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LES CANADIENS-FRANÇAIS

ORIGINE

DES FAMILLES

ÉMIGRÉES DE FRANCE, d'eSPAGNE, DE SUISSE, ETC,

POUR VENIR SE FIXER AU CANADA, DEPUIS LA

FONDATION DE QUEBEC JUSQU'À CES DERNIERS TEMPS

ET SIGNIFICATION DE LEURS NOMS

PAR

N.-E. DIONNE, LL. D., M. D.

Professeur d'Archéolog-ie à L'Université Laval

Québec :

1

LIBRAIRIE GARNEAU

Rue Buade

i

Montréal :

1'

LIBRAIRIE GRANGER

Rue Notre-Dame

Laflamme & Proulx, Imp. Québec

1914

ORIGINE DES FAMILLES

CANADIENNES-FRANÇAISES

LES CANADIENS-FRANÇAIS

ORIGINE

DES FAMILLES

EMIGREES DE FRANCE, D ESPAGNE, DE SUISSE, ETC, POUR VENIR SE FIXER AU CANADA, DEPUIS LA

FONDATION DE QUEBEC JUSQU'À CES DERNIERS TEMPS

ET SIGNIFICATION DE LEURS NOMS

PAR

N.-E. DIONNE, LL. D., M. D.

Professeur d'Archéolog-ie à L'Université Laval

Québec :

LIBRAIRIE GARNEAU

Rue Buade

Montréal :

LIBRAIRIE GRANGER

Rue Notre-Dame

Laflamme & Proulx, Imp. Québec

1914

HIST. REF.

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L-

PREFACE

Le but de cet ouvrage est de faire connaître l'origine des

noms de famille canadiens-français et partant des familles

elles-mêmes, et, en second lieu, d'apporter à chacun des noms

le sens qui lui est propre ou qui s'en rapproche. Plusieurs se

sont bien souvent demandé de quelle partie de la France ils tirent leur origine, du nord, du midi, du centre, de l'est ou de

l'ouest, sans pouvoir toujours trouver la réponse. D'autres auraient aimé de connaître la signification de leurs noms, de

compréhension souvent difficile, sinon impossible. Que veu-

lent dire Bolduc, Gariépy, Plamondon et Massicotte? Mys-

tère, n'est-ce pas, mystère même pour les personnes les plus intéressées à le pénétrer.

L'auteur de cet humble ouvrage a voulu soulever un coin

du voile qui plane sur ce double sujet, et il doit avouer qu'il

a mis à cette œuvre tout le travail et toute la bonne volonté que le public est en droit d'attendre de ses efforts. Il a puisé les noms de familles dans le Dictionnaire Généalogique de

Mgr Tanguay; il a ajouté à ceux-là, un bon nombre d'autres

Français émigrés au Canada depuis 1730 jusqu'à ces der-

nières années. C'est ainsi qu'il a pu en recueillir près de neuf

mille. Il aurait pu ajouter à sa liste les noms des quelques

centaines de personnes d'importation récente, mais il les a

mis de côté, d'abord parceque ceux-là sont moins connus, et

aussi parce qu'il est difficile de prévoir quel sera le sort de

cette colonisation tardive, qui pourrait n'apporter à la pro-

vince de Québec qu'un appoint passager.

[ viii

]

I

HISTORIQUE DES NOMS EN GENERAL

Le nom remonte à la création du monde. A mesure que la

population s'est accrue, que les familles se sont multipliées,

il a fallu, pour se reconnaître, avoir recours à des combinai-

sons variées, d'où sont sortis le surnom, le prénom et souvent

le sobriquet. De tout temps,

ces noms furent significatifs,

puisqu'on a les puiser dans la langue parlée. Comment

a-t-il pu arriver que plusieurs d'entre eux défient toute

explication, toute étymologie et même la véritable racine?

C'est un des secrets de notre langue, lors de sa formation.

Si nous ne pouvons parvenir à le pénétrer, nos ancêtres ne

doivent pas en être tenus responsables, car on ne peut sup-

poser qu'ils aient cédé à la fantaisie ou au caprice, quand ils

ont créé cette série de noms de communes, de villes, de fa-

milles, qui sont devenus légion.

L'historique des noms de famille varie quelque peu, si on-

l'étudié chez les différents peuples de l'Univers.

Chez les

Hébreux, les noms étaient personnels, et ne se transmettaient que de père en fils. A leur naissance, les enfants recevaient

un nom qui n'était en général que l'expression d'une qualité du corps ou de l'esprit, ou d'un vœu. Ainsi Caïn veut dire

possédé; Cham, chaleureux; Isaac, blanc; Noé, libérateur;

Esaii, actif; Salomon, ami de la paix.

Pour distinguer les.

familles l'on y faisait suivre le nom du père de celui du fils,

et l'on disait Isaac, fils d'Abraham, David, fils d'Isaïe.

Après la dispersion des tribus, l'on abandonna la vieille

coutume de donner aux enfants le nom de leur père. Voilà

pourquoi l'on ne doit pas être surpris de constater dans l'Evangile que Zacharie, ayant voulu donner son nom à l'en-

fant qui venait de lui arriver, on s'y opposa et cet enfant fut nommé Jean. Souvent les Juifs multiplièrent jusqu'à trois,

le nombre de leurs noms.

[ ix

]

Chez les Grecs anciens, le nom du père ne se retrouve point

chez le fils.

Tous les noms y sont significatifs, et souvent ils

sont au nombre de trois. Ils se transmettaient de l'aïeul paternel au petit-fils aîné et de l'oncle au neveu. Pour ne pas

confondre les individus, on leur attribuait souvent des sobri-

quets ou faux noms. Des exemples frappants se retracent parmi les successeurs d'Alexandre le Grand. Les Antiochus, les Ptolémée, les Démétrius sont des noms bien connus dans

l'histoire. Nous les connaîtrions moins bien s'ils ne portaient les surnoms qui leur sont restés. Démétrius Soter (sauveur),

Démétrius Nicator (vainqueur), Ptolémée Philadelphe (ami de ses frères), Ptolémée Philopator (ami de son père), Antio-

chus Epiphanes (illustre).

Chez les Romains, on avait des noms, des prénoms et des

surnoms. Cependant à l'origine ils ne portaient qu'un seul

nom: Romulus, Remus.

Puis ils en prirent deux: Numa

Pompilius, Servius Tullius. Ce ne fut qu'après la chute de la

royauté, que l'on adopta à Rome l'usage de trois noms.

Le premier était ordinairement marqué en abrégé par des

initiales : A. pour Aulus, C. pour Caius, Sex. pour Sextus.

En second lieu venait le nom proprement dit, qui finissait

en lus : Cornélius, Fabius, Tullius. Le surnom se plaçait en troisième lieu et indiquait la famille dont on faisait partie:

Cicero, César. Quelquefois un second surnom servait à rap-

peler un fait remarquable, un événement heureux, ou une marque de l'esprit. Un exemple bien frappant sous ce rap-

port est celui de Scipion l'Africain qui s'appelait Publius

Cornélius Scipio Africanus. Cornélius est le nom de la race,

Scipion est le nom de la famille, et Africanus est le surnom destiné à perpétuer le souvenir de la ruine de Carthage. Des

Romains illustres ont pris jusqu'à cinq noms: Scipion lui-

même aurait ajouté à ceux déjà cités, celui d'^milianus,

parcequ'il devait le jour à ^milius Paulus.

Comme chez les Hébreux et chez les Grecs, les noms et sur-

noms des Romains étaient significatifs. Encore quelques exemples tirés de l'histoire romaine: Galba signifiait cour-

[

X

]

taud; Flavius, blondin; Publius, orphelin; Strabo, louche;

Varus, jambes torses ; Ovidius, possesseur de troupeaux de

moutons; Hortensius, amateur de jardins; Brutus, inculte;

Nepos, prodigue; Cicero, pois chiche (Cicéron avait une pe-

tite verrue sur le nez) ; Scipio, bâton de vieillesse.

En France, les premiers Francs ne portaient qu'un seul

nom, qui partageait du caractère tudesque et du Scandinave, comme les suivants : Berther, Dagberth, Berthbramm, Wald-

win, Baldwin, dont on a fait Berthier, Dagobert, Bertrand, Gavivin et Baudin. Ce n'est qu'à partir du Xe siècle que les

seigneurs commencèrent à écrire leur nom de famille, en le

faisant suivre du nom de leur terre ou fief.

On remarque

qu'au Xle siècle les surnoms deviennent plus fréquents, et

qu'on ajoute le nom du père à celui du fils : Hervé, fils de Jos- selin. C'est à la même époque que les cadets de famille com-

mencent à suivre l'exemple des seigneurs, en ajoutant à leur nom celui de leur terre. Ce fut ensuite le tour de la petite

noblesse et des propriétaires, qui eurent recours à un procédé

similaire. C'est alors que l'on voit tous ces gens emprunter

des noms aux éléments, aux règnes de la nature, aux loca-

lités, aux professions et métiers, aux habits, aux meubles,

aux bonnes et aux mauvaises actions. Déjà, à cette époque

du onzième siècle, l'on retrace les noms des Petit, des Têtu,

des Leblanc, des Beaufils, des Desnoyers, des Delorme, des

Delamarre, des Crèvecœur. Le nom de baptême ne tarda guère à suivre. Cependant il

serait téméraire d'affirmer qu'il y en eût beaucoup avant le

douzième siècle.

D'après Mezeray, les noms ne devinrent

héréditaires que sous le règne de Philippe-Auguste. Citons-

le :

"

Les noms héréditaires furent encore longtemps incon-

nus dans les campagnes, et les registres de l'état civil, véri-

tables archives de nos familles, ne furent ouverts que dans

le XVe siècle. En 1406, un synode prescrivit aux curés la tenue des registres de baptême, et plus tard, vers 1464, on

leur enjoignit de constater les mariages et les décès à dater

du mois d'août 1539, époque à laquelle la tenue des registres

[

xi ]

de l'état civil fut prescrite par l'ordonnance de Villers-Cot-

trets. Alors, mais alors seulement, les naissances, les ma-

riages, et les décès devaient être enregistrés : chacun en nais-

sant reçut le nom de son père, et porta ce nom tracé sur sa

"

tombe.

Pour éviter toute confusion, les Etats généraux de 1614 exigèrent que tous les gentilshommes signeraient dans les

actes leurs noms de famille et non ceux de leurs seigneuries.

En 1790, une loi ordonna aux Français d'abandonner les

noms empruntés de possessions vraies ou fausses pour re-

prendre leurs noms de famille.

]\Iais cette loi ne put être

mise en pratique, parce qu'elle était de nature à bouleverser

toutes les transactions civiles.

Les premiers registres de l'état civil, dans la NouA^elle-

France, en 1615, furent consumés au cours de l'incendie

désastreux du 14 juin 1640, qui détruisit l'église paroissiale

de Québec. Depuis lors, les registres ont été régulièrement

conservés. On suivit le système préconisé en France à partir

de 1539, et depuis 1640, rien n'a été changé, avec cette seule

différence qu'à Québec, au lieu de tenir trois cahiers diffé-

rents, naissances, mariages et sépultures, on n 'en emploie plus

qu'un seul naissances, mariages et sépultures sont consi-

gnés pêle-mêle, mais chronologiquement toujours.

II

ORIGINE DES NOMS DE FAMILLE

Le nom de famille, c'est nous-mêmes. Nous le reconnaissons

partout il se rencontre. Qu'il soit écrit ou prononcé, nous

avons tôt fait de comprendre qu'il est question de nous, ou de

nos amis, ou de toute personne connue. C'est donc une chose

qui nous est chère, puisqu'elle est de nature à réveiller en nous des souvenirs souvent agréables, surtout lorsqu'il est question de sa propre famille. Ce nom, on tient à le conserver

[

xii ]

intact, et même à lui donner une importance qu'il a ou qu'il

n'a pas, mais qu'il peut obtenir au moyen d 'œuvres ou d'ac-

tions célèbres.

Mais d'où viennent ces noms? Comment et par qui ont-ils

été créés?

Plusieurs, sans doute, interrogés sur ce sujet,

pourraient nous répondre qu'ils savent très bien d'oiï vien-

nent leurs ancêtres, et surtout dans quelle partie de la France

ceux-ci demeuraient lorsqu'ils ont dit adieu à leur patrie

pour venir s'établir au Canada. D'autres cependant ne pour-

raient en dire autant, faute d'être aussi bien renseignés.

Dans les deux cas, il est assez loisible de croire que si les

derniers sont complètement ignorants de leur origine, les

premiers n'en sont guère plus instruits.

Tous les deux ne

sont pas allés à l'origine même de leur famille, et la science

des uns, qui ne dépasse pas l'époque de l'arrivée au Canada de leurs ancêtres, ne vaut guère mieux que l'ignorance des

autres. Pourquoi cette anomalie ? me dira-t-on.

La réponse est

bien simple: c'est que les uns, les savants, n'ont pu aller au-

delà du Dictionnaire Généalogique de Mgr Tanguay ou d'une

tradition qui ne remonte pas très très loin dans le passé. Mgr

Tanguay dit bien que telle famille, émigrée de France, par-

tait de tel endroit, mais il s'en tient là. L'auteur, du reste, ne

pouvait être mieux renseigné que nos archives provinciales, et

il devait se contenter des minces renseignements qu'elles lui

apportaient. Un Tel vient se marier à la paroisse de N.-D. de

Québec. Le curé lui demande son nom, ses prénoms et le nom de la localité il séjournait en France, lorsqu'il en partit.

Jusqu'à présent tout est parfait. Mais ce Tel qui arrive de Saint-Malo ou de La Rochelle, avait une famille, il avait

eu un aïeul, un bisaïeul, un trisaïeul, etc., etc.

Est-ce que

cette famille avait toujours résidé à La Rochelle ou à Saint- Malo? C'est possible, mais le contraire l'est aussi, car il a

se produire en France comme partout ailleurs des mouve- ments de population qui ont séparé les familles les unes des

autres, à mesure qu'elles grandissaient, tout en leur conser-

vant l'intégrité du nom.

[

xiii

]

Le même fait s'est produit au Canada. Une famille, fraî-

chement ai^L-rivée de France, va s'installer dans une de nos

paroisses. elle fait souche, puis elle voit ses membres se

disperser de côté et d'autre, jusqu'à ce que finalement, pres-

que toutes nos campagnes retentissent du nom de cette fa-

mille. Prenons pour exemple la famille des Gagnon, dont les

trois chefs allèrent se fixer au Château-Richer. Que sont deve-

nus tous les membres des cette famille aujourd'hui si popu- leuse? Regardez autour de vous, vous en trouverez dans tous les comtés de la Province de Québec. Quoi qu'il en soit, le Château-Richer est bien l'endroit d'où la famille Gagnon

tire son origine au Canada. Il serait absolument absurde de

vouloir lui en indiquer un autre.

En France le même phénomène a se produire, mais

il nous est loisible de remonter jusqu'au premier chef de fa-

mille, c'est-à-dire, assez haut dans le cours des âges, au dou-

zième, au onzième siècle et même au dixième. Inutile de se le dissimuler: pour obtenir l'origine siire de chacune de nos

familles importées de France, il nous faut mettre de côté

l'époque des premières colonisations du Canada.

Les re-

gistres de nos paroisses les plus anciennes établissent que

nos ancêtres sont venus de Saint-Malo, de Saint-Brieuc, de

Bayonne ou de Bordeaux, mais, en supposant même le cas

que ces personnes, chefs de famille ou non, fussent fixés à

l'époque de leur départ de France dans les lieux inscrits aux

registres, suit-il de que leurs ancêtres aient toujours de-

meuré dans ces mêmes endroits? Vouloir donc retracer les

origines de nos familles canadiennes françaises par le procédé généralement suivi jusqu'à présent, c'est s'exposer à un

grave mécompte. Je n'irai pas cependant jusqu'à dire qu'il

est défectueux dans tous les cas qui se présentent.

Nous

avons des familles dont les origines se trouvent réparties

dans des localités françaises qui se chiffrent par deux, quatre,

cinq et même davantage, et dont le nom est partout indiqué.

Alors le Dictionnaire Généalogique pourrait être utilisé avec quelque avantage, et on pourrait s'en rapporter à ce qu'il dit.

[ xiv ]

Impossible de pouvoir discerner entre toutes ces communes

portant le même nom, laquelle doit être préférée.

M. Suite a publié en 1910, dans les Mémoires de la Société

Royale, une étude sur les Bretons venus au Canada de 1639 à

1779, c'est-à-dire durant tout le régime français et un peu

au-delà.

D'après lui, il en serait venu 392 qui, à peu d'ex-

ceptions près, se sont mariés ici. Son travail est basé sur le

Dictionnaire de Mgr Tanguay, souvent incomplet quant aux

origines des nouveaux venus.

M. Suite ne manque pas de

signaler cette lacune, et il n'est pas loin de croire que si

elle était comblée, au lieu de 392 Bretons, nous en aurions eu

550.

M. Suite a dressé une liste de ces émigrants, année par année, venus de Dol, de Saint-Malo, de Saint-Brieuc, de Saint-Pol-de-Léon, de Quimper, de Vannes, de Rennes et de

Cornouailles.

Je n'ai pas pris la peine de faire le relevé de

chaque nom, me contentant de signaler les gens de Saint-

Malo, de Nantes, de Dol et de Rennes. D'après ses statis- tiques, Saint-Malo aurait fourni au Canada environ quinze

personnes. Rennes, 15, Nantes, 17 et Dol, 25. Ce qui forme un total de 72 émigrés pour ces villes de la Bretagne. Or,

d'après mon système, qui s'écarte absolument de celui de M. Suite, je ne puis retracer que 16 Bretons. Les autres sont

gens venus de Normandie, du Dauphiné, de la Guyenne, du

Berry, de Bourgogne, de Saintonge, de la Haute-Savoie, de

la Bresse, de la Gascogne, du Poitou, de la Champagne. Pour

être plus explicite, je vais donner les lieux d'origine des pré-

tendus Bretons venus de Dol. Je n'en retrace que quatre,

au lieu de vingt-cinq. Ce sont Pomeret, Carré, Pierre et Jean Renaud. Maillet et Etienne sont de Picardie; Launay et Ber-

thelot sont de Normandie ; Hameury et Biais sont de la Sain-

tonge ; Briant, Sénéchal, Adam et Flaux sont de la Bour-

gogne; Rondeau et Grenier sont de l'Auvergne; Faveron est de Gascogne; Durocher vient du Maine; Bêlé vient de

Guienne, et Lavallée, de Lorraine. Comment ai-je pu arriver à un pareil résultat? Ce n'est

[

XV J

toujours pas en tenant compte des données que nous apporte le Dictionnaire Généalogique, données insuiïîsantes, parce

qu'elles ne nous permettent pas de dépasser le XVIIe siècle.

C'est bien plutôt en remontant jusqu'à la commune, d'où nos

noms, tous nos noms sont tirés. Je n'avais pas d'autre moyen

à ma disposition, et je m'en suis servi, comme bien d'autres

du reste qui connaissent le lieu d'origine de leurs familles

par le nom de la commune qui porte leur nom ou un nom à

peu près identique. Quand il y a divergence, on peut arriver à une conclusion assez juste, en suivant certaines règles qne

j 'ai suivre moi-même et que j 'exposerai bientôt.

Tous nos noms de famille sont d'importation européenne, de France surtout, mais aussi d'Espagne, de Belgique, d'Ita-

lie, de Suisse et d'Allemagne. Nous les avons écrits de tout temps, c'est-à-dire depuis trois siècles, de la même manière,

tantôt bien, tantôt mal, mais toujours de façon à les rendre

compréhensibles. Ces noms se tirent en général des noms de

villes, communes, bourgs, hameaux, châtellenies, baronnies,

comtés, vicomtes et seigneuries. C'est assez dire que le nom

de lieux a précédé celui du nom de famille.

La preuve se

trouve dans le fait que les noms de lieux sont souvent in-

compréhensibles, tandis que les noms de famille le sont assez

rarement, grâce à l'étymologie, qui dans les cas difficiles,

devient un aide très précieux. Plus on remonte dans le loin-

tain des âges, plus le mot, et cela se comprend, a des allures

barbares. La langue française a subi bien des vicissitudes, pour se débarrasser de ses origines multiples. On sait qu'elle

a été formée du gaulois ou celtique, du grec, du latin, du

tudesque et du roman.

Le gaulois ou celte était la langue primitive des Gaulois,

peuple inculte, qui ne connaissait ni écriture, ni littérature

populaire. Après la conquête romaine, les Gaulois se virent

forcés de parler le latin qui alors était la langue officielle de

l'Eglise et de l'Etat. Mais le peuple ne voulut pas se sou-

mettre à cette injonction et il continua de parler le celtique,

qui finit par aller se perdre dans la Basse-Bretagne et en Ir-

[ xvi

]

lande. C'est du celtique que viennent beaucoup de noms de

communes de France. Il est resté quelques rapports entre lui

et le français moderne. Ainsi certains radicaux sont com-

muns aux deux langues, comme gog, dans goguette, dean

(forêt) qui se trouve dans Ardennes, et ber, dans berceau.

Il y a au moins cent mots français qu'on peut rattacher au

celtique, comme amarre, bac, bec, botte, clan, dune, havre,

etc.

Sous Charlemagne c'est la langue allemande qui est parlée

en France, mais après lui la lutte se fait entre le latin et le

français d'où est sortie une langue mi-latine mi-tudesque,

appelée romane. C'est la langue des troubadours Le latin,

toutefois, conserva plus d'empire que le celtique. C'est alors

que les noms de famille commencent de se former, mais non

sans subir par la suite de profondes altérations. On pourra

se faire une idée des modifications qu'ils eurent à subir par

l'exemple suivant.

Trévoux dit que le mot Etienne a été

écrit d'abord Stéphan (de Stephanus) Stevan, Estevan, Ete-

van, Etivan, Etian Etiane, Etiène et enfin Etienne.

L'on retrouve dans les auteurs du Xlle siècle des mots

français qui sont en tous points semblables à certains de nos

noms de famille. Ainsi le mot bestourné se trouve en toutes

lettres dans le Roman du Renard et dans le Roman de la

Rose.

;

I

Pour parfaire une étymologie complète des noms qui tirent leur origine du celtique, il faudrait une connaissance assez

approfondie de cette langue, et puis du bas-breton, de l'ir- landais et de l'écossais, qui sont des rameaux détachés de la

langue primitive. Or, comme je n'ai aucun dictionnaire cel-

tique à ma disposition, j'ai me contenter de recueillir ça

et là les étymologies requises. Et même avec un meilleur

outillage, il m'eût encore été bien difficile d'obtenir beaucoup

plus de données étymologiques, vu que les personnes qui ont

créé les noms propres de communes, étaient peu lettrées, et

ne s'occupaient guère des règles de la grammaire.

Beaucoup de noms se tirent de la basse latinité, c 'est-à-dire

[ xvii ]

d'un latin populaire, parlé plutôt par le bas-peuple ou par

le militaire. D'où il résulte qu'il est bien difficile pour un

seul homme, quelque bonne volonté

qu'il y apporte,

de

retracer dans chaque cas épineux une étymologie sûre, indis-

cutable.

Beaucoup de noms de communes sont donc absolument

incompréhensibles. Ils défient même tout travail étymolo- gique. Comment pourrait-on aujourd'hui comprendre des

noms comme Thurageau, Pusignan, Marjevols, Puydarrieux?

Cependant ces noms ont un air de famille assez français

pour qu'on ne puisse pas les confondre avec d'autres tirés

soit d'Espagne, soit d'Italie ou d'Allemagne. Etaient-ils français lors de la formation de ces communes? Je l'ignore.

C'est à l'aide de ces noms que nos ancêtres ont désigné leur

famille en essayant, et souvent avec succès, de les façonner

de manière à les rendre mieux compréhensibles. C'est ainsi

que ces vieux noms démodés, vieillis, et sortis probablement

du langage usuel, ont été remplacés par d'autres à l'allure

plus moderne. Et finalement, communes et famille se sont res-

semblées au point de n'apporter plus que peu de différence. Mais avant que de parvenir à ce dernier résultat, les anciens

noms de famille sortis des communes plus anciennes encore,

nous ont été transmis avec leurs défectuosités apparentes et leur bizarrerie grammaticale, bien que les créateurs de ces

noms aient dii faire un grand effort pour donner une tour-

nure française à des noms qui semblent aujourd'hui ne l'avoir jamais eue. Cet effort cependant, je le repète, n'a pas

été laissé au caprice. Il a fallu avoir recours à certains pro- cédés, suivre des règles sinon absolues, du moins générales,

et que nous allons sommairement exposer.

[Ici l'auteur

doit faire remarquer que dans ce travail, il ne marche

sur les brisées de personne.

Aucun livre, aucun manuel

du genre ne lui est parvenu. Même ignore-t-il s'il en existe.

Conséquemment 11 n'apporte que le faible résultat de ses

études à travers ce dédale de noms plus ou moins baroques

sortis du vieux français et des langues dont il est sorti lui-

même] .

[ xviii ]

Etablissons tout d'abord que les noms de famille, d'une

manière générale, ont été créés plutôt d'après la terminaison

des noms de lieux dont on a voulu conserver la désinence.

Ainsi les noms de communes qui finissent par an, en, ein, on,

un, et, é, ey, i, y, o, au, aut, ot, aux, os, doivent retrouver dans les noms de famille qui leur correspondent une conson-

nance à peu près semblable, quels que soient les changements

ou altérations que l'on ait pu faire au corps du mot.

Ainsi

Baillargeon tire son origine de Barjon, commune. Pourquoi

a-t-on ajouté la syllabe lar? Parceque Barjon n'étant pas

un mot français du temps, on a voulu le franciser en se ser-

vant du mot baillarge. Il ne restait plus qu'à former la dés