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Hank Vogel

Le strip-teaseur

Dans une salle d'attente d'un cabinet médical, un homme (il est seul) dit à très haute voix: - Il y a quelqu'un? Quelqu'un de bien? Changement de ton. - J'ai compris, il n'y a personne de bien. Car les gens bien répondent. Répondent aux appels, aux cris des hommes... Bien que... Oui, pourquoi ne pas le dire? Il y a aussi des gens bien qui ne répondent jamais, jamais aux lettres, jamais aux cris, aux cris des hommes... Qu'est-ce qu'ils font alors? Il se taisent? Oui, c'est ça, ils se taisent. Ce n'est pas facile de nos jours de savoir se taire. La preuve: souvent, très souvent même, on force les gens à dire la vérité. La vérité et non pas des vérités. Il ne faut pas tout confondre... Un sifflement. - Qu'est-ce que c'est? Quelqu'un a sifflé? Quelqu'un de bien? Personne ne veut me

répondre? Je vois. Je commence à comprendre. Je suis... Je suis au milieu de l'univers. Non, c'est trop bourgeois. Le décor est trop bourgeois. Les tableaux surtout. Il n' y a que les bourgeois qui aiment les tableaux. Les petits bourgeois aussi. Les paysans aussi. Les ouvriers aussi. Les aristocrates aussi. Les curés aussi. Les banquiers aussi. Et les employés de banque. Seuls les enfants ont horreur des tableaux. Et ils ont raison. Car les tableaux, on les accrochent toujours trop haut... et ça impressionne les enfants... Un sifflement. - Mais qu'est-ce que c'est ce cirque? J'ai l'impression d'être sur scène, d'être en train de jouer un pièce absurde de Hank Vogel. C'est peut-être lui qui siffle. Non, Hank Vogel ne siffle jamais, on le siffle et il aime ça. Quel masochiste!... Un sifflement. - Ça va, ça va! J'ai compris. On veut ma mort. On veut que je me taise. Eh bien, je

ne me tairai pas. Jamais! Jamais!... Puisque personne ne veux me parler, je continuerai à parler tout seul et à haute voix. Les politiciens parlent bien à haute voix, même quand personne ne les écoute. Après tout, on a raison de ne pas les écouter. Car eux aussi ne savent pas écouter les autres. Il n' y a qu'eux qui comptent Eux et leurs théories... Un sifflement. - Mais que voulez-vous? Rien? Je crois que c'est ça, c'est rien. C'est sûrement un admirateur insatisfait. Simple tactique pour démoraliser l'artiste. On le siffle. Bien que dans certains pays, siffler un artiste, c'est un signe d'admiration. Exactement comme quand un homme siffle une femme ou un chien ... c'est pour attirer la bête vers soi... Un sifflement. - Non, merci, ça ne m'intéresse pas. Je suis bien là où je suis. Si on me veut, on n'a qu'à venir me chercher. Moi, je suis bien venu jusqu'ici. Bien que... non, ne me faites pas

dire ce que je n'ai pas envie de dire. J'aimerais un jour pouvoir crier des mots d'amour à la barbe des politiciens imberbes... mais non, mais non! Soyons sérieux! Un silence. -Tient! On n'a pas sifflé. Serait-ce par pure tactique? Le silence avant l'attaque? Le silence avant le sifflement? Enfin! Ce n'est pas encore le printemps. Et l'automne a encore du chemin à faire. Moi, j'aime bien l'été. Pourquoi? Parce qu’en été on s'habille peu. Et dans certains endroits pas du tout. Certains organismes font même beaucoup d'argent en permettant aux gens de mettre à l'air leurs organes. Simple question d'organisation! Le vice et la vertu sont les deux mamelles de la bourgeoisie. Il y a toujours une plus lourde que l'autre ou une plus atrophiée que l'autre. Question de philosophie. De religion. D'argent même. L'argent! Avec de l'argent, on peut même acheter un sexe. De quelqu'un d'autre mais on ne peut jamais racheter son propre sexe...

Un sifflement. L’homme sursaute. - Hypocrite! Pourquoi seuls les sexologues ont le droit de parler de sexe en toute liberté, en pleine rue, en pleine cérémonie? Si l'homme de la rue parle de sexe à la secrétaire particulière de son directeur, aussitôt, il se fait foutre à la porte sans la moindre indemnité. Par contre si un sexologue décide subitement de faire une conférence sur la sexualité des hommes politiques, aussitôt, tous les partis politiques ouvrent leur coffres-forts et proposent des sommes d'argent, des sommes énormes, à ce révolutionnaire du sexe afin de connaître avant le public les secrets intimes de leurs dirigeants avant que... avant que... Avant que?... Un sifflement. - Ho, ho! Ne siffle pas la bouche pleine! Ce n’est pas bon pour la muqueuse gastrique. Ça donne des ulcères... L'ulcère est à la mode, sûrement parce que le sifflement est à la mode. On siffle, jour et nuit, de nos jours, des airs à la mode qui donnent des

ulcères à l'estomac... à l'estomac. La preuve: des milliers de soldats meurent en sifflant. Ils partent à la guerre en sifflant et meurent sous le sifflement des balles. Moralité: siffler est le dernier cri du soldat avant de mourir. Ils meurent toujours, ces pauvres soldats, en sifflant des airs militaires, des airs patriotiques... Moi à leur place, je sifflerais des airs mortuaires, ce serait plus rationnel. Un silence. - Un héros! Je serai un héros. Un grand héros! Un vrai! Bien que de nos jours, les héros poussent comme la mauvaise herbe, à coup de publicité... La publicité: religion des médiocres au profit des ingrats. Non, il ne faut pas me faire dire ce que je n'ai pas envie de dire. Au fait qu'est-ce que j'ai envie? Il réfléchit. Puis: - J'ai envie... j'ai envie de voler comme un oiseau au-dessus des toits, des pyramides, de Baalbek, du Pain de Sucre, du Vatican,

des banques suisses, de Chicago, de Jérusalem, de Kaboul, de... de... de... et je ferais mes petits besoins sur la tête de tous les indésirables. Il y en a beaucoup. Trop même. Ils me tireront sûrement dessus. Sans aucun doute. On tire bien sur les petits oiseaux, pourquoi devrait-on faire exception envers un oiseau de mon espèce? De nos jours, on ne respecte plus que les avions et les diplomates... en pâtisserie bien entendu. Bien entendu!... Un sifflement. - Ça recommence! On m'en veut vraiment! Je n'ai pourtant rien dit de mal. Je n'ai tué personne, ni physiquement, ni psychologiquement. Un silence -Je me demande ce que je fais là? L’homme regarde sa montre. - Le temps passe, passe... et trépasse. Seuls les imbéciles demeurent. Avec leurs idées

et leurs trésors. Mais qu’est-ce que je fais là debout? J'ai l'impression d'être dans un autobus. Le monde est présent et absent à la fois... Un sifflement. - Parfaitement! Présent et absent à la fois! Il ne faut pas toujours croire que le fait d'attendre... attendre qui? Oui, c'est vrai, est-ce que j'attends quelqu'un? Un policier? Un agent d'assurance? Un médecin? Un directeur artistique? Une strip-teaseuse? Un stip-teaseur? Ça existe ça? J’en suis peutêtre un. Peut-être. Sûrement. Mais non! Mais si! Oui, j'en suis un. Intellectuellement, je suis un strip-teaseur. Car je suis un homme qui dit tout à tout le monde. Je mets mon âme à nue. Parfois le monde rit, parfois il pleure, parfois il s'en fout. Vive la liberté! Vive la nudité! Vive la spontanéité! Vive la vérité! Vive ma soeur! Vive moi! Vive la modestie! Vive la vie! Un silence. - Il fait chaud ici. Très chaud. Après tout...

L’homme se déshabille, mais garde son slip. - Comme je suis bien ainsi! Ça sent le printemps. La sève monte, monte... jusqu'aux oreilles. Non, ça sent l'été, la sève circule, circule dans mon sang impur. Je suis impur moi? Qu' est-ce que l’impureté? Et la pureté? Des mots de société. Des jeux de société! Si je suis comme je suis maintenant, c'est que j'ai chaud et que mon esprit et mon corps ne font qu'un. Un! Oui, mon corps et mon âme ne font qu'un. Un pour tous, tous pour un! C'est ça la vérité. Simple question d'harmonie. Contrairement au politicien ou au psychiatre, le strip-teaseur est un être entier. Il est nu, il se met entièrement nu, corps et âme. Je sais, je sais! Pourquoi mon slip? Pourquoi pas? Pourquoi ne pas garder un petit souvenir d’enfance? Le Pape, lui, garde bien son slip lorsqu’il se... lorsqu'il s'habille en habit papale. Simple souvenir d'homme! On ne peut tout de même pas tout abandonner d’un seul coup. Je sais bien que ça ne fait pas toujours plaisir à tout le monde...

Un sifflement. L’homme sursaute. - Mais bien sûr! Bien sûr!... Mais pourquoi cette réaction? Serait-ce la réaction d'un homme qui a peur d'affronter les grands problèmes de la vie? La femme? L'amour? Le couple? La solitude? La multitude? Le divorce? La jalousie? Le cocufiage?... Tous ces problèmes ont une seule et même chose en commun: le sifflement d'air, d'un air à la mode. Je m'explique: lorsque un homme veut appeler sa femme qui se trouve à une cinquantaine de mètre devant lui, dans la rue, il se met à siffler ou il fait semblant de siffler un air à la mode. Lorsqu'une femme vient de quitter son mari, à qui elle a dit les pires atrocités, elle se met à siffler un air à la mode. Lorsqu'un cocu rencontre, dans un restaurant, sa femme avec un autre homme, plus beau et surtout plus fort que lui, il se met à siffler en cachette un air à la mode. En sortant du palais de justice, les divorcés sifflent toujours un air à la mode. Après l’amour, après l'acte sublime des caresses intimes, le séducteur professionnel siffle ... un air à la mode, bien entendu. Dans la solitude, le solitaire siffle des airs à la

mode. Pour ne pas entendre le tic-tac de sa montre. Les exemples ne manquent pas. Siffle si tu ne sais pas iodler, dit un dicton suisse. Chante ou siffle si tu ne sais pas faire des affaires, ainsi l 'argent te tombera du ciel, dit un dicton juive. De tout temps, dans sa misère, l'homme a sifflé pour embellir son existence ... Un sifflement qui fait plutôt penser à un coup de sifflet. - Même celui-ci qui ne sait rien faire d’autre que de siffler. Le pauvre! Il y a des gens comme ça... qui naissent avec un sifflet dans la bouche. Les agents de police surtout. Pauvre race qui , grâce au sifflet , a de l'autorité. Bien que je n 'aimerais pas être à la place d 'un flic. Car j 'ai horreur des ballades nocturnes. La nuit , ça ne sent pas comme ça sent le jour. La nuit, les coeurs palpitent et et les muscles s' excitent pour un rien. Un simple mouvement de hanche et voilà que c 'est parti! La plupart des gens, sûrement à cause de l'excitation de leurs muscles, sous l’influence des couleurs sombres de la nuit... La plupart des gens

s'exhibent à la moindre projection de lumière colorée. Fesses à l 'air, poitrine en avant, on se donne au premier rythme d'une samba... Un coup de sifflet. - Je sais, je sais! Il n'y a pas de samba sans coup de sifflet, au Brésil. Tous les Brésiliens dansent la samba sauf les Indiens d'Amazonie qui, faute d' oreille, préfèrent leur forêt vierge. Faute d' oreille? Le mot oreille me dit quelque chose... Ah , oui, beaucoup d 'Indiens se sont fait arracher les oreilles par les civilisés de la civilisation du pétrole. On a vendu des oreilles contre quelques dollars pour permettre à certains de creuser des puits de pétrole. Mais non, mais non! C'est faux, c 'est archifaux! diraient certains. C'est des ragots de communistes, d'anarchistes, de révolutionnaires... Mais, en réfléchissant bien, croyez-vous qu’un strip-teaseur de mon espèce se mettrait à raconter de pareilles choses? Après tout, tout est possible ... Un coup de sifflet.

- Parfaitement! Tout est possible. Même l'impossible est possible. C'est une question de savoir-faire. Il y a des gens qui sont capables de tout... même à vous faire croire à des choses impossibles. Par exemple: les hommes politiques , les curés, les pasteurs et les psychiatres n 'essayent-ils pas de vous faire avaler n'importe quoi? Et les pharmaciens? En parlant de pharmacien, quelle place auront-ils dans notre société dans mille ans? Les pharmaciens d'aujourd’hui seront-ils des sorciers demain? Quelle chance ils ont de pouvoir gagner leur vie, et bien, en empoisonnant les autres. Après tout, ils ont raison de profiter de la bêtise humaine. Si le monde va de travers, c'est la faute des consommateurs. D'un côté, il y a trop de consommateurs et de l'autre côté, trop de personnes qui, faute de moyen, ne peuvent pas consommer. Moralité: c'est la faute à la consommation. D'un côté, on dépense des fortunes pour maigrir d'un kilo et l’autre côté, on a pas un centime pour grossir de cent grammes... On donne plus volontiers une cacahuète à un singe qu'un grain de riz à un mendiant. C'est dur. C'est dur ce que je viens de dire.

Mais la réalité est là: dans les zoos on ne meurt jamais de faim. Par contre dans les bidons ville... Mais oui, je sais! Les singes eux ne savent pas travailler. Qu'en savezvous? Pourquoi n'a-t-on jamais essayer de mettre un singe à la tête d'un pays? A-t-on peut-être peur que le pays devienne trop prospère... que les hommes deviennent plus raisonnables? Plus intelligents? Plus sages?... Tiens! Il ne siffle plus. Un sifflement. - Et voilà que ça recommence! C'est sûrement un incompris ou quelqu’un qui n’a jamais rien compris. Car celui qui a compris une fois pour toutes que siffler est un acte de pure autosatisfaction... non, que ferait-il? Ce n'est pas facile de philosopher sur une action qui est vulgaire, selon moi. Tout le monde peut penser le contraire, dire le contraire mais personne n'ose faire ce que je fais. L'homme est trop conditionné. Il rêve de liberté et que fait-il pour cela? Il s’enferme dans des lieux puant... puant davantage que dans les prisons. A croire que l'homme préfère les mauvaises odeurs

aux parfums naturelles de la vie... Un coup de sifflet. - Pollueur! Cessez de polluer! Vous êtes en train de polluer mon cerveau avec vos coups de sifflet. Le monde en assez de votre musique insensée. Vous inquiétez les cardiaques, les hystériques ainsi que les fumeurs d'opium... Opium! Haschich! Cocaïne! Héroïne! Marijuana! LSD! Et le cul de ma soeur! Tous des stimulants pour grand rêveur. Le monde rêve de vouloir continuellement rêver. Il vit entre la vie et le rêve. Entre la vie des autres et les rêves des autres. Il s'habille comme les autres et se met nu par tradition uniquement ou lorsqu’ il est appelé à faire son devoir. Mais jamais, jamais il ne se met nu spontanément... à la face des autres qui est masquée, masquée par une montagne de contradictions contradictoires, vicieuses, perverses et immorales... La morale! Qu'est-ce que la morale? Dans certains pays, il est interdit aux femmes de montrer leur visage. Dans d'autres pays, les femmes se promènent les seins à l'air. Je ne comprends pas. Tous les

culs se ressembles, non? Il n'y a que la couleur de la peau qui change! Aucune importance, la peau de l'homme est si sensible, que dire de son esprit? La nudité de nos jours n'est plus qu'une question de mode. Volume et bronzage: des obsessions qui frisent la psychose. L'homme et la femme sont à redévêtir. Avec art! L'art du déshabillage naturel, spontané... Éclairages et pénombres: des jeux enfantins pour adultes nostalgiques. Le nouveau, le vrai striptease , c 'est l'art de mettre spontanément à nu... son corps et son esprit. Le corps avec l'esprit. Et l'esprit avec le corps. Cet art qui est un anti-art fut découvert... L’homme réfléchit. - Quand est-ce qu'il fut découvert? L’homme réalise: - Ah, oui! Il fut découvert ici-même, il y a à peine... combien de temps? Le temps d'une attente. Car, c'est vrai, je suis en train d'attendre. Attendre qui? Attendre quelqu'un sûrement...

Un sifflement. - Est-ce lui qui m'attend? L’homme crie: - Est-ce vous l'homme que j'attends? Changement de ton. - Il n'est sans doute pas sensible aux mots. Et si je sifflais? Et si... et si... L’homme réfléchit un instant. Puis il se met à siffler de toute ses forces. Brusquement, le médecin sort de son cabi net, en claquant la porte, et dit à l’homme avec colère: - Mais vous vous croyez où? Pour qui me prenez-vous? Ce n’est pas parce que vous êtes chez un psychiatre que tout doit être permis. La folie a des limites, vous savez. Et puis, ce n'est pas parce que ça fait une heure que je suis en train de siffler mon chien, pour que vous aussi vous mettez à

siffler. Calmement, avec le sourire: - Je vois, vous êtes le fameux strip-teaseur que j'attends avec impatience. Mais entrez, entrez, mon cher Monsieur. Une fois l’homme entré, le médecin dit: - Il y a parfois des clients sympathiques dans notre métier. Et des moments amusants. Le médecin disparaît puis réapparaît en sifflant et en faisant des clins d'oeil du côté de la porte...

© Le Stylophile, Hank Vogel, 2012.