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|. LE PETIT HOMME DES FOULES C’était a Ja épétition générale du Mannequin d'Osier', la si émouvante piece de notre cher et grand Anatole France. Les couloirs regorgeaient de monde élégant, et, comme les chandelles n’étaient pas encore allumées, la foule parée — habits noirs et toilettes claires, n’est-ce pas ? — grossissait toujours. On cherchait ses places dans un grand brouhaha ; les ouvreuses pliaient sous le poids des fourrures et des longs manteaux de dentelles ; des bonsoirs, des sourires et des lor- gnettes ; et le nom aimé de Lucien Guitry’ circulait de bouche en bouche... Une « chambrée » magnifique — vous connaissez les rites de ces solennités théatrales, ils ont été mille fois décrits, en prose et en vers. Je ne les décrirai pas une mille et unieme fois, ici. Ils n’ont plus le moindre imprévu, Wailleurs, et le pictoresque en est parti, définitivement... Dieu sait quand reviendra ! En plus des habitudes ordinaires, il y avait des amis par- ticuliers de l’auteur, dont ce n’est point I’habitude, ayant sans doute autre chose & faire, qu’ils viennent sacrifier des heu- res charmantes ou utiles au dieu, au pauvre bon-dieu du thal tre; ce qui faisait dire narquoisement, aux historiographes de ces fétes si parisiennes: « Quel dréle de monde, aujourd’hui... Nous ne connaissons pas ¢a!...» Et de rire naturellement, car rien n’est risible comme de rencontrer des figures que l'on ne connait pas... Qu’est-ce que ¢a peut bien étre, avouons-le, que des figures que Ton ne connait pas Ce n’étaient, en effet, ni des couturiéres, ni des bottiers, des tailleurs, ni des grands-ducs — Ah! que les grands-ducs hous manquent en ce moment! —, ni des journalistes, mi des boursiers, ni des cercleux, ni de ces visages louches si douteux que le tripot, les soirs de premiére, améne, au théa- tre, et que le théatre ensuite rend au tripot, aprés la station obligatoire aux grands bars nocturnes — Ah! qu’ils man quent aussi aux grands-ducs, les grands bars nocturnes Non... ce n’était, disons-le franchement, aucune de ces pet sonnalités décoratives ou illustres... C étaient tout simpleme! de jeunes savants, de jeunes philosophes, de jeunes artistes des socialistes, des libertaires... des mufles, quoi !... Et il y en avait d’autres encore. Crest alors que, parmi cette foule mélée — gilets velours, plastrons emperlés, fleurs au corsage, onduleuse jupes, trainées de parfum —, je vis se glisser péniblemen un tout petit... tout petit homme. Ah! qu’il était petit! éait vraiment si petit qu'il disparaissait, noyé, pour ain dire, dans le flot, de plus en plus enflé, des gilets, des plas trons, des fleurs, des jupes, des parfums..., et si absolument petit que personne ne faisait attention & lui... Il tenait @ Ia main, maladroitement, un coupon de loge, et, avec beaucoup de peine, il l’élewait jusqu’a ses yeux, pout y lire, sans doute:, le numéro, puis il essayait, en se haussant sur la pointe di pieds, de retrouver, a travers les gilets de velours, les plas; trons emperlés, les fleurs, les jupes, les parfums, et méme, centre les créneaux formés par les épaules et les chapeaux, de retrouver le numéro correspondant, inscrit ala porte des loges... On le sencait, ce petit homme, peu familier avec ces choses et avec ces gens, et, sans doute, il en avait un peu peur... Je ne voyais rien de sion visage que me cachaient conis- tamment les hautes carrures et les mouvantes élégances dle ces hommes et de ces femmes... Je ne voyais que son petit corps incertain, son petit dos timide, ses petites épaules effia- cées et tombantes, car tout en lui était petit... Rien qu’a stes gestes, 2 ses mouvements, il semblait hésitant, tres. timidle, effaré, un peu gauche. Et je me dis: — Siil agit dans la vie comme dans cette foule... Alb! le pauvre petit bonhomme !. Je le plaignais sincéremient, jen avais pitié... tout dire ?. faut-il Je le méprisais un peu d’étre si petit, si hési- cant, si timide, si gauche ! Et je me dis encore : — Quelque professeur de province, que la gloire des avantures de M. Bergeret’ attira ce soir, a Paris... Ou biien qui? Rien... rien... moins; que rien !... Un inconnu, en tout cas, et si completement, si désesipé- rément inconnu, qu’aucun de ces fiers messieurs et de ces