1985
Contes et mécomptes de l’emploi
TAUX de chômage, indice des prix : les
chiffres sont politiques. Il en va de même
pour le travail des femmes. Chaque société,
chaque époque, chaque culture produit ses
formes de travail féminin et sécrète ses
images et ses représentations. Les chiffres
participent très activement à cette cons -
truction sociale. Il est donc nécessaire de
recompter le travail des femmes au
XX
e
siècle et, en même temps, de décrypter
la façon de compter. Retrouver les données
et les logiques qui présidaient aux défini-
tions de chaque période permet de
comprendre les contes et codes sociaux
délimitant les frontières de ce que l’on
nomme le travail des femmes.
ENTRE HOSTILITÉ PATRONALE
Qui défendra les
(1) Communiqué de M. Alain Vidalies, chargé des
questions de travail et d’emploi dans la campagne de
M. Hollande, 8 février 2012.
(2) La Dernière Digue, documentaire de Richard
Bois, Kuiv Productions, 1998.
(3) Il s’agissait de Sylvie Trémouille, contrôleuse du
travail du régime agricole (Itepsa), et de Daniel Buffière,
contrôleur de la Mutualité sociale agricole (MSA). Le
meurtrier a été condamné à trente ans de réclusion le
9 mars 2007.
(4) « L’inspection du travail en France en 2010»,
rapport au Bureau international du travail, ministère
du travail, de l’emploi et de la santé, 2011.
(5) Cf. Thomas Kapp, «L’inspection du travail face
à la demande individuelle», Le Droit ouvrier, n° 653,
Montreuil, décembre 2002.
4
Un laxisme judiciaire passé sous silence
C’ÉTAIT l’un des engagements du
Parti socialiste au cours de la campagne
électorale de M. François Hollande, au
printemps 2012 : si elle revenait aux
affaires, la gauche procéderait à l’«arrêt
immédiat des suppressions de postes » à
l’inspection du travail et redonnerait à
celle-ci «les moyens et le sens d’une mis -
sion de service public» (1). La promesse
faisait suite à une manifestation d’ins-
pecteurs du travail, le 7 février 2012, après
le suicide d’un de leurs collègues d’Arras,
Romain Lecoustre, retrouvé pendu à son
domicile trois semaines plus tôt. En
mai 2011, déjà, Luc Béal-Rainaldy, secré-
taire national du Syndicat national unitaire
- Travail, emploi, formation, économie
(SNU-TEFE) de la Fédération syndicale
unitaire (FSU), s’était donné la mort en se
jetant dans la cage d’escalier du ministère
du travail.
La fragilisation du monde du travail n’a
pas épargné l’institution censée représenter
la «dernière digue (2) » pour les salariés.
En 2004, deux de ses membres avaient
été abattus par un agriculteur lors d’un
contrôle à Saussignac, en Dordogne (3).
Ces meurtres, les premiers du genre, actua-
lisaient une menace extérieure historique :
celle d’un patronat rétif à l’intrusion du
contrôle dans la sphère privée de l’entre-
prise. Les suicides marquent l’avènement
d’une autre menace, intérieure, celle-là,
générée par les réformes qui malmènent
la profession depuis plusieurs années.
la demande des salariés (l’usage veut que
les inspecteurs suivent les entreprises de
plus de cinquante salariés ; les contrô-
leurs, celles de moins de cinquante
salariés). Mais leurs effectifs ont toujours
été dérisoires face à l’étendue de la tâche :
actuellement, 2257 fonctionnaires ont en
charge 1,8 million d’établissements
employant 18,2 millions de salariés. Et
leurs pouvoirs sont limités : s’ils bénéfi-
cient d’un droit d’entrée dans les entre-
prises et ont accès à tous les documents,
les agents ne peuvent imposer le respect
de la législation. En cas de danger pour
les salariés, ils ont la possibilité d’arrêter
un chantier ou de saisir le juge en référé.
Sinon, ils n’ont d’autre choix que d’en -
tamer un long et fastidieux travail de
pression sur l’employeur, à coups de lettres
d’observations et de contre-visites, sous
la menace plus ou moins explicite d’un
procès-verbal.
Cette procédure, censée constituer l’outil
suprême de dissuasion et de sanction, a vu
son crédit s’éroder du fait de son traitement
par la justice. Près d’un tiers des procès-
verbaux s’égarent dans les rouages de la
machine judiciaire; 20% sont classés sans
suite par les parquets ; et un gros tiers
seulement débouchent sur des poursuites.
Celles-ci se traduisent neuf fois sur dix
par une condamnation, mais, dans 80%
des cas, il s’agit d’amendes d’un
montant peu dissuasif. En 2004, pour
886000 infrac tions relevées, 5208 procès-
verbaux ont été dressés. Ils ont donné lieu
à 1968 poursuites, puis à 1645 condam-
nations, dont 1283 amendes et 262 peines
de prison, ferme dans 44 cas (4). Une forme
de «laxisme judiciaire» rarement dénoncée
à grand fracas dans les médias… Décou-
ragés, les agents ont fini par réserver les
procès-verbaux, très complexes à rédiger,
à une minorité de situations : leur nombre
a chuté de 25100 en 1978 à 6600 en 2010.
Avec la crise et le reflux du mouvement
ouvrier, c’est à la fin des années 1970 que
Les mères n’interrompent plus leur carrière
Les recensements d’autrefois le répètent
comme un leitmotiv, «le classement des
femmes est souvent affaire d’interpré-
tation». Où passent les frontières entre
l’emploi repérable et le travail informel ?
Comment les femmes ont-elles été, au fil
des ans, recensées, omises ou recalculées,
effacées ou reconnues ? Sur elles pèse
toujours le soupçon implicite de l’inac-
tivité : une paysanne dans un champ
travaille-t-elle ou regarde-t-elle le paysage?
Une ouvrière licenciée, est-ce une chômeuse
ou une femme qui «rentre au foyer »? Ces
questions récurrentes et navrantes, réservées
aux femmes, disent le contraste entre l’évi-
dence du travail masculin et la contingence
du travail féminin. Déclarer ou non une
activité rémunérée ou une profession,
distinguer le fait d’occuper un emploi des
fonctions domestiques ou strictement
familiales, c’est s’affirmer comme
membre d’une société économique. La
délimitation du travail est un fil rouge
pour lire la place des femmes dans les
sociétés contemporaines. Car, en dépit de
ce que l’on a pu dire sur le déclin de la
«valeur travail », l’activité professionnelle
demeure une expérience sociale majeure.
Selon l’histoire du travail au XX
e
siècle
habituellement racontée, l’activité profes-
sionnelle des femmes aurait eu tendance
à diminuer de 1901 à 1962 ; c’est une
«illusion d’optique statistique », car les
chiffres ont été recalculés en fonction d’un
changement de définition de l’activité
agricole. Au début du siècle, tous les
adultes vivant avec un agriculteur et n’ayant
pas d’autre occupation déclarée étaient
considérés comme étant eux-mêmes
agriculteurs. Il s’agissait essentiellement
des épouses. En 1954, les experts ont
décidé de ne compter que les personnes
déclarant exercer cette profession. Ainsi,
les femmes d’agriculteurs qui ne se disent
pas agricultrices sont considérées comme
inactives alors que, jusque-là, l’hypothèse
inverse allait de soi. A un moment où le
déclin de ce secteur est engagé – et où
l’idéologie de la femme au foyer s’épa-
nouit –, ce changement de définition sous -
trait brusquement 1,2 million de personnes,
dont près de 1 million de femmes, de la
population active. Pas étonnant que
l’activité des femmes semble alors décliner.
Du coup, l’augmentation constatée depuis
les années 1960 part d’un point artificiel-
lement bas. Cette croissance de l’activité
féminine, qui se poursuit, en paraît donc
renforcée. De plus, depuis le début du
XXI
e
siècle, les statistiques sont focalisées
sur l’«emploi à tout prix» : une heure de
travail rémunéré dans la semaine suffit à
compter l’étudiante, le chômeur ou le
retraité parmi les personnes ayant un
emploi. Cette définition est désormais
appliquée de façon plus draconienne.
Après la disparition du travail des enfants
et le recul de celui des jeunes, de plus en
plus scolarisés, après la généralisation des
droits à la retraite, voilà que la tendance
séculaire de recul de l’activité des plus
jeunes et des plus âgés s’est récemment
inversée. Outre un arrêt de l’allongement
des études et les réformes visant à reculer
l’âge de la retraite, ces retournements sont
accentués par l’attention nouvelle portée
à la remontée des taux d’emploi, préco-
nisée par l’Union européenne.
UNE des particularités serait que les
femmes arrêtent de travailler quelque
temps après la naissance des enfants. Or
cette discontinuité des trajectoires profes-
sionnelles a commencé à s’estomper dès
la fin des années 1960, pour devenir rési-
duelle. Par exemple, les taux d’activité des
femmes en âge d’avoir et d’élever des
enfants (25-49 ans) sont passés de 42%
en 1962 à 85% en 2010 (1). Et c’est là le
premier fait marquant qui se dessine au fil
des courbes jalonnant ce siècle : la
tendance générale à l’homogénéisation
des comportements d’activité masculins
et féminins. Bien qu’un peu plus faible
parmi les moins diplômés, ce rattrapage
est spectaculaire dans toutes les catégo-
un détail : selon les époques, l’activité
féminine n’est pas toujours dépendante de
la vie familiale.
En revanche, chômage, sous-emploi et
travail à temps partiel ont, eux, existé tout
au long du XX
e
siècle, mais sous des
appellations et des définitions très diverses.
Il est difficile d’en dresser le tableau
exhaustif au fil du temps, car leur chiffrage
est incertain, polémique et politique. Au
début du siècle passé, seuls les ouvriers
et employés «momentanément sans place»
étaient comptés comme chômeurs ; on
oubliait les journaliers, les isolés payés
à la tâche mais qui ne trouvaient pas
d’emploi, etc. Aujourd’hui, pour les
femmes, l’ombre de l’inactivité plane
toujours sur la privation d’emploi. Sont-
elles bien immédiatement disponibles pour
saisir toute offre ? Se déclarent-elles
chômeuses seulement parce qu’il n’est
plus à la mode d’être femme au foyer ?
Pour le sous-emploi, qui n’apparaît en
statistique que dans les années 1990, et
pour le travail à temps partiel, les choses
sont simples. Depuis qu’ils sont recensés,
on voit qu’il s’agit, pour l’essentiel,
d’affaires de femmes : 30% d’entre elles
et 7% des hommes qui ont un emploi en
2010 travaillent à temps partiel, et ces
proportions ont à peine frémi en quinze
ans (+ 2% pour les hommes et + 1% pour
les femmes). Cette forme d’emploi, déve -
loppée et favorisée par les politiques et la
ries et toujours à l’œuvre aujourd’hui.
Mais dans le passé, les femmes, dans leur
majorité, se sont-elles toujours arrêtées de
travailler à l’âge de la parentalité ? En
réalité, les années 1946-1968 ont constitué
une parenthèse durant laquelle elles ont
connu des trajectoires beaucoup plus
discontinues, bien plus qu’au début du
XX
e
siècle. Entre 35 et 39 ans (2),
par exemple, 53 % des femmes étaient
actives en 1906 et 1911, 49% dans les
années 1930 et en 1946, mais seulement
39% en 1954 et 1962. Il faut attendre 1975
pour que ce taux dépasse à nouveau 50%
et s’accroisse jusqu’à atteindre 87% au
XXI
e
siècle. Cet aspect de l’histoire est
bien peu connu, alors qu’il est tout sauf
(1) Le taux d’activité des hommes aux mêmes âges
tourne toujours autour de 95%.
(2) Chiffres disponibles sur une longue période.
PAR
MARGARET MARUANI
ET MONI QUE MERON *
* Respectivement sociologue, directrice de recherche
au Centre national de la recherche scientifique (CNRS),
directrice du réseau Marché du travail et genre (MAGE);
et statisticienne à l’Institut national de la statistique et
des études économiques (Insee) et au Laboratoire de
sociologie quantitative. Elles viennent de publier Un
siècle de travail des femmes en France. 1901-2011 (La
Découverte, Paris), sur lequel s’appuie cet article.
Certes, le plan prévoit d’augmenter le
nombre d’agents de contrôle de 50% en
quatre ans, afin de hisser la France au
niveau de la moyenne européenne. De
fait, les effectifs passent de 1400 agents
en 2006 à 2 257 fin 2010, soit 800 de
plus ; mais ce «renforcement historique »
est largement fictif : quelque 550 postes
découlent de la fusion de l’inspection du
régime général avec celles des transports,
de l’agriculture et de la mer.
Quant au gain réel d’à peine 300 postes,
il est vite siphonné par la mise en place,
en 2007, de la révision générale des
politiques publiques (RGPP) et de sa règle
de non-remplacement d’un fonctionnaire
sur deux partant à la retraite (6). Si les
postes d’agent de contrôle sont épargnés,
les secrétaires voient leurs effectifs
laminés. La charge de travail augmente
pour celles qui restent, contraignant les
inspecteurs et contrôleurs à assumer une
partie des tâches administratives.
Cette «valorisation» en trompe-l’œil
dissimule un détournement de l’inspection
du travail pour la mettre au service des
gouvernements, et non plus des salariés
dénonçant les abus des employeurs.
Jusqu’alors, les agents de contrôle bénéfi-
ciaient d’une certaine autonomie dans leur
travail, en vertu d’une indépendance
garantie par la convention 81 de l’Orga-
nisation internationale du travail (OIT),
mais aussi de l’indifférence de leur
hiérarchie. Désormais, dans le cadre de la
«politique du travail » gouvernementale,
le ministère va «piloter » et «programmer »
leur action, dont la priorité ne sera pas la
répression des infractions patronales.
Le plan soumet aussi l’inspection du
travail aux canons de la «performance»
inscrits dans la loi organique relative aux
lois de finances (LOLF). Ce texte,
promulgué en août 2001, sous le gouver-
nement socialiste de M. Lionel Jospin, puis
mis en œuvre par étapes jusqu’à sa consé-
cration en 2006, marque l’émergence de
la «nouvelle gestion publique», qui consiste
à gérer les finances publiques selon les
règles du privé. Les budgets sont alloués
en fonction de critères d’«effi cacité »
définis à l’aide d’indicateurs chiffrés,
d’objectifs et de résultats. Il s’agit, selon
l’expression des députés socialistes Laurent
Fabius et Didier Migaud, de «dépenser
mieux» pour «prélever moins» (7).
Sous la double pression du contrôle
ministériel et des impératifs de perfor-
mance, l’inspection du travail se métamor-
phose en une usine à gaz technocratique.
A partir de 2006, chaque agent se voit fixer
un objectif de 200 interventions par an,
dont 60% de contrôles en entreprise, le
reste consistant en enquêtes, examens de
documents, etc. Il doit tenir compte pour
cela des domaines jugés prioritaires par la
hiérarchie : le dialogue social, les produits
cancérogènes… Il doit également parti-
ciper à des campagnes de contrôle sur des
thèmes ciblés : risque routier, rayonne-
ments ionisants, poussières de bois, etc.
Enfin, il doit rendre compte de toute son
activité au moyen d’un logiciel, Cap Sitère.
C’est sur ces résultats que s’appuie le
supérieur hiérarchique pour attribuer, lors
des entretiens annuels d’évaluation, des
parts de prime et des promotions.
Sur le papier, le succès est foudroyant.
Le dernier rapport annuel de la France
au Bureau international du travail (BIT)
fait état pour 2010 de « 370 000 inter-
ventions en entreprise, en augmentation
de 20% pour la troisième année consé-
cutive (8) », et détaille longuement les
indicateurs d’activité. Le bilan réel est
moins reluisant. Jusque-là, les inspec-
teurs et les contrôleurs du travail tâchaient
de répondre aux salariés défilant dans
leurs permanences. Le quotidien des
agents s’apparente à la gestion culpabi-
lisante d’un océan infini de demandes
nouvelles, en cours ou en retard entre
lesquelles il faut, chaque jour, arbitrer en
fonction d’urgences et de priorités diffi-
ciles à trancher. Or les objectifs ministé-
riels les détournent de ce service au public
et leur infligent un nouveau conflit de
priorités.
«
DÉJÀ, il est difficile d’accueillir des
gens en souffrance et d’essayer de leur
répondre dans un délai correct, argue
M. Gilles Gourc, contrôleur du travail dans
le Rhône depuis 2008 et syndiqué à la
Confédération nationale du travail (CNT).
Si, en plus, j’essaie d’atteindre les objec-
tifs, cela devient intenable. Je préfère avoir
de mauvais chiffres mais me reconnaître
dans mon métier. » « L’insatisfaction
permanente de ne pas pouvoir répondre
aux besoins des salariés a toujours repré-
senté l’aspect le plus dur du métier pour
des agents surmotivés, appuie M. Joanny.
Alors, quand la hiérarchie vous met la
pression pour des choses inutiles et refuse
de reconnaître le travail accompli, la souf-
france apparaît. »
Les agents considèrent surtout cette
«politique du travail » comme un moyen
d’asservir leur mission à des objectifs
d’affichage ayant peu à voir avec la
situation des travailleurs. « On nous
demande de vérifier l’existence de plans
de prévention des risques psychosociaux
dans une entreprise, mais pas d’évaluer
les mesures concrètes mises en place, alors
que c’est ce qui compte pour lutter contre
la souffrance au travail », dit par exemple
M. Joanny. Après le scandale de l’amiante,
renchérit M. Gérald Le Corre, en poste en
Seine-Maritime depuis 2003 (et syndica-
Si, en mai, le changement de gouver-
nement a pu faire espérer aux agents sa
remise en cause, au moins partielle, dès
juillet, ce fut la douche froide : dans un
discours aux organisations syndicales (11),
le ministre du travail Michel Sapin
annonçait la poursuite des suppressions
d’emplois, le maintien de la «politique
du travail », des «priorités et objectifs »
et de leurs instruments – Cap Sitère,
entretiens annuels et primes au mérite.
Pour M. Sapin, mettre l’accent sur la
«prévention des risques psychosociaux »
dans les services permettra de «tourner
la page » des suicides.
FANNY DOUMAYROU.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
« Je préfère avoir de mauvais chiffres... »
des femmes
ET RÉFORMES GOUVERNEMENTALES
inspecteurs du travail ?
(6) Lire Laurent Bonelli et Willy Pelletier, «De
l’Etat-providence à l’Etat manager », Le Monde diplo-
matique, décembre 2009.
(7) Titre du rapport préparatoire à la loi organique
relative aux finances publiques (LOLF) déposé par les
deux députés à l’Assemblée nationale, janvier 1999.
En 2010, M. Migaud a quitté le Parti socialiste.
(8) «L’inspection du travail en France en 2010»,
op. cit.
(9) Cf. Maya Bacache-Beauvallet, «Rémunération
à la performance. Effets pervers et désordre dans les
services publics », Actes de la recherche en sciences
sociales, n
o
189, Paris, avril 2011.
(10) «La mise en œuvre de la loi organique relative
aux lois de finances (LOLF) : un bilan pour de nouvelles
perspectives », rapport de la Cour des comptes, La
Documentation française, Paris, novembre 2011.
(11) Intervention du ministre du travail, de l’emploi,
de la formation professionnelle et du dialogue social
au comité technique ministériel, le 17 juillet 2012.
5
liste à la Confédération générale du travail,
CGT), « le ministère a compris qu’il
risquait d’être un jour mis en cause pour
son inaction sur d’autres cancérogènes
ou sur les risques psychosociaux. La
“politique du travail”est une manière de
se couvrir en multipliant les circulaires ».
L’objectif de 200 interventions par an a
fait basculer l’institution dans l’absurde.
«Chaque contrôle compte pour un bâton,
que l’on passe dix minutes dans un
restaurant à vérifier les affichages obliga-
toires ou plusieurs jours à éplucher des
décomptes horaires pour vérifier la durée
du travail », déplore un contrôleur du Val-
de-Marne. Cette définition comptable
ignore l’utilité des contrôles pour les
salariés, sapant ainsi la motivation des
fonctionnaires. Elle incite à bâcler le travail
et à fausser les informations soumises au
logiciel Cap Sitère. « On vit dans un
mensonge généralisé, résume M. Gourc.
Moins les services fonctionnent et plus on
produit de chiffres. » Les dégâts constatés
dans les services publics (9) sont tels que
même le médiateur de la République
déplore « la distorsion de plus en plus
marquée entre la réalité vécue par les
administrés et le reflet qu’en donnent les
multiples indicateurs dont disposent les
services de l’Etat (10) ».
Le pilotage par objectifs se heurte à une
résistance forte des agents, dont certains
boycottent Cap Sitère ou les entretiens
d’évaluation. Mais, entre collègues, le
climat se dégrade, du fait de la mise en
concurrence et des non-dits sur les primes
obtenues. Face à la mobilisation qui a suivi
le suicide des deux inspecteurs, début
2012, le ministère a suspendu pour cette
année les évaluations sur critères quanti-
tatifs. En avril, il a reconnu la cause profes-
sionnelle des deux suicides. Mais il n’a
pas abrogé la réforme.
législation dans les années 1980, vient
contrecarrer la tendance à l’homogénéi-
sation des comportements d’activité
masculins et féminins : plus de 80% des
personnes travaillant à temps partiel sont
des femmes. Ce dispositif a été créé de
toutes pièces pour elles – du «sur-mesure»,
en quelque sorte. Mais de là à raconter
qu’il sied bien au «deuxième sexe», c’est
une autre histoire. Ce serait entrer dans le
registre du mensonge social et oublier qu’il
est le moteur du sous-emploi.
Des métiers d’antan aux professions
d’aujourd’hui, l’histoire est également
sexuée. Ainsi, par exemple, la classe
ouvrière a toujours été plus masculine ;
la tertiarisation des emplois a été plus
rapide et plus importante pour les
femmes… Quand on regarde la carto-
graphie des métiers selon le sexe, on
constate le maintien d’indéracinables
bastions masculins et féminins : très peu
de femmes sur les chantiers, quasiment
pas d’hommes dans les pouponnières ni
chez les particuliers pour aider les
personnes ou faire le ménage. Et la
constance est masculine autant que
féminine. Des ruptures apparaissent du
côté des catégories les plus diplômées,
où l’on voit des professions qualifiées,
autrefois occupées de façon hégémonique
par des hommes, se féminiser sans se
dévaloriser systématiquement.
Cette dualité varie aussi selon les quali-
fications et les âges : les métiers les plus
ségrégués sont souvent exercés par des
personnes relativement âgées et peu quali-
fiées, tandis que les professions qui se
féminisent s’adressent, en moyenne, à un
public plus jeune et plus qualifié. Sur le
front de la mixité, les pesanteurs restent
omniprésentes. Mais les frémissements
que l’on aperçoit du côté des jeunes
générations et des salarié(e)s les plus
qualifié(e)s laissent augurer que tout n’est
pas joué, peut-être.
Au début du XX
e
siècle, la majorité des
femmes travaillaient chez elles. Elles étaient
agricultrices, couturières payées à la tâche,
ouvrières à domicile… Au XXI
e
siècle, la
quasi-totalité d’entre elles quittent le
domicile pour aller travailler. Les femmes
gagnent leur vie, quelle que soit leur
situation familiale. Avec la diffusion du
salariat, leur labeur est désormais devenu
visible et autonome, déconnecté de leur
statut familial. Et cela change beaucoup :
les femmes ont gagné en autonomie écono-
mique – en liberté, donc.
En fait, et à rebours des idées reçues,
elles n’ont jamais été une «minorité», et
l’apport de leur force de travail a été
massif : jamais moins d’un tiers de la
population active, près de la moitié actuel-
lement (3). Ce voyage dans les méandres
de la statistique met ainsi en évidence le
fait qu’en dépit des crises et des réces-
sions, par-delà les périodes de guerre et
d’après guerre, les femmes ont vraiment
beaucoup travaillé en France, à toutes les
époques de ce siècle.
MARGARET MARUANI
ET MONIQUE MERON.
(3) 6,8 millions de femmes actives en 1901, 13,9 en
2008. Du côté des hommes, on passe de 12,9 millions
en 1901 à 15,3 en 2008.
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(1) Joseph Rotblat, «Nuclear proliferation : Arrangements for inter-
national control », dans Nuclear Energy and Nuclear Weapon Proli-
feration, Stockholm International Peace Research Institute, 1979.
(2) Mycle Schneider et Antony Froggatt (en collaboration avec
Julie Hazemann), «World nuclear industry status report 2012», Paris-
Londres, juillet 2012, www.enerwebwatch.eu
(3) Il s’agit de cendres d’uranium 233 et 235 et de résidus de
plutonium, extrêmement radioactifs et à vie longue.
(4) « Rapport d’ensemble sur la technologie nucléaire 2011»,
AIEA, Vienne, 29 juillet 2011.
(5) Discours à la réunion ministérielle de l’AIEA, 20 juin 2011.
(6) Mohamed El-Baradei, The Age of Deception : Nuclear Diplo -
macy in Treacherous Times, Metropolitan Books, New York, 2011.
6
DANS LES MÉANDRES DE L’AGENCE
Un gendarme du nucléaire
recherche qui déboucha sur la première bombe
atomique) avant la destruction de Hiroshima en
août 1945, le professeur Joseph Rotblat mettait
pourtant en garde : «Le lien intrinsèque entre les
aspects pacifique et militaire de l’énergie nucléaire,
le fait qu’il est impossible de produire de l’électri-
cité à partir d’un réacteur fonctionnant à base
d’uranium sans, dans le même temps, produire le
plutonium, matériau pour armements nucléaires,
signifie qu’en fin de compte soit la civilisation sera
détruite, soit l’énergie nucléaire, basée sur la
fission, devra être abandonnée (1). »
L’AIEA est créée en 1957. Les ingénieurs de
l’époque rêvent d’une électricité si abondante
qu’elle serait «trop bon marché pour être comptée»
(«too cheap to meter »). L’utopie de l’âge atomique
confie à l’AIEA la responsabilité de garantir que
toutes les nations partagent les bénéfices d’une
énergie jugée ver tueuse, tout en veillant au désar-
mement planétaire. Dotée en 2012 de 333 millions
d’euros pour la totalité de ses départements,
l’agence dispose d’un budget équivalent à celui de
la police municipale de la capitale autrichienne
pour veiller à ce que les matières fissiles ne soient
pas détournées. Elle emploie 2200 personnes, dont
environ 250 inspecteurs, les contrôles ne consti-
tuant que l’un des aspects de son activité. C’est
dire la faiblesse de ses moyens au regard de ses
missions : s’infor mer de l’état des 429 réacteurs
nucléaires en activité dans 31 pays et de 145 réac-
teurs à l’arrêt (2), et surveiller les quelque
42,2 millions de mètres cubes de déchets radioac-
tifs, dont 388000 mètres cubes de déchets de haute
activité (3), stockés près des centrales et dans des
centres de retraitement des pays nucléarisés (4).
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
* Journaliste, cofondatrice de l’Institut Momentum sur l’anthro-
pocène.
UNE ENQUÊTE D’ AGNÈS SI NAÏ *
Impuissante à réguler la circulation
des matières fissiles et à régler le dossier iranien,
l’Agence internationale de l’énergie atomique
a deux visages : zélatrice du nucléaire civil
d’un côté, gendarme du nucléaire militaire
de l’autre. Elle défendra les vertus de l’atome
y compris à Fukushima, où elle tiendra
sa conférence ministérielle du 15 au 17 décembre.
C’EST à Vienne, la capitale autrichienne, dans
un paysage de ville nouvelle entre le Danube, un
échangeur autoroutier et le métro aérien, qu’est
sise l’Agence internationale de l’énergie atomique
(AIEA). Au cœur de cet ensemble monumental de
4500 bureaux cerclé de barbelés, la dalle désertique
du complexe des Nations unies accueille une confé-
rence sur la sûreté nucléaire après la catastrophe
de Fukushima (Japon) survenue en mars 2011.
Des véhicules diplomatiques stationnent devant
l’entrée, où des grappes de dignitaires s’engouffrent
avant de plonger discrètement vers les sous-sols
par des escaliers mécaniques en cascade.
A la tribune, le diplomate japonais Amano
Yukiya, directeur général de l’AIEA depuis 2009,
s’adresse à un par terre de délégués issus des
153 pays membres. Ministres, représentants
d’agences nationales du nucléaire, industriels de
l’atome et experts de la radioprotection s’inquiè-
tent de voir la renaissance annoncée dans les
années 2000 compromise par l’accident japonais.
M. Amano n’en espère pas moins « une nouvelle
ère», avec des critères de sûreté des centrales
renforcés et globalisés. Depuis juin 2011, l’agence
diffuse d’ailleurs des communiqués lénifiants sur
l’évolution des six réacteurs de la centrale de
Fukushima, compilations des informations trans-
mises par le groupe électronucléaire Tokyo Elec-
tric Power Company (Tepco) et l’autorité de sûreté
nucléaire japonaise, la Nuclear and Industrial
Safety Agency (NISA). Surveillance et promotion
du nucléaire : c’est le cocktail paradoxal qui définit
cette agence pas comme les autres.
L’article 2 des statuts de l’AIEA présente ses
objectifs : «L’agence s’efforce de hâter et d’accroître
la contribution de l’énergie atomique à la paix, la
santé et la prospérité dans le monde entier. Elle s’as-
sure, dans la mesure de ses moyens, que l’aide
fournie par elle-même, ou à sa demande, ou sous
sa direction ou son contrôle, n’est pas utilisée à des
fins militaires. » Les portefeuilles sont répartis en
fonction du poids nucléaire des pays et selon un
tourniquet diplomatique. Aux origines de l’agence,
le discours du président américain Dwight Eisen-
hower «Atomes pour la paix» prononcé devant l’As-
semblée générale des Nations unies en 1953 : «Les
forces destructrices les plus puissantes peuvent être
transformées en une bénédiction pour l’humanité. »
Devenu le slogan de l’agence, le concept
d’«atomes pour la paix» tente de masquer l’horreur
de Hiroshima et de Nagasaki, et présuppose
qu’usages militaire et civil de l’énergie atomique
sont distincts. Seul physicien à s’être retiré du
projet Manhattan (nom de code du programme de
Le traité de non-prolifération
S
IGNÉ le 1
er
juillet 1968, dans le contexte de la guerre froide, le traité de non-prolifération nucléaire (TNP)
vise à empêcher la dissémination des armes et de la technologie nucléaires et à promouvoir le
désarmement, tout en concédant à tous les signataires le droit d’utiliser les technologies à des fins
pacifiques. L’article 3 du TNP stipule que les Etats non détenteurs de l’arme nucléaire ne seront autorisés
à recevoir des matériaux et de la technologie que s’ils permettent à l’AIEA de vérifier que leurs programmes
poursuivent uniquement des objectifs pacifiques.
Le TNP distingue entre have («nantis») et have not («démunis») : les Etats dotés d’armes nucléaires
(EDAN) et toujours autorisés à en disposer (Etats-Unis, Russie, Royaume-Uni, France et Chine) et les
autres, Etats non dotés de l’arme nucléaire (Endan).
Cette distinction est unique dans le droit international, qui, en principe, traite tous les Etats souve-
rains de manière équitable. Le TNP prévoit cependant qu’elle n’est pas définitive. Les règles strictes
de non-prolifération ne sont acceptables pour de nombreux Etats ayant un programme nucléaire civil
qu’à condition que les EDAN donnent l’exemple en respectant leurs propres engagements de désar-
mement. Or leur mise en œuvre n’a pas progressé. Directeur général de l’AIEA de 1981 à 1997, M. Hans
Blix plaide pour un nouveau traité d’interdiction de la production des matières fissiles destinées aux
armements et pour une application universelle du TNP, à condition que les EDAN donnent l’exemple (1).
Israël, l’Inde et le Pakistan n’ont jamais signé le TNP. Ils ont acquis des armes nucléaires et sont
tolérés comme partenaires commerciaux dès lors qu’il s’agit de négocier des projets nucléaires civils.
A. S.
(1) Hans Blix, Why Nuclear Disarmament Matters, Massachusetts Institute of Technology Press, Cambridge, 2008.
M. Gregory Jaczko, alors directeur de
la Nuclear Regulatory Commission
(NRC), l’autorité de sûreté nucléaire des
Etats-Unis, annonçait à la conférence
ministérielle de l’AIEA que les audits
des 104 réacteurs américains n’avaient
pas conclu à la nécessité de mettre à
l’arrêt une seule installation – la centrale
californienne de Diablo Canyon, située
sur une faille sismique majeure, se
voyant même décerner un satisfecit ?
Ou que les tests de fiabilité (stress
tests) des centrales nucléaires euro-
péennes sont confiés aux autorités
nationales, représentées par la Wenra,
proche de l’industrie nucléaire, plutôt
qu’à un panel d’experts européens
indépendants?
Dans les faits, les normes de sûreté sont forgées
sur mesure, grâce à un circuit court d’autovali dation
auquel l’AIEA accorde sa bénédiction. De Tcher-
nobyl à Fukushima, l’obsession est la même : faire
apparaître les catastrophes comme liées à la situa-
tion spécifique des pays où elles se produisent, et
passer sous silence les failles structurelles qu’elles
révèlent. En d’autres termes : Tchernobyl ne pouvait
avoir lieu que dans le bloc soviétique, et Fukushima
a eu la mal chance de se trouver sur la trajectoire
d’un tsunami.
L’AIEA est par ailleurs liée au Groupe des four-
nisseurs nucléaires, sorte de club des amis de
l’atome qui rassemble les 46 principaux pays pour-
voyeurs de matières fissiles. Cette structure infor-
melle, créée en 1974, fixe elle-même les conditions
dans lesquelles ces pays peuvent exporter des
matières et des équipements nucléaires, dans le but
de réduire la prolifération. En 2008, le groupe a toute-
fois autorisé une exception à ses propres règles : il
a permis à l’Inde d’importer de la technologie
nucléaire grâce à un accord conclu entre les Etats-
Unis et New Delhi, alors qu’elle n’est pas signataire
du traité de non-prolifération nucléaire (TNP, lire l’en-
cadré ci-dessous) et n’accepte donc pas de se
soumettre complètement au système de garanties
de l’AIEA. M. Mohamed El-Baradei, directeur général
de l’institution à l’époque et Prix Nobel de la paix,
approuve néanmoins l’initiative : «J’ai considéré cet
accord comme gagnant-gagnant : bon pour le déve-
loppement et bon pour le contrôle des armements.
Il fournira à l’Inde l’accès à la technologie nucléaire
occidentale et ses atouts en matière de sûreté
– considération importante étant donné l’ambition du
programme dont elle voulait se doter. Et, bien que
cet accord ne fasse pas entrer le pays dans le régime
du TNP, il le rapprochera du régime de non-prolifé-
ration à travers l’acceptation des garanties définies
par l’AIEA pour ses installations civiles et
l’engagement d’adhérer au Groupe des fournisseurs
nucléaires (6). » Cet accord s’avérera surtout très
lucratif pour les industriels du secteur : Areva et son
réacteur pressurisé européen (EPR), Toshiba et
General Electric sont sur les rangs.
L’article 4 du TNP proclame le « droit inalié-
nable» des peuples à développer l’énergie nucléaire
civile : «Aucune disposition du présent traité ne sera
interprétée comme portant atteinte au droit inalié-
nable de toutes les parties au traité de développer
JACQUELINE SALMON.
– Ci-contre,
poste de surveillance
et grue de manutention,
Superphénix, 2007
Ci-dessous,
site de la Hague
(anciennement Cogema), 2005
En théorie, l’AIEA produit les normes interna-
tionales de sûreté nucléaire : pro téger les per -
sonnes des risques radiologiques, prévenir les
accidents, anticiper les interventions d’urgence.
Mais, statutairement dépendante de ses Etats
membres, elle doit bien souvent s’en tenir au plus
petit dénominateur commun. Les chantres de
l’atome martèlent-ils la nécessité de garantir la
transparence, d’assurer l’information du public?
On n’en prie pas moins les journalistes de quitter
la salle lors des débats.
Si l’indépendance des régulateurs char gés de
contrôler la sûreté des centrales ne manque jamais
d’être soulignée, il semble aller de soi que l’intrica-
tion entre contrôleur et contrôlé demeure inhérente
à l’édifice de la sûreté : «Les compagnies d’énergie
nucléaire et l’industrie nucléaire internationale conti-
nueront à jouer un rôle central dans la prévention et
le traitement des accidents (5) », estime M. Daniel
Poneman, vice-ministre américain de l’énergie.
Car, parmi les organisations des Nations unies,
l’AIEA fait figure d’exception. Aucune autre ne
soutient le développement d’une branche indus-
trielle dont elle dépend à ce point. Et, bien souvent,
les préoccupations liées à l’économie du nucléaire
précèdent ici l’élaboration des normes qui l’enca-
drent, et que l’on façonne en fonction des pers-
pectives de débouchés. D’ailleurs, seuls les Etats
« les plus avancés en matière de technologie
atomique» sont habilités à être membres du bureau
des gouverneurs de l’agence. Parmi eux, la France
dispose d’importants relais : le département de la
sûreté nucléaire se trouve aux mains de M. Denis
Flory, qui a succédé à M. Philippe Jamet, devenu
commissaire de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN)
nationale; l’association mondiale des exploitants
nuclé aires (World Association of Nuclear Operators,
WANO) est pilotée par M. Laurent Stricker, qui a fait
l’essentiel de sa carrière à Electricité de France
(EDF) ; et M. André-Claude Lacoste a dirigé l’As-
sociation des régulateurs nucléaires d’Europe de
l’Ouest (Western European Nuclear Regulators’
Association, Wenra), tout en exerçant à Paris ses
fonctions de président de l’ASN jusqu’au
12 novembre dernier.
Pour l’ancien préfet de la région de Fukushima,
M. Sato Eisaku, un tel dispositif revient à donner
aux pyromanes la responsabilité de surveiller les
départs de feu : « Ceux qui font la promotion du
nucléaire et ceux qui le contrôlent appartiennent au
même ministère, pointe-t-il. J’appelle cela l’orga-
nisme où travaillent ensemble les voleurs et les poli-
ciers. » Est-ce pour cette raison qu’en juin 2011
Laisser les pyromanes
surveiller
les départs de feu
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IS
7
la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie
nucléaire à des fins pacifiques. » Héraut du nucléaire
civil, l’AIEA se trouve donc dans une situation ambi-
valente, à la fois gendarme et complice involontaire
de la prolifération mondiale. Selon des reconstitu-
tions d’unités d’enrichissement effectuées par le
laboratoire national d’Oak Ridge du ministère de
l’énergie américain, n’importe quel pays détenteur
de réacteurs nucléaires civils est susceptible de
retraiter du plutonium clandestinement, en quantité
suffisante pour fabriquer une arme nucléaire – hors
de la surveillance de l’AIEA.
L’Iran a inauguré le 18 septembre 2011 sa
première installation nucléaire civile, dont la
construction à Bouchehr, entreprise en 1975, a été
interrompue par la guerre avec l’Irak (1980-1988).
L’agence fédérale russe Rosatom a repris les tra -
vaux, et un accord bilatéral a été signé entre les
deux Etats sous contrôle de l’AIEA.
Selon un câble du 9 juillet 2009 de l’ambassade
des Etats-Unis à Vienne, dévoilé par WikiLeaks et
signé de M. Geoffrey Pyatt, alors représentant
américain auprès de l’AIEA, l’actuel directeur général
de l’agence, le Japonais Amano Yukiya, se veut plus
proche des Etats-Unis et d’Israël que son prédé-
cesseur, l’Egyptien El-Baradei, qu’il considère
comme un « intermédiaire» entre l’Iran et l’AIEA,
alors que lui-même se juge «impartial ». En contre-
partie, M. Amano espère pour l’agence un soutien
financier accru des Etats-Unis. Ces derniers mois,
l’AIEA a renforcé sa communication sur les opé ra-
tions dont elle suspecte l’Iran. Dans un commu-
niqué du 22 février 2012, M. Amano exprime sa
«déception» de voir l’Iran refuser aux inspecteurs
de l’AIEA l’accès au site de Parchin. Cette nouvelle
ligne contribue à alimenter la surenchère média-
tique belliciste américaine et israélienne contre le
régime iranien.
Sous la surveillance de la directrice du service
de presse, qui retranscrit scrupuleusement notre
entretien, nous rencontrons un expert du départe-
ment des garanties, tenu à l’anonymat. Il nous
explique que l’agence évolue «dans un monde de
gris, où sélectionner l’information fiable est un défi
face à la multiplication des données à analyser ».
Au cours de la seule année 2010, le département
des garanties de l’AIEA a compilé 17000 rapports
et déclarations, inventorié quelque 440000 tran -
sactions de matériel nucléaire, analysé des
centaines d’échantillons, 377 images satellites et
diffusé 3000 articles en accès libre (7).
Le détournement, en 1974, par le physicien
pakistanais Abdul Qadeer Khan de la technologie
de centrifugation pour l’enrichissement de l’ura-
nium, révélé en 2004, a dévoilé l’existence d’une
chaîne mondiale de complicités permettant à des
pays tels que la Libye, l’Iran et la Corée du Nord
de s’équiper clandestinement en centrifugeuses.
Dans sa banque de données sur les matières illi-
cites, l’AIEA a dénombré plus de 650 incidents liés
à la contrebande de matières nucléaires entre 1993
et 2004.
L’évolution de la menace associée à la mondia-
lisation des matières fissiles ne lui a pas valu une
extension de son mandat, même si l’AIEA s’est
dotée de nouvelles compétences et de moyens
supplémentaires, comme des contrôleurs des
douanes. Elle sollicite l’ouverture d’une ligne finan-
cière d’acquisition d’informations portant sur le suivi
et la traçabilité du commerce international de
matières fissiles. Mais la question de la souverai-
neté des Etats entrave l’accès des inspecteurs sur
le terrain. Seul le Conseil de sécurité peut élargir le
mandat de l’AIEA – ce qu’il a fait ponctuellement
pour ses inspections en Iran.
Dans les étages d’une des tours en hélice du
complexe viennois est installé le Comité scienti-
fique des Nations unies sur les effets des radiations
atomiques (United Nations Scientific Committee
on the Effects of Atomic Radiation, UNSCEAR),
créé en 1955. Son président Wolfang Weiss
explique la méthode d’évaluation du risque des
radiations pour la santé. Le sievert (Sv), du nom du
physicien suédois Rolf Sievert, mesure l’exposition
aux rayonnements ionisants. En France, la limite
réglementaire d’exposition des travailleurs (industrie
nucléaire, radiologie médicale) est fixée à 20 mil li-
sieverts par an (mSv/an) et peut être portée à
100 mSv/an en cas d’urgence.
Pour le public, cette limite est de 1 mSv/an. Or,
selon M. Weiss, à moins de 200 mSv/an, il n’y a
pas de risque significatif : « Nous croyons à une
relation linéaire sans seuil entre le risque et la dose.
1 000 mSv/an représentent 10 % de risque de
cancer. 100 mSv/an n’entraînent que 1 % de
risque. Donc, sur 100 travailleurs dans la centrale
de Fukushima exposés à 100 mSv/an, un seul aura
un cancer. » Une arithmétique d’une sidérante
simplicité.
L’UNSCEAR s’emploie à minimiser le risque à
long terme de ces « faibles » doses. Dans son
rapport de 2008 sur les conséquences de la catas-
trophe de Tchernobyl, le comité calculait que celle-
ci avait causé 6000 cancers de la thyroïde, dont
15 mortels. Pour M. Weiss, la mortalité par cancer
n’est guère plus élevée dans les régions proches
que si aucune catastrophe nucléaire ne s’y était
produite. Quant aux liquidateurs (8) de Tchernobyl,
l’UNSCEAR affirme que seuls 28 d’entre eux, sur
530000, seraient décédés par irradiation aiguë.
Pour suivre à long terme les effets des radia-
tions et élaborer des études épidémiologiques,
l’UNSCEAR emploie en tout et pour tout quatre
personnes, et s’adjoint des experts extérieurs.
Confidentiel, ce comité a été créé à l’origine pour
surveiller l’évolution de l’état de santé des cohortes
de victimes des bombes de Hiroshima et de Naga-
saki. «De cette irradiation extrême et aiguë, on a
déduit la nocivité du millisievert, qu’on transpose à
une situation d’exposition chronique. Les catégories
en matière de radioprotection s’appliquent mal aux
situations d’accident de centrale nucléaire, dont les
effets durent », observe M. Yves Marignac, directeur
de WISE-Paris.
Selon cet expert indépendant, les scienti-
fiques de la radioprotection sous-estiment depuis
cinquante ans les effets de l’exposition chronique
aux radiations : « La communauté internationale
aurait dû se saisir de cette question, mais elle s’est
refusée à le faire, car ses orientations sont majori-
tairement fixées d’avance. Elle s’arc-boute pour
éviter un changement de paradigme sur le risque
d’exposition chronique. Or la situation sanitaire se
dégrade sur tous les territoires contaminés. Quelle
est la part des radiations dans cette dégradation?
La communauté scientifique porte la res ponsabilité
de ne pas se donner les moyens de le savoir. » C’est
à l’UNSCEAR qu’il revient de mener une étude sur
le bilan de la radioactivité et les effets des radia-
tions dans la région de Fuku shima. Mais ses habi-
tants devront attendre jusqu’à la livraison du rapport,
en mai 2013, pour savoir à quelle dose se vouer et
pour accéder à une vue d’ensemble des radiations
dans les produits alimentaires.
Vitale pour les victimes des accidents nucléaires,
la radioprotection relève d’une science édulcorée
par des comités dont les ramifications signalent leur
proximité avec le monde industriel et les agences
d’expertise officielle. La Commission internationale
de protection radiologique (CIPR), fondée en 1928
pour édicter des normes, fait aujourd’hui autorité
pour définir les limites de doses admissibles pour la
population et pour les travailleurs du nucléaire. On
y trouve des institutions scientifiques, mais aussi
des membres de l’industrie comme M
me
Nata lia
Shandala, chargée des relations publiques chez
Rosatom(groupe électronucléaire russe), le Commis-
sariat à l’éner gie atomique et aux énergies alterna-
tives (CEA) ou le groupe français EDF. Inspirées de
la CIPR, les normes de radioprotection adoptées par
les autorités nippones s’avèrent plus laxistes que
celles retenues au printemps 1986 en URSS.
L’Institut Belrad, basé à Minsk (Biélorussie),
observe que les enfants biélorusses sont atteints
de maladies cardio-vasculaires parce qu’ils ont
ingéré des aliments contaminés à 20 becquerels
par kilogramme (Bq/kg). Du nom du physicien fran-
çais Henri Becquerel, cette unité représente le
nombre de transformations spontanées ou de désin-
tégrations par seconde au sein d’une matière
radioactive, qui se traduit par l’émission de radia-
tions. Au Japon, le seuil acceptable avant l’accident
était d’environ 1 Bq/kg d’aliments, mais il s’est élevé
à 500 fois plus au lendemain de la catastrophe, puis
a rétrogradé à 100 Bq/kg au 1
er
avril 2012. Riz et
légumes ont ainsi été initialement décrétés, pour la
plupart, non contaminés : grâce à ce seuil élevé, ils
circulent encore sur les marchés. Le tout avec l’ap-
probation d’instances internationales telles que
l’AIEA et l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
OMS et AIEA sont de fait liées par un accord
spécial datant de 1959. Selon le collectif Indepen-
dent WHO (« Pour l’indépendance de l’OMS »), cet
accord explique pourquoi l’OMS a minimisé les
conséquences de Tchernobyl, puis de Fukushima,
et se trouve étrangement démunie sur cet enjeu de
santé publique. En vingt-cinq ans, « aucun pro -
gramme social et médical digne de ce nom n’a été
mis en place dans les zones contaminées de Tcher-
nobyl », et, «dans les pays nucléarisés, les études
épidémiologiques sont rares, voire inexistantes» (9).
Verrouillée par la doctrine officielle, l’informa-
tion sur les risques liés au nucléaire est systémati-
quement brouillée. Et les responsables des catas-
trophes atomiques demeurent impunis.
AGNÈS SINAÏ.
(7) « Annual report », AIEA, Vienne, 2010.
(8) Nom donné aux soldats, pompiers et techniciens chargés
d’éteindre l’incendie de la centrale et de sécuriser le site.
(9) http://independentwho.org/fr
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
INTERNATIONALE DE L’ÉNERGIE ATOMIQUE
bien peu indépendant
Déchets lucratifs
D
ES QUESTIONS insolubles se posent à l’Agence internationale de l’énergie atomique
(AIEA). Que faire de la gestion intermédiaire des déchets de haute activité (lire
la note 3 de l’article ci-dessus) en attendant leur stockage géologique définitif ?
Quand bien même aucune nouvelle centrale ne serait construite, les 429 réacteurs
en service continueront à produire leur lot annuel de combustibles usagés, dont
l’agence estime, dans un euphémisme, que l’accumulation « reste assez
constante (1) ». Entreposés dans des piscines de refroidissement, ces déchets
contiennent du plutonium dont la quantité globale est estimée à quelque 250 tonnes,
soit l’équivalent de la totalité des stocks de plutonium militaire de la planète,
suffisant pour fabriquer 50000 têtes nucléaires (2).
Un réacteur nucléaire de 1000 mégawatts produit entre 230 et 260 kilogrammes
de plutonium par année de fonctionnement, et il n’en faut que 5 kilogrammes pour
fabriquer une arme. Une partie de ce plutonium, le plutonium 239, dont la période
de demi-vie (à l’issue de laquelle sa radioactivité aura décru de moitié) est de
vingt-quatre mille ans, est réutilisée dans le combustible mixte d’oxyde d’uranium
appauvri et de plutonium(MOX) destiné à certains réacteurs à eau légère, comme
l’unité 3 de la centrale de Fukushima ou le futur réacteur pressurisé européen (EPR)
de Flamanville. Ce combustible est une matière hautement toxique, commercia-
lisée par Electricité de France (EDF) et la Cogema (3) dans les années 1980 et
aujourd’hui par le groupe français Areva. L’inhalation d’une quantité de l’ordre
d’une dizaine de milligrammes provoque le décès (4).
Officiellement, le MOX sert à recycler les stocks de plutonium pour ralentir leur
accumulation et justifier la filière du retraitement. Il représente surtout une activité
lucrative pour l’industrie nucléaire, au mépris des risques liés à l’exposition des
travailleurs à cette substance, transportée par train à travers l’Europe et par bateau
dans des conteneurs vers le Japon.
La stratégie d’exportation du MOX par Areva accroît les risques de détournement.
En 1994, 70 kilogrammes de plutonium, échappant aux contrôles, s’étaient
accumulés dans les installations de télémanipulation de l’usine de production de
combustible MOX à Tokai, au Japon. Le même genre d’incident a été constaté en
2009 à Cadarache (Bouches-du-Rhône), où plusieurs dizaines de kilogrammes
sont restés dans les boîtes de télémanipulation, en dehors de toute comptabilité.
A. S.
(1) « Annual report », AIEA, Vienne, 2010.
(2) Frank Barnaby et Shaun Burnie, «Planning proliferation : The global expansion of nuclear power
and multinational approaches », rapport pour Greenpeace, Amsterdam, mai 2010.
(3) Compagnie générale des matières nucléaires, aujourd’hui Areva NC (pour Nuclear Cycle), filiale
d’Areva.
(4) Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), fiche radionucléide du plutonium, 2007.
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Un nouveau directeur
plus proche d’Israël
et des Etats-Unis
Désinvolture
dans l’évaluation
des catastrophes
8
DE L’OFFENSIVE CONTRE GAZA À LA BATAILLE DES NATIONS UNIES
Quand la Palestine refuse de disparaître
DEPUIS mai 2011, une mobilisation non
violente s’est affirmée, fondée sur le travail
de diverses organisations, comme Stop the
Wall Campaign (contre le mur), du mouve-
ment pour le boycott, le désinvestissement
et les sanctions (BDS), des ONG de
défense des droits humains, des associa-
tions de femmes, des collectifs de soutien
aux prisonniers politiques, des syndicats,
etc. Rassemblements sous les fenêtres de
la Mouqata, le siège de l’Autorité palesti-
nienne à Ramallah, manifestations à
Kalandia, le village checkpoint qui barre
la route entre Ramallah et Jérusalem,
campagnes d’information sur les réseaux
sociaux, grèves contre l’augmentation du
prix des denrées alimentaires… L’effer-
vescence sociale a pris des formes variées,
mais les revendications qu’elle exprimait
étaient très claires.
Turquie. Le premier ministre égyptien, le
ministre des affaires étrangères tunisien
et une délégation de la Ligue arabe se sont
succédé à Gaza.
Cette crise israélo-palestinienne, la
première depuis le début du « printemps
arabe », ne peut toutefois occulter l’exi-
gence démocratique sans précédent qui a
vu le jour au Proche-Orient. Dans le
contexte palestinien, ce «printemps » a
encouragé la population à réclamer avec
plus d’insistance la fin du processus d’Oslo
ainsi que l’examen critique du régime qui
en est issu et du principe qui le fonde :
celui de deux Etats séparés. Il a mis en
lumière le conflit qui oppose une grande
partie des Palestiniens, en particulier la
jeunesse, et leur classe politique sur
l’avenir de la lutte pour l’indépendance
et le sens à lui donner.
Les Palestiniens étaient descendus dans
la rue dès février 2011 pour manifester
leur soutien à la révolution égyptienne. A
Ramallah, Gaza et Naplouse, une foule
d’anonymes, de jeunes, de personnalités
politiques indépendantes et de membres
d’organisations non gouvernementales
(ONG) saisissaient l’occasion pour
réclamer la fin des hostilités fratricides
entre le Fatah et le Hamas, au pouvoir
respectivement en Cisjordanie et à Gaza
depuis 2007. Les deux rivaux avaient réagi
à la pression populaire en engageant des
négociations, lesquelles ont abouti à la
signature de trois accords de réconciliation
depuis mai 2011. Restés lettre morte, ces
accords ont néanmoins consolidé la
légitimité du Hamas dans le système
politique. En échouant à restaurer un
semblant d’unité nationale, les respon-
sables des deux bords n’ont fait qu’exa-
cerber le mécontentement de la rue.
Parlement fantôme, les jeunes des terri-
toires occupés s’emparaient d’une reven-
dication martelée de longue date par les
organisations de la diaspora, dans l’espoir
de recoller les morceaux d’un corps
politique national disloqué par Oslo (1).
C’est précisément sur l’impasse d’Oslo
que porte la troisième demande. Les
manifestants réclamaient l’abandon d’un
« processus de paix » qui n’en a que le
nom, ainsi que la fin de la politique de
coopération avec Israël. Début 2012, la
tentative de «renouer » une fois encore
le «dialogue » entre les dirigeants israé-
liens et palestiniens à Amman, en
Jordanie, a été accueillie par des manifes-
tations de colère dans les territoires
occupés. A la même période, des ren -
contres de pacifistes israéliens et pales-
tiniens à Ramallah et à Jérusalem susci-
taient la réprobation de plusieurs groupes
de jeunes, qui prônent l’interdiction de
tout contact avec des ressortissants israé-
liens tant que l’occupation durera. Après
l’été 2012, grèves et manifestations se
sont à nouveau multipliées, cette fois pour
dénoncer les mesures d’austérité de
l’Autorité palestinienne et appeler à sa
démission.
A la faveur du «printemps arabe », les
jeunes militants se sont enhardis à redéfinir
la lutte pour l’indépendance en termes de
droits, et non de pouvoir d’Etat. Dans une
logique analogue à celle de la campagne
BDS, lancée en 2005 par cent soixante-
dix organisations internationales, ils
estiment devoir se battre contre un régime
d’apartheid et défendre trois principes
fondamentaux : la fin de l’occupation, le
droit au retour et la garantie que tous les
habitants d’Israël soient traités sur un pied
d’égalité.
La décision de l’Autorité de demander
l’adhésion de la Palestine à l’ONU vise à
surmonter l’impasse dans laquelle se sont
embourbées les négociations avec Israël,
mais aussi, et peut-être surtout, à ménager
une opinion massivement hostile aux
accords d’Oslo et au règne du Fatah et du
Hamas. Entre le discours onusien tenu par
M. Abbas en 2012 et celui qu’il a prononcé
un an auparavant, la comparaison révèle
à quel point l’Autorité s’est efforcée de
copier le langage des manifestants et de
contrôler ou de manipuler leur message.
Les deux allocutions assimilent le
«printemps palestinien» à la quête d’un
Etat et de l’indépendance ; toutes deux
exhortent la « communauté interna-
tionale » à assumer ses responsabilités.
La différence la plus notable tient au fait
qu’en 2011 la requête présentée par
M. Abbas portait sur une adhésion de
plein droit à l’ONU. Or le président pales-
tinien a échoué à réunir la majorité néces-
saire au dépôt de sa demande devant le
Conseil de sécurité, principalement en
raison de l’opposition des Etats-Unis. En
2012, il est donc revenu à New York pour
solliciter le statut – semblable à celui du
Vatican – d’Etat non membre de l’ONU.
Ce statut permettrait à l’Etat palestinien
de devenir membre à part entière de la
Cour pénale internationale (CPI), de la
Cour internationale de justice (CIJ) et
d’autres agences de l’ONU, ce qui lui
donnerait les moyens légaux de poursuivre
Israël pour des crimes de guerre ou
d’autres infractions au droit international.
Mais il ne mettrait pas fin pour autant à
l’occupation et ne garantirait pas le droit
au retour, loin s’en faut.
Pour l’Autorité, ce parcours du com -
battant devant l’ONU constitue le seul
moyen de faire reconnaître le droit des
Palestiniens à un Etat souverain couvrant
22 % de la Palestine historique, incluant
la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est. La
restitution aux Palestiniens de la portion
congrue de leurs terres originelles
réparerait partiellement l’expulsion qu’ils
ont subie en 1948, argumente M. Abbas.
Elle réta blirait, insiste-t-il, le consensus
international sur la partition de la Palestine,
établi en 1947 par la résolution 181 des
Nations unies. Le chef de l’Autorité fait
valoir que seul un Etat reconnu par la
« communauté internationale » sera à
même de protéger les droits du peuple, y
compris le droit au retour, à la dignité et
à la prospérité économique.
L’impopularité de son équipe contraint
par ailleurs M. Abbas à souligner que
c’est l’OLP, et non l’Autorité, qui a signé
la demande d’adhésion présentée à
l’ONU (2). Dans ses deux discours, il
prend soin d’invoquer l’union de tous les
Palestiniens, qu’ils soient réfugiés,
citoyens d’Israël, membres de la diaspora
ou habitants des territoires occupés.
L’intérêt de la démarche tient à la volonté
de réinternationaliser le conflit israélo-
palestinien. En s’en remettant aux Nations
unies, le chef de l’Autorité espère ébranler
le monopole des Etats-Unis sur ce dossier.
Cette stratégie apparaît clairement dans
son discours du 23 septembre 2011 : «La
question palestinienne est inextricablement
liée aux Nations unies à travers les résolu-
tions adoptées par ses divers organes et
agences. (…) Nous aspirons à ce que les
Nations unies jouent un rôle plus important
et plus efficace… »
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
PAR LEI LA FARSAKH *
Tandis qu’un cessez-le-feu à Gaza, négocié par l’Egypte,
confortait la position du Hamas tant sur le plan régional
qu’intérieur, les Nations unies examinaient la candidature de
la Palestine comme Etat non membre, présentée par le prési-
dent Mahmoud Abbas. Celui-ci, très affaibli, se heurte à
Israël, aux Etats-Unis et à plusieurs pays européens, mais
aussi au scepticisme des Palestiniens eux-mêmes.
Abandonner le «processus de paix»
«
ALORS que le peuple arabe
affirme son aspiration à la démocratie à
travers le “printemps arabe”, l’heure est
venue pour un printemps palestinien,
l’heure de l’indépendance », déclarait
M. Mahmoud Abbas devant l’Assemblée
générale de l’Organisation des Nations
unies (ONU), le 23 septembre 2011, sous
les applaudissements nourris de l’assis-
tance. Un an plus tard, alors que le
président de l’Autorité palestinienne fait
son retour devant la même assemblée,
la guerre israélienne contre Gaza a
confirmé la persistance de la résistance
des Palestiniens, leur refus de disparaître
de la scène politique, mais aussi les
rapports de forces qui paraissent rendre
inaccessible leur rêve d’indépendance,
les Etats-Unis et l’Union européenne
soutenant les positions du gouvernement
de Tel-Aviv.
Le bilan de l’offensive israélienne, qui
s’est achevée le 21 novembre grâce à un
cessez-le-feu négocié notamment par le
président égyptien Mohamed Morsi, issu
du mouvement des Frères musulmans,
n’est pas négatif pour le Hamas. Malgré
les nombreux morts civils, les centaines
de blessés, les destructions indiscriminées,
cette organisation, rivale du Fatah et de
l’Autorité palestinienne, en sort renforcée.
Sa popularité, qui s’était érodée à Gaza du
fait de ses méthodes de gouvernement,
s’est consolidée : elle a fait preuve de
capacités militaires que nombre de Pales-
tiniens estiment légitimes face à l’occu-
pation et a obtenu un allègement du blocus
que le président Abbas comme les Etats-
Unis et l’Union européenne réclamaient
depuis des années mais n’avaient pas été
capables d’imposer. Enfin, le Hamas s’est
vu reconnaître comme un interlocuteur
légitime par le monde arabe et par la
M. Mahmoud Abbas durcit le ton
UNAN plus tard, cependant, le ton s’est
durci. Dans son allocution, M. Abbas
s’inspire directement du langage utilisé
par les protestataires palestiniens. Israël
n’est plus seulement mis en cause pour
ses «implantations coloniales », comme
c’était le cas l’année dernière, mais
pour sa politique d’« apartheid » et de
«nettoyage ethnique» à Jérusalem-Est et
dans les territoires occupés – des formu-
lations qu’il avait soigneusement évitées
jusque-là. En 2011, il s’évertuait encore à
«tendre la main au gouvernement et au
peuple israéliens pour faire la paix (…)
sur une base de parité et d’équité entre
deux Etats voisins : la Palestine et Israël ».
Aujourd’hui, il ne prend pas de gants pour
mettre en cause le gouvernement de
M. Benyamin Netanyahou, accusé de faire
échouer la «solution à deux Etats » et de
« vider de leur substance les accords
d’Oslo».
M. Abbas cherche par là à reconquérir
la sympathie d’une population exaspérée
par le naufrage d’Oslo et les pourparlers
stériles maintenus en dépit de l’occupation.
L’inflexion de sa rhétorique traduit aussi
la frustration suscitée par l’intransigeance
d’Israël. Ainsi qu’il l’a signalé aux Nations
unies en septembre 2012, le territoire
concédé aux Palestiniens est un enchevê-
trement d’«enclaves (…) dominées par
l’occupation coloniale et militaire, mais
présentées sous de nouvelles appellations,
comme le prévoit le plan unilatéral pour
un prétendu Etat dans des frontières
provisoires».
Il n’est pas illogique que le chef de
l’Autorité adresse quelques piques à la
« communauté internationale » et, plus
indirectement, aux Etats-Unis. Rien de
tel dans son discours précédent, reflet de
l’optimisme né du « printemps arabe ».
Alors que, l’année dernière, il conviait
les grandes puissances à œuvrer pour la
relance du processus de paix, aujourd’hui
le chef palestinien se borne à un constat
amer : on permet à Israël de « ne pas
répondre de ses actes » et de se maintenir
dans l’« impunité » ; on donne « toute
licence à l’occupant pour poursuivre sa
politique de dépossession (…) et infliger
son système d’apartheid au peuple
palestinien».
Le président de l’Autorité s’autorise
même une audace inconcevable un an
plus tôt : pour la première fois, il affirme
publiquement qu’il ne saurait y avoir de
paix sans la reconnaissance que « la
colonisation raciale doit être condamnée,
punie et boycottée en vue de sa dispa-
rition complète ». Il semble que la
campagne BDS ait trouvé un écho au sein
de l’OLP.
La question demeure de savoir quelle
marge de manœuvre politique l’Autorité
palestinienne va pouvoir retirer de sa
démarche à l’ONU, et quelle stratégie elle
compte mettre en œuvre pour amener
celle-ci à prendre des sanctions contre
Israël. En attendant, les Palestiniens de
Cisjordanie ne paraissent plus attendre
grand-chose de leurs dirigeants. Les
élections municipales du 20 octobre 2012,
marquées par la victoire de plusieurs
candidats indépendants à Naplouse,
Ramallah et Jénine, ont confirmé la perte
d’influence du Fatah. La forte partici-
pation à ce scrutin indique néanmoins
que les Palestiniens restent déterminés à
défendre leur droit à la liberté et à la
dignité, qu’un Etat se profile ou non à
l’horizon.
(1) Cf. Karma Nabulsi, «The single demand that
can unite the Palestinian people », The Guardian,
Londres, 28 mars 2011; «Youth gather for global meet
on PLO elections», 9 janvier 2012, www.maannews.net
(2) C’est l’OLP qui est signataire des accords d’Oslo
et elle est, pour les Palestiniens, notamment ceux de
l’exil, plus légitime que l’Autorité, qui ne représente
que ceux de l’intérieur.
La première porte sur la reconnaissance
des droits nationaux du peuple palestinien.
Aux yeux des manifestants, ils ne se limitent
pas à l’existence d’un Etat, mais incluent
le retour des réfugiés et le plein exercice
des libertés politiques. Le 15 mai 2011,
jour de la commémoration de la Nakba (la
«catastrophe» constituée par l’expulsion
des Palestiniens en 1948, après la création
d’Israël), un cortège rassemblant des
collectifs de jeunes, les comités populaires
et différentes ONG défilait le long du mur
de séparation pour réaffirmer le caractère
inaliénable du droit au retour. En Israël,
des résidents palestiniens s’associaient à
l’initiative en organisant des rassemble-
ments commémoratifs sur les sites de
plusieurs villages détruits en 1948.
En deuxième lieu, les protestataires
réclamaient la relance du processus
démocratique au sein de la société pales-
tinienne au sens le plus large du terme,
dans les fragments de territoire administrés
par le Fatah et le Hamas. Les organisa-
tions en pointe dans le mouvement, comme
le Mouvement de la jeunesse indépen-
dante (Al-Herak Al-Chabab Al-Moustakil)
et le groupe Palestiniens pour la dignité,
ne se contentaient pas d’appeler à de
nouvelles élections en Cisjordanie et à
Gaza, mais poussaient l’audace jusqu’à
demander la dissolution du Conseil
national palestinien (CNP) et son renou-
vellement par les urnes. Organe législatif
de l’Organisation de libération de la
Palestine (OLP), le CNP est censé repré-
senter l’ensemble des Palestiniens, y
compris les réfugiés, les membres de la
diaspora et les Arabes israéliens. Margi-
nalisé par les accords de paix d’Oslo, il
ne s’est plus réuni depuis 1988. En
marquant leur volonté de refonder ce
FARIDA HAMAK. – Bethléem, 2005
* Professeure associée en science politique à l’uni-
versité du Massachusetts, Boston. Elle est notamment
l’auteure de Palestinian Labour Migration to Israel :
Labour, Land and Occupation, Routledge, Londres et
New York, 2005.
Imprimerie
du Monde
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9
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
MONTÉE EN PUISSANCE DU VOTE DES FEMMES ET DES MINORITÉS
Fin de la «stratégie sudiste» aux Etats-Unis
blancs, soit autant que M. Clinton en 1996.
L’élection de 2012 révèle à cet égard une
nette régression, avec 59 % des votes blancs
en faveur du candidat républicain Willard
Mitt Romney, soit vingt points de plus que
M. Obama. On se croirait presque revenu
aux temps de Reagan, lorsque l’ancien
gouverneur de Californie inaugurait son
second mandat en raflant 64 % des
suffrages blancs.
La disgrâce du Parti démocrate auprès
de l’électorat WASP (White Anglo-Saxon
Protestant, « blanc anglo-saxon pro -
testant ») remonte à loin. On peut au moins
la dater de 1964, quand l’opposition
résolue de Barry Goldwater à la loi sur
les droits civiques propulsa l’icône républi-
caine en première position dans le Missis-
sippi, l’Alabama, la Géorgie, la Caroline
du Sud et la Louisiane. Depuis lors, les
républicains n’ont cessé de mettre la
question raciale au cœur de leur stratégie
politique. Ceux qui en doutaient encore
eurent les yeux dessillés en 1980, quand
Reagan entama sa campagne présiden-
tielle en célébrant le « droit des Etats »
lors d’un discours prononcé dans la
bourgade de Philadelphia (Mississippi),
là même où, seize ans plus tôt, trois
militants des droits civiques avaient été
assassinés par des adeptes de la supré-
matie blanche. Le « droit des Etats »,
bien sûr, était une formule codée dont la
signification – le refus opiniâtre de recon-
naître l’égalité juridique entre Blancs et
Noirs – n’échappait à personne. Cette
bénédiction donnée à la tradition ségré-
gationniste consolida la popularité
naissante de Reagan dans le Deep South (le
«Sud profond»).
PAR
JEROME KARABEL *
Affaire Petraeus, dégradation
de la situation au Proche-
Orient, nécessité de s’entendre
avec les républicains sur un
plan de réduction des déficits :
sitôt réélu, et alors même que
son second mandat n’a pas
encore commencé, M. Barack
Obama a déjà un programme
fort chargé. Sur quelle base
sociale pourra-t-il s’appuyer
pour résoudre les problèmes
qui assaillent son pays ?
DEPUIS la guerre de Sécession (1861-
1865), quatre démocrates seulement ont
enchaîné deux mandats à la présidence
des Etats-Unis : Woodrow Wilson, Fran-
klin Delano Roosevelt et, plus récemment,
MM. William Clinton et Barack Obama.
Parmi eux, ils ne sont que deux à avoir
gagné leurs élections successives avec,
à chaque fois, plus de 50 % des voix. Le
premier se nommait Roosevelt ; le
6 novembre 2012, M. Obama est devenu
le second.
Historique, cette victoire ne résulte
cependant pas d’une vague de fond
électorale comparable à celles qui, par le
passé, ont refaçonné le pays par un «réali-
gnement politique majeur » – c’est-à-dire
non seulement par une nouvelle coalition
majoritaire, mais aussi par des changements
institutionnels profonds et par la «création
d’une nouvelle vision du monde ou d’une
nouvelle idéologie dominante (1) ». D’un
tel réalignement, les exemples les plus
mémorables restent le triomphe de
Roosevelt en 1936 (61 % des voix, contre
31 % à son adversaire) et celui de Ronald
Reagan en 1984 (58 %, contre 40 %). En
comparaison, M. Obama fait pâle figure
avec sa marge de 3 %(51 %, contre 48 %),
inférieure de plus de moitié aux 7 % de
2008. Il est vrai qu’il a hérité de la situation
économique la plus désastreuse depuis la
Grande Dépression, et qu’il faisait face à
l’opposition implacable d’un Parti
républicain muré dans le refus ; mais
toujours est-il que la «majorité démocrate
émergente », annoncée en 2002 par un
ouvrage retentissant de John Judis et Ruy
Teixeira (2), paraît encore bien fragile.
L’une des caractéristiques les plus
marquantes du scrutin a été l’impuissance
du président à atténuer les divisions raciales
qui minent les Etats-Unis depuis leurs
origines. En 2008, le candidat Obama
paraissait pourtant idéalement placé pour
«déracialiser » la politique américaine.
D’un tempérament calme, bien loin de la
radicalité de M. Jesse Jackson (candidat
noir aux primaires démocrates en 1984 et
1988), il avait su réunir 43 % des votes
culièrement les femmes célibataires diplô -
mées et actives – puissent constituer une
coalition capable de dominer la vie poli -
tique américaine au cours des années à
venir. Ironie de l’histoire, c’est justement
la «stratégie sudiste» adoptée par les répu -
blicains au crépuscule des années 1960
qui, par l’impasse où elle se trouve
aujourd’hui, a rendu possible l’apparition
d’une telle situation. Dans le contexte
démographique du début du XXI
e
siècle,
la blancheur du programme et de l’épi-
derme républicains – environ 98 % des
délégués à la convention nationale républi-
caine de 2012 étaient blancs – menace en
effet de devenir un handicap rédhibitoire.
Début 2008, alors qu’il menait cam -
pagne contre sa concurrente démocrate,
M
me
Clinton, M. Obama notait que Reagan
avait «changé la trajectoire de la politique
américaine, contrairement à Bill Clinton» :
une manière d’affirmer son ambition trans-
formatrice. Quatre ans de Maison Blanche
plus tard, le réalignement promis n’a pas
eu lieu. Même la réforme du système de
soins, annoncée comme le grand œuvre
de son premier mandat, et dont le Bureau
du budget du Congrès estime qu’elle lais -
sera trente millions d’Américains sans
couverture médicale en 2022 (4), est sortie
laminée de la politique d’obstruction des
républicains ; la stratégie du président,
consistant à marchander des accords
secrets avec les industries pharmaceutiques
et hospitalières plutôt qu’à défendre les
intérêts du peuple américain, n’est pas non
plus étrangère à ce semi-échec (5).
M. Obama a également renoncé à
abroger les exemptions fiscales très
coûteuses accordées aux revenus de la
finance, ainsi qu’à inquiéter les banquiers
de Wall Street qui ont préparé, créé et
diffusé la crise avant d’en tirer parti
pour s’enrichir. A rebours de Theodore
Roosevelt et de Franklin D. Roosevelt, qui
avaient tenu tête aux intérêts économiques
les plus puissants de leur temps pour
faire prévaloir leur propre programme,
M. Obama a traité les milieux d’affaires
avec déférence. S’il ambitionne vraiment,
comme il l’assure, d’être enfin un
président transformateur, il va devoir
apprendre à se frotter à l’extraordinaire
concentration de pouvoirs économiques
et politiques qui caractérise notre époque.
vanie ou l’Ohio, restait pourtant majori-
tairement rétive aux appels enflammés
de M. Obama, auquel elle avait préféré
M
me
Hillary Clinton lors des primaires
du parti.
Qui aurait pu imaginer qu’un homme
noir prénommé Barack Hussein devien-
drait un jour président des Etats-Unis ?
L’élection en 2008 du sénateur de l’Illinois
constitue là encore une première histo-
rique. Au milieu de l’allégresse suscitée
par l’événement, il paraissait presque
inconvenant de se demander si, malgré
tout, la couleur de peau du candidat
démocrate n’avait pas réduit l’ampleur
de sa victoire. A cette question, le politiste
Michael S. Lewis-Beck et son équipe de
l’université de l’Iowa apportèrent une
réponse tranchée : «Dans une société indif-
férente aux marqueurs raciaux, Obama
aurait certainement remporté une victoire
beaucoup plus large (3). »
Il existe un petit groupe d’Américains
blancs – à peu près 3 à 5 % de la popu -
lation – qui, en raison de leurs inclinaisons
idéologiques et de leurs caractéristiques
démographiques, auraient voté pour un
candidat démocrate en tous points sem -
blable à M. Obama s’il avait été blanc.
Compte tenu du racisme qui charpente
l’histoire américaine, il est surprenant
– et même encourageant – que cette
proportion ne soit pas plus élevée.
Néanmoins, si les préjugés anti-Noirs
demeurent un élément structurant de la
politique nationale, ils opèrent au sein
d’un périmètre ethnique moins étendu
qu’il ne l’était à la fin des années 1960,
quand les républicains mirent au point
leur « stratégie sudiste ». A l’époque,
90 % des électeurs du pays appartenaient
à la population blanche ; aujourd’hui, ils
ne sont plus que 72 %.
* Professeur de sociologie à l’université de Californie,
Berkeley. Auteur de The Chosen : The Hidden History
of Admission and Exclusion at Harvard, Yale, and
Princeton, Houghton Mifflin, Boston, 2005.
Quelle coalition majoritaire ?
(1) A propos du concept de «réalignement politique»,
cf. John B. Judis et Ruy Teixeira, The Emerging
Democratic Majority, Scribner, New York, 2002.
(2) Ibid.
(3) Michael S. Lewis-Beck, Charles Tien et Richard
Nadeau, «Obama’s missed landslide : A racial cost ?»,
PS - Political Science & Politics, vol. 43, n
o
1,
Washington, DC, janvier 2010.
(4) Congressional Budget Office, «Estimates for
the insurance coverage provisions of the affordable
care act updated for the recent supreme court decision»,
Washington, DC, juillet 2012.
(5) Sur le comportement de M. Obama face aux indus-
triels de la santé, cf. Paul Starr, Remedy and Reaction,
Yale University Press, New Haven, 2011, p. 194-238.
C’EST à ce glissement démographique
que M. Obama doit sa victoire : elle aurait
été inconcevable sans le soutien ultra-
majoritaire des Afro-Américains (93 %),
mais aussi des Latino-Américains (71 %)
et des Américains d’origine asiatique
(73 %). Récemment encore, un candidat
soutenu, comme M. Obama en 2012, par
moins de quatre électeurs blancs sur dix
n’aurait eu aucune chance de l’emporter.
A présent, 44 % des suffrages démo-
crates proviennent des minorités
ethniques, contre seulement 11 % des
voix républicaines. Le vote des minorités
jouant un rôle de plus en plus crucial, la
«stratégie sudiste », qui a assuré la domi-
nation républicaine durant un quart de
siècle (de 1968 à 1992), paraît désormais
morte et enterrée.
Rien ne garantit cependant que le
pouvoir issu de ce renversement constitue
un socle fiable pour une « majorité
démocrate émergente». Pas plus tard qu’en
2004, les Latinos votaient encore à 44 %
en faveur de M. Bush. Quant à l’électorat
féminin, très courtisé par le camp Obama
durant la dernière campagne, il est
infiniment plus divisé que ne le suggère
la rhétorique démocrate sur la «guerre
républicaine contre les femmes » : en
novembre dernier, 56 % des électrices
blanches, soit 44 % des électrices au total,
ont opté pour M. Romney.
Il est incontestable que le camp démo -
crate, sous la présidence de M. Obama, a
élargi l’éventail de ses sympathisants au
sein d’autres catégories démographi-
quement ascendantes. Les jeunes, en parti-
culier, ont démenti à deux reprises l’idée
reçue selon laquelle ils se mobilisent trop
peu pour peser sur le cours d’un scrutin.
En 2012, les électeurs âgés de 18 à 29 ans
étaient proportionnellement plus nombreux
qu’il y a quatre ans (18 % des électeurs
au total, contre 17 % en 2008) et restaient
largement acquis à M. Obama, fût-ce avec
moins d’enthousiasme qu’auparavant
(60 % de votes, contre 66 % en 2008).
Le président engrange ainsi les
dividendes de sa politique libérale en
matière de mœurs – symbolisée par son
soutien au mariage homosexuel – et de
ses gestes en faveur des étudiants : il a
ainsi créé un «droit à l’effacement de la
probable premier président noir des
Etats-Unis. La classe ouvrière blanche,
notamment dans les Etats industriels
paupérisés de la Rust Belt (la «ceinture
de la rouille », c’est-à-dire les Etats du
Nord-Est industriel), comme la Pennsyl-
d’aide aux familles pauvres créé en
1935 (Aid to Families with Dependent
Children, AFDC) et le recrutement de
cent mille officiers de police. En menant
une politique conçue pour satisfaire les
classes moyennes et supérieures blanches,
M. Clinton déstabilisa la coalition républi-
caine, mais ne parvint pas pour autant à
s’assurer une majorité démocrate solide.
En 2008, alors que la guerre en Irak et
les turbulences économiques avaient rendu
périlleuse la fin de règne de M. George
W. Bush, les démocrates se retrouvaient
dans une configuration idéale. Tirant
avantage de son opposition précoce à la
guerre en Irak, de son éloquence excep -
tion nelle, de son parcours atypique et de
la ferveur de ses partisans, qu’il avait su
séduire par ses appels vagues mais inspirés
à l’« espoir » et au « changement »,
M. Obama parvint à ravir la nomination
démocrate et à se positionner comme le
ROBERT GWATHMEY. – «Hitch-hiker» (Auto-stoppeur), 1981
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LA MAJORITÉ qui lui était acquise dans
l’électorat blanc permit au Parti républi-
cain de garder la présidence des Etats-
Unis jusqu’en 1992, lorsque M. Clinton,
lui-même originaire du Sud, décala vers
la droite le centre de gravité du Parti
démocrate. Sa performance, rééditée
quatre ans plus tard, consistait à conserver
la loyauté des électeurs noirs tout en
réduisant l’avantage dont disposaient ses
rivaux au sein de l’électorat blanc, lequel,
en particulier dans le Sud, défendait farou-
chement l’idée de réduire le champ d’ac-
tion de l’Etat.
Cette stratégie gagnante se concrétisa
par des baisses d’impôts pour les plus
riches, la suppression d’un programme
Des étrangers invités à s’«autoexpulser »
dette » si celle-ci a été remboursée à
hauteur de 10 % du salaire mensuel
pendant vingt ans.
Chez les Américains d’origine asiatique,
le vote Obama a connu une progression
surprenante, avec un score supérieur de
onze points aux 62 % de 2008. En 1992,
ils étaient encore 55 % à se ranger derrière
le candidat républicain. Cet électorat tend
ainsi à s’aligner sur les Latino-Améri-
cains, dont le soutien aux démocrates n’a
cessé de se renforcer pour culminer lors
de la dernière élection, ce qui n’est guère
surprenant au vu des appels répétés de
M. Romney à l’« autoexpulsion » (self
deportation) des étrangers sans papiers.
Il n’est donc pas impossible que les
catégories identifiées il y a dix ans par
Judis et Teixeira – les Noirs, les Latinos,
les Asiatiques et les femmes, plus parti-
10
VAGUE DE RÉGLEMENTATIONS DANS UN PAYSAGE
En Amérique latine, des gouvernements
«torpiller » son rival de gauche Andrés
Manuel López Obrador (1). En 2002, le
vice-amiral vénézuélien Victor Ramírez
Pérez se réjouit du putsch (éphémère) qui,
grâce à la collaboration directe des grands
organes de presse, vient de renverser le
président Hugo Chávez. En direct sur
Venevisión – chaîne appartenant à
l’homme le plus riche du pays, M. Gustavo
Cisneros –, il déclare : «On a eu une arme
capitale : les médias. Et, puisque l’occa-
sion se présente, je tiens à vous en
féliciter (2). »
«Lorsque la défense de leurs intérêts
économiques entre en contradiction avec
l’intérêt général, résument les chercheurs
Elizabeth Fox et Silvio Waisbord, les médias
sont tout sauf des parangons de vertu
démocratique (3). » C’est sans doute un
constat similaire qui finit par décider
certains gouvernements à œuvrer à la régle-
mentation du secteur. Mais des projets de
ce type patientaient depuis longtemps dans
les tiroirs des ministères…
Dès 1966, Carlos Andrés Pérez, qui n’est
pas encore président mais dirige la
commission de politique intérieure du
Congrès de la République vénézuélienne,
propose une réforme de la loi de télécom-
munications de 1940 (soit avant même l’ar-
rivée de la télévision dans le pays). Le texte
est aussitôt qualifié de «loi bâillon», et
rejeté. Comme le furent tous les projets qui
suivirent. En Argentine, diverses tentatives
de moderniser la législation encadrant les
organes de presse, qui date de 1980, en
pleine dictature, ont échoué au cours des
années 1980 et 1990, étouffées par les
grands médias du pays.
En dépit de cette résistance, la volonté
de réglementer cette industrie ne saurait
être réduite au «produit d’une idéologie»,
observe la chercheuse Erica Guevara. Elle
s’alimente «d’une demande des différents
secteurs des médias, en raison de la forte
pression internationale liée au boom des
nouvelles technologies de l’information et
de la communication (NTIC) et à l’entrée
de nouveaux acteurs sur le marché (4) ».
Ces derniers ne souhaitent pas que le vide
juridique profite aux acteurs les plus
obèses : généralement floues et autoritaires,
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
PAR RENAUD LAMBERT
Q
UELQUES mois avant son départ du
palais du Planalto, le président Luiz Inácio
Lula da Silva présentait un projet de loi
destiné à encadrer le secteur des médias
au Brésil. Proposant des mesures de régle-
mentation du contenu, comme l’interdic-
tion de l’apologie du racisme et de la
discrimination sexuelle, le texte visait
également à réduire la concentration de
la propriété des organes de presse, dans
un pays où quatorze groupes familiaux
possèdent 90 % du marché de la commu-
nication. Les médias privés protestèrent
contre un dispositif qu’ils jugeaient
«autoritaire» et susceptible de placer l’in-
formation «sous contrôle politique ». En
janvier 2011, le projet était enterré. Mais
«Lula » n’en avait pas moins souligné la
pertinence de la question qui taraude
depuis quelques années les gouverne-
ments de la région : la liberté d’expres-
sion peut-elle exister sans un cadre régle-
(1) Jo Tuckman, «Computer files link TV dirty tricks
to favourite for Mexico presidency», The Guardian,
Londres, 8 juin 2012.
(2) Cité par Maurice Lemoine, «Dans les labora-
toires du mensonge au Venezuela», Le Monde diplo-
matique, août 2002.
(3) Elizabeth Fox et Silvio Waisbord (sous la dir.
de), Latin Politics, Global Media, University of Texas
Press, Austin, 2002.
(4) Erica Guevara, «“Téléprésidents” ou “média-
activistes”de gauche?», dans Olivier Dabène (sous la
dir. de), La Gauche en Amérique latine, 1998-2012,
Presses de Sciences Po, Paris, 2012.
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|es p|us oe|||queux - agress|ons m|||ra|res, o|oous eoonom|que, sour|en au rerror|sme, l|nanoemenr o´opposanrs, oampagnes oe propaganoe
meo|ar|que - pour renrer oe onanger |e sysreme po||r|que ouoa|n. En '996, a |´|n|r|ar|ve ou Prem|er m|n|srre espagno| Jose Var|a /znar, |´un|on
europeenne a aoopre une « pos|r|on oommune » qu| prereno oonrra|nore 0uoa a se ra|||er a un oerra|n mooe|e po||r|que er eoonom|que, re|ayanr
a|ns| |a po||r|que agress|ve oe |a Va|son 3|anone.
8u|te eu vote ques| unen|me en feveur de |e réso|ut|on cube|ne e |'0NU, nous demendons eu gouvernement soc|e||ste frençe|s de
condemner |e b|ocus économ|que |mposé eu peup|e cube|n per |es Etets Un|s, et d'ex|ger pub||quement eupres du gouvernement
étesun|en |e |evée de ce b|ocus |||ége|.
Nous eppe|ons |e gouvernement frençe|s e protéger et défendre per tous |es moyens |es entrepr|ses frençe|ses menecées per |es |o|s
extreterr|tor|e|es ||ées eu b|ocus.
0ens |e mème espr|t, nous demendons e |e Frence d'|nterven|r eupres de |'Un|on Européenne pour réc|emer |'ebendon de |e « pos|t|on
commune » sur 6ube qu| ne respecte n| |'|ndépendence n| |e d|gn|té de ce peys ; et pour encoureger |e déve|oppement de |e coopére-
t|on evec 6ube dens tous |es dome|nes.
Premiers signataires : André Minier (président France-Cuba) ; Manu Chao (artiste) ;
Ignacio Ramonet (journaliste) ; Monseigneur 1acques Gaillot ; Gilles Perrault (écrivain) ;
Rony Brauman (médecin) ; Paul Estrade (professeur émérite)
WŽƵƌ ƐŝŐŶĞƌ ůĂ ƉĠƟƟŽŶ ͗ ǁǁǁ͘ĨƌĂŶĐĞĐƵďĂ͘ŽƌŐ
« Veja », le magazine qui
POUR découvrir l’hebdomadaire bré -
silien Veja («Regardez»), on peut s’inté-
resser à son courrier des lecteurs, d’un
enthousiasme un peu monotone : «Un
phare illuminant la mer de larmes de notre
monde politique» ; «pas seulement une
boussole [éthique], mais également une
source de constance et de compé-
tence» ; une publication « libre, coura-
geuse et obsédée par la recherche de la
vérité» (1)… On peut également le
feuilleter.
Magazine le plus influent du Brésil,
tiré à près d’un million deux cent mille
exemplaires dont environ neuf cent
vingt-cinq mille distribués par abon -
nement, Veja recrute les trois quarts de
son lectorat parmi les 12 % de Brési-
liens les plus aisés. Une population que,
semble-t-il, n’irrite pas trop une vision du
monde plutôt conservatrice. Les pages
« Panorama» accueillent par exemple
régulièrement des images et des
citations d’hommes et de femmes
publics : les premiers, en costume, font
part de leurs préoccupations politiques;
les autres, peu vêtues, s’inquiètent de
leur poids ou de voir la peau de leurs
cuisses prendre l’aspect d’une orange.
Avant comme après, on a de fortes
chances de tomber sur de la publicité,
laquelle occupe en moyenne plus de
soixante-dix des cent quarante-quatre
pages de la publication. Dans l’édition
du 7 novembre 2012, les lecteurs ont
pu dénombrer seize pages de publicité
pour la société Procter & Gamble…
d’affilée.
Il faut débourser 9,90 reals (environ
4 euros) pour acheter Veja. Soit un
soixantième du salaire minimum. Un ratio
qui, en France, mettrait L’Express ou Le
Nouvel Observateur à plus de 18 euros.
Papier fin et plutôt gris, maquette tape-
à-l’œil, titres accrocheurs, Veja ne se
présente pourtant pas comme une revue
chic. Son ambition? Figurer au rang des
institutions «indispensables au pays que
nous souhaitons devenir », comme le
proclame son slogan. Et le pays auquel
Veja aspire… ne goûte guère l’Etat.
Dans le numéro du 15 août 2012, l’édi-
torial salue l’annonce d’un programme de
privatisations en proclamant qu’il place le
Brésil «en harmonie avec la loi de la gravi-
tation universelle». Non sans avertir : «La
présidente Dilma Rousseff va se heurter
à des résistances évidentes de son parti,
le PT [Parti des travailleurs], et d’autres
forces réactionnaires issues de la gauche
du spectre politique. Il s’agit d’une bataille
pour laquelle elle va avoir besoin du
soutien de l’opinion publique. Le concours
de Veja lui est d’ores et déjà acquis. »
Edité par le groupe Abril, Veja paraît
pour la première fois en 1968, l’année de
l’Acte institutionnel n° 5, qui marque la
radicalisation dans la répression menée
par la junte arrivée au pouvoir en 1964.
Si le magazine a toujours entretenu une
relation ambiguë avec la dictature, il
s’engage en faveur des réformes
néolibérales dès le retour de la démo -
cratie, en 1985. Avec d’autant plus de
dévouement que sa charte éditoriale lui
impose de «ne jamais se réfugier dans le
confort de l’impartialité».
En 1989, lors de la première
campagne présidentielle démocratique
après le départ des militaires, Veja apporte
son soutien à M. Fernando Collor de
Mello, dont la base politique apparaît alors
fragile face à la candidature de M. Luiz
Inácio Lula da Silva. Hirsute, syndicaliste,
sans le moindre diplôme universitaire, ce
dernier affiche un programme qui menace
les puissants. A l’époque, le propriétaire
du groupe Globo, Roberto Marinho,
choisit son camp. Au sujet de M. Collor
de Mello, il avertit ses employés : «On ne
critique pas ce jeune homme (2). » Veja
ne procède pas différemment de son
principal rival : il contribue à forger l’image
d’un candidat «jeune et séduisant » et
grand «chasseur de “maharajas”» – le
nom donné aux fonctionnaires censés
profiter de leur position pour s’enrichir
sans trop travailler.
Une menace obsède les économistes
orthodoxes : l’inflation, qui lime le pécule
des rentiers. Elle terrorise Veja, qui lui
consacre de nombreuses « unes»,
l’incarnant, par exemple, en vampire aux
yeux exorbités (9 mai 1993), en crocodile
photographié de face, la gueule ouverte
(9 mars 1994), en dragon dont les griffes
acérées semblent déchirer la couverture
(4 décembre 2002)…
Veja s’alarme également des protes-
tations populaires : celles organisées par
le Mouvement des sans-terre (MST) ;
celles, également, des syndicats. Ainsi,
le 31 mai 1995, il publie en couverture
un photomontage présentant le président
Fernando Henrique Cardoso coiffé d’un
casque de soldat. Il le félicite d’avoir
«maté» la première centrale syndicale
du pays en faisant réprimer une grève
par l’armée.
Préoccupé par l’arrivée au pouvoir
de dirigeants progressistes en Amérique
latine, le magazine s’emploie à
dénoncer des «dictatures populistes».
Le 10 mai 2006, sous le titre « Ça fait
mal ! », il montre un « Lula» vu de dos
après avoir reçu un coup de pied dans
le derrière. Il brocarde la prétendue
* Auteure de «Veja» : o «indispensável » partido
neoliberal (1989-2002), Edunioeste, Cascavel, 2009.
(1) Respectivement 23 mai 2012, 12 et
19 septembre 2012.
(2) Cité par Christian Dutilleux dans Lula,
Flammarion, Paris, 2005.
PAR CARLA
LUCI ANA SI LVA *
Vampires,
dragons
et inflation
Atout maître pour les putschs
mentaire et des décisions politiques qui
la garantissent ?
« Il y a un lien d’interdépendance indis-
soluble entre démocratie, presse et libre
entreprise », estime le 27 juin 2012
M. Roberto Civita, directeur du magazine
brésilien Veja, l’un des plus lus d’Amé-
rique latine (lire l’article ci-dessous). En
somme, défendre la liberté d’expression
reviendrait à protéger celle des entreprises,
à commencer par les entreprises de presse.
Mais qu’advient-il lorsque le programme
qui conduit à l’élection d’un dirigeant poli-
tique l’amène à taquiner les intérêts du
secteur privé ou ceux des propriétaires de
médias ? Depuis l’arrivée au pouvoir de
dirigeants décidés à (tenter de) tourner la
page du néolibéralisme et l’affaiblissement
des partis défendant traditionnellement
l’élite, les médias latino-américains
semblent s’être investis d’une mission que
M
me
Judith Brito, directrice du quotidien
conservateur brésilien Folha de São Paulo,
expose en ces termes : «Puisque l’oppo-
sition a été profondément fragilisée, ce sont
les médias qui, de fait, doivent jouer ce
rôle » (O Globo, 18 mars 2010). Avec,
parfois, beaucoup d’inventivité.
FÉVRIER 2011. Emilio Palacio, édito-
rialiste du quotidien conservateur équato-
rien El Universo, affuble le président
Rafael Correa du qualificatif de «dicta-
teur», lui reprochant «d’avoir ordonné de
tirer sans sommation contre un hôpital
rempli de civils ». L’information est
inexacte. Un an plus tard, une enquête du
quotidien britannique The Guardian révèle
que Televisa, la principale chaîne mexi-
caine avec environ 70 % de part d’au-
dience, a vendu ses services au Parti révo-
lutionnaire institutionnel (PRI, centre droit)
pour «rehausser la stature nationale» de
son candidat à l’élection présidentielle de
2012, M. Enrique Peña Nieto, après avoir
mis au point une stratégie destinée à
Le militantisme politique des médias privés latino-
américains les a parfois conduits à participer à des coups
d’Etat. Faut-il alors laisser la presse se réguler elle-
même ? Bien entendu, répondent ses dirigeants, dont
ceux du puissant hebdomadaire brésilien «Veja» (lire
ci-dessous). Mais telle n’est pas l’option retenue par
certains gouvernements, qui tentent, depuis quelques
années, d’encadrer le secteur de l’information.
S
E
L
Ç
U
K
S
E
L
Ç
U
K
11
les législations en vigueur ne s’appliquent
en effet plus depuis les années 1990, lais-
sant le champ libre à une poignée de cour-
tisans du pouvoir qui ont, de surcroît, béné-
ficié des politiques de privatisation et de
dérégulation.
Le résultat ? Au Brésil, où des patrons
de presse occupent un siège sur dix à la
Chambre des députés et un sur trois au
Sénat, le groupe Globo détenait en 2006
«61,5 % des chaînes de télévision» et
«40,7 % de la diffusion totale des jour-
naux» (5). Avec plus de cent vingt chaînes
dans le monde, le réseau télévisuel du
magnat Roberto Marinho (dont «Lula»
salua le décès en décrétant trois jours de
deuil national, en 2003) atteint plus de cent
vingt millions de personnes par jour.
Les journaux chiliens nationaux appar-
tiennent tous soit à l’homme d’affaires
Agustín Edwards, à la tête du groupe El
Mercurio, soit au banquier Alvaro Saieh,
qui dirige le Consorcio periodístico de
Chile SA (Copesa) (6).
Avec une soixantaine d’entreprises dans
quarante pays et près de trente mille
employés, le groupe de M. Cisneros touche
plus de cinq cents millions de personnes
dans le monde. Sa chaîne Venevisión
recueille 67 % de part d’audience au Vene-
zuela, mais M. Cisneros dispose également
d’intérêts dans Caracol TV en Colombie
ou dans la chaîne numérique DirecTV, qui
arrose l’ensemble du continent.
En Argentine, le mastodonte Clarín
représente environ 60 % du secteur, tous
médias confondus. Premier opérateur du
câble, il publie quatorze journaux et
contrôle plusieurs dizaines de stations de
radio nationales, pour un total avoisinant
les deux cent cinquante organes de presse.
Des situations qui, dans la région, consti-
tuent la norme, plutôt que l’exception.
Après une première période où il leur
arriva de rechercher l’apaisement (comme
lors d’une rencontre informelle entre
MM. Chávez et Cisneros, en 1999), les
dirigeants latino-américains progressistes
ont donc repris à leur compte l’idée d’un
encadrement par l’Etat du secteur des
médias. Le 8 décembre 2004, M. Chávez
signait le décret d’application de la loi de
responsabilité sociale de la radio et de
la télévision (étendue à Internet en
décembre 2010), visant à la réglementa-
tion des contenus.
Outre qu’il imposait des quotas mini-
mums de programmes nationaux, le texte
s’employait à mettre le Venezuela en
conformité avec la convention américaine
relative aux droits de l’homme : il encadre
la programmation d’images à caractère
sexuel ou violent (interdites entre 7 et
23 heures) et proscrit la publicité pour
l’alcool et le tabac. Mais le dispositif va
plus loin : il punit les messages qui
« promeuvent la haine et l’intolérance
religieuses, politiques, de genre, racistes
ou xénophobes », ceux qui « suscitent
l’angoisse au sein de la population» ainsi
que… les informations «fausses ».
En novembre 2010, La Paz adoptait un
texte de loi similaire, mais circonscrit à la
«lutte contre le racisme et toute forme de
discrimination», alors que la Constitution
équatorienne de 2008 condamne les infor-
mations erronées susceptibles d’engen-
drer des «perturbations sociales ».
nion et d’expression Frank La Rue y voit
«un pas important dans la lutte contre la
concentration des médias (9) ». L’Equateur
a entendu son invitation à prendre la loi
argentine comme «modèle » : Quito
discute (depuis 2009 !) d’un projet qui en
épouse les grandes lignes.
La plupart des pays de la région ont
tenté de desserrer l’emprise du secteur
privé sur les médias en créant des moyens
d’information à la fois publics et à but non
lucratif, ou en renforçant ceux qui exis-
taient. Mais de tels efforts n’ont pas
toujours porté leurs fruits.
En termes de pluralisme, d’abord, car
ces nouveaux organes de presse ne résistent
parfois pas à la tentation de compenser les
dérives des médias privés en en reproduisant
quelques-uns des travers : les militants de
gauche «pensent généralement qu’il faut
beaucoup de simplifications, d’exagéra-
tions et de répétitions pour contrebalancer
la propagande en faveur de l’ordre régnant,
raille l’analyste américain Ken Knabb. Cela
revient à dire qu’un boxeur groggy d’un
crochet du droit va reprendre ses esprits
grâce à un crochet du gauche (10) ».
En termes de rayonnement, ensuite. Une
étude du Centre for Economic Policy
Research (CEPR) montre qu’entre 2000 et
2010 l’audience des chaînes publiques
vénézuéliennes est passée de 2,04 % à
5,4 %(11). Audacieuse, la réforme de la loi
générale des banques de 2010, qui, imitant
une disposition de la Constitution équato-
rienne, interdit aux actionnaires d’entités
financières de détenir des moyens de
communication, ne suffira sans doute pas
à redresser une telle situation.
Pourtant, interroge Aharonian, «puisque
notre société est supposée avancer vers le
socialisme», le Venezuela ne devrait-il pas
en finir avec l’attribution de fréquences et
de licences d’exploitation du spectre hert-
zien à des intérêts privés? «Ne devrions-
nous pas imaginer, à la place, un seul et
grand espace public (…), lui-même régle-
menté de façon à en garantir l’utilisation
démocratique?» Dès lors que la liberté
d’expression ne se confondrait plus avec
celle des entreprises de presse, plus besoin
d’encadrer la première.
RENAUD LAMBERT.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
DOMINÉ PAR LES GROUPES PRIVÉS
affrontent les patrons de presse
ÆVEG 9B EMNOS PÆN MOtS,
ÆtÐEZ MN ENFÆNY Æ GONSYNMtNE SONÆVENtN f
Rejoignez-nous pour contribuer à l`épanouissement d`enfants en diffculté.
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compte au Brésil
naïveté du chef de l’Etat face à son
homologue de La Paz, M. Evo Morales,
qui vient alors de nationaliser le gaz et
le pétrole boliviens, exploités par des
sociétés brésiliennes. C’est que, du point
de vue de Veja, les intérêts des multina-
tionales priment. Le 4 juillet 2012, il
dénonce une tentative de coup d’Etat
au Paraguay. Pas celle, réussie, de
M. Frederico Franco : celle, ratée, du
président vénézuélien Hugo Chávez, qui
aurait tenté de faire renverser M. Franco
par l’armée paraguayenne…
Jusqu’au début des années 2000,
le PT constitue son principal sujet
d’inquiétude. Le 23 octobre 2002, à la
veille de l’élection qui va porter «Lula» à
la présidence, Veja frappe fort : sous le
titre «Ce que veulent les radicaux du PT»,
le candidat de ce parti tient en laisse un
chien à trois têtes – celles de Lénine, Karl
Marx et Léon Trotski – qui le déséqui-
libre. Alors que Lula a envoyé sa «Lettre
aux Brésiliens» destinée à rassurer les
investisseurs, l’hebdomadaire met en
garde contre les franges «extrémistes»
de son mouvement.
Veja se prétend à la pointe de la lutte
contre la corruption : un éditorial du
5 septembre 2012 présentait le magazine
comme la «boussole éthique» du Brésil.
Mais cette étiquette remplit avant tout une
fonction de dépolitisation. «En plaçant la
corruption au cœur de son traitement de
l’information politique, Veja transforme le
politique en policier, et escamote le fait
que sa propre démarche policière est
éminemment politique», analyse le journa-
liste Roberto Efrem Filho (3). Ainsi, avant
de se présenter comme le fer de lance de
la campagne anticorruption qui finira par
contraindre M. Collor de Mello à démis-
sionner, Veja le soutient autant que
possible. Plus tard, il réinventera son
image et son rôle dans la chute du
président corrompu. Il en ira de même,
en 2005, avec le scandale du mensalão (4),
qu’il affirme aujourd’hui avoir révélé, mais
qui avait éclaté à la suite d’un article du
quotidien Folha de São Paulo.
L’hebdomadaire se trouve lui-même
directement mêlé à des affaires de
corruption. Des liens entre Policarpo
Júnior, journaliste politique à Veja, et
l’homme d’affaires Carlinhos Cachoeira,
accusé de malversations, ont été révélés.
L’affaire a même débouché sur la création
d’une commission d’enquête parlemen-
taire (Comissão Parlamentar de Inquérito,
CPI), baptisée «CPI Cachoeira». Júnior,
nommé rédacteur en chef en janvier 2012
et chargé des pages politiques pour
Brasília, le centre du pouvoir politique
national, est soupçonné d’avoir publié
des articles et des reportages n’ayant
d’autre objet que de promouvoir les
intérêts de l’homme d’affaires.
Confronté à un ressentiment anti-
corruption qu’il a contribué à attiser,
notamment sur Internet, Veja réagit
violemment, allant jusqu’à dénoncer en
manchette des « tactiques de guérilla
destinées à manipuler les réseaux
sociaux» (16 mai 2012). Dans cette
enquête, il accuse le PT d’avoir mis en
place un robot chargé de publier des
messages anti-Veja sur Twitter.
Solidaire, le groupe concurrent Globo
a apporté son soutien à Veja, au nom de
la «défense de la liberté».
CARLA LUCIANA SILVA.
Crochet du gauche
ON POURRAIT objecter, avec le directeur
de la division Amériques de l’organisation
Human Rights Watch, M. José Miguel
Vivanco, que «le droit à l’information
inclut tous types d’informations, y compris
celles qui (…) peuvent s’avérer “erronées”,
“fausses”ou “incomplètes”(7) ». Et s’en-
tendre rétorquer qu’en 2002 c’est précisé-
ment une information «fausse», délibéré-
ment diffusée par les médias privés
vénézuéliens, selon laquelle des militants
chavistes auraient ouvert le feu sur la foule,
qui avait précipité le coup d’Etat (raté)
contre M. Chávez. Mais engager le débat
sur les contenus constitue-t-il le meilleur
moyen de parvenir à la transformation
souhaitée du secteur des médias?
« La pire des situations, observe Aram
Aharonian, directeur du mensuel véné-
zuélien Question, serait que nous payions
le prix politique de mesures dénoncées
comme autoritaires (...) sans que celles-ci
permettent des avancées significatives. »
Selon lui, plutôt que sur le contenu, c’est
sur la propriété des organes de presse qu’il
s’agirait de se pencher : «Sinon, 80 % de
l’audience demeurera entre les mains des
structures monopolistiques des médias
privés (8). »
En 2009, l’Argentine a choisi d’engager
un processus de ce type. Au mois d’oc-
tobre, le pays adoptait une loi de «décon-
centration», limitant le nombre de licences
qu’un même groupe peut détenir, restrei-
gnant à 35% la part d’audience dont il peut
bénéficier et réduisant la durée des conces-
sions de vingt à dix ans. Le texte, qui élève
la communication au rang de «service
public», répartit le spectre radioélectrique
en trois tiers : un pour le secteur commer-
cial, un autre pour l’Etat et un troisième
pour le secteur à but non lucratif. Peu
sensible aux protestations des patrons de
presse, le rapporteur spécial des Nations
unies pour la promotion de la liberté d’opi-
(5) Giancarlo Summa, Le Rôle politique de la presse
au Brésil, Institut des hautes études de l’Amérique
latine, Paris, 2009.
(6) Cf. Ernesto Carmona, «Chile. Los amos de la
prensa », América latina en movimiento (ALAI),
23 octobre 2012, http://alainet.org
(7) « Venezuela : Limit state control of media »,
lettre ouverte à M. Hugo Chávez, 1
er
juillet 2003.
(8) Aram Aharonian, «Democratizar las comunica-
ciones sí, pero... ¿sabemos cómo y para qué?», ALAI,
25 août 2009.
(9) Cité par Marcela Valente, dans «Nueva ley de
medios audiovisuales », Inter Press Service (IPS),
10 octobre 2009.
(10) Cité par Rafael Uzcátegui dans Venezuela :
révolution ou spectacle?, Spartacus, Paris, 2011.
(11) « Médias et Venezuela : qui étouffe qui ? »,
La valise diplomatique, 14 décembre 2010,
www.monde-diplomatique.fr
Une conception
policière
de la politique
(3) Roberto Efrem Filho, «A revista Veja e o meu
pai », Brasil de fato, São Paulo, 19 juin 2008.
(4) Mensualités versées à des parlementaires pour
obtenir leur soutien politique, une pratique courante
avant même l’arrivée de «Lula» au pouvoir.
dernier recours, administrés par intraveineuse. Ces
«superbactéries» sont porteuses du gène de résis-
tance dit NDM-1, pour New Delhi métallo-bêta-
lactamase – du nom du lieu où il a été identifié.
Seuls deux antibiotiques sont capables de
combattre, très imparfaitement, ces microbes, et il
n’y a pratiquement pas de médicament en cours
de développement. Le corps médi cal, affirme le
D
r
Wattal, est «totalement paniqué».
Les bactéries multirésistantes constituent
désormais un problème mondial, et l’on connaît
par exemple les staphylocoques dorés résistants
à la méticilline (SARM) qui infestent les hôpitaux
occidentaux, de Londres à New York. Mais en Inde,
le tourisme médical, la pauvreté et les politiques
publiques forment une combinaison inquiétante,
favorisant leur émergence et leur diffusion.
La première infection a été dépistée en 2008
chez un patient suédois qui avait été soigné peu
de temps auparavant en Inde. L’année suivante,
les autorités médicales britanniques lançaient
12
INÉGALITÉS SANITAIRES ET BACTÉRIES RÉSISTANTES
Safari scalpel à New Delhi,
ou les périls du tourisme médical
Cent mille de ces Américains fréquenteront
des structures comme l’hôpital Medanta, vaste
ensemble neuf s’étendant sur dix-sept hectares à
l’orée de New Delhi, où des chirurgiens de noto-
riété internationale règnent sur mille lits et quarante-
cinq salles d’opération, tandis que des cadres coor-
donnent séjour médical et séjour touristique. Les
clients viennent du Proche-Orient, d’Asie, d’Afrique,
d’Amérique du Nord et du Sud. Les cliniques
privées de ce genre fleurissent un peu partout en
Inde, avec le soutien de dirigeants politiques dési-
reux d’encourager les «services médicaux fournis
aux patients d’origine étrangère» par le biais d’exo-
nérations fiscales et autres avantages (1).
L’hôpital Medanta est un imposant bâtiment
entouré d’un parc parfaitement entretenu. A l’inté-
rieur, les murs en marbre blanc sont décorés de
tableaux qui ne dépareraient pas dans un musée.
Des jeunes femmes souriantes accompagnent les
visiteurs étrangers jusqu’au salon qui leur est
réservé, équipé de sièges profonds en cuir et de
télévisions à écran plasma, où ils attendront confor-
tablement leur admission pour une opération du
cœur ou du genou.
«Nous pouvons réaliser une intervention chirur-
gicale en cardiologie pour moins de 5000 dollars,
assure le docteur Naresh Trehan, directeur de l’hô-
pital, avec des résultats aussi satisfaisants, voire
meilleurs. » Un traitement similaire – sans l’accueil –
coûterait cinq fois plus cher aux Etats-Unis. Les
salaires moins élevés n’expliquent pas tout, selon
le chirurgien : « Il y a beaucoup de gaspillage à
l’Ouest, avec une inflation globale des frais géné-
raux. Dans un hôpital, les responsables administra-
tifs sont plus nombreux que les médecins ! » Ce n’est
pas le cas en Inde, où les contrôles en matière de
santé, de la prescription des médicaments à la
formation des professionnels, sont limités voire
inexistants.
Comme beaucoup de partisans du tourisme
médical, le D
r
Trehan considère que la chirurgie à
l’indienne est une aubaine pour des systèmes de
santé occidentaux en piètre état. Elle a donné lieu,
au tournant des années 2000, à une délocalisation
comparable à celle des centres d’appels, certaines
entreprises y trouvant une réduction du coût des
services à leurs clients allant jusqu’à 40 %(2). Des
compagnies d’assurances américaines comme
Blue Cross and Blue Shield ou Aetna ont ainsi
réalisé des économies en inscrivant discrètement
des cliniques indiennes ou d’autres pays en déve-
loppement sur la liste des structures de soins dont
elles acceptent de rembourser les factures (3).
Proposer une médecine sophistiquée à des
étrangers alors que nombre d’Indiens n’ont pas
accès aux prestations de base pose cependant
quelques questions (4). «Nous devrions mettre de
l’ordre chez nous avant de répondre aux besoins
d’autres pays», estime ainsi le chirurgien Samiran
Nundy, de New Delhi, connu pour ses critiques
contre la privatisation du système de santé indien.
Le pays consacre à la santé publique environ 1 %
de son produit national brut (PNB), l’un des chif-
fres les plus bas du monde. Les conséquences ne
surprendront personne : moins de la moitié des
enfants sont correctement vaccinés, et un million
d’Indiens meurent chaque année de tuberculose
curable et de diarrhées évitables. Question de vie
ou de mort, les frais de santé font basculer dans
la misère presque quarante millions de personnes
par an (5).
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
PAR CLEA CHAKRAVERTY *
* Journaliste, Bombay.
(1) Amit Sengupta et Samiran Nundy, «The private health sector
in India», British Medical Journal, n
o
331, Londres, novembre 2005.
(2) « Back office to the world», The Economist, Londres, 3 mai 2001.
(3) Roseanne White Geisel, «Few US employers book passage
on the ship of medical tourism », Business Insurance, New York,
10 mars 2008.
(4) Ramanan Laxminarayan et Nirmal K. Ganguly, «India’s vaccine
deficit : Why more than half of Indian children are not fully immunized,
and what can – and should – be done », Health Affairs, n
o
6,
Bethesda (Etats-Unis), 8 juin 2011.
(5) Y. Balarajan, S. Selvaraj et S. V. Subramanian, «Health care
and equity in India», The Lancet, Londres, 5 février 2011.
(6) Amelia Gentleman, « Lines drawn in India over medical
tourism», International Herald Tribune, Neuilly-sur-Seine,
3 décembre 2005.
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GqV DXMRXUG

KXL
(1) « Inde-UE : un accord de libre-échange en
vue », communiqué de la Commission européenne,
13 février 2012.
(2) Aspects des droits de propriété intellectuelle qui
touchent au commerce, OMC, www.wto.org
(3) «Global pharma looks to India : Prospects for
growth», PricewaterhouseCoopers, Londres, avril 2010.
(4) « L’OMS déplore les saisies de médicaments
génériques indiens par l’UE», Agence France-Presse,
21 mai 2010.
Les défenseurs d’une médecine ouverte aux
patients extérieurs soutiennent que ce choix
permet d’offrir de meilleurs soins aux nationaux en
facilitant l’investissement dans des strutures hospi-
talières qui font cruellement défaut. «C’est comme
la conquête de l’espace, expliquait le D
r
Trehan
dans un entretien, en 2005. Les gens se deman-
dent pourquoi on y consacre de l’argent alors que
tant de personnes souffrent de la faim. Ce n’est
pas la question (6). »
Les patients soignés dans ces établissements
bénéficient de techniques de pointe, mais aussi
des antibiotiques les plus adaptés pour tenir en
respect les infections postopératoires. Les égouts
et les cours d’eau regorgent des résidus de leur
activité, favorisant l’émergence de bactéries
mutantes, résistantes aux antibiotiques. Ce phéno-
mène met en relief d’autres aspects contestables
du tourisme médical et du soutien que le gouver-
nement apporte au secteur.
Le docteur Chand Wattal, directeur de l’un des
rares laboratoires indiens de microbiologie situés
en milieu hospitalier, a annoncé en 2011 qu’une
nouvelle forme de bactérie résistante avait été
détectée dans l’hôpital de New Delhi où il travaille.
Aucun des antibiotiques courants ne peut vaincre
ce micro-organisme, pas plus que ceux utilisés en
L’INDE cédera-t-elle aux pressions de
l’Union européenne sur la protection des
brevets pharmaceutiques ? Depuis plus de
quatre ans, les négociations entre New
Delhi et Bruxelles en vue d’un accord de
libre-échange achoppent toujours sur la
même question. Différée à plusieurs
reprises, la conclusion du « plus vaste
accord de ce type dans le monde», selon
l’expression du président de la Commis-
sion européenne, M. José Manuel Bar -
roso (1), a été annoncée pour la fin de
l’année. Mais un énième retard n’est pas
à exclure.
Bien que soumise aux dispositions de
l’Organisation mondiale du commerce
(OMC) sur les droits de propriété intel-
lectuelle (Adpic [2]), intégrées à sa légis-
lation en mars 2007, l’Inde reste pointée
du doigt pour sa production de médica-
ments génériques, soupçonnée de ne pas
obéir aux règles de protection des brevets.
C’est que le colossal marché du sous-
continent aiguise bien des appétits. Selon
un rapport de PricewaterhouseCoopers,
l’industrie pharmaceutique indienne repré-
sentait en 2009 11 milliards de dollars, et
pourrait atteindre 30 milliards en 2020 (3).
Avec ses médicaments les moins chers du
monde, l’Inde se place en tête des pays
exportateurs de traitements contre le sida,
le cancer et la tuberculose à destination
des pays du Sud. Un manque à gagner qui
irrite les laboratoires occidentaux.
Bruxelles prête à ces derniers une oreille
attentive. Au nom du respect de la propriété
intellectuelle, les saisies de médicaments
génériques indiens en transit dans l’espace
européen se sont multipliées au cours des
dernières années, incitant l’Organisation
mondiale de la santé (OMS) à dénoncer
un « usage abusif de la législation sur la
contrefaçon (4) ». En février 2012, lors
d’un sommet réunissant à New Delhi les
diri geants de l’Inde et de l’Union, l’hos-
tilité de Bruxelles aux génériques avait
suscité l’inquiétude des professionnels de
la santé. «Sous l’influence de son puissant
secteur pharmaceutique, l’Union euro -
péenne tente d’imposer des mesures de
renforcement de la protection des brevets
que l’Inde a jusqu’ici refusées », déplorait
(Suite de la première page.)
Une délocalisation
comparable à celle
des centres d’appels
Le 2 novembre, l’entreprise pharmaceutique Roche a vu un
de ses brevets rejeté par une commission indienne car «insuf-
fisamment novateur »; une décision qui devrait faire baisser
le prix des traitements contre l’hépatite C.
Un habitant sur cinq
risque de consommer
des denrées
contaminées
Médicaments,
le casse-tête indien
13
l’alerte : plusieurs personnes hospitalisées en Inde
et au Pakistan étaient victimes de bactéries
NDM-1. Trois cas furent découverts aux Etats-Unis
en 2010 : il s’agissait là aussi de patients ayant
été soignés en Inde (7). Depuis, des infections à
bactéries NDM-1 ont été signalées dans trente-
cinq pays, bien souvent chez des voyageurs reve-
nant d’Inde. On sait également que les bactéries
tité de ces germes – dits «à Gram négatif » – colo-
nisent l’intestin humain; ils prospèrent dans les
environnements dépourvus d’installations sani-
taires et se transmettent d’hôte à hôte par le biais
de l’eau et des aliments souillés. Tandis que le
tourisme médical se développe, les installations
d’assainissement restent rudimentaires dans bien
des cas. A New Delhi, 65 % seulement des eaux
usées subissent un traitement correct ; un habitant
sur cinq vit dans un bidonville surpeuplé et risque
de consommer de l’eau ou des aliments conta-
minés (8). Aux portes de Medanta, une foule s’ac-
tive et des montagnes de détritus s’entassent. Des
vendeurs à la sauvette proposent des jus de fruits
frais et des légumes disposés sur des carrioles en
bois. Un petit ruisseau resurgit juste devant l’en-
trée de la clinique; ses rives envahies par les herbes
sont parsemées de débris et d’ordures. A quelques
kilomètres de là, dans un bidonville, les enfants
jouent nu-pieds dans un étroit passage bordé
d’égouts à ciel ouvert.
En avril 2011, des chercheurs découvrent les
bactéries NDM-1 dans des échantillons d’eau
potable et des flaques de la capitale. Elles pullu-
lent déjà dans les réserves d’eau et les sols. Tim
Walsh, microbiologiste de l’université de Cardiff,
estime que cent à deux cents millions d’Indiens
sont porteurs du micro-organisme. Le climat
tropical favorise sa prolifération; le risque s’accroît
à la saison des pluies, en raison des températures
élevées et des inondations.
De meilleurs soins de santé pour les pauvres,
une amélioration de l’hygiène hospitalière, un
usage plus judicieux des antibiotiques pourraient
contenir la menace. Mais la fierté nationale,
alimentée par des années de croissance galo-
pante, s’y oppose. Responsables politiques et
autorités compétentes ont nié ce problème de
santé publique et accusé les chercheurs de parti-
ciper à une « conspiration destinée à affaiblir le
tourisme médical en Inde», selon les termes de
l’Indian Express (15 août 2010). La chaîne de télé-
vision anglaise Channel 4 News a révélé que, lors
de la publication des premiers rapports, le gouver-
nement a envoyé des lettres menaçantes aux cher-
cheurs ayant travaillé sur le sujet avec des scien-
tifiques britanniques (9). Walsh, responsable de
bon nombre de ces études, affirme que ses colla-
borateurs indiens ont subi des pressions pour
désavouer leurs propres recherches; lui-même est
désormais persona non grata en Inde. «A en croire
le gouvernement indien, s’amuse-t-il, je suis l’in-
carnation du diable et je me nourris de chair
fraîche. C’est une chasse aux sorcières. »
Les autorités lui ont d’abord reproché d’avoir
donné à ces bactéries le nom de la capitale
indienne... La polémique prenant de l’ampleur, le
gouvernement a institué une commission chargée
de plancher sur la résistance aux antibiotiques et
a lancé une idée ambitieuse : interdire la vente de
ces médicaments sans ordonnance et restreindre
au seul cadre hospitalier l’utilisation des antibio-
tiques de dernière ligne administrés par intravei-
neuse. En août 2011, les pharmaciens se sont mis
en grève contre cette mesure, et le texte a été
retiré (10). «Cette commission était de pure circons-
tance», assure M. Ramanan Laxminarayan, de la
Fondation indienne pour la santé. La mesure
proposée aurait eu des répercussions sur une vaste
palette de médicaments au-delà des antibiotiques,
et aurait privé les habitants des zones rurales
pauvres d’antibiotiques salvateurs, estiment de
concert MM. Wattal, Laxminarayan et bien d’autres.
Elle avait d’autant moins de chances d’être appli-
quée que les politiques sanitaires incombent aux
Etats indiens, et non à l’Etat fédéral.
Un progrès significatif dans la lutte contre les
bactéries NDM-1 paraît aujourd’hui improbable
– du moins aussi longtemps que les patients aisés
du monde entier continueront d’affluer sur les
divans en cuir de Medanta et d’autres cliniques
indiennes.
SONIA SHAH.
(7) « Detection of Enterobacteriaceae isolates carrying metallo-
beta-lactamase : United States, 2010», Centers for Disease Control
and Prevention, Atlanta, 25 juin 2010. Version en ligne : 29 avril 2011,
www.cdc.gov
(8) Lire Maggie Black, «Le tabou des excréments, péril sanitaire
et écologique», Le Monde diplomatique, janvier 2010.
(9) Tom Clarke, «Drug resistant superbug threatens UK hospitals»,
Channel 4 News, 28 octobre 2010.
(10) Alice Easton, «Regulating over-the-counter antibiotic sales :
What will “schedule HX” mean for India ? », Center for Disease
Dynamics, Economics & Policy, Washington, DC, 2 août 2011.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
l’organisation non gouvernementale
(ONG) Oxfam (5).
Un cinquième des génériques produits
à l’échelle mondiale provenant d’entre-
prises indiennes, l’intérêt stratégique des
laboratoires européens et américains impo -
sait de ternir leur réputation. Dès sa
création, sous l’égide de l’OMS, en 2006,
le Groupe de travail international de lutte
contre la contrefaçon de médicaments
(International Medical Products Anti-
Counterfeiting Taskforce, Impact) a mis
en doute la qualité des génériques indiens,
signalant la présence dans leur compo-
sition de molécules contrefaites. Ces
travaux sont toutefois sujets à controverse,
certains pays membres de l’OMS jugeant
que l’action de l’Impact obéit à des consi-
dérations plus commerciales que sanitaires
– un reproche qui a suscité quelques
remous lors de la 64
e
Assemblée mondiale
de la santé, en mai 2011. Les conclusions
de l’Impact n’en sont pas moins reprises
telles quelles par certaines ONG, comme
la Fondation Chirac, très active sur ce
dossier à Bruxelles et en Afrique.
Il est vrai que la logistique indienne
présente des failles. «Lors d’un audit dans
un hôpital de luxe à Bombay, on s’est rendu
compte qu’une partie des médicaments
congelés étaient périmés, à cause d’une
mauvaise gestion de la chaîne du froid»,
témoigne M. Sujay Shetty, l’un des auteurs
du rapport de PricewaterhouseCoopers.
Chez les petits pharmaciens locaux, les
médicaments ne sont pas toujours fiables.
M. Yussuf Sheikh, employé d’une kirana
– petite pharmacie faisant aussi office d’épi-
cerie – dans un quartier pauvre à proximité
des docks de Bombay, s’affaire au milieu
des plaquettes de pilules, des cartons de
lait et des emballages de cosmétiques locaux
ou importés qui jonchent le sol. Sa clientèle
est constituée d’habitants du lotissement
voisin appartenant aux petites classes
moyennes, ainsi que de leurs domestiques
logés dans un bidonville près de la gare. Il
attribue les produits et fixe les tarifs à la
tête du client : «Si vous avez les moyens
de vous payer un générique indien ou un
produit d’une entreprise américaine, je
vous le vendrai. Pour les plus pauvres, en
revanche, je propose des médicaments bas
de gamme, déclare-t-il sans états d’âme.
C’est un marché lucratif pour toute la
chaîne commerciale. Notre marge est de
30 à 50 %. Si vous êtes très pauvre, je vous
vendrai du Paracip, fabriqué par Cipla,
l’équivalent du paracétamol. Parfois, le
dosage diffère de ce qui est écrit sur la
boîte, ou alors l’étiquette est fausse, ou
encore le médicament est un placebo. Mais
au lieu de claquer 60 roupies, le client en
dépense 15, tout en étant convaincu qu’il
a acheté du Cipla. Rien ne peut vraiment
lui arriver. S’il a mal à la tête un jour de
plus, il ne va pas en mourir ! »
Difficile d’évaluer la proportion de
produits frelatés parmi les médicaments
disponibles dans le pays. «A en croire
l’OMC, sur quatre médicaments vendus en
Inde, un serait faux. Mais si c’était le cas,
notre industrie enregistrerait une perte,
ironise M. Dilip Shah, un représentant de
l’Alliance pharmaceutique indienne (Indian
Pharmaceutical Alliance, IPA), le lobby
des fabricants indiens de génériques, qui
mène ses propres enquêtes sur la contre-
bande de faux médicaments. En fait, l’OMC
considère comme faux tous les médica-
ments qui ne sont pas aux normes, qu’il
s’agisse de produits mal étiquetés, de
placebos ou de génériques. Mais cela ne
veut pas forcément dire qu’ils sont nocifs
ou qu’ils n’agissent pas. De plus, notre
travail démontre que la contrefaçon
concerne principalement les produits
vendus sans prescription médicale, c’est-
à-dire le marché intérieur. »
CE MARCHÉ largement informel,
approvisionné par quelque dix mille
entreprises locales, constitue une manne
âprement convoitée. Pratiquée dans les
kirana et les petits supermarchés, la vente
de médicaments sans ordonnance permet
de capter une clientèle rurale et semi-
urbaine que les industriels, indiens ou
étrangers, ne demandent qu’à conqué -
rir (6). Ce n’est pas sans arrière-pensées
que les organisations professionnelles
indiennes réclament une meilleure régu-
lation. «Les producteurs de génériques
indiens craignent de voir leur échapper
l’énorme marché des classes moyennes,
en explosion», explique M. Shetty. Les
affaires s’annoncent d’autant plus juteuses
que, selon lui, «l’Inde est bien placée pour
récupérer au moins un tiers des
70 milliards de dollars que représentent
les médicaments dont le brevet va expirer
aux Etats-Unis dans les trois prochaines
années ».
L’impératif de régulation se heurte
cependant aux dysfonctionnements de
l’Etat indien. Selon M. Shah, la Food and
Drug Administration (FDA), chargée du
contrôle des médicaments, «est complè-
tement inefficace et, pour partie, corrom -
pue. Plus d’une fois, après avoir averti la
FDA, nous avons eu la surprise de voir
les trafiquants que nous pourchassions
depuis des mois disparaître dans la nature
après avoir vidé les entrepôts où ils
stockaient les faux médicaments ».
Pour contrer les trafiquants, la meilleure
solution consiste peut-être à les battre sur
leur propre terrain, c’est-à-dire à rendre
les «bons » médicaments disponibles aux
nécessiteux. C’est ainsi qu’au J. J. Hos -
pital, l’un des plus grands établissements
publics de Bombay, une minuscule
officine fournit gratuitement leurs trithé-
rapies aux patients atteints du sida. «Nous
n’avons pas les moyens d’occuper plus
d’espace, mais nous insistons auprès de
nos patients les plus pauvres pour qu’ils
viennent s’approvisionner chez nous,
même s’ils doivent faire la queue pendant
des heures », indique un médecin de l’éta-
blissement.
La principale préoccupation des indus-
triels indiens, cependant, est d’empêcher
la remise en cause de la clause (d) de la
section 3 de la loi indienne sur les brevets,
seul garde-fou à la toute-puissance des
multinationales pharmaceutiques. Cette
clause, adoptée en 2005, indique qu’une
demande de brevet ne peut se justifier que
Des lobbies contre les génériques
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NDM-1 ont commencé à se répandre plus large-
ment, colonisant des individus qui n’ont jamais
séjourné dans le sous-continent indien.
Mais c’est en Inde même que la propagation
risque d’être très rapide. Le gène NDM-1 apparaît
dans une famille de bactéries dont l’enveloppe
cellulaire est à la fois toxique et résistante. Quan-
Restreindre la vente
et l’utilisation
de certains antibiotiques
(5) « L’Union européenne ne doit pas fermer la
“pharmacie” des pays en développement », Oxfam,
9 février 2012.
(6) « Pfizer, Ranbaxy tie up with ITC to sell over-
the-counter products in rural areas », Madras, 11 juil -
let 2011, www.thehindubusinessline.com
(7) « A powerful push for US firm’s patent », Mint,
New Delhi, 7 décembre 2010.
(8) « All depends on what I can handle : YK
Hamied», Business Today, Noida (Inde), 3 août 2011.
JITISH
KALLAT.
– «Covering
Letter 1»
(Lettre
d’introduction
n° 1), 2004
pour des molécules nouvelles, issues d’une
découverte scientifique dûment établie,
et non pour des produits qui recyclent ou
améliorent des substances déjà existantes.
Autant dire qu’elle exaspère les géants
américains et européens, qui se livrent à
un lobbying intense pour obtenir son
abrogation.
«La clause 3 (d) est notre unique filet
de sécurité, or il risque de partir en fumée,
s’insurge le docteur Jaideep Gogtay, spécia-
liste du VIH et directeur médical chez
Cipla. Les grandes entreprises pharma-
ceutiques multiplient les astuces pour
rallonger la durée de vie de leurs brevets.
C’est ce que nous appelons le verdissement
permanent [evergreening]. Savez-vous qu’il
existe parfois des centaines de brevets pour
un seul médicament ? Lorsque ce dernier
concerne des thérapies pour le traitement
du VIH ou du cancer et qu’il est hors de
prix dans nos pays, j’estime que c’est
criminel ! »
Les entreprises occidentales disposent
de quelques appuis. En décembre 2010,
le quotidien économique indien Mint
révélait qu’une société américaine, Gilead
Sciences, avait obtenu du ministre du
commerce des Etats-Unis, M. Gary Locke,
qu’il défende ses intérêts auprès de son
homologue indien. L’intervention visait à
contourner les voies légales pour obtenir
la mise sur le marché du Viread, un
médicament antisida dont la demande de
brevet avait été rejetée par l’Inde en vertu
de la clause 3 (d). Présenté comme
nouveau, le Viread était en fait dérivé d’un
traitement disponible depuis belle lurette :
le Tenofovir (7).
Pour contenir la fièvre monopolistique
des groupes occidentaux, le président-
directeur général (PDG) de Cipla, M. Yusuf
Hamied, plaide en faveur des licences
obligatoires, version pharmaceutique du
principe de réquisition : exiger l’accès
aux molécules des multinationales pour
en confier l’usage aux laboratoires locaux,
moyennant le paiement de redevances.
Une démarche qui permet de casser les
prix tout en garantissant aux producteurs
indiens, et en particulier à Cipla, un accès
au marché intérieur (8).
Sous la pression des groupes pharma-
ceutiques, une loi indienne a autorisé les
investissements directs étrangers à 100%.
D’où l’inquiétude de l’Association indienne
des fabricants de médicaments (Organi-
sation of Pharmaceutical Producers of
India, OPPI), qui redoute «une hausse du
prix des traitements et une marginalisation
des entreprises indiennes ».
Dans ce contexte, l’issue des négocia-
tions entre Bruxelles et New Delhi est
attendue avec anxiété. Le seul point positif,
à ce stade, est que l’Union a consenti à
supprimer la clause sur l’exclusivité des
données qu’elle avait introduite dans le
projet d’accord de libre-échange. « Il
s’agissait d’attribuer à l’ayant droit la
propriété exclusive de toute pratique liée
à un produit : conception, marketing,
dosages, formules, essais cliniques,
recherche et développement, pro duction
générique, etc., nous explique M
me
Leena
Menghaney, coordinatrice indienne de la
campagne de Médecins sans frontières
pour l’accès aux médicaments essentiels.
Un exemple classique est celui de la
colchicine aux Etats-Unis. Ce médicament,
utilisé contre la goutte depuis trois mille
ans, fait l’objet d’une formule pharma-
ceutique depuis le XIX
e
siècle. Impossible
donc de le breveter. Pourtant, en appli-
cation de la clause d’exclusivité des
données, la FDA a récemment reconnu à
l’une des entreprises produisant de la
colchicine un droit d’exclusivité sur le
marketing. Puis, de fil en aiguille, elle lui
a accordé le statut d’ayant droit. Le prix
du médicament a alors grimpé de
0,09 dollar à 4,85 dollars, soit cinquante
fois son prix initial…»
CLEA CHAKRAVERTY.
(1) Small Arms Survey, communiqué, Genève,
25 octobre 2012.
(2) La férocité de la répression qu’il y exerce vaut à
son président, M. Omar Al-Bachir, un mandat d’arrêt
de la Cour pénale internationale (CPI).
(3) Lire Jean-Baptiste Gallopin, «Amer divorce des
deux Soudans », Le Monde diplomatique, juin 2012.
(4) Créée en 1973, l’Union du fleuve Mano a pour
but de favoriser les échanges commerciaux.
(5) Lire Jacques Delcroze, «Effondrement du rêve
démocratique au Mali », Le Monde diplomatique, sep -
tembre 2012.
(6) De 1955 à 1972, puis de 1983 à 2005.
(7) Lire Fanny Pigeaud, «Guerre pour le cacao dans
l’Ouest ivoirien », Le Monde diplomatique, sep -
tembre 2012.
(8) Michel Luntumbue, «Groupes armés, conflits
et gouvernance en Afrique de l’Ouest : une grille de
lecture », note d’analyse du Groupe de recherche et
d’information sur la paix et la sécurité (GRIP),
Bruxelles, 27 janvier 2012.
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
14
et la répartition des ressources, les deux
Etats sont loin d’avoir trouvé la paix (3).
Le Soudan, traversé de conflits, menacé
par des mouvements centrifuges, n’est pas
un cas isolé sur le continent noir. En effet,
si les tensions au Sahel monopolisent
l’attention diplomatique et médiatique, les
événements qui s’y déroulent ont leurs
pendants dans d’autres régions d’Afrique :
aspirations autonomistes, insurrections
armées, incapacité des autorités à maintenir
l’ordre, trafics transnationaux d’armes et
de munitions, ingérences étrangères, course
aux ressources naturelles, etc. Les Etats
déliquescents ont perdu le contrôle sur des
«zones grises » situées à distance des
capitales et autoadministrées de manière
fréquemment criminelle. Ainsi, entre le Niger
et le Nigeria s’étend désormais une bande
de trente à quarante kilomètres qui échappe
à la supervision de Niamey et d’Abuja. Les
frontières, tracées au temps de la coloni-
sation, n’ont parfois plus de réalité, tant sont
importants les flux de migrants, de voyageurs
et de commerçants qui les ignorent.
développement. Les projets nationaux
progressistes des élites indépendantes se
sont brisés sous les coups de l’autoritarisme
et de la corruption. La tutelle des organismes
financiers internationaux ajoute à l’infan-
tilisation des autorités.
Sur le continent noir, la violence des
inégalités sociales exacerbe les discours
identitaires, perçus comme les seuls modes
d’ascension sociale : reconnu membre d’une
communauté religieuse, culturelle ou
ethnique aux revendications spécifiques, le
jeune adulte retrouve un sentiment d’appar-
tenance et recourt parfois à des moyens
armés pour faire valoir ses droits à travers
ceux de son groupe, au détriment de ceux
du pays dans son ensemble. Par ailleurs, de
plus en plus de jeunes dénoncent l’incurie
de leurs aînés, qui s’accrochent au pouvoir
en oubliant souvent l’intérêt général. Patente,
la rupture du contrat social entre les généra-
tions alimente, selon Luntumbue, une
«culture de l’intolérance» dans des sociétés
où les mécanismes de la démocratie sont
encore mal implantés. Les bandes armées
dans le delta du Niger sont par exemple
typiques d’une jeunesse désœuvrée et avide
d’obtenir sa part de l’abondante manne
pétrolière. L’autonomisme de la péninsule
voisine de Bakassi, au Cameroun, s’inscrit
dans la contestation de la légitimité d’un
Etat incapable de procéder à un semblant
de redistribution des ressources.
Ces conflits, qui ont des causes locales,
sont souvent alimentés ou déclenchés par
un événement extérieur. L’intervention
De véritables «systèmes de conflits »
se sont installés, caractérisés par la dif-
fu sion transnationale de l’instabilité en
Afrique de l’Ouest, de l’Est et centrale. Ces
foyers de tension sont en général «situés le
long des espaces frontaliers, dont les
dynamiques intrinsèques sont souvent des
facteurs de diffusion ou d’amplification des
crises», explique le politologue Michel Lun-
tum bue (8).
Si des phénomènes similaires ont pu
affecter l’Europe centrale et orientale
(partition tchécoslovaque, éclatement de la
Yougoslavie), ils interviennent ici dans le
contexte spécifique d’Etats africains affaiblis,
voire en cours d’effondrement, en particulier
en raison de leur incapacité à assurer le
«Crise d’identité»
quant à elle, a renforcé la coopération de
ses quinze Etats membres dans des secteurs
cibles : stupéfiants, armes, traite des
migrants (17). C’est cette organisation
régionale qui devrait diriger la prochaine
opération militaire dans le nord du Mali, si
le Conseil de sécurité des Nations unies en
donne l’autorisation.
Sortir des «stratégies réactives» constitue
un impératif, selon l’économiste Mamadou
Lamine Diallo (18) ; il faudrait aussi
abandonner les visions purement sécuri-
taires, qui risquent de n’atteindre qu’une
partie de l’objectif. Il s’agit de retrouver des
formes de légitimité du pouvoir qui corres-
pondent à la réalité des sociétés africaines,
car les Etats s’effondrent également par
manque d’ancrage dans la population.
«Vouloir agir à la place des Africains,
alors qu’il s’agit de les accompagner,
martèle M. Konaré, c’est prendre le risque
de sortir d’une logique de chasse gardée,
disons de chasse qu’on ne peut plus garder
seul, pour aller vers une logique non moins
condamnable et condamnée : celle d’une
chasse partagée au profit de monopoles
étrangers pour lesquels certains pays
africains sont bons à développer, à être
industrialisés et d’autres condamnés au rôle
de simples marchés, de pourvoyeurs de
matières premières (19). » Le renforcement
des instances de régulation régionale serait
sans doute le meilleur moyen de parvenir
à une affirmation continentale. Il devrait
s’appuyer sur les «communautés de base»
qui, en mobilisant les ressources culturelles
et la richesse des pratiques sociales, démon-
trent chaque jour leur capacité à résoudre les
tensions dans de nombreuses zones tampons
d’Afrique.
ANNE-CÉCILE ROBERT.
Les marges centrifuges : développement
économique et social tourné vers l’extérieur
Les territoires en implosion
Etats déstabilisés ou déliquescents ayant perdu le contrôle d’une partie de leur territoire
(passée aux mains d’une multitude de groupes armés autonomes ou à la solde de pays voisins),
insurrections armées, violences politiques, trafics d’êtres humains, d’armes et de drogue
Les territoires de l’Afrique « utile »
Richesses minières et pétrolières, zones recevant l’essentiel des investissements directs étrangers
Les espaces de l’itinérance
Territoires nomadiques échappant en partie au contrôle des Etats centraux
Après le « printemps arabe », pays en pleine
recomposition économique et politique
Les espaces interstitiels
Etats qui « fonctionnent » encore, régions sous l’influence concurrente des marges
(au nord et au sud) et des régions extérieures (Europe, Amérique du Nord et Asie)
Les espaces réglementés
Réserves de chasse, parcs naturels, hauts lieux touristiques dont la tutelle échappe en partie aux Etats
Les portes d’entrée de l’Afrique
Lieux de mélanges diasporiques, espaces cosmopolites, carrefours des civilisations
africaines, européennes, asiatiques et proche-orientales
Afrique du Nord
Etats autoritaires qui tiennent encore
face aux mouvements de contestation
Afrique australe
Aire d’attraction de l’Afrique du Sud :
dépendance politique et économique
Etat développant des relations privilégiées avec ses homologues
du groupe des Brics, l’Europe et l’Amérique du Nord
São-Tomé-
et-Príncipe
Comores
Madagascar
et Maurice
Zanzibar
Cap-Vert
Socotra
Ghana
Nigeria
Togo
Burundi
Kenya
Ouganda
Rwanda
Tanzanie
Cameroun
Centrafrique
Congo
Gabon
République
démocratique
du Congo
Djibouti
Ethiopie
Somalie
Egypte
Soudan
du Sud
Soudan
Angola
Malawi
Mozambique
Zambie
Zimbabwe
Afrique
du Sud
Botswana
Lesotho
Namibie
Swaziland
Erythrée
Algérie
Libye
Maroc
Tunisie
Burkina Faso
Mali
Mauritanie
Niger
Tchad
Gambie
Guinée
Guinée-
Bissau
Liberia
Sénégal
Sierra
Leone
Bénin
Côte
d’Ivoire
Sahara
occidental
Inde
Guinée-
Equatoriale
Europe et
Etats-Unis
Europe
méditerranéenne
Proche-Orient et Golfe
Brésil
Chine
Somaliland
Puntland
Azawad
Ghana
Nigeria
Togo
Burundi
Kenya
Ouganda
Rwanda
Tanzanie
Cameroun
Centrafrique
Congo
Gabon São-Tomé-
et-Príncipe
République
démocratique
du Congo
Djibouti
Ethiopie
Somalie
Egypte
Soudan
Angola
Malawi
Mozambique
Zambie
Zimbabwe
Afrique
du Sud
Botswana
Lesotho
Namibie
Swaziland
Comores
Erythrée
Algérie Libye
Maroc
Tunisie
Burkina
Faso
Mali
Mauritanie
Niger
Tchad
Gambie
Guinée
Guinée-Bissau
Liberia
Sénégal
Sierra Leone
Bénin
Côte
d’Ivoire
Sahara
occidental
Madagascar
Cap-Vert
Guinée-Equatoriale
Soudan
du Sud
Puntland
Somaliland
Frontières tracées
Par les Français
25 865 km, soit 32 % du total
Par les Britanniques
21 595 km, soit 27 % du total
Par d’autres puissances coloniales :
Allemagne, Belgique, Portugal, Italie, Espagne
(parfois avec les Français ou les Britanniques)
Frontières créées après 1990
Internationalement reconnues
Limitant approximativement des Etats
non reconnus mais qui fonctionnent
de facto de manière indépendante
Front n
Le Sahara occidental, qui fait partie
des seize derniers territoires non autonomes
(ou non encore décolonisés) inscrits sur la liste
des Nations unies, est en attente depuis plusieurs
décennies d’un référendum d’autodétermination.
Inscrit dans la charte de l’Organisation
de l’unité africaine (OUA) en 1963, le
principe de l’intangibilité des frontières
semble bien écorné. En mai 1993, déjà,
l’indépendance de l’Erythrée, séparée de
l’Ethiopie, l’avait égratigné. Du moins le
nouvel Etat s’inscrivait-il encore dans des
limites dessinées au temps de la coloni-
sation, donc dans un cadre doté d’une
légitimité internationale par le passé. Mais
que dire de la sécession du Soudan du Sud,
reconnue immédiatement par la «commu-
nauté internationale», qui en avait préparé
l’avènement ? Certes, l’autonomie de cette
zone avait été promise lors de l’indépen-
dance, en 1956, dans le cadre d’un Etat
fédéral. Mais Khartoum ne respecta jamais
Impériale Afrique du Sud
E
CHAPPERAIT-ELLE au mouvement de «déterritorialisation» du continent ?
L’Afrique du Sud, dotée d’un Etat structuré par l’appareil administratif et
répressif de l’apartheid, légitimée par le démantèlement de ce régime
raciste, dotée d’immenses richesses, profite de l’inconsistance institution-
nelle de ses voisins (Mozambique, Swaziland, etc.) pour les transformer en
marchés captifs. Elle cherche en outre à tirer tous les avantages de son appar-
tenance au groupe des Brics, où elle fait alliance avec le Brésil, la Russie,
l’Inde et la Chine. Pretoria, qui accueillera le prochain sommet des pays
membres en 2013, propose la conclusion d’accords sur les taux de change.
Selon le politologue camerounais Achille Mbembe, la «nation arc-en-ciel »,
de plus en plus impériale, ignore les barrières frontalières, qu’elle contribue
ainsi à effacer. Dominant économiquement toute la sous-région, devenue une
sorte d’arrière-pays, Pretoria exporte par ailleurs ses compagnies de sécurité
jusqu’au Mali, au Ghana, en Guinée. Les entreprises du pays participent au
commerce des armes – officieux comme officiel – dans les « zones grises »
d’échanges internationaux informalisés.
L’Afrique du Sud se positionne en puissance continentale. En juillet 2012,
c’est l’une de ses ressortissantes, M
me
Nkosazana Dlamini-Zuma, ex-épouse
du président Jacob Zuma, qui a été élue à la présidence de la Commission
de l’Union africaine, face au Gabonais Jean Ping. La bataille a été longue et
dure; Pretoria n’a pas hésité à user de son influence sonnante et trébuchante,
ni à faire valoir les «avantages» de son amitié. Selon Mbembe, au nord, la
«frontière virtuelle» de l’Afrique du Sud se situerait désormais à peu près au
niveau du Katanga (sud-ouest de la République démocratique du Congo) (1).
Elle entrerait par ailleurs dans la zone d’attraction de l’océan Indien et de
l’Asie.
Mais l’avenir du géant d’Afrique australe n’est pas pour autant sans nuages.
Les tensions sociales, comme l’a illustré la répression de la grève à Marikana (2),
les conflits de pouvoir au sein de l’African National Congress (ANC) ou les
accusations de corruption à l’encontre de M. Zuma révèlent des fragilités
significatives et quelques contradictions. Ainsi, au printemps 2008, l’afflux
soudain de migrants économiques des pays voisins a provoqué une réaction
violente de la population, occasionnant plusieurs dizaines de morts. Comme
si la dilution des limites territoriales ne devait favoriser que les entreprises…
A.-C. R.
(1) Achille Mbembe, «Vers une nouvelle géopolitique africaine», dans Manière de voir, n
o
51,
«Afriques en renaissance», mai-juin 2000.
(2) Lire Greg Marinovich, «Une tuerie comme au temps de l’apartheid», Le Monde diploma-
tique, octobre 2012.
PARTITION DU SOUDAN, CONFLIT DANS LE NORD DU MALI...
Que reste-t-il
des frontières africaines ?
(9) Cf. Colette Braeckman, Les Nouveaux Préda-
teurs. Politique des puissances en Afrique centrale,
Fayard, Paris, 2003.
(10) Achille Mbembe, «Vers une nouvelle géopoli-
tique africaine», dans Manière de voir, n
o
51, «Afriques
en renaissance », mai-juin 2000.
(11) Cf. «La traite d’enfants en Afrique de l’Ouest »,
centre de recherche Innocenti de l’Unicef et bureau
régional de l’Unicef pour l’Afrique de l’Ouest et du
Centre, Florence (Italie), avril 2002.
(12) Alpha Oumar Konaré, allocution d’ouverture,
«Des frontières en Afrique du XII
e
siècle au XX
e
siècle»,
Organisation des Nations unies pour l’éducation, la
science et la culture (Unesco), Paris, 2005.
(13) Pierre Kipré, «Frontières africaines et intégration
régionale : au sujet de la crise d’identité nationale en
Afrique de l’Ouest à la fin du XX
e
siècle», dans «Des
frontières en Afrique... », op. cit.
(14) Wole Soyinka, «Blood soaked quilt of Africa»,
The Guardian, Londres, 17 mai 1994.
(15) Nicolas Sarkozy, vœux aux ambassadeurs,
16 janvier 2009.
(16) Ali Mazrui, «The bondage of boundaries », dans
«The future surveyed : 150 economist years », numéro
spécial de The Economist, Londres, 11 septembre 1993.
(17) Cf. «Modernisation of administration department
and updating of administrative procedures manual for
Ecowas », www.ecowas.int
(18) Mamadou Lamine Diallo, «L’Afrique dans la
nouvelle géopolitique mondiale: atouts et faiblesses »,
Fondation Gabriel-Péri, Pantin, 24 janvier 2008.
(19) «Des frontières en Afrique... », op. cit.
occidentale en Libye, au printemps 2011,
a ainsi contribué à la dissémination d’armes
de guerre issues de l’arsenal du colonel
Mouammar Kadhafi, mais également des
parachutages franco-britanniques. Ces armes
se sont déversées dans une zone où s’étendait
déjà le djihadisme islamique, tandis que la
braise des tensions entre les capitales
(Bamako et Niamey) et la rébellion toua -
règue rougissait sous le souffle de la
corruption et de l’arbitraire. On sait par
ailleurs que les grandes multinationales
instrumentalisent, voire orchestrent, les
conflits locaux pour s’emparer des richesses
minières (9).
Le continent s’enferme alors dans un
cercle vicieux, puisque les Etats se voient
souvent contraints de faire appel à l’aide
extérieure pour résoudre les crises qui les
menacent, validant par là l’accusation initiale
d’incompétence et d’illégitimité. Certains
observateurs s’inquiètent en outre des effets
pervers de l’intervention des associations
humanitaires : le politologue camerounais
Achille Mbembe estime qu’elles contribuent
à brouiller les repères de la souveraineté
étatique, les zones protégées devenant «extra-
territoriales de fait (10) ».
Au-delà des différends territoriaux entre
Etats, on assiste, depuis les années 1990, à
la multiplication de conflits internes à
caractère politico-ethnique dont les impli-
cations peuvent dépasser le cadre d’un
pays (Liberia, Sierra Leone, Côte d’Ivoire,
Mali...). La fin de l’affrontement des deux
blocs de la guerre froide a pu libérer
d’anciennes revendications, tandis que la
mondialisation économique et financière
redistribuait une partie des cartes géopoli-
tiques. La déstabilisation des Etats est
alimentée par une criminalité transfronta-
lière telle que le trafic d’armes, de drogues
ou d’êtres humains. La Guinée-Bissau,
habituée des coups d’Etat, est devenue le
point d’entrée de la cocaïne d’Amérique du
Sud et de l’héroïne afghane, qui, de là, sont
réexpédiées vers l’Europe et les Etats-Unis.
Mais la région voit également la traite de
migrants destinés à l’agriculture et à la
pêche (Burkina Faso, Ghana, Bénin, Guinée-
Conakry, etc.). Deux cent mille enfants en
seraient victimes en Afrique de l’Ouest et
en RDC, selon le Fonds des Nations unies
pour l’enfance (Unicef) (11).
naissante, n’ont pas hésité à se faire la
guerre. En outre, les régimes à parti unique,
parfois issus de luttes armées, recourant à
des moyens autoritaires, prétendaient
sublimer les aspirations divergentes des
populations pour assurer le développement
de la «nation».
Le tracé de frontières rigides n’est pas
une tradition africaine, celle-ci valorisant
davantage la rencontre, le partage, l’échange.
M. Konaré évoque des «confins mouvants»
qui agissent comme des «points de suture»
ou «de soudure». Le «cousinage» et les
plaisanteries qui l’accompagnent sont d’ail-
leurs une tradition qui, malgré tout, perdure.
Les indépendances ont été obtenues dans
les années 1960, alors que les populations
n’avaient pas encore intégré les espaces
politiques créés par Berlin seulement quatre-
vingts ans plus tôt.
Faut-il alors imaginer un «contre-congrès
de Berlin»? En 1994, l’écrivain nigérian
Wole Soyinka s’exclamait : «Nous devrions
nous asseoir et, munis d’une équerre et d’un
compas, redessiner les frontières des
nations africaines (14). » Plus récemment,
M. Nicolas Sarkozy, à quelques semaines
d’un voyage sur place, en 2009, suggérait
à propos de la RDC : «Il faudra bien qu’à
un moment ou à un autre il y ait un dialogue
qui ne soit pas simplement un dialogue
conjoncturel, mais un dialogue structurel :
comment, dans cette région du monde, on
partage l’espace, on partage les richesses
et on accepte de comprendre que la
géographie a ses lois, que les pays changent
rarement d’adresse et qu’il faut apprendre
à vivre les uns à côté des autres (15) ?» Ces
déclarations ont suscité l’inquiétude dans
la région des Grands Lacs, où on a craint
une tentative de redécoupage « à l’an -
cienne». Mais, au-delà du style éruptif de
l’ancien président français, l’idée taraude
de nombreux intellectuels et gouvernants
africains. «Au cours du prochain siècle,
écrit le politologue kényan Ali Mazrui, la
configuration de la plupart des Etats
africains actuels changera. De deux choses
l’une : ou l’autodétermination ethnique
conduira à la création d’Etats plus petits,
comme dans le cas de la séparation de l’Ery-
thrée et de l’Ethiopie ; ou l’intégration
régionale mènera à des unions politiques
et économiques plus vastes (16). »
Dans ce qui s’apparente à une course
contre la montre, les dirigeants africains
semblent avoir pris le parti de la seconde
hypothèse. Les frontières seront défendues,
mais des institutions régionales instaureront
un cadre pacifique. En 2002, l’OUA a ainsi
été transformée en Union africaine. Plus
structurée, elle est dotée d’un organe exécutif
permanent et d’un Conseil de paix et de
sécurité. Elle a prévu une échelle de
sanctions dont le Niger, la Côte d’Ivoire et
le Mali ont subi les foudres : suspension de
la participation à l’organisation, embargos,
gels des avoirs financiers, etc. Par ailleurs,
elle a pris plusieurs initiatives, comme le
plan d’action sur la lutte contre la drogue et
la prévention de la criminalité. La Cedeao,
«Nous sommes pour les négociations et pour trouver une solution
dénitive dans ce conit entre le Mali et l’Azawad», a déclaré le
16 novembre M. Bilal Ag Achérif, porte-parole des rebelles à Ouaga-
dougou (Burkina Faso), où une médiation internationale est orga-
nisée. De leur côté, les Nations unies discutent d’une intervention
militaire. La partition de fait du Mali illustre la fragilité, patente
depuis la n de la guerre froide, des frontières du continent.
PAR ANNE- CÉCI LE ROBERT
son engagement, déclenchant une rébellion
armée qui devait alimenter deux longues
guerres civiles (6).
Alors que la pression sur les frontières
s’accroît, que répondre aux indépendan-
tistes du Sahel ou de Casamance ?
Dans un communiqué du 17 février 2012,
les chefs d’Etat de la Communauté écono-
mique des Etats d’Afrique de l’Ouest
(Cedeao) affirment gravement leur
attachement à la souveraineté du Mali,
qui a perdu le contrôle du nord de son terri-
toire. Mais la plupart d’entre eux (Nigeria,
Côte d’Ivoire [7], etc.) sont confrontés à
des crises latentes ou ouvertes qui dépassent
leur territoire et défient leur propre autorité.
MYSTÉRIEUSE, l’explosion de l’usine
d’armements de Yarmouk, près de Khar-
toum, le 23 octobre dernier, continue de
semer la zizanie entre le Soudan, ses voisins
et les organisations internationales. Les
bâtiments détruits, où étaient produites des
armes légères, servaient également d’en-
trepôts pour d’autres équipements militaires
importés de Chine, selon le centre de
recherche suisse Small Arms Survey (1).
Devant l’Organisation des Nations unies
(ONU), Khartoum accuse Israël – sans
avancer de preuve – de les avoir sabotés,
voire d’avoir bombardé le site, considéré
par Tel-Aviv comme le maillon d’un trafic
à destination de la bande de Gaza et de
l’Iran.
Vaste pays de près de deux millions de
kilomètres carrés, le Soudan affronte la
rébellion du Darfour sur son flanc ouest (2).
En outre, depuis juillet 2011, il est amputé
d’une partie de ses territoires du Sud, devenus
indépendants sous le nom de Soudan du Sud
après des décennies de guerre civile. Malgré
plusieurs accords sur le tracé des frontières
Un Etat de facto géré par des clans
AVEC ses cortèges de morts, de réfugiés
et d’exactions sans fin, la République démo-
cratique du Congo (RDC) se révèle emblé-
matique de ces phénomènes destructeurs.
De même, on voit la Somalie se décom-
poser : une partie de son territoire, le Soma-
liland, a trouvé une forme de stabilité sous
l’autorité d’une élite locale formée au
Royaume-Uni, tandis qu’au nord de Moga-
discio le Puntland est un Etat de facto, géré
par des clans qui vivent en partie de la pira-
terie. En Afrique de l’Ouest, si la plupart
des pays connaissent la paix, les foyers de
crise larvée sont nombreux, et gros de désta-
bilisations potentielles : la Casamance,
région du Sénégal limitrophe de la Gambie
et de la Guinée-Bissau, connaît régulière-
ment des explosions de violence autono-
mistes (enlèvements, attentats); dans le delta
du Niger, des bandes armées rançonnent les
entreprises et sabotent les installations pétro-
lières du Nigeria, avec des répercussions au
Cameroun, au Togo et au Bénin; dans les
pays de l’Union du fleuve Mano (Côte
d’Ivoire, Guinée, Liberia et Sierra
Leone) (4), les conflits récents ont laissé des
traces. La zone saharo-sahélienne est quant
à elle le terrain d’action de mouvements
criminels, de groupes islamistes radicaux et
de revendications touarègues qui créent une
partition de fait du Mali (5). Seule la partie
australe du continent, dominée par l’Afrique
du Sud, semble échapper à cette tendance
déliquescente (lire l’encadré).
LES multiples groupes qui contestent à
l’Etat le monopole de la violence légitime
nouent des alliances de circonstance et se
jouent de frontières devenues fluides. Dans
le nord du Mali, Al-Qaida au Maghreb isla-
mique (AQMI), Ançar Dine, le Mou vement
pour l’unicité et le djihad en Afrique de
l’Ouest (Mujao) et les groupes nomades
touaregs, dont les revendications sont
anciennes, se sont ainsi associés pour lutter
contre l’autorité de Bamako. Mais ils se sont
également liés à des trafiquants avec
lesquels ils échangent argent et services.
Ces alliances peuvent se dissoudre aussi vite
qu’elles se sont nouées.
Les limites territoriales se diluent au profit
de zones frontalières, de «pays frontières»
où les régulations s’effectuent par le bas,
c’est-à-dire par le jeu des acteurs eux-mêmes.
Les Etats ont parfois tenté de répondre aux
risques de décomposition par des réformes
institutionnelles, comme la décentralisation
au Mali ou l’instauration d’une fédération
au Nigeria. Mais les tendances lourdes
demeurent à l’œuvre. L’ancien président du
Mali Alpha Oumar Konaré estime par con -
séquent que ces phénomènes sont la clé de
la période actuelle : c’est à travers eux «que
se lit la paix, c’est-à-dire la démocratie,
c’est-à-dire le développement », car il n’existe
«pas de paix avec des frontières contestées,
non assumées, où la peur du voisin est la
seule chose communément partagée» (12).
L’historien ivoirien Pierre Kipré estime
que l’Afrique traverse une «crise d’identité»
qui plonge ses racines dans l’histoire longue.
S’il est vrai que les frontières ont été artifi-
ciellement tracées par les puissances
coloniales lors de la conférence de Berlin
en 1884-1885, en faisant litière des réalités
sociales et humaines, Kipré souligne une
carence des sociétés elles-mêmes. Selon
lui, les tensions sont nées «faute d’avoir
vu les communautés politiques africaines
fonder l’espace autant que les réseaux de
relations sociales comme composantes
intimes du pouvoir (13) ». La lutte contre
la colonisation s’est effectuée dans le cadre
des Etats tracés par les Européens, validant
les divisions instaurées à la fin du
XIX
e
siècle. De même, les Etats indépen-
dants, tout occupés à asseoir leur autorité
15
Un continent sans ses marges
« Lorsque je dessine les frontières de l’Afrique,
j’ai toujours l’impression de blesser les peuples »,
disait un géographe – l’Afrique où, justement, les peuples
se jouent des frontières imposées il y a un siècle…
Le continent voit ses marges lui échapper : l’Afrique
du Nord se tourne vers l’Europe et le Proche-Orient ;
l’Afrique du Sud, ossature de l’espace régional
jusqu’à la République démocratique du Congo,
développe ses liens avec l’Amérique du Nord,
l’Europe, et surtout avec le Brésil, l’Inde et la Chine.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
CARTOGRAPHI E DE PHI LI PPE REKACEWI CZ
(1) Small Arms Survey, communiqué, Genève,
25 octobre 2012.
(2) La férocité de la répression qu’il y exerce vaut à
son président, M. Omar Al-Bachir, un mandat d’arrêt
de la Cour pénale internationale (CPI).
(3) Lire Jean-Baptiste Gallopin, «Amer divorce des
deux Soudans », Le Monde diplomatique, juin 2012.
(4) Créée en 1973, l’Union du fleuve Mano a pour
but de favoriser les échanges commerciaux.
(5) Lire Jacques Delcroze, «Effondrement du rêve
démocratique au Mali », Le Monde diplomatique, sep -
tembre 2012.
(6) De 1955 à 1972, puis de 1983 à 2005.
(7) Lire Fanny Pigeaud, «Guerre pour le cacao dans
l’Ouest ivoirien », Le Monde diplomatique, sep -
tembre 2012.
(8) Michel Luntumbue, «Groupes armés, conflits
et gouvernance en Afrique de l’Ouest : une grille de
lecture », note d’analyse du Groupe de recherche et
d’information sur la paix et la sécurité (GRIP),
Bruxelles, 27 janvier 2012.
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
14
et la répartition des ressources, les deux
Etats sont loin d’avoir trouvé la paix (3).
Le Soudan, traversé de conflits, menacé
par des mouvements centrifuges, n’est pas
un cas isolé sur le continent noir. En effet,
si les tensions au Sahel monopolisent
l’attention diplomatique et médiatique, les
événements qui s’y déroulent ont leurs
pendants dans d’autres régions d’Afrique :
aspirations autonomistes, insurrections
armées, incapacité des autorités à maintenir
l’ordre, trafics transnationaux d’armes et
de munitions, ingérences étrangères, course
aux ressources naturelles, etc. Les Etats
déliquescents ont perdu le contrôle sur des
«zones grises » situées à distance des
capitales et autoadministrées de manière
fréquemment criminelle. Ainsi, entre le Niger
et le Nigeria s’étend désormais une bande
de trente à quarante kilomètres qui échappe
à la supervision de Niamey et d’Abuja. Les
frontières, tracées au temps de la coloni-
sation, n’ont parfois plus de réalité, tant sont
importants les flux de migrants, de voyageurs
et de commerçants qui les ignorent.
développement. Les projets nationaux
progressistes des élites indépendantes se
sont brisés sous les coups de l’autoritarisme
et de la corruption. La tutelle des organismes
financiers internationaux ajoute à l’infan-
tilisation des autorités.
Sur le continent noir, la violence des
inégalités sociales exacerbe les discours
identitaires, perçus comme les seuls modes
d’ascension sociale : reconnu membre d’une
communauté religieuse, culturelle ou
ethnique aux revendications spécifiques, le
jeune adulte retrouve un sentiment d’appar-
tenance et recourt parfois à des moyens
armés pour faire valoir ses droits à travers
ceux de son groupe, au détriment de ceux
du pays dans son ensemble. Par ailleurs, de
plus en plus de jeunes dénoncent l’incurie
de leurs aînés, qui s’accrochent au pouvoir
en oubliant souvent l’intérêt général. Patente,
la rupture du contrat social entre les généra-
tions alimente, selon Luntumbue, une
«culture de l’intolérance» dans des sociétés
où les mécanismes de la démocratie sont
encore mal implantés. Les bandes armées
dans le delta du Niger sont par exemple
typiques d’une jeunesse désœuvrée et avide
d’obtenir sa part de l’abondante manne
pétrolière. L’autonomisme de la péninsule
voisine de Bakassi, au Cameroun, s’inscrit
dans la contestation de la légitimité d’un
Etat incapable de procéder à un semblant
de redistribution des ressources.
Ces conflits, qui ont des causes locales,
sont souvent alimentés ou déclenchés par
un événement extérieur. L’intervention
De véritables «systèmes de conflits »
se sont installés, caractérisés par la dif-
fu sion transnationale de l’instabilité en
Afrique de l’Ouest, de l’Est et centrale. Ces
foyers de tension sont en général «situés le
long des espaces frontaliers, dont les
dynamiques intrinsèques sont souvent des
facteurs de diffusion ou d’amplification des
crises», explique le politologue Michel Lun-
tum bue (8).
Si des phénomènes similaires ont pu
affecter l’Europe centrale et orientale
(partition tchécoslovaque, éclatement de la
Yougoslavie), ils interviennent ici dans le
contexte spécifique d’Etats africains affaiblis,
voire en cours d’effondrement, en particulier
en raison de leur incapacité à assurer le
«Crise d’identité»
quant à elle, a renforcé la coopération de
ses quinze Etats membres dans des secteurs
cibles : stupéfiants, armes, traite des
migrants (17). C’est cette organisation
régionale qui devrait diriger la prochaine
opération militaire dans le nord du Mali, si
le Conseil de sécurité des Nations unies en
donne l’autorisation.
Sortir des «stratégies réactives» constitue
un impératif, selon l’économiste Mamadou
Lamine Diallo (18) ; il faudrait aussi
abandonner les visions purement sécuri-
taires, qui risquent de n’atteindre qu’une
partie de l’objectif. Il s’agit de retrouver des
formes de légitimité du pouvoir qui corres-
pondent à la réalité des sociétés africaines,
car les Etats s’effondrent également par
manque d’ancrage dans la population.
«Vouloir agir à la place des Africains,
alors qu’il s’agit de les accompagner,
martèle M. Konaré, c’est prendre le risque
de sortir d’une logique de chasse gardée,
disons de chasse qu’on ne peut plus garder
seul, pour aller vers une logique non moins
condamnable et condamnée : celle d’une
chasse partagée au profit de monopoles
étrangers pour lesquels certains pays
africains sont bons à développer, à être
industrialisés et d’autres condamnés au rôle
de simples marchés, de pourvoyeurs de
matières premières (19). » Le renforcement
des instances de régulation régionale serait
sans doute le meilleur moyen de parvenir
à une affirmation continentale. Il devrait
s’appuyer sur les «communautés de base»
qui, en mobilisant les ressources culturelles
et la richesse des pratiques sociales, démon-
trent chaque jour leur capacité à résoudre les
tensions dans de nombreuses zones tampons
d’Afrique.
ANNE-CÉCILE ROBERT.
Les marges centrifuges : développement
économique et social tourné vers l’extérieur
Les territoires en implosion
Etats déstabilisés ou déliquescents ayant perdu le contrôle d’une partie de leur territoire
(passée aux mains d’une multitude de groupes armés autonomes ou à la solde de pays voisins),
insurrections armées, violences politiques, trafics d’êtres humains, d’armes et de drogue
Les territoires de l’Afrique « utile »
Richesses minières et pétrolières, zones recevant l’essentiel des investissements directs étrangers
Les espaces de l’itinérance
Territoires nomadiques échappant en partie au contrôle des Etats centraux
Après le « printemps arabe », pays en pleine
recomposition économique et politique
Les espaces interstitiels
Etats qui « fonctionnent » encore, régions sous l’influence concurrente des marges
(au nord et au sud) et des régions extérieures (Europe, Amérique du Nord et Asie)
Les espaces réglementés
Réserves de chasse, parcs naturels, hauts lieux touristiques dont la tutelle échappe en partie aux Etats
Les portes d’entrée de l’Afrique
Lieux de mélanges diasporiques, espaces cosmopolites, carrefours des civilisations
africaines, européennes, asiatiques et proche-orientales
Afrique du Nord
Etats autoritaires qui tiennent encore
face aux mouvements de contestation
Afrique australe
Aire d’attraction de l’Afrique du Sud :
dépendance politique et économique
Etat développant des relations privilégiées avec ses homologues
du groupe des Brics, l’Europe et l’Amérique du Nord
São-Tomé-
et-Príncipe
Comores
Madagascar
et Maurice
Zanzibar
Cap-Vert
Socotra
Ghana
Nigeria
Togo
Burundi
Kenya
Ouganda
Rwanda
Tanzanie
Cameroun
Centrafrique
Congo
Gabon
République
démocratique
du Congo
Djibouti
Ethiopie
Somalie
Egypte
Soudan
du Sud
Soudan
Angola
Malawi
Mozambique
Zambie
Zimbabwe
Afrique
du Sud
Botswana
Lesotho
Namibie
Swaziland
Erythrée
Algérie
Libye
Maroc
Tunisie
Burkina Faso
Mali
Mauritanie
Niger
Tchad
Gambie
Guinée
Guinée-
Bissau
Liberia
Sénégal
Sierra
Leone
Bénin
Côte
d’Ivoire
Sahara
occidental
Inde
Guinée-
Equatoriale
Europe et
Etats-Unis
Europe
méditerranéenne
Proche-Orient et Golfe
Brésil
Chine
Somaliland
Puntland
Azawad
Ghana
Nigeria
Togo
Burundi
Kenya
Ouganda
Rwanda
Tanzanie
Cameroun
Centrafrique
Congo
Gabon São-Tomé-
et-Príncipe
République
démocratique
du Congo
Djibouti
Ethiopie
Somalie
Egypte
Soudan
Angola
Malawi
Mozambique
Zambie
Zimbabwe
Afrique
du Sud
Botswana
Lesotho
Namibie
Swaziland
Comores
Erythrée
Algérie Libye
Maroc
Tunisie
Burkina
Faso
Mali
Mauritanie
Niger
Tchad
Gambie
Guinée
Guinée-Bissau
Liberia
Sénégal
Sierra Leone
Bénin
Côte
d’Ivoire
Sahara
occidental
Madagascar
Cap-Vert
Guinée-Equatoriale
Soudan
du Sud
Puntland
Somaliland
Frontières tracées
Par les Français
25 865 km, soit 32 % du total
Par les Britanniques
21 595 km, soit 27 % du total
Par d’autres puissances coloniales :
Allemagne, Belgique, Portugal, Italie, Espagne
(parfois avec les Français ou les Britanniques)
Frontières créées après 1990
Internationalement reconnues
Limitant approximativement des Etats
non reconnus mais qui fonctionnent
de facto de manière indépendante
Front n
Le Sahara occidental, qui fait partie
des seize derniers territoires non autonomes
(ou non encore décolonisés) inscrits sur la liste
des Nations unies, est en attente depuis plusieurs
décennies d’un référendum d’autodétermination.
Inscrit dans la charte de l’Organisation
de l’unité africaine (OUA) en 1963, le
principe de l’intangibilité des frontières
semble bien écorné. En mai 1993, déjà,
l’indépendance de l’Erythrée, séparée de
l’Ethiopie, l’avait égratigné. Du moins le
nouvel Etat s’inscrivait-il encore dans des
limites dessinées au temps de la coloni-
sation, donc dans un cadre doté d’une
légitimité internationale par le passé. Mais
que dire de la sécession du Soudan du Sud,
reconnue immédiatement par la «commu-
nauté internationale», qui en avait préparé
l’avènement ? Certes, l’autonomie de cette
zone avait été promise lors de l’indépen-
dance, en 1956, dans le cadre d’un Etat
fédéral. Mais Khartoum ne respecta jamais
Impériale Afrique du Sud
E
CHAPPERAIT-ELLE au mouvement de «déterritorialisation» du continent ?
L’Afrique du Sud, dotée d’un Etat structuré par l’appareil administratif et
répressif de l’apartheid, légitimée par le démantèlement de ce régime
raciste, dotée d’immenses richesses, profite de l’inconsistance institution-
nelle de ses voisins (Mozambique, Swaziland, etc.) pour les transformer en
marchés captifs. Elle cherche en outre à tirer tous les avantages de son appar-
tenance au groupe des Brics, où elle fait alliance avec le Brésil, la Russie,
l’Inde et la Chine. Pretoria, qui accueillera le prochain sommet des pays
membres en 2013, propose la conclusion d’accords sur les taux de change.
Selon le politologue camerounais Achille Mbembe, la «nation arc-en-ciel »,
de plus en plus impériale, ignore les barrières frontalières, qu’elle contribue
ainsi à effacer. Dominant économiquement toute la sous-région, devenue une
sorte d’arrière-pays, Pretoria exporte par ailleurs ses compagnies de sécurité
jusqu’au Mali, au Ghana, en Guinée. Les entreprises du pays participent au
commerce des armes – officieux comme officiel – dans les « zones grises »
d’échanges internationaux informalisés.
L’Afrique du Sud se positionne en puissance continentale. En juillet 2012,
c’est l’une de ses ressortissantes, M
me
Nkosazana Dlamini-Zuma, ex-épouse
du président Jacob Zuma, qui a été élue à la présidence de la Commission
de l’Union africaine, face au Gabonais Jean Ping. La bataille a été longue et
dure; Pretoria n’a pas hésité à user de son influence sonnante et trébuchante,
ni à faire valoir les «avantages» de son amitié. Selon Mbembe, au nord, la
«frontière virtuelle» de l’Afrique du Sud se situerait désormais à peu près au
niveau du Katanga (sud-ouest de la République démocratique du Congo) (1).
Elle entrerait par ailleurs dans la zone d’attraction de l’océan Indien et de
l’Asie.
Mais l’avenir du géant d’Afrique australe n’est pas pour autant sans nuages.
Les tensions sociales, comme l’a illustré la répression de la grève à Marikana (2),
les conflits de pouvoir au sein de l’African National Congress (ANC) ou les
accusations de corruption à l’encontre de M. Zuma révèlent des fragilités
significatives et quelques contradictions. Ainsi, au printemps 2008, l’afflux
soudain de migrants économiques des pays voisins a provoqué une réaction
violente de la population, occasionnant plusieurs dizaines de morts. Comme
si la dilution des limites territoriales ne devait favoriser que les entreprises…
A.-C. R.
(1) Achille Mbembe, «Vers une nouvelle géopolitique africaine», dans Manière de voir, n
o
51,
«Afriques en renaissance», mai-juin 2000.
(2) Lire Greg Marinovich, «Une tuerie comme au temps de l’apartheid», Le Monde diploma-
tique, octobre 2012.
PARTITION DU SOUDAN, CONFLIT DANS LE NORD DU MALI...
Que reste-t-il
des frontières africaines ?
(9) Cf. Colette Braeckman, Les Nouveaux Préda-
teurs. Politique des puissances en Afrique centrale,
Fayard, Paris, 2003.
(10) Achille Mbembe, «Vers une nouvelle géopoli-
tique africaine», dans Manière de voir, n
o
51, «Afriques
en renaissance », mai-juin 2000.
(11) Cf. «La traite d’enfants en Afrique de l’Ouest »,
centre de recherche Innocenti de l’Unicef et bureau
régional de l’Unicef pour l’Afrique de l’Ouest et du
Centre, Florence (Italie), avril 2002.
(12) Alpha Oumar Konaré, allocution d’ouverture,
«Des frontières en Afrique du XII
e
siècle au XX
e
siècle»,
Organisation des Nations unies pour l’éducation, la
science et la culture (Unesco), Paris, 2005.
(13) Pierre Kipré, «Frontières africaines et intégration
régionale : au sujet de la crise d’identité nationale en
Afrique de l’Ouest à la fin du XX
e
siècle», dans «Des
frontières en Afrique... », op. cit.
(14) Wole Soyinka, «Blood soaked quilt of Africa»,
The Guardian, Londres, 17 mai 1994.
(15) Nicolas Sarkozy, vœux aux ambassadeurs,
16 janvier 2009.
(16) Ali Mazrui, «The bondage of boundaries », dans
«The future surveyed : 150 economist years », numéro
spécial de The Economist, Londres, 11 septembre 1993.
(17) Cf. «Modernisation of administration department
and updating of administrative procedures manual for
Ecowas », www.ecowas.int
(18) Mamadou Lamine Diallo, «L’Afrique dans la
nouvelle géopolitique mondiale: atouts et faiblesses »,
Fondation Gabriel-Péri, Pantin, 24 janvier 2008.
(19) «Des frontières en Afrique... », op. cit.
occidentale en Libye, au printemps 2011,
a ainsi contribué à la dissémination d’armes
de guerre issues de l’arsenal du colonel
Mouammar Kadhafi, mais également des
parachutages franco-britanniques. Ces armes
se sont déversées dans une zone où s’étendait
déjà le djihadisme islamique, tandis que la
braise des tensions entre les capitales
(Bamako et Niamey) et la rébellion toua -
règue rougissait sous le souffle de la
corruption et de l’arbitraire. On sait par
ailleurs que les grandes multinationales
instrumentalisent, voire orchestrent, les
conflits locaux pour s’emparer des richesses
minières (9).
Le continent s’enferme alors dans un
cercle vicieux, puisque les Etats se voient
souvent contraints de faire appel à l’aide
extérieure pour résoudre les crises qui les
menacent, validant par là l’accusation initiale
d’incompétence et d’illégitimité. Certains
observateurs s’inquiètent en outre des effets
pervers de l’intervention des associations
humanitaires : le politologue camerounais
Achille Mbembe estime qu’elles contribuent
à brouiller les repères de la souveraineté
étatique, les zones protégées devenant «extra-
territoriales de fait (10) ».
Au-delà des différends territoriaux entre
Etats, on assiste, depuis les années 1990, à
la multiplication de conflits internes à
caractère politico-ethnique dont les impli-
cations peuvent dépasser le cadre d’un
pays (Liberia, Sierra Leone, Côte d’Ivoire,
Mali...). La fin de l’affrontement des deux
blocs de la guerre froide a pu libérer
d’anciennes revendications, tandis que la
mondialisation économique et financière
redistribuait une partie des cartes géopoli-
tiques. La déstabilisation des Etats est
alimentée par une criminalité transfronta-
lière telle que le trafic d’armes, de drogues
ou d’êtres humains. La Guinée-Bissau,
habituée des coups d’Etat, est devenue le
point d’entrée de la cocaïne d’Amérique du
Sud et de l’héroïne afghane, qui, de là, sont
réexpédiées vers l’Europe et les Etats-Unis.
Mais la région voit également la traite de
migrants destinés à l’agriculture et à la
pêche (Burkina Faso, Ghana, Bénin, Guinée-
Conakry, etc.). Deux cent mille enfants en
seraient victimes en Afrique de l’Ouest et
en RDC, selon le Fonds des Nations unies
pour l’enfance (Unicef) (11).
naissante, n’ont pas hésité à se faire la
guerre. En outre, les régimes à parti unique,
parfois issus de luttes armées, recourant à
des moyens autoritaires, prétendaient
sublimer les aspirations divergentes des
populations pour assurer le développement
de la «nation».
Le tracé de frontières rigides n’est pas
une tradition africaine, celle-ci valorisant
davantage la rencontre, le partage, l’échange.
M. Konaré évoque des «confins mouvants»
qui agissent comme des «points de suture»
ou «de soudure». Le «cousinage» et les
plaisanteries qui l’accompagnent sont d’ail-
leurs une tradition qui, malgré tout, perdure.
Les indépendances ont été obtenues dans
les années 1960, alors que les populations
n’avaient pas encore intégré les espaces
politiques créés par Berlin seulement quatre-
vingts ans plus tôt.
Faut-il alors imaginer un «contre-congrès
de Berlin»? En 1994, l’écrivain nigérian
Wole Soyinka s’exclamait : «Nous devrions
nous asseoir et, munis d’une équerre et d’un
compas, redessiner les frontières des
nations africaines (14). » Plus récemment,
M. Nicolas Sarkozy, à quelques semaines
d’un voyage sur place, en 2009, suggérait
à propos de la RDC : «Il faudra bien qu’à
un moment ou à un autre il y ait un dialogue
qui ne soit pas simplement un dialogue
conjoncturel, mais un dialogue structurel :
comment, dans cette région du monde, on
partage l’espace, on partage les richesses
et on accepte de comprendre que la
géographie a ses lois, que les pays changent
rarement d’adresse et qu’il faut apprendre
à vivre les uns à côté des autres (15) ?» Ces
déclarations ont suscité l’inquiétude dans
la région des Grands Lacs, où on a craint
une tentative de redécoupage « à l’an -
cienne». Mais, au-delà du style éruptif de
l’ancien président français, l’idée taraude
de nombreux intellectuels et gouvernants
africains. «Au cours du prochain siècle,
écrit le politologue kényan Ali Mazrui, la
configuration de la plupart des Etats
africains actuels changera. De deux choses
l’une : ou l’autodétermination ethnique
conduira à la création d’Etats plus petits,
comme dans le cas de la séparation de l’Ery-
thrée et de l’Ethiopie ; ou l’intégration
régionale mènera à des unions politiques
et économiques plus vastes (16). »
Dans ce qui s’apparente à une course
contre la montre, les dirigeants africains
semblent avoir pris le parti de la seconde
hypothèse. Les frontières seront défendues,
mais des institutions régionales instaureront
un cadre pacifique. En 2002, l’OUA a ainsi
été transformée en Union africaine. Plus
structurée, elle est dotée d’un organe exécutif
permanent et d’un Conseil de paix et de
sécurité. Elle a prévu une échelle de
sanctions dont le Niger, la Côte d’Ivoire et
le Mali ont subi les foudres : suspension de
la participation à l’organisation, embargos,
gels des avoirs financiers, etc. Par ailleurs,
elle a pris plusieurs initiatives, comme le
plan d’action sur la lutte contre la drogue et
la prévention de la criminalité. La Cedeao,
«Nous sommes pour les négociations et pour trouver une solution
dénitive dans ce conit entre le Mali et l’Azawad», a déclaré le
16 novembre M. Bilal Ag Achérif, porte-parole des rebelles à Ouaga-
dougou (Burkina Faso), où une médiation internationale est orga-
nisée. De leur côté, les Nations unies discutent d’une intervention
militaire. La partition de fait du Mali illustre la fragilité, patente
depuis la n de la guerre froide, des frontières du continent.
PAR ANNE- CÉCI LE ROBERT
son engagement, déclenchant une rébellion
armée qui devait alimenter deux longues
guerres civiles (6).
Alors que la pression sur les frontières
s’accroît, que répondre aux indépendan-
tistes du Sahel ou de Casamance ?
Dans un communiqué du 17 février 2012,
les chefs d’Etat de la Communauté écono-
mique des Etats d’Afrique de l’Ouest
(Cedeao) affirment gravement leur
attachement à la souveraineté du Mali,
qui a perdu le contrôle du nord de son terri-
toire. Mais la plupart d’entre eux (Nigeria,
Côte d’Ivoire [7], etc.) sont confrontés à
des crises latentes ou ouvertes qui dépassent
leur territoire et défient leur propre autorité.
MYSTÉRIEUSE, l’explosion de l’usine
d’armements de Yarmouk, près de Khar-
toum, le 23 octobre dernier, continue de
semer la zizanie entre le Soudan, ses voisins
et les organisations internationales. Les
bâtiments détruits, où étaient produites des
armes légères, servaient également d’en-
trepôts pour d’autres équipements militaires
importés de Chine, selon le centre de
recherche suisse Small Arms Survey (1).
Devant l’Organisation des Nations unies
(ONU), Khartoum accuse Israël – sans
avancer de preuve – de les avoir sabotés,
voire d’avoir bombardé le site, considéré
par Tel-Aviv comme le maillon d’un trafic
à destination de la bande de Gaza et de
l’Iran.
Vaste pays de près de deux millions de
kilomètres carrés, le Soudan affronte la
rébellion du Darfour sur son flanc ouest (2).
En outre, depuis juillet 2011, il est amputé
d’une partie de ses territoires du Sud, devenus
indépendants sous le nom de Soudan du Sud
après des décennies de guerre civile. Malgré
plusieurs accords sur le tracé des frontières
Un Etat de facto géré par des clans
AVEC ses cortèges de morts, de réfugiés
et d’exactions sans fin, la République démo-
cratique du Congo (RDC) se révèle emblé-
matique de ces phénomènes destructeurs.
De même, on voit la Somalie se décom-
poser : une partie de son territoire, le Soma-
liland, a trouvé une forme de stabilité sous
l’autorité d’une élite locale formée au
Royaume-Uni, tandis qu’au nord de Moga-
discio le Puntland est un Etat de facto, géré
par des clans qui vivent en partie de la pira-
terie. En Afrique de l’Ouest, si la plupart
des pays connaissent la paix, les foyers de
crise larvée sont nombreux, et gros de désta-
bilisations potentielles : la Casamance,
région du Sénégal limitrophe de la Gambie
et de la Guinée-Bissau, connaît régulière-
ment des explosions de violence autono-
mistes (enlèvements, attentats); dans le delta
du Niger, des bandes armées rançonnent les
entreprises et sabotent les installations pétro-
lières du Nigeria, avec des répercussions au
Cameroun, au Togo et au Bénin; dans les
pays de l’Union du fleuve Mano (Côte
d’Ivoire, Guinée, Liberia et Sierra
Leone) (4), les conflits récents ont laissé des
traces. La zone saharo-sahélienne est quant
à elle le terrain d’action de mouvements
criminels, de groupes islamistes radicaux et
de revendications touarègues qui créent une
partition de fait du Mali (5). Seule la partie
australe du continent, dominée par l’Afrique
du Sud, semble échapper à cette tendance
déliquescente (lire l’encadré).
LES multiples groupes qui contestent à
l’Etat le monopole de la violence légitime
nouent des alliances de circonstance et se
jouent de frontières devenues fluides. Dans
le nord du Mali, Al-Qaida au Maghreb isla-
mique (AQMI), Ançar Dine, le Mou vement
pour l’unicité et le djihad en Afrique de
l’Ouest (Mujao) et les groupes nomades
touaregs, dont les revendications sont
anciennes, se sont ainsi associés pour lutter
contre l’autorité de Bamako. Mais ils se sont
également liés à des trafiquants avec
lesquels ils échangent argent et services.
Ces alliances peuvent se dissoudre aussi vite
qu’elles se sont nouées.
Les limites territoriales se diluent au profit
de zones frontalières, de «pays frontières»
où les régulations s’effectuent par le bas,
c’est-à-dire par le jeu des acteurs eux-mêmes.
Les Etats ont parfois tenté de répondre aux
risques de décomposition par des réformes
institutionnelles, comme la décentralisation
au Mali ou l’instauration d’une fédération
au Nigeria. Mais les tendances lourdes
demeurent à l’œuvre. L’ancien président du
Mali Alpha Oumar Konaré estime par con -
séquent que ces phénomènes sont la clé de
la période actuelle : c’est à travers eux «que
se lit la paix, c’est-à-dire la démocratie,
c’est-à-dire le développement », car il n’existe
«pas de paix avec des frontières contestées,
non assumées, où la peur du voisin est la
seule chose communément partagée» (12).
L’historien ivoirien Pierre Kipré estime
que l’Afrique traverse une «crise d’identité»
qui plonge ses racines dans l’histoire longue.
S’il est vrai que les frontières ont été artifi-
ciellement tracées par les puissances
coloniales lors de la conférence de Berlin
en 1884-1885, en faisant litière des réalités
sociales et humaines, Kipré souligne une
carence des sociétés elles-mêmes. Selon
lui, les tensions sont nées «faute d’avoir
vu les communautés politiques africaines
fonder l’espace autant que les réseaux de
relations sociales comme composantes
intimes du pouvoir (13) ». La lutte contre
la colonisation s’est effectuée dans le cadre
des Etats tracés par les Européens, validant
les divisions instaurées à la fin du
XIX
e
siècle. De même, les Etats indépen-
dants, tout occupés à asseoir leur autorité
15
Un continent sans ses marges
« Lorsque je dessine les frontières de l’Afrique,
j’ai toujours l’impression de blesser les peuples »,
disait un géographe – l’Afrique où, justement, les peuples
se jouent des frontières imposées il y a un siècle…
Le continent voit ses marges lui échapper : l’Afrique
du Nord se tourne vers l’Europe et le Proche-Orient ;
l’Afrique du Sud, ossature de l’espace régional
jusqu’à la République démocratique du Congo,
développe ses liens avec l’Amérique du Nord,
l’Europe, et surtout avec le Brésil, l’Inde et la Chine.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
CARTOGRAPHI E DE PHI LI PPE REKACEWI CZ
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
16
CONFLITS ETHNIQUES SUR FOND D’OUVERTURE POLITIQUE
Désunion nationale en Birmanie
PAR RENAUD EGRETEAU *
LE PRÉSIDENT birman Thein Sein,
par le truchement de son envoyé spécial,
l’ex-général Aung Min, a reconduit la
plupart des cessez-le-feu conclus par la
précédente junte, en particulier avec la
puissante milice des Was, ethnie sinisée
du nord du pays impliquée depuis les
années 1960 dans la production et le
traf ic d’opium. Il est surtout parvenu
à négocier pour la première fois des
accords qu’on peut qualifier d’historiques
avec les minorités karen, shan, chin et
karennie (1). Après cette avancée, la
«communauté internationale » (Japon et
Norvège en tête) s’est montrée prête à
soutenir des projets de développement
dans les zones fraîchement pacifiées de
la frontière birmano-thaïlandaise.
Mais à l’optimisme des premiers mois
succède la crainte d’un enlisement des
négociations, selon un schéma familier
en Birmanie. Les accrochages entre
* Chercheur à l’université de Hongkong, auteur de
l’ouvrage Histoire de la Birmanie contemporaine. Le
pays des prétoriens, Fayard, Paris, 2010.
rebelles shans et bataillons de l’armée
birmane demeurent fréquents ; les scis -
sions au sein de la communauté karen se
multiplient à propos de la poursuite du
la hiérarchie militaire et l’opposante Aung
San Suu Kyi, dont le père, bamar, fut le
fondateur historique de l’armée.
Des années de guérillas ont produit
d’excellents chefs militaires kachins,
karens et shans qui s’avèrent aujourd’hui
de piètres stratèges politiques, incapables
de s’accorder sur une vision commune de
ce que pourrait être une union politique
birmane pacifiée. Côté bamar, on peine
à trouver des personnalités prêtes à
remettre en cause le discours dominant
Six décennies de guerre civile
Une nouvelle opposition émerge
(1) Lire Bernard Lang, « Des logiciels libres à la
disposition de tous », Le Monde diplomatique,
janvier 1998.
(2) Matthias Neuling, Auf fremden Pfaden. Ein
Leitfaden der Rechtsformen für selbstverwaltete Betriebe
und Projekte, Stattbuch, Berlin, 1985.
(3) Crédits à taux symboliques auprès de particu-
liers qui soutiennent les projets.
(4) Fiche pays nordiques, www.habicoop.fr
de l’idéal national : on est birman parce
que l’on appartient à une communauté
raciale, exclusive et quasi endogamique,
fondée sur le bouddhisme. Repenser l’idée
de la nation apparaît comme une tâche
primordiale. D’autant que la question
ethnique est aussi liée à des enjeux terri-
toriaux, et donc économiques. Depuis les
années 1940 se sont constituées dans les
zones frontalières de véritables économies
de guerre. Pacifier la périphérie, c’est se
heurter à de vastes intérêts locaux et trans-
frontaliers.
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Depuis la dissolution de la junte du général Than Shwe,
en mars 2011, et le tournant réformiste décidé par son
successeur, le président Thein Sein, le dialogue a repris
entre la majorité birmane (bamar) et les minorités
ethniques. Mais la résolution des conflits identitaires
est suspendue à trop de facteurs pour que l’on puisse
espérer une réconciliation rapide.
SOUSTRAIRE DES LOGEMENTS AU MARCHÉ
Habitat coopératif, verrou contre la spéculation
PAR MARTI N DENOUN
ET GEOFFROY VALADON *
(GmbH) qui compte deux actionnaires :
l’assemblée des habitants d’une part et le
syndicat de l’autre. L’assemblée est souve-
raine en ce qui concerne la gestion du lieu;
mais, s’il s’agit de revendre les locaux, de
les transformer en propriétés individuelles
ou d’opérer le moindre changement de
statut, les deux voix sont nécessaires. Le
syndicat dispose ainsi d’un veto lui
permettant d’interdire toute opération
spéculative.
Les occupants paient une contribution
mensuelle qui donne à chacun un droit
d’usage sur son logement et une voix à
l’assemblée des habitants, mais aucune part
sociale. La propriété est donc collective.
Les résidents sont autorisés à transformer
leur logement ; ils décident collectivement
de la gestion, des travaux et du règlement
intérieur. Ces «loyers», qui permettent de
s’acquitter des crédits bancaires et directs (3),
diminuent fortement lorsque l’emprunt est
remboursé. Toutes les assemblées payent,
en fonction de leur surface et du poids de
leur endettement, une contribution à un
fonds de solidarité qui aide les projets
naissants. Pour ces derniers, le Mietshaüser
Syndikat fait aussi office de plate-forme
d’information et de conseil.
Ce modèle fut mis en œuvre pour la
première fois en 1989, avec le Grether
haüser Syndikat. Habicoop travaille en
partenariat avec les bailleurs sociaux. Son
modèle prend la forme d’une société
coopérative par actions simplifiées : les
apports et redevances versés par les
habitants leur procurent à la fois un droit
de jouissance et des parts sociales qu’en
cas de départ ils revendront à la coopé-
rative au prix nominal, et non sur le marché.
Son projet-pilote, le «village vertical »,
sera livré en 2013 à Villeurbanne (Rhône).
En Ardèche, l’écovillage du Hameau des
Buis a inventé un dispositif original : l’asso-
ciation des habitants consent un prêt viager
à taux zéro à une société commerciale, qui
lui octroie en contrepartie un droit de jouis-
sance sur les locaux.
EN Allemagne, dans les années 1980,
des squatteurs, face à la précarité des
occupations et à la répression judiciaire
qu’ils subissaient, ont cherché à monter
des projets d’habitation à la fois autogérés
et pérennes. Ils ont alors dû affronter cette
question : comment recourir à la propriété
privée sans alimenter la spéculation
immobilière ? Par une astuce juridique,
ils ont amputé le droit de la propriété de
sa dimension capitalistique et spéculative
pour n’en garder que le droit d’usage. Un
détournement similaire à celui du logiciel
libre, qui transforme le droit d’auteur en
«gauche d’auteur » (1).
C’est ainsi qu’est né le Mietshaüser
Syndikat (Syndicat d’immeubles locatifs),
outil destiné à retirer des immeubles du
marché de façon définitive. La coopérative
immobilière traditionnelle (Genossen-
schaft) n’offrait pas cette garantie. Le tour
de force consiste à utiliser l’espace de
liberté que le droit des affaires allemand
accorde aux entreprises pour lui donner
un sens non spéculatif.
En 1985, le juriste engagé Matthias
Neuling met au point le bon montage (2).
Le propriétaire de l’immeuble est une
société anonyme à responsabilité limitée
L’explosion du prix des logements (+ 140 % en
France depuis 1998) éloigne les locataires des
centres-villes et fait la fortune des investisseurs.
Comment échapper à cette spirale ? L’habitat
coopératif, protégé par une astuce juridique, ore
une piste de solution.
TANDIS que la Birmanie cherche à rouvrir
son économie sur le monde, son territoire
riche en ressources naturelles attise à
nouveau les convoitises. Or les zones péri-
phériques du pays, en particulier les Etats
shan et kachin, sont particulièrement
riches en bois, pierres précieuses et
minerai, ainsi qu’en potentiel hydraulique.
Les communautés ethniques locales luttent
pour ne pas voir leurs territoires pillés par
la majorité bamar – c’est-à-dire par
l’armée et quelques conglomérats qui lui
sont proches – ou par des compagnies
étrangères, surtout chinoises et thaïlan-
daises. Tant que la Birmanie ne pourra
assurer un développement équitable et
justement réparti, les logiques prédatrices,
mafieuses et oligarchiques des économies
de guerre locales risquent de perdurer,
compromettant l’hypothèse de relations
interethniques pacifiées.
Toutefois, une société civile émerge,
et elle est de plus en plus écoutée à
Naypyidaw, la capitale. C’est en parti-
culier le cas des mouvements ethniques
non armés, qui forment un pendant
bienvenu à l’opposition bamar, encore
réduite à la seule icône Aung San Suu Kyi.
En septembre 2011, la suspension par le
président Thein Sein du projet pharao-
nique de barrage chinois à Myitsone, dans
l’Etat kachin, a marqué leur montée en
puissance. De même, en ouvrant un nouvel
espace de débat politique, la surprenante
autonomisation du Parlement national et
des quatorze assemblées législatives
locales – créés par la Constitution de 2008,
bien plus fédéraliste que les deux précé-
dentes, et mis en place à la suite des
élections controversées de 2010 (2) – a
fait naître de nouveaux espoirs de dialogue
interethnique.
(1) La Birmanie comprend sept régions où vivent
essentiellement les Bamars (deux tiers de la population),
et sept Etats habités par les principales minorités
ethniques : shan, karennie, mon, karen, rakhine (araka-
naise), chin et kachin. Lire André et Louis Boucaud,
«En Birmanie, des élections au bout des fusils », Le
Monde diplomatique, novembre 2009.
(2) Les élections du 7 novembre 2010 ont vu le parti
proche de l’armée remporter, dans un climat de fraude
et de menaces, quelque 77 % des sièges au Parlement
national.
Projekt : mille six cents mètres carrés
d’habitations et de locaux à usage collectif
dans l’enceinte de l’ancienne usine Grether-
schen, à Fribourg. Désormais, près de mille
cinq cents personnes habitent dans les
quarante-sept mille cinq cents mètres carrés
des soixante-trois projets associés au
syndicat. L’ensemble représente un coût
de 58 millions d’euros, dont plusieurs sont
déjà intégralement payés. Vingt-cinq
nouveaux programmes de logements sont
en gestation.
Dans les pays nordiques aussi, l’exis-
tence d’un statut juridique spécifique et
des politiques volontaristes ont permis un
développement important de systèmes diffé-
rents de la propriété privée. En Suède, 18 %
du parc immobilier fonctionne sous un
régime coopératif ; en Norvège, 13 %(4).
* Animateurs du collectif La Rotative,
www.larotative.org
PIERRE ALECHINSKY.
– «Bouclier urbain», 1986
Le modèle s’est également répandu en
Suisse, aux Pays-Bas, en Allemagne, au
Québec et, récemment, en Catalogne, même
si les statuts choisis ne garantissent pas
toujours la non-spéculation.
En France, où la loi ne prévoit aucun
statut pour les coopératives d’habitat, les
associations Habicoop, Toits de choix,
CLIP ou encore Terre de liens expéri-
mentent des modèles juridiques semblables
à partir du droit des sociétés par actions
simplifiées (SAS), des sociétés à respon-
sabilité limitée (SARL) et des sociétés
civiles immobilières (SCI). Le CLIP
cherche le moyen de reproduire en droit
français la radicalité du projet du Miets-
Ni locataires ni propriétaires
DANS tous ces modèles, il s’agit de
séparer l’usufruit, attribué aux habitants,
de la nue-propriété, transférée à une entité
indépendante qui fait office de verrou
antispéculatif. Ces immeubles mis hors
marché ouvrent un nouvel horizon : celui
d’une «propriété d’usage» où le droit à
un espace dépend du besoin qu’on a d’y
habiter. Ils instituent un nouveau type
d’habitant : avec tous les pouvoirs de déci-
sion sur son lieu de vie, il est plus qu’un
locataire; sans pouvoir de spéculer sur son
bien, il est moins qu’un propriétaire.
Ceux qui font la démarche d’«aliéner »
leur propriété à une coopérative aspirent
généralement à construire leur projet de
manière collective. Ils se constituent à
partir de groupes d’affinités pour concevoir
l’architecture, organiser la gestion et la vie
plus ou moins collective du lieu.
Néanmoins, en l’absence d’un statut
juridique propre, ces montages présentent
quelques fragilités : le fisc pourrait les
soumettre aux impôts sur les sociétés, et
la justice pourrait requalifier les parts
sociales en titres de propriété.
La réflexion annoncée par la ministre
du logement Cécile Duflot en vue de créer
un statut spécifique est encourageante :
cela permettrait de consolider et d’étendre
ce type de projets. Mais il faudra être
attentif aux effets de cette éventuelle
institutionnalisation. Le danger apparaît
par exemple lorsque les politiques
publiques envisagent l’habitat coopératif
comme un substitut au logement social,
amal gamant ainsi deux logiques à
l’origine bien différentes. Les coopéra-
tives courent alors deux risques : celui
de voir la conception et la gestion de leurs
projets formatées « d’en haut » ; et celui
de se dissoudre, ou de se transformer en
copropriétés classiques.
dialogue. Et, si des pourparlers ont été
entamés avec ces groupes de la frontière
birmano-thaïlandaise, le conflit kachin
s’enlise dans le nord du pays depuis que
l’Armée de l’indépendance kachin a repris
les armes, en juin 2011. Les combats ont
ainsi fait plus de cent mille déplacés
kachins, beaucoup cherchant refuge au
Yunnan (Chine).
Enfin, les violences à l’endroit des
Rohingyas musulmans resurgissent dans
l’Etat de l’Arakan (rakhine). Les bruta-
lités récurrentes subies par cette minorité
– qui pratique un islam sunnite bien
différent de celui rencontré ailleurs dans
la région – trahissent un rejet obsessionnel
de la part de la majorité arakanaise
bouddhiste. Elles s’inscrivent dans des
logiques xénophobes héritées d’un passé
conflictuel entre communautés bouddhistes
et musulmanes.
ALA CONFÉRENCE de Panglong, en
1947, les minorités shan, chin et kachin,
en acceptant un cadre constitutionnel
semi-fédéral, s’étaient vu garantir une
forme d’autonomie par la majorité bamar.
Les autres minorités n’y furent toutefois
pas conviées, et les observateurs karens en
refusèrent les conclusions. Depuis l’échec
de ces accords, les politiques ethniques
des gouvernements centraux (à dominance
bamar) n’ont cessé d’alterner des phases
de pourparlers et d’autres de contre-insur-
rection violente menée par l’armée.
Jamais ce cycle n’a pu être rompu par
un accord politique durable sur le droit à
l’autodétermination des minorités, le
partage des ressources et des territoires
ou encore l’octroi de droits culturels et
religieux par la majorité bamar. Repro-
duisant la stratégie esquissée dans les
années 1990 par le général Khin Nyunt,
ex-patron des renseignements militaires
jusqu’à son éviction en 2004, M. Thein
Sein a de nouveau poussé à une «paix des
braves » entre soldats, en attendant un
hypothétique règlement sur le fond de la
question ethnique.
Trop d’obstacles demeurent, à com -
mencer par la défiance entre la majorité
bamar et les minorités ethniques, héritage
de six décennies de guerre civile. Les
divisions sont moins prononcées au sein
de la communauté bamar elle-même : en
témoigne la réconciliation en cours entre
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
17
«
TU AS SENTI depuis le début que chez toi, c’était ici.
Même dehors, derrière des grilles, à cause de lois épou-
vantables.
– C’est clair ! Tranquille…
– Nos expériences sont très diérentes. Je faisais partie
des oppresseurs, par la nature même de la petite ville minière
où j’ai grandi, et où les Noirs récoltaient l’or pour nous. A vingt
ou trente kilomètres de Johannesburg. Mais pour moi aussi,
c’était La Mecque, mon Londres imaginaire, mon New York.
Serais-tu d’accord pour dire que la littérature authenti-
quement sud-africaine qui a vu le jour ici, poésie,
nouvelles, romans, biographies, histoires de la vie des
gens, nous l’avons finalement développée à la fois grâce
aux désirs que cette ville éveillait en nous, et en dépit
d’eux?
– Oui, c’est ici qu’ils se sont reconnus – Don
Mattera, Arthur Maimane, Todd Matshikiza, dramaturge,
compositeur, créateur de King Kong, la première comédie
musicale sud-africaine –, qu’ils ont reconnu ce qu’ils
pouvaient, devaient réaliser. Même si ou justement
parce que Johannesburg était, par bien des aspects, la ville
la plus dure d’Afrique du Sud.
– Où vivais-tu, à l’époque? Dans une cabane…
– De temps en temps, je me trouvais un toit chez ma
tante, à Soweto, le principal ghetto de Jo’burg. C’était
juste après ma libération de Robben Island.
– Tu y as été emprisonné, avec Nelson Mandela ! Mais
avant, tu vivais en ville?
– Clandestinement, avec les gens de l’ANC [African
National Congress, Congrès national africain].
– Combien de temps à Robben Island?
– Cinq ans.
– Cinq ans. A partir de…
– 19 ans.
– Des années de ta jeunesse perdues à tout jamais.
Quand tu es sorti, retour à Johannesburg?
– Retour à Johannesburg. J’ai même vécu à Mayfair,
une banlieue blanche, puis à Parktown, toujours chez les
Blancs, à deux pas de ta maison, où nous discutons
aujourd’hui.
– Aujourd’hui, Raks, oui… Mais à cette époque-là,
tu n’avais pas le droit de vivre parmi les ouvriers blancs
de Mayfair et encore moins dans une banlieue huppée
comme Parktown.
– En même temps, ça évoluait, même si les lois ne
changeaient pas. A l’époque, si on voulait louer, on
pouvait le faire par le biais d’un camarade blanc qui remplissait les
papiers à son nom.
(Nous partageons la même joie.)
– John Smith était Raks Seakhoa. Donc, à Johannesburg, une part
de vos droits s’applique déjà dans les faits avant que la lutte ne
conquière les plus essentiels. Tu as eu le courage de revendiquer cette
ville comme faisant partie de ta liberté individuelle. Penses-tu que
tu aurais pu faire ça ailleurs en Afrique du Sud?
– Non. Je crois que Jo’burg était un peu en avance.
(…)
– Allons plus loin. La corruption à tous les niveaux, du gouver-
nement jusqu’au bas de la hiérarchie, et qui implique même des héros
de notre lutte, des gens qui étaient à Robben Island avec toi – c’est
dicile de croire qu’il s’agit des mêmes.
– Alors, qu’est-ce qu’on doit faire? Ne laisser personne, sous
aucun prétexte, vous glisser des billets dans la poche, c’est tout. Ma
grande désillusion, ici, dans cette ville, c’est notre incapacité à obtenir
une vraie reconnaissance publique du rôle que jouent la littérature,
la musique, l’art en général, en saisissant ce que notre ville, notre pays
peuvent connaître comme vie meilleure. Je regarde notre continent
africain. Le Kenya, le Nigeria, au début de l’indépendance. Les
écrivains Chinua Achebe, Wole Soyinka, James Ngugi. Tout ce qui
se passait, alors, on le trouvait dans leurs livres, avec une profondeur
inaccessible aux journaux, à la télévision. Bien sûr, c’était risqué, même
en ces temps-là. Il y en a qui ont été arrêtés pour avoir raconté ce qui
se passait, dans ces pays nouveaux, sous ces régimes nouveaux.
– Aucun écrivain ne s’est fait arrêter ici, jusqu’à présent. Mais
comment peut-on oublier ! L’apartheid est mort et enterré, et voilà
qu’apparaît cette prétendue «loi sur la sécurité de l’Etat » (1). On est
au bord de rebasculer dans un régime de censure digne de l’apartheid.
– Et dans les régions rurales, ce sont toujours les chefs [tradi-
tionnels] qui font la loi. Pas la Constitution, ni le Bill of Rights…
– Eh bien, je respecte les traditions noires, comme je respecte,
sans appartenir à aucune, les traditions culturelles de nos chrétiens,
musulmans et juifs. Mais un chef ne peut pas décréter qu’il est légal
de marier une jeune fille à un homme choisi par son père. Les droits
des femmes, les droits des enfants sont régis par des lois communes,
qui s’appliquent à nous tous. On peut célébrer les mariages ou les
cérémonies de deuil selon les coutumes ancestrales, que le colonialisme
avait recouvertes d’une chape de béton, mais pour tout ce qui
touche à nos droits constitutionnels et civiques, les lois du pays
s’appliquent à tout le monde.
* Nadine Gordimer a reçu le prix Nobel de littérature en 1991. Copyright Nadine
Gordimer, 2012.
Johannesburg, notre ville
UNE ÉCRIVAINE, UN PAYS
– Et là, je crois que nos écrits peuvent influencer la société. Nos
nouvelles, nos pièces, qui prennent souvent leur source ici, dans cette
ville, devraient être plus présentes à la télévision, avec des sitcoms
écrites par nous dans tous les médias. Mais les livres, la parole écrite…
– On n’a pas besoin de batterie, de prise, de source d’énergie autre
que notre propre esprit. La parole écrite, entre deux couvertures de
papier, nous sommes libres d’en discuter, d’être d’accord ou pas. Nous
découvrir nous-mêmes : c’est de ça que nous avons besoin, apprendre
à nous servir de notre liberté pour fabriquer cette «vie meilleure».
Regarde notre vie, maintenant… Tu ne survis plus dans les townships;
à Jo’burg, ta maison est à ton nom.
– En banlieue blanche; enfin, plus maintenant.
– Autant qu’un changement politique, c’est un changement de
classe, non?
– Une nouvelle classe moyenne noire, en plein essor. Quelques
très riches dans des banlieues de luxe.
– La classe sociale, pas la couleur, c’est la nouvelle règle du jeu,
alors que des milliers de gens vivent encore dans les anciens ghettos.
Et dans des cabanes de fortune, tout autour de la ville : Johannesburg,
dans mon esprit, c’est la confusion. Une ville remarquable et, avec
ses cabanes en carton et tôle, un misérable enfer. Les indigents qui
dorment par terre. Tous, ils font partie de cette ville; mais ils n’en
font pas partie.
– Nadine, tu sais que je me sens… non pas trahi, mais je dirais
que, à l’époque, nous nous battions pour une vraie liberté, où même
les diérences de classe… Notre gouvernement de libération ferait
le nécessaire pour qu’aujourd’hui, vingt ans plus tard, il n’y ait plus
de bidonvilles. Il s’attaquerait aux écarts entre les plus hauts salaires
et ceux des travailleurs pauvres. Mais ce n’est pas ce qu’on voit. La
corruption engloutit tout ce pour quoi nous nous sommes battus, y
compris les intérêts du peuple.
– Quelle honte, tant de gens qui ne gagnent pas correctement leur
vie dans une ville où tout change si vite, et qui devrait orir tant de
possibilités. Ça commence dès l’enfance. Les enfants des écoles
publiques sont à moitié analphabètes, ils n’apprennent pas à lire et
à écrire. (…) Et on en vient à la question des langues. Il faut parler
au moins un peu l’anglais pour s’en sortir ici.
– OK, d’accord ! Mais il y a neuf langues maternelles chez les
Noirs…
– Oui, dicile d’oublier que l’anglais a été imposé par le
système colonial. Mais l’idée qu’il faudrait l’abolir comme langue
ocielle est totalement irréaliste, c’est ridicule. Les anciennes
colonies françaises utilisent aujourd’hui le français comme moyen de
communication universel, en plus de leurs propres langues africaines.
On ne peut pas se passer de l’anglais, ici. Mais il est vital, et
ça commence à se pratiquer, que tous les élèves soient obligés
d’apprendre une langue africaine.
– Enfin… Les recherches l’ont montré partout : on intègre
mieux les connaissances dans sa langue maternelle.
– La langue maternelle et ce qu’on appelle la langue
«universelle». Crois-tu que les écoles de Jo’burg soient
vraiment équipées pour ça?
– Oui, bien sûr… Et d’ailleurs, lesquelles des neuf
langues? Il y a tant de gens diérents, parmi les Noirs de cette
ville.
– Celles que la majorité comprend, j’imagine?
– Le zoulou, le tswana, le sesotho…
– Nous devons faire tomber toutes les barrières de
couleur qui subsistent, quelles qu’elles soient. Dans le
grand parc de Zoo Lake, autrefois réservé aux Blancs,
il y a aujourd’hui plus d’amoureux noirs que de blancs,
allongés sous les arbres. C’est normal, ça reflète les
proportions démographiques, mais cela ne veut pas
dire pour autant que si je veux m’allonger sur l’herbe,
les camarades noirs, inversant l’histoire, ont le droit de
me dire : «Va-t-en ! » Nous nous mélangeons. Pourtant,
certains de mes amis blancs, qui appartiennent clairement
au camp de l’égalité, ne se mélangent pas comme nous
le faisons. Et je suis sûre que tu as des amis noirs qui ne
se mélangent pas davantage.
– C’est quelque chose que nous avons vraiment
inauguré, et que nous devons poursuivre comme écrivains
et comme citoyens. Nous le faisons à travers nos lectures
publiques. Nos écrits nous amènent naturellement à nous
rapprocher des gens, à les écouter et à discuter avec eux
tous, de ce que la littérature révèle de nos vies.
– Parlons théâtre. Aujourd’hui, nous nous y asseyons
côte à côte. Souviens-toi, au Market Theatre et au
Windybrow Theatre, dans notre ville, quand l’apartheid
imposait la séparation des publics, les pièces étaient
jouées par des troupes mixtes. Le public aussi est
devenu mixte, et, étrangement, ça a survécu, parce qu’il
n’y avait pas de théâtres dans les townships noirs, les
ghettos des régions rurales, pour que personne ne soit
encouragé à faire la révolution par les messages que
portait le jeu des acteurs. Personne ne pouvait empêcher
la musique de pénétrer dans les oreilles. La télé n’est
apparue en Afrique du Sud qu’en 1976, un média
grand public universel, inoensif. Avec des programmes
censurés, bien sûr.
– Nos manières de vivre ont changé. Je suis contente
de voir, même si c’est au bout de vingt années de liberté,
que la maison d’en face a été vendue, qu’elle peut
désormais appartenir à une famille noire. J’ai acheté un gâteau et je
le leur ai apporté. Ce que je n’ai jamais fait pour de nouveaux voisins
blancs. Alors pourquoi ? Parce que je veux montrer à cette famille que,
oui, ils ont déménagé dans une banlieue «blanche» et… Soyez les
bienvenus, non, ce n’est rien, je vous en prie ! Ce petit geste, pour
toi, c’est de la poudre aux yeux?
– Non, c’est un beau geste, nous aussi, Sindiswa et moi, quand
on a emménagé, des voisins blancs des deux côtés, un voisin noir en
face, on a acheté des gâteaux et invité tout le monde.
– Raks, restes-tu optimiste, ou t’es-tu résigné à l’idée que notre
ville va poursuivre sa descente aux enfers d’une corruption généralisée?
– Je suis optimiste, Nadine. Par exemple, quand j’observe les autres
changements. Le maire noir, Parks Tau, est un type progressiste qui
dénonce la corruption sous toutes ses formes. Nos jumelages avec
d’autres villes du monde, une coopération, un échange d’idées sur la
vie de nos communautés, font que notre ville bouge avec l’époque.
– Toi et moi… on fait preuve d’ouverture d’esprit à propos de bien
des choses qui ne vont pas, mais on n’a pas abordé la question de
l’invasion. Quand nous avons gagné notre liberté, nous ne savions pas
que nous nous retrouverions entourés de réfugiés, des milliers, ou peut-
être quelques millions, impossible de donner un chire, venus
d’autres pays d’Afrique en guerre avec leurs propres peuples. Ils ont
fait enfler Egoli (2).
– Hé ! C’est vrai, mais ma vision des choses, c’est que l’immi-
gration… c’est aussi vieux que l’homme. Les plus grandes villes du
monde, Paris, Londres, New York, ce qui les a faites, c’est l’injection
de gens venus d’ailleurs…
– Ce qui me fait penser, notre maire… Parks Tau, puisque tu en
parlais. Il a déclaré que dès le début, avec la découverte des mines
d’or, Johannesburg s’est construite grâce à l’immigration, associée
au travail considérable des populations indigènes à qui ces terres appar-
tenaient.
– Oui, des Noirs.
– Raks, nous sommes réalistes, nous voulons continuer à faire tout
notre possible, en tant qu’écrivains, pour rendre cette ville de plus en
plus libre véritablement.
– On ne baissera pas les bras. Jo’burg. Johannesburg, longue vie
à toi, Amandla (3) ! »
(1) Nadine Gordimer a pris position contre cette loi dans «South Africa : The new
threat to freedom», The New York Review of Books, 24 mai 2012 (les notes sont de la
rédaction).
(2) Terme sesotho signifiant «la ville de l’or ».
(3) Cri de ralliement zoulou adopté par les militants antiapartheid.
Ecrivains et amis, Morakabe Raks Seakhoa
et Nadine Gordimer se retrouvent chez cette dernière,
à Johannesburg. Leur présent – temps, lieu.
C’est elle qui aborde le sujet. «Dis-moi,
comment vois-tu le Jo’burg d’aujourd’hui ?»
Il a grandi dans un village et y est venu en 1975.
WILLIAM KENTRIDGE. – Dessin de la série « Felix in Exile » (détail), 1994
PAR NADI NE GORDI MER *
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
19
Les relations de voisinage démentent les schémas
simplistes. L’Arménie chrétienne est militairement
alliée à la Russie orthodoxe et aux pays musulmans
d’Asie centrale au sein de l’Organisation du traité de
sécurité collective (OTSC). Elle entretient des relations
cordiales avec l’Iran chiite, lui-même très méfiant vis-
à-vis de l’Azerbaïdjan chiite, qui se veut très proche
de la Turquie sunnite et de la Géorgie orthodoxe, elle-
même en conflit ouvert avec les Russes…
L’Iran a permis à l’Arménie de briser le blocus
azéro-turc pour importer notamment du gaz et du
pétrole. Téhéran s’inquiète du discours identitaire
de Bakou, alors qu’une importante communauté
azérie de quinze millions de personnes réside dans
le nord-ouest de l’Iran. Arméniens et Iraniens
craignent surtout les liens de plus en plus étroits
entre Israël et l’Azerbaïdjan, scellés en février dernier
par un accord de ventes d’armes de 1,2 milliard
d’euros (3). Bakou a obtenu du matériel sophis-
tiqué, notamment des drones, en échange de son
pétrole et de quelques autres avantages : des
responsables américains soupçonnent les Israé-
liens d’avoir « acheté un aérodrome» au sud de la
capitale azerbaïdjanaise pour leur projet de bom -
bardement des installations nucléaires de l’Iran (4).
Les Arméniens redoutent qu’une telle attaque ne
marque le signal d’une offensive au Karabakh.
En descendant vers l’ouest, deux infrastructures
témoignent de la situation particulière de ce terri-
toire, coupé de l’Arménie par un relief qui impose
de franchir des cols routiers à plus de deux mille
trois cents mètres d’altitude. Une ligne de chemin
de fer reliait avant-guerre Stepanakert et son
débouché naturel vers la plaine de la Koura, et plus
loin Bakou. De cette ligne ne subsiste que le terras-
sement ; le reste a été démonté. Pas loin de
l’ancienne gare, l’aéroport de Stepanakert a été
inauguré il y a plus d’un an mais attend toujours ses
premiers appareils en provenance d’Erevan. Les
forces azerbaïdjanaises ont promis d’abattre tout
avion qui se présenterait. Elles veulent rappeler que,
à proximité, dans le village de Khodjali, de nombreux
civils azéris furent tués lors de la première offensive
arménienne de grande ampleur, le 26 février 1992.
Le bilan de la guerre est très lourd. Aux plus
de vingt mille morts, il faut ajouter les blessés, les
invalides et les très nombreux réfugiés. Selon le Haut-
Commissariat des Nations unies pour les réfu giés
(HCR), cinq cent soixante-dix mille personnes ont
été déplacées à l’intérieur de l’Azerbaïdjan, qui a dû
accueillir en outre deux cent vingt mille réfugiés venant
d’Arménie (5). «J’ai visité les camps de réfugiés. Pour
avoir connu ceux de Palestine, je peux dire que ceux
d’Azerbaïdjan n’ont rien à leur envier ! », témoigne la
sénatrice française Nathalie Goulet (6). L’Arménie a
de son côté accueilli trois cent mille Arméniens qui
vivaient en Azerbaïdjan.
En arrivant sur les hauteurs d’Agdam, on entre
dans les territoires qui n’appartenaient pas à l’ancienne
région autonome : un secteur «occupé», selon le
vocabulaire de la «communauté internationale». Dès
1993, le Conseil de sécurité de l’Organisation des
Nations unies (ONU) a demandé « que les forces
d’occupation en cause se retirent immédiatement,
complètement et inconditionnellement du district
d’Agdam et de toutes les autres zones récemment
occupées (7) ». Ce glacis militaire livré à la désolation
comprend des dizaines de villages et plusieurs villes
fantômes, comme Fizouli, Djebraïl ou Agdam, ancien
centre commercial névralgique de la région. Seules
quelques terres déminées ont été récupérées par des
cultivateurs et surtout par des éleveurs arméniens.
Des dizaines de milliers de maisons et des centaines
d’immeubles, s’ils n’ont pas été détruits lors des
affrontements, ont été systématiquement pillés par
la suite. Meubles, charpentes, toitures, canalisations,
fils électriques, tout ce qui pouvait être réutilisé a été
volé; ce qui pouvait brûler est parti en fumée. Ne
restent que des lambeaux de murs.
Les Arméniens qui souhaitent occuper des terres
vidées de leurs habitants cherchent des arguments
légitimes pour pouvoir le faire : ils invoquent l’his-
toire… ancienne. A sept kilomètres au nord d’Agdam,
ils ont trouvé un site majeur de l’époque hellénis-
tique, vite rebaptisé Tigranakert. «Un renard avait
creusé un terrier, raconte le gardien du site en se
remémorant sa découverte, en 2005. Par ce trou, on
apercevait un mur. Je l’ai montré à Hamlet Petrossian,
le directeur de l’Institut d’archéologie. Ils ont creusé,
et ils ont trouvé ces vestiges d’une basilique
arménienne du VI
e
siècle. » Une grande enceinte du
I
er
siècle avant notre ère a également été mise au
jour. Elle attesterait qu’il s’agit là d’une cité fondée
à l’époque de Tigrane II le Grand (95-54 av. J.-C.),
à l’apogée de l’Arménie antique.
Les discussions sur le respect de l’intégrité
territoriale de l’Azerbaïdjan achoppent aussi sur
la question des monastères, comme celui de
Dadivank. On y parvient par une mauvaise route qui
emprunte les gorges de la Tartar (ou Trtou). Accroché
à la montagne, datant du Moyen Age, il abrite
des khatchkars (pierres sculptées) du XIII
e
siècle.
Mais il est situé dans le district de Kelbadjar,
administré par Bakou avant sa conquête par les
fedaïs arméniens, en avril 1993.
Tout comme le corridor de Berdzor/Latchine au
centre, la route du nord qui traverse le district de
Kelbadjar était stratégique sur le plan militaire. Elle
devint capitale sur le plan économique avec la mise
en exploitation de mines à Drmbon, tout près du lac
artificiel de Sarsang, au début des années 2000. Tout
le district de Martakert regorge d’or, de cuivre et de
molybdène. Premier employeur du Haut-Karabakh,
la société Base Metals s’est engagée à refaire cette
route, qui permettrait d’acheminer le minerai aux
usines arméniennes de Vardenis, à moins de cent
kilomètres. Les travaux ont commencé au printemps
dernier.
L’annonce de ces investissements a suscité les
protestations de l’Azerbaïdjan, qui craint de voir le
statu quo se prolonger indéfiniment. Son président,
l’autocrate Ilham Aliev, entend bien profiter de la
manne pétrolière pour regagner du terrain : «Nous
allons poursuivre nos efforts diplomatiques, mais
dans le même temps nous utiliserons toutes les
occasions pour restaurer notre intégrité territo-
riale (8). » Les dépenses militaires de l’Azerbaïdjan
ont quintuplé depuis 2004, pour atteindre 2,5 milliards
d’euros en 2011, contre 335 millions d’euros en
Arménie (9). Ce déséquilibre croissant du rapport de
forces alarme la «communauté internationale», alors
que les contours d’une véritable négociation,
présentés fin 2007 sous le nom de « principes de
Madrid», apparaissent encore bien flous. Le groupe
de Minsk s’est fixé pour objectif une solution pacifique
reposant sur la restitution de tous les territoires
occupés et le droit au retour, en échange d’une large
autonomie locale pour les Arméniens, avec une
garantie de sécurité incluant une opération de
maintien de la paix et un corridor de liaison vers
l’Arménie.
La solution juridique devra tenir compte de la
géographie, notamment de la chaîne du Petit Caucase
qui traverse la région. Au nord de la zone contrôlée
par les Arméniens s’élèvent de hautes montagnes
culminant à plus de trois mille mètres. Elles coupent
le Haut-Karabakh de la région de Chahoumian,
contrôlée par Bakou et abandonnée sans doute pour
longtemps par sa population arménienne, qui avait
souhaité elle aussi son rattachement à l’Arménie. Ces
montagnes isolent surtout le secteur de Kelbadjar.
Le gouvernement de Stepanakert encourage les
Arméniens à s’y implanter. Environ quinze mille
personnes habitent dans cette zone tampon et celle
voisine de Berdzor/Latchine, tandis que les autres
territoires conquis sont restés déserts.
Le président Aliev accepte l’idée d’un statut transi-
toire (de cinq ans) pour les districts de Kelbadjar et
de Latchine, où il admet le principe d’un corridor (10).
Il se dit prêt également à accorder une certaine
(1) Cf. le site Thetruthmustbetold.com
(2) Sévag Torossian, Le Haut-Karabakh arménien. Un Etat virtuel ?,
L’Harmattan, Paris, 2005.
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
18
PAR NOTRE ENVOYÉ SPÉCI AL
PHI LI PPE DESCAMPS *
«
NE REGARDEZ pas plus de quinze secondes.
Après, il faut baisser la tête. » Une meurtrière en béton
permet d’apercevoir furtivement une rangée de fils de
fer barbelés et, à moins de deux cents mètres, la
première ligne de soldats azéris. Au fond de cette
tranchée du secteur d’Askeran, côté arménien, tout
rappelle une scène de la première guerre mondiale :
de modestes casemates, des sacs de sable, un petit
poêle à bois pour l’hiver et quelques dérisoires boîtes
de conserve rouillées destinées à signaler une
intrusion nocturne. Les trois soldats de ce poste ont
20 ans. Ils viennent d’Erevan. Leur officier trouve le
front relativement calme aujourd’hui…
«Hier, l’ennemi a violé dix-huit fois le cessez-le-
feu, et nous une fois», assure le lieutenant-général
Movses Hakobian, ministre de la défense du Haut-
Karabakh. Sur les trois cents kilomètres de la ligne
de front, dès qu’une tête dépasse, ils peuvent tirer.
Tous les jours, nous sommes en guerre. » Début juin,
les échanges de tirs ont fait huit morts en deux jours.
Après le dernier cessez-le-feu, signé à Moscou le
16 mai 1994, les lignes n’ont plus bougé; les troupes
se sont enterrées. A l’époque, les autorités de Bakou
avaient accepté l’arrêt des combats pour éviter une
déroute. Les Arméniens venaient d’arracher le
contrôle de l’ancienne région autonome du Haut-
Karabakh et de vastes territoires adjacents, soit
environ 13 % du territoire de l’ancienne répu blique
soviétique d’Azerbaïdjan. Depuis, soldats et tireurs
d’élite s’épient jour et nuit, parfois à moins de cent
mètres les uns des autres.
Les escarmouches rythment les rencontres inter-
nationales. Elles se sont multipliées ces derniers
mois, alors que la Russie avait organisé plusieurs
sommets entre les présidents arménien et azerbaï -
djanais. L’alliance entre l’Arménie et la Russie d’un
côté, les liens étroits entre l’Azerbaïdjan turcophone
et la Turquie de l’autre font de ce conflit un foyer de
tension internationale majeur.
En 1905, 1918, puis de 1991 à 1994, trois guerres
ont opposé les montagnards arméniens aux «Tatars»
des vallées, appelés désormais Azéris. Protestant
contre leur rattachement à Bakou, en 1921, sur une
décision du parti bolchevique, les Arméniens du Haut-
Karabakh furent les premiers à soulever le couvercle
de l’URSS, dès 1988. S’ensuivit la vague nationa-
liste dans les pays baltes, jusqu’à l’éclatement de
l’Union soviétique. Sur un territoire à peine plus grand
que le Luxembourg, cette poudrière inquiète autant
à Washington qu’à Moscou. Lors du G20 au Mexique,
en juin dernier, MM. Barack Obama, Vladimir Poutine
et François Hollande ont avoué leur impuissance en
rappelant que «les deux pays en conflit ne doivent
pas retarder la prise des décisions importantes néces-
saires pour parvenir à un règlement durable et
* Journaliste.
indépendance aux territoires de l’ancienne région
autonome. Mais il reste hors de question pour lui de
transiger sur l’intégrité territoriale et sur le retour des
personnes déplacées, y compris à Chouchi.
Pour les équipes dirigeantes des deux parties, le
chemin du compromis apparaît d’autant plus difficile
à trouver que le conflit leur a permis d’accaparer le
pouvoir. « Tant en Azerbaïdjan qu’en Arménie, la
question karabakhtsie est devenue le centre de gravité
de toute la vie politique parlementaire et gouverne-
mentale, explique le géopolitologue François Thual.
Elle demeure incontournable et se trouve être à
l’origine de toutes les tensions de politique
intérieure (11). »
Depuis l’éviction en 1998 du président Levon Ter-
Petrossian, accusé d’avoir bradé les intérêts
arméniens en acceptant une solution graduelle, tous
les leviers du pouvoir politique, voire économique,
sont tenus à Erevan par des hommes du Karabakh.
L’actuel président, M. Sarkissian, y fut ministre de la
défense et sait très bien que le statu quo a également
un prix élevé pour les Arméniens. Après l’échec de
sa tentative de rapprochement avec la Turquie, il ne
peut plus espérer desserrer le blocus et réduire la
pression internationale sans affronter les blocages
d’un système qu’il incarne.
Pôle de recherche scientifique et puissance indus-
trielle dans la division du travail soviétique, la société
arménienne a encaissé successivement les trauma-
tismes du tremblement de terre (qui a fait plusieurs
dizaines de milliers de morts en 1988), de la guerre
et de la ruine de l’URSS. Pendant que les oligarques
affichent leur opulence et leur arrogance dans les
médias qu’ils contrôlent, la plupart des conglomérats
ont définitivement fermé, plus du tiers des terres
agricoles sont laissées en friche, et le pays en est
réduit à vendre son sous-sol minier aux Russes les
plus offrants. Lors des législatives de mai 2012, tous
les candidats tenaient un discours de faucons. Mais
beaucoup d’Arméniens ne votent plus…
Les vingt années d’indépendance resteront celles
d’une tragédie silencieuse : le grand exode écono-
mique. On estime qu’entre sept cent mille et un million
trois cent mille Arméniens ont quitté le Caucase
depuis la fin de la décennie 1980 (12). La seule Russie
en accueille en moyenne trente-cinq mille de plus
chaque année (13). La population de résidents perma-
nents serait réduite à deux millions huit cent mille
personnes. La politique nataliste ne corrige que margi-
nalement des perspectives démographiques très
sombres.
Pour trouver une note d’espoir, de retour à
Erevan, il faut se rendre dans un square de General
Avenue, au centre-ville. Depuis plusieurs mois, de
jeunes protestataires bravent la police pour dénoncer
la privatisation de ce lieu public et les passe-droits
accordés à des commerçants. Ils entendent
démontrer que la même chose se passe pour tous
les biens communs à l’échelle du pays, pendant que
la rhétorique nationaliste détourne l’attention.
Né dans la diaspora française et installé à
Chouchi depuis huit ans, le jeune Armen Rakedjian
pense que l’avenir passe par l’émergence d’une
société civile, qu’il tente d’organiser à son échelle
avec une association locale d’entraide. Dans
l’immédiat, il faut selon lui commencer par instaurer
un minimum de confiance en soi et envers les
autres : «Dans mon quartier, une famille a eu son fils
tué par les Azéris il y a un an. Tu ne peux pas
expliquer à cette famille et à ses proches que les
Azéris sont de bons voisins avec lesquels il faut faire
la paix. » Le premier signe de détente ne pourra venir
que du front : achever les échanges de dépouilles
et de prisonniers, faire reculer les lignes, mettre en
place un mécanisme de contrôle du cessez-le-feu,
accepter de se parler autrement que dans les confé-
rences diplomatiques.
PHILIPPE DESCAMPS.
Le grand exode
économique
des Arméniens
Entre voisins,
une confiance
impossible
Des récits irréconciliables
POUR revendiquer une tutelle sur le Haut-Karabakh, chaque camp
interprète à sa manière une longue histoire commune. Sous la domi -
nation des empires ottoman, perse puis russe, les peuples de Trans-
caucasie furent intimement mêlés jusqu’à la fin du XIX
e
siècle. A tel
point qu’à la veille de la première guerre mondiale les Géorgiens
étaient minoritaires dans leur future capitale, Tbilissi, tout comme les
Azéris à Bakou.
Du côté arménien, on met en avant le lien culturel et religieux. On
fait valoir que les franges orientales du Petit Caucase, entre la rivière
Araxe et le fleuve Koura, appartenaient à l’Arménie historique dès
l’Antiquité. La partie montagneuse de cette région, appelée plus
généralement Artsakh, symbolise la résistance arménienne à l’accul-
turation. Convertie au christianisme dès le IV
e
siècle, elle fit face aux
dominations successives en préservant une relative autonomie. La
proportion d’Arméniens dans la région autonome du Nagorno-
Karabakh (Haut-Karabakh) n’aurait reculé que sous la pression
contemporaine de l’administration soviétique d’Azerbaïdjan, passant
de 94% à 76% entre les recensements de 1923 et de 1989 (1).
Du point de vue azéri, on juge artificielle la distinction entre le
Haut-Karabakh et le restant du Karabakh. On met en avant le fait que
cette région, dominée essentiellement par la Perse, eut le plus souvent
un statut distinct de la région d’Erevan. Sans contester la fidélité à la
chrétienté de la population des montagnes, les Azéris considèrent
qu’elle aurait pour souche des Albanais «arménisés», issus du royaume
ancien de l’Aghbanie, ou Albanie du Caucase, également berceau de
l’Azerbaïdjan. Le catholicossat d’Aghbanie siégea pendant plusieurs
Vingt ans après la prise de Chouchi
par les troupes arméniennes,
le 9 mai 1992, le cessez-le-feu
est plus précaire que jamais
dans les montagnes du Haut-Karabakh.
Le réarmement rapide de l’Azerbaïdjan
depuis 2010 laisse craindre
une reprise des combats
aux conséquences incalculables
pour l’ensemble du Caucase.
Les deux peuples payent au prix fort
l’impasse politique et diplomatique.
Deux siècles de dominations successives
1805. Le khanat du Karabakh est intégré à l’Empire russe.
1828. Erevan et le Nakhitchevan passent sous domination russe.
1905. Février-août : combats entre Arméniens et Azéris dans plusieurs villes, dont Bakou
et Chouchi (ou Choucha). Plusieurs milliers de morts.
1915. Avril : génocide en Arménie occidentale.
1918. 24 février : proclamation de la République démocratique fédérative de Transcaucasie.
26-28 mai : Azerbaïdjan et Arménie proclament leur indépendance; combats au Karabakh.
1920. Avril-novembre : soviétisation de l’Azerbaïdjan, du Karabakh et de l’Arménie.
1921. 5 juillet : Le bureau caucasien du parti bolchevique décide le rattachement
du Karabakh à l’Azerbaïdjan.
1923. 7 juillet : création de la région autonome du Haut-Karabakh, dont le chef-lieu
est transféré de Chouchi à Khankendi, rebaptisée Stepanakert.
1988. 20 février : le soviet du Haut-Karabakh vote son rattachement à l’Arménie. Heurts
à Askeran, suivis d’un pogrom antiarménien à Soumgaït et de manifestations monstres à Erevan.
1991. Août-septembre : après l’échec du coup d’Etat à Moscou, indépendances
de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie. 10 décembre : 82 % des inscrits votent
pour l’indépendance du Haut-Karabakh ; généralisation des combats.
1993. 30 avril : le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU)
demande le retrait des forces arméniennes des territoires azerbaïdjanais occupés.
1994. 16 mai : signature d’un cessez-le feu à Moscou.
ne voulons pas revivre l’époque si amère de la guerre.
Mais notre priorité reste la sécurité du pays. Nous
sommes prêts à nous défendre, y compris en menant
des actions préventives. »
Depuis la fin des combats, Stepanakert /Khan -
kendi a beaucoup changé. La vitrine de la «cause
arménienne» affiche son renouveau. Les bâtiments
publics et les immeubles modernes en font une petite
ville provinciale (cinquante mille habitants) beau -
coup plus attrayante que les cités industrielles de
l’Arménie postsoviétique. Les jeunes femmes aux
tenues colorées descendent l’avenue principale
pour faire les magasins en toute nonchalance, à
vingt-cinq kilomètres du front ! Le revenu annuel par
habitant (2200 euros) dépasse celui de la plupart
des régions d’Armé nie. Stepanakert entretient une
armée de quinze mille hommes, verse des pensions,
construit des routes et des ponts, assume les frais
de santé et de scolarité, contrôle un grand nombre
d’entreprises. Et Erevan paye… Les deux tiers du
budget sont pris en charge par l’Arménie.
«L’Azerbaïdjan a le pétrole, les Arméniens ont la
diaspora », aimait à dire l’ancien président du
Karabakh, M. Arkadi Ghou gassian. Une part impor-
tante de l’aide envoyée par les communautés armé -
niennes du monde entier arrive ici. C’est la moitié
des dons gérés par le Fonds arménien de France,
indique M. Michel Tancrez, son représentant à Stepa-
nakert : «En 2000, lors de notre première campagne,
environ 15 % des familles françaises d’ascendance
arménienne connaissaient le Kara bakh. Aujourd’hui,
tout le monde est sensibilisé, et environ un quart
des gens donnent. » Comme la manne pétrolière,
cette prodigalité ne va pas sans effets pervers. Le
journaliste Ara K. Manoogian dénonce régulièrement
des gaspillages et des dérives (1). M. Tancrez préfère
(3) Associated Press, 26 février 2012.
(4) Mark Perry, «Israel’s secret staging ground», Foreign Policy,
Washington, DC, 28 mars 2012.
(5) « Les réfugiés dans le monde, cinquante ans d’action humani-
taire», Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR),
Genève, 2000.
(6) Journal officiel du Sénat, Paris, 15 avril 2010.
(7) Résolution 853 du Conseil de sécurité des Nations unies, New
York, 29 juillet 1993.
(8) Discours à l’occasion des vingt ans de l’indépendance, Bakou,
17 octobre 2011.
(9) Stockholm International Peace Research Institute (Sipri).
(10) Discours devant la communauté azérie du Haut-Karabakh,
Bakou, 6 juillet 2010.
(11) François Thual, La Crise du Haut-Karabakh. Une citadelle
assiégée?, Presses universitaires de France- Institut de relations inter-
nationales et stratégiques, Paris, 2002.
(12) « Migration and human development : Opportunities and
challenges », Programme des Nations unies pour le développement,
New York, 2009.
(13) Selon l’annuaire statistique de la Russie, quatre cent cinquante
mille Arméniens ont immigré dans la Fédération entre 1991 et 2009.
pacifique». Etats-Unis, Russie et France coprésident
le groupe de Minsk, chargé depuis 1992 de trouver
une issue à ce conflit.
En attendant d’être invités un jour à la table des
négociations, les militaires du Karabakh roulent des
mécaniques. Le 9 mai dernier, la capitale, Stepa-
nakert (Khankendi pour les Azéris), accueillait une
impressionnante parade pour fêter la prise de
Chouchi (ou Choucha), ancienne place forte de l’artil-
lerie azerbaïdjanaise. En mai 1992, ce fait d’armes
avait permis aux rebelles de prendre le contrôle du
corridor de Latchine (nommé Berdzor par les
Arméniens), et de relier le Karabakh à l’Arménie.
Dans l’imaginaire de nombreux Arméniens du monde
entier, cette victoire contre les Azéris, assimilés aux
«Turcs», résonne encore comme une revanche sur
l’histoire.
Après avoir dans un premier temps réclamé leur
rattachement à l’Arménie soviétique, les Arméniens
du Karabakh ont opté en 1991 pour l’indépendance.
Cela permettait de présenter le conflit comme une
lutte de libération nationale, et non comme un affron-
tement entre deux pays pour un territoire. Cette petite
république de cent quarante mille habitants possède
sa propre Constitution, son Parlement, son drapeau,
son armée, ses institutions et son gouvernement.
Mais en réalité, elle reste étroitement liée à sa «grande
sœur ». Tout se décide à Erevan.
Applaudissant le défilé des chars, des avions sans
pilote et des missiles de dernière génération, le
président de l’Arménie, M. Serge Sarkissian, siégeait
à la tribune officielle entre deux dignitaires de l’Eglise
arménienne et à côté de M. Bako Sahakian, le
président de la «République du Haut-Karabakh» que
nul pays ne reconnaît. La démonstration visait à faire
comprendre que le « peuple des montagnes» ne
renoncerait jamais à son droit à l’autodétermination.
«Nous pouvons dire que depuis vingt ans le Haut-
Karabakh a enregistré beaucoup de réussites dans
la mise en place d’institutions démocratiques selon
les critères internationaux, nous affirme M. Sahakian,
réélu en juillet dernier. Tôt ou tard, la communauté
internationale reconnaîtra notre indépendance. Nous
Une république
qu’aucun pays
ne reconnaît
« Thérapies de choc »
plutôt que « choc
des civilisations »
RUINEUX STATU QUO ENTRE L’ARMÉNIE ET L’AZERBAÏDJAN
Etat de guerre permanent
dans le Haut-Karabakh
Dans le sud du Caucase,
charnière entre l’Europe
et l’Asie, corridor stratégique
entre la mer Noire et la
Caspienne, deux pays luttent
pour récupérer leurs territoires
perdus : la Géorgie, qui
revendique l’Ossétie du Sud
et l’Abkhazie, et l’Azerbaïdjan,
dont 13 % du territoire est
occupé par l’Arménie depuis
deux décennies.
une litote : « Les plus dynamiques sur le plan poli -
tique sont aussi les plus dynamiques sur le plan
économique. »
Changement d’ambiance à Chouchi, l’ancienne
capitale historique. La cathédrale restaurée témoigne
d’une apparente splendeur retrouvée. Mais la plupart
des habitants vivent dans des immeubles délabrés
de style brejnévien. A mille trois cents mètres
d’altitude, le chauffage central ne fonctionne plus,
faute d’entretien. Chacun se débrouille avec un poêle
à gaz ou à bois, dont le tuyau passe par la fenêtre...
De nombreux bâtiments témoignent encore de
l’âpreté des combats de 1992. Les maisons azéries
ont été détruites. Les deux grandes mosquées et
l’ancien bazar sont laissés à l’abandon. Mixte avant
la première guerre mondiale, la population d’environ
dix mille habitants était majoritairement azérie sous
le régime soviétique. La ville abrite maintenant environ
trois mille Arméniens, dont beaucoup ont fui
Soumgaït, la banlieue de Bakou, après le pogrom
de février 1988.
Les chômeurs sont nombreux, se désole
M. Laurent Ghoumanian, plusieurs fois blessé et
médaillé : «A 20 ans, j’ai participé de manière active
à tous les combats, explique-t-il. Aujourd’hui, j’ai
40 ans et je n’ai pas de travail. Ce sentiment d’inu-
tilité est dur à vivre pour mes enfants. » Le repli sur
soi s’est nourri de l’application des « thérapies de
choc», source de désespoir dans les pays de l’ex-
URSS, bien davantage que d’un prétendu « choc
des civilisations». « Sous le nationalisme gît la face
cachée de l’iceberg social », estime l’avocat Sévag
Torossian (2).
Tbilissi
Bakou
Erevan
MER
CASPIENNE
MER
NOIRE
GÉORGIE
AZERBAÏDJAN
ARMÉNIE

TURQUIE
IRAN
RUSSIE
Haut-Karabakh
Nakhitchevan
(Azerbaïdjan)
Abkhazie
Ossétie du Sud
0 100 km
siècles au monastère de Gandzasar, haut lieu du Karabakh, avant sa
dissolution par les Russes en 1815. Les nouveaux maîtres slaves auraient
favorisé l’unification des Eglises et l’immigration d’Arméniens venus
d’Iran et de Turquie pour renforcer la population chrétienne aux marches
méridionales de leur empire.
L’arbitrage de ces points de vue fut un casse-tête pour tous ceux qui
furent confrontés au découpage national. Lorsque les Ottomans durent
évacuer Bakou et l’Azerbaïdjan, en octobre 1918, le major général
britannique William M. Thomson attribua le Zanguezour et le Haut-
Karabakh aux Azéris. A la suite de la conférence de paix de Paris, la
Société des nations (SDN) avait mis la question à l’ordre du jour, mais
l’Armée rouge devança les diplomates. Ménageant la Turquie kémaliste
et les Azéris, notamment pour s’assurer le contrôle du pétrole de Bakou,
les bolcheviques rattachèrent le Nakhitchevan à l’Azerbaïdjan. Mais
ils accordèrent le Zanguezour à l’Arménie.
Le 4 juillet 1921, le commissaire aux nationalités, Joseph Staline,
participe au bureau caucasien du parti bolchevique, qui penche
timidement pour le rattachement du Haut-Karabakh à Erevan. Le bureau
se ravise le lendemain et attribue la région à Bakou, en prévoyant un
statut d’autonomie et un découpage qui ne prend forme qu’en 1923. Dès
1921, les Arméniens contestèrent cette décision.
PH. D.
(1) « Haut-Karabakh : négociations de paix et politique militariste de l’Azerbaïdjan», mémo -
randum de l’ambassadeur d’Arménie à l’Assemblée générale des Nations unies, New York,
23 mars 2009.
Sur le site
Voir également le complément documentaire
www.monde-diplomatique.fr/48467
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
19
Les relations de voisinage démentent les schémas
simplistes. L’Arménie chrétienne est militairement
alliée à la Russie orthodoxe et aux pays musulmans
d’Asie centrale au sein de l’Organisation du traité de
sécurité collective (OTSC). Elle entretient des relations
cordiales avec l’Iran chiite, lui-même très méfiant vis-
à-vis de l’Azerbaïdjan chiite, qui se veut très proche
de la Turquie sunnite et de la Géorgie orthodoxe, elle-
même en conflit ouvert avec les Russes…
L’Iran a permis à l’Arménie de briser le blocus
azéro-turc pour importer notamment du gaz et du
pétrole. Téhéran s’inquiète du discours identitaire
de Bakou, alors qu’une importante communauté
azérie de quinze millions de personnes réside dans
le nord-ouest de l’Iran. Arméniens et Iraniens
craignent surtout les liens de plus en plus étroits
entre Israël et l’Azerbaïdjan, scellés en février dernier
par un accord de ventes d’armes de 1,2 milliard
d’euros (3). Bakou a obtenu du matériel sophis-
tiqué, notamment des drones, en échange de son
pétrole et de quelques autres avantages : des
responsables américains soupçonnent les Israé-
liens d’avoir « acheté un aérodrome» au sud de la
capitale azerbaïdjanaise pour leur projet de bom -
bardement des installations nucléaires de l’Iran (4).
Les Arméniens redoutent qu’une telle attaque ne
marque le signal d’une offensive au Karabakh.
En descendant vers l’ouest, deux infrastructures
témoignent de la situation particulière de ce terri-
toire, coupé de l’Arménie par un relief qui impose
de franchir des cols routiers à plus de deux mille
trois cents mètres d’altitude. Une ligne de chemin
de fer reliait avant-guerre Stepanakert et son
débouché naturel vers la plaine de la Koura, et plus
loin Bakou. De cette ligne ne subsiste que le terras-
sement ; le reste a été démonté. Pas loin de
l’ancienne gare, l’aéroport de Stepanakert a été
inauguré il y a plus d’un an mais attend toujours ses
premiers appareils en provenance d’Erevan. Les
forces azerbaïdjanaises ont promis d’abattre tout
avion qui se présenterait. Elles veulent rappeler que,
à proximité, dans le village de Khodjali, de nombreux
civils azéris furent tués lors de la première offensive
arménienne de grande ampleur, le 26 février 1992.
Le bilan de la guerre est très lourd. Aux plus
de vingt mille morts, il faut ajouter les blessés, les
invalides et les très nombreux réfugiés. Selon le Haut-
Commissariat des Nations unies pour les réfu giés
(HCR), cinq cent soixante-dix mille personnes ont
été déplacées à l’intérieur de l’Azerbaïdjan, qui a dû
accueillir en outre deux cent vingt mille réfugiés venant
d’Arménie (5). «J’ai visité les camps de réfugiés. Pour
avoir connu ceux de Palestine, je peux dire que ceux
d’Azerbaïdjan n’ont rien à leur envier ! », témoigne la
sénatrice française Nathalie Goulet (6). L’Arménie a
de son côté accueilli trois cent mille Arméniens qui
vivaient en Azerbaïdjan.
En arrivant sur les hauteurs d’Agdam, on entre
dans les territoires qui n’appartenaient pas à l’ancienne
région autonome : un secteur «occupé», selon le
vocabulaire de la «communauté internationale». Dès
1993, le Conseil de sécurité de l’Organisation des
Nations unies (ONU) a demandé « que les forces
d’occupation en cause se retirent immédiatement,
complètement et inconditionnellement du district
d’Agdam et de toutes les autres zones récemment
occupées (7) ». Ce glacis militaire livré à la désolation
comprend des dizaines de villages et plusieurs villes
fantômes, comme Fizouli, Djebraïl ou Agdam, ancien
centre commercial névralgique de la région. Seules
quelques terres déminées ont été récupérées par des
cultivateurs et surtout par des éleveurs arméniens.
Des dizaines de milliers de maisons et des centaines
d’immeubles, s’ils n’ont pas été détruits lors des
affrontements, ont été systématiquement pillés par
la suite. Meubles, charpentes, toitures, canalisations,
fils électriques, tout ce qui pouvait être réutilisé a été
volé; ce qui pouvait brûler est parti en fumée. Ne
restent que des lambeaux de murs.
Les Arméniens qui souhaitent occuper des terres
vidées de leurs habitants cherchent des arguments
légitimes pour pouvoir le faire : ils invoquent l’his-
toire… ancienne. A sept kilomètres au nord d’Agdam,
ils ont trouvé un site majeur de l’époque hellénis-
tique, vite rebaptisé Tigranakert. «Un renard avait
creusé un terrier, raconte le gardien du site en se
remémorant sa découverte, en 2005. Par ce trou, on
apercevait un mur. Je l’ai montré à Hamlet Petrossian,
le directeur de l’Institut d’archéologie. Ils ont creusé,
et ils ont trouvé ces vestiges d’une basilique
arménienne du VI
e
siècle. » Une grande enceinte du
I
er
siècle avant notre ère a également été mise au
jour. Elle attesterait qu’il s’agit là d’une cité fondée
à l’époque de Tigrane II le Grand (95-54 av. J.-C.),
à l’apogée de l’Arménie antique.
Les discussions sur le respect de l’intégrité
territoriale de l’Azerbaïdjan achoppent aussi sur
la question des monastères, comme celui de
Dadivank. On y parvient par une mauvaise route qui
emprunte les gorges de la Tartar (ou Trtou). Accroché
à la montagne, datant du Moyen Age, il abrite
des khatchkars (pierres sculptées) du XIII
e
siècle.
Mais il est situé dans le district de Kelbadjar,
administré par Bakou avant sa conquête par les
fedaïs arméniens, en avril 1993.
Tout comme le corridor de Berdzor/Latchine au
centre, la route du nord qui traverse le district de
Kelbadjar était stratégique sur le plan militaire. Elle
devint capitale sur le plan économique avec la mise
en exploitation de mines à Drmbon, tout près du lac
artificiel de Sarsang, au début des années 2000. Tout
le district de Martakert regorge d’or, de cuivre et de
molybdène. Premier employeur du Haut-Karabakh,
la société Base Metals s’est engagée à refaire cette
route, qui permettrait d’acheminer le minerai aux
usines arméniennes de Vardenis, à moins de cent
kilomètres. Les travaux ont commencé au printemps
dernier.
L’annonce de ces investissements a suscité les
protestations de l’Azerbaïdjan, qui craint de voir le
statu quo se prolonger indéfiniment. Son président,
l’autocrate Ilham Aliev, entend bien profiter de la
manne pétrolière pour regagner du terrain : «Nous
allons poursuivre nos efforts diplomatiques, mais
dans le même temps nous utiliserons toutes les
occasions pour restaurer notre intégrité territo-
riale (8). » Les dépenses militaires de l’Azerbaïdjan
ont quintuplé depuis 2004, pour atteindre 2,5 milliards
d’euros en 2011, contre 335 millions d’euros en
Arménie (9). Ce déséquilibre croissant du rapport de
forces alarme la «communauté internationale», alors
que les contours d’une véritable négociation,
présentés fin 2007 sous le nom de « principes de
Madrid», apparaissent encore bien flous. Le groupe
de Minsk s’est fixé pour objectif une solution pacifique
reposant sur la restitution de tous les territoires
occupés et le droit au retour, en échange d’une large
autonomie locale pour les Arméniens, avec une
garantie de sécurité incluant une opération de
maintien de la paix et un corridor de liaison vers
l’Arménie.
La solution juridique devra tenir compte de la
géographie, notamment de la chaîne du Petit Caucase
qui traverse la région. Au nord de la zone contrôlée
par les Arméniens s’élèvent de hautes montagnes
culminant à plus de trois mille mètres. Elles coupent
le Haut-Karabakh de la région de Chahoumian,
contrôlée par Bakou et abandonnée sans doute pour
longtemps par sa population arménienne, qui avait
souhaité elle aussi son rattachement à l’Arménie. Ces
montagnes isolent surtout le secteur de Kelbadjar.
Le gouvernement de Stepanakert encourage les
Arméniens à s’y implanter. Environ quinze mille
personnes habitent dans cette zone tampon et celle
voisine de Berdzor/Latchine, tandis que les autres
territoires conquis sont restés déserts.
Le président Aliev accepte l’idée d’un statut transi-
toire (de cinq ans) pour les districts de Kelbadjar et
de Latchine, où il admet le principe d’un corridor (10).
Il se dit prêt également à accorder une certaine
(1) Cf. le site Thetruthmustbetold.com
(2) Sévag Torossian, Le Haut-Karabakh arménien. Un Etat virtuel ?,
L’Harmattan, Paris, 2005.
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
18
PAR NOTRE ENVOYÉ SPÉCI AL
PHI LI PPE DESCAMPS *
«
NE REGARDEZ pas plus de quinze secondes.
Après, il faut baisser la tête. » Une meurtrière en béton
permet d’apercevoir furtivement une rangée de fils de
fer barbelés et, à moins de deux cents mètres, la
première ligne de soldats azéris. Au fond de cette
tranchée du secteur d’Askeran, côté arménien, tout
rappelle une scène de la première guerre mondiale :
de modestes casemates, des sacs de sable, un petit
poêle à bois pour l’hiver et quelques dérisoires boîtes
de conserve rouillées destinées à signaler une
intrusion nocturne. Les trois soldats de ce poste ont
20 ans. Ils viennent d’Erevan. Leur officier trouve le
front relativement calme aujourd’hui…
«Hier, l’ennemi a violé dix-huit fois le cessez-le-
feu, et nous une fois», assure le lieutenant-général
Movses Hakobian, ministre de la défense du Haut-
Karabakh. Sur les trois cents kilomètres de la ligne
de front, dès qu’une tête dépasse, ils peuvent tirer.
Tous les jours, nous sommes en guerre. » Début juin,
les échanges de tirs ont fait huit morts en deux jours.
Après le dernier cessez-le-feu, signé à Moscou le
16 mai 1994, les lignes n’ont plus bougé; les troupes
se sont enterrées. A l’époque, les autorités de Bakou
avaient accepté l’arrêt des combats pour éviter une
déroute. Les Arméniens venaient d’arracher le
contrôle de l’ancienne région autonome du Haut-
Karabakh et de vastes territoires adjacents, soit
environ 13 % du territoire de l’ancienne répu blique
soviétique d’Azerbaïdjan. Depuis, soldats et tireurs
d’élite s’épient jour et nuit, parfois à moins de cent
mètres les uns des autres.
Les escarmouches rythment les rencontres inter-
nationales. Elles se sont multipliées ces derniers
mois, alors que la Russie avait organisé plusieurs
sommets entre les présidents arménien et azerbaï -
djanais. L’alliance entre l’Arménie et la Russie d’un
côté, les liens étroits entre l’Azerbaïdjan turcophone
et la Turquie de l’autre font de ce conflit un foyer de
tension internationale majeur.
En 1905, 1918, puis de 1991 à 1994, trois guerres
ont opposé les montagnards arméniens aux «Tatars»
des vallées, appelés désormais Azéris. Protestant
contre leur rattachement à Bakou, en 1921, sur une
décision du parti bolchevique, les Arméniens du Haut-
Karabakh furent les premiers à soulever le couvercle
de l’URSS, dès 1988. S’ensuivit la vague nationa-
liste dans les pays baltes, jusqu’à l’éclatement de
l’Union soviétique. Sur un territoire à peine plus grand
que le Luxembourg, cette poudrière inquiète autant
à Washington qu’à Moscou. Lors du G20 au Mexique,
en juin dernier, MM. Barack Obama, Vladimir Poutine
et François Hollande ont avoué leur impuissance en
rappelant que «les deux pays en conflit ne doivent
pas retarder la prise des décisions importantes néces-
saires pour parvenir à un règlement durable et
* Journaliste.
indépendance aux territoires de l’ancienne région
autonome. Mais il reste hors de question pour lui de
transiger sur l’intégrité territoriale et sur le retour des
personnes déplacées, y compris à Chouchi.
Pour les équipes dirigeantes des deux parties, le
chemin du compromis apparaît d’autant plus difficile
à trouver que le conflit leur a permis d’accaparer le
pouvoir. « Tant en Azerbaïdjan qu’en Arménie, la
question karabakhtsie est devenue le centre de gravité
de toute la vie politique parlementaire et gouverne-
mentale, explique le géopolitologue François Thual.
Elle demeure incontournable et se trouve être à
l’origine de toutes les tensions de politique
intérieure (11). »
Depuis l’éviction en 1998 du président Levon Ter-
Petrossian, accusé d’avoir bradé les intérêts
arméniens en acceptant une solution graduelle, tous
les leviers du pouvoir politique, voire économique,
sont tenus à Erevan par des hommes du Karabakh.
L’actuel président, M. Sarkissian, y fut ministre de la
défense et sait très bien que le statu quo a également
un prix élevé pour les Arméniens. Après l’échec de
sa tentative de rapprochement avec la Turquie, il ne
peut plus espérer desserrer le blocus et réduire la
pression internationale sans affronter les blocages
d’un système qu’il incarne.
Pôle de recherche scientifique et puissance indus-
trielle dans la division du travail soviétique, la société
arménienne a encaissé successivement les trauma-
tismes du tremblement de terre (qui a fait plusieurs
dizaines de milliers de morts en 1988), de la guerre
et de la ruine de l’URSS. Pendant que les oligarques
affichent leur opulence et leur arrogance dans les
médias qu’ils contrôlent, la plupart des conglomérats
ont définitivement fermé, plus du tiers des terres
agricoles sont laissées en friche, et le pays en est
réduit à vendre son sous-sol minier aux Russes les
plus offrants. Lors des législatives de mai 2012, tous
les candidats tenaient un discours de faucons. Mais
beaucoup d’Arméniens ne votent plus…
Les vingt années d’indépendance resteront celles
d’une tragédie silencieuse : le grand exode écono-
mique. On estime qu’entre sept cent mille et un million
trois cent mille Arméniens ont quitté le Caucase
depuis la fin de la décennie 1980 (12). La seule Russie
en accueille en moyenne trente-cinq mille de plus
chaque année (13). La population de résidents perma-
nents serait réduite à deux millions huit cent mille
personnes. La politique nataliste ne corrige que margi-
nalement des perspectives démographiques très
sombres.
Pour trouver une note d’espoir, de retour à
Erevan, il faut se rendre dans un square de General
Avenue, au centre-ville. Depuis plusieurs mois, de
jeunes protestataires bravent la police pour dénoncer
la privatisation de ce lieu public et les passe-droits
accordés à des commerçants. Ils entendent
démontrer que la même chose se passe pour tous
les biens communs à l’échelle du pays, pendant que
la rhétorique nationaliste détourne l’attention.
Né dans la diaspora française et installé à
Chouchi depuis huit ans, le jeune Armen Rakedjian
pense que l’avenir passe par l’émergence d’une
société civile, qu’il tente d’organiser à son échelle
avec une association locale d’entraide. Dans
l’immédiat, il faut selon lui commencer par instaurer
un minimum de confiance en soi et envers les
autres : «Dans mon quartier, une famille a eu son fils
tué par les Azéris il y a un an. Tu ne peux pas
expliquer à cette famille et à ses proches que les
Azéris sont de bons voisins avec lesquels il faut faire
la paix. » Le premier signe de détente ne pourra venir
que du front : achever les échanges de dépouilles
et de prisonniers, faire reculer les lignes, mettre en
place un mécanisme de contrôle du cessez-le-feu,
accepter de se parler autrement que dans les confé-
rences diplomatiques.
PHILIPPE DESCAMPS.
Le grand exode
économique
des Arméniens
Entre voisins,
une confiance
impossible
Des récits irréconciliables
POUR revendiquer une tutelle sur le Haut-Karabakh, chaque camp
interprète à sa manière une longue histoire commune. Sous la domi -
nation des empires ottoman, perse puis russe, les peuples de Trans-
caucasie furent intimement mêlés jusqu’à la fin du XIX
e
siècle. A tel
point qu’à la veille de la première guerre mondiale les Géorgiens
étaient minoritaires dans leur future capitale, Tbilissi, tout comme les
Azéris à Bakou.
Du côté arménien, on met en avant le lien culturel et religieux. On
fait valoir que les franges orientales du Petit Caucase, entre la rivière
Araxe et le fleuve Koura, appartenaient à l’Arménie historique dès
l’Antiquité. La partie montagneuse de cette région, appelée plus
généralement Artsakh, symbolise la résistance arménienne à l’accul-
turation. Convertie au christianisme dès le IV
e
siècle, elle fit face aux
dominations successives en préservant une relative autonomie. La
proportion d’Arméniens dans la région autonome du Nagorno-
Karabakh (Haut-Karabakh) n’aurait reculé que sous la pression
contemporaine de l’administration soviétique d’Azerbaïdjan, passant
de 94% à 76% entre les recensements de 1923 et de 1989 (1).
Du point de vue azéri, on juge artificielle la distinction entre le
Haut-Karabakh et le restant du Karabakh. On met en avant le fait que
cette région, dominée essentiellement par la Perse, eut le plus souvent
un statut distinct de la région d’Erevan. Sans contester la fidélité à la
chrétienté de la population des montagnes, les Azéris considèrent
qu’elle aurait pour souche des Albanais «arménisés», issus du royaume
ancien de l’Aghbanie, ou Albanie du Caucase, également berceau de
l’Azerbaïdjan. Le catholicossat d’Aghbanie siégea pendant plusieurs
Vingt ans après la prise de Chouchi
par les troupes arméniennes,
le 9 mai 1992, le cessez-le-feu
est plus précaire que jamais
dans les montagnes du Haut-Karabakh.
Le réarmement rapide de l’Azerbaïdjan
depuis 2010 laisse craindre
une reprise des combats
aux conséquences incalculables
pour l’ensemble du Caucase.
Les deux peuples payent au prix fort
l’impasse politique et diplomatique.
Deux siècles de dominations successives
1805. Le khanat du Karabakh est intégré à l’Empire russe.
1828. Erevan et le Nakhitchevan passent sous domination russe.
1905. Février-août : combats entre Arméniens et Azéris dans plusieurs villes, dont Bakou
et Chouchi (ou Choucha). Plusieurs milliers de morts.
1915. Avril : génocide en Arménie occidentale.
1918. 24 février : proclamation de la République démocratique fédérative de Transcaucasie.
26-28 mai : Azerbaïdjan et Arménie proclament leur indépendance; combats au Karabakh.
1920. Avril-novembre : soviétisation de l’Azerbaïdjan, du Karabakh et de l’Arménie.
1921. 5 juillet : Le bureau caucasien du parti bolchevique décide le rattachement
du Karabakh à l’Azerbaïdjan.
1923. 7 juillet : création de la région autonome du Haut-Karabakh, dont le chef-lieu
est transféré de Chouchi à Khankendi, rebaptisée Stepanakert.
1988. 20 février : le soviet du Haut-Karabakh vote son rattachement à l’Arménie. Heurts
à Askeran, suivis d’un pogrom antiarménien à Soumgaït et de manifestations monstres à Erevan.
1991. Août-septembre : après l’échec du coup d’Etat à Moscou, indépendances
de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie. 10 décembre : 82 % des inscrits votent
pour l’indépendance du Haut-Karabakh ; généralisation des combats.
1993. 30 avril : le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU)
demande le retrait des forces arméniennes des territoires azerbaïdjanais occupés.
1994. 16 mai : signature d’un cessez-le feu à Moscou.
ne voulons pas revivre l’époque si amère de la guerre.
Mais notre priorité reste la sécurité du pays. Nous
sommes prêts à nous défendre, y compris en menant
des actions préventives. »
Depuis la fin des combats, Stepanakert /Khan -
kendi a beaucoup changé. La vitrine de la «cause
arménienne» affiche son renouveau. Les bâtiments
publics et les immeubles modernes en font une petite
ville provinciale (cinquante mille habitants) beau -
coup plus attrayante que les cités industrielles de
l’Arménie postsoviétique. Les jeunes femmes aux
tenues colorées descendent l’avenue principale
pour faire les magasins en toute nonchalance, à
vingt-cinq kilomètres du front ! Le revenu annuel par
habitant (2200 euros) dépasse celui de la plupart
des régions d’Armé nie. Stepanakert entretient une
armée de quinze mille hommes, verse des pensions,
construit des routes et des ponts, assume les frais
de santé et de scolarité, contrôle un grand nombre
d’entreprises. Et Erevan paye… Les deux tiers du
budget sont pris en charge par l’Arménie.
«L’Azerbaïdjan a le pétrole, les Arméniens ont la
diaspora », aimait à dire l’ancien président du
Karabakh, M. Arkadi Ghou gassian. Une part impor-
tante de l’aide envoyée par les communautés armé -
niennes du monde entier arrive ici. C’est la moitié
des dons gérés par le Fonds arménien de France,
indique M. Michel Tancrez, son représentant à Stepa-
nakert : «En 2000, lors de notre première campagne,
environ 15 % des familles françaises d’ascendance
arménienne connaissaient le Kara bakh. Aujourd’hui,
tout le monde est sensibilisé, et environ un quart
des gens donnent. » Comme la manne pétrolière,
cette prodigalité ne va pas sans effets pervers. Le
journaliste Ara K. Manoogian dénonce régulièrement
des gaspillages et des dérives (1). M. Tancrez préfère
(3) Associated Press, 26 février 2012.
(4) Mark Perry, «Israel’s secret staging ground», Foreign Policy,
Washington, DC, 28 mars 2012.
(5) « Les réfugiés dans le monde, cinquante ans d’action humani-
taire», Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR),
Genève, 2000.
(6) Journal officiel du Sénat, Paris, 15 avril 2010.
(7) Résolution 853 du Conseil de sécurité des Nations unies, New
York, 29 juillet 1993.
(8) Discours à l’occasion des vingt ans de l’indépendance, Bakou,
17 octobre 2011.
(9) Stockholm International Peace Research Institute (Sipri).
(10) Discours devant la communauté azérie du Haut-Karabakh,
Bakou, 6 juillet 2010.
(11) François Thual, La Crise du Haut-Karabakh. Une citadelle
assiégée?, Presses universitaires de France- Institut de relations inter-
nationales et stratégiques, Paris, 2002.
(12) « Migration and human development : Opportunities and
challenges », Programme des Nations unies pour le développement,
New York, 2009.
(13) Selon l’annuaire statistique de la Russie, quatre cent cinquante
mille Arméniens ont immigré dans la Fédération entre 1991 et 2009.
pacifique». Etats-Unis, Russie et France coprésident
le groupe de Minsk, chargé depuis 1992 de trouver
une issue à ce conflit.
En attendant d’être invités un jour à la table des
négociations, les militaires du Karabakh roulent des
mécaniques. Le 9 mai dernier, la capitale, Stepa-
nakert (Khankendi pour les Azéris), accueillait une
impressionnante parade pour fêter la prise de
Chouchi (ou Choucha), ancienne place forte de l’artil-
lerie azerbaïdjanaise. En mai 1992, ce fait d’armes
avait permis aux rebelles de prendre le contrôle du
corridor de Latchine (nommé Berdzor par les
Arméniens), et de relier le Karabakh à l’Arménie.
Dans l’imaginaire de nombreux Arméniens du monde
entier, cette victoire contre les Azéris, assimilés aux
«Turcs», résonne encore comme une revanche sur
l’histoire.
Après avoir dans un premier temps réclamé leur
rattachement à l’Arménie soviétique, les Arméniens
du Karabakh ont opté en 1991 pour l’indépendance.
Cela permettait de présenter le conflit comme une
lutte de libération nationale, et non comme un affron-
tement entre deux pays pour un territoire. Cette petite
république de cent quarante mille habitants possède
sa propre Constitution, son Parlement, son drapeau,
son armée, ses institutions et son gouvernement.
Mais en réalité, elle reste étroitement liée à sa «grande
sœur ». Tout se décide à Erevan.
Applaudissant le défilé des chars, des avions sans
pilote et des missiles de dernière génération, le
président de l’Arménie, M. Serge Sarkissian, siégeait
à la tribune officielle entre deux dignitaires de l’Eglise
arménienne et à côté de M. Bako Sahakian, le
président de la «République du Haut-Karabakh» que
nul pays ne reconnaît. La démonstration visait à faire
comprendre que le « peuple des montagnes» ne
renoncerait jamais à son droit à l’autodétermination.
«Nous pouvons dire que depuis vingt ans le Haut-
Karabakh a enregistré beaucoup de réussites dans
la mise en place d’institutions démocratiques selon
les critères internationaux, nous affirme M. Sahakian,
réélu en juillet dernier. Tôt ou tard, la communauté
internationale reconnaîtra notre indépendance. Nous
Une république
qu’aucun pays
ne reconnaît
« Thérapies de choc »
plutôt que « choc
des civilisations »
RUINEUX STATU QUO ENTRE L’ARMÉNIE ET L’AZERBAÏDJAN
Etat de guerre permanent
dans le Haut-Karabakh
Dans le sud du Caucase,
charnière entre l’Europe
et l’Asie, corridor stratégique
entre la mer Noire et la
Caspienne, deux pays luttent
pour récupérer leurs territoires
perdus : la Géorgie, qui
revendique l’Ossétie du Sud
et l’Abkhazie, et l’Azerbaïdjan,
dont 13 % du territoire est
occupé par l’Arménie depuis
deux décennies.
une litote : « Les plus dynamiques sur le plan poli -
tique sont aussi les plus dynamiques sur le plan
économique. »
Changement d’ambiance à Chouchi, l’ancienne
capitale historique. La cathédrale restaurée témoigne
d’une apparente splendeur retrouvée. Mais la plupart
des habitants vivent dans des immeubles délabrés
de style brejnévien. A mille trois cents mètres
d’altitude, le chauffage central ne fonctionne plus,
faute d’entretien. Chacun se débrouille avec un poêle
à gaz ou à bois, dont le tuyau passe par la fenêtre...
De nombreux bâtiments témoignent encore de
l’âpreté des combats de 1992. Les maisons azéries
ont été détruites. Les deux grandes mosquées et
l’ancien bazar sont laissés à l’abandon. Mixte avant
la première guerre mondiale, la population d’environ
dix mille habitants était majoritairement azérie sous
le régime soviétique. La ville abrite maintenant environ
trois mille Arméniens, dont beaucoup ont fui
Soumgaït, la banlieue de Bakou, après le pogrom
de février 1988.
Les chômeurs sont nombreux, se désole
M. Laurent Ghoumanian, plusieurs fois blessé et
médaillé : «A 20 ans, j’ai participé de manière active
à tous les combats, explique-t-il. Aujourd’hui, j’ai
40 ans et je n’ai pas de travail. Ce sentiment d’inu-
tilité est dur à vivre pour mes enfants. » Le repli sur
soi s’est nourri de l’application des « thérapies de
choc», source de désespoir dans les pays de l’ex-
URSS, bien davantage que d’un prétendu « choc
des civilisations». « Sous le nationalisme gît la face
cachée de l’iceberg social », estime l’avocat Sévag
Torossian (2).
Tbilissi
Bakou
Erevan
MER
CASPIENNE
MER
NOIRE
GÉORGIE
AZERBAÏDJAN
ARMÉNIE

TURQUIE
IRAN
RUSSIE
Haut-Karabakh
Nakhitchevan
(Azerbaïdjan)
Abkhazie
Ossétie du Sud
0 100 km
siècles au monastère de Gandzasar, haut lieu du Karabakh, avant sa
dissolution par les Russes en 1815. Les nouveaux maîtres slaves auraient
favorisé l’unification des Eglises et l’immigration d’Arméniens venus
d’Iran et de Turquie pour renforcer la population chrétienne aux marches
méridionales de leur empire.
L’arbitrage de ces points de vue fut un casse-tête pour tous ceux qui
furent confrontés au découpage national. Lorsque les Ottomans durent
évacuer Bakou et l’Azerbaïdjan, en octobre 1918, le major général
britannique William M. Thomson attribua le Zanguezour et le Haut-
Karabakh aux Azéris. A la suite de la conférence de paix de Paris, la
Société des nations (SDN) avait mis la question à l’ordre du jour, mais
l’Armée rouge devança les diplomates. Ménageant la Turquie kémaliste
et les Azéris, notamment pour s’assurer le contrôle du pétrole de Bakou,
les bolcheviques rattachèrent le Nakhitchevan à l’Azerbaïdjan. Mais
ils accordèrent le Zanguezour à l’Arménie.
Le 4 juillet 1921, le commissaire aux nationalités, Joseph Staline,
participe au bureau caucasien du parti bolchevique, qui penche
timidement pour le rattachement du Haut-Karabakh à Erevan. Le bureau
se ravise le lendemain et attribue la région à Bakou, en prévoyant un
statut d’autonomie et un découpage qui ne prend forme qu’en 1923. Dès
1921, les Arméniens contestèrent cette décision.
PH. D.
(1) « Haut-Karabakh : négociations de paix et politique militariste de l’Azerbaïdjan», mémo -
randum de l’ambassadeur d’Arménie à l’Assemblée générale des Nations unies, New York,
23 mars 2009.
Sur le site
Voir également le complément documentaire
www.monde-diplomatique.fr/48467
(2) Pascale Casanova, La République mondiale des
lettres, Seuil, Paris, 1999.
(3) Sylviane Dupuis, «Les paradoxes de l’écrivain
suisse romand», dans Doina Spita, Diversité cultu-
relle dans la francophonie contemporaine, Editions
universitaires Alexandru Ioan Cuza, Iasi (Roumanie),
2009, www.archive-ouverte.unige.ch
(4) Cf. www.poesieromande.ch
(5) Cf. Maison de Rousseau & de la littérature,
www.m-r-l.ch
21
Les plus grandes sociétés occupent
désormais une position de « faiseuses de
prix », explique Chris Hinde, du Mining
Journal (5). Ainsi, en 2010, Vitol et Trafi-
gura ont vendu chaque jour 8,1 millions
de barils de brut, c’est-à-dire autant que
les exportations réunies de l’Arabie saou-
dite et du Venezuela. Glencore n’est pas
en reste dans cette course au contrôle
des prix : elle maîtrise 55% du commerce
mondial de zinc et 36 % du cuivre.
Parvenus à ce stade, ces géants se chan-
gent en acteurs géopolitiques. En 2011,
Vitol a approvisionné en brut aussi bien
les rebelles libyens dans leur marche sur
Tripoli que le régime de M. Bachar Al-
Assad en Syrie. De son côté, Glencore a
signé des accords commerciaux avec
Juba, la nouvelle capitale du Soudan du
Sud, trois jours après l’indépendance, en
juillet 2011 (6). De tels exemples jalonnent
l’histoire du commerce. En contrepartie
de ces opérations très risquées, ces
sociétés obtiennent des contrats d’ap-
provisionnement avec les gouvernements.
D’une manière générale, les négociants ne sont
jamais loin des points chauds de la planète. « Du
fait de leur fonction d’approvisionnement des
marchés en matières premières, ils se fournissent
parfois auprès de producteurs situés dans des
pays difficiles. Mais la plupart des transactions se
font par appels d’offres», souligne M. Thomann.
Questionné sur le risque que l’offre soit complétée
par un dessous-de-table, l’ancien responsable du
financement du négoce de BNP Paribas, numéro
un mondial de cette activité, rassure : «Le banquier
doit s’interroger sur la réputation du fournisseur, le
prix d’achat, le bénéficiaire du paiement et le
contexte de l’opération. Il doit aussi s’assurer que
l’opération ne viole pas un embargo ou une loi. »
Mais il ne peut (ou ne veut) pas savoir si un
potentat confond la banque centrale avec son
porte-monnaie.
La Suisse romande, coincée entre la
France et la Suisse alémanique, est ainsi
doublement minorée. Pour sortir de cet
enfermement, être publié par une maison
de l’Hexagone – voire s’y installer, comme
l’ont fait Jean-Luc Benoziglio, Philippe
Jaccottet ou Bernard Comment – est un
réel atout. C’est le cas de Dicker, justement,
dont La Vérité sur l’affaire Harry Quebert
a reçu le Grand Prix de l’Académie fran -
çaise et le Goncourt des lycéens. Le roman
du jeune Genevois est une coédition de
L’Age d’homme, à Lausanne, et de Bernard
de Fallois, à Paris. Ce dernier n’a pas
ménagé sa peine, dès cet été, «pour faire
connaître le livre de sa jeune recrue aux
journalistes et aux jurés des prix littéraires»,
écrit La Croix (25 octobre 2012). Un travail
qui a porté ses fruits. Quant à Safonoff et
de Rivaz, elles sont éditées par Zoé, maison
romande la mieux distribuée en France
grâce à un travail de longue haleine.
LA POSITION inconfortable des écrivains
locaux a cependant des avantages, comme
l’observe M
me
Caroline Coutau, directrice
de Zoé : «Notre relatif isolement nous
donne une certaine liberté par rapport aux
auteurs français contemporains, davan-
tage victimes des modes. Il permet une voix
plus originale et authentique : les genres
deviennent parfois caducs, l’audace et
l’authenticité sont payantes. » Accusé de
«mal écrire exprès », Charles-Ferdinand
Ramuz s’en justifiait en 1929, déjà, dans
sa Lettre à Bernard Grasset : s’il malmène
la syntaxe, c’est parce qu’il veut retremper
dans la parole vive la langue morte des
grammairiens. Selon Pascale Casanova,
spécialiste de la circulation internationale
des littératures, les écrivains des petites
nations, ces «centraux excentriques», sont
en position de produire des innovations
littéraires, car ils sont à l’abri des
contraintes qui pèsent sur les littératures
dominantes (2). Les écrivains suisses
romands du XX
e
siècle ne cessent d’ail-
leurs de gagner en reconnaissance, après
avoir été longtemps ignorés: citons seule-
ment Nicolas Bouvier, Charles-Albert
Cingria, Corinna Bille, Catherine Colomb,
Jean-Marc Lovay ou Jacques Chessex. Des
auteurs qui se révèlent bien souvent, «en
dépit de leur décalage ou à cause même
de leur isolement, comme avant-gardistes
sans le savoir, et surtout : prodigieux inven-
teurs de formes et de langue », écrit
Sylviane Dupuis, poétesse et professeure
d’université (3). Parmi les auteurs contem-
porains, on peut mentionner les fictions
autobiographiques de Safonoff, les perfor-
mances et poèmes de Heike Fiedler, la
prose-fleuve de Marius Daniel Popescu,
les monologues théâtraux coups de poing
de Jacques Probst, la poésie lyrique et
engagée d’Alexandre Voisard ou les formes
brèves de Meizoz. La Suisse romande a
par ailleurs une importante tradition
poétique (4).
Cette production originale n’étant pas
ou peu diffusée en France, elle dépend du
réseau des librairies locales pour trouver
son public. Or, si celui-ci est dense, il est
fragilisé. Depuis 2001 et l’arrivée de la
Fnac, plus de soixante-dix points de vente
ont disparu : autant d’accès en moins à
leurs lecteurs pour les auteurs et pour les
éditeurs, qui ont vu leur chiffre d’affaires
baisser. Cette érosion a pour cause le
dumping sur les produits d’appel entre la
Fnac et Payot, propriété de Hachette : en
cassant les prix grâce aux importantes
remises que leur concédaient les diffuseurs
sur les gros tirages, les deux géants du
livre ont accéléré la déroute des petites
structures.
En Suisse, le marché n’est pas régi par
le prix unique du livre, refusé lors d’une
votation populaire, en mars 2012. En Suisse
romande, ce sont les diffuseurs qui fixent
les prix, supérieurs de 30 à 50 % au prix
de vente indiqué par l’éditeur français.
N’importe quelle librairie romande peut
commander et recevoir dans les quarante-
huit heures environ trois cent mille
références. Ce service, tout comme les
salaires et les loyers suisses, justifie qu’un
livre se vende plus cher qu’en France; mais
certains diffuseurs – notamment les filiales
suisses des groupes français – ont pratiqué
des prix abusifs sur les livres importés.
Après le refus du prix unique, la
commission de la concurrence a achevé
l’enquête qu’elle avait entreprise sur ce
système : accusés d’entrave à la concur-
rence, treize diffuseurs ont été condamnés
à de lourdes amendes.
La campagne romande en faveur du prix
unique a au moins eu le mérite de mettre
le livre sous le feu des projecteurs. «Les
politiques ont compris qu’ils avaient un
rôle à jouer », relève M. Jean Richard, des
Editions d’en bas. Les projets en cours
– soutien aux librairies, Maison de la litté-
rature (5) –, tout comme les manifesta-
tions littéraires, reflètent un besoin croissant
d’échanges dans des contextes plus adaptés
que celui du Salon du livre de Genève. Ils
donnent aussi aux auteurs une visibilité
bienvenue en Suisse romande même.
C’est à l’école que se forme la culture
littéraire; or les élèves étudient avant tout
les auteurs français. Si la littérature
romande figure au cursus de nombreuses
universités du monde, sur ses terres elle
est au mieux ignorée, au pis objet de
préjugés. Une image de soi dépréciative
typique de la province, relève Dupuis, qui
enseigne la littérature romande à l’uni-
versité de Genève. En une dizaine
d’années, la situation a pourtant évolué :
« Je constate un intérêt croissant des
Q
UI, en France, connaît ce qui s’écrit
aujourd’hui en Suisse romande? Le voisin
francophone est animé d’une vie littéraire
intense, les voix qui s’y expriment sont
riches et variées. Cependant, elles peinent
à toucher les lecteurs français, et restent
souvent injustement méconnues même sur
leurs terres. Un paradoxe lié à la situation
de cette région de moins de deux millions
d’habitants, enclave au carrefour des trois
aires culturelles qui la bordent : d’un côté
la France, dont elle partage la langue et
les références littéraires ; de l’autre, la
Suisse alémanique, germanophone et
majoritaire; et enfin la partie italophone
du pays. Cette année, trois écrivains
romands ont fait partie de la sélection des
grands prix français de l’automne : Joël
Dicker (La Vérité sur l’affaire Harry
Quebert, L’Age d’homme - De Fallois),
Catherine Safonoff (Le Mineur et le
Canari, Zoé) et Dominique de Rivaz (Rose
Envy, Zoé). Ces exceptions confirment-
elles la règle, ou sont-elles le signe que
les frontières commencent à s’ouvrir ?
La Suisse romande compte près de deux
cents écrivains dans les domaines de la
prose, de la poésie et du théâtre ; une
moyenne de mille trois cent soixante titres
par an y sont publiés. Selon M. Jacques
Non, la Suisse francophone n’est pas
peuplée uniquement de banquiers
et de traders. Riche en écrivains originaux,
elle peine cependant à les faire connaître.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
20
Le scandale de corruption impliquant un employé genevois
de la société Gunvor, spécialisée dans le négoce du pétrole,
en marge d’un contrat avec la République du Congo, a suscité
un certain émoi en Suisse. Bien implanté dans le pays,
le commerce des matières premières deviendra-t-il pour la
Confédération helvétique aussi gênant que le secret bancaire ?
UNE ENQUÊTE DE MARC GUÉNI AT *
* Journaliste, Genève.
réalisant au moins 80% de ses affaires à l’étranger
n’est taxée qu’à hauteur de 11,6% sur ses béné-
fices (par comparaison, l’impôt sur les sociétés
dépasse 33% en France et en Belgique). Du sur-
mesure pour des entreprises qui acheminent les
matières premières d’un bout à l’autre du globe et
n’en vendent qu’une quantité résiduelle en Suisse.
D’abord couvertes par une opacité à la mesure
du secret fiscal, ces implantations ont fait l’objet
d’un rapport du Contrôle fédéral des finances, puis
d’une enquête de la Radio-Télévision suisse (RTS).
Voisin de Genève sur l’arc lémanique, le canton de
Vaud a été épinglé en février en raison de la légè-
reté avec laquelle il a traité la venue du géant minier
brésilien Vale, qui a établi sa succursale de négoce
à Saint-Prex en 2006 (2). Non contentes de lui
accorder une exonération complète des impôts
cantonaux et communaux ainsi qu’une ristourne
de 80% sur l’impôt fédéral, les autorités vaudoises
ont calculé l’impôt sur le bénéfice en fonction des
estimations fournies par la direction du groupe,
sans aucun contrôle a posteriori de leur bien-
fondé… De son propre aveu, Vale a ainsi payé
284 millions de francs (236 millions d’euros) d’im-
pôts entre 2006 et 2009. Or, en fonction de ses
bénéfices réels, drainés vers Saint-Prex depuis les
trente-huit pays où le groupe est actif, il aurait dû
payer 3 milliards de francs de plus (3).
L’exemple ne contrarie pas le président de la
Geneva Trading and Shipping Association (GTSA).
M. Jacques-Olivier Thomann assure en effet que
la Suisse se situe fiscalement « en milieu de
peloton », derrière d’autres grandes places du
négoce comme Dubaï ou Singapour. Il ajoute que
la fiscalité des personnes, c’est-à-dire des
employés, n’est guère attractive à Genève. Sous
couvert d’anonymat, un trader spécialisé dans le
pétrole nuance : « Il est vrai que l’impôt sur le
revenu est élevé à Genève. Mais les cadres per -
çoivent la majorité de leur rémunération sous forme
de bonus. Or ceux-ci sont généralement versés
sur des comptes offshore, à l’abri du fisc…» Un
autre complète : «Pourquoi de simples comp tables
arrivent-ils à la retraite millionnaires? Parce qu’ils
savent ce genre de choses. »
Aidés par de fins juristes, les comptables parti-
cipent aussi à l’élaboration de structures très
sophistiquées. Car ces sociétés, bien qu’elles
aiment se définir comme de simples négociants
au service du commerce mondial, acheminant
physiquement les boisseaux de blé ou les barils
de pétrole d’un point A à un point B, apprécient
les juridictions exotiques. Connu du public pour
avoir affrété le navire Probo Koala, qui avait
déversé des déchets toxiques en Côte d’Ivoire en
2006, un groupe spécialisé dans le pétrole comme
Trafigura compte ainsi quarante entités établies
dans des paradis fiscaux (îles Marshall, Bahamas,
Chypre, etc.) (4). Dans cette quête d’optimisation
fiscale et de dilution des responsabilités juridiques,
Trafigura n’a rien d’une exception.
La discrétion de ces groupes est inversement
proportionnelle à leur pouvoir sur les marchés
mondiaux. Grâce à la hausse massive du prix des
matières premières depuis le début du siècle, ils
débordent leur rôle historique d’intermédiaires et
étendent leurs tentacules afin de contrôler les prix
des ressources énergétiques, des denrées agri-
coles et des minerais. Et rachètent stations-service,
champs, raffineries et mines pour « remonter la
chaîne de l’offre, vers la production, ou la redes-
cendre, vers la distribution», explique Emmanuel
Fragnière, professeur à la Haute Ecole de gestion
de Genève. Les sociétés de négoce s’éloignent
ainsi de leur métier originel, la logistique, pour se
muer en producteurs, distributeurs, extracteurs, etc.
A l’inverse, des groupes traditionnellement axés
sur la production, comme Total, Xstrata et Vale,
se dotent d’une succursale de négoce, afin de
rejoindre eux aussi le lot des affréteurs et des
traders.
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
(5) Reuters, 21 novembre 2011.
(6) Lire Gérard Prunier, «Le régime de Khartoum bousculé par
la sécession du Sud», Le Monde diplomatique, février 2011.
(7) Reuters, 24 avril 2012.
(8) Lire Jean-Christophe Servant, «On achève bien les mineurs
zambiens », Le Monde diplomatique, mai 2009.
(9) L’audit est disponible sur www.amisdelaterre.org
(10) www.droitsansfrontieres.ch
(11) Réponse du 9 décembre 2011 du Conseil fédéral au pos-
tulat 11.3803 de la socialiste Hildegard Fässler-Osterwalder,
www.parlament.ch
(12) Conférence donnée le 27 avril 2012 à l’université de Genève.
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L'Amérique
doute, donc
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Optimisation fiscale
et dilution
des responsabilités
AU CENTRE-VILLE de Genève, dans les Rues-
Basses, seul un œil averti distingue la petite plaque
dorée de Gunvor, une entreprise spécialisée dans
le commerce de pétrole russe ayant brassé en
2011 un chiffre d’affaires de 80 milliards de dollars,
de celle d’un simple cabinet d’avocats. Au contraire
des horlogers et des banquiers, les négociants en
matières premières n’installent pas d’enseignes
pour illuminer la rade de Genève, au bout du lac
Léman. Pas plus qu’ils ne financent de tapageuses
publicités dans les magazines.
Au cours des dix dernières années, la ville de
Suisse romande s’est propulsée parmi les plus
grandes places du commerce des matières
premières, se posant en rivale de Londres et de
Chicago. Peu connus du public, de grands noms
du négoce pétrolier, minier et agricole, comme Vitol,
Gunvor, Louis Dreyfus, Mercuria ou Bunge, ont
domicilié leurs entreprises entre Lausanne et la cité
de Jean Calvin, où d’autres groupes – comme
Cargill – sont établis de longue date. Les bords du
Léman s’arrogent la première part des marchés du
pétrole, des céréales, du café et du sucre (1). Rien
qu’à Genève, le secteur compte plus de quatre
cents sociétés, pour un chiffre d’affaires de
800 milliards de francs suisses (666 milliards
d’euros) et près de neuf mille emplois directs. Sa
contribution au produit intérieur brut (PIB) égale
celle de la séculaire banque privée. Dans les
métaux, comme le cuivre ou le zinc, c’est le canton
alémanique de Zoug qui prend le relais. En termes
de chiffre d’affaires, Nestlé n’est plus la première
société suisse : en 2011, elle est passée à la
quatrième place, derrière Vitol, Glencore et Trafi-
gura, qui culminent à 279, 174 et 114 milliards de
francs suisses (respectivement 232, 145 et
95 milliards d’euros; classement Handelszeitung,
Zurich, 27 juin 2012).
Ce développement s’est produit quasiment à
l’insu des Genevois et des Suisses. La presse n’a
commencé à s’y intéresser qu’à partir de la fin des
années 2000. Outre la tranquillité offerte par les
autorités helvétiques, les négociants russes, fran-
çais ou américains apprécient la proximité avec les
agences onusiennes et une place financière de pre -
mier plan, nécessaire pour alimenter le commerce
en capitaux. Sur le site Whygeneva.ch, où il assure
sa promotion économique, le canton de Genève
ajoute un autre critère décisif : une «taxation avan-
tageuse» complétée par des possibilités d’« opti-
misation fiscale». Une euphémisme : toute société
Ce risque n’a jamais incité la profession à militer
pour davantage de transparence sur les marchés
des matières premières. «Je ne vois aucune raison
de réguler le commerce », assure par exemple
M. Torbjörn Törnqvist, président-directeur général
(PDG) de Gunvor. M. Pierre Barbe, son confrère de
Totsa, la filiale genevoise de négoce de Total,
abonde : « Nous avons nos secrets. Ils ne regar-
dent que le pays hôte et nous (7). »
Des secrets que ces sociétés comptent
préserver. Glencore a longtemps pratiqué l’es-
quive : avant de prendre pour nom cet acronyme
de Global Energy and Commodity Res-sources,
en 1994, la société avait pour raison sociale Marc
Rich & Co AG, du nom de son sulfureux fondateur.
La neutralité helvétique a permis à cet homme d’af-
faires d’origine belge, un temps émigré aux Etats-
Unis, de se moquer des embargos en commer-
çant aussi bien avec le régime d’apartheid en
Afrique du Sud ou l’Iran de Rouhollah Khomeiny
que le Cuba de M. Fidel Castro. Il a figuré sur la
liste des dix individus les plus recherchés par le
Federal Bureau of Investigation (FBI), avant d’être
gracié pour d’obscures raisons par M. William
Clinton – le dernier jour de son mandat.
En mai 2011, Glencore s’est cependant exposé
au regard du public en procédant à une introduc-
tion partielle en Bourse (IPO) à Londres et à Hong-
kong. Une injection massive de capitaux qui a
permis à la société zougoise de compenser la perte
de sa tranquillité par une frénésie d’achats. Le plus
remarqué reste sa fusion avec le groupe Xstrata,
un géant minier également établi à Zoug, pour
40 milliards de dollars. Cette entrée en Bourse de
Glencore a instantanément changé en milliardaires
six de ses managers-actionnaires qui conservent
un large contrôle. Pas de quoi appâter M. Ian Taylor,
président de Vitol : l’idée de devoir « passer un
temps énorme avec des actionnaires extérieurs et
des journalistes» suffit à l’en dissuader.
Depuis cette opération, le PDG de Glencore,
M. Ivan Glasenberg, détient un portefeuille d’ac-
tions dont la valeur équivaut à près de la moitié du
PIB zambien (16,2 milliards de dollars en 2010
selon le Fonds monétaire international). Sa société
possède avec Mopani Copper Mines (MCM) la plus
grande mine de cuivre et de cobalt de ce pays
enclavé d’Afrique australe (8). Située dans la «cein-
ture du cuivre», la province minière du nord du
pays, cette exploitation a fait parler d’elle l’an
dernier après la fuite d’un audit-pilote réalisé à la
demande du fisc zambien (9). Entre 2005 et 2008,
les cabinets Grant Thornton et Econ Pöyry obser-
vent de nombreuses «incohérences» comptables
qui ne s’expliquent que par la volonté de MCM de
diminuer son imposition. Des mécanismes de
transfert de prix lui permettraient d’exporter ses
bénéfices en Suisse, où ils sont taxés au détriment
des recettes de l’Etat zambien. Dans un commu-
niqué, le 2 juin 2011, le groupe zougois a qualifié
d’«erroné» le schéma de soustraction fiscale qui
émerge du document. Il fait néanmoins l’objet
d’une plainte déposée par une coalition d’organi-
sations non gouvernementales (ONG) auprès du
point de contact suisse de l’Organisation de coopé-
ration et de développement économiques (OCDE).
Pour autant, rien n’indique que la tranquillité
des négociants soit menacée. Le gouvernement
helvétique ne vient-il pas de renoncer à soumettre
le secteur à la loi sur le blanchiment ? «Les opéra-
tions de négoce, leurs financements et les paie-
ments qui y sont associés passent par le système
bancaire qui y est assujetti. D’autre part, les sociétés
doivent respecter l’ensemble du code pénal suisse,
qui comprend l’interdiction de la corruption», fait
valoir M. Thomann. C’est insuffisant pour M. Mark
Pieth, président du groupe de travail de l’OCDE sur
la corruption et membre de la commission chargée
d’enquêter sur le programme irakien de l’Organi-
sation des Nations unies (ONU) « Pétrole contre
nourriture» – un scandale dans lequel ont trempé
de nombreuses sociétés domiciliées en Suisse.
«Les éléments décisifs ayant fait de la Suisse une
plaque tournante des matières premières sont le
secret bancaire et la très faible propension de notre
politique à la régulation», analyse-t-il.
Cette situation débouche sur un paradoxe tout
helvétique. De la main gauche, la Confédération
promeut les droits humains et vante sa généro-
sité en matière d’aide au développement. De la
main droite, elle attire les entreprises de négoce
des matières premières par une politique fiscale
agressive et ignore l’action de leurs filiales dans
les pays en développement. Toutefois, ce grand
écart intellectuel et politique devient difficile à
justifier. Et, comme ce fut le cas avec l’industrie
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de l’évasion fiscale, c’est sous la pression que
Berne accepte de se pencher sur le commerce
mondial des millions de barils de pétrole, des
tonnes de cuivre et de blé qui transitent virtuelle-
ment par la Suisse. En décembre 2011, peu avant
le lancement d’une campagne demandant au
Parlement de légiférer afin que les entreprises
ayant leur siège en Suisse respectent les droits
humains et l’environnement partout dans le
monde (10), le Conseil fédéral s’est résolu à
produire un rapport sur le secteur (11).
Plus récemment encore, le représentant
«Economie et droits de l’homme» du département
fédéral des affaires étrangères, M. Rémy Fried-
mann, a détaillé la position suisse : « Comme les
entreprises suisses profitent de notre image de
patrie des droits de l’homme, nous ne voulons pas
qu’elles mettent cette image en danger. » Elles
doivent comprendre, a-t-il ajouté, que « la sécu-
rité humaine et la sécurité des investissements
sont les deux faces d’une même médaille, et elles
doivent savoir que leurs agissements peuvent avoir
des conséquences sur leurs activités (12) ».
Pour sa part, M. Pieth estime que la Suisse
encourt, avec le commerce des matières
premières, le risque de dommages pour sa répu-
tation similaires à ceux qu’elle a subis avec le
secret bancaire. Mais, face aux – modestes –
velléités réglementaires, les négociants n’enten-
dent pas se laisser faire. Certains ont déjà menacé
de délocaliser leurs activités sous des cieux plus
cléments, comme à Singapour ou à Dubaï. Et,
contrairement aux banques, les sociétés de
négoce sont composées de structures légères qui
leur permettent de plier rapidement bagage, au
gré de l’accueil fiscal et réglementaire qui leur est
réservé.
MARC GUÉNIAT.
Inquiétudes
pour l’image
de la Confédération
EMIL NOLDE. – «Bergriesen» (Géants de la montagne), 1895-1896
(1) Les sites littéraires tentent de remédier à cette
situation. Cf. notamment www.viceversalitterature.ch * Journaliste, Le Courrier, Genève.
Effervescence de la littérature suisse romande
PAR ANNE PI TTELOUD *
étudiants. Il y a tout un champ critique à
ouvrir, et ils sont passionnés. » Au Centre
de recherches sur les lettres romandes,
intégré à l’université de Lausanne, et qu’il
dirige, Daniel Maggetti propose un cursus
spécifique : «Certains de nos élèves ensei-
gnent ensuite cette littérature au secon-
daire », se réjouit-il.
ANNE PITTELOUD.
Scherrer, secrétaire général de l’Asso-
ciation suisse des diffuseurs, éditeurs et
libraires (Asdel), on dénombre un peu plus
d’une centaine de maisons d’édition et
environ cent cinquante librairies – soit une
librairie pour dix mille habitants, contre
une pour vingt-cinq mille en France. Dix
millions de livres sont vendus chaque
année, dont 80 % d’ouvrages importés ;
la Suisse romande dépend ainsi largement
du marché français, dont elle représente
13 % du chiffre d’affaires. La taille du
territoire permet par ailleurs des échanges
directs entre auteurs, éditeurs, libraires et
critiques. Pourtant, bien des livres publiés
sur place peinent à attirer l’attention des
médias locaux, qui suivent en priorité les
auteurs dont parle la presse parisienne (1).
Les maisons d’édition, elles, sont pour
la plupart des structures indépendantes
dirigées par des passionnés, mais souvent
trop petites pour avoir les moyens de faire
connaître leur travail au-delà des frontières.
«Nous ne sommes pas assez “différents”
pour que la France nous perçoive comme
exotiques, comme c’est le cas pour les
écrivains du continent africain ou des
Caraïbes», analyse Jérôme Meizoz, écrivain
et professeur à l’université de Lausanne.
Si la littérature suisse a toujours eu du mal
à s’exporter, c’est également parce que la
France est un pays très centralisé, relève
M. Scherrer : «En Allemagne, il existe
plusieurs pôles culturels forts, comme
Francfort, Munich ou Berlin, c’est-à-dire
une scène plus éclatée. Le concept de
“germanophonie”n’existe pas, il n’y a pas
ce clivage entre le centre et les périphéries,
comme entre la France et la francophonie.
L’édition romande est confrontée au même
problème que les éditeurs de province. »
(1) Geneva Trading and Shipping Association, www.gtsa.ch
(2) Lire Philippe Revelli, «Révolte globale contre un géant minier »,
Le Monde diplomatique, octobre 2010.
(3) Emission « Mise au point », Radio-Télévision suisse,
29 avril 2012.
(4) Déclaration de Berne, Swiss trading SA. La Suisse, le négoce
et la malédiction des matières premières, Editions d’en bas, Lausanne,
2011.
PÉTROLE ET CÉRÉALES SE NÉGOCIENT À GENÈVE
Les géants des matières premières prospèrent au bord du lac Léman
« Je ne vois
aucune raison
de réguler
le commerce »
(2) Pascale Casanova, La République mondiale des
lettres, Seuil, Paris, 1999.
(3) Sylviane Dupuis, «Les paradoxes de l’écrivain
suisse romand», dans Doina Spita, Diversité cultu-
relle dans la francophonie contemporaine, Editions
universitaires Alexandru Ioan Cuza, Iasi (Roumanie),
2009, www.archive-ouverte.unige.ch
(4) Cf. www.poesieromande.ch
(5) Cf. Maison de Rousseau & de la littérature,
www.m-r-l.ch
21
Les plus grandes sociétés occupent
désormais une position de « faiseuses de
prix », explique Chris Hinde, du Mining
Journal (5). Ainsi, en 2010, Vitol et Trafi-
gura ont vendu chaque jour 8,1 millions
de barils de brut, c’est-à-dire autant que
les exportations réunies de l’Arabie saou-
dite et du Venezuela. Glencore n’est pas
en reste dans cette course au contrôle
des prix : elle maîtrise 55% du commerce
mondial de zinc et 36 % du cuivre.
Parvenus à ce stade, ces géants se chan-
gent en acteurs géopolitiques. En 2011,
Vitol a approvisionné en brut aussi bien
les rebelles libyens dans leur marche sur
Tripoli que le régime de M. Bachar Al-
Assad en Syrie. De son côté, Glencore a
signé des accords commerciaux avec
Juba, la nouvelle capitale du Soudan du
Sud, trois jours après l’indépendance, en
juillet 2011 (6). De tels exemples jalonnent
l’histoire du commerce. En contrepartie
de ces opérations très risquées, ces
sociétés obtiennent des contrats d’ap-
provisionnement avec les gouvernements.
D’une manière générale, les négociants ne sont
jamais loin des points chauds de la planète. « Du
fait de leur fonction d’approvisionnement des
marchés en matières premières, ils se fournissent
parfois auprès de producteurs situés dans des
pays difficiles. Mais la plupart des transactions se
font par appels d’offres», souligne M. Thomann.
Questionné sur le risque que l’offre soit complétée
par un dessous-de-table, l’ancien responsable du
financement du négoce de BNP Paribas, numéro
un mondial de cette activité, rassure : «Le banquier
doit s’interroger sur la réputation du fournisseur, le
prix d’achat, le bénéficiaire du paiement et le
contexte de l’opération. Il doit aussi s’assurer que
l’opération ne viole pas un embargo ou une loi. »
Mais il ne peut (ou ne veut) pas savoir si un
potentat confond la banque centrale avec son
porte-monnaie.
La Suisse romande, coincée entre la
France et la Suisse alémanique, est ainsi
doublement minorée. Pour sortir de cet
enfermement, être publié par une maison
de l’Hexagone – voire s’y installer, comme
l’ont fait Jean-Luc Benoziglio, Philippe
Jaccottet ou Bernard Comment – est un
réel atout. C’est le cas de Dicker, justement,
dont La Vérité sur l’affaire Harry Quebert
a reçu le Grand Prix de l’Académie fran -
çaise et le Goncourt des lycéens. Le roman
du jeune Genevois est une coédition de
L’Age d’homme, à Lausanne, et de Bernard
de Fallois, à Paris. Ce dernier n’a pas
ménagé sa peine, dès cet été, «pour faire
connaître le livre de sa jeune recrue aux
journalistes et aux jurés des prix littéraires»,
écrit La Croix (25 octobre 2012). Un travail
qui a porté ses fruits. Quant à Safonoff et
de Rivaz, elles sont éditées par Zoé, maison
romande la mieux distribuée en France
grâce à un travail de longue haleine.
LA POSITION inconfortable des écrivains
locaux a cependant des avantages, comme
l’observe M
me
Caroline Coutau, directrice
de Zoé : «Notre relatif isolement nous
donne une certaine liberté par rapport aux
auteurs français contemporains, davan-
tage victimes des modes. Il permet une voix
plus originale et authentique : les genres
deviennent parfois caducs, l’audace et
l’authenticité sont payantes. » Accusé de
«mal écrire exprès », Charles-Ferdinand
Ramuz s’en justifiait en 1929, déjà, dans
sa Lettre à Bernard Grasset : s’il malmène
la syntaxe, c’est parce qu’il veut retremper
dans la parole vive la langue morte des
grammairiens. Selon Pascale Casanova,
spécialiste de la circulation internationale
des littératures, les écrivains des petites
nations, ces «centraux excentriques», sont
en position de produire des innovations
littéraires, car ils sont à l’abri des
contraintes qui pèsent sur les littératures
dominantes (2). Les écrivains suisses
romands du XX
e
siècle ne cessent d’ail-
leurs de gagner en reconnaissance, après
avoir été longtemps ignorés: citons seule-
ment Nicolas Bouvier, Charles-Albert
Cingria, Corinna Bille, Catherine Colomb,
Jean-Marc Lovay ou Jacques Chessex. Des
auteurs qui se révèlent bien souvent, «en
dépit de leur décalage ou à cause même
de leur isolement, comme avant-gardistes
sans le savoir, et surtout : prodigieux inven-
teurs de formes et de langue », écrit
Sylviane Dupuis, poétesse et professeure
d’université (3). Parmi les auteurs contem-
porains, on peut mentionner les fictions
autobiographiques de Safonoff, les perfor-
mances et poèmes de Heike Fiedler, la
prose-fleuve de Marius Daniel Popescu,
les monologues théâtraux coups de poing
de Jacques Probst, la poésie lyrique et
engagée d’Alexandre Voisard ou les formes
brèves de Meizoz. La Suisse romande a
par ailleurs une importante tradition
poétique (4).
Cette production originale n’étant pas
ou peu diffusée en France, elle dépend du
réseau des librairies locales pour trouver
son public. Or, si celui-ci est dense, il est
fragilisé. Depuis 2001 et l’arrivée de la
Fnac, plus de soixante-dix points de vente
ont disparu : autant d’accès en moins à
leurs lecteurs pour les auteurs et pour les
éditeurs, qui ont vu leur chiffre d’affaires
baisser. Cette érosion a pour cause le
dumping sur les produits d’appel entre la
Fnac et Payot, propriété de Hachette : en
cassant les prix grâce aux importantes
remises que leur concédaient les diffuseurs
sur les gros tirages, les deux géants du
livre ont accéléré la déroute des petites
structures.
En Suisse, le marché n’est pas régi par
le prix unique du livre, refusé lors d’une
votation populaire, en mars 2012. En Suisse
romande, ce sont les diffuseurs qui fixent
les prix, supérieurs de 30 à 50 % au prix
de vente indiqué par l’éditeur français.
N’importe quelle librairie romande peut
commander et recevoir dans les quarante-
huit heures environ trois cent mille
références. Ce service, tout comme les
salaires et les loyers suisses, justifie qu’un
livre se vende plus cher qu’en France; mais
certains diffuseurs – notamment les filiales
suisses des groupes français – ont pratiqué
des prix abusifs sur les livres importés.
Après le refus du prix unique, la
commission de la concurrence a achevé
l’enquête qu’elle avait entreprise sur ce
système : accusés d’entrave à la concur-
rence, treize diffuseurs ont été condamnés
à de lourdes amendes.
La campagne romande en faveur du prix
unique a au moins eu le mérite de mettre
le livre sous le feu des projecteurs. «Les
politiques ont compris qu’ils avaient un
rôle à jouer », relève M. Jean Richard, des
Editions d’en bas. Les projets en cours
– soutien aux librairies, Maison de la litté-
rature (5) –, tout comme les manifesta-
tions littéraires, reflètent un besoin croissant
d’échanges dans des contextes plus adaptés
que celui du Salon du livre de Genève. Ils
donnent aussi aux auteurs une visibilité
bienvenue en Suisse romande même.
C’est à l’école que se forme la culture
littéraire; or les élèves étudient avant tout
les auteurs français. Si la littérature
romande figure au cursus de nombreuses
universités du monde, sur ses terres elle
est au mieux ignorée, au pis objet de
préjugés. Une image de soi dépréciative
typique de la province, relève Dupuis, qui
enseigne la littérature romande à l’uni-
versité de Genève. En une dizaine
d’années, la situation a pourtant évolué :
« Je constate un intérêt croissant des
Q
UI, en France, connaît ce qui s’écrit
aujourd’hui en Suisse romande? Le voisin
francophone est animé d’une vie littéraire
intense, les voix qui s’y expriment sont
riches et variées. Cependant, elles peinent
à toucher les lecteurs français, et restent
souvent injustement méconnues même sur
leurs terres. Un paradoxe lié à la situation
de cette région de moins de deux millions
d’habitants, enclave au carrefour des trois
aires culturelles qui la bordent : d’un côté
la France, dont elle partage la langue et
les références littéraires ; de l’autre, la
Suisse alémanique, germanophone et
majoritaire; et enfin la partie italophone
du pays. Cette année, trois écrivains
romands ont fait partie de la sélection des
grands prix français de l’automne : Joël
Dicker (La Vérité sur l’affaire Harry
Quebert, L’Age d’homme - De Fallois),
Catherine Safonoff (Le Mineur et le
Canari, Zoé) et Dominique de Rivaz (Rose
Envy, Zoé). Ces exceptions confirment-
elles la règle, ou sont-elles le signe que
les frontières commencent à s’ouvrir ?
La Suisse romande compte près de deux
cents écrivains dans les domaines de la
prose, de la poésie et du théâtre ; une
moyenne de mille trois cent soixante titres
par an y sont publiés. Selon M. Jacques
Non, la Suisse francophone n’est pas
peuplée uniquement de banquiers
et de traders. Riche en écrivains originaux,
elle peine cependant à les faire connaître.
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
20
Le scandale de corruption impliquant un employé genevois
de la société Gunvor, spécialisée dans le négoce du pétrole,
en marge d’un contrat avec la République du Congo, a suscité
un certain émoi en Suisse. Bien implanté dans le pays,
le commerce des matières premières deviendra-t-il pour la
Confédération helvétique aussi gênant que le secret bancaire ?
UNE ENQUÊTE DE MARC GUÉNI AT *
* Journaliste, Genève.
réalisant au moins 80% de ses affaires à l’étranger
n’est taxée qu’à hauteur de 11,6% sur ses béné-
fices (par comparaison, l’impôt sur les sociétés
dépasse 33% en France et en Belgique). Du sur-
mesure pour des entreprises qui acheminent les
matières premières d’un bout à l’autre du globe et
n’en vendent qu’une quantité résiduelle en Suisse.
D’abord couvertes par une opacité à la mesure
du secret fiscal, ces implantations ont fait l’objet
d’un rapport du Contrôle fédéral des finances, puis
d’une enquête de la Radio-Télévision suisse (RTS).
Voisin de Genève sur l’arc lémanique, le canton de
Vaud a été épinglé en février en raison de la légè-
reté avec laquelle il a traité la venue du géant minier
brésilien Vale, qui a établi sa succursale de négoce
à Saint-Prex en 2006 (2). Non contentes de lui
accorder une exonération complète des impôts
cantonaux et communaux ainsi qu’une ristourne
de 80% sur l’impôt fédéral, les autorités vaudoises
ont calculé l’impôt sur le bénéfice en fonction des
estimations fournies par la direction du groupe,
sans aucun contrôle a posteriori de leur bien-
fondé… De son propre aveu, Vale a ainsi payé
284 millions de francs (236 millions d’euros) d’im-
pôts entre 2006 et 2009. Or, en fonction de ses
bénéfices réels, drainés vers Saint-Prex depuis les
trente-huit pays où le groupe est actif, il aurait dû
payer 3 milliards de francs de plus (3).
L’exemple ne contrarie pas le président de la
Geneva Trading and Shipping Association (GTSA).
M. Jacques-Olivier Thomann assure en effet que
la Suisse se situe fiscalement « en milieu de
peloton », derrière d’autres grandes places du
négoce comme Dubaï ou Singapour. Il ajoute que
la fiscalité des personnes, c’est-à-dire des
employés, n’est guère attractive à Genève. Sous
couvert d’anonymat, un trader spécialisé dans le
pétrole nuance : « Il est vrai que l’impôt sur le
revenu est élevé à Genève. Mais les cadres per -
çoivent la majorité de leur rémunération sous forme
de bonus. Or ceux-ci sont généralement versés
sur des comptes offshore, à l’abri du fisc…» Un
autre complète : «Pourquoi de simples comp tables
arrivent-ils à la retraite millionnaires? Parce qu’ils
savent ce genre de choses. »
Aidés par de fins juristes, les comptables parti-
cipent aussi à l’élaboration de structures très
sophistiquées. Car ces sociétés, bien qu’elles
aiment se définir comme de simples négociants
au service du commerce mondial, acheminant
physiquement les boisseaux de blé ou les barils
de pétrole d’un point A à un point B, apprécient
les juridictions exotiques. Connu du public pour
avoir affrété le navire Probo Koala, qui avait
déversé des déchets toxiques en Côte d’Ivoire en
2006, un groupe spécialisé dans le pétrole comme
Trafigura compte ainsi quarante entités établies
dans des paradis fiscaux (îles Marshall, Bahamas,
Chypre, etc.) (4). Dans cette quête d’optimisation
fiscale et de dilution des responsabilités juridiques,
Trafigura n’a rien d’une exception.
La discrétion de ces groupes est inversement
proportionnelle à leur pouvoir sur les marchés
mondiaux. Grâce à la hausse massive du prix des
matières premières depuis le début du siècle, ils
débordent leur rôle historique d’intermédiaires et
étendent leurs tentacules afin de contrôler les prix
des ressources énergétiques, des denrées agri-
coles et des minerais. Et rachètent stations-service,
champs, raffineries et mines pour « remonter la
chaîne de l’offre, vers la production, ou la redes-
cendre, vers la distribution», explique Emmanuel
Fragnière, professeur à la Haute Ecole de gestion
de Genève. Les sociétés de négoce s’éloignent
ainsi de leur métier originel, la logistique, pour se
muer en producteurs, distributeurs, extracteurs, etc.
A l’inverse, des groupes traditionnellement axés
sur la production, comme Total, Xstrata et Vale,
se dotent d’une succursale de négoce, afin de
rejoindre eux aussi le lot des affréteurs et des
traders.
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
(5) Reuters, 21 novembre 2011.
(6) Lire Gérard Prunier, «Le régime de Khartoum bousculé par
la sécession du Sud», Le Monde diplomatique, février 2011.
(7) Reuters, 24 avril 2012.
(8) Lire Jean-Christophe Servant, «On achève bien les mineurs
zambiens », Le Monde diplomatique, mai 2009.
(9) L’audit est disponible sur www.amisdelaterre.org
(10) www.droitsansfrontieres.ch
(11) Réponse du 9 décembre 2011 du Conseil fédéral au pos-
tulat 11.3803 de la socialiste Hildegard Fässler-Osterwalder,
www.parlament.ch
(12) Conférence donnée le 27 avril 2012 à l’université de Genève.
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L'Amérique
doute, donc
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Optimisation fiscale
et dilution
des responsabilités
AU CENTRE-VILLE de Genève, dans les Rues-
Basses, seul un œil averti distingue la petite plaque
dorée de Gunvor, une entreprise spécialisée dans
le commerce de pétrole russe ayant brassé en
2011 un chiffre d’affaires de 80 milliards de dollars,
de celle d’un simple cabinet d’avocats. Au contraire
des horlogers et des banquiers, les négociants en
matières premières n’installent pas d’enseignes
pour illuminer la rade de Genève, au bout du lac
Léman. Pas plus qu’ils ne financent de tapageuses
publicités dans les magazines.
Au cours des dix dernières années, la ville de
Suisse romande s’est propulsée parmi les plus
grandes places du commerce des matières
premières, se posant en rivale de Londres et de
Chicago. Peu connus du public, de grands noms
du négoce pétrolier, minier et agricole, comme Vitol,
Gunvor, Louis Dreyfus, Mercuria ou Bunge, ont
domicilié leurs entreprises entre Lausanne et la cité
de Jean Calvin, où d’autres groupes – comme
Cargill – sont établis de longue date. Les bords du
Léman s’arrogent la première part des marchés du
pétrole, des céréales, du café et du sucre (1). Rien
qu’à Genève, le secteur compte plus de quatre
cents sociétés, pour un chiffre d’affaires de
800 milliards de francs suisses (666 milliards
d’euros) et près de neuf mille emplois directs. Sa
contribution au produit intérieur brut (PIB) égale
celle de la séculaire banque privée. Dans les
métaux, comme le cuivre ou le zinc, c’est le canton
alémanique de Zoug qui prend le relais. En termes
de chiffre d’affaires, Nestlé n’est plus la première
société suisse : en 2011, elle est passée à la
quatrième place, derrière Vitol, Glencore et Trafi-
gura, qui culminent à 279, 174 et 114 milliards de
francs suisses (respectivement 232, 145 et
95 milliards d’euros; classement Handelszeitung,
Zurich, 27 juin 2012).
Ce développement s’est produit quasiment à
l’insu des Genevois et des Suisses. La presse n’a
commencé à s’y intéresser qu’à partir de la fin des
années 2000. Outre la tranquillité offerte par les
autorités helvétiques, les négociants russes, fran-
çais ou américains apprécient la proximité avec les
agences onusiennes et une place financière de pre -
mier plan, nécessaire pour alimenter le commerce
en capitaux. Sur le site Whygeneva.ch, où il assure
sa promotion économique, le canton de Genève
ajoute un autre critère décisif : une «taxation avan-
tageuse» complétée par des possibilités d’« opti-
misation fiscale». Une euphémisme : toute société
Ce risque n’a jamais incité la profession à militer
pour davantage de transparence sur les marchés
des matières premières. «Je ne vois aucune raison
de réguler le commerce », assure par exemple
M. Torbjörn Törnqvist, président-directeur général
(PDG) de Gunvor. M. Pierre Barbe, son confrère de
Totsa, la filiale genevoise de négoce de Total,
abonde : « Nous avons nos secrets. Ils ne regar-
dent que le pays hôte et nous (7). »
Des secrets que ces sociétés comptent
préserver. Glencore a longtemps pratiqué l’es-
quive : avant de prendre pour nom cet acronyme
de Global Energy and Commodity Res-sources,
en 1994, la société avait pour raison sociale Marc
Rich & Co AG, du nom de son sulfureux fondateur.
La neutralité helvétique a permis à cet homme d’af-
faires d’origine belge, un temps émigré aux Etats-
Unis, de se moquer des embargos en commer-
çant aussi bien avec le régime d’apartheid en
Afrique du Sud ou l’Iran de Rouhollah Khomeiny
que le Cuba de M. Fidel Castro. Il a figuré sur la
liste des dix individus les plus recherchés par le
Federal Bureau of Investigation (FBI), avant d’être
gracié pour d’obscures raisons par M. William
Clinton – le dernier jour de son mandat.
En mai 2011, Glencore s’est cependant exposé
au regard du public en procédant à une introduc-
tion partielle en Bourse (IPO) à Londres et à Hong-
kong. Une injection massive de capitaux qui a
permis à la société zougoise de compenser la perte
de sa tranquillité par une frénésie d’achats. Le plus
remarqué reste sa fusion avec le groupe Xstrata,
un géant minier également établi à Zoug, pour
40 milliards de dollars. Cette entrée en Bourse de
Glencore a instantanément changé en milliardaires
six de ses managers-actionnaires qui conservent
un large contrôle. Pas de quoi appâter M. Ian Taylor,
président de Vitol : l’idée de devoir « passer un
temps énorme avec des actionnaires extérieurs et
des journalistes» suffit à l’en dissuader.
Depuis cette opération, le PDG de Glencore,
M. Ivan Glasenberg, détient un portefeuille d’ac-
tions dont la valeur équivaut à près de la moitié du
PIB zambien (16,2 milliards de dollars en 2010
selon le Fonds monétaire international). Sa société
possède avec Mopani Copper Mines (MCM) la plus
grande mine de cuivre et de cobalt de ce pays
enclavé d’Afrique australe (8). Située dans la «cein-
ture du cuivre», la province minière du nord du
pays, cette exploitation a fait parler d’elle l’an
dernier après la fuite d’un audit-pilote réalisé à la
demande du fisc zambien (9). Entre 2005 et 2008,
les cabinets Grant Thornton et Econ Pöyry obser-
vent de nombreuses «incohérences» comptables
qui ne s’expliquent que par la volonté de MCM de
diminuer son imposition. Des mécanismes de
transfert de prix lui permettraient d’exporter ses
bénéfices en Suisse, où ils sont taxés au détriment
des recettes de l’Etat zambien. Dans un commu-
niqué, le 2 juin 2011, le groupe zougois a qualifié
d’«erroné» le schéma de soustraction fiscale qui
émerge du document. Il fait néanmoins l’objet
d’une plainte déposée par une coalition d’organi-
sations non gouvernementales (ONG) auprès du
point de contact suisse de l’Organisation de coopé-
ration et de développement économiques (OCDE).
Pour autant, rien n’indique que la tranquillité
des négociants soit menacée. Le gouvernement
helvétique ne vient-il pas de renoncer à soumettre
le secteur à la loi sur le blanchiment ? «Les opéra-
tions de négoce, leurs financements et les paie-
ments qui y sont associés passent par le système
bancaire qui y est assujetti. D’autre part, les sociétés
doivent respecter l’ensemble du code pénal suisse,
qui comprend l’interdiction de la corruption», fait
valoir M. Thomann. C’est insuffisant pour M. Mark
Pieth, président du groupe de travail de l’OCDE sur
la corruption et membre de la commission chargée
d’enquêter sur le programme irakien de l’Organi-
sation des Nations unies (ONU) « Pétrole contre
nourriture» – un scandale dans lequel ont trempé
de nombreuses sociétés domiciliées en Suisse.
«Les éléments décisifs ayant fait de la Suisse une
plaque tournante des matières premières sont le
secret bancaire et la très faible propension de notre
politique à la régulation», analyse-t-il.
Cette situation débouche sur un paradoxe tout
helvétique. De la main gauche, la Confédération
promeut les droits humains et vante sa généro-
sité en matière d’aide au développement. De la
main droite, elle attire les entreprises de négoce
des matières premières par une politique fiscale
agressive et ignore l’action de leurs filiales dans
les pays en développement. Toutefois, ce grand
écart intellectuel et politique devient difficile à
justifier. Et, comme ce fut le cas avec l’industrie
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de l’évasion fiscale, c’est sous la pression que
Berne accepte de se pencher sur le commerce
mondial des millions de barils de pétrole, des
tonnes de cuivre et de blé qui transitent virtuelle-
ment par la Suisse. En décembre 2011, peu avant
le lancement d’une campagne demandant au
Parlement de légiférer afin que les entreprises
ayant leur siège en Suisse respectent les droits
humains et l’environnement partout dans le
monde (10), le Conseil fédéral s’est résolu à
produire un rapport sur le secteur (11).
Plus récemment encore, le représentant
«Economie et droits de l’homme» du département
fédéral des affaires étrangères, M. Rémy Fried-
mann, a détaillé la position suisse : « Comme les
entreprises suisses profitent de notre image de
patrie des droits de l’homme, nous ne voulons pas
qu’elles mettent cette image en danger. » Elles
doivent comprendre, a-t-il ajouté, que « la sécu-
rité humaine et la sécurité des investissements
sont les deux faces d’une même médaille, et elles
doivent savoir que leurs agissements peuvent avoir
des conséquences sur leurs activités (12) ».
Pour sa part, M. Pieth estime que la Suisse
encourt, avec le commerce des matières
premières, le risque de dommages pour sa répu-
tation similaires à ceux qu’elle a subis avec le
secret bancaire. Mais, face aux – modestes –
velléités réglementaires, les négociants n’enten-
dent pas se laisser faire. Certains ont déjà menacé
de délocaliser leurs activités sous des cieux plus
cléments, comme à Singapour ou à Dubaï. Et,
contrairement aux banques, les sociétés de
négoce sont composées de structures légères qui
leur permettent de plier rapidement bagage, au
gré de l’accueil fiscal et réglementaire qui leur est
réservé.
MARC GUÉNIAT.
Inquiétudes
pour l’image
de la Confédération
EMIL NOLDE. – «Bergriesen» (Géants de la montagne), 1895-1896
(1) Les sites littéraires tentent de remédier à cette
situation. Cf. notamment www.viceversalitterature.ch * Journaliste, Le Courrier, Genève.
Effervescence de la littérature suisse romande
PAR ANNE PI TTELOUD *
étudiants. Il y a tout un champ critique à
ouvrir, et ils sont passionnés. » Au Centre
de recherches sur les lettres romandes,
intégré à l’université de Lausanne, et qu’il
dirige, Daniel Maggetti propose un cursus
spécifique : «Certains de nos élèves ensei-
gnent ensuite cette littérature au secon-
daire », se réjouit-il.
ANNE PITTELOUD.
Scherrer, secrétaire général de l’Asso-
ciation suisse des diffuseurs, éditeurs et
libraires (Asdel), on dénombre un peu plus
d’une centaine de maisons d’édition et
environ cent cinquante librairies – soit une
librairie pour dix mille habitants, contre
une pour vingt-cinq mille en France. Dix
millions de livres sont vendus chaque
année, dont 80 % d’ouvrages importés ;
la Suisse romande dépend ainsi largement
du marché français, dont elle représente
13 % du chiffre d’affaires. La taille du
territoire permet par ailleurs des échanges
directs entre auteurs, éditeurs, libraires et
critiques. Pourtant, bien des livres publiés
sur place peinent à attirer l’attention des
médias locaux, qui suivent en priorité les
auteurs dont parle la presse parisienne (1).
Les maisons d’édition, elles, sont pour
la plupart des structures indépendantes
dirigées par des passionnés, mais souvent
trop petites pour avoir les moyens de faire
connaître leur travail au-delà des frontières.
«Nous ne sommes pas assez “différents”
pour que la France nous perçoive comme
exotiques, comme c’est le cas pour les
écrivains du continent africain ou des
Caraïbes», analyse Jérôme Meizoz, écrivain
et professeur à l’université de Lausanne.
Si la littérature suisse a toujours eu du mal
à s’exporter, c’est également parce que la
France est un pays très centralisé, relève
M. Scherrer : «En Allemagne, il existe
plusieurs pôles culturels forts, comme
Francfort, Munich ou Berlin, c’est-à-dire
une scène plus éclatée. Le concept de
“germanophonie”n’existe pas, il n’y a pas
ce clivage entre le centre et les périphéries,
comme entre la France et la francophonie.
L’édition romande est confrontée au même
problème que les éditeurs de province. »
(1) Geneva Trading and Shipping Association, www.gtsa.ch
(2) Lire Philippe Revelli, «Révolte globale contre un géant minier »,
Le Monde diplomatique, octobre 2010.
(3) Emission « Mise au point », Radio-Télévision suisse,
29 avril 2012.
(4) Déclaration de Berne, Swiss trading SA. La Suisse, le négoce
et la malédiction des matières premières, Editions d’en bas, Lausanne,
2011.
PÉTROLE ET CÉRÉALES SE NÉGOCIENT À GENÈVE
Les géants des matières premières prospèrent au bord du lac Léman
« Je ne vois
aucune raison
de réguler
le commerce »
23
Sous cette pression, les gouvernements
de «petits » pays sont tombés comme des
quilles. En Irlande, au Portugal et en
Espagne, les régimes en place au début de
la crise ont été balayés lors d’élections qui
ont installé des successeurs portés à
augmenter la dose de remèdes drastiques.
En Italie, l’érosion interne et les inter-
ventions extérieures se sont combinées
pour remplacer un gouvernement issu du
Parlement par un gouvernement de
« techniciens », sans recourir à des
élections. En Grèce, un régime imposé par
Berlin, Paris et Bruxelles a réduit le pays
à une condition qui rappelle celle de
l’Autriche en 1922, lorsqu’un haut-
commissaire fut placé à Vienne par
l’Entente – sous la bannière de la Société
des nations (SDN) – pour gérer à sa conve-
nance l’économie du pays. L’homme choisi
pour ce poste était le maire de droite de
Rotterdam, Alfred Zimmerman, un partisan
de la répression d’une tentative néerlan-
daise d’emboîter le pas à la révolution
allemande de novembre 1918. A Vienne,
où il resta en fonction jusqu’en 1926, «il
critiqua inlassablement le gouvernement,
souligna ses insusances, exigea toujours
plus d’économies, toujours plus de sacri-
fices, de toutes les classes de la popu -
lation», et, pressant le gouvernement «de
stabiliser son budget à un niveau consi-
dérablement plus bas », il arma «que le
contrôle continuerait jusqu’à ce qu’on
arrivât à ce résultat » (11).
Dans tous les pays auxquels elles ont
été administrées, les mesures visant à
restaurer la confiance des marchés finan-
ciers dans la fiabilité des gouvernements
locaux se sont accompagnées de la
réduction des dépenses sociales, de la
dérégulation des marchés et de la privati-
sation de biens publics : soit le répertoire
néolibéral standard, assorti d’une pression
fiscale accrue. Pour les verrouiller, Berlin
et Paris ont résolu d’imposer l’exigence
de l’équilibre budgétaire dans la Consti-
tution des dix-sept pays membres de la
zone euro – une notion longtemps décon-
sidérée aux Etats-Unis comme une idée
fixe d’une droite cinglée.
de faveurs symboliques et de consolations
bureaucratiques (14).
La France acceptera-t-elle si facilement
d’être abaissée au statut qui fut celui de la
Bavière au sein du II
e
Reich? C’est à voir.
L’opinion de Bismarck sur les Bavarois
est bien connue : «A mi-chemin entre un
Autrichien et un être humain. » Sous la
présidence de M. Sarkozy, l’analogie
n’aurait peut-être pas paru insolite, alors
que Paris collait aux priorités de Berlin.
Mais aujourd’hui, c’est peut-être un autre
parallèle, plus contemporain, qui convien-
drait mieux. L’anxiété que montre la classe
politique française de ne jamais être séparée
des projets allemands dans l’Union, mais
d’y être toujours associée, rappelle de plus
en plus une autre «relation spéciale » :
celle des Britanniques qui s’accrochent
désespérément à leur rôle d’aide de camp
des Etats-Unis.
On peut se demander pour combien de
temps l’autosubordination française durera
sans la moindre réaction. Les fanfaron-
nades de M. Volker Kauder, secrétaire
général de l’Union chrétienne-démocrate
(CDU) d’Allemagne, disant que «l’Europe
parle désormais allemand», sont plus faites
pour susciter du ressentiment que de la
docilité. Reste que, depuis bien des années,
en raison notamment de la distorsion
notable qu’entraîne le système électoral
français, il n’est pas de classe politique
dans l’Union qui ne soit plus unanimement
conformiste dans ses vues que celle de la
France. Attendre de M. François Hollande
un peu plus d’indépendance économique
ou stratégique, ce serait la victoire de
l’espérance sur l’expérience. Pour la même
raison, il n’y a pas de pays où le goure
entre l’opinion populaire et les exhorta-
tions ocielles est demeuré si profond.
M. Hollande est arrivé au pouvoir de la
même manière que M. Mariano Rajoy en
Espagne, sans ferveur aucune de ses
électeurs, comme la seule solution à portée
de main; il pourrait être aussi rapidement
aaibli, une fois l’austérité arrivée. Au
sein du système néolibéral européen, dont
il est devenu l’intendant français, ce n’est
qu’en Grèce que des troubles populaires
importants se sont pour l’instant produits
– même si l’Espagne connaît des secousses
prémonitoires. Ailleurs, les élites ont
(11) Cf. Charles A. Gulick, Austria from Habsburg
to Hitler, University of California Press, Berkeley,
1948, vol. I, p. 700.
(12) Le Nouveau Vieux Monde, p. 82.
(13) Empruntée au poète Novalis, qui en faisait une
métaphore de l’aspiration humaine à l’infini, la formule
de la « fleur bleue » est devenue proverbiale en
Allemagne.
(14) Christoph Schönberger, « Hegemon wider
Willen. Zur Stellung Deutschlands in der Europäi-
schen Union», Merkur, n
o
752, Stuttgart, janvier 2012,
p. 1-8. Triepel, qui fournit un modèle conceptuel à
Schönberger, n’était pas seulement un fervent
admirateur du gouvernement de l’Allemagne sous
domination prussienne que Bismarck exerça. En 1933,
il salua la prise de pouvoir d’Adolf Hitler, qu’il qualifia
de «révolution légale», et il termina son ouvrage sur
l’hégémonie (1938) par un éloge du Führer comme
l’homme d’Etat qui, par l’annexion de l’Autriche et
des Sudètes, avait enfin réalisé le vieux rêve allemand
d’un Etat pleinement réunifié (Die Hegemonie. Ein
Buch von führenden Staaten, Kohlhammer, Stuttgart,
1938, p. 578).
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
22
monétaire du traité de Maastricht, puis du
pacte de stabilité, tous deux taillés suivant
les exigences allemandes. La monnaie
commune serait placée sous la tutelle
d’une banque centrale de conception
hayékienne (8) qui n’aurait de comptes à
rendre ni aux électeurs ni aux gouverne-
ments, mais qui viserait l’unique objectif
de la stabilité des prix. Dominant la
nouvelle zone monétaire, il y aurait l’éco-
nomie allemande, désormais élargie aux
pays de l’Est, avec, juste à ses frontières,
un énorme gisement de main-d’œuvre bon
marché. Les coûts de la réunification ont
été élevés et ils ont tiré vers le bas la crois-
sance de l’Allemagne. Pour s’en dédom-
mager, le capitalisme allemand a mis en
œuvre une politique de répression salariale
sans précédent, que les syndicats alle mands
ont dû accepter sous la menace d’une
délocalisation accrue vers la Pologne, la
Slovaquie ou au-delà.
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
Les autres références sont uniquement
représentées par des auteurs anglo-améri-
cains, avec au premier chef (un tiers des
références) son admirateur britannique,
le politiste David Held, qui s’est illustré
dans l’aaire Kadhafi (2). Aucune autre
culture européenne n’a droit de cité dans
cette naïve exhibition de provincialisme.
Le sujet de l’article est bien plus
frappant encore. En 2008, Habermas avait
durement critiqué le traité de Lisbonne
pour n’apporter aucun remède au déficit
démocratique de l’Union et pour n’orir
aucun horizon moral et politique. Son
adoption, écrivait-il, ne pouvait que
«renforcer l’abîme existant entre les élites
politiques et les citoyens (3) », sans fournir
à l’Europe quelque orientation positive
que ce soit. Ce qu’il fallait, au contraire,
c’était un référendum à l’échelle euro -
péenne qui dote l’Union d’une harmo-
nisation sociale et fiscale, de moyens
militaires et, surtout, d’une présidence
directement élue, qui, seule, sauverait le
continent d’un futur «dicté par l’ortho-
doxie néolibérale ». Notant combien cet
enthousiasme de Habermas en faveur
d’une expression démocratique de la
volonté populaire (dont il n’avait jamais
montré le moindre signe dans son propre
pays) tranchait sur ses vues traditionnelles,
j’avais estimé qu’une fois le traité de
Lisbonne ratifié il finirait sans doute par
l’endosser discrètement (4).
Vers un éden insurpassable
NADER AHRIMAN. – «Schwarzwaldphilosophie» (Philosophie de la Forêt-Noire), 1996
(Suite de la première page.)
3, avenue Stephen-Pichon, 75013 Paris. Tél. : 01-53-94-96-66
Les Amis du
MONDE diplomatique
RÉGIONS
ALÈS. Le 5 décembre, à 20 heures, salle du Capitole, place de
l’Hôtel-de-Ville : «Stéréotypes du Méridional », avec Philippe
Martel. (04-66-88-35-41 et amd30 @orange.fr)
ANGOULÊME. Le 11 décembre, à 18h30, à l’Espace Louis-
Aragon, place Vitoria, Angoulême- Ma campagne, rencontre-
débat avec Allan Popelard, géographe et historien, sur le thème
«Citoyenneté, un mot galvaudé, des espoirs intacts ». (05-45-67-
20-21 et patrickbouthinon@orange.fr)
CAEN. Le 20 décembre, à 18 heures, au café des Arts, à Hérou-
ville : enregistrement en public de l’émission «T’es autour du
Diplo», avec un débat autour du dossier du mois. A écouter sur
le site de l’association et sur www.zonesdondes.org. (06-34-28-
61-03.)
CARCASSONNE. Le 4 décembre, à 21 heures, au cinéma Le
Colisée : projection du film de Stéphane Mercurio A l’ombre de
la République, suivie d’un débat animé par Antonio Fulleda. En
partenariat avec Les Amis du cinoch’. Réservation recommandée
auprès du cinéma. (04-68-47-69-22 et amd11@free.fr)
DORDOGNE. Le 20 décembre, à 20h30, au foyer municipal
de Montpon-Ménestérol, rue Henri-Laborde : débat autour de
l’article d’Henriette Asséo, «Non, les Tsiganes ne sont pas des
nomades », paru dans Le Monde diplomatique d’octobre. (05-
53-82-08-03 et henri.compain@ sfr.fr)
FRANCHE-COMTÉ. Le 30 novembre, à 20h15, ancienne mai-
rie d’Audincourt : «Révolutions arabes : l’heure des islamistes?»,
avec Alain Gresh. Le 7 décembre, à 18 heures, salle 3 des Hexa-
gones à Montbéliard : «Handicapé à vie suite à un tir de Flash-
Ball », avec Maurice Rajsfus. (03-84-30-35-73 et odile-mangeot
@wanadoo.fr)
GIRONDE. «Café-Diplo», le 19 décembre, à 20h30, au café
de l’Orient, esplanade François-Mitterrand, à Libourne, et, le
même jour, à 19h30, au Poulailler, place du 14-Juillet à Bègles.
(06-85-74-96-62 et amis.diplo33@ gmail.com)
GRENOBLE. Le 20 décembre, à 18 heures, à la MNEI, 5, place
Bir-Hakeim : «Le modèle mondial en crise». Programme com-
plet des rencontres sur le site de l’association. (04-76-88-82-83 et
jacques.toledano@wanadoo.fr)
LILLE. Le 12 décembre, à 20h30, à la MRES, 23, rue Gosselet :
«De l’économie sociale et solidaire à la démocratie participative :
réflexion à partir d’exemples », avec Laurent Courouble. (06-
24-85-22-71 et amdnord@yahoo.fr)
METZ. Le 13 décembre, à 18h30, petite salle des Coquelicots,
1, rue Saint-Clément, «café-Diplo» : «Entre émancipation des
opprimés et séparatisme des riches : où en sont les mouvements
régionalistes d’Europe?», avec Hasret Kilic. (03-87-76-05-33 et
pollmann@univ-metz.fr)
MONTARGIS. Le 1
er
décembre, à 17h30, lors du festival du livre
Autrement, autres mots, à l’espace culturel Le Hangar, à Châlette-
sur-Loing : rencontre avec Bernard Friot autour de son ouvrage
L’Enjeu du salaire (La Dispute). (06-12-70-98-36 et piherry
@orange.fr)
MONTPELLIER. Le 7 décembre, à 20 heures, salle Guillaume-
de-Nogaret (espace Pitot) : «Qu’en est-il de la Grèce?», avec
Joëlle Fontaine, auteure de La Grèce, de la résistance à la guerre
civile, 1941-1946 (La Fabrique). (04-67-96-10-97.)
NICE. Le 3 décembre, à 19 heures, à la Maison des associations,
place Garibaldi : «Europe, crise, austérité : les grands médias
nous permettent-ils d’y voir clair ? », avec Pierre Lévy. (04-93-
58-38-20.)
Recherches
internationales
n° 93-2012 : Les gauches latino-américaines au pouvoir
n° 92-2011 : L`extrême droite dans le monde
n° 91-2011 : Les États-Unis et le monde
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e-mail : recherinter¡internatif.org
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Aucune communauté de destins
(2) Held était le patron et directeur de thèse de
M. Saïf Al-Islam Kadhafi à la London School of
Economics (LSE). Ce dernier reçut un doctorat pour
une thèse qu’il n’avait pas écrite, alors que la Libye
avait fait une grosse donation à l’école. Au lendemain
du scandale, Held dut quitter la LSE et le directeur
démissionner.
(3) Jürgen Habermas, Ach, Europa. Kleine politische
Schriften XI, Suhrkamp, 2008, p. 105.
(4) Cf. Le Nouveau Vieux Monde, Agone, Marseille,
2011, p. 651-655. En 2005, l’intervention passionnée
de Habermas dans la campagne du référendum français
sur le traité constitutionnel européen, sa prédiction
d’une catastrophe s’il était rejeté, s’était accompagnée
d’un silence absolu quant à l’absence de toute consul-
tation populaire en Allemagne, comme d’ailleurs des
années plus tôt pour le traité de Maastricht.
(5) « The cunning of economic reason », Zur
Verfassung Europas, op. cit., p. 77.
(6) Robert Brenner, The Economics of Global Turbu-
lence, Verso, New York, 2006. Pour prolonger cette
histoire jusqu’à la crise de 2008, cf., du même auteur,
CETTE prévision s’est avérée inférieure
à la réalité. Non seulement Habermas a
empoché le traité, mais encore il s’en est
fait le héraut. Il a maintenant découvert
que, loin de renforcer un quelconque abîme
entre élites et citoyens, le traité n’est rien
moins que la charte d’une avancée sans
précédent dans la marche vers la liberté
humaine, qu’il redouble les fondations
d’une souveraineté européenne résidant
tout à la fois dans les citoyens et les
peuples (et non dans les Etats) de l’Union,
qu’il est une matrice lumineuse d’où naîtra
le Parlement du monde futur. L’Europe de
Lisbonne, conduisant un «processus de
civilisation» qui pacifie les relations entre
Etats, bornant l’usage de la force à la
répression de ceux qui violent les droits
humains, trace la voie qui mène de notre
«communauté internationale» d’aujour -
d’hui – indispensable, quoique encore
imparfaite – à la «communauté cosmo-
polite » de demain, une espèce d’Union
élargie qui embrassera jusqu’à la dernière
âme sur terre.
Avec de tels élans extatiques, le narcis-
sisme des décennies passées, loin de faiblir,
a atteint un nouveau paroxysme. Que le
traité de Lisbonne parle non des peuples
mais des Etats de l’Europe ; qu’il ait été
adopté pour circonvenir la volonté
populaire exprimée dans trois référen -
dums ; qu’il consacre une structure qui
n’a pas la confiance de ceux qui y sont
soumis ; et que, loin d’être un sanctuaire
des droits humains, l’Union qu’il codifie
ait partie liée avec des actes de torture et
d’occupation, sans que ses représentants
les plus illustres ne disent mot : tout cela
disparaît dans une autocélébration béate.
Aucun esprit individuel n’équivaut
jamais à une mentalité collective. Main -
tenant décoré d’autant de prix européens
qu’un maréchal brejnévien l’était de
rubans, Habermas est sans doute en partie
la victime de sa propre éminence : enfermé,
comme le philosophe américain John
Rawls avant lui, dans un univers mental
peuplé presque exclusivement d’admira-
teurs et de disciples, de moins en moins
capable de dialoguer avec des positions
qui s’écartent des siennes de plus de
quelques millimètres. Souvent salué
comme le successeur contemporain
d’Emmanuel Kant, il risque de devenir
un moderne Gottfried Wilhelm Leibniz,
construisant à coups d’euphémismes
imperturbables une théodicée dans
laquelle les maux de la dérégulation finan-
cière concourent aux bienfaits du réveil
du cosmopolitisme (5), et où l’Occident
fraie le chemin de la démocratie et des
droits humains vers l’ultime éden d’une
légitimité universelle.
A ce point, Habermas représente un cas
particulier, à la fois par sa distinction et
par la corruption qui l’a aecté. Mais
l’habitude de faire de l’Europe le point de
mire du monde, sans savoir grand-chose de
la vie culturelle et politique qui s’y mène,
n’a pas disparu; et ce ne sont pas les tribu-
lations de la monnaie unique qui suront
à l’ébranler.
Inutile d’insister sur le désarroi dans
lequel la crise de l’euro a précipité l’Union.
L’Europe est en proie à la récession la
plus profonde et la plus longue jamais
endurée depuis la seconde guerre mondiale.
Pour en comprendre les sources, il faut
prendre la mesure de la dynamique sous-
jacente qui est à l’œuvre dans la crise de
la zone euro. Pour dire les choses sim -
plement, elle est la résultante de deux
fatalités, indépendantes l’une de l’autre,
qui se sont recoupées. La première, c’est
l’implosion généralisée du capital fictif
avec lequel les marchés ont fonctionné à
travers le monde développé dans le long
cycle de financiarisation qui a commencé
dans les années 1980, alors que la profi-
tabilité dans l’économie réelle se contractait
sous la pression de la compétition inter-
nationale et que les taux de croissance
faiblissaient d’une décennie à l’autre.
Les mécanismes de cette décélération,
internes au capitalisme lui-même, ont été
magistralement décrits par Robert Brenner
dans son imposante histoire du capitalisme
avancé depuis 1945 (6). Pour leur part, ses
eets dans la croissance exponentielle de
la dette privée et publique, étayant non
seulement les taux de profit, mais aussi la
viabilité électorale, ont été récemment
analysés par Wolfgang Streeck (7).
L’économie américaine illustre cette trajec-
toire avec une clarté paradigmatique. Mais
sa logique vaut pour le système dans son
entier.
En Europe, cependant, une autre logique
s’est mise en place avec la réunification
de l’Allemagne et le projet d’union
POUR l’Europe du Sud, les conséquences
économiques étaient entièrement pré vi-
sibles (9). D’une part, avec l’augmentation
de la production manufacturière et la baisse
relative des coûts du travail, les industries
exportatrices allemandes sont devenues
plus compétitives que jamais, raflant une
part croissante des marchés de la zone
euro. D’autre part, à la périphérie de celle-
ci, la perte correspondante de compéti-
tivité des économies locales fut anesthésiée
par un aux de capitaux bon marché à des
taux d’intérêt fixés de façon virtuellement
uniforme dans toute l’union monétaire,
conformément à des règles imposées par
l’Allemagne.
Lorsque la crise générale de surfinan-
ciarisation née aux Etats-Unis frappa
l’Europe, la crédibilité de cette dette
périphérique s’effondra, faisant craindre
des banqueroutes d’Etat en chaîne. Mais,
alors qu’aux Etats-Unis des plans massifs
de sauvetage publics pouvaient conjurer
la faillite de banques, de compagnies
d’assurances et de sociétés insolvables,
et que l’émission de monnaie par la
Réserve fédérale pouvait freiner la
contraction de la demande, deux obstacles
rendaient impossible la mise en œuvre
dans la zone euro d’une telle solution
provisoire. Non seulement les statuts de
la Banque centrale européenne, consacrés
dans le traité de Maastricht, lui interdi-
saient formellement de racheter la dette
de pays membres, mais encore il n’y avait
pas de Schicksals gemeinschaft – cette
«communauté de destins » de la nation
webérienne (10) – qui liât gouvernants et
gouvernés en un ordre politique commun,
où les premiers payeront au prix fort leur
ignorance totale des besoins existentiels
des seconds. Dans le simulacre européen
de fédéralisme, il ne pouvait y avoir
d’« union de transfert » sur le modèle
américain. Aussi, quand la crise frappa,
la cohésion de la zone euro pouvait
seulement venir non de la dépense sociale,
mais du diktat politique : la mise en place
par l’Allemagne, à la tête d’un bloc de
petits Etats nordiques, de programmes
draconiens d’austérité – impensables pour
ses propres citoyens – en direction des
pays du Sud désormais incapables de
retrouver de la compétitivité grâce à la
dévaluation.
que l’Etat qui l’emporte en population et
en richesse lui donne cohésion et direction.
L’Europe a besoin de l’hégémonie alle -
mande, et les Alle mands doivent cesser de
se montrer timides dans son exercice. La
France, dont l’arsenal nucléaire et le siège
permanent au Conseil de sécurité de
l’Organisation des Nations unies (ONU)
ne comptent plus pour grand-chose, devrait
réviser d’autant ses prétentions. L’Alle-
magne devrait traiter la France comme
Otto von Bismarck le faisait avec la Bavière
dans cet autre système fédéral que fut le
II
e
Reich, gratifiant le partenaire inférieur
Une nouvelle «relation spéciale»
encore à entendre les masses. Il n’y a pas
de garantie, il est vrai, que même les
épreuves les plus rudes fassent éclater les
réactions des peuples plutôt qu’elles ne
les paralysent, comme l’a démontré la
passivité des Russes sous le gouvernement
catastrophique de M. Boris Eltsine. Mais
les peuples de l’Union sont moins abattus,
et, pour peu que leurs conditions de vie
se détériorent nettement, leur patience
risque d’être plus limitée. A l’arrière-plan
de tous les scénarios, il y a une réalité
glauque : même si la crise de l’euro pouvait
être résolue sans que les plus faibles en
pâtissent – ce qui est fort improbable –, la
contraction sous-jacente de la croissance
demeurerait.
PERRY ANDERSON.
Calendrier
des fêtes nationales
1
er
- 31 décembre 2012
1
er
CENTRAFRIQUE Fête nationale
ROUMANIE Fête nationale
2 ÉMIRATS ARABES UNIS
Fête nationale
LAOS Fête nationale
5 THAÏLANDE Fête nationale
6 FINLANDE Fête de l’indépend.
11 BURKINA FASO Fête nationale
12 KENYA Fête de l’indépend.
16 BAHREÏN Fête nationale
KAZAKHSTAN Fête de l’indépend.
17 BHOUTAN Fête nationale
18 NIGER Fête nationale
QATAR Fête nationale
23 JAPON Fête nationale
PERPIGNAN. Le 11 décembre, à 18h30, au conseil général, salle
Canigou, 30, rue Pierre-Bretonneau : «De Nuremberg à Phnom
Penh, la longue marche de la justice internationale», avec Raoul
Marc Jennar. Les AMD 66 se réunissent le troisième jeudi du mois
à 19 heures, 1, rue Doutres. (06-13-24-16-57 et am.bordas
@laposte.net)
TOULOUSE. Le 9 décembre, aux cinémas Utopia, à 10 heures
à Tournefeuille, et à 20h15 à Toulouse, projections du film de
Marie-Monique Robin Les Moissons du futur, suivies d’un débat
en sa présence. Le 11 décembre, à 20h30, au forum de la Renais-
sance, 1, allée Marc-Saint-Saëns : «La révolution du salaire»,
avec Bernard Friot. (05-34-52-24-02 et amdtoul@free.fr)
TOURS. Le 7 décembre, à 20h30, à l’association Jeunesse et
Habitat, 16, rue Bernard-Palissy : «Le travail des femmes ». Le
12 décembre (13 heures), le 13 décembre (20 heures) et le
17 décembre (11 heures) sur Radio Béton (93.6), présentation du
Monde diplomatique du mois. Le 13 décembre, à 20 heures, aux
cinémas Les Studios, 2, rue des Ursulines, ciné-débat : «L’in-
fluence des religions dans un Etat laïque», avec Jérôme Anci-
berro. (02-47-27-67-25 et pjc.arnaud@orange.fr)
VALENCE. Le 20 décembre, à 18h30, à la Maison des associa-
tions (salle Haroun-Tazie), 4, rue Saint-Jean : «Protectionnisme
ou libre-échange, histoire et perspectives », avec Serge d’Agos-
tino. (suzanne.dejours@wanadoo.fr)
PARIS ET BANLIEUE
PARIS. Le 8 décembre, à 18 heures, au cinéma La Clef, 34, rue
Daubenton : projection du film American Radical (lire page 26).
(Anthony Burlaud : 06-88-43-42-35.) Le 18 décembre, à
19 heures, à la Maison des associations du 14
e
arrondissement,
22, rue Deparcieu : «La politique européenne et les transnatio-
nales françaises en Amérique latine ». (06-84-78-54-78 et
amis.diplo.75 @gmail.com)
ESSONNE. Le 7 décembre, à 19h30, à la Maison des syndicats,
place des Terrasses, Evry, projection-débat de Villes en eaux
C
O
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L
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(
A
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H
E
)

«L’économie mondiale et la crise américaine», dans
Agone, n
o
49, «Crise financière globale ou triomphe du
capitalisme?», Marseille, 2012. Cf., dans la New Left
Review, n
o
54, Londres, novembre-décembre 2008,
p. 49-85, les actes d’un symposium sur les travaux
de Brenner par ces autorités de l’«anglosphère», de
l’Europe et du Japon que sont Nicholas Crafts, Michel
Aglietta et Kozo Yamamura.
(7) Lire Wolfgang Streeck, «La crise de 2008 a
commencé il y a quarante ans », Le Monde diploma-
tique, janvier 2012.
(8) NDLR. Du nom de l’économiste libéral autri-
chien Friedrich Hayek (1899-1992). En 1974, il a reçu
le prix de la Banque royale de Suède en sciences écono-
miques en mémoire d’Alfred Nobel.
(9) Pour des chiffres sur les coûts salariaux allemands
entre 1998 et 2006 et une prévision de leur incidence
sur les économies de l’Europe du Sud, cf. Le Nouveau
Vieux Monde, op. cit., p. 81-82.
(10) NDLR. Concept utilisé notamment par le socio-
logue allemand Max Weber (1864-1920).
DE LA SOLIDARITÉ À LA SUZERAINETÉ
L’Europe face à l’hégémonie allemande
LES POTIONS concoctées en 2011 ne
guériront pas les maux de la zone euro.
Les écarts de taux d’intérêt sur les dettes
souveraines ne reviendront pas aux
niveaux d’avant la crise. Et la dette qui
s’accumule n’est pas uniquement publique,
loin de là : selon des estimations, les
créances douteuses des banques attein-
draient 1 300 milliards d’euros. Les
problèmes sont plus profonds, les remèdes
plus faibles et ceux qui les administrent
plus fragiles que les cercles officiels ne
l’admettent. Alors qu’il est clair que le
spectre des défauts de paiement ne s’est
nullement estompé, les expédients bricolés
par M
me
Angela Merkel et M. Nicolas
Sarkozy risquent de ne pas durer.
Leur partenariat, il est vrai, ne fut jamais
équilibré. «On peut s’attendre à ce que
la puissance allemande s’exerce sous des
formes plus brutales, non par le haut
commandement ou la Banque centrale,
mais par le biais du marché », écrivions-
nous avant l’irruption de la crise (12).
L’Allemagne, qui, plus que tout autre Etat,
a été la responsable majeure de la crise
de l’euro par sa politique de répression
salariale à l’intérieur et de capital à bon
marché à l’extérieur, a aussi été le principal
architecte des tentatives pour faire payer
la facture par les faibles. En ce sens,
l’heure d’une nouvelle hégémonie
européenne est arrivée. Avec elle est
apparu, ponctuellement, le premier
manifeste eronté d’une suzeraineté de
l’Allemagne sur l’Union.
Dans un article publié dans Merkur, la
plus importante revue d’opinion de la
République fédérale, le juriste de Cons -
tance Christoph Schönberger explique que
la sorte d’hégémonie que l’Allemagne est
destinée à exercer en Europe n’a rien à
voir avec le déplorable « slogan d’un
discours anti-impérialiste à la Gramsci ».
Elle doit être comprise au sens constitu-
tionnel rassurant donné par le juriste
Heinrich Triepel, à savoir la fonction de
guide dévolue à l’Etat le plus puissant
au sein d’un système fédéral, à l’instar
de la Prusse dans l’Allemagne des
XIX
e
-XX
e
siècles.
L’Union européenne correspond préci-
sément à ce modèle : un consortium essen-
tiellement intergouvernemental réuni dans
un Conseil européen dont les délibérations
sont nécessairement «insonorisées » et
dont seule la science-fiction pourrait
imaginer qu’il devînt un jour «la fleur
bleue de la démocratie, pure de tout résidu
institutionnel terrestre» (13). Mais, alors
que les Etats représentés dans le Conseil
européen sont des plus inégaux en taille
et en poids, il serait irréaliste de penser
qu’ils puissent se coordonner sur un pied
d’égalité. Pour fonctionner, l’Union requiert
troubles. Avec Jean-Luc Touly, Gabriel Amard et Jean-Pierre
Gaillet. Le 12 décembre, à 21 heures, aux Cinoches, 3, allée Jean-
Ferrat, Ris-Orangis, projection du film d’Ana Dumitrescu Khaos,
consacré à la Grèce, suivie d’un débat avec la réalisatrice. Le
17 décembre, à 20h30, à la Maison du monde, 509, patio des Ter-
rasses, Evry, réunion mensuelle des Amis. (06-84-11-63-02 et
amd91.evry@gmail.com)
SEINE-ET-MARNE. Le 7 décembre, à 20 heures, brasserie de
la médiathèque L’Astrolabe, 25, rue du Château, Melun, « café-
Diplo » : « Où vont les Etats-Unis ? », avec Benoît Bréville.
(01-60-66-35-92 et amd77@wanadoo.fr)
VAL-DE-MARNE. Le 13 décembre, à 20h30, au cinéma Le
Kosmos, 243 ter, avenue de la République, Fontenay-sous-Bois,
projection du film Les Nouveaux Chiens de garde suivie d’un
débat avec Serge Halimi. (amd94@numericable.fr)
YVELINES. Le 8 décembre, à 17 heures, hôtel de ville de
Versailles, salle Clément-Ader : rencontre avec Raoul Marc
Jennar autour du «pacte budgétaire» européen. (06-07-54-77-
35 et eveleveque@wanadoo.fr)
HORS DE FRANCE
LUXEMBOURG. Le 3 décembre, à 20 h 30, « Le Monde
en doc » à la cinémathèque de la Ville de Luxembourg, projec-
tion du film Catastroïka d’Aris Hatzistefanou et Katerina Kitidi.
Le 11 décembre, à 19 heures, au Circolo Curiel, 107, route
d’Esch, Luxembourg-Hollerich, les «mardis du Diplo» : «Sur
les braises du “printemps arabe”», discussion à partir du dossier
paru dans Le Monde diplomatique de novembre. (deckertr
@pt.lu)
WASHINGTON. Le 12 décembre, à 18h30, débat à la Maison
française (ambassade de France), 4101 Reservoir Road NW,
Washington, DC, sur l’identité américaine, avec Anne-Cécile
Robert. En partenariat avec le French American Global Forum.
(moser.e@fagf.org)
Le 30 novembre, à 14 heures,
à l’Ecole normale supérieure
(salle Dussane),
45, rue d’Ulm, Paris 5
e
conférence
de Perry Anderson
«L’alliance des grandes
puissances aujourd’hui :
une nouvelle pentarchie?»
www.amis.monde-diplomatique.fr
23
Sous cette pression, les gouvernements
de «petits » pays sont tombés comme des
quilles. En Irlande, au Portugal et en
Espagne, les régimes en place au début de
la crise ont été balayés lors d’élections qui
ont installé des successeurs portés à
augmenter la dose de remèdes drastiques.
En Italie, l’érosion interne et les inter-
ventions extérieures se sont combinées
pour remplacer un gouvernement issu du
Parlement par un gouvernement de
« techniciens », sans recourir à des
élections. En Grèce, un régime imposé par
Berlin, Paris et Bruxelles a réduit le pays
à une condition qui rappelle celle de
l’Autriche en 1922, lorsqu’un haut-
commissaire fut placé à Vienne par
l’Entente – sous la bannière de la Société
des nations (SDN) – pour gérer à sa conve-
nance l’économie du pays. L’homme choisi
pour ce poste était le maire de droite de
Rotterdam, Alfred Zimmerman, un partisan
de la répression d’une tentative néerlan-
daise d’emboîter le pas à la révolution
allemande de novembre 1918. A Vienne,
où il resta en fonction jusqu’en 1926, «il
critiqua inlassablement le gouvernement,
souligna ses insusances, exigea toujours
plus d’économies, toujours plus de sacri-
fices, de toutes les classes de la popu -
lation», et, pressant le gouvernement «de
stabiliser son budget à un niveau consi-
dérablement plus bas », il arma «que le
contrôle continuerait jusqu’à ce qu’on
arrivât à ce résultat » (11).
Dans tous les pays auxquels elles ont
été administrées, les mesures visant à
restaurer la confiance des marchés finan-
ciers dans la fiabilité des gouvernements
locaux se sont accompagnées de la
réduction des dépenses sociales, de la
dérégulation des marchés et de la privati-
sation de biens publics : soit le répertoire
néolibéral standard, assorti d’une pression
fiscale accrue. Pour les verrouiller, Berlin
et Paris ont résolu d’imposer l’exigence
de l’équilibre budgétaire dans la Consti-
tution des dix-sept pays membres de la
zone euro – une notion longtemps décon-
sidérée aux Etats-Unis comme une idée
fixe d’une droite cinglée.
de faveurs symboliques et de consolations
bureaucratiques (14).
La France acceptera-t-elle si facilement
d’être abaissée au statut qui fut celui de la
Bavière au sein du II
e
Reich? C’est à voir.
L’opinion de Bismarck sur les Bavarois
est bien connue : «A mi-chemin entre un
Autrichien et un être humain. » Sous la
présidence de M. Sarkozy, l’analogie
n’aurait peut-être pas paru insolite, alors
que Paris collait aux priorités de Berlin.
Mais aujourd’hui, c’est peut-être un autre
parallèle, plus contemporain, qui convien-
drait mieux. L’anxiété que montre la classe
politique française de ne jamais être séparée
des projets allemands dans l’Union, mais
d’y être toujours associée, rappelle de plus
en plus une autre «relation spéciale » :
celle des Britanniques qui s’accrochent
désespérément à leur rôle d’aide de camp
des Etats-Unis.
On peut se demander pour combien de
temps l’autosubordination française durera
sans la moindre réaction. Les fanfaron-
nades de M. Volker Kauder, secrétaire
général de l’Union chrétienne-démocrate
(CDU) d’Allemagne, disant que «l’Europe
parle désormais allemand», sont plus faites
pour susciter du ressentiment que de la
docilité. Reste que, depuis bien des années,
en raison notamment de la distorsion
notable qu’entraîne le système électoral
français, il n’est pas de classe politique
dans l’Union qui ne soit plus unanimement
conformiste dans ses vues que celle de la
France. Attendre de M. François Hollande
un peu plus d’indépendance économique
ou stratégique, ce serait la victoire de
l’espérance sur l’expérience. Pour la même
raison, il n’y a pas de pays où le goure
entre l’opinion populaire et les exhorta-
tions ocielles est demeuré si profond.
M. Hollande est arrivé au pouvoir de la
même manière que M. Mariano Rajoy en
Espagne, sans ferveur aucune de ses
électeurs, comme la seule solution à portée
de main; il pourrait être aussi rapidement
aaibli, une fois l’austérité arrivée. Au
sein du système néolibéral européen, dont
il est devenu l’intendant français, ce n’est
qu’en Grèce que des troubles populaires
importants se sont pour l’instant produits
– même si l’Espagne connaît des secousses
prémonitoires. Ailleurs, les élites ont
(11) Cf. Charles A. Gulick, Austria from Habsburg
to Hitler, University of California Press, Berkeley,
1948, vol. I, p. 700.
(12) Le Nouveau Vieux Monde, p. 82.
(13) Empruntée au poète Novalis, qui en faisait une
métaphore de l’aspiration humaine à l’infini, la formule
de la « fleur bleue » est devenue proverbiale en
Allemagne.
(14) Christoph Schönberger, « Hegemon wider
Willen. Zur Stellung Deutschlands in der Europäi-
schen Union», Merkur, n
o
752, Stuttgart, janvier 2012,
p. 1-8. Triepel, qui fournit un modèle conceptuel à
Schönberger, n’était pas seulement un fervent
admirateur du gouvernement de l’Allemagne sous
domination prussienne que Bismarck exerça. En 1933,
il salua la prise de pouvoir d’Adolf Hitler, qu’il qualifia
de «révolution légale», et il termina son ouvrage sur
l’hégémonie (1938) par un éloge du Führer comme
l’homme d’Etat qui, par l’annexion de l’Autriche et
des Sudètes, avait enfin réalisé le vieux rêve allemand
d’un Etat pleinement réunifié (Die Hegemonie. Ein
Buch von führenden Staaten, Kohlhammer, Stuttgart,
1938, p. 578).
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
22
monétaire du traité de Maastricht, puis du
pacte de stabilité, tous deux taillés suivant
les exigences allemandes. La monnaie
commune serait placée sous la tutelle
d’une banque centrale de conception
hayékienne (8) qui n’aurait de comptes à
rendre ni aux électeurs ni aux gouverne-
ments, mais qui viserait l’unique objectif
de la stabilité des prix. Dominant la
nouvelle zone monétaire, il y aurait l’éco-
nomie allemande, désormais élargie aux
pays de l’Est, avec, juste à ses frontières,
un énorme gisement de main-d’œuvre bon
marché. Les coûts de la réunification ont
été élevés et ils ont tiré vers le bas la crois-
sance de l’Allemagne. Pour s’en dédom-
mager, le capitalisme allemand a mis en
œuvre une politique de répression salariale
sans précédent, que les syndicats alle mands
ont dû accepter sous la menace d’une
délocalisation accrue vers la Pologne, la
Slovaquie ou au-delà.
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
Les autres références sont uniquement
représentées par des auteurs anglo-améri-
cains, avec au premier chef (un tiers des
références) son admirateur britannique,
le politiste David Held, qui s’est illustré
dans l’aaire Kadhafi (2). Aucune autre
culture européenne n’a droit de cité dans
cette naïve exhibition de provincialisme.
Le sujet de l’article est bien plus
frappant encore. En 2008, Habermas avait
durement critiqué le traité de Lisbonne
pour n’apporter aucun remède au déficit
démocratique de l’Union et pour n’orir
aucun horizon moral et politique. Son
adoption, écrivait-il, ne pouvait que
«renforcer l’abîme existant entre les élites
politiques et les citoyens (3) », sans fournir
à l’Europe quelque orientation positive
que ce soit. Ce qu’il fallait, au contraire,
c’était un référendum à l’échelle euro -
péenne qui dote l’Union d’une harmo-
nisation sociale et fiscale, de moyens
militaires et, surtout, d’une présidence
directement élue, qui, seule, sauverait le
continent d’un futur «dicté par l’ortho-
doxie néolibérale ». Notant combien cet
enthousiasme de Habermas en faveur
d’une expression démocratique de la
volonté populaire (dont il n’avait jamais
montré le moindre signe dans son propre
pays) tranchait sur ses vues traditionnelles,
j’avais estimé qu’une fois le traité de
Lisbonne ratifié il finirait sans doute par
l’endosser discrètement (4).
Vers un éden insurpassable
NADER AHRIMAN. – «Schwarzwaldphilosophie» (Philosophie de la Forêt-Noire), 1996
(Suite de la première page.)
3, avenue Stephen-Pichon, 75013 Paris. Tél. : 01-53-94-96-66
Les Amis du
MONDE diplomatique
RÉGIONS
ALÈS. Le 5 décembre, à 20 heures, salle du Capitole, place de
l’Hôtel-de-Ville : «Stéréotypes du Méridional », avec Philippe
Martel. (04-66-88-35-41 et amd30 @orange.fr)
ANGOULÊME. Le 11 décembre, à 18h30, à l’Espace Louis-
Aragon, place Vitoria, Angoulême- Ma campagne, rencontre-
débat avec Allan Popelard, géographe et historien, sur le thème
«Citoyenneté, un mot galvaudé, des espoirs intacts ». (05-45-67-
20-21 et patrickbouthinon@orange.fr)
CAEN. Le 20 décembre, à 18 heures, au café des Arts, à Hérou-
ville : enregistrement en public de l’émission «T’es autour du
Diplo», avec un débat autour du dossier du mois. A écouter sur
le site de l’association et sur www.zonesdondes.org. (06-34-28-
61-03.)
CARCASSONNE. Le 4 décembre, à 21 heures, au cinéma Le
Colisée : projection du film de Stéphane Mercurio A l’ombre de
la République, suivie d’un débat animé par Antonio Fulleda. En
partenariat avec Les Amis du cinoch’. Réservation recommandée
auprès du cinéma. (04-68-47-69-22 et amd11@free.fr)
DORDOGNE. Le 20 décembre, à 20h30, au foyer municipal
de Montpon-Ménestérol, rue Henri-Laborde : débat autour de
l’article d’Henriette Asséo, «Non, les Tsiganes ne sont pas des
nomades », paru dans Le Monde diplomatique d’octobre. (05-
53-82-08-03 et henri.compain@ sfr.fr)
FRANCHE-COMTÉ. Le 30 novembre, à 20h15, ancienne mai-
rie d’Audincourt : «Révolutions arabes : l’heure des islamistes?»,
avec Alain Gresh. Le 7 décembre, à 18 heures, salle 3 des Hexa-
gones à Montbéliard : «Handicapé à vie suite à un tir de Flash-
Ball », avec Maurice Rajsfus. (03-84-30-35-73 et odile-mangeot
@wanadoo.fr)
GIRONDE. «Café-Diplo», le 19 décembre, à 20h30, au café
de l’Orient, esplanade François-Mitterrand, à Libourne, et, le
même jour, à 19h30, au Poulailler, place du 14-Juillet à Bègles.
(06-85-74-96-62 et amis.diplo33@ gmail.com)
GRENOBLE. Le 20 décembre, à 18 heures, à la MNEI, 5, place
Bir-Hakeim : «Le modèle mondial en crise». Programme com-
plet des rencontres sur le site de l’association. (04-76-88-82-83 et
jacques.toledano@wanadoo.fr)
LILLE. Le 12 décembre, à 20h30, à la MRES, 23, rue Gosselet :
«De l’économie sociale et solidaire à la démocratie participative :
réflexion à partir d’exemples », avec Laurent Courouble. (06-
24-85-22-71 et amdnord@yahoo.fr)
METZ. Le 13 décembre, à 18h30, petite salle des Coquelicots,
1, rue Saint-Clément, «café-Diplo» : «Entre émancipation des
opprimés et séparatisme des riches : où en sont les mouvements
régionalistes d’Europe?», avec Hasret Kilic. (03-87-76-05-33 et
pollmann@univ-metz.fr)
MONTARGIS. Le 1
er
décembre, à 17h30, lors du festival du livre
Autrement, autres mots, à l’espace culturel Le Hangar, à Châlette-
sur-Loing : rencontre avec Bernard Friot autour de son ouvrage
L’Enjeu du salaire (La Dispute). (06-12-70-98-36 et piherry
@orange.fr)
MONTPELLIER. Le 7 décembre, à 20 heures, salle Guillaume-
de-Nogaret (espace Pitot) : «Qu’en est-il de la Grèce?», avec
Joëlle Fontaine, auteure de La Grèce, de la résistance à la guerre
civile, 1941-1946 (La Fabrique). (04-67-96-10-97.)
NICE. Le 3 décembre, à 19 heures, à la Maison des associations,
place Garibaldi : «Europe, crise, austérité : les grands médias
nous permettent-ils d’y voir clair ? », avec Pierre Lévy. (04-93-
58-38-20.)
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Aucune communauté de destins
(2) Held était le patron et directeur de thèse de
M. Saïf Al-Islam Kadhafi à la London School of
Economics (LSE). Ce dernier reçut un doctorat pour
une thèse qu’il n’avait pas écrite, alors que la Libye
avait fait une grosse donation à l’école. Au lendemain
du scandale, Held dut quitter la LSE et le directeur
démissionner.
(3) Jürgen Habermas, Ach, Europa. Kleine politische
Schriften XI, Suhrkamp, 2008, p. 105.
(4) Cf. Le Nouveau Vieux Monde, Agone, Marseille,
2011, p. 651-655. En 2005, l’intervention passionnée
de Habermas dans la campagne du référendum français
sur le traité constitutionnel européen, sa prédiction
d’une catastrophe s’il était rejeté, s’était accompagnée
d’un silence absolu quant à l’absence de toute consul-
tation populaire en Allemagne, comme d’ailleurs des
années plus tôt pour le traité de Maastricht.
(5) « The cunning of economic reason », Zur
Verfassung Europas, op. cit., p. 77.
(6) Robert Brenner, The Economics of Global Turbu-
lence, Verso, New York, 2006. Pour prolonger cette
histoire jusqu’à la crise de 2008, cf., du même auteur,
CETTE prévision s’est avérée inférieure
à la réalité. Non seulement Habermas a
empoché le traité, mais encore il s’en est
fait le héraut. Il a maintenant découvert
que, loin de renforcer un quelconque abîme
entre élites et citoyens, le traité n’est rien
moins que la charte d’une avancée sans
précédent dans la marche vers la liberté
humaine, qu’il redouble les fondations
d’une souveraineté européenne résidant
tout à la fois dans les citoyens et les
peuples (et non dans les Etats) de l’Union,
qu’il est une matrice lumineuse d’où naîtra
le Parlement du monde futur. L’Europe de
Lisbonne, conduisant un «processus de
civilisation» qui pacifie les relations entre
Etats, bornant l’usage de la force à la
répression de ceux qui violent les droits
humains, trace la voie qui mène de notre
«communauté internationale» d’aujour -
d’hui – indispensable, quoique encore
imparfaite – à la «communauté cosmo-
polite » de demain, une espèce d’Union
élargie qui embrassera jusqu’à la dernière
âme sur terre.
Avec de tels élans extatiques, le narcis-
sisme des décennies passées, loin de faiblir,
a atteint un nouveau paroxysme. Que le
traité de Lisbonne parle non des peuples
mais des Etats de l’Europe ; qu’il ait été
adopté pour circonvenir la volonté
populaire exprimée dans trois référen -
dums ; qu’il consacre une structure qui
n’a pas la confiance de ceux qui y sont
soumis ; et que, loin d’être un sanctuaire
des droits humains, l’Union qu’il codifie
ait partie liée avec des actes de torture et
d’occupation, sans que ses représentants
les plus illustres ne disent mot : tout cela
disparaît dans une autocélébration béate.
Aucun esprit individuel n’équivaut
jamais à une mentalité collective. Main -
tenant décoré d’autant de prix européens
qu’un maréchal brejnévien l’était de
rubans, Habermas est sans doute en partie
la victime de sa propre éminence : enfermé,
comme le philosophe américain John
Rawls avant lui, dans un univers mental
peuplé presque exclusivement d’admira-
teurs et de disciples, de moins en moins
capable de dialoguer avec des positions
qui s’écartent des siennes de plus de
quelques millimètres. Souvent salué
comme le successeur contemporain
d’Emmanuel Kant, il risque de devenir
un moderne Gottfried Wilhelm Leibniz,
construisant à coups d’euphémismes
imperturbables une théodicée dans
laquelle les maux de la dérégulation finan-
cière concourent aux bienfaits du réveil
du cosmopolitisme (5), et où l’Occident
fraie le chemin de la démocratie et des
droits humains vers l’ultime éden d’une
légitimité universelle.
A ce point, Habermas représente un cas
particulier, à la fois par sa distinction et
par la corruption qui l’a aecté. Mais
l’habitude de faire de l’Europe le point de
mire du monde, sans savoir grand-chose de
la vie culturelle et politique qui s’y mène,
n’a pas disparu; et ce ne sont pas les tribu-
lations de la monnaie unique qui suront
à l’ébranler.
Inutile d’insister sur le désarroi dans
lequel la crise de l’euro a précipité l’Union.
L’Europe est en proie à la récession la
plus profonde et la plus longue jamais
endurée depuis la seconde guerre mondiale.
Pour en comprendre les sources, il faut
prendre la mesure de la dynamique sous-
jacente qui est à l’œuvre dans la crise de
la zone euro. Pour dire les choses sim -
plement, elle est la résultante de deux
fatalités, indépendantes l’une de l’autre,
qui se sont recoupées. La première, c’est
l’implosion généralisée du capital fictif
avec lequel les marchés ont fonctionné à
travers le monde développé dans le long
cycle de financiarisation qui a commencé
dans les années 1980, alors que la profi-
tabilité dans l’économie réelle se contractait
sous la pression de la compétition inter-
nationale et que les taux de croissance
faiblissaient d’une décennie à l’autre.
Les mécanismes de cette décélération,
internes au capitalisme lui-même, ont été
magistralement décrits par Robert Brenner
dans son imposante histoire du capitalisme
avancé depuis 1945 (6). Pour leur part, ses
eets dans la croissance exponentielle de
la dette privée et publique, étayant non
seulement les taux de profit, mais aussi la
viabilité électorale, ont été récemment
analysés par Wolfgang Streeck (7).
L’économie américaine illustre cette trajec-
toire avec une clarté paradigmatique. Mais
sa logique vaut pour le système dans son
entier.
En Europe, cependant, une autre logique
s’est mise en place avec la réunification
de l’Allemagne et le projet d’union
POUR l’Europe du Sud, les conséquences
économiques étaient entièrement pré vi-
sibles (9). D’une part, avec l’augmentation
de la production manufacturière et la baisse
relative des coûts du travail, les industries
exportatrices allemandes sont devenues
plus compétitives que jamais, raflant une
part croissante des marchés de la zone
euro. D’autre part, à la périphérie de celle-
ci, la perte correspondante de compéti-
tivité des économies locales fut anesthésiée
par un aux de capitaux bon marché à des
taux d’intérêt fixés de façon virtuellement
uniforme dans toute l’union monétaire,
conformément à des règles imposées par
l’Allemagne.
Lorsque la crise générale de surfinan-
ciarisation née aux Etats-Unis frappa
l’Europe, la crédibilité de cette dette
périphérique s’effondra, faisant craindre
des banqueroutes d’Etat en chaîne. Mais,
alors qu’aux Etats-Unis des plans massifs
de sauvetage publics pouvaient conjurer
la faillite de banques, de compagnies
d’assurances et de sociétés insolvables,
et que l’émission de monnaie par la
Réserve fédérale pouvait freiner la
contraction de la demande, deux obstacles
rendaient impossible la mise en œuvre
dans la zone euro d’une telle solution
provisoire. Non seulement les statuts de
la Banque centrale européenne, consacrés
dans le traité de Maastricht, lui interdi-
saient formellement de racheter la dette
de pays membres, mais encore il n’y avait
pas de Schicksals gemeinschaft – cette
«communauté de destins » de la nation
webérienne (10) – qui liât gouvernants et
gouvernés en un ordre politique commun,
où les premiers payeront au prix fort leur
ignorance totale des besoins existentiels
des seconds. Dans le simulacre européen
de fédéralisme, il ne pouvait y avoir
d’« union de transfert » sur le modèle
américain. Aussi, quand la crise frappa,
la cohésion de la zone euro pouvait
seulement venir non de la dépense sociale,
mais du diktat politique : la mise en place
par l’Allemagne, à la tête d’un bloc de
petits Etats nordiques, de programmes
draconiens d’austérité – impensables pour
ses propres citoyens – en direction des
pays du Sud désormais incapables de
retrouver de la compétitivité grâce à la
dévaluation.
que l’Etat qui l’emporte en population et
en richesse lui donne cohésion et direction.
L’Europe a besoin de l’hégémonie alle -
mande, et les Alle mands doivent cesser de
se montrer timides dans son exercice. La
France, dont l’arsenal nucléaire et le siège
permanent au Conseil de sécurité de
l’Organisation des Nations unies (ONU)
ne comptent plus pour grand-chose, devrait
réviser d’autant ses prétentions. L’Alle-
magne devrait traiter la France comme
Otto von Bismarck le faisait avec la Bavière
dans cet autre système fédéral que fut le
II
e
Reich, gratifiant le partenaire inférieur
Une nouvelle «relation spéciale»
encore à entendre les masses. Il n’y a pas
de garantie, il est vrai, que même les
épreuves les plus rudes fassent éclater les
réactions des peuples plutôt qu’elles ne
les paralysent, comme l’a démontré la
passivité des Russes sous le gouvernement
catastrophique de M. Boris Eltsine. Mais
les peuples de l’Union sont moins abattus,
et, pour peu que leurs conditions de vie
se détériorent nettement, leur patience
risque d’être plus limitée. A l’arrière-plan
de tous les scénarios, il y a une réalité
glauque : même si la crise de l’euro pouvait
être résolue sans que les plus faibles en
pâtissent – ce qui est fort improbable –, la
contraction sous-jacente de la croissance
demeurerait.
PERRY ANDERSON.
Calendrier
des fêtes nationales
1
er
- 31 décembre 2012
1
er
CENTRAFRIQUE Fête nationale
ROUMANIE Fête nationale
2 ÉMIRATS ARABES UNIS
Fête nationale
LAOS Fête nationale
5 THAÏLANDE Fête nationale
6 FINLANDE Fête de l’indépend.
11 BURKINA FASO Fête nationale
12 KENYA Fête de l’indépend.
16 BAHREÏN Fête nationale
KAZAKHSTAN Fête de l’indépend.
17 BHOUTAN Fête nationale
18 NIGER Fête nationale
QATAR Fête nationale
23 JAPON Fête nationale
PERPIGNAN. Le 11 décembre, à 18h30, au conseil général, salle
Canigou, 30, rue Pierre-Bretonneau : «De Nuremberg à Phnom
Penh, la longue marche de la justice internationale», avec Raoul
Marc Jennar. Les AMD 66 se réunissent le troisième jeudi du mois
à 19 heures, 1, rue Doutres. (06-13-24-16-57 et am.bordas
@laposte.net)
TOULOUSE. Le 9 décembre, aux cinémas Utopia, à 10 heures
à Tournefeuille, et à 20h15 à Toulouse, projections du film de
Marie-Monique Robin Les Moissons du futur, suivies d’un débat
en sa présence. Le 11 décembre, à 20h30, au forum de la Renais-
sance, 1, allée Marc-Saint-Saëns : «La révolution du salaire»,
avec Bernard Friot. (05-34-52-24-02 et amdtoul@free.fr)
TOURS. Le 7 décembre, à 20h30, à l’association Jeunesse et
Habitat, 16, rue Bernard-Palissy : «Le travail des femmes ». Le
12 décembre (13 heures), le 13 décembre (20 heures) et le
17 décembre (11 heures) sur Radio Béton (93.6), présentation du
Monde diplomatique du mois. Le 13 décembre, à 20 heures, aux
cinémas Les Studios, 2, rue des Ursulines, ciné-débat : «L’in-
fluence des religions dans un Etat laïque», avec Jérôme Anci-
berro. (02-47-27-67-25 et pjc.arnaud@orange.fr)
VALENCE. Le 20 décembre, à 18h30, à la Maison des associa-
tions (salle Haroun-Tazie), 4, rue Saint-Jean : «Protectionnisme
ou libre-échange, histoire et perspectives », avec Serge d’Agos-
tino. (suzanne.dejours@wanadoo.fr)
PARIS ET BANLIEUE
PARIS. Le 8 décembre, à 18 heures, au cinéma La Clef, 34, rue
Daubenton : projection du film American Radical (lire page 26).
(Anthony Burlaud : 06-88-43-42-35.) Le 18 décembre, à
19 heures, à la Maison des associations du 14
e
arrondissement,
22, rue Deparcieu : «La politique européenne et les transnatio-
nales françaises en Amérique latine ». (06-84-78-54-78 et
amis.diplo.75 @gmail.com)
ESSONNE. Le 7 décembre, à 19h30, à la Maison des syndicats,
place des Terrasses, Evry, projection-débat de Villes en eaux
C
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)

«L’économie mondiale et la crise américaine», dans
Agone, n
o
49, «Crise financière globale ou triomphe du
capitalisme?», Marseille, 2012. Cf., dans la New Left
Review, n
o
54, Londres, novembre-décembre 2008,
p. 49-85, les actes d’un symposium sur les travaux
de Brenner par ces autorités de l’«anglosphère», de
l’Europe et du Japon que sont Nicholas Crafts, Michel
Aglietta et Kozo Yamamura.
(7) Lire Wolfgang Streeck, «La crise de 2008 a
commencé il y a quarante ans », Le Monde diploma-
tique, janvier 2012.
(8) NDLR. Du nom de l’économiste libéral autri-
chien Friedrich Hayek (1899-1992). En 1974, il a reçu
le prix de la Banque royale de Suède en sciences écono-
miques en mémoire d’Alfred Nobel.
(9) Pour des chiffres sur les coûts salariaux allemands
entre 1998 et 2006 et une prévision de leur incidence
sur les économies de l’Europe du Sud, cf. Le Nouveau
Vieux Monde, op. cit., p. 81-82.
(10) NDLR. Concept utilisé notamment par le socio-
logue allemand Max Weber (1864-1920).
DE LA SOLIDARITÉ À LA SUZERAINETÉ
L’Europe face à l’hégémonie allemande
LES POTIONS concoctées en 2011 ne
guériront pas les maux de la zone euro.
Les écarts de taux d’intérêt sur les dettes
souveraines ne reviendront pas aux
niveaux d’avant la crise. Et la dette qui
s’accumule n’est pas uniquement publique,
loin de là : selon des estimations, les
créances douteuses des banques attein-
draient 1 300 milliards d’euros. Les
problèmes sont plus profonds, les remèdes
plus faibles et ceux qui les administrent
plus fragiles que les cercles officiels ne
l’admettent. Alors qu’il est clair que le
spectre des défauts de paiement ne s’est
nullement estompé, les expédients bricolés
par M
me
Angela Merkel et M. Nicolas
Sarkozy risquent de ne pas durer.
Leur partenariat, il est vrai, ne fut jamais
équilibré. «On peut s’attendre à ce que
la puissance allemande s’exerce sous des
formes plus brutales, non par le haut
commandement ou la Banque centrale,
mais par le biais du marché », écrivions-
nous avant l’irruption de la crise (12).
L’Allemagne, qui, plus que tout autre Etat,
a été la responsable majeure de la crise
de l’euro par sa politique de répression
salariale à l’intérieur et de capital à bon
marché à l’extérieur, a aussi été le principal
architecte des tentatives pour faire payer
la facture par les faibles. En ce sens,
l’heure d’une nouvelle hégémonie
européenne est arrivée. Avec elle est
apparu, ponctuellement, le premier
manifeste eronté d’une suzeraineté de
l’Allemagne sur l’Union.
Dans un article publié dans Merkur, la
plus importante revue d’opinion de la
République fédérale, le juriste de Cons -
tance Christoph Schönberger explique que
la sorte d’hégémonie que l’Allemagne est
destinée à exercer en Europe n’a rien à
voir avec le déplorable « slogan d’un
discours anti-impérialiste à la Gramsci ».
Elle doit être comprise au sens constitu-
tionnel rassurant donné par le juriste
Heinrich Triepel, à savoir la fonction de
guide dévolue à l’Etat le plus puissant
au sein d’un système fédéral, à l’instar
de la Prusse dans l’Allemagne des
XIX
e
-XX
e
siècles.
L’Union européenne correspond préci-
sément à ce modèle : un consortium essen-
tiellement intergouvernemental réuni dans
un Conseil européen dont les délibérations
sont nécessairement «insonorisées » et
dont seule la science-fiction pourrait
imaginer qu’il devînt un jour «la fleur
bleue de la démocratie, pure de tout résidu
institutionnel terrestre» (13). Mais, alors
que les Etats représentés dans le Conseil
européen sont des plus inégaux en taille
et en poids, il serait irréaliste de penser
qu’ils puissent se coordonner sur un pied
d’égalité. Pour fonctionner, l’Union requiert
troubles. Avec Jean-Luc Touly, Gabriel Amard et Jean-Pierre
Gaillet. Le 12 décembre, à 21 heures, aux Cinoches, 3, allée Jean-
Ferrat, Ris-Orangis, projection du film d’Ana Dumitrescu Khaos,
consacré à la Grèce, suivie d’un débat avec la réalisatrice. Le
17 décembre, à 20h30, à la Maison du monde, 509, patio des Ter-
rasses, Evry, réunion mensuelle des Amis. (06-84-11-63-02 et
amd91.evry@gmail.com)
SEINE-ET-MARNE. Le 7 décembre, à 20 heures, brasserie de
la médiathèque L’Astrolabe, 25, rue du Château, Melun, « café-
Diplo » : « Où vont les Etats-Unis ? », avec Benoît Bréville.
(01-60-66-35-92 et amd77@wanadoo.fr)
VAL-DE-MARNE. Le 13 décembre, à 20h30, au cinéma Le
Kosmos, 243 ter, avenue de la République, Fontenay-sous-Bois,
projection du film Les Nouveaux Chiens de garde suivie d’un
débat avec Serge Halimi. (amd94@numericable.fr)
YVELINES. Le 8 décembre, à 17 heures, hôtel de ville de
Versailles, salle Clément-Ader : rencontre avec Raoul Marc
Jennar autour du «pacte budgétaire» européen. (06-07-54-77-
35 et eveleveque@wanadoo.fr)
HORS DE FRANCE
LUXEMBOURG. Le 3 décembre, à 20 h 30, « Le Monde
en doc » à la cinémathèque de la Ville de Luxembourg, projec-
tion du film Catastroïka d’Aris Hatzistefanou et Katerina Kitidi.
Le 11 décembre, à 19 heures, au Circolo Curiel, 107, route
d’Esch, Luxembourg-Hollerich, les «mardis du Diplo» : «Sur
les braises du “printemps arabe”», discussion à partir du dossier
paru dans Le Monde diplomatique de novembre. (deckertr
@pt.lu)
WASHINGTON. Le 12 décembre, à 18h30, débat à la Maison
française (ambassade de France), 4101 Reservoir Road NW,
Washington, DC, sur l’identité américaine, avec Anne-Cécile
Robert. En partenariat avec le French American Global Forum.
(moser.e@fagf.org)
Le 30 novembre, à 14 heures,
à l’Ecole normale supérieure
(salle Dussane),
45, rue d’Ulm, Paris 5
e
conférence
de Perry Anderson
«L’alliance des grandes
puissances aujourd’hui :
une nouvelle pentarchie?»
www.amis.monde-diplomatique.fr
«
LA RICHESSE est pareille à l’eau salée, mes frères,
plus on en boit, plus on a soif. » Ainsi parle Domingo Zárate
Vega, plus connu sous le nom de Christ d’Elqui, « Christ chi-
lien qui prêche dans le désert, mon pote ! », réincarnation
imprévue du fils de Dieu, selon ses dires. Barbe et cheveux
hirsutes, sandales éculées, en soutane approximative, il hante
les campements de tôle ondulée des compagnies salpêtrières,
pustules du désert d’Atacama. Il réconforte les malheureux,
guérit (plus ou moins) les malades, bénit et administre les
sacrements avec une impertinence flegmatique que Jésus de
Nazareth lui-même n’aurait peut-être pas osé acher.
Et les foules se rassemblent autour de lui, en pleine
hystérie, brandissant des crucifix et criant « alléluia ». Le nouvel
agneau de Dieu ne fume pas, ne s’alcoolise pas, sauf exception
– quand il propose à ses apôtres, debout au milieu de la rue,
« allons boire un coup ». En revanche, il lui arrive – qu’on nous
pardonne de le préciser –, la tunique passée dans la ceinture,
de chevaucher une dévote au chignon catholique et aux hanches
bien terrestres. Personne n’est parfait.
Il va sans surprise être accusé de propager un évangile
de pacotille. Les radios et les journaux locaux se moquent de
sa dégaine de mendiant. Certains l’envoient au diable « prêcher
ses conneries » : trop de faux rédempteurs sont déjà venus,
surtout en période électorale. Il le sait. « Les mécréants me font
du mal, beaucoup de mal ; ils m’accusent de toutes sortes d’hé-
résies et, en particulier, d’être complètement cinglé. »
Ce Christ fêlé de
la cafetière entend parler
de Magalena, la prostituée
dévote de la compagnie
Providencia. Loué soit le
Père éternel ! Une Marie-
Madeleine pour l’accom-
pagner sur son chemin de
croix, une femme pleine
d’amour chrétien et
encline, de tout son cœur
et sans manière, à la forni-
cation... Il entreprend de la
rejoindre à la Piojo, l’une
des salpêtrières les plus
pauvres qu’il ait traversées. Les ouvriers y sont en grève, et ça
chauffe. Les dames respectables du campement offrent une soupe
populaire pour que personne ne souffre de la faim, Magalena
offre une « soupe populaire de l’amour » et fait crédit aux
grévistes. Pour tout dire, les mâles célibataires qui composent
sa clientèle la vénèrent comme leur sainte patronne. Dès
qu’elle rencontre l’autoproclamé messie, elle lui parle de la grève,
avec une ardeur d’anarchiste, de ce que vivent les ouvriers, des
patrons étrangers. Le dingue blasphémateur et la fille aux désha-
billés transparents qui fait une voluptueuse petite sœur des
pauvres vont former un duo surprenant, et qui ne fera pas l’una-
nimité. Johnson le Gringo, le patron de la Piojo, ses surveillants,
et le père Sigfrido, le prêtre « officiel » que son petit monde de
fidèles abandonne sans ménagement pour suivre ce Christ dépe-
naillé, s’associeront pour les expulser du campement. Ce qu’il
advient ensuite appartient à la fin du roman.
L’auteur de cet ouvrage, Hernán Rivera Letelier, est né
et a travaillé une grande partie de sa vie dans les gisements de
salpêtre du désert d’Atacama, dans le nord du Chili. Pour cette
chronique historique et sociale qui mélange verve, humour et
réalisme magique, il a reçu le prestigieux prix Alfaguara 2010.
Alléluia, mes frères ! Le Père éternel sait ce qu’il fait.
MAURICE LEMOINE.
ASI E
Avenirs de la Chine
S
I la nouvelle équipe dirigeante chinoise est quasi entiè-
rement renouvelée, le mystère reste entier sur la voie que
pourra (ou voudra) emprunter Pékin. Ce sont les blocages
actuels et les possibles en germe que cherche à déchiffrer La Voie
chinoise (1), de Michel Aglietta, économiste émérite à l’université
Paris-X-Nanterre, et Guo Bai, jeune doctorante de l’université de
Pékin. Cet essai ne se lit pas comme un roman policier, mais il restera
une référence car les auteurs sont allés au plus profond de l’histoire
culturelle et politique de la Chine pour comprendre son irruption
sur la scène mondiale et évaluer ses possibilités de renouvellement.
L’un des grands mérites de l’ouvrage est de sortir de la vulgate
selon laquelle les dirigeants chinois ont plongé le pays dans le capi-
talisme sauvage avec l’énergie brutale des néophytes. Fidèle à ses
travaux antérieurs sur la régulation, Aglietta rappelle que le marché
ne s’identifie pas au capitalisme, même si les deux sont étroitement
liés. Les auteurs s’amusent des commentateurs qui « croient que
la Chine se convertit au capitalisme de marché », censé mener inéluc-
tablement « à la démocratie représentative occidentale »... Ils
soulignent que l’économie de marché y a fait son apparition dès le
IX
e
siècle sans que le capitalisme s’y installe, le système impérial
et sa bureaucratie empêchant l’accumulation de l’argent. « L’empire
n’a pas connu de classes sociales », et « la mise en place de biens
collectifs assure la cohésion nationale ».
La première vague d’industrialisation, sous Mao Zedong,
connaîtra, malgré les drames politiques, des taux de croissance rela-
tivement soutenus, tandis que les politiques de santé et d’éducation
conduiront à des résultats remarquables (80 % de la population était
illettrée en 1952, contre 16 % en 1978), en forgeant l’unité de la
nation. C’est sur cette réalité que vont s’appuyer les dirigeants qui,
en 1978, lanceront les réformes, en commençant par les campagnes.
Le niveau de vie des paysans va s’élever, ce qui légitimera les orien-
tations prises par le parti. Ce n’est pas le recours au marché qui
assure alors le succès, mais les structures socialistes.
Cependant, quand il s’agit de passer de la campagne à la ville,
ou plus exactement de transformer des administrations en entre-
prises commerciales et des prix administrés en profits, les contra-
dictions explosent : inflation, baisse des revenus réels… Le parti
perd la main. Pointent les chars de la répression, avant que les
réformes reprennent, à partir de 1992, pour une deuxième phase,
tournée vers l’extérieur, qui s’achèvera avec la crise financière
mondiale de 2007-2008. Trois cents millions de personnes sortent
de la misère ; la Chine devient la deuxième économie mondiale,
mais au prix d’inégalités sociales, de dégâts écologiques…
Toutefois, l’Etat a préservé ou même bâti des outils d’inter-
vention (fiscalité, finance, recherche…) qui pourraient lui
permettre de franchir la prochaine étape. Car il s’agit moins, selon
les auteurs, de réduire l’Etat que de lui donner une place originale
et efficace, aux côtés d’un secteur privé dûment régulé, pour une
économie mixte dont les principaux moteurs seraient le dévelop-
pement du « capital humain », la croissance écologique et l’urba -
nisation maîtrisée. Le succès découlerait d’une éventuelle « démo-
cratie réelle », qui permettrait « la participation continue des
citoyens dans les situations concrètes de la vie quotidienne ».
François Godement, dans Que veut la Chine ? (2), ne se
risque pas à pareil diagnostic. Historien et spécialiste reconnu de
ce pays et de la région, il s’attache, avec une grande rigueur, à
analyser atouts et empêchements. Ainsi, tout en reconnaissant les
progrès économiques et sociaux des dix ans de règne du président
sortant Hu Jintao, il montre pourquoi ce fut « une décennie
perdue » pour les réformes politiques, alors même que se réveillait
la société, dont il décrit les expériences de rébellion et de parti-
cipation. Enfin, il décortique sur une centaine de pages le tournant
de la diplomatie chinoise en 2009, ses objectifs, ses échos dans la
population, ses dangers… C’est l’une des originalités qui font de
ce livre accessible à tous un ouvrage indispensable pour qui veut
comprendre la Chine.
MARTINE BULARD.
(1) Michel Aglietta et Guo Bai, La Voie chinoise, Odile Jacob, Paris, 2012,
432 pages, 39,90 euros.
(2) François Godement, Que veut la Chine ? De Mao au capitalisme, Odile
Jacob, 2012, 283 pages, 22,90 euros.
TYPOGRAPHI E
Caractères, fontes et casses
I
L fallait sans doute ce papier lourd en main pour aborder l’évolution
de l’imprimerie à partir des créateurs de caractères d’impression qui
ont légué leur nom à une police (1). L’écrivain Paul Fournel se
consacre avec entrain à Johannes Gutenberg et à John Baskerville, le
romancier Jean-Noël Blanc évoque Herb Lubalin, qui « se mettait à
genoux » devant le futura. Les contributions inattendues, allègres et remar-
quablement instructives ne détaillent pas seulement les encres, les papiers,
les presses et les méthodes d’impression, mais aussi la vie, l’élan, les
visions de ces créateurs qui cherchent à élaborer les signes de la pensée
pour « construire les fondations du monde moderne. Au commen-
cement était le verbe, encore fallait-il le fixer, le matérialiser. Un acte
militant, engagé, politique parfois ».
Aussi libre que les textes, la « mise en scène » de cet hommage joueur
et savant rend compte de la verve, de l’invention de ces amoureux de
la lettre. Photographies, dessins, tableaux, polices en effervescence,
pochettes de disques, enluminures, viennent donner à l’écrit son
arrière-plan, ses prolongements, son rayonnement, et… réciproquement.
BERNARD ANDRÉ.
P OL I T I QUE S OCI É T É
AGRI CULT URE
25
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
MAO, SA COUR ET SES COMPLOTS. Der-
rière les Murs rouges. – Jean-Luc Domenach
Fayard, Paris, 2012, 568 pages, 25 euros.
Ce livre est l’histoire d’un lieu : espace muré,
d’une cinquantaine d’hectares, situé au cœur de
Pékin où se trouvent les résidences des dirigeants.
L’auteur, à l’aide d’une remarquable documenta-
tion qui témoigne de l’importance de la mémoire
de vétérans, restitue cet univers clos qui, assez
vite, mit mal à l’aise son principal occupant, Mao
Zedong. Inquiet pour la survie du régime et de son
pouvoir, il chercha à briser par divers mouve-
ments, dont le plus spectaculaire fut la Révolution
culturelle, cette caste d’accapareurs de plus-value.
Les centres du pouvoir éclatèrent, la « bande des
quatre » résidant à la Diaoyutai State Gues-
thouse (à Pékin), et Lin Biao à Maojiawan (pro-
vince du Shanxi). Relatant ce conflit entre un
tyran aux utopies meurtrières et une bureaucratie
coupée du pays réel, Jean-Luc Domenach écrit un
chapitre original de l’histoire de la première Chine
populaire, que prolonge la reconstruction de cette
caste, du vivant même du Grand Timonier : ce
sont les enfants des premiers habitants des Murs
rouges qui dirigent actuellement le pays, où le
cauchemar de Mao d’une restauration du capita-
lisme est devenu réalité.
ALAIN ROUX
É TAT S - UNI S E UROP E AS I E
PHI LOSOPHI E
Jacques Rancière, art et politique
C
OMMENT une démocratie peut-elle assurer un accès
égal aux mots de la culture et permettre une plus
grande émancipation de la parole publique ? Quels
chemins emprunter pour favoriser l’émergence d’une
parole singulière, à l’école ou dans le monde du travail,
et d’une parole collective sur le terrain des luttes sociales ?
Quels moyens mettre en œuvre ? C’est pour répondre à
ces questions que Jacques Rancière déplace depuis une
trentaine d’années les frontières qui séparent tradition-
nellement le politique du non-politique. Il met l’accent
sur le dissensus, le travail de la pensée qui questionne la
hiérarchie sociale et sa normalisation, afin de comprendre
comment se sont formés ces réglages qui s’imposent à
nous, en politique comme en art. Deux ouvrages
permettent de cerner les enjeux de cette démarche :
avec Aisthesis (1) est analysée l’émancipation dans l’art,
et un entretien sans complaisance, La Méthode de
l’égalité (2), questionne l’unité de l’œuvre en mettant en
tension ses concepts politiques et esthétiques.
Dans Aisthesis, qui apparaît comme un prolon-
gement singulier de La Nuit des prolétaires (Fayard,
1981), Rancière rappelle que la reconnaissance d’une
création artistique dépend des critères d’identification
et de codification d’une époque, qui fixent ce qui
relève ou non de l’art. Il distingue trois régimes :
éthique (l’art est au service d’idées religieuses ou
sociales et remplit une fonction civique), repré-
sentatif (une autorité culturelle reconnaît la dimension
artistique de telle ou telle production) et esthétique
(quand, à partir de la fin du XVIII
e
siècle, l’art s’ouvre
à de nouvelles sphères d’expérience). C’est au régime
esthétique qu’il s’attache, au fil de quatorze épisodes qui
scandent, de 1764 à 1941, les moments où s’abolissent
les distinctions séparant l’art du non-art : l’ouverture des
musées au public, dans le sillage de la Révolution
française, qui invite à la réinterprétation culturelle du
passé ; l’accueil par l’art d’images et d’objets opposés
à l’« idée du beau », qui se traduit par l’exaltation de l’or-
dinaire – ainsi, dans Le Ventre de Paris, son grand hymne
à la modernité de 1873, Emile Zola installe le personnage
du peintre, Claude Lantier, au cœur des Halles, fasciné
par les étalages de jambons et de saucisses ; et Stéphane
Mallarmé, aux Folies-Bergère, assiste en 1893 à un tour-
billon d’acrobates et de pierrots qui, en donnant congé
aux codes dominants depuis l’âge classique de la vrai-
semblance et de l’imitation, mine les conventions du
théâtre en place et celles de l’ordre social. Ce qu’exaltera
le cinéma, avec notamment Charles Chaplin et son
Charlot (3)…
Mais l’expérimentation de nouveaux champs artistiques
permet-elle de recomposer l’espace politique, et
comment ? Selon Rancière, un art engagé qui prétendrait
exprimer directement la communauté, la liberté d’un
peuple, annulerait aussitôt l’efficace du modèle politique
et de l’action qui s’en inspire. C’est dans l’inclusion de
ce qui est étranger ou exclu que se dessinerait une
nouvelle reconfiguration du perceptible, du pensable,
modifiant le territoire des possibles. De même que, dans
le social, c’est par la reconfiguration des données que le
politique peut resurgir ; or ces représentations, enfin
divergentes du modèle à proprement parler dominant,
résultent de « ce qu’on peut appeler un travail d’imagi-
nation (4) » – qu’il serait sans doute éclairant d’analyser.
ALIOCHA WALD LASOWSKI.
(1) Jacques Rancière, Aisthesis. Scènes du régime esthétique de
l’art, Galilée, Paris, 2011, 330 pages, 27,40 euros.
(2) Jacques Rancière, La Méthode de l’égalité. Entretien avec
Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan, Bayard, Montrouge, 2012,
332 pages, 21 euros.
(3) L’intérêt pour le cinéma est une constante chez Rancière. Cf. Béla
Tarr, le temps d’après, Capricci, Nantes, 2011, 96 pages, 7,95 euros.
(4) La Méthode de l’égalité, op. cit.
LI TTÉRATURES DU MONDE
Paysages avec ruines
Ya Salam !
de Najwa M. Barakat
Traduit de l’arabe (Liban)
par France Meyer,
Sindbad - L’Orient des livres,
Paris-Beyrouth, 2012,
160 pages, 20,10 euros.
ECRIT en 1999, Ya Salam ! élude toute
référence temporelle ou géographique, mais il ne
pourra échapper au lecteur que le récit se situe
au sortir de la guerre civile libanaise, qui dura
de 1975 à 1990. Sa traduction tardive en fran-
çais (après celle, en 2002, du roman Le Bus des
gens bien, chez Stock) souligne la pertinence
d’une écriture vigoureuse et dérangeante. Najwa M. Barakat, qui a signé
cinq ouvrages dans sa langue d’origine, s’inscrit parmi les figures singu-
lières de la littérature féminine arabe. Enfant de la guerre, née au Liban
en 1960 et réfugiée à Paris depuis 1984, elle ne la regarde pas de façon
compassionnelle, mais interroge ce qui conduit des gens ordinaires,
hommes et femmes, à basculer dans la violence la plus terrifiante. Elle
met ici en scène le retour à la vie après la guerre, sans tabous ni
entraves, avec une liberté de ton, une force d’évocation remarquables.
« Salam», « la paix » en arabe, est autant une invocation que le prénom
du personnage-clé, une femme plus très jeune et pas très belle qui cherche
désespérément à se marier. Autour d’elle, trois miliciens : un artificier,
Louqmane ; un tortionnaire, l’Albinos ; et un sniper, Najib. Salam passe de
l’un à l’autre, dans des situations de violence et d’humiliation inouïes.
Rapports de domination hérités de la guerre, mais la femme n’en est pas
pour autant réduite au rôle de victime : elle aussi peut parfois, selon l’auteure,
« au nom des valeurs féminines qui sont les siennes, atteindre des sommets
de cruauté (1) ». Salam a ainsi un jeune frère attardé avec lequel elle entretient
une relation quasi incestueuse, et qu’elle a fait placer dans un asile ; lorsqu’il
en est chassé, elle n’hésite pas à le séquestrer dans une cave et à le livrer
aux rats, de peur qu’il soit un obstacle à ses projets de mariage avec
Louqmane. Dans cette bande d’éclopés de la vie, on trouve encore Lorisse,
la mère de l’Albinos, qui se révèle d’une grande cruauté ; Marina, une pros-
tituée russe fragile et manipulable ; et Miss Shirine, une archéologue
revenue après un exil parisien dans son pays natal, qui ne se reconstruit pas
comme elle l’avait rêvé.
Pour ces personnages, tous les repères du quotidien ont explosé. Ils
ont traversé la guerre entre terreur et excitation, et ne savent plus comment
vivre lorsque la paix est décrétée. Louqmane, l’Albinos et Najib veulent se
réinsérer et gagner de l’argent ; ils inventent un produit miracle pour se débar-
rasser des rats qui pullulent dans la ville et menacent d’apporter la peste :
métaphore chère à Albert Camus – que Barakat a traduit –, qui dit la décom-
position, celle de Beyrouth dans les années 1990, mais aussi le pouvoir de
corruption intime qu’apporte le plaisir de détruire.
Il n’y a pas de répit dans ce récit dont les niveaux de violence, subie
ou infligée, sont multiples, ancrés dans des faits réels ou fictionnels, et
qui est construit comme un thriller où la tension ne cesse de s’exacerber.
On croit parfois échapper à la noirceur ; mais c’est compter sans les
rebondissements macabres, et il n’y aura pas de happy end. Le plus étrange
est qu’en refermant le livre on a le sentiment d’avoir été pris dans les filets
d’une écriture oppressante mais envoûtante, qui fascine par la fulgurance
des images et la lucidité du regard.
MARINA DA SILVA.
(1) Entretien publié dans le supplément littéraire mensuel de L’Orient - Le Jour, n
o
76,
Beyrouth, octobre 2012.
24
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
CORÉE DU NORD. Neuf ans pour fuir l’en-
fer. – Eunsun Kim et Sébastien Falletti
Michel Lafon, Paris, 2012,
256 pages, 17,95 euros.
En 1999, la mère de la petite Eunsun, 11 ans,
décide de quitter la Corée du Nord avec ses deux
filles. La famine qui sévit depuis plusieurs années
et décime la famille oblige ceux qui restent à
« faire défaut » à la patrie… Elles traversent le
pays, survivant par la mendicité et le vol, jusqu’à
la Chine, où elles seront vendues à un paysan. Au
bout de neuf ans d’épreuves, elles paieront des
passeurs pour franchir la frontière mongole, d’où
elles rejoindront la Corée du Sud. Eunsun ne rend
pas seulement compte de la misère et de la
déchéance, mais aussi, de manière simple, des res-
sorts qui permettent malgré tout au régime de se
maintenir : l’armée et les forces de répression,
bien sûr, mais aussi ceux qui « lavent le cerveau »
– comme l’institutrice – ou les délateurs – comme
l’iminban, responsable de quartier, qui prend soin
de signaler toutes les « déviances ». Malgré tout,
Eunsun se souviendra de temps en temps avec
nostalgie « de cette solidarité que nous avions en
Corée du Nord et qui me manque ici où la société
me paraît parfois égoïste ».
DIDIER ROY
LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE EST-
ELLE DÉMOCRATIQUE ? – Nicolas Levrat
La Documentation française, Paris, 2012,
176 pages, 9 euros.
L’auteur, professeur de droit international et
européen, passe en revue les facteurs juridiques,
institutionnels, politiques et sociaux qui expli-
quent la persistance du déficit démocratique de
l’Union européenne. Ce dernier, aux yeux de
l’auteur, relève d’un défaut de structure, et non
d’un accident de l’histoire. Le propos est riche et
documenté. Contrairement à ceux – dont il
analyse les arguments – qui mettent en doute la
possibilité même d’une démocratie à l’échelon
européen, Nicolas Levrat aborde d’autres
approches susceptibles de renforcer la légitimité
de l’Union. Il conclut par la nécessité de tenir
compte de la singularité du projet européen, qui,
affirme-t-il, « n’est pas réductible à une démo-
cratie nationale ». Mais ne serait-ce pas là une
façon de ne pas résoudre le problème ? Les solu-
tions qu’il envisage reposent largement sur un
« dépassement » de la souveraineté populaire,
notamment par le démembrement – local, trans-
national – de l’espace où elle s’exerce. Or, sans
elle, peut-on encore parler de démocratie ?
RAOUL MARC JENNAR
WORKERS, STATE AND DEVELOPMENT
IN BRAZIL. Power of Labour, Chains of
Value. – Ben Selwyn
Manchester University Press, 2012,
208 pages, 50 dollars.
En régime capitaliste, le développement écono-
mique dépend-il exclusivement de l’action de
l’Etat et de la vigueur des marchés, ou reflète-t-il
également l’évolution du rapport de forces entre
travail et capital sur le lieu de production ? Auteur
d’une longue enquête dans le Nord-Est brésilien,
le chercheur Ben Selwyn relate comment l’action
syndicale de travailleurs locaux leur a permis
d’obtenir des concessions qui se sont révélées
décisives pour la modernisation capitaliste de la
région. Elargissant la focale, l’auteur interroge
l’impact d’un phénomène similaire au plan natio-
nal : l’élection de l’ancien syndicaliste Luiz Iná-
cio Lula da Silva, en 2002. S’appuyant sur le
concept de « transformisme » d’Antonio Gramsci,
Selwyn conclut que le Parti des travailleurs (PT),
ayant abandonné le projet socialiste, a « coopté
une grande partie du mouvement syndical et
contribué à en aaiblir la combativité ». Un pro-
cessus que Gramsci décrivait comme crucial pour
asseoir l’hégémonie de classes dominantes un
temps menacées.
RENAUD LAMBERT
TALPE A CARACAS. Cose viste in Venezuela.
– Geraldina Colotti
Jaca Book, Milan, 2012, 181 pages, 16 euros.
Réalisé à partir de deux voyages eectués en 2011
et 2012 à Caracas et dans l’intérieur du pays, ce
carnet de route plonge le lecteur au cœur du quo-
tidien de la « révolution bolivarienne » au Vene-
zuela. Ouvriers, paysans, syndicalistes, militants
politiques, intellectuels, étudiants, animateurs de
conseils communaux (organes-clés de la démo-
cratie participative), policiers, acteurs des médias
communautaires, ministres, etc., partagent ici leur
récit du processus de transformation politique et
sociale qui se déploie dans leur pays depuis le
début des années 2000. Au cours des entretiens, la
journaliste (responsable de l’édition italienne du
Monde diplomatique) aborde aussi bien les succès
que les contradictions et les limites des réalisa-
tions bolivariennes. L’ouvrage fourmille égale-
ment de données actualisées sur les politiques
publiques engagées au Venezuela et d’informa-
tions utiles sur l’histoire du pays (dont une pré-
cieuse chronologie).
CHRISTOPHE VENTURA
PRISONS DE FEMMES. Janine, Janet & Deb-
bie, une histoire américaine. – Claude Guillau-
maud-Pujol
Le Temps des cerises, Paris,
2012, 212 pages, 13 euros.
On connaît l’histoire du journaliste afro-améri-
cain Mumia Abu-Jamal, mais pas celle des neuf
prisonniers de Move, arrêtés après un siège
meurtrier et incarcérés depuis trente-deux ans
pour le meurtre d’un policier blanc qu’ils ont
toujours nié. Parmi eux, quatre femmes, dont une
est morte en détention. Les trois autres, Janine,
Janet et Debbie, partagent le sort des
183 348 Américaines emprisonnées (chiffres
pour 2011), noires ou hispaniques dans leur
majorité. Alors que les Etats-Unis détiennent le
record mondial du taux d’emprisonnement, et
que le nombre d’incarcérations de femmes a
explosé à partir des années 1980, peu d’études
sont consacrées à ce sujet. Celle-ci comble ce
manque en détaillant aussi bien les conditions de
détention que l’origine sociale des détenues et la
nature des délits. En analysant les mécanismes
qui conduisent à l’incarcération, elle montre
comment la prison devient aussi un programme
de gestion des inégalités.
M. DA S.
LA FIN DES TERRES. Comment mangerons-
nous demain ? – André Aschieri et Maud
Lelièvre
Scrineo, Paris, 2012, 163 pages, 19 euros.
C’est la ruée vers un nouvel or : la terre. De
puissants acteurs privés et des Etats riches ou
émergents ont vu dans les surfaces cultivables
une valeur refuge après la crise des subprime,
ainsi que l’occasion de s’approprier des res-
sources foncières et des matières premières en
prévision d’une pénurie. Depuis le début de
l’année, apprend-on ici, un hectare agricole est
passé d’un pays pauvre à un pays riche ou à une
multinationale toutes les quatre secondes.
Parallèlement, les terres s’épuisent, avec pour
conséquence la disparition de la biodiversité.
Pour les auteurs, deux types de solutions se
profilent : « repenser le foncier » et « manger
autrement ». En France et dans le monde, les
initiatives fleurissent, toutes encourageantes :
réutilisation des zones urbanisées (en cultivant
sur les toits, par exemple), modes de transport
écologiques, cantines 100 % biologiques…
Des associations ainsi que des organisations
non gouvernementales s’engagent pour redon-
ner tout son sens au monde paysan et soutenir
les pays du Sud.
MARIE DUROUSSET-TILLET
VOLCKER. The Triumph of Persistence. – Wil-
liam L. Silber
Bloomsbury Press, New York, 2012,
464 pages, 30 dollars.
Cette « biographie d’une vie professionnelle »,
celle d’un grand serviteur de l’Etat, espèce en
voie de disparition, offre un panorama exhaustif
de la politique économique et monétaire du der-
nier demi-siècle. Haut fonctionnaire au ministère
des finances depuis 1962, M. Paul Volcker
assista aux derniers soubresauts de Bretton
Woods et contribua grandement à la refonte du
système monétaire international. Puis, patron de
la Réserve fédérale (1979-1987), il fut l’archi-
tecte du tournant monétariste de 1979, qui pro-
voqua l’envol incontrôlé des taux d’intérêt, assé-
nant un coup fatal à l’inflation mais au prix
d’une forte récession. A 90 ans passés, celui qui
n’avait jamais caché son scepticisme face à la
déréglementation à tout crin de la finance reprit
du service entre 2009 et 2011 comme conseiller
économique de M. Barack Obama. A ce titre, il
fut l’auteur de la très controversée réglementa-
tion Volcker, disposition de la loi de réforme de
Wall Street de 2010, qui cherche à limiter la
spéculation sur fonds propres des banques. Signe
des temps : ce conservateur à l’ancienne se
retrouve dorénavant à gauche de l’échiquier
politique.
IBRAHIM WARDE
SE BATTRE, DISENT-ELLES... – Danièle
Kergoat
La Dispute, coll. « Le genre du monde »,
Paris, 2012, 354 pages, 22 euros.
Pour comprendre les ressorts et les mécanismes de
la domination, Danièle Kergoat a mis le travail au
centre de ses analyses sociologiques. Ce recueil
d’articles, fondateurs d’une théorie matérialiste
« genrée », s’articule autour des concepts de
rapports sociaux de sexe et de division sexuelle
du travail. Celle-ci, favorable aux hommes, en
est l’enjeu principal. La classe, la race et le genre,
catégories socialement construites, « se repro-
duisent et se coproduisent mutuellement ». L’en-
semble s’organise autour de trois pôles : penser les
dominations et leurs intrications, penser le travail
et sa centralité, penser l’émancipation des femmes
par la construction d’un espace de liberté et la
puissance d’agir du collectif.
L’introduction met en perspective un parcours
intellectuel pionnier, et souligne les questions
soulevées par les nouvelles formes de servitude
liées au travail du care (soin et assistance), l’hé-
térogénéité du groupe des femmes, la remise en
cause du concept de genre dans un contexte de
modification du travail.
HÉLÈNE Y. MEYNAUD
QUESTIONS FÉMINISTES, 1977-1980. – Col-
lectif
Syllepse, coll. « Utopie critique »,
Paris, 2012, 1 024 pages, 40 euros.
La réédition des huit numéros de la revue théo-
rique Questions féministes rend disponibles des
textes devenus dicilement accessibles – à l’ex-
ception notable des articles de Christine Delphy,
publiés chez le même éditeur – qui posent les
fondements d’une pensée féministe en rupture
avec l’idéologie naturaliste. Une approche maté-
rialiste de l’oppression des femmes s’y déploie,
fruit d’une décennie de réflexions issues du
Mouvement de libération des femmes (MLF). On
y retrouve des textes marquants et toujours
pertinents, notamment ceux de Colette Guillau-
min (« Pratique du pouvoir et idée de nature »),
Monique Wittig (« La pensée straight ») ou
encore Nicole-Claude Mathieu (« Masculi-
nité/féminité »). La densité de l’ouvrage ne cède
en rien à la qualité des écrits. Le corpus est com-
plété par des enquêtes, témoignages, fictions,
comptes rendus, documents et autres tracts qui
permettent de saisir la vigueur intellectuelle d’une
fin de décennie 1970 à l’origine des féminismes
d’aujourd’hui.
BENJAMIN CALLE
PROMOTION UBU ROI. – Olivier Saby
Flammarion, Paris, 2012, 260 pages, 18 euros.
Du camp des puissants, un énarque s’évade et le
trahit. Promotion Ubu roi raconte vingt-sept mois
de scolarité, l’indigence de la formation, l’éva-
luation de la capacité à singer et la compétition
incessante. On respire l’odeur de renfermé des
microcosmes fréquentés en stage, on désespère
des intervenants qui « plaident sans retenue pour
la révision générale des politiques publiques », on
s’amuse en feuilletant le polycopié de manage-
ment (« Le manager gère le quotidien ; le leader
fabrique de l’avenir »). L’évocation mêle préci-
sion et ironie ; elle n’est pas non plus dénuée de
courage. Dilapidant le capital social acquis à
l’Ecole nationale d’administration (ENA), Oli-
vier Saby n’épargne ni l’arrogance ni l’opportu-
nisme de ses camarades de promotion, qui préfè-
rent « ne jamais faire obstacle aux règles qui ont
fait les carrières de nos juges et pairs, se glisser
dans le courant et se laisser entraîner »…
LAURENT MARTEAU
AMÉ RI QUE L AT I NE
(1) Collectif, Des hommes de caractères, Editions des cahiers intempestifs, Saint-Etienne, 2012,
322 pages, 68 euros.
AUJOURD’HUI, L’INDE. – Tirthankar
Chanda et Olivier Da Lage
Casterman-RFI, Paris, 2012,
80 pages, 19,50 euros.
Deux journalistes, l’un spécialiste de littérature
indienne et l’autre de politique internationale, ont
uni leurs talents pour dresser le portrait de l’Inde
contemporaine dans un album fort réussi. En cinq
grands chapitres – histoire, politique, économie,
société, culture –, ils parviennent à rendre ce sous-
continent facilement abordable pour un jeune
public sans simplifier outrageusement. Très péda-
gogique, l’ouvrage s’ouvre ainsi sur la colonisation
britannique, puis relate la marche vers l’indépen-
dance, l’installation de la dynastie Nehru-Gan-
dhi, mais aussi les dégâts du nationalisme hindou.
On y trouve également l’analyse des mécanismes
ayant conduit à l’émergence économique, le
décryptage du système politique (particulièrement
compliqué) et des relations avec les voisins, une
évocation du cinéma, de la peinture… A noter, les
pages sur les religions et la laïcité à l’indienne. Le
tout est accompagné d’images éclairantes qui
aident à apprivoiser le géant indien.
M. B.
THINK TANK. The Story of the Adam Smith
Institute. – Madsen Pirie
Biteback Publishing, Londres, 2012,
282 pages, 14,99 livres sterling.
« Nous proposons des mesures que tous considèrent
comme inimaginables. Et nous parvenons à les
mettre à l’ordre du jour » : c’est ainsi que le cofon-
dateur de l’Adam Smith Institute (ADI), un think
tank libertarien britannique créé en 1977, décrit
son action. L’« ordre du jour » aurait-il été aussi
accessible sans ces « déjeuners du dimanche » en
compagnie de journalistes et de membres de
l’équipe de M
me
Margaret Thatcher (au pouvoir à
partir de 1979), au cours desquels « nous coor-
donnions nos activités » ? De la baisse des impôts
aux privatisations en passant par la dérégulation
des marchés financiers, les idées « inimagi -
nables » de l’ADI furent appliquées, avec le suc-
cès qu’on sait. Mais qu’importe à l’auteur, moins
en quête d’utopie politique que de victoire sociale
pour la minorité qu’il défend. En 2006, il publiait
en anglais Comment remporter toutes les joutes
verbales, recueil de conseils pour raisonner « sans
la moindre base logique, mais sans que personne
ne le remarque ». La crise pourrait conduire les
Britanniques à se montrer plus méfiants.
R. L.
LA MONDIALISATION DE L’INÉGALITÉ.
– François Bourguignon
Seuil, coll. « La république des idées »,
Paris, 2012, 104 pages, 11,80 euros.
Le propos de cet ouvrage sur les eets de la mon-
dialisation n’aurait rien de remarquable si ce
n’était l’auteur qui le tient. Ancien économiste en
chef de la Banque mondiale, François Bourgui-
gnon admet à présent que « les politiques recom-
mandées par le “consensus de Washington”»
ont « provoqué une hausse notable des inégalités
dans plusieurs des pays directement concernés
par ces réformes institutionnelles ». Or qui cher-
cha à imposer ce « consensus », en particulier
aux pays d’Amérique latine ? La Banque
mondiale…
Pour le reste, le livre frappe à la fois par son côté
répétitif et par la profusion de verbes sans sujets.
Bourguignon analyse des dynamiques, des poli-
tiques, dont les auteurs demeurent souvent dans
l’ombre, comme si des mécanismes imperson-
nels avaient été spontanément mis en branle.
Quant aux remèdes avancés, ils le sont sans
conviction. Il faudrait, nous dit-on, poursuivre la
mondialisation, car elle aurait permis que se
résorbe l’écart entre les pays. Mais si celui-ci
s’est réduit parce que les Etats pauvres comptent
davantage de gens excessivement riches, et les
Etats riches de gens extrêmement pauvres, doit-on
vraiment s’en réjouir ?
SERGE HALIMI
DISCIPLINING THE POOR. Neoliberal
Paternalism and the Persistent Power of Race.
– Joe Soss, Richard C. Fording et Sanford
F. Schram
University of Chicago Press,
2011, 368 pages, 25 dollars.
Cette analyse du « gouvernement des pauvres »
développé aux Etats-Unis au cours des quarante
dernières années met au jour la singularité de la
réforme du welfare de 1996 – qui a considéra-
blement restreint l’assistance aux populations
actives précarisées sous prétexte de les « res-
ponsabiliser » – et ses liens avec les dispositifs
antérieurs. Les principes de base et les finalités
demeurent : surveiller les pauvres à l’échelle
locale, les menacer d’une assistance très dissua-
sive afin de les « éduquer », les mettre au travail
et les forcer, « pour leur bien », à adopter des
comportements normalisés.
Après l’ère de la conquête des droits civiques,
cette politique a évolué vers un néopaternalisme
marqué par un renforcement de l’Etat en tant
qu’autorité disciplinaire dont l’intervention porte
le plus loin possible, grâce à des techniques de
décentralisation et de transfert de responsabilités.
Les pratiques varient selon les rapports de forces,
les majorités politiques, la division du travail entre
niveaux territoriaux, la configuration économique
des bassins d’emploi… Mais un fil rouge les
relie : les représentations et constructions raciales,
qui jouent un rôle central dans cette transforma-
tion de l’assistance sociale.
NOËLLE BURGI
É CONOMI E
L’ÉCONOMIE POLITIQUE DU NÉOLIBÉ-
RALISME. Le cas de la France et de l’Italie. –
Bruno Amable, Elvire Guillaud et Stefano
Palombarini
Editions rue d’Ulm, Paris, 2012,
164 pages, 9 euros.
Trois économistes hétérodoxes comparent les
expériences menées en Italie et en France par
MM. Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy. Dans
ces deux pays marqués par une déstabilisation
des équilibres partisans d’après-guerre, « la stra-
tégie néolibérale de “rupture”doit être analysée
comme une tentative de reconstruire une alliance
sociale dominante », plutôt que comme l’expres-
sion de contraintes financières extérieures. Partant
d’un socle commun, mais minoritaire, de petits
patrons et de cadres du privé, les dirigeants fran-
çais et italiens ont tenté de former des coalitions
diérentes : avec le reste du salariat privé pour les
premiers, avec les précaires et les bénéficiaires des
aides publiques pour les seconds. En replaçant au
centre du jeu la question stratégique – quel bloc
social majoritaire pour quel projet politique ? –,
les auteurs soulignent en creux les erreurs des
gauches de part et d’autre des Alpes.
PIERRE RIMBERT
Un Christ cinglé
L’Art de la résurrection
de Hernán Rivera Letelier
Traduit de l’espagnol (Chili)
par Bertille Hausberg, Métailié,
Paris, 2012, 228 pages, 19 euros.
«
LA RICHESSE est pareille à l’eau salée, mes frères,
plus on en boit, plus on a soif. » Ainsi parle Domingo Zárate
Vega, plus connu sous le nom de Christ d’Elqui, « Christ chi-
lien qui prêche dans le désert, mon pote ! », réincarnation
imprévue du fils de Dieu, selon ses dires. Barbe et cheveux
hirsutes, sandales éculées, en soutane approximative, il hante
les campements de tôle ondulée des compagnies salpêtrières,
pustules du désert d’Atacama. Il réconforte les malheureux,
guérit (plus ou moins) les malades, bénit et administre les
sacrements avec une impertinence flegmatique que Jésus de
Nazareth lui-même n’aurait peut-être pas osé acher.
Et les foules se rassemblent autour de lui, en pleine
hystérie, brandissant des crucifix et criant « alléluia ». Le nouvel
agneau de Dieu ne fume pas, ne s’alcoolise pas, sauf exception
– quand il propose à ses apôtres, debout au milieu de la rue,
« allons boire un coup ». En revanche, il lui arrive – qu’on nous
pardonne de le préciser –, la tunique passée dans la ceinture,
de chevaucher une dévote au chignon catholique et aux hanches
bien terrestres. Personne n’est parfait.
Il va sans surprise être accusé de propager un évangile
de pacotille. Les radios et les journaux locaux se moquent de
sa dégaine de mendiant. Certains l’envoient au diable « prêcher
ses conneries » : trop de faux rédempteurs sont déjà venus,
surtout en période électorale. Il le sait. « Les mécréants me font
du mal, beaucoup de mal ; ils m’accusent de toutes sortes d’hé-
résies et, en particulier, d’être complètement cinglé. »
Ce Christ fêlé de
la cafetière entend parler
de Magalena, la prostituée
dévote de la compagnie
Providencia. Loué soit le
Père éternel ! Une Marie-
Madeleine pour l’accom-
pagner sur son chemin de
croix, une femme pleine
d’amour chrétien et
encline, de tout son cœur
et sans manière, à la forni-
cation... Il entreprend de la
rejoindre à la Piojo, l’une
des salpêtrières les plus
pauvres qu’il ait traversées. Les ouvriers y sont en grève, et ça
chauffe. Les dames respectables du campement offrent une soupe
populaire pour que personne ne souffre de la faim, Magalena
offre une « soupe populaire de l’amour » et fait crédit aux
grévistes. Pour tout dire, les mâles célibataires qui composent
sa clientèle la vénèrent comme leur sainte patronne. Dès
qu’elle rencontre l’autoproclamé messie, elle lui parle de la grève,
avec une ardeur d’anarchiste, de ce que vivent les ouvriers, des
patrons étrangers. Le dingue blasphémateur et la fille aux désha-
billés transparents qui fait une voluptueuse petite sœur des
pauvres vont former un duo surprenant, et qui ne fera pas l’una-
nimité. Johnson le Gringo, le patron de la Piojo, ses surveillants,
et le père Sigfrido, le prêtre « officiel » que son petit monde de
fidèles abandonne sans ménagement pour suivre ce Christ dépe-
naillé, s’associeront pour les expulser du campement. Ce qu’il
advient ensuite appartient à la fin du roman.
L’auteur de cet ouvrage, Hernán Rivera Letelier, est né
et a travaillé une grande partie de sa vie dans les gisements de
salpêtre du désert d’Atacama, dans le nord du Chili. Pour cette
chronique historique et sociale qui mélange verve, humour et
réalisme magique, il a reçu le prestigieux prix Alfaguara 2010.
Alléluia, mes frères ! Le Père éternel sait ce qu’il fait.
MAURICE LEMOINE.
ASI E
Avenirs de la Chine
S
I la nouvelle équipe dirigeante chinoise est quasi entiè-
rement renouvelée, le mystère reste entier sur la voie que
pourra (ou voudra) emprunter Pékin. Ce sont les blocages
actuels et les possibles en germe que cherche à déchiffrer La Voie
chinoise (1), de Michel Aglietta, économiste émérite à l’université
Paris-X-Nanterre, et Guo Bai, jeune doctorante de l’université de
Pékin. Cet essai ne se lit pas comme un roman policier, mais il restera
une référence car les auteurs sont allés au plus profond de l’histoire
culturelle et politique de la Chine pour comprendre son irruption
sur la scène mondiale et évaluer ses possibilités de renouvellement.
L’un des grands mérites de l’ouvrage est de sortir de la vulgate
selon laquelle les dirigeants chinois ont plongé le pays dans le capi-
talisme sauvage avec l’énergie brutale des néophytes. Fidèle à ses
travaux antérieurs sur la régulation, Aglietta rappelle que le marché
ne s’identifie pas au capitalisme, même si les deux sont étroitement
liés. Les auteurs s’amusent des commentateurs qui « croient que
la Chine se convertit au capitalisme de marché », censé mener inéluc-
tablement « à la démocratie représentative occidentale »... Ils
soulignent que l’économie de marché y a fait son apparition dès le
IX
e
siècle sans que le capitalisme s’y installe, le système impérial
et sa bureaucratie empêchant l’accumulation de l’argent. « L’empire
n’a pas connu de classes sociales », et « la mise en place de biens
collectifs assure la cohésion nationale ».
La première vague d’industrialisation, sous Mao Zedong,
connaîtra, malgré les drames politiques, des taux de croissance rela-
tivement soutenus, tandis que les politiques de santé et d’éducation
conduiront à des résultats remarquables (80 % de la population était
illettrée en 1952, contre 16 % en 1978), en forgeant l’unité de la
nation. C’est sur cette réalité que vont s’appuyer les dirigeants qui,
en 1978, lanceront les réformes, en commençant par les campagnes.
Le niveau de vie des paysans va s’élever, ce qui légitimera les orien-
tations prises par le parti. Ce n’est pas le recours au marché qui
assure alors le succès, mais les structures socialistes.
Cependant, quand il s’agit de passer de la campagne à la ville,
ou plus exactement de transformer des administrations en entre-
prises commerciales et des prix administrés en profits, les contra-
dictions explosent : inflation, baisse des revenus réels… Le parti
perd la main. Pointent les chars de la répression, avant que les
réformes reprennent, à partir de 1992, pour une deuxième phase,
tournée vers l’extérieur, qui s’achèvera avec la crise financière
mondiale de 2007-2008. Trois cents millions de personnes sortent
de la misère ; la Chine devient la deuxième économie mondiale,
mais au prix d’inégalités sociales, de dégâts écologiques…
Toutefois, l’Etat a préservé ou même bâti des outils d’inter-
vention (fiscalité, finance, recherche…) qui pourraient lui
permettre de franchir la prochaine étape. Car il s’agit moins, selon
les auteurs, de réduire l’Etat que de lui donner une place originale
et efficace, aux côtés d’un secteur privé dûment régulé, pour une
économie mixte dont les principaux moteurs seraient le dévelop-
pement du « capital humain », la croissance écologique et l’urba -
nisation maîtrisée. Le succès découlerait d’une éventuelle « démo-
cratie réelle », qui permettrait « la participation continue des
citoyens dans les situations concrètes de la vie quotidienne ».
François Godement, dans Que veut la Chine ? (2), ne se
risque pas à pareil diagnostic. Historien et spécialiste reconnu de
ce pays et de la région, il s’attache, avec une grande rigueur, à
analyser atouts et empêchements. Ainsi, tout en reconnaissant les
progrès économiques et sociaux des dix ans de règne du président
sortant Hu Jintao, il montre pourquoi ce fut « une décennie
perdue » pour les réformes politiques, alors même que se réveillait
la société, dont il décrit les expériences de rébellion et de parti-
cipation. Enfin, il décortique sur une centaine de pages le tournant
de la diplomatie chinoise en 2009, ses objectifs, ses échos dans la
population, ses dangers… C’est l’une des originalités qui font de
ce livre accessible à tous un ouvrage indispensable pour qui veut
comprendre la Chine.
MARTINE BULARD.
(1) Michel Aglietta et Guo Bai, La Voie chinoise, Odile Jacob, Paris, 2012,
432 pages, 39,90 euros.
(2) François Godement, Que veut la Chine ? De Mao au capitalisme, Odile
Jacob, 2012, 283 pages, 22,90 euros.
TYPOGRAPHI E
Caractères, fontes et casses
I
L fallait sans doute ce papier lourd en main pour aborder l’évolution
de l’imprimerie à partir des créateurs de caractères d’impression qui
ont légué leur nom à une police (1). L’écrivain Paul Fournel se
consacre avec entrain à Johannes Gutenberg et à John Baskerville, le
romancier Jean-Noël Blanc évoque Herb Lubalin, qui « se mettait à
genoux » devant le futura. Les contributions inattendues, allègres et remar-
quablement instructives ne détaillent pas seulement les encres, les papiers,
les presses et les méthodes d’impression, mais aussi la vie, l’élan, les
visions de ces créateurs qui cherchent à élaborer les signes de la pensée
pour « construire les fondations du monde moderne. Au commen-
cement était le verbe, encore fallait-il le fixer, le matérialiser. Un acte
militant, engagé, politique parfois ».
Aussi libre que les textes, la « mise en scène » de cet hommage joueur
et savant rend compte de la verve, de l’invention de ces amoureux de
la lettre. Photographies, dessins, tableaux, polices en effervescence,
pochettes de disques, enluminures, viennent donner à l’écrit son
arrière-plan, ses prolongements, son rayonnement, et… réciproquement.
BERNARD ANDRÉ.
P OL I T I QUE S OCI É T É
AGRI CULT URE
25
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
MAO, SA COUR ET SES COMPLOTS. Der-
rière les Murs rouges. – Jean-Luc Domenach
Fayard, Paris, 2012, 568 pages, 25 euros.
Ce livre est l’histoire d’un lieu : espace muré,
d’une cinquantaine d’hectares, situé au cœur de
Pékin où se trouvent les résidences des dirigeants.
L’auteur, à l’aide d’une remarquable documenta-
tion qui témoigne de l’importance de la mémoire
de vétérans, restitue cet univers clos qui, assez
vite, mit mal à l’aise son principal occupant, Mao
Zedong. Inquiet pour la survie du régime et de son
pouvoir, il chercha à briser par divers mouve-
ments, dont le plus spectaculaire fut la Révolution
culturelle, cette caste d’accapareurs de plus-value.
Les centres du pouvoir éclatèrent, la « bande des
quatre » résidant à la Diaoyutai State Gues-
thouse (à Pékin), et Lin Biao à Maojiawan (pro-
vince du Shanxi). Relatant ce conflit entre un
tyran aux utopies meurtrières et une bureaucratie
coupée du pays réel, Jean-Luc Domenach écrit un
chapitre original de l’histoire de la première Chine
populaire, que prolonge la reconstruction de cette
caste, du vivant même du Grand Timonier : ce
sont les enfants des premiers habitants des Murs
rouges qui dirigent actuellement le pays, où le
cauchemar de Mao d’une restauration du capita-
lisme est devenu réalité.
ALAIN ROUX
É TAT S - UNI S E UROP E AS I E
PHI LOSOPHI E
Jacques Rancière, art et politique
C
OMMENT une démocratie peut-elle assurer un accès
égal aux mots de la culture et permettre une plus
grande émancipation de la parole publique ? Quels
chemins emprunter pour favoriser l’émergence d’une
parole singulière, à l’école ou dans le monde du travail,
et d’une parole collective sur le terrain des luttes sociales ?
Quels moyens mettre en œuvre ? C’est pour répondre à
ces questions que Jacques Rancière déplace depuis une
trentaine d’années les frontières qui séparent tradition-
nellement le politique du non-politique. Il met l’accent
sur le dissensus, le travail de la pensée qui questionne la
hiérarchie sociale et sa normalisation, afin de comprendre
comment se sont formés ces réglages qui s’imposent à
nous, en politique comme en art. Deux ouvrages
permettent de cerner les enjeux de cette démarche :
avec Aisthesis (1) est analysée l’émancipation dans l’art,
et un entretien sans complaisance, La Méthode de
l’égalité (2), questionne l’unité de l’œuvre en mettant en
tension ses concepts politiques et esthétiques.
Dans Aisthesis, qui apparaît comme un prolon-
gement singulier de La Nuit des prolétaires (Fayard,
1981), Rancière rappelle que la reconnaissance d’une
création artistique dépend des critères d’identification
et de codification d’une époque, qui fixent ce qui
relève ou non de l’art. Il distingue trois régimes :
éthique (l’art est au service d’idées religieuses ou
sociales et remplit une fonction civique), repré-
sentatif (une autorité culturelle reconnaît la dimension
artistique de telle ou telle production) et esthétique
(quand, à partir de la fin du XVIII
e
siècle, l’art s’ouvre
à de nouvelles sphères d’expérience). C’est au régime
esthétique qu’il s’attache, au fil de quatorze épisodes qui
scandent, de 1764 à 1941, les moments où s’abolissent
les distinctions séparant l’art du non-art : l’ouverture des
musées au public, dans le sillage de la Révolution
française, qui invite à la réinterprétation culturelle du
passé ; l’accueil par l’art d’images et d’objets opposés
à l’« idée du beau », qui se traduit par l’exaltation de l’or-
dinaire – ainsi, dans Le Ventre de Paris, son grand hymne
à la modernité de 1873, Emile Zola installe le personnage
du peintre, Claude Lantier, au cœur des Halles, fasciné
par les étalages de jambons et de saucisses ; et Stéphane
Mallarmé, aux Folies-Bergère, assiste en 1893 à un tour-
billon d’acrobates et de pierrots qui, en donnant congé
aux codes dominants depuis l’âge classique de la vrai-
semblance et de l’imitation, mine les conventions du
théâtre en place et celles de l’ordre social. Ce qu’exaltera
le cinéma, avec notamment Charles Chaplin et son
Charlot (3)…
Mais l’expérimentation de nouveaux champs artistiques
permet-elle de recomposer l’espace politique, et
comment ? Selon Rancière, un art engagé qui prétendrait
exprimer directement la communauté, la liberté d’un
peuple, annulerait aussitôt l’efficace du modèle politique
et de l’action qui s’en inspire. C’est dans l’inclusion de
ce qui est étranger ou exclu que se dessinerait une
nouvelle reconfiguration du perceptible, du pensable,
modifiant le territoire des possibles. De même que, dans
le social, c’est par la reconfiguration des données que le
politique peut resurgir ; or ces représentations, enfin
divergentes du modèle à proprement parler dominant,
résultent de « ce qu’on peut appeler un travail d’imagi-
nation (4) » – qu’il serait sans doute éclairant d’analyser.
ALIOCHA WALD LASOWSKI.
(1) Jacques Rancière, Aisthesis. Scènes du régime esthétique de
l’art, Galilée, Paris, 2011, 330 pages, 27,40 euros.
(2) Jacques Rancière, La Méthode de l’égalité. Entretien avec
Laurent Jeanpierre et Dork Zabunyan, Bayard, Montrouge, 2012,
332 pages, 21 euros.
(3) L’intérêt pour le cinéma est une constante chez Rancière. Cf. Béla
Tarr, le temps d’après, Capricci, Nantes, 2011, 96 pages, 7,95 euros.
(4) La Méthode de l’égalité, op. cit.
LI TTÉRATURES DU MONDE
Paysages avec ruines
Ya Salam !
de Najwa M. Barakat
Traduit de l’arabe (Liban)
par France Meyer,
Sindbad - L’Orient des livres,
Paris-Beyrouth, 2012,
160 pages, 20,10 euros.
ECRIT en 1999, Ya Salam ! élude toute
référence temporelle ou géographique, mais il ne
pourra échapper au lecteur que le récit se situe
au sortir de la guerre civile libanaise, qui dura
de 1975 à 1990. Sa traduction tardive en fran-
çais (après celle, en 2002, du roman Le Bus des
gens bien, chez Stock) souligne la pertinence
d’une écriture vigoureuse et dérangeante. Najwa M. Barakat, qui a signé
cinq ouvrages dans sa langue d’origine, s’inscrit parmi les figures singu-
lières de la littérature féminine arabe. Enfant de la guerre, née au Liban
en 1960 et réfugiée à Paris depuis 1984, elle ne la regarde pas de façon
compassionnelle, mais interroge ce qui conduit des gens ordinaires,
hommes et femmes, à basculer dans la violence la plus terrifiante. Elle
met ici en scène le retour à la vie après la guerre, sans tabous ni
entraves, avec une liberté de ton, une force d’évocation remarquables.
« Salam», « la paix » en arabe, est autant une invocation que le prénom
du personnage-clé, une femme plus très jeune et pas très belle qui cherche
désespérément à se marier. Autour d’elle, trois miliciens : un artificier,
Louqmane ; un tortionnaire, l’Albinos ; et un sniper, Najib. Salam passe de
l’un à l’autre, dans des situations de violence et d’humiliation inouïes.
Rapports de domination hérités de la guerre, mais la femme n’en est pas
pour autant réduite au rôle de victime : elle aussi peut parfois, selon l’auteure,
« au nom des valeurs féminines qui sont les siennes, atteindre des sommets
de cruauté (1) ». Salam a ainsi un jeune frère attardé avec lequel elle entretient
une relation quasi incestueuse, et qu’elle a fait placer dans un asile ; lorsqu’il
en est chassé, elle n’hésite pas à le séquestrer dans une cave et à le livrer
aux rats, de peur qu’il soit un obstacle à ses projets de mariage avec
Louqmane. Dans cette bande d’éclopés de la vie, on trouve encore Lorisse,
la mère de l’Albinos, qui se révèle d’une grande cruauté ; Marina, une pros-
tituée russe fragile et manipulable ; et Miss Shirine, une archéologue
revenue après un exil parisien dans son pays natal, qui ne se reconstruit pas
comme elle l’avait rêvé.
Pour ces personnages, tous les repères du quotidien ont explosé. Ils
ont traversé la guerre entre terreur et excitation, et ne savent plus comment
vivre lorsque la paix est décrétée. Louqmane, l’Albinos et Najib veulent se
réinsérer et gagner de l’argent ; ils inventent un produit miracle pour se débar-
rasser des rats qui pullulent dans la ville et menacent d’apporter la peste :
métaphore chère à Albert Camus – que Barakat a traduit –, qui dit la décom-
position, celle de Beyrouth dans les années 1990, mais aussi le pouvoir de
corruption intime qu’apporte le plaisir de détruire.
Il n’y a pas de répit dans ce récit dont les niveaux de violence, subie
ou infligée, sont multiples, ancrés dans des faits réels ou fictionnels, et
qui est construit comme un thriller où la tension ne cesse de s’exacerber.
On croit parfois échapper à la noirceur ; mais c’est compter sans les
rebondissements macabres, et il n’y aura pas de happy end. Le plus étrange
est qu’en refermant le livre on a le sentiment d’avoir été pris dans les filets
d’une écriture oppressante mais envoûtante, qui fascine par la fulgurance
des images et la lucidité du regard.
MARINA DA SILVA.
(1) Entretien publié dans le supplément littéraire mensuel de L’Orient - Le Jour, n
o
76,
Beyrouth, octobre 2012.
24
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
CORÉE DU NORD. Neuf ans pour fuir l’en-
fer. – Eunsun Kim et Sébastien Falletti
Michel Lafon, Paris, 2012,
256 pages, 17,95 euros.
En 1999, la mère de la petite Eunsun, 11 ans,
décide de quitter la Corée du Nord avec ses deux
filles. La famine qui sévit depuis plusieurs années
et décime la famille oblige ceux qui restent à
« faire défaut » à la patrie… Elles traversent le
pays, survivant par la mendicité et le vol, jusqu’à
la Chine, où elles seront vendues à un paysan. Au
bout de neuf ans d’épreuves, elles paieront des
passeurs pour franchir la frontière mongole, d’où
elles rejoindront la Corée du Sud. Eunsun ne rend
pas seulement compte de la misère et de la
déchéance, mais aussi, de manière simple, des res-
sorts qui permettent malgré tout au régime de se
maintenir : l’armée et les forces de répression,
bien sûr, mais aussi ceux qui « lavent le cerveau »
– comme l’institutrice – ou les délateurs – comme
l’iminban, responsable de quartier, qui prend soin
de signaler toutes les « déviances ». Malgré tout,
Eunsun se souviendra de temps en temps avec
nostalgie « de cette solidarité que nous avions en
Corée du Nord et qui me manque ici où la société
me paraît parfois égoïste ».
DIDIER ROY
LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE EST-
ELLE DÉMOCRATIQUE ? – Nicolas Levrat
La Documentation française, Paris, 2012,
176 pages, 9 euros.
L’auteur, professeur de droit international et
européen, passe en revue les facteurs juridiques,
institutionnels, politiques et sociaux qui expli-
quent la persistance du déficit démocratique de
l’Union européenne. Ce dernier, aux yeux de
l’auteur, relève d’un défaut de structure, et non
d’un accident de l’histoire. Le propos est riche et
documenté. Contrairement à ceux – dont il
analyse les arguments – qui mettent en doute la
possibilité même d’une démocratie à l’échelon
européen, Nicolas Levrat aborde d’autres
approches susceptibles de renforcer la légitimité
de l’Union. Il conclut par la nécessité de tenir
compte de la singularité du projet européen, qui,
affirme-t-il, « n’est pas réductible à une démo-
cratie nationale ». Mais ne serait-ce pas là une
façon de ne pas résoudre le problème ? Les solu-
tions qu’il envisage reposent largement sur un
« dépassement » de la souveraineté populaire,
notamment par le démembrement – local, trans-
national – de l’espace où elle s’exerce. Or, sans
elle, peut-on encore parler de démocratie ?
RAOUL MARC JENNAR
WORKERS, STATE AND DEVELOPMENT
IN BRAZIL. Power of Labour, Chains of
Value. – Ben Selwyn
Manchester University Press, 2012,
208 pages, 50 dollars.
En régime capitaliste, le développement écono-
mique dépend-il exclusivement de l’action de
l’Etat et de la vigueur des marchés, ou reflète-t-il
également l’évolution du rapport de forces entre
travail et capital sur le lieu de production ? Auteur
d’une longue enquête dans le Nord-Est brésilien,
le chercheur Ben Selwyn relate comment l’action
syndicale de travailleurs locaux leur a permis
d’obtenir des concessions qui se sont révélées
décisives pour la modernisation capitaliste de la
région. Elargissant la focale, l’auteur interroge
l’impact d’un phénomène similaire au plan natio-
nal : l’élection de l’ancien syndicaliste Luiz Iná-
cio Lula da Silva, en 2002. S’appuyant sur le
concept de « transformisme » d’Antonio Gramsci,
Selwyn conclut que le Parti des travailleurs (PT),
ayant abandonné le projet socialiste, a « coopté
une grande partie du mouvement syndical et
contribué à en aaiblir la combativité ». Un pro-
cessus que Gramsci décrivait comme crucial pour
asseoir l’hégémonie de classes dominantes un
temps menacées.
RENAUD LAMBERT
TALPE A CARACAS. Cose viste in Venezuela.
– Geraldina Colotti
Jaca Book, Milan, 2012, 181 pages, 16 euros.
Réalisé à partir de deux voyages eectués en 2011
et 2012 à Caracas et dans l’intérieur du pays, ce
carnet de route plonge le lecteur au cœur du quo-
tidien de la « révolution bolivarienne » au Vene-
zuela. Ouvriers, paysans, syndicalistes, militants
politiques, intellectuels, étudiants, animateurs de
conseils communaux (organes-clés de la démo-
cratie participative), policiers, acteurs des médias
communautaires, ministres, etc., partagent ici leur
récit du processus de transformation politique et
sociale qui se déploie dans leur pays depuis le
début des années 2000. Au cours des entretiens, la
journaliste (responsable de l’édition italienne du
Monde diplomatique) aborde aussi bien les succès
que les contradictions et les limites des réalisa-
tions bolivariennes. L’ouvrage fourmille égale-
ment de données actualisées sur les politiques
publiques engagées au Venezuela et d’informa-
tions utiles sur l’histoire du pays (dont une pré-
cieuse chronologie).
CHRISTOPHE VENTURA
PRISONS DE FEMMES. Janine, Janet & Deb-
bie, une histoire américaine. – Claude Guillau-
maud-Pujol
Le Temps des cerises, Paris,
2012, 212 pages, 13 euros.
On connaît l’histoire du journaliste afro-améri-
cain Mumia Abu-Jamal, mais pas celle des neuf
prisonniers de Move, arrêtés après un siège
meurtrier et incarcérés depuis trente-deux ans
pour le meurtre d’un policier blanc qu’ils ont
toujours nié. Parmi eux, quatre femmes, dont une
est morte en détention. Les trois autres, Janine,
Janet et Debbie, partagent le sort des
183 348 Américaines emprisonnées (chiffres
pour 2011), noires ou hispaniques dans leur
majorité. Alors que les Etats-Unis détiennent le
record mondial du taux d’emprisonnement, et
que le nombre d’incarcérations de femmes a
explosé à partir des années 1980, peu d’études
sont consacrées à ce sujet. Celle-ci comble ce
manque en détaillant aussi bien les conditions de
détention que l’origine sociale des détenues et la
nature des délits. En analysant les mécanismes
qui conduisent à l’incarcération, elle montre
comment la prison devient aussi un programme
de gestion des inégalités.
M. DA S.
LA FIN DES TERRES. Comment mangerons-
nous demain ? – André Aschieri et Maud
Lelièvre
Scrineo, Paris, 2012, 163 pages, 19 euros.
C’est la ruée vers un nouvel or : la terre. De
puissants acteurs privés et des Etats riches ou
émergents ont vu dans les surfaces cultivables
une valeur refuge après la crise des subprime,
ainsi que l’occasion de s’approprier des res-
sources foncières et des matières premières en
prévision d’une pénurie. Depuis le début de
l’année, apprend-on ici, un hectare agricole est
passé d’un pays pauvre à un pays riche ou à une
multinationale toutes les quatre secondes.
Parallèlement, les terres s’épuisent, avec pour
conséquence la disparition de la biodiversité.
Pour les auteurs, deux types de solutions se
profilent : « repenser le foncier » et « manger
autrement ». En France et dans le monde, les
initiatives fleurissent, toutes encourageantes :
réutilisation des zones urbanisées (en cultivant
sur les toits, par exemple), modes de transport
écologiques, cantines 100 % biologiques…
Des associations ainsi que des organisations
non gouvernementales s’engagent pour redon-
ner tout son sens au monde paysan et soutenir
les pays du Sud.
MARIE DUROUSSET-TILLET
VOLCKER. The Triumph of Persistence. – Wil-
liam L. Silber
Bloomsbury Press, New York, 2012,
464 pages, 30 dollars.
Cette « biographie d’une vie professionnelle »,
celle d’un grand serviteur de l’Etat, espèce en
voie de disparition, offre un panorama exhaustif
de la politique économique et monétaire du der-
nier demi-siècle. Haut fonctionnaire au ministère
des finances depuis 1962, M. Paul Volcker
assista aux derniers soubresauts de Bretton
Woods et contribua grandement à la refonte du
système monétaire international. Puis, patron de
la Réserve fédérale (1979-1987), il fut l’archi-
tecte du tournant monétariste de 1979, qui pro-
voqua l’envol incontrôlé des taux d’intérêt, assé-
nant un coup fatal à l’inflation mais au prix
d’une forte récession. A 90 ans passés, celui qui
n’avait jamais caché son scepticisme face à la
déréglementation à tout crin de la finance reprit
du service entre 2009 et 2011 comme conseiller
économique de M. Barack Obama. A ce titre, il
fut l’auteur de la très controversée réglementa-
tion Volcker, disposition de la loi de réforme de
Wall Street de 2010, qui cherche à limiter la
spéculation sur fonds propres des banques. Signe
des temps : ce conservateur à l’ancienne se
retrouve dorénavant à gauche de l’échiquier
politique.
IBRAHIM WARDE
SE BATTRE, DISENT-ELLES... – Danièle
Kergoat
La Dispute, coll. « Le genre du monde »,
Paris, 2012, 354 pages, 22 euros.
Pour comprendre les ressorts et les mécanismes de
la domination, Danièle Kergoat a mis le travail au
centre de ses analyses sociologiques. Ce recueil
d’articles, fondateurs d’une théorie matérialiste
« genrée », s’articule autour des concepts de
rapports sociaux de sexe et de division sexuelle
du travail. Celle-ci, favorable aux hommes, en
est l’enjeu principal. La classe, la race et le genre,
catégories socialement construites, « se repro-
duisent et se coproduisent mutuellement ». L’en-
semble s’organise autour de trois pôles : penser les
dominations et leurs intrications, penser le travail
et sa centralité, penser l’émancipation des femmes
par la construction d’un espace de liberté et la
puissance d’agir du collectif.
L’introduction met en perspective un parcours
intellectuel pionnier, et souligne les questions
soulevées par les nouvelles formes de servitude
liées au travail du care (soin et assistance), l’hé-
térogénéité du groupe des femmes, la remise en
cause du concept de genre dans un contexte de
modification du travail.
HÉLÈNE Y. MEYNAUD
QUESTIONS FÉMINISTES, 1977-1980. – Col-
lectif
Syllepse, coll. « Utopie critique »,
Paris, 2012, 1 024 pages, 40 euros.
La réédition des huit numéros de la revue théo-
rique Questions féministes rend disponibles des
textes devenus dicilement accessibles – à l’ex-
ception notable des articles de Christine Delphy,
publiés chez le même éditeur – qui posent les
fondements d’une pensée féministe en rupture
avec l’idéologie naturaliste. Une approche maté-
rialiste de l’oppression des femmes s’y déploie,
fruit d’une décennie de réflexions issues du
Mouvement de libération des femmes (MLF). On
y retrouve des textes marquants et toujours
pertinents, notamment ceux de Colette Guillau-
min (« Pratique du pouvoir et idée de nature »),
Monique Wittig (« La pensée straight ») ou
encore Nicole-Claude Mathieu (« Masculi-
nité/féminité »). La densité de l’ouvrage ne cède
en rien à la qualité des écrits. Le corpus est com-
plété par des enquêtes, témoignages, fictions,
comptes rendus, documents et autres tracts qui
permettent de saisir la vigueur intellectuelle d’une
fin de décennie 1970 à l’origine des féminismes
d’aujourd’hui.
BENJAMIN CALLE
PROMOTION UBU ROI. – Olivier Saby
Flammarion, Paris, 2012, 260 pages, 18 euros.
Du camp des puissants, un énarque s’évade et le
trahit. Promotion Ubu roi raconte vingt-sept mois
de scolarité, l’indigence de la formation, l’éva-
luation de la capacité à singer et la compétition
incessante. On respire l’odeur de renfermé des
microcosmes fréquentés en stage, on désespère
des intervenants qui « plaident sans retenue pour
la révision générale des politiques publiques », on
s’amuse en feuilletant le polycopié de manage-
ment (« Le manager gère le quotidien ; le leader
fabrique de l’avenir »). L’évocation mêle préci-
sion et ironie ; elle n’est pas non plus dénuée de
courage. Dilapidant le capital social acquis à
l’Ecole nationale d’administration (ENA), Oli-
vier Saby n’épargne ni l’arrogance ni l’opportu-
nisme de ses camarades de promotion, qui préfè-
rent « ne jamais faire obstacle aux règles qui ont
fait les carrières de nos juges et pairs, se glisser
dans le courant et se laisser entraîner »…
LAURENT MARTEAU
AMÉ RI QUE L AT I NE
(1) Collectif, Des hommes de caractères, Editions des cahiers intempestifs, Saint-Etienne, 2012,
322 pages, 68 euros.
AUJOURD’HUI, L’INDE. – Tirthankar
Chanda et Olivier Da Lage
Casterman-RFI, Paris, 2012,
80 pages, 19,50 euros.
Deux journalistes, l’un spécialiste de littérature
indienne et l’autre de politique internationale, ont
uni leurs talents pour dresser le portrait de l’Inde
contemporaine dans un album fort réussi. En cinq
grands chapitres – histoire, politique, économie,
société, culture –, ils parviennent à rendre ce sous-
continent facilement abordable pour un jeune
public sans simplifier outrageusement. Très péda-
gogique, l’ouvrage s’ouvre ainsi sur la colonisation
britannique, puis relate la marche vers l’indépen-
dance, l’installation de la dynastie Nehru-Gan-
dhi, mais aussi les dégâts du nationalisme hindou.
On y trouve également l’analyse des mécanismes
ayant conduit à l’émergence économique, le
décryptage du système politique (particulièrement
compliqué) et des relations avec les voisins, une
évocation du cinéma, de la peinture… A noter, les
pages sur les religions et la laïcité à l’indienne. Le
tout est accompagné d’images éclairantes qui
aident à apprivoiser le géant indien.
M. B.
THINK TANK. The Story of the Adam Smith
Institute. – Madsen Pirie
Biteback Publishing, Londres, 2012,
282 pages, 14,99 livres sterling.
« Nous proposons des mesures que tous considèrent
comme inimaginables. Et nous parvenons à les
mettre à l’ordre du jour » : c’est ainsi que le cofon-
dateur de l’Adam Smith Institute (ADI), un think
tank libertarien britannique créé en 1977, décrit
son action. L’« ordre du jour » aurait-il été aussi
accessible sans ces « déjeuners du dimanche » en
compagnie de journalistes et de membres de
l’équipe de M
me
Margaret Thatcher (au pouvoir à
partir de 1979), au cours desquels « nous coor-
donnions nos activités » ? De la baisse des impôts
aux privatisations en passant par la dérégulation
des marchés financiers, les idées « inimagi -
nables » de l’ADI furent appliquées, avec le suc-
cès qu’on sait. Mais qu’importe à l’auteur, moins
en quête d’utopie politique que de victoire sociale
pour la minorité qu’il défend. En 2006, il publiait
en anglais Comment remporter toutes les joutes
verbales, recueil de conseils pour raisonner « sans
la moindre base logique, mais sans que personne
ne le remarque ». La crise pourrait conduire les
Britanniques à se montrer plus méfiants.
R. L.
LA MONDIALISATION DE L’INÉGALITÉ.
– François Bourguignon
Seuil, coll. « La république des idées »,
Paris, 2012, 104 pages, 11,80 euros.
Le propos de cet ouvrage sur les eets de la mon-
dialisation n’aurait rien de remarquable si ce
n’était l’auteur qui le tient. Ancien économiste en
chef de la Banque mondiale, François Bourgui-
gnon admet à présent que « les politiques recom-
mandées par le “consensus de Washington”»
ont « provoqué une hausse notable des inégalités
dans plusieurs des pays directement concernés
par ces réformes institutionnelles ». Or qui cher-
cha à imposer ce « consensus », en particulier
aux pays d’Amérique latine ? La Banque
mondiale…
Pour le reste, le livre frappe à la fois par son côté
répétitif et par la profusion de verbes sans sujets.
Bourguignon analyse des dynamiques, des poli-
tiques, dont les auteurs demeurent souvent dans
l’ombre, comme si des mécanismes imperson-
nels avaient été spontanément mis en branle.
Quant aux remèdes avancés, ils le sont sans
conviction. Il faudrait, nous dit-on, poursuivre la
mondialisation, car elle aurait permis que se
résorbe l’écart entre les pays. Mais si celui-ci
s’est réduit parce que les Etats pauvres comptent
davantage de gens excessivement riches, et les
Etats riches de gens extrêmement pauvres, doit-on
vraiment s’en réjouir ?
SERGE HALIMI
DISCIPLINING THE POOR. Neoliberal
Paternalism and the Persistent Power of Race.
– Joe Soss, Richard C. Fording et Sanford
F. Schram
University of Chicago Press,
2011, 368 pages, 25 dollars.
Cette analyse du « gouvernement des pauvres »
développé aux Etats-Unis au cours des quarante
dernières années met au jour la singularité de la
réforme du welfare de 1996 – qui a considéra-
blement restreint l’assistance aux populations
actives précarisées sous prétexte de les « res-
ponsabiliser » – et ses liens avec les dispositifs
antérieurs. Les principes de base et les finalités
demeurent : surveiller les pauvres à l’échelle
locale, les menacer d’une assistance très dissua-
sive afin de les « éduquer », les mettre au travail
et les forcer, « pour leur bien », à adopter des
comportements normalisés.
Après l’ère de la conquête des droits civiques,
cette politique a évolué vers un néopaternalisme
marqué par un renforcement de l’Etat en tant
qu’autorité disciplinaire dont l’intervention porte
le plus loin possible, grâce à des techniques de
décentralisation et de transfert de responsabilités.
Les pratiques varient selon les rapports de forces,
les majorités politiques, la division du travail entre
niveaux territoriaux, la configuration économique
des bassins d’emploi… Mais un fil rouge les
relie : les représentations et constructions raciales,
qui jouent un rôle central dans cette transforma-
tion de l’assistance sociale.
NOËLLE BURGI
É CONOMI E
L’ÉCONOMIE POLITIQUE DU NÉOLIBÉ-
RALISME. Le cas de la France et de l’Italie. –
Bruno Amable, Elvire Guillaud et Stefano
Palombarini
Editions rue d’Ulm, Paris, 2012,
164 pages, 9 euros.
Trois économistes hétérodoxes comparent les
expériences menées en Italie et en France par
MM. Silvio Berlusconi et Nicolas Sarkozy. Dans
ces deux pays marqués par une déstabilisation
des équilibres partisans d’après-guerre, « la stra-
tégie néolibérale de “rupture”doit être analysée
comme une tentative de reconstruire une alliance
sociale dominante », plutôt que comme l’expres-
sion de contraintes financières extérieures. Partant
d’un socle commun, mais minoritaire, de petits
patrons et de cadres du privé, les dirigeants fran-
çais et italiens ont tenté de former des coalitions
diérentes : avec le reste du salariat privé pour les
premiers, avec les précaires et les bénéficiaires des
aides publiques pour les seconds. En replaçant au
centre du jeu la question stratégique – quel bloc
social majoritaire pour quel projet politique ? –,
les auteurs soulignent en creux les erreurs des
gauches de part et d’autre des Alpes.
PIERRE RIMBERT
Un Christ cinglé
L’Art de la résurrection
de Hernán Rivera Letelier
Traduit de l’espagnol (Chili)
par Bertille Hausberg, Métailié,
Paris, 2012, 228 pages, 19 euros.
DA N S L E S R E V U E S
Retrouvez, sur notre site Internet,
une sélection plus étoffée de revues :
www.monde-diplomatique.fr/revues
HISAJI HARA. – Etude pour la « Nature morte n° 5 (avec instruments médicaux) », 2011
SCI ENCE
Recherche publique, revues privées
Aux lourds rayonnages
des bibliothèques universitaires
s’ajoutent désormais une pléthore
de revues spécialisées en ligne,
qui orent sans délai et souvent
sans barrière de paiement
les derniers résultats
des laboratoires de recherche.
Cette transformation pousse
les scientifiques à s’interroger
sur leurs modèles de publication,
afin de les remettre au service
de la connaissance et du public.
PAR
RI CHARD MONVOI SI N *
«
PUBLIER ou périr » : la sentence du zoologiste
Harold J. Coolidge (1) résume la vie d’un chercheur.
Peu importe, pour son prestige universitaire, que son
enseignement soit brillant, ses étudiants bien soutenus
ou qu’il fasse le café aux collègues le matin : l’éva-
luation du travail de recherche ne repose en définitive
que sur la somme et la qualité des articles publiés dans
des revues scientifiques. L’exposé ordonné des
résultats, passant sous les fourches Caudines de la
relecture par les experts du domaine – ce qu’on
appelle couramment la relecture par les pairs, ou peer
review –, en est la clé.
Les publications sont spécialisées selon le
domaine de recherche. Ainsi, un expert de l’histoire
moderne de la France a le choix entre une dizaine de
revues hexagonales, et près d’une centaine de pério-
diques accueillent les travaux de recherche en
physique. Pour choisir la porte à laquelle frapper, il
faut adapter ses prétentions en tenant compte du
facteur d’impact de la revue, c’est-à-dire de sa valeur
sur le marché du savoir. Cette valeur est fondée non
pas sur l’audience, mais sur le nombre moyen de
citations des articles de ladite revue dans d’autres
articles scientifiques (2). Il convient de viser juste :
trop bas (une revue peu connue), et l’article ne sera
pas apprécié à sa juste valeur ; trop haut (les meilleures
publications), et il peut être bloqué des mois durant
par les relecteurs, pour finalement se voir refusé. La
concurrence étant vive entre les équipes de recherche,
on court alors le risque de se retrouver dépassé sur
la ligne d’arrivée.
Non seulement l’auteur de l’article n’est pas payé,
mais son laboratoire doit aussi bien souvent participer
aux frais de secrétariat ou d’impression. En échange,
il reçoit du capital symbolique (reconnaissance,
prestige) : le droit d’indiquer le titre de l’article
– nimbé de son facteur d’impact – sur son curriculum
vitae. Quant aux lecteurs-évaluateurs de l’article, ce
sont des scientifiques anonymes sollicités par la
revue ; eux aussi ne sont rémunérés qu’en capital
symbolique. Quand un chercheur soumet un texte
dans un domaine très pointu, ses juges participent
parfois à la même course que lui. Certes, l’honnêteté
et la bonne foi prédominent, et, en cas de conflit
d’intérêts patent, il est possible de récuser par avance
un évaluateur concurrent. Mais les luttes d’influence
et les collusions sont inévitables. La recherche
moderne se transforme alors en une arène parcourue
par des centaines de hamsters qui, comme dans un jeu
vidéo, évitent flaques d’huile, peaux de banane et
crocs-en-jambe.
Cette mécanique non coopérative paraît aujour-
d’hui « à bout de soue » (3) et pèse sur la qualité
de production de la connaissance. Les grandes revues
sont engorgées ; des résultats non achevés, d’un
intérêt médiocre, sont parfois publiés de manière
précipitée ; les résultats négatifs – c’est-à-dire non
concluants –, pourtant fort utiles, ne sont jamais
publiés (4).
Et le système de relecture par les pairs est loin
de garantir l’honnêteté de toutes les publications.
Des résultats frauduleux, maquillés pour mieux
séduire, voire carrément bidonnés, passent réguliè-
rement ce filtre. On peut citer les cas de Jan Hendrik
Schön, physicien allemand des laboratoires Bell
démasqué en 2002 ; de Hwang Woo-suk, biologiste
27
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
J NOUVELLES QUESTIONS FÉMINISTES.
Un dossier sur les « métiers de services », dont
les emplois peu qualifiés sont censés convenir à
un salariat féminin en raison de leur dimension
« relationnelle ». (Vol. 31, n° 2, semestriel,
19 euros. – Editions Antipodes, Lausanne,
Suisse.)
J POLITIQUE. Les prisons en Belgique : com-
ment contenir la surpopulation carcérale ? Existe-
t-il une solution de rechange à l’enfermement
de masse ? La privatisation du système péniten-
tiaire économise-t-elle vraiment l’argent public ?
(N° 77, novembre-décembre, bimestriel, 9 euros.
– 9, rue du Faucon, 1000 Bruxelles, Belgique.)
J POLITIX. Ce numéro s’intéresse à la « dié-
renciation sociale » de l’enfance. A noter, le compte
rendu saisissant d’une enquête auprès d’enfants
de CM1 sur l’utilité sociale des « patrons ».
(Vol. 25, n° 99, automne, trimestriel, 65 euros
par an. – 17, rue de la Sorbonne, 75231 Paris
Cedex 05.)
J MÉDIACRITIQUE(S). Cette presse quoti-
dienne qu’on dit gratuite ; quand des hebdoma-
daires prétendument de gauche ne cessent de pro-
mouvoir le libre-échange et la mondialisation
(avant de feindre de déplorer leurs consé-
quences) ; gentils médias et mauvaise Grèce.
(N° 5, octobre-décembre, trimestriel, 4 euros. –
Acrimed, 39, rue du Faubourg-Saint-Martin,
75010 Paris.)
J RÉSEAUX. Les « nouvelles voies d’accès au grand
public » qu’Internet ore aux artistes, ainsi que les
bouleversements qu’il apporte dans les modes de
consommation de la télévision, de la bande des-
sinée ou des jeux vidéo. (Vol. 29, n° 170, octo-
bre-novembre, bimestriel, 25 euros. – La Décou-
verte, Paris.)
JTERMINAL. Dans ce dossier sur les « pratiques
du Web », Valérie Schafer et Hervé Le Crosnier
s’inquiètent de la « fin de l’idéal égalitaire »
d’Internet, et plusieurs chercheurs s’interrogent
sur les réseaux prétendument « sociaux ».
(N° 111, été, trimestriel, 15 euros. – Creis-Ter-
minal, 24, rue de la Chine, 75020 Paris, distribué
par L’Harmattan.)
J ADEN. PAUL NIZAN ET LES ANNÉES 1930.
Autour du thème « Un air de prolétaire », des
articles sur le pessimisme du roman populiste, la
littérature prolétarienne japonaise des années 1930,
le théâtre de Jacques Prévert et du groupe Octo-
bre. (N° 11, publication annuelle, 25 euros. – Aden,
c/o Anne Mathieu, 11, rue des Trois-Rois,
44000 Nantes.)
J CQFD. Comment, dans le Marseille de
l’après-guerre, la Central Intelligence Agency
(CIA) a infiltré le milieu syndical, financé la créa-
tion de Force ouvrière (FO) et fourni armes et
argent à la pègre corse, pour neutraliser la
Confédération générale du travail (CGT). (N° 105,
novembre, mensuel, 2,40 euros. – BP 70054,
13192 Marseille Cedex 20.)
J CRITIQUE. Une livraison consacrée à Bruno
Latour, à l’occasion de la parution de son dernier
livre, Enquête sur les modes d’existence (La Décou-
verte). (N° 786, novembre, mensuel, 11 euros. –
7, rue Bernard-Palissy, 75006 Paris.)
J MOUVEMENT. Un ensemble « danse et
musique » retrace l’histoire, sur une trentaine
d’années, des relations entre l’autonomie reven-
diquée par chacune et l’évolution de leur dialogue.
Un hommage au cinéaste brésilien Glauber Rocha
(1939-1981). (N° 66, novembre-décembre, bimes-
triel, 8,50 euros. – 6, rue Desargues, 75011 Paris.)
DA N S L E S R E V U E S
DV D
I DÉ E S
LA FABRIQUE DES DERNIERS HOMMES.
Retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et
Weber. – Aurélien Berlan
La Découverte, coll. « Théorie critique »,
Paris, 2012, 344 pages, 24,50 euros.
La longue introduction de cet ouvrage adapté
d’une thèse ore une réponse limpide et percu-
tante à la question décisive : qu’est-ce qu’un diag-
nostic historique ? Comment relier le savoir, la
connaissance possible des médiations de notre
monde commun à un jugement éthique qui auto-
rise à se prononcer sur le présent, et à lutter contre
ce qui pour nous ne va pas ? Qu’est-ce qu’un
« savoir-juger » ? A travers les textes et les tra-
jectoires des premiers sociologues allemands, Fer-
dinand Tönnies (1855-1936), Georg Sim-
mel (1858-1918) et Max Weber (1864-1920),
l’auteur fouille la préhistoire de la « théorie cri-
tique », courant marxien né à Francfort avant la
seconde guerre mondiale au sein de l’Institut de
recherche sociale. De la communauté à la société,
de la monnaie au capital, de l’éthique à la norme,
tous interprètent les symptômes – rationalisation,
réification – d’une modernité soumise aux bureau-
craties d’entreprise ou de parti avec une certaine
résignation. Ce n’est pas le cas d’Aurélien Berlan.
THIBAULT HENNETON
NOUVELLE LI VRAI SON DE « MANI ÈRE DE VOI R »
Armées du XXI
e
siècle
«
L
A DÉFENSE ! C’est la première raison d’être de
l’Etat. Il n’y peut manquer sans se détruire lui-
même », affirmait le général de Gaulle en 1952.
Mais aujourd’hui, défendre quelles valeurs et quels intérêts,
contre quoi et contre qui ?, interroge ce numéro de Manière
de voir (1), qui fournit les clés utiles pour mieux comprendre
le passage du monde déterministe d’hier à l’univers proba-
biliste de demain.
Le premier accordait la prépondérance à la géographie
pour expliquer l’histoire : la mesure de la puissance de l’être
humain était celle de l’espace conquis. Le second est
fluide : il prend en compte, avec les océans et l’espace, la
disparition des territoires bornés ainsi que l’émergence du
temps instantané de la communication et des armes infor-
matiques. Il dérègle les boussoles de l’histoire.
Pierre Conesa évoque à juste titre l’« introuvable stratégie
française » et réclame une vision politique de l’état du monde
et de la place de la France dans une Europe en paix et – pour
l’instant – sans ennemi à ses frontières. Un retour sur des
débats anciens, en particulier au sujet de l’arme nucléaire,
montre a posteriori la pertinence des positions de Paul-Marie
de La Gorce et de Lucien Poirier.
L’Europe est alliée à une superpuissance à la recherche
d’adversaires qu’elle n’a jamais eus à ses frontières, ce qui
rend captivante l’étude du même Conesa sur la « fabrication
de l’ennemi ». Les Etats-Unis restent convaincus que la tech-
nologie leur a permis de surmonter la crise de 1929, de
détruire le nazisme, de faire imploser le communisme avec
la « guerre des étoiles ». La contribution de Selig S.
Harrison sur le faux dilemme nucléaire de M. Barack Obama
illustre le double langage du président américain dès 2009.
Des armes nouvelles apparaissent dans l’arsenal de
Washington : les drones armés sont de plus en plus utilisés
pour une guerre qui donne la mort à distance, au risque de
dérives éthiques, comme le montrent Laurent Checola et
Edouard Pflimlin. Steve Wright expose les progrès dans les
neurosciences et la pharmacologie, les médicaments pouvant
devenir armes de guerre. Philippe Rivière illustre la réalité
de la cyberguerre, avec les attaques israélo-américaines contre
le site d’enrichissement de l’uranium en Iran.
La France, même sans vision politique, demeure fidèle
à ses alliances : son retour dans la structure militaire de
l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN),
relaté par Philippe Leymarie, ressemble à un marché de
dupes. Et l’argent manque pour doter les armées nationales
de moyens adaptés simultanément à une diplomatie inter-
ventionniste et à la défense de ses intérêts vitaux.
Les nouveaux modes de l’action militaire sont également
pris en compte : la préparation au combat urbain ; l’évolution
des modes de communication ; la dérive des sociétés mili-
taires privées – adjuvant trompeur, comme le montre la
description réaliste du cas afghan par la lieutenante-
colonelle Marie-Dominique Charlier.
Dans de nombreux pays, l’armée reste l’ascenseur social
de référence pour les jeunes de toutes origines
– ce qui fait regretter le rôle intégrateur joué jadis par le
service militaire en France, évoqué par Karim Bourtel. Dans
l’histoire mêlée des militaires et de la politique, en Afrique
comme en Amérique latine ou dans les pays arabes, les
armées ont souvent dû suppléer les pouvoirs civils, en
assurant dans le meilleur des cas les transitions politiques,
mais en étant souvent des acteurs sanguinaires de la
répression.
Les géants démographiques d’Asie, puissances silen-
cieuses du siècle dernier, confortent leur force militaire, y
compris nucléaire : en contrepoint de l’ascension indienne,
exposée par Olivier Zajec, quel revirement dans l’histoire
millénaire de la Chine, qui, continent à elle seule, retrouve
sa geste passée en mer, où elle compte sécuriser ses appro-
visionnements et déployer des porte-avions…
La Russie, sous le choc de ses lacunes en Tchétchénie
et en Géorgie, a donné le signal de la reconquête industrielle,
y compris en achetant en France. Mais l’armement reste un
sujet d’incompréhension entre les mondes politique et
industriel : le commerce des armes fait l’objet de la
promesse éternelle d’une régulation et d’un contrôle dont
personne ne veut et que tout le monde contourne. L’article
d’Antoine Sanguinetti, pourtant écrit il y a plus de vingt ans,
est à cet égard d’une décapante actualité.
AMIRAL ALAIN COLDEFY,
directeur de la revue Défense nationale,
ancien major général des armées.
(1) Manière de voir, n
o
126, « L’armée dans tous ses états »,
décembre 2012 - janvier 2013, 7,50 euros, en kiosques.
POLI TI QUE
Les héritiers du blairisme
A
U COURS de l’été 2012, l’ancien premier ministre
britannique (1997-2007) Anthony Blair a fait
savoir qu’il envisageait de revenir à la vie
politique, sans vraiment déclencher l’enthousiasme – y
compris dans son camp. Paradoxalement, il semblerait
même que la survie d’une partie de l’héritage blairiste chez
les travaillistes exige la mise à distance d’une étoile déchue
qui, avec son successeur, M. Gordon Brown, a fait
perdre à sa formation cinq millions de voix entre 1998
et 2010. Elu à la tête du parti en septembre 2010,
M. Edward Miliband a donc adopté une rhétorique de la
rupture, qui lui a valu d’être qualifié d’« Ed le Rouge »
par une partie de la presse, sans doute un peu daltonienne.
Car, depuis, ladite rupture se concrétise moins par un
reniement de l’époque blairiste que par une inflexion
mesurée.
C’est que ce fils d’un des plus importants théo-
riciens marxistes britanniques – Ralph Miliband – a été
élevé dans le sérail du New Labour et ne s’en est jamais
éloigné, comme le rappelle la biographie de Mehdi
Hasan et James MacIntyre (1). A l’image de nombreux
membres des derniers gouvernements, M. Miliband a fait
ses études à Oxford et à Harvard, illustrant le caractère
désormais résolument anglo-américain de la nouvelle élite
politique britannique. Son ascension au sein du parti a
bénéficié du soutien de M. Brown, dont il fut le conseiller
spécial pour l’économie, puis, à partir de 2007, l’un des
proches collaborateurs au 10 Downing Street.
Ce dernier aspect de son parcours a sans doute
renforcé la détermination de certains blairistes – qui
laissent parfois leur hostilité envers M. Brown surdé-
terminer leur vision du monde – à soutenir la candidature
à la direction du parti du frère d’Edward, David, qu’ils
considéraient comme l’héritier authentique, tandis que
les principales organisations de salariés annonçaient leur
soutien à celui des Miliband qui promettait un chan-
gement de cap. Néanmoins, soucieux de se défaire de
son image de « candidat des camarades », M. Miliband
a depuis martelé son opposition aux « grèves irres-
ponsables » – une référence oblique à l’« hiver du
mécontentement » de 1978-1979, marqué par de très
nombreuses manifestations d’opposition à la politique
d’austérité du gouvernement travailliste d’alors et
symbole, dans le folklore blairiste, de la dérive gauchiste
du mouvement ouvrier britannique. Il rejoint ainsi
M. Alistair Darling, qui, dans le récit de ses « mille
jours » au poste de chancelier de l’Echiquier (ministre
de l’économie) (2), entre 2007 et 2010, chante les
louanges du « centrisme radical » néotravailliste, tout
en livrant une nouvelle démonstration de la cécité de son
camp quant à sa responsabilité dans le déclenchement
de la crise financière de 2007.
Fidèle à la tradition blairiste, M. Miliband a présenté
sa propre version de la « triangulation » politique, cet art
d’aller chasser l’électorat sur le terrain de son adversaire,
en reprenant récemment à son compte le concept de one
nation (« une seule nation »), avancé autrefois par le
premier ministre Benjamin Disraeli (1804-1881), qui
souhaitait promouvoir une forme de paternalisme conser-
vateur. Mais, observe le journaliste Seumas Milne,
«“une seule nation”ou pas », « les intérêts des chômeurs
du secteur de la construction n’ont pas grand-chose à voir
avec ceux des gestionnaires de fonds spéculatifs » (3).
M. Miliband assure avoir compris les électeurs qui
se sont éloignés. Tout comme M. Darling, il prend ses
distances avec la politique belliciste de M. Blair et jure
même avoir désapprouvé l’intervention anglo-américaine
en Irak, sur laquelle le journal du directeur de la
communication de M. Blair, M. Alastair Campbell,
apporte un éclairage glaçant (4). La biographie de
Hasan et MacIntyre, tout comme le récit de M. Darling,
rappellent néanmoins que la nouvelle direction peine à
construire une vision alternative à celle que promeut avec
brutalité la coalition menée par le conservateur David
Cameron, d’ailleurs admirateur proclamé de M. Blair.
Et l’on peut craindre que Disraeli n’apporte pas vraiment
aux travaillistes l’aide dont ils ont besoin…
KEITH DIXON.
(1) Mehdi Hasan et James MacIntyre, Ed : The Milibands and the
Making of a Labour Leader, Biteback Publishing, Londres, 2012,
352 pages, 12,99 livres sterling.
(2) Alistair Darling, Back from the Brink. 1,000 Days at Number 11,
Atlantic Books, Londres, 2011, 336 pages, 14 livres sterling.
(3) Seumas Milne, « Ed Miliband must move further and faster
from New Labour », The Guardian, Londres, 3 octobre 2012.
(4) Alastair Campbell, The Burden of Power. Countdown to Iraq,
Hutchinson, Londres, 2012, 752 pages, 25 livres sterling.
J INTERNATIONAL AFFAIRS. Une livraison
consacrée aux rapports – tendus – entre Londres
et l’Europe, quarante ans après l’adhésion du
Royaume-Uni à la Communauté économique
européenne. (Vol. 88, n° 6, novembre, bimestriel,
abonnement d’un an : 110 euros. – Chatham
House, 10 St Jame’s Square, Londres SW1Y4LE,
Royaume-Uni.)
J NEW LEFT REVIEW. Un entretien avec le
président équatorien Rafael Correa ; feu l’histo-
rien Eric Hobsbawm par Donald Sassoon ; critique
de la critique d’Internet ; quelles leçons tirer de
l’élection aux Pays-Bas qui, en septembre dernier,
vit les travaillistes s’allier aux libéraux ? (N° 77, sep-
tembre-octobre, bimestriel, 10 euros. – 6 Meard
Street, Londres WIF OEG, Royaume-Uni.)
J DISSENT. Le dossier consacré à l’enseignement
supérieur aux Etats-Unis pointe un dysfonction-
nement : alors que la détention d’un diplôme n’a
jamais été aussi nécessaire pour obtenir un
emploi, les études universitaires sont de plus en
plus inaccessibles pour les Américains les moins
favorisés. (Automne, trimestriel, 10 dollars. – River-
side Drive, suite 2008, New York, NY 10025,
Etats-Unis.)
J UTNE READER. Le changement climatique,
grand oublié de l’élection présidentielle améri-
caine ; les racines religieuses de la lutte contre la
junk food (« nourriture pourrie ») ; la musique, ins-
trument de pacification en Afghanistan ? (N° 174,
novembre-décembre, bimestriel, 6,99 dollars. –
1503 SW 42nd Street, Topeka, KS 66609,
Etats-Unis.)
J SOLIDAIRES INTERNATIONAL. La revue de
cette union syndicale consacre sa dernière livrai-
son à l’Iran, de l’empire économique des pasda-
rans au rôle social des femmes, du mouvement
ouvrier en reconstruction aux organisations de
soutien à la diaspora iranienne. (N° 8, automne,
2 euros. – Union syndicale Solidaires, 144, bou-
levard de la Villette, 75019 Paris.)
J MIDDLE EAST REPORT. Alors que les Etats-
Unis annoncent qu’ils vont faire « basculer »
leurs forces militaires vers le Pacifique, la revue
s’intéresse à leur positionnement au Proche-
Orient, notamment dans le Golfe. (N° 264,
hiver, trimestriel, 7 dollars. – 1344 T St. NW #1,
Washington, DC 20009, Etats-Unis.)
J GÉOÉCONOMIE. L’« oensive stratégique »
du Qatar, avec, entre autres, des articles sur la poli-
tique gazière, sur le sport comme instrument de
puissance et sur Al-Jazira. (N° 62, été, trimestriel,
20 euros. – 16, rue du Pont-Neuf, 75001 Paris.)
J JAPAN ANALYSIS. La revue étudie la réforme
de la sécurité sociale, qui va de pair avec le dou-
blement de la TVA, et les réactions des diverses
forces politiques. (N° 27, septembre, version élec-
tronique sur demande. – Asia Centre, 71, bou-
levard Raspail, 75006 Paris.)
J CHINA ECONOMIC REVIEW. Dossier : « La
Chine dans les élections américaines ». Les consé-
quences du ralentissement de la croissance sur le
prix mondial des matières premières chinoises.
(Vol. 23, n° 11, novembre, mensuel, abonnement :
100 dollars. – 1804, 18/F, New Victory House, 93-
103 Wing Lok Street, Sheung Wan, Hongkong,
Chine.)
J GÉOPOLITIQUE AFRICAINE. A l’occasion
du sommet de l’Organisation internationale de la
francophonie (OIF) à Kinshasa (octobre 2012),
M. Abdou Diouf souligne le rôle particulier de
l’Afrique dans la défense de la langue française au
cours des prochaines décennies. (N° 44, 3
e
tri-
mestre, trimestriel, 14 euros. – 26, rue Vaneau,
75007 Paris.)
J POLITIQUE AFRICAINE. Malgré les dicultés
sociales et la pression de régimes souvent auto-
ritaires, les espaces de libre parole sont nombreux
en Afrique, où des formes de « Parlement de rue »
se mettent en place. (N° 127, octobre, trimestriel,
19 euros. – Karthala, Paris.)
J REPORT ON THE AMERICAS. Un numéro
très largement consacré à la question des médias
en Amérique latine : le mouvement étudiant
Yo soy 132 au Mexique, les agressions physiques
que subissent les journalistes, les médias com-
munautaires et participatifs, etc. (Vol. 45, n° 3,
automne, bimestriel, 10 dollars. – North Ameri-
can Congress on Latin America, 38 Greene
Street, 4th Floor, New York, NY 10013, Etats-Unis.)
J DIFFUSION DE L’INFORMATION SUR
L’AMÉRIQUE LATINE (DIAL). Le débat
sur la drogue et les politiques prohibitionnistes en
Uruguay, ainsi que l’abaissement de l’âge de la majo-
rité électorale en Argentine. Gratuite, la revue
lance sa campagne annuelle de dons. (Novembre,
mensuel, gratuit. – www.dial-infos.org)
JAGONE. Centré sur l’économie politique, ce
numéro un peu particulier présente une sélection
d’articles tirés de la New Left Review ; il donne
à lire des auteurs très rarement traduits en
français, comme les historiens Robert Brenner,
Robin Blackburn ou Gopal Balakrishnan. (N° 49,
octobre, trois numéros par an, 20 euros. –
BP 70072, 13192 Marseille Cedex 20.)
J REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCO-
NOMIE SOCIALE. Existe-t-il une taille optimale
pour les structures de l’économie sociale et soli-
daire ? A partir d’exemples français et étrangers,
contemporains et passés, un dossier montre les
contraintes qui pèsent sur le secteur. (N° 326,
octobre, trimestriel, 23 euros. – 24, rue du Rocher,
75008 Paris.)
26
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
LA FIN. Allemagne, 1944-1945. – Ian Kershaw
Seuil, Paris, 2012, 669 pages, 26 euros.
« A un moment donné, un pays vaincu se résout
presque toujours à capituler. L’autodestruction
par la poursuite des combats jusqu’à la fin (…) est
extrêmement rare. C’est pourtant ce que firent les
Allemands en 1945. Pourquoi ? » Pour répondre à
cette question, l’auteur, dont la biographie d’Adolf
Hitler reste une référence, dresse un tableau extrê-
mement détaillé de la fin du Reich, depuis les
sommets du pouvoir – le « bloc nazi » composé du
Parti et du complexe toujours plus puissant SS-
police-Sicherheitsdienst, les dirigeants de la Wehr-
macht, de l’Etat et de l’industrie – jusqu’en bas
– soldats, civils, travailleurs étrangers, détenus
des camps... Au fil des défaites, ce que Ian Ker-
shaw nomme l’« autorité charismatique » de Hit-
ler, reposant sur l’héroïsme et la grandeur attribués
par ses adeptes à un chef qui s’estime investi d’une
mission, s’est dissoute auprès des masses, mais
« les mentalités et les structures » de ce pouvoir
perdurent. « Divisées, les élites dominantes ne
possédaient ni la volonté collective ni les méca-
nismes de pouvoir » pour intervenir.
FRANÇOIS BOUCHARDEAU
GUERRE, EXIL ET PRISON D’UN ANAR-
CHO-SYNDICALISTE. – Cipriano Mera
Le Coquelicot, Toulouse, 2012,
325 pages, 22 euros.
Quand se produit le soulèvement militaire mené
par le général Francisco Franco, le 18 juillet 1936,
Cipriano Mera, ouvrier maçon et militant de la
Confédération nationale du travail (CNT), se
trouve en prison pour fait de grève. Libéré par ses
camarades, il montre très rapidement des qualités
de combattant et de stratège qui contribueront à la
victoire sur les troupes fascistes lors de la bataille
de Guadalajara. Dans ces Mémoires, il raconte
« sa » guerre au poste de lieutenant-colonel de
l’armée de la région Centre, depuis le soulèvement
fasciste contré par le peuple en armes jusqu’à son
exil définitif en France, où il retrouvera la truelle
et les chantiers. Il détaille la militarisation des
milices, les troubles manœuvres des communistes
staliniens, l’attitude parfois sans dignité des diri-
geants républicains, la défaite, son arrivée en Algé-
rie, sa remise aux autorités franquistes par le
régime de Vichy et sa condamnation à mort, qui ne
fut pas exécutée. Un témoignage rare, tant par les
responsabilités de l’auteur que par sa liberté de ton.
FLORÉAL MELGAR
HI S TOI RE
American Radical
de David Ridgen et Nicolas Rossier
Les Mutins de Pangée, 110 minutes,
2012, 18 euros.
Comme son concitoyen Noam Chomsky, qui a
salué ses analyses, Norman Finkelstein n’a pas
baissé la garde. Ce fils de survivants des camps
nazis n’a jamais supporté ceux qu’il dénonce
dans son livre L’Industrie de l’Holocauste (La
Fabrique, 2001) comme des profiteurs du génocide
des Juifs d’Europe. Pourfendeur de la politique
israélienne à l’égard des Palestiniens, cet univer-
sitaire combatif a payé au prix fort ses prises de
positions courageuses. Il leur doit notamment sa
non-titularisation comme professeur à l’université
DePaul de Chicago, un fait unique dans les annales
universitaires des Etats-Unis.
Dans American Radical, David Ridgen et Nicolas
Rossier suivent le parcours de cet homme libre
qui n’hésite pas à aller visiter des camps palestiniens
au Liban, ni même à reconnaître la légitimité du
combat du Hezbollah contre Israël. Loin d’un « Juif
antisémite », comme le proclament ses adversaires,
s’affirme un homme de convictions qui ne veut
jamais se taire et n’a peut-être qu’un défaut : celui
d’être emporté par son verbe – ce que ses
détracteurs ne manquent pas d’utiliser.
PHILIPPE PERSON
www.editions·el/evir.ír
0"/3&" *+20/&10 ġ
Les Éditions "HVÀREN
11 rue Martel ĠM/0)
75O1O Faris
Tel. O1 4O 2O OO 1O
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21"2/0
hous recherchons de
Édition · 0iííusion
Reecriture · Service de Fresse
3KQO À?NERAV
Les Éditions

* Chercheur, membre du Collectif de recherche transdisciplinaire
esprit critique et sciences (Cortecs), Grenoble.
(1) Harold Jefferson Coolidge et Robert Howard Lord, Archibald
Cary Coolidge : Life and Letters, Houghton Mifflin, Boston, 1932.
(2) On doit le facteur d’impact à Eugene Garfield, fondateur de
l’Institute for Scientific Information, dont le premier Science Citation
Index date de 1963.
(3) Laurent Ségalat, La Science à bout de souffle ?, Seuil,
Paris, 2009.
(4) Brian Martinson, Melissa Anderson et Raymond de Vries,
« Scientists behaving badly », Nature, n° 435, Londres, 9 juin 2005.
(5) Murat Cokol, Fatih Ozbay et Raul Rodriguez-Esteban,
« Retraction rates are on the rise », EMBO Reports, Basingstoke,
janvier 2008.
(6) Lire Isabelle Bruno, « Pourquoi les droits d’inscription univer-
sitaires s’envolent partout », Le Monde diplomatique, septembre 2012.
(7) Livres-Hebdo, Paris, 22 juin 2012.
(8) Reed Elsevier, « Annual reports and financial statements 2011 »,
www.elsevier.com
(9) « Scientists sign petition to boycott academic publisher Elsevier »,
The Guardian, Londres, 2 février 2012 ; « Mathematicians organize
boycott of a publisher », The New York Times, 13 février 2012.
(10) Faculty Advisory Council Memorandum on Journal
Pricing, « Major periodical subscriptions cannot be sustained »,
16 avril 2012, www.harvard.edu
(11) Lire Robert Darnton, « La bibliothèque universelle, de Voltaire
à Google », Le Monde diplomatique, mars 2009.
sud-coréen déchu en 2006 ; ou du psychologue
néerlandais Diederik Stapel, suspendu en 2011.
Après avoir étudié les dix-sept millions de publi-
cations scientifiques, courant de 1950 à 2007, réfé-
rencées par la base de données Medline, les chercheurs
Murat Cokol, Fatih Ozbay et Raul Rodriguez-
Esteban observent que le pourcentage de rétractations
d’articles par les revues « est en augmentation » signi-
ficative depuis les premiers scandales scientifiques,
dans les années 1970. Ces aaires avaient conduit à
la mise en place de l’Oce of Research Integrity
(ORI), bureau américain pour l’intégrité dans la
recherche (5).
L’évaluation des chercheurs en prend aussi un
coup : la quête de citations engendre une forme de
trafic d’influences, amenant par exemple à citer des
amis. On trouve également des articles signés de
dizaines de noms : ceux de jeunes chercheurs ayant
réalisé l’essentiel du travail, et ceux de directeurs de
laboratoire nettement moins impliqués – dévoiement
d’un procédé qui peut être légitime dans le cas de
travaux fondateurs ayant eectivement compté un
grand nombre de participants. S’impose alors ce que
le sociologue Robert K. Merton appelait l’« eet
Matthieu » (saint Matthieu : « Car on donnera à celui
qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui
n’a pas on ôtera même ce qu’il a »), cet enchaînement
de mécanismes par lesquels les plus favorisés, en
l’occurrence les plus cités, tendent à accroître leur
avantage sur les autres, qui iront remplir les colonnes
de revues médiocres et peu lues.
Ce système s’avère en outre très coûteux pour la
communauté scientifique. Le contribuable finance une
recherche que le scientifique publiera – parfois à ses
frais – dans une revue adossée à une entreprise
privée, que d’autres chercheurs devront relire gratui-
tement et que les universités devront ensuite racheter
à prix d’or. C’est en eet peu dire que la littérature
scientifique coûte cher. La moitié du budget de fonc-
tionnement des bibliothèques universitaires passe dans
les abonnements, ce qui désavantage d’emblée les
établissements les moins riches et a des répercussions
sur les frais de scolarité des étudiants (6).
UN ÉDITEUR, Elsevier, focalise l’attention.
Son histoire remonte aux années 1580, à Louvain, en
Belgique. Un certain Lodewijk Elzevir, typographe,
fonde une société de publication et de diusion de
livres, en particulier des classiques latins. L’en-
treprise familiale vivote quelques décennies, puis
s’éteint avec le dernier de ses représentants, en
1712. En 1880, à Amsterdam, naît Elsevier, en
hommage à cette vieille maison. En un peu plus d’un
siècle, elle met la main sur une part majeure de la
publication scientifique dans le monde. En 1993,
la fusion des sociétés Reed International
et Elsevier PLC donne naissance à Reed Elsevier,
deuxième conglomérat de l’édition mondiale derrière
Pearson (7). Désormais propriétaire de la revue Cell,
du Lancet, de collections de livres comme Gray’s
Anatomy, Elsevier publie deux cent quarante mille
articles par an dans environ mille deux cent cinquante
revues. Ses profits avoisinent le milliard d’euros
pour 2011 (8). Pour certaines bibliothèques, l’abon-
nement annuel aux journaux de cet éditeur représente
jusqu’à près de 40 000 dollars. A titre indicatif,
pour les cent vingt-sept établissements français
dont les achats d’abonnements électroniques sont
gérés par l’Agence bibliographique de l’enseignement
supérieur (ABES), les publications Elsevier ont
coûté 13,6 millions d’euros en 2010.
JUSQU’ICI, aux Etats-Unis, les Instituts nationaux
de la santé avaient l’habitude d’exiger des chercheurs
qu’ils mettent en libre accès les résultats de travaux
financés par le contribuable. Lorsque fut présenté au
Congrès un projet de loi interdisant cette approche,
en décembre 2011, de nombreux scientifiques se révol-
tèrent. Le 21 janvier 2012, le mathématicien Timothy
Gowers, médaille Fields en 1998, annonça qu’il
boycottait désormais Elsevier. Après un article dans
le Guardian, à Londres, puis dans le New York
Times (9), il fut suivi par trente-quatre autres mathé-
maticiens. Bientôt fut lancée une pétition, intitulée
« The cost of knowledge » (« le coût de la connais -
sance »), signée par plus de dix mille chercheurs.
L’université Paris-VI, qui dépense plus de 1 million
d’euros par an pour ces abonnements, a relayé
le boycott.
Les bibliothèques, ligotées, ne peuvent qu’ap-
prouver ; par exemple celle de Harvard, qui se déleste
chaque année de 3,75 millions de dollars pour acheter
des revues, et dont le conseil d’administration a
encouragé ses deux mille cent professeurs et cher-
cheurs à mettre leurs recherches à disposition en
ligne (10). « J’espère que d’autres universités feront
de même, a déclaré le directeur de la bibliothèque,
Robert Darnton (11). Nous sommes tous confrontés
au même paradoxe. Nous menons les recherches,
écrivons les articles, œuvrons au référencement des
articles par d’autres chercheurs, le tout gratui-
tement... Et ensuite, nous rachetons le résultat de notre
travail à un prix scandaleux. »
Il existe déjà d’autres solutions, en particulier
du côté de la publication libre et ouverte (avec les
sites PLoS, HAL, arXiv…). A long terme, la
communauté des chercheurs n’aura sans doute
guère d’autre choix que de les développer afin de
gripper le système.
C
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DA N S L E S R E V U E S
Retrouvez, sur notre site Internet,
une sélection plus étoffée de revues :
www.monde-diplomatique.fr/revues
HISAJI HARA. – Etude pour la « Nature morte n° 5 (avec instruments médicaux) », 2011
SCI ENCE
Recherche publique, revues privées
Aux lourds rayonnages
des bibliothèques universitaires
s’ajoutent désormais une pléthore
de revues spécialisées en ligne,
qui orent sans délai et souvent
sans barrière de paiement
les derniers résultats
des laboratoires de recherche.
Cette transformation pousse
les scientifiques à s’interroger
sur leurs modèles de publication,
afin de les remettre au service
de la connaissance et du public.
PAR
RI CHARD MONVOI SI N *
«
PUBLIER ou périr » : la sentence du zoologiste
Harold J. Coolidge (1) résume la vie d’un chercheur.
Peu importe, pour son prestige universitaire, que son
enseignement soit brillant, ses étudiants bien soutenus
ou qu’il fasse le café aux collègues le matin : l’éva-
luation du travail de recherche ne repose en définitive
que sur la somme et la qualité des articles publiés dans
des revues scientifiques. L’exposé ordonné des
résultats, passant sous les fourches Caudines de la
relecture par les experts du domaine – ce qu’on
appelle couramment la relecture par les pairs, ou peer
review –, en est la clé.
Les publications sont spécialisées selon le
domaine de recherche. Ainsi, un expert de l’histoire
moderne de la France a le choix entre une dizaine de
revues hexagonales, et près d’une centaine de pério-
diques accueillent les travaux de recherche en
physique. Pour choisir la porte à laquelle frapper, il
faut adapter ses prétentions en tenant compte du
facteur d’impact de la revue, c’est-à-dire de sa valeur
sur le marché du savoir. Cette valeur est fondée non
pas sur l’audience, mais sur le nombre moyen de
citations des articles de ladite revue dans d’autres
articles scientifiques (2). Il convient de viser juste :
trop bas (une revue peu connue), et l’article ne sera
pas apprécié à sa juste valeur ; trop haut (les meilleures
publications), et il peut être bloqué des mois durant
par les relecteurs, pour finalement se voir refusé. La
concurrence étant vive entre les équipes de recherche,
on court alors le risque de se retrouver dépassé sur
la ligne d’arrivée.
Non seulement l’auteur de l’article n’est pas payé,
mais son laboratoire doit aussi bien souvent participer
aux frais de secrétariat ou d’impression. En échange,
il reçoit du capital symbolique (reconnaissance,
prestige) : le droit d’indiquer le titre de l’article
– nimbé de son facteur d’impact – sur son curriculum
vitae. Quant aux lecteurs-évaluateurs de l’article, ce
sont des scientifiques anonymes sollicités par la
revue ; eux aussi ne sont rémunérés qu’en capital
symbolique. Quand un chercheur soumet un texte
dans un domaine très pointu, ses juges participent
parfois à la même course que lui. Certes, l’honnêteté
et la bonne foi prédominent, et, en cas de conflit
d’intérêts patent, il est possible de récuser par avance
un évaluateur concurrent. Mais les luttes d’influence
et les collusions sont inévitables. La recherche
moderne se transforme alors en une arène parcourue
par des centaines de hamsters qui, comme dans un jeu
vidéo, évitent flaques d’huile, peaux de banane et
crocs-en-jambe.
Cette mécanique non coopérative paraît aujour-
d’hui « à bout de soue » (3) et pèse sur la qualité
de production de la connaissance. Les grandes revues
sont engorgées ; des résultats non achevés, d’un
intérêt médiocre, sont parfois publiés de manière
précipitée ; les résultats négatifs – c’est-à-dire non
concluants –, pourtant fort utiles, ne sont jamais
publiés (4).
Et le système de relecture par les pairs est loin
de garantir l’honnêteté de toutes les publications.
Des résultats frauduleux, maquillés pour mieux
séduire, voire carrément bidonnés, passent réguliè-
rement ce filtre. On peut citer les cas de Jan Hendrik
Schön, physicien allemand des laboratoires Bell
démasqué en 2002 ; de Hwang Woo-suk, biologiste
27
LE MONDE diplomatique – DÉCEMBRE 2012
J NOUVELLES QUESTIONS FÉMINISTES.
Un dossier sur les « métiers de services », dont
les emplois peu qualifiés sont censés convenir à
un salariat féminin en raison de leur dimension
« relationnelle ». (Vol. 31, n° 2, semestriel,
19 euros. – Editions Antipodes, Lausanne,
Suisse.)
J POLITIQUE. Les prisons en Belgique : com-
ment contenir la surpopulation carcérale ? Existe-
t-il une solution de rechange à l’enfermement
de masse ? La privatisation du système péniten-
tiaire économise-t-elle vraiment l’argent public ?
(N° 77, novembre-décembre, bimestriel, 9 euros.
– 9, rue du Faucon, 1000 Bruxelles, Belgique.)
J POLITIX. Ce numéro s’intéresse à la « dié-
renciation sociale » de l’enfance. A noter, le compte
rendu saisissant d’une enquête auprès d’enfants
de CM1 sur l’utilité sociale des « patrons ».
(Vol. 25, n° 99, automne, trimestriel, 65 euros
par an. – 17, rue de la Sorbonne, 75231 Paris
Cedex 05.)
J MÉDIACRITIQUE(S). Cette presse quoti-
dienne qu’on dit gratuite ; quand des hebdoma-
daires prétendument de gauche ne cessent de pro-
mouvoir le libre-échange et la mondialisation
(avant de feindre de déplorer leurs consé-
quences) ; gentils médias et mauvaise Grèce.
(N° 5, octobre-décembre, trimestriel, 4 euros. –
Acrimed, 39, rue du Faubourg-Saint-Martin,
75010 Paris.)
J RÉSEAUX. Les « nouvelles voies d’accès au grand
public » qu’Internet ore aux artistes, ainsi que les
bouleversements qu’il apporte dans les modes de
consommation de la télévision, de la bande des-
sinée ou des jeux vidéo. (Vol. 29, n° 170, octo-
bre-novembre, bimestriel, 25 euros. – La Décou-
verte, Paris.)
JTERMINAL. Dans ce dossier sur les « pratiques
du Web », Valérie Schafer et Hervé Le Crosnier
s’inquiètent de la « fin de l’idéal égalitaire »
d’Internet, et plusieurs chercheurs s’interrogent
sur les réseaux prétendument « sociaux ».
(N° 111, été, trimestriel, 15 euros. – Creis-Ter-
minal, 24, rue de la Chine, 75020 Paris, distribué
par L’Harmattan.)
J ADEN. PAUL NIZAN ET LES ANNÉES 1930.
Autour du thème « Un air de prolétaire », des
articles sur le pessimisme du roman populiste, la
littérature prolétarienne japonaise des années 1930,
le théâtre de Jacques Prévert et du groupe Octo-
bre. (N° 11, publication annuelle, 25 euros. – Aden,
c/o Anne Mathieu, 11, rue des Trois-Rois,
44000 Nantes.)
J CQFD. Comment, dans le Marseille de
l’après-guerre, la Central Intelligence Agency
(CIA) a infiltré le milieu syndical, financé la créa-
tion de Force ouvrière (FO) et fourni armes et
argent à la pègre corse, pour neutraliser la
Confédération générale du travail (CGT). (N° 105,
novembre, mensuel, 2,40 euros. – BP 70054,
13192 Marseille Cedex 20.)
J CRITIQUE. Une livraison consacrée à Bruno
Latour, à l’occasion de la parution de son dernier
livre, Enquête sur les modes d’existence (La Décou-
verte). (N° 786, novembre, mensuel, 11 euros. –
7, rue Bernard-Palissy, 75006 Paris.)
J MOUVEMENT. Un ensemble « danse et
musique » retrace l’histoire, sur une trentaine
d’années, des relations entre l’autonomie reven-
diquée par chacune et l’évolution de leur dialogue.
Un hommage au cinéaste brésilien Glauber Rocha
(1939-1981). (N° 66, novembre-décembre, bimes-
triel, 8,50 euros. – 6, rue Desargues, 75011 Paris.)
DA N S L E S R E V U E S
DV D
I DÉ E S
LA FABRIQUE DES DERNIERS HOMMES.
Retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et
Weber. – Aurélien Berlan
La Découverte, coll. « Théorie critique »,
Paris, 2012, 344 pages, 24,50 euros.
La longue introduction de cet ouvrage adapté
d’une thèse ore une réponse limpide et percu-
tante à la question décisive : qu’est-ce qu’un diag-
nostic historique ? Comment relier le savoir, la
connaissance possible des médiations de notre
monde commun à un jugement éthique qui auto-
rise à se prononcer sur le présent, et à lutter contre
ce qui pour nous ne va pas ? Qu’est-ce qu’un
« savoir-juger » ? A travers les textes et les tra-
jectoires des premiers sociologues allemands, Fer-
dinand Tönnies (1855-1936), Georg Sim-
mel (1858-1918) et Max Weber (1864-1920),
l’auteur fouille la préhistoire de la « théorie cri-
tique », courant marxien né à Francfort avant la
seconde guerre mondiale au sein de l’Institut de
recherche sociale. De la communauté à la société,
de la monnaie au capital, de l’éthique à la norme,
tous interprètent les symptômes – rationalisation,
réification – d’une modernité soumise aux bureau-
craties d’entreprise ou de parti avec une certaine
résignation. Ce n’est pas le cas d’Aurélien Berlan.
THIBAULT HENNETON
NOUVELLE LI VRAI SON DE « MANI ÈRE DE VOI R »
Armées du XXI
e
siècle
«
L
A DÉFENSE ! C’est la première raison d’être de
l’Etat. Il n’y peut manquer sans se détruire lui-
même », affirmait le général de Gaulle en 1952.
Mais aujourd’hui, défendre quelles valeurs et quels intérêts,
contre quoi et contre qui ?, interroge ce numéro de Manière
de voir (1), qui fournit les clés utiles pour mieux comprendre
le passage du monde déterministe d’hier à l’univers proba-
biliste de demain.
Le premier accordait la prépondérance à la géographie
pour expliquer l’histoire : la mesure de la puissance de l’être
humain était celle de l’espace conquis. Le second est
fluide : il prend en compte, avec les océans et l’espace, la
disparition des territoires bornés ainsi que l’émergence du
temps instantané de la communication et des armes infor-
matiques. Il dérègle les boussoles de l’histoire.
Pierre Conesa évoque à juste titre l’« introuvable stratégie
française » et réclame une vision politique de l’état du monde
et de la place de la France dans une Europe en paix et – pour
l’instant – sans ennemi à ses frontières. Un retour sur des
débats anciens, en particulier au sujet de l’arme nucléaire,
montre a posteriori la pertinence des positions de Paul-Marie
de La Gorce et de Lucien Poirier.
L’Europe est alliée à une superpuissance à la recherche
d’adversaires qu’elle n’a jamais eus à ses frontières, ce qui
rend captivante l’étude du même Conesa sur la « fabrication
de l’ennemi ». Les Etats-Unis restent convaincus que la tech-
nologie leur a permis de surmonter la crise de 1929, de
détruire le nazisme, de faire imploser le communisme avec
la « guerre des étoiles ». La contribution de Selig S.
Harrison sur le faux dilemme nucléaire de M. Barack Obama
illustre le double langage du président américain dès 2009.
Des armes nouvelles apparaissent dans l’arsenal de
Washington : les drones armés sont de plus en plus utilisés
pour une guerre qui donne la mort à distance, au risque de
dérives éthiques, comme le montrent Laurent Checola et
Edouard Pflimlin. Steve Wright expose les progrès dans les
neurosciences et la pharmacologie, les médicaments pouvant
devenir armes de guerre. Philippe Rivière illustre la réalité
de la cyberguerre, avec les attaques israélo-américaines contre
le site d’enrichissement de l’uranium en Iran.
La France, même sans vision politique, demeure fidèle
à ses alliances : son retour dans la structure militaire de
l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN),
relaté par Philippe Leymarie, ressemble à un marché de
dupes. Et l’argent manque pour doter les armées nationales
de moyens adaptés simultanément à une diplomatie inter-
ventionniste et à la défense de ses intérêts vitaux.
Les nouveaux modes de l’action militaire sont également
pris en compte : la préparation au combat urbain ; l’évolution
des modes de communication ; la dérive des sociétés mili-
taires privées – adjuvant trompeur, comme le montre la
description réaliste du cas afghan par la lieutenante-
colonelle Marie-Dominique Charlier.
Dans de nombreux pays, l’armée reste l’ascenseur social
de référence pour les jeunes de toutes origines
– ce qui fait regretter le rôle intégrateur joué jadis par le
service militaire en France, évoqué par Karim Bourtel. Dans
l’histoire mêlée des militaires et de la politique, en Afrique
comme en Amérique latine ou dans les pays arabes, les
armées ont souvent dû suppléer les pouvoirs civils, en
assurant dans le meilleur des cas les transitions politiques,
mais en étant souvent des acteurs sanguinaires de la
répression.
Les géants démographiques d’Asie, puissances silen-
cieuses du siècle dernier, confortent leur force militaire, y
compris nucléaire : en contrepoint de l’ascension indienne,
exposée par Olivier Zajec, quel revirement dans l’histoire
millénaire de la Chine, qui, continent à elle seule, retrouve
sa geste passée en mer, où elle compte sécuriser ses appro-
visionnements et déployer des porte-avions…
La Russie, sous le choc de ses lacunes en Tchétchénie
et en Géorgie, a donné le signal de la reconquête industrielle,
y compris en achetant en France. Mais l’armement reste un
sujet d’incompréhension entre les mondes politique et
industriel : le commerce des armes fait l’objet de la
promesse éternelle d’une régulation et d’un contrôle dont
personne ne veut et que tout le monde contourne. L’article
d’Antoine Sanguinetti, pourtant écrit il y a plus de vingt ans,
est à cet égard d’une décapante actualité.
AMIRAL ALAIN COLDEFY,
directeur de la revue Défense nationale,
ancien major général des armées.
(1) Manière de voir, n
o
126, « L’armée dans tous ses états »,
décembre 2012 - janvier 2013, 7,50 euros, en kiosques.
POLI TI QUE
Les héritiers du blairisme
A
U COURS de l’été 2012, l’ancien premier ministre
britannique (1997-2007) Anthony Blair a fait
savoir qu’il envisageait de revenir à la vie
politique, sans vraiment déclencher l’enthousiasme – y
compris dans son camp. Paradoxalement, il semblerait
même que la survie d’une partie de l’héritage blairiste chez
les travaillistes exige la mise à distance d’une étoile déchue
qui, avec son successeur, M. Gordon Brown, a fait
perdre à sa formation cinq millions de voix entre 1998
et 2010. Elu à la tête du parti en septembre 2010,
M. Edward Miliband a donc adopté une rhétorique de la
rupture, qui lui a valu d’être qualifié d’« Ed le Rouge »
par une partie de la presse, sans doute un peu daltonienne.
Car, depuis, ladite rupture se concrétise moins par un
reniement de l’époque blairiste que par une inflexion
mesurée.
C’est que ce fils d’un des plus importants théo-
riciens marxistes britanniques – Ralph Miliband – a été
élevé dans le sérail du New Labour et ne s’en est jamais
éloigné, comme le rappelle la biographie de Mehdi
Hasan et James MacIntyre (1). A l’image de nombreux
membres des derniers gouvernements, M. Miliband a fait
ses études à Oxford et à Harvard, illustrant le caractère
désormais résolument anglo-américain de la nouvelle élite
politique britannique. Son ascension au sein du parti a
bénéficié du soutien de M. Brown, dont il fut le conseiller
spécial pour l’économie, puis, à partir de 2007, l’un des
proches collaborateurs au 10 Downing Street.
Ce dernier aspect de son parcours a sans doute
renforcé la détermination de certains blairistes – qui
laissent parfois leur hostilité envers M. Brown surdé-
terminer leur vision du monde – à soutenir la candidature
à la direction du parti du frère d’Edward, David, qu’ils
considéraient comme l’héritier authentique, tandis que
les principales organisations de salariés annonçaient leur
soutien à celui des Miliband qui promettait un chan-
gement de cap. Néanmoins, soucieux de se défaire de
son image de « candidat des camarades », M. Miliband
a depuis martelé son opposition aux « grèves irres-
ponsables » – une référence oblique à l’« hiver du
mécontentement » de 1978-1979, marqué par de très
nombreuses manifestations d’opposition à la politique
d’austérité du gouvernement travailliste d’alors et
symbole, dans le folklore blairiste, de la dérive gauchiste
du mouvement ouvrier britannique. Il rejoint ainsi
M. Alistair Darling, qui, dans le récit de ses « mille
jours » au poste de chancelier de l’Echiquier (ministre
de l’économie) (2), entre 2007 et 2010, chante les
louanges du « centrisme radical » néotravailliste, tout
en livrant une nouvelle démonstration de la cécité de son
camp quant à sa responsabilité dans le déclenchement
de la crise financière de 2007.
Fidèle à la tradition blairiste, M. Miliband a présenté
sa propre version de la « triangulation » politique, cet art
d’aller chasser l’électorat sur le terrain de son adversaire,
en reprenant récemment à son compte le concept de one
nation (« une seule nation »), avancé autrefois par le
premier ministre Benjamin Disraeli (1804-1881), qui
souhaitait promouvoir une forme de paternalisme conser-
vateur. Mais, observe le journaliste Seumas Milne,
«“une seule nation”ou pas », « les intérêts des chômeurs
du secteur de la construction n’ont pas grand-chose à voir
avec ceux des gestionnaires de fonds spéculatifs » (3).
M. Miliband assure avoir compris les électeurs qui
se sont éloignés. Tout comme M. Darling, il prend ses
distances avec la politique belliciste de M. Blair et jure
même avoir désapprouvé l’intervention anglo-américaine
en Irak, sur laquelle le journal du directeur de la
communication de M. Blair, M. Alastair Campbell,
apporte un éclairage glaçant (4). La biographie de
Hasan et MacIntyre, tout comme le récit de M. Darling,
rappellent néanmoins que la nouvelle direction peine à
construire une vision alternative à celle que promeut avec
brutalité la coalition menée par le conservateur David
Cameron, d’ailleurs admirateur proclamé de M. Blair.
Et l’on peut craindre que Disraeli n’apporte pas vraiment
aux travaillistes l’aide dont ils ont besoin…
KEITH DIXON.
(1) Mehdi Hasan et James MacIntyre, Ed : The Milibands and the
Making of a Labour Leader, Biteback Publishing, Londres, 2012,
352 pages, 12,99 livres sterling.
(2) Alistair Darling, Back from the Brink. 1,000 Days at Number 11,
Atlantic Books, Londres, 2011, 336 pages, 14 livres sterling.
(3) Seumas Milne, « Ed Miliband must move further and faster
from New Labour », The Guardian, Londres, 3 octobre 2012.
(4) Alastair Campbell, The Burden of Power. Countdown to Iraq,
Hutchinson, Londres, 2012, 752 pages, 25 livres sterling.
J INTERNATIONAL AFFAIRS. Une livraison
consacrée aux rapports – tendus – entre Londres
et l’Europe, quarante ans après l’adhésion du
Royaume-Uni à la Communauté économique
européenne. (Vol. 88, n° 6, novembre, bimestriel,
abonnement d’un an : 110 euros. – Chatham
House, 10 St Jame’s Square, Londres SW1Y4LE,
Royaume-Uni.)
J NEW LEFT REVIEW. Un entretien avec le
président équatorien Rafael Correa ; feu l’histo-
rien Eric Hobsbawm par Donald Sassoon ; critique
de la critique d’Internet ; quelles leçons tirer de
l’élection aux Pays-Bas qui, en septembre dernier,
vit les travaillistes s’allier aux libéraux ? (N° 77, sep-
tembre-octobre, bimestriel, 10 euros. – 6 Meard
Street, Londres WIF OEG, Royaume-Uni.)
J DISSENT. Le dossier consacré à l’enseignement
supérieur aux Etats-Unis pointe un dysfonction-
nement : alors que la détention d’un diplôme n’a
jamais été aussi nécessaire pour obtenir un
emploi, les études universitaires sont de plus en
plus inaccessibles pour les Américains les moins
favorisés. (Automne, trimestriel, 10 dollars. – River-
side Drive, suite 2008, New York, NY 10025,
Etats-Unis.)
J UTNE READER. Le changement climatique,
grand oublié de l’élection présidentielle améri-
caine ; les racines religieuses de la lutte contre la
junk food (« nourriture pourrie ») ; la musique, ins-
trument de pacification en Afghanistan ? (N° 174,
novembre-décembre, bimestriel, 6,99 dollars. –
1503 SW 42nd Street, Topeka, KS 66609,
Etats-Unis.)
J SOLIDAIRES INTERNATIONAL. La revue de
cette union syndicale consacre sa dernière livrai-
son à l’Iran, de l’empire économique des pasda-
rans au rôle social des femmes, du mouvement
ouvrier en reconstruction aux organisations de
soutien à la diaspora iranienne. (N° 8, automne,
2 euros. – Union syndicale Solidaires, 144, bou-
levard de la Villette, 75019 Paris.)
J MIDDLE EAST REPORT. Alors que les Etats-
Unis annoncent qu’ils vont faire « basculer »
leurs forces militaires vers le Pacifique, la revue
s’intéresse à leur positionnement au Proche-
Orient, notamment dans le Golfe. (N° 264,
hiver, trimestriel, 7 dollars. – 1344 T St. NW #1,
Washington, DC 20009, Etats-Unis.)
J GÉOÉCONOMIE. L’« oensive stratégique »
du Qatar, avec, entre autres, des articles sur la poli-
tique gazière, sur le sport comme instrument de
puissance et sur Al-Jazira. (N° 62, été, trimestriel,
20 euros. – 16, rue du Pont-Neuf, 75001 Paris.)
J JAPAN ANALYSIS. La revue étudie la réforme
de la sécurité sociale, qui va de pair avec le dou-
blement de la TVA, et les réactions des diverses
forces politiques. (N° 27, septembre, version élec-
tronique sur demande. – Asia Centre, 71, bou-
levard Raspail, 75006 Paris.)
J CHINA ECONOMIC REVIEW. Dossier : « La
Chine dans les élections américaines ». Les consé-
quences du ralentissement de la croissance sur le
prix mondial des matières premières chinoises.
(Vol. 23, n° 11, novembre, mensuel, abonnement :
100 dollars. – 1804, 18/F, New Victory House, 93-
103 Wing Lok Street, Sheung Wan, Hongkong,
Chine.)
J GÉOPOLITIQUE AFRICAINE. A l’occasion
du sommet de l’Organisation internationale de la
francophonie (OIF) à Kinshasa (octobre 2012),
M. Abdou Diouf souligne le rôle particulier de
l’Afrique dans la défense de la langue française au
cours des prochaines décennies. (N° 44, 3
e
tri-
mestre, trimestriel, 14 euros. – 26, rue Vaneau,
75007 Paris.)
J POLITIQUE AFRICAINE. Malgré les dicultés
sociales et la pression de régimes souvent auto-
ritaires, les espaces de libre parole sont nombreux
en Afrique, où des formes de « Parlement de rue »
se mettent en place. (N° 127, octobre, trimestriel,
19 euros. – Karthala, Paris.)
J REPORT ON THE AMERICAS. Un numéro
très largement consacré à la question des médias
en Amérique latine : le mouvement étudiant
Yo soy 132 au Mexique, les agressions physiques
que subissent les journalistes, les médias com-
munautaires et participatifs, etc. (Vol. 45, n° 3,
automne, bimestriel, 10 dollars. – North Ameri-
can Congress on Latin America, 38 Greene
Street, 4th Floor, New York, NY 10013, Etats-Unis.)
J DIFFUSION DE L’INFORMATION SUR
L’AMÉRIQUE LATINE (DIAL). Le débat
sur la drogue et les politiques prohibitionnistes en
Uruguay, ainsi que l’abaissement de l’âge de la majo-
rité électorale en Argentine. Gratuite, la revue
lance sa campagne annuelle de dons. (Novembre,
mensuel, gratuit. – www.dial-infos.org)
JAGONE. Centré sur l’économie politique, ce
numéro un peu particulier présente une sélection
d’articles tirés de la New Left Review ; il donne
à lire des auteurs très rarement traduits en
français, comme les historiens Robert Brenner,
Robin Blackburn ou Gopal Balakrishnan. (N° 49,
octobre, trois numéros par an, 20 euros. –
BP 70072, 13192 Marseille Cedex 20.)
J REVUE INTERNATIONALE DE L’ÉCO-
NOMIE SOCIALE. Existe-t-il une taille optimale
pour les structures de l’économie sociale et soli-
daire ? A partir d’exemples français et étrangers,
contemporains et passés, un dossier montre les
contraintes qui pèsent sur le secteur. (N° 326,
octobre, trimestriel, 23 euros. – 24, rue du Rocher,
75008 Paris.)
26
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
LA FIN. Allemagne, 1944-1945. – Ian Kershaw
Seuil, Paris, 2012, 669 pages, 26 euros.
« A un moment donné, un pays vaincu se résout
presque toujours à capituler. L’autodestruction
par la poursuite des combats jusqu’à la fin (…) est
extrêmement rare. C’est pourtant ce que firent les
Allemands en 1945. Pourquoi ? » Pour répondre à
cette question, l’auteur, dont la biographie d’Adolf
Hitler reste une référence, dresse un tableau extrê-
mement détaillé de la fin du Reich, depuis les
sommets du pouvoir – le « bloc nazi » composé du
Parti et du complexe toujours plus puissant SS-
police-Sicherheitsdienst, les dirigeants de la Wehr-
macht, de l’Etat et de l’industrie – jusqu’en bas
– soldats, civils, travailleurs étrangers, détenus
des camps... Au fil des défaites, ce que Ian Ker-
shaw nomme l’« autorité charismatique » de Hit-
ler, reposant sur l’héroïsme et la grandeur attribués
par ses adeptes à un chef qui s’estime investi d’une
mission, s’est dissoute auprès des masses, mais
« les mentalités et les structures » de ce pouvoir
perdurent. « Divisées, les élites dominantes ne
possédaient ni la volonté collective ni les méca-
nismes de pouvoir » pour intervenir.
FRANÇOIS BOUCHARDEAU
GUERRE, EXIL ET PRISON D’UN ANAR-
CHO-SYNDICALISTE. – Cipriano Mera
Le Coquelicot, Toulouse, 2012,
325 pages, 22 euros.
Quand se produit le soulèvement militaire mené
par le général Francisco Franco, le 18 juillet 1936,
Cipriano Mera, ouvrier maçon et militant de la
Confédération nationale du travail (CNT), se
trouve en prison pour fait de grève. Libéré par ses
camarades, il montre très rapidement des qualités
de combattant et de stratège qui contribueront à la
victoire sur les troupes fascistes lors de la bataille
de Guadalajara. Dans ces Mémoires, il raconte
« sa » guerre au poste de lieutenant-colonel de
l’armée de la région Centre, depuis le soulèvement
fasciste contré par le peuple en armes jusqu’à son
exil définitif en France, où il retrouvera la truelle
et les chantiers. Il détaille la militarisation des
milices, les troubles manœuvres des communistes
staliniens, l’attitude parfois sans dignité des diri-
geants républicains, la défaite, son arrivée en Algé-
rie, sa remise aux autorités franquistes par le
régime de Vichy et sa condamnation à mort, qui ne
fut pas exécutée. Un témoignage rare, tant par les
responsabilités de l’auteur que par sa liberté de ton.
FLORÉAL MELGAR
HI S TOI RE
American Radical
de David Ridgen et Nicolas Rossier
Les Mutins de Pangée, 110 minutes,
2012, 18 euros.
Comme son concitoyen Noam Chomsky, qui a
salué ses analyses, Norman Finkelstein n’a pas
baissé la garde. Ce fils de survivants des camps
nazis n’a jamais supporté ceux qu’il dénonce
dans son livre L’Industrie de l’Holocauste (La
Fabrique, 2001) comme des profiteurs du génocide
des Juifs d’Europe. Pourfendeur de la politique
israélienne à l’égard des Palestiniens, cet univer-
sitaire combatif a payé au prix fort ses prises de
positions courageuses. Il leur doit notamment sa
non-titularisation comme professeur à l’université
DePaul de Chicago, un fait unique dans les annales
universitaires des Etats-Unis.
Dans American Radical, David Ridgen et Nicolas
Rossier suivent le parcours de cet homme libre
qui n’hésite pas à aller visiter des camps palestiniens
au Liban, ni même à reconnaître la légitimité du
combat du Hezbollah contre Israël. Loin d’un « Juif
antisémite », comme le proclament ses adversaires,
s’affirme un homme de convictions qui ne veut
jamais se taire et n’a peut-être qu’un défaut : celui
d’être emporté par son verbe – ce que ses
détracteurs ne manquent pas d’utiliser.
PHILIPPE PERSON
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Les Éditions "HVÀREN
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Les Éditions

* Chercheur, membre du Collectif de recherche transdisciplinaire
esprit critique et sciences (Cortecs), Grenoble.
(1) Harold Jefferson Coolidge et Robert Howard Lord, Archibald
Cary Coolidge : Life and Letters, Houghton Mifflin, Boston, 1932.
(2) On doit le facteur d’impact à Eugene Garfield, fondateur de
l’Institute for Scientific Information, dont le premier Science Citation
Index date de 1963.
(3) Laurent Ségalat, La Science à bout de souffle ?, Seuil,
Paris, 2009.
(4) Brian Martinson, Melissa Anderson et Raymond de Vries,
« Scientists behaving badly », Nature, n° 435, Londres, 9 juin 2005.
(5) Murat Cokol, Fatih Ozbay et Raul Rodriguez-Esteban,
« Retraction rates are on the rise », EMBO Reports, Basingstoke,
janvier 2008.
(6) Lire Isabelle Bruno, « Pourquoi les droits d’inscription univer-
sitaires s’envolent partout », Le Monde diplomatique, septembre 2012.
(7) Livres-Hebdo, Paris, 22 juin 2012.
(8) Reed Elsevier, « Annual reports and financial statements 2011 »,
www.elsevier.com
(9) « Scientists sign petition to boycott academic publisher Elsevier »,
The Guardian, Londres, 2 février 2012 ; « Mathematicians organize
boycott of a publisher », The New York Times, 13 février 2012.
(10) Faculty Advisory Council Memorandum on Journal
Pricing, « Major periodical subscriptions cannot be sustained »,
16 avril 2012, www.harvard.edu
(11) Lire Robert Darnton, « La bibliothèque universelle, de Voltaire
à Google », Le Monde diplomatique, mars 2009.
sud-coréen déchu en 2006 ; ou du psychologue
néerlandais Diederik Stapel, suspendu en 2011.
Après avoir étudié les dix-sept millions de publi-
cations scientifiques, courant de 1950 à 2007, réfé-
rencées par la base de données Medline, les chercheurs
Murat Cokol, Fatih Ozbay et Raul Rodriguez-
Esteban observent que le pourcentage de rétractations
d’articles par les revues « est en augmentation » signi-
ficative depuis les premiers scandales scientifiques,
dans les années 1970. Ces aaires avaient conduit à
la mise en place de l’Oce of Research Integrity
(ORI), bureau américain pour l’intégrité dans la
recherche (5).
L’évaluation des chercheurs en prend aussi un
coup : la quête de citations engendre une forme de
trafic d’influences, amenant par exemple à citer des
amis. On trouve également des articles signés de
dizaines de noms : ceux de jeunes chercheurs ayant
réalisé l’essentiel du travail, et ceux de directeurs de
laboratoire nettement moins impliqués – dévoiement
d’un procédé qui peut être légitime dans le cas de
travaux fondateurs ayant eectivement compté un
grand nombre de participants. S’impose alors ce que
le sociologue Robert K. Merton appelait l’« eet
Matthieu » (saint Matthieu : « Car on donnera à celui
qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui
n’a pas on ôtera même ce qu’il a »), cet enchaînement
de mécanismes par lesquels les plus favorisés, en
l’occurrence les plus cités, tendent à accroître leur
avantage sur les autres, qui iront remplir les colonnes
de revues médiocres et peu lues.
Ce système s’avère en outre très coûteux pour la
communauté scientifique. Le contribuable finance une
recherche que le scientifique publiera – parfois à ses
frais – dans une revue adossée à une entreprise
privée, que d’autres chercheurs devront relire gratui-
tement et que les universités devront ensuite racheter
à prix d’or. C’est en eet peu dire que la littérature
scientifique coûte cher. La moitié du budget de fonc-
tionnement des bibliothèques universitaires passe dans
les abonnements, ce qui désavantage d’emblée les
établissements les moins riches et a des répercussions
sur les frais de scolarité des étudiants (6).
UN ÉDITEUR, Elsevier, focalise l’attention.
Son histoire remonte aux années 1580, à Louvain, en
Belgique. Un certain Lodewijk Elzevir, typographe,
fonde une société de publication et de diusion de
livres, en particulier des classiques latins. L’en-
treprise familiale vivote quelques décennies, puis
s’éteint avec le dernier de ses représentants, en
1712. En 1880, à Amsterdam, naît Elsevier, en
hommage à cette vieille maison. En un peu plus d’un
siècle, elle met la main sur une part majeure de la
publication scientifique dans le monde. En 1993,
la fusion des sociétés Reed International
et Elsevier PLC donne naissance à Reed Elsevier,
deuxième conglomérat de l’édition mondiale derrière
Pearson (7). Désormais propriétaire de la revue Cell,
du Lancet, de collections de livres comme Gray’s
Anatomy, Elsevier publie deux cent quarante mille
articles par an dans environ mille deux cent cinquante
revues. Ses profits avoisinent le milliard d’euros
pour 2011 (8). Pour certaines bibliothèques, l’abon-
nement annuel aux journaux de cet éditeur représente
jusqu’à près de 40 000 dollars. A titre indicatif,
pour les cent vingt-sept établissements français
dont les achats d’abonnements électroniques sont
gérés par l’Agence bibliographique de l’enseignement
supérieur (ABES), les publications Elsevier ont
coûté 13,6 millions d’euros en 2010.
JUSQU’ICI, aux Etats-Unis, les Instituts nationaux
de la santé avaient l’habitude d’exiger des chercheurs
qu’ils mettent en libre accès les résultats de travaux
financés par le contribuable. Lorsque fut présenté au
Congrès un projet de loi interdisant cette approche,
en décembre 2011, de nombreux scientifiques se révol-
tèrent. Le 21 janvier 2012, le mathématicien Timothy
Gowers, médaille Fields en 1998, annonça qu’il
boycottait désormais Elsevier. Après un article dans
le Guardian, à Londres, puis dans le New York
Times (9), il fut suivi par trente-quatre autres mathé-
maticiens. Bientôt fut lancée une pétition, intitulée
« The cost of knowledge » (« le coût de la connais -
sance »), signée par plus de dix mille chercheurs.
L’université Paris-VI, qui dépense plus de 1 million
d’euros par an pour ces abonnements, a relayé
le boycott.
Les bibliothèques, ligotées, ne peuvent qu’ap-
prouver ; par exemple celle de Harvard, qui se déleste
chaque année de 3,75 millions de dollars pour acheter
des revues, et dont le conseil d’administration a
encouragé ses deux mille cent professeurs et cher-
cheurs à mettre leurs recherches à disposition en
ligne (10). « J’espère que d’autres universités feront
de même, a déclaré le directeur de la bibliothèque,
Robert Darnton (11). Nous sommes tous confrontés
au même paradoxe. Nous menons les recherches,
écrivons les articles, œuvrons au référencement des
articles par d’autres chercheurs, le tout gratui-
tement... Et ensuite, nous rachetons le résultat de notre
travail à un prix scandaleux. »
Il existe déjà d’autres solutions, en particulier
du côté de la publication libre et ouverte (avec les
sites PLoS, HAL, arXiv…). A long terme, la
communauté des chercheurs n’aura sans doute
guère d’autre choix que de les développer afin de
gripper le système.
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PAGE 2 :
Tempête sur la presse, par SERGE HALIMI. – Courrier des lecteurs.
– Coupures de presse.
PAGE 3 :
Sourde bataille pour le temps, par MONA CHOLLET.
PAGES 4 ET 5 :
Qui défendra les inspecteurs du travail ?, par FANNY DOUMAYROU.
– Contes et mécomptes de l’emploi des femmes, par MARGARET
MARUANI ET MONIQUE MERON.
PAGES 6 ET 7 :
Un gendarme du nucléaire bien peu indépendant, par AGNÈS SINAÏ.
– Le traité de non-prolifération (A. S.). – Déchets lucratifs (A. S.).
PAGE 8 :
Quand la Palestine refuse de disparaître, par LEILA FARSAKH.
PAGE 9 :
Fin de la « stratégie sudiste » aux Etats-Unis, par JEROME KARABEL.
PAGES 10 ET 11 :
En Amérique latine, des gouvernements affrontent les patrons de
presse, par RENAUD LAMBERT. – « Veja », le magazine qui compte au
Brésil, par CARLA LUCIANA SILVA.
PAGES 12 ET 13 :
Safari scalpel à New Delhi, ou les périls du tourisme médical, suite
de l’article de SONIA SHAH. – Médicaments, le casse-tête indien,
par CLEA CHAKRAVERTY.
PAGES 14 ET 15 :
Que reste-t-il des frontières africaines ?, par ANNE-CÉCILE ROBERT.
– Impériale Afrique du Sud (A.-C. R.).
PAGE 16 :
Désunion nationale en Birmanie, par RENAUD EGRETEAU. – Habitat
coopératif, verrou contre la spéculation, par MARTIN DENOUN ET
GEOFFROY VALADON.
PAGE 17 :
Johannesburg, notre ville, par NADINE GORDIMER.
PAGES 18 ET 19 :
Etat de guerre permanent dans le Haut-Karabakh, par PHILIPPE
DESCAMPS. – Des récits irréconciliables (PH. D.).
PAGES 20 ET 21 :
Les géants des matières premières prospèrent au bord du lac Léman,
par MARC GUÉNIAT. – Effervescence de la littérature suisse
romande, par ANNE PITTELOUD.
PAGES 22 ET 23 :
L’Europe face à l’hégémonie allemande, suite de l’article de PERRY
ANDERSON.
PAGES 24 À 26 :
LES LIVRES DU MOIS : « Ya Salam ! », de Najwa M. Barakat, par
MARINA DA SILVA. – « L’Art de la résurrection », de Hernán Rivera
Letelier, par MAURICE LEMOINE. – Jacques Rancière, art et politique,
par ALIOCHA WALD LASOWSKI. – Avenirs de la Chine, par MARTINE
BULARD. – Caractères, fontes et casses, par BERNARD ANDRÉ.
– Armées du XXI
e
siècle, par ALAIN COLDEFY. – Les héritiers du
blairisme, par KEITH DIXON. – Dans les revues.
PAGE 27 :
Recherche publique, revues privées, par RICHARD MONVOISIN.
DÉCEMBRE 2012 – LE MONDE diplomatique
SPLENDEUR ET DÉCADENCE DU HALL DE GARE
Gérer les pas perdus
* Ecrivain.
en témoigne la refonte de Saint-Lazare, rouverte en
2012 avec ses quatre-vingts boutiques et dix mille
mètres carrés d’espaces commerciaux.
Ces longs travaux, dissimulés derrière des bâches
et des murs provisoires, auraient dû éveiller la
méfiance. Mais un rafraîchissement ne semblait pas
superflu, après des années de chantiers provisoires
puis l’abandon progressif de cet édifice. Chaque
usager attendait donc de découvrir le nouveau Saint-
Lazare avec la naïveté du spectateur guettant le lever
de rideau. Au vu des désagréments quotidiens que
le chantier entraînait, passant par la destruction des
services, des cafés et des kiosques à journaux, on
avait toutefois fini par comprendre que la SNCF, loin
de se contenter d’une rénovation, tenait là une grande
affaire. Quel temple moderne allait donc succéder
au vieux hall métallique datant de la révolution indus-
trielle ? Quel décor allait remplacer celui des loco-
motives, inscrites dans nos mémoires par les toiles
de Claude Monet ? Quel aspect allait prendre cette
salle des pas perdus où, d’une génération à l’autre,
des millions de banlieusards avaient attrapé leur train,
pris un café au comptoir, lu le journal en écoutant
les annonces ?
ENFIN, le rideau s’est levé, le 21 mars 2012.
Nous avons ouvert nos yeux brillants ; et nous avons
découvert ce que chacun a vu, depuis, sous les
applaudissements de la presse unanime : un centre
commercial d’une parfaite banalité, comme il en
pousse partout en France et dans le monde, avec ses
escaliers mécaniques, ses transparences et ses
boutiques. Solaris, Esprit, Starbucks Coffee, Swatch
et leurs cousins occupent désormais tout le volume
du bâtiment, des galeries de métro jusqu’au départ
des trains. Leurs sigles renvoient à cette poignée
d’enseignes planétaires qui réduisent tout déplace-
ment à un morne alignement de logos. Les escala-
tors sont implantés de telle façon qu’il est impos-
sible d’accéder à la place du Havre sans passer par
les galeries marchandes. L’ancienne sortie rapide a
été condamnée. Le plus étonnant réside toutefois
dans l’enthousiasme des commentaires, « de droite »
comme « de gauche », qui ont salué comme une
grande avancée cette métamorphose d’une gare en
hypermarché, invitant les banlieusards à transformer
leur temps d’attente en temps d’achat. Quant à moi,
sans doute un peu trop attaché à l’ancienne idée d’une
gare, j’ai cherché en vain ces comptoirs en zinc
ouverts sur le hall où j’avais l’habitude de m’arrêter ;
Le Monde diplomatique du mois de novembre 2012 a été tiré à 205 726 exemplaires.
A ce numéro sont joints trois encarts, destinés aux abonnés :
« Presse et pluralisme », « Pub Cigale Voyages » et « Philosophie Magazine ».
cipe du « flux tendu ». On peut également fréquenter
le Daily Monop’ du rez-de-chaussée, ouvert tard le
soir, et pratique pour faire quelques courses avant de
rentrer chez soi. Tout n’est pas mauvais dans le
nouveau Saint-Lazare, mais la loi de l’immobilier
commercial a rendu le moindre mètre carré payant,
surveillé, rentable. Seuls témoins du vieux Paris : ces
anciens décors vitrés qui représentent les villes de
l’Ouest, et que les architectes ont soigneusement
rénovés, tels des meubles précieux dans un apparte-
ment moderne.
Après la gare de l’Est et la gare Saint-Lazare, la
gare du Nord et la gare Montparnasse passeront
bientôt au grand nettoyage. Pour cette dernière, le
projet grandiose prévoit une « refonte totale » et
l’aménagement de dix-huit mille mètres carrés. Le
chantier compliquera la vie quotidienne de 2015
à 2019. Mais les usagers se réveilleront clients, et
Paris, alors, aura presque oublié ce qu’était une gare.
Le nouveau Saint-Lazare prolonge, à sa façon, les
quartiers urbains rénovés, eux aussi, pour accompa-
gner l’explosion du marché immobilier. Les immeu-
bles sont décapés, les rues plus propres, les petits
commerces de nécessité ont fait place aux agences
bancaires et aux vêtements de marque. Tout sent le
confort et la mort, comme si la ville n’était plus qu’un
décor de ville et la gare un décor de gare, laissant peu
de place à la vie urbaine dans son foisonnement, ses
hasards de rencontres, ses imperfections et ses dérives.
Dans cette gare de l’avenir, on n’attend plus son train
en lisant le journal, mais on rentabilise son temps et
celui des entreprises, afin qu’il ne soit plus jamais
question de « pas perdus »...
28
www. monde-di pl omati que. fr
PAR
BENOÎ T DUTEURTRE *
j’ai cherché cette terrasse où l’on
pou vait s’asseoir un instant avec sa
valise, en attendant la commande
du garçon de café ; j’ai cherché les
modestes kiosques à journaux où
j’attrapais la presse du jour...
DE CETTE VIE archaïque rien
n’a vraiment survécu dans la nou -
velle gare flamboyante. Pour bien
marquer la rupture, on a même
supprimé les grandes horloges
suspendues, qui risqueraient de
troubler les emplettes. En revanche,
puisqu’il ne s’agit plus seulement
de prendre le train, mais de
traverser un espace « convivial »,
on a pris soin d’ajouter, ici et là,
quelques œuvres contemporaines,
comme cette grande boule de
sachets en plastique multicolores qui nous rappelle
que la culture est partout, même à l’hypermarché. Le
comptoir en zinc ouvert sur le hall s’est transformé
en restaurant où nul vagabond n’oserait plus mettre
le pied. Le buffet de la gare, repris par la chaîne Star-
bucks Coffee, n’a plus de personnel pour vous servir
en terrasse. Le voyageur affamé doit se résoudre à
rejoindre, à l’intérieur, une interminable file d’at-
tente. Bagage en main, il se sert lui-même de produits
et de boissons, avant de régler l’addition à l’unique
employé visible : un caissier.
Pour ceux qui préfèrent manger sur le pouce, de
petits comptoirs ont été installés près des quais, où il
faut également faire la queue, mais où aucun espace
n’a été prévu pour s’asseoir, manger ou boire tran-
quillement. Certaines chaînes de restauration rapide,
comme Pains à la ligne, cultivent le style vieille
France avec leurs sandwichs jambon-beurre. Elles
n’en négligent pas moins les habitudes locales, et l’on
ne trouve guère de vin dans ces bistrots, abondam-
ment pourvus de bière, Coca, Redbull – et, pour le
dessert, de cookies ou de muffins ; ce qui paraît bien
naturel dans un lieu où chaque détail semble conçu
pour nous rapprocher des normes américaines. Dans
l’espace de vente de billets, le nombre de guichets
humains a encore diminué face à la forêt d’automates,
et il faut faire la queue dans le serpentin jusqu’à la
fameuse ligne à ne pas dépasser. Les kiosques à jour-
naux, moins nombreux, se sont transformés en
Relay... mais on peut également flâner dans une
« librairie » plus cossue qui vend les succès du jour,
des magazines et des confiseries, etc., à condition de
patienter à la caisse où règne, comme ailleurs, le prin-
SOMMAI RE Décembre 2012
ERRÓ. – Sans titre, 1959
AU-DELÀ des professions de foi sur le déve-
loppement durable et les avantages écologiques
du rail, les grands administrateurs français ne
semblent aimer ni les gares ni le train. Rien, en tout
cas, de ce que le transport ferroviaire apporte de
simple, d’accessible et de pratique dans la vie quoti-
dienne. Depuis deux décennies, leur vrai modèle est
l’avion, avec son système de réservation obligatoire
(le fameux « Socrate », acheté à American Airlines),
ses tarifs variables selon l’offre et la demande, ses
cabines et ses places de plus en plus étroites, son
obligation d’étiqueter les bagages (en attendant de les
faire payer partout)... L’une des plus éclatantes
démonstrations de cette mutation tient, probable-
ment, dans l’édification de nouvelles gares en rase
campagne – coques de verre et de béton qui font la
fierté des élus locaux. Les gares, jusqu’alors, reliaient
le cœur des villes, avec leur réseau de correspon-
dances et de transports en commun ; elles se situent
désormais loin des agglomérations, comme les aéro-
ports. La plupart d’entre elles, comme Aix TGV, ne
sont même plus reliées au réseau ferroviaire secon-
daire (qui intéresse si peu la Société nationale des
chemins de fer français, SNCF) mais se voient entou-
rées d’immenses parkings. Il faut, pour s’y rendre
ou en repartir, affronter les embouteillages et
augmenter la pollution : le train au service de l’au-
tomobile ; on n’imaginait pas que nos décideurs
pussent arriver à résoudre cette équation !
Le principal embêtement des gares de centre-ville,
en regard des nouvelles normes de profit, reste
évidemment la surface de terrain qu’elles mobili-
sent : tout cet espace hors de prix sur le marché
immobilier. La SNCF et Réseau ferré de France
(RFF) ont résolu une partie du problème en mettant
sur le marché les milliers d’hectares correspondant
aux anciennes gares de triage, aux ateliers, aux
garages – dont on aperçoit encore les restes à l’ap-
proche de la gare de Lyon ou de Saint-Lazare, à Paris.
Cette mine d’or pour les urbanistes et les promoteurs
a déjà permis de façonner le nouveau quartier d’Aus-
terlitz. Quant aux gares elles-mêmes, quand on ne
les délocalise pas à la campagne, la nouvelle pers-
pective consiste à les transformer en centres commer-
ciaux et centres d’affaires. En remodelant entière-
ment les bâtiments, puis en confiant leur exploitation
à des sociétés privées, les chemins de fer français
espèrent augmenter leurs profits. Sous prétexte de
convivialité et d’esthétique, ils s’inspirent du très
libéral modèle anglais, illustré par la gare St Pancras
de Londres. La multiplication de galeries marchandes
achève de transformer les vieilles architectures de
fer en halls d’aéroport propices à la dépense, comme
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Qui sont vraiment
les économistes
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COLLECTION « PRENDRE PARTI »

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