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5. REPONSE A UNE ENQUBTE SUR LE TSARISME' I n’y a pas de mots pour dépeindre, comme il faudrait, Vénorme horreur de ce grand forfait, pas de mots pour en Caractériser la lacheté monstrucuse et inconnue. Avec sa bande de grands-ducs voleurs, de policiers féroces, de géné- FAUX aSsassins, le tsar s'est rejeté Iui-méme hors de son Empire, hors de Vhumanité tout entiére... Quoi qu'il advienne, il ne peut plus renter & Pétersbourg, il ne peut Plus désormais franchir les mutailles de cadavres dont il a entouré sa capitale. Diailleurs, il est condamné & mort par Son peuple bien caché qu’il soit, si fortement protégé qu'il soit par une escorte de bourreaux, si errant qu'il soit de chateaux en forteresses, i] ne peut plus échapper au des- tin. La sentence prononcée sera exécutée selon la justice. Nous ne savons pas exactement ce qui se passe la-has, ou plutér, nous ne savons, en bloc et sans détails, que les atrocités de la premiére journée. Il peut aussi arriver aujourd hui que Ja révolution soit, non pas vaincue, du moins qu'elle Se recueille, qu'elle subisse un temps d’accalmie néces- saire et, nous 'espérons, simulée, Mais je ne puis pas croire, je ne veux pas croire qu'un pareil mouvement, dont les cau- ses sont si lointaines, st profondes, si justes ¢¢ St belles, s'arréte Four a coup, meme apres 1a sauvagerie et La terreur d'une répression sans exemple. On peut le retarder et il peut s'ajour- war luiememe & queigues jours: a quelques mois, soyez sir juril reprenda plus violene que jamais, mieux organise, mieux armé. Il est irrésistible et formidable, comme le petit brio dherbe naissant qui, de sa fragiliré unie, souléve la grosse motte de terre durcie et foulée. Pour le moment, jl semble que les arrestations ef masse succedent aux massacres. Cest dans l'ordre... Apres la tue- rie au grand jour de la rue, le meurire silencieux, le meurtre éouffé dans les prisons €t dans les mines. On dit, que Gorki’ est arrété.. D’autres le sont ou le seront, moins glo- veux mais d’aussi grande ame que fui... Tout ce que ce pays martyr compte de hautes intelligences, de cerveaux libres, de vrmars genereux, va etre traque, viokg, train de gedles en bagnes, pat la police... Il n'importe... Ils aurone beau multi- ier les accentats, la Russie @ enfin pris conscience delle ame... Un peu de soleil fucur sourit & tout ce sang dont te est baignée... Ec la grande nouvelle circule déja, de ville en ville, de village en village, d’usine en usine, disba en isba... Cet événement douloureux et auguste doit tre un sujet de edllexions pour nous... Be vesiment nove n’avons pas 2 étre tellement fiers de nous-mémes, de notre civilisation, de notre securité, de nos libertés apparentes... Tout cela est bien fragile... Ceux qui ne voient pas que les mémes menaces pesent sur nous, sont des aveugles ou des fous... Notre haute armée est bien pareille a celle de la-bas... Un méme état d'esprit anime mos officiers frangais et les sinistres brutes asia tiques qui, dans les squares de Pérersbourg, tirérent sur vingt- trois petits enfants, réfugiés dans les arbres, « comme sur des moineaux »’. Si M. Rouvier' manque de documents a ce sujet, qu'il envoie dans les mess et dans les salons nationalistes des hom- mes de confiance pour y écouter et recueillir les conversa- tions courantes... Il verra, ensuite, s'il doit livrer aux Trepov’, aux Foullon, aux Kleigels de la conspiration mili- taire impunie et colérée, ce qui reste d’un peu républicain, d'un peu humain dans I’armée. L’Humanicé, samedi 28 janvier 1905.