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Terrain Numéro 45 (2005) L'argent en famille Viviana Zelizer Intimité et économie Avertissement Le contenu

Terrain

Numéro 45 (2005) L'argent en famille

Viviana Zelizer

Intimité et économie

en famille Viviana Zelizer Intimité et économie Avertissement Le contenu de ce site relève de la

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Référence électronique Viviana Zelizer, « Intimité et économie », Terrain [En ligne], 45 | 2005, mis en ligne le 15 septembre 2009. URL :

http://terrain.revues.org/3512

DOI : en cours d'attribution

Éditeur : Ministère de la culture / Maison des sciences de l’homme http://terrain.revues.org http://www.revues.org

Document accessible en ligne sur : http://terrain.revues.org/3512 Ce document est le fac-similé de l'édition papier. © Terrain

■ Cœur , Niki de Saint-Phalle, 1970 (photo A. Morain, cliché Niki Charitable Art Foundation)

Cœur, Niki

de Saint-Phalle,

1970 (photo

A. Morain,

cliché Niki

Charitable

Art Foundation).

Intimité et économie

Viviana A. Zelizer

Princeton University, Etats-Unis

vzelizer@princeton.edu

E RÈGLEMENT FINANCIER DES DOMMAGES

humains causés par les attentats du

World Trade Center et du Pentagone, le 11 septembre 2001, a donné lieu à un nombre surprenant de litiges portant sur les rapports familiaux. Deux ques- tions prévalaient : Comment chiffrer la valeur monétaire de la perte d’un

L

proche ? Quels membres de la famille lésée avaient droit à une réparation ? Les familles des morts du 11 sep- tembre pouvaient, à titre individuel, intenter un procès ordinaire en dom- mages et intérêts, et certains le firent. Mais, pour plusieurs raisons – notam- ment pour épargner aux compagnies

TRADUIT DE LANGLAIS PAR MONIQUE JEUDY-BALLINI ET JACQUES JEUDY

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L’ARGENT EN FAMILLE

aériennes la gestion de controverses interminables –, le gouvernement amé- ricain prit le parti de réduire au mini- mum les poursuites individuelles en créant un Fonds fédéral d’indemnisa- tion des victimes. L’avocat Kenneth Feinberg fut chargé de la tâche délicate de l’administrer, et de décider de la répartition des sommes disponibles aux blessés et aux familles des disparus. Feinberg bénéficia d’une grande latitude dans la manière de procéder. Ainsi, il pouvait décider d’allouer des montants équivalents aux proches de chacune des victimes, ou encore de négocier individuellement avec chacun d’eux. Au lieu de cela, il se chargea per- sonnellement d’évaluer l’importance de chaque perte, décision qui l’amena à procéder à des calculs et à des tracta- tions extrêmement compliqués. Feinberg eut à jauger soigneuse- ment la légitimité des requérants, la représentativité de ceux qui les défen- daient, le montant de leur indemni- sation et la nature des pertes compen- sables. Il s’appuya, par exemple, sur une estimation variable des pertes à venir pour déterminer les droits des survivants. Il fixa aussi une indemnité forfaitaire par victime, en compensa- tion du deuil et des souffrances endu- rées par les survivants (250 000 $ par victime, plus 100 000 $ pour chaque conjoint ou enfant survivant). A mesure que ces directives se pré- cisaient, les questions morales acquirent une place considérable dans les discus- sions concernant le Fonds. De violentes polémiques éclatèrent. Pourquoi les parents ou les conjoints de cadres à hauts revenus devraient-ils recevoir plus d’argent que ceux d’un portier ou d’un pompier ? Les partenaires gays ou lesbiens avaient-ils droit à une indemni- sation ? Les fiancés et les concubins en deuil étaient-ils éligibles ? Et les conjoints séparés ? Pourquoi fixer un plafond financier au precium doloris ? Et pourquoi une telle primauté accordée aux dommages économiques ? « Le cal- cul est plus facile à faire en heures de travail qu’en peines de cœur », suggéra un commentateur (Meyerson 2002).

A cette occasion, les familles de vic- times d’autres catastrophes – le plasti- quage de 1993 au World Trade Center, l’immeuble fédéral à Oklahoma City,

l’USS Cole, les ambassades d’Afrique de l’Est – contestèrent la légitimité morale de ce fonds d’indemnisation réservé aux victimes du 11 septembre. « Pourquoi la veuve d’un courtier en Bourse a-t-elle droit à des millions de dollars et pas la famille d’un pauvre fermier de l’Okla- homa ? » demandait ainsi Kathleen Trea- mor, qui avait perdu sa fille de 4 ans dans l’explosion d’Oklahoma City. « Pourquoi ma fille vaut-elle moins cher

ces gens-là ? » (Belkin 2002 : 95 ;

voir aussi Fund 2002). Le Fonds cessa son activité le 15 juin 2004. Feinberg parvint à répartir près de sept milliards de dollars d’in- demnités entre 2 900 dossiers de décès et 4 400 demandes pour blessures. Com- ment s’y était-il pris ? Conformément à la jurisprudence, il s’appuya en grande partie sur le calcul du dommage écono- mique occasionné par chaque décès ou chaque atteinte corporelle. Deux problè- mes l’amenèrent cependant à pénétrer plus avant dans les affaires domes- tiques. Il s’agissait d’abord de détermi- ner lequel des requérants lésés était habilité à recevoir le dédommagement, puis de définir en quoi consistait exacte- ment le dommage subi.

que

Conjoints et concubins

Feinberg fut ainsi amené à opérer des arbitrages délicats. Les membres du foyer du défunt, conjoints et enfants, étaient des candidats évidents à l’indemnisation. Mais le Fonds eut à affronter d’autres réclamations, venant principalement de concubins et de partenaires homosexuels. Pour compliquer les choses, dans de nombreux cas, les parents et les compa- gnons des victimes contestèrent vivement les prétentions des uns ou des autres. Finalement, Feinberg résolut que la com- pagne ou le compagnon homosexuel(le) ne serait habilité(e) à l’indemnisation que si la famille était d’accord (Gross 2002 ; Boston 2004). Patricia McAneney, par exemple, était une femme âgée de 50 ans qui

travaillait à la compagnie d’assurances du 94 e étage de la tour 1 du World Trade Center (où elle était aussi responsable de la sécurité-incendie). Elle disparut le 11 septembre. McAneney était les- bienne et vivait depuis près de vingt ans avec une amie, Margaret Cruz. L’Etat de New York reconnut, dans le cadre de cette tragédie, l’existence de ce genre de foyer domestique. La Commission pour les victimes de crimes de l’Etat de New York (New York State [NYS] Crime Victims Board), la Croix-Rouge et d’autres organisations allouèrent donc 80 000 dollars à Cruz. En revanche, le Fonds fédéral désigna en général un conjoint ou un parent comme seul représentant légal de la victime. Dans l’affaire McAneney, le frère de la vic- time, James, réclama et obtint une indemnité pour la mort de sa sœur. Cruz contesta vivement le fait qu’il en soit le bénéficiaire exclusif. Elle soumit son propre rapport à Feinberg, décri- vant en détail sa relation de couple avec la victime. Une nouvelle estimation fon- dée sur l’existence d’un foyer de deux personnes amena Feinberg à doubler la somme accordée à McAneney à hauteur d’un demi-million de dollars environ. Mais c’est James qui, en tant que repré- sentant officiel de sa sœur, bénéficiait de ce montant supplémentaire. Il se refusa à en remettre la moindre part à Cruz, qui lui intenta alors un procès et réclama un minimum de 253 000 dollars pris sur la somme allouée. James rejeta sa demande en arguant que la loi de l’Etat de New York ne reconnaissait à Cruz aucun droit sur les biens de sa sœur : les deux femmes n’avaient pas de lien légalement reconnu puisqu’elles ne s’étaient jamais déclarées comme couple et que Patricia était morte sans laisser de testament. Cruz répliqua toutefois que « son statut de compagne de la victime était authentifié par le fait que toutes deux vivaient ensemble depuis 1985, habi- taient la même maison à Pomona (New York), en remboursaient conjointement les traites, partageaient les dépenses ménagères, disposaient d’un compte joint, adhéraient toutes deux à l’AAA et

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possédaient en commun un fonds mutuel pour s’être désignées l’un l’autre comme bénéficiaires de leurs polices d’assurance respectives. Mlle Cruz rap- pela en outre que le NYS World Trade Center Relief Fund et le NYS Crime Victims Board l’avaient reconnue comme conjoint survivant en lui allouant la somme dont elle aurait bénéficié si elle avait été légalement mariée à Mlle McAneney » (New York Law Journal 2004 : 2). La juge de la Cour suprême de New York, Yvonne Lewis, accepta la récla- mation de cette dernière, et repoussa la requête de James McAneney. Au vu de la relation entre la défunte et la plai- gnante, il lui paraissait juste que Cruz ait droit au moins à une partie des sommes allouées par le Fonds d’indem- nisation (Eaton 2004 ; Leonard 2004). Elle suspendit néanmoins sa décision finale en attendant de plus amples infor- mations de maître Feinberg sur les motifs l’ayant conduit à augmenter l’al- location de McAneney. En juillet 2004, les cours américaines en étaient donc encore à statuer sur d’âpres querelles de droit et d’argent entre parents et autres proches. Les conjoints séparés posèrent éga- lement d’épineux problèmes. Mandy Chang, employée à la First Commercial Bank de Taiwan, mourut au 78 e étage de la tour sud du World Trade Center. Sa mère, Feng-yu Wu, et James C. Burke, le mari dont elle était séparée, se dispu- tèrent âprement les indemnités du Fonds. Comme Chang et Burke n’étaient pas divorcés, ce dernier en revendiqua le bénéfice. Mais d’après les amis de la victime, le couple n’était resté marié qu’à cause de la réticence de Chang à se lancer dans le combat judiciaire et financier. Sa mère, qui vivait avec elle à Manhattan et était fiscalement à sa charge, contesta le droit moral de son gendre à recevoir un dédommagement. Son avocat, Michael Cervini, s’efforça même d’annuler le mariage (Chen 2002). En tout cas, Burke ne parvenant pas à justifier les pertes qu’il disait avoir subies, Cervini obtint de lui, au terme de négociations serrées, qu’il accepte une

lui, au terme de négociations serrées, qu’il accepte une ■ « L’esprit des hommes ne se

« L’esprit des hommes ne se mesure pas à la taille de leurs actes mais à la taille de leur cœur. » Hommage aux disparus sur le Ground Zero, 11 septembre 2002 (photo Cohen Diane, cliché Sipa).

allocation moindre et laisse l’essentiel de la somme à sa belle-mère (Cervini 2004).

Evaluer les tâches domestiques

Définir la nature des pertes représentait également un problème. Le Fonds com- mença par ne prendre aucune dispo- sition pour indemniser les tâches domestiques non rémunérées. Les orga- nisations féministes déposèrent alors des plaintes et exercèrent de fortes pres- sions sur Feinberg. En janvier 2002, par exemple, Carolyn Maloney, membre du Congrès de New York, rédigea une pro- testation avec onze de ses consœurs contre la non-prise en compte par Fein- berg « des travaux accomplis par une personne au service de sa famille, tels que les soins aux enfants et l’entretien du foyer » (Maloney 2002). Martha Davis, vice-présidente et directrice juri- dique du National Organization of Women’s Legal Defense and Education Fund se joignit à Joan Williams, direc- trice du programme « Genre, travail et

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L’ARGENT EN FAMILLE

16 L’ARGENT EN FAMILLE ■ Le juriste Kenneth Feinberg donne une conférence au département de la

Le juriste Kenneth Feinberg donne une conférence au département de la Justice, sous les yeux de l’Attorney General John Ashcroft, le 26 novembre 2001 (photo J. Scott Applewhite, cliché AP/Sipa).

famille » à la faculté de droit de Washington (American University), pour déposer un appel détaillé. Elles y mettaient en avant le fait « qu’ignorer les tâches non rétribuées accomplies à plein temps soulevait des problèmes de discrimination sexuelle » – « les victimes femmes, tout particulièrement les mères, étant beaucoup plus susceptibles d’y avoir consacré une part significative de leur temps » (Davis 2002 : 220). Les féministes triomphèrent et Fein- berg modifia sa politique. Dans son ordonnance finale de mars 2002, le Fonds consentit à considérer au cas par cas les demandes d’indemnisation pour « compensation de la perte de services » fournis à sa famille par le disparu (Fund 2002) quel que soit son sexe. L’approche au cas par cas de Fein- berg donna lieu à un calcul détaillé de ces contributions domestiques. Le Fonds prit pour base les dépenses effec- tuées après le 11 septembre par les sur- vivants pour des tâches domestiques que la victime aurait accomplies gratui- tement, puis estima par extrapolation les frais avérés en fonction de sa longé- vité normale présumée. Ainsi, dans le cas d’un pompier célibataire de 40 ans au salaire annuel de 71 000 dollars, le montant brut de l’allocation initiale fut estimé à 1,5 million de dollars. Le Fonds inclut dans ses calculs le fait que le défunt aidait ses parents à la santé

fragile en exécutant de nombreuses cor-

vées et services divers. Le calcul de l’al- location destinée aux parents s’appuya sur les 3 300 dollars que ceux-ci avaient dépensés pour les réparations de leur toit après le 11 septembre, au prétexte que le pompier s’en serait chargé lui- même s’il avait vécu. Le Fonds traita cette dépense comme « une part de travail correspondant à un surcroît de services payants » et alloua encore

40 000 dollars aux parents en compensa-

tion de la mort du pompier. Les proches d’un autre pompier marié reçurent quant à eux une indem- nisation complémentaire calculée sur les dépenses réelles effectuées en 2002

et 2003, puis reportées sur la longueur estimée de sa durée de vie normale. Les éléments retenus étaient les sui- vants :

– les peintures intérieures de la maison :

700 $

– la teinture du bois des fenêtres : 400 $

– l’entretien du gazon : 800 $

– l’arrachage d’arbres : 1 200 $

– le remplacement du toit : 15 240 $

– le déblaiement de la neige : 180 $

– les peintures extérieures de la mai- son : 600 $

– la plomberie : 125 $ Total : 19 245 $ Les travaux domestiques masculins figuraient donc explicitement au nom- bre des éléments retenus (Dreher 2004). Dans le cas d’une comptable de

26 ans, membre du service financier

d’une société au World Trade Center,

touchant un salaire annuel de

50 000 dollars, le Fonds augmenta

l’allocation en prenant en compte la valeur économique du soutien apporté par cette femme à sa mère, une immi- grante invalide ne parlant pas anglais. Selon l’avocat de la famille, la victime « était un intermédiaire entre sa mère et le monde extérieur. Elle assurait une sorte de rôle parental inversé » (Chen 2004 : 4). Ces tractations judiciaires concer- nant le dédommagement des services rendus entre membres d’une même famille, compagnons inclus, soulèvent des questions de grande ampleur sur

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Les familles des victimes du 11 septembre 2001 lors de la cérémonie qui s’est tenue un an plus tard à New York (photo Lorenvu, cliché Sipa).

11 septembre 2001 lors de la cérémonie qui s’est tenue un an plus tard à New

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L’ARGENT EN FAMILLE

lesquelles je travaille depuis de nombreuses années. Comment gérer l’interférence de l’activité économique et des relations intimes ? Qu’arrive-t-il quand cette interférence donne lieu à des différends judiciaires ? On ne peut répondre à ces questions qu’après avoir apuré les principaux malentendus pesant sur l’interaction entre intimité et activité économique. Cet article expose, en le synthétisant, l’état actuel de mon approche de ces deux grands problèmes (voir aussi Zelizer 2001, 2002 et 2005).

Le contenu de l’intimité

Nous concevrons les relations comme intimes dans la mesure où les interac- tions qu’elles recouvrent dépendent d’une connaissance et d’une attention particulières apportées au moins par une personne et ne s’étendant pas à une tierce partie. Ainsi définies, les relations intimes reposent à divers degrés sur la confiance. L’aspect positif de la confiance est qu’elle suppose l’acceptation d’une influence mutuelle face au risque ; son aspect négatif est de procurer à chacun des partenaires une connaissance et une considération de l’autre qui, si elles venaient à se propager, pourraient nuire à son statut social. Sous ces deux aspects, la confiance est souvent asymé- trique – un jeune enfant fait davantage confiance à ses parents que l’inverse, par exemple –, mais la véritable intimité implique un degré minimal de récipro- cité dans la confiance 1 . Cette définition large de l’intimité couvre un champ de relations person- nelles comprenant les rapports entre parents et enfants, parrains et filleul(e)s, germains, amants ou encore ami(e)s proches. Il comprend aussi les différents degrés et genres d’intimité présents dans les rapports entre psychiatre et patient, avocat et client, prêtre et paroissien, domestique et employeur, prostituée et client, espion et sujet espionné, garde du corps et personnalité, garde d’enfants et parents, patron et secrétaire, concierge et tenancier, entraîneur et stagiaire, coif- feur et client. Toutes ces relations don- nent lieu, de surcroît, à des formes spé- cifiques de transferts économiques.

Certains juristes ont reconnu la diversité de ces genres d’intimité, pré- sents à la fois dans un large éventail de relations personnelles et dans certains aspects particuliers des services profes- sionnels. Kenneth L. Karst (1980), par exemple, distingue deux sortes d’intimi- tés. La première suppose le transfert d’une information confidentielle et potentiellement nuisible, tandis que la seconde recouvre les liens étroits et durables existant entre deux personnes. D’un point de vue juridique, la seconde suppose habituellement la première, souligne Karst, qui poursuit : « L’infor- mation personnelle livrée en exclusivité à un conseiller ou à un médecin peut contenir des données intimes ; de même, une relation sexuelle épisodique implique une certaine intimité au sens où des informations intimes sont livrées de manière sélective » (Karst 1980 : 634, note 48). Cet article considère les deux sortes d’intimité – transfert d’information per- sonnelle et liens durables étendus – et montre la manière dont elles s’articulent et interfèrent. En fait, les relations intimes sont loin de se ramener à deux classes. Elles varient en nature et en degré. Entre conjoints, l’information est, en quantité et en qualité, différente de celle qui cir- cule entre des parents et la personne qui s’occupe de leur enfant, ou entre un prêtre et son paroissien. De même, la mesure de la confiance varie en consé- quence. La variation étant continue, la limite exacte entre relations intimes et relations impersonnelles reste arbi- traire. Il faut bien comprendre que, à certains égards, même un gardien qui est au courant de ce qu’un foyer domes- tique jette chaque jour à la poubelle a accès à une information comparable à celle qui circule dans le cadre de rela- tions manifestement plus intimes.

Sphères séparées ? Mondes hostiles ?

Comment expliquer la multiplicité des distinctions, des pratiques, des histoires et des injonctions morales concernant l’interaction entre transactions écono-

miques et intimité ? Pourquoi les parti- cipants, les critiques, les moralistes, les juristes et les observateurs se soucient- ils tant de trouver la façon adéquate de dédommager les diverses relations intimes ? Quelles sortes d’effets sociaux participants et observateurs contri- buent-ils ou s’essaient-ils du moins à produire ? Les tentatives de réponse à ces ques- tions ont une longue histoire. Il existe une solide tradition qui affirme l’exis- tence de « sphères séparées » et de « mondes hostiles ». Selon cette concep- tion, une différence radicale existerait entre les relations intimes et les transac- tions économiques. On aurait d’un côté une sphère d’affectivité et de solidarité, de l’autre une sphère de calcul et de recherche de l’efficacité. Laissée libre, chacune de ces sphères fonctionne de façon à peu près automatique et satisfai- sante. En outre, ces deux sphères sont hostiles l’une à l’autre : tout contact entre elles est une source de pollution morale. Pour prendre un exemple, la rétribution monétaire des soins person- nels dégrade la relation de soin en pres- tation de service commercial. La doc- trine des « mondes hostiles » repose (de manière parfois imperceptible) sur celle des « sphères séparées ». L’intimité ne pourrait donc s’épa- nouir qu’entourée de barrières solides. Les « sphères séparées » deviennent des mondes dangereusement hostiles et soi- gneusement disjoints, dont la saine ges- tion requiert que l’on veille à bien pré- server leurs frontières. Les acteurs sociaux eux-mêmes parlent volontiers ce langage, et soutiennent que l’intro- duction du calcul économique dans la sphère de leurs relations intimes ne manquerait pas de les corrompre. Les commentateurs et les théoriciens sui- vent souvent leur avis. Dans sa version normative, la conception des « mondes hostiles » érige de solides frontières morales entre le marché et les domaines de l’intimité, toute interférence entre l’argent et l’intime représentant une menace de corruption. L’amour et le sexe, affirme Michael Walzer (1997 :

1. Pour un panorama et une synthèse de la place dévolue à la confiance dans la struc- ture sociale, voir Barber 1983 ; pour un point de vue opposé, voir Weitman 1998.

97), appartiennent par excellence à ces sphères « d’échange bloqué » de la vie où les transactions monétaires sont « bloquées, proscrites, offensantes et conventionnellement déplorées ». Aux yeux de notre morale et de notre sensi- bilité communes, explique Walzer (1997 : 103), hommes et femmes ont beau se marier pour l’argent, ce ne sont pas des mariages sincères. Le sexe est à vendre, mais sa vente ne donne lieu qu’à des relations fausses. Selon la for- mule plus caustique de Fred Hirsch (1976 : 101), « traité comme un droit du consommateur, l’orgasme sort du domaine des expériences sublimes ». Ce genre de conception concernant l’incompatibilité, l’incommensurabilité ou la contradiction entre relations intimes et relations impersonnelles est ancien et récurrent. Depuis le XIX e siècle, des chercheurs en sciences sociales ont affirmé à différentes reprises que le monde social s’organisait autour de principes concurrents et mutuellement exclusifs : Gemeinschaft et Gesellschaft, statut assigné et statut accompli, sentiment et rationalité, soli- darité et intérêt personnel. Tout mélange est potentiellement corrupteur. L’invasion du monde des affects par la rationalité instrumentale le dessèche, tandis que l’introduction d’affects dans les transactions rationnelles engendre de l’inefficacité, du favoritisme, du copi- nage et autres formes de corruption. Seul un marché épuré de tout sentiment peut atteindre à l’efficience véritable. Le capitalisme industriel du XIX e siècle a engendré des réactions qui ont renforcé cette théorie. Alors que certains théoriciens antérieurs à cette époque admettaient la coexistence de la solidarité et de l’intérêt personnel, les penseurs du capitalisme industriel pré- sumèrent tous que la rationalité indus- trielle devait tenir la solidarité, les sentiments et l’intimité hors d’atteinte des marchés, des entreprises et des éco- nomies nationales (Hirschman 1977 ; Tilly 1984). Qu’ils déplorent l’avancée du capitalisme, la célèbrent ou la tien- nent pour un mal nécessaire, ils s’accordèrent en général sur le risque

nécessaire, ils s’accordèrent en général sur le risque de pollution. Les sentiments engen- draient le favoritisme

de pollution. Les sentiments engen- draient le favoritisme et introduisaient de l’inefficacité dans l’univers écono- mique, tandis que la rationalité vidait de toute solidarité l’univers des senti- ments. Chaque sphère tirait avantage de sa séparation rigoureuse d’avec l’autre. Au XIX e siècle, l’idéologie de la famille fournit une justification supplé- mentaire à la doctrine des sphères sépa- rées. Malgré les critiques de quelques féministes, les théoriciens des sciences sociales défendirent le principe des « sphères séparées » et des « mondes hos- tiles » comme essentiel à la préservation du caractère sacré de la famille. Selon un schéma sexiste, l’espace du foyer, les femmes et les enfants devaient être protégés contre les dangereux empiè- tements d’un marché agressivement masculin (Boydston 1990 ; Cott 1977 ; Welter 1966). En outre, la théorie réapparut sous une forme déguisée lorsque les spé- cialistes des organisations constatè- rent l’émergence, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de nouvelles formes de capitalisme. Alors que,

Dans le film de Laetitia Masson, une jeune femme accepte les rapports sexuels uniquement s’ils sont tarifés pour ne pas risquer d’être piégée par ses sentiments (cliché Pyramide).

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L’ARGENT EN FAMILLE

jusque-là, les entreprises, les marchés, les réseaux d’amis, les familles, les gou- vernements et les associations sem- blaient avoir accusé leurs différences, de nouvelles formes d’organisation don- naient naissance à des notions de « pro- duction flexible », de « société hybride » et de « configuration en réseaux ». Comme le note Paul DiMaggio, « non- obstant leur diversité, les entreprises sur lesquelles les chercheurs attiraient l’attention partageaient plusieurs traits remarquables : une plus grande sou- plesse que leurs homologues à tradition bureaucratique, une volonté accrue de faire confiance aux salariés et associés, une préférence pour le « contrat rela- tionnel » à long terme sur l’échange mar- chand à court terme dans de nom- breuses transactions, un engagement à de constantes améliorations techno- logiques et enfin un abandon apparent des caractéristiques principales du modèle wébérien (de bureaucratisa- tion) » (DiMaggio 2001 : 19) Rapportées au clivage théorique affectivité-rationalité, ces nouvelles formes d’organisation suscitaient la per- plexité : ces manières inédites de faire des affaires n’allaient-elles pas ouvrir la porte à l’inefficacité, au favoritisme et à la corruption, puisqu’elles brouillaient la ligne de partage entre raison et senti- ment ? La majorité des observateurs du changement économique s’en tenait en effet à l’idée de sphères séparées et incompatibles. Les spécialistes des processus éco- nomiques ont donc introduit des ver- sions un peu plus sophistiquées de cette même doctrine dans leurs analyses de la globalisation, de la marchandisation et de la rationalisation économiques. Ils ont imaginé que l’essor du marché allait éroder inexorablement les liens sociaux intimes et diminuer le nombre des niches propices à leur développement. Simultanément, le décalage entre ces niches et le monde froid de la rationalité économique allait croître. Ils rejoigni- rent donc souvent les penseurs critiques en pronostiquant que la globalisation allait saper au XXI e siècle les activités de soin non marchandes, appauvrir la vie

sociale et mettre en péril l’esprit de soli- darité. L’analyse provocatrice que Robert Kuttner (1997) livre des marchés contemporains illustre cette perspec- tive. Dans Everything for Sale, il s’in- quiète : « Avec la mode du marché, des domaines auparavant régulés par des normes et des institutions non mar- chandes vont à présent faire l’objet d’une marchandisation accélérée » (1997 : 55). Cet « empiétement impla- cable du marché et de ses valeurs trans- forme, selon Kuttner, l’image superfi- cielle de l’Homo economicus en une prophétie autoréalisatrice » (Id. : 57). Jean Bethke Elshtain (2000 : 47) en convient : « Alors que certains objets, et certains secteurs entiers de la vie humaine, étaient autrefois soustraits à la sphère de la consommation, plus rien aujourd’hui, déplore-t-elle, n’est sancti- fié, ni sacré, ni hors d’atteinte dans cet univers où tout se vend. » Les doctrines des « mondes hostiles » sont bien vivan- tes au XXI e siècle. Elles continuent à tenir le mélange courant de l’intimité et des transactions économiques pour une dangereuse anomalie, appelant des mesures de protection contre une pollu- tion réciproque. En outre, examinés attentivement, les arguments en faveur de la théorie des « mondes hostiles » ne peuvent être écartés comme de simples fantasmes. Lorsqu’ils défendent vigoureusement l’existence de « sphères séparées », les gens font quelque chose de sensé. Comme nous le verrons plus en détail, ils invoquent la doctrine des « mondes hostiles » lorsqu’ils s’efforcent d’instau- rer ou de maintenir une barrière dans des relations intimes qui prêtent à confusion. Par exemple, prenons le cas d’un père qui emploie sa fille dans son entreprise, ou bien celui d’un avocat qui s’occupe du divorce d’un vieil ami. Dans ce genre de circonstance, les acteurs recourent souvent à des pra- tiques instaurant des « mondes hos- tiles ». Ils adoptent des façons de parler, des langages corporels, des types de vêtements ou d’uniformes et des dispo- sitions spatiales destinés à bien marquer

– pour prévenir tout malentendu – que la relation entre Untel et Unetelle est celle de patron à secrétaire, de mari à femme, de souteneur à prostituée, d’amant à maîtresse, de père à fille ou bien de client à serveuse, entre autres exemples.

Tout ou rien ?

Certains critiques, agacés par le dua- lisme des « mondes hostiles », lui ont opposé les arguments réductionnistes du « tout ou rien ». Selon eux, le monde apparemment distinct de l’intimité ne serait que la réalisation particulière d’un principe plus général. Cela dit, les parti- sans du « tout ou rien » diffèrent quant aux principes : il y a ceux du « tout rationnel », ceux du « tout culturel » et ceux du « tout politique ». Pour les partisans du réduction- nisme économique, les soins donnés à autrui, l’amitié, la sexualité et les rela- tions parents-enfants ne sont que des réalisations particulières de calculs indi- viduels d’avantages en situation de contrainte. Bref, de la rationalité écono- mique. Les réductionnistes culturalistes, eux, considèrent que les relations intimes sont l’expression de croyances ou de schèmes idéologiques indépen- dants des implications économiques qu’ils peuvent avoir. D’autres enfin invoquent les fonde- ments politiques, les rapports de force et d’exploitation qui sous-tendent ces mêmes phénomènes. De temps à autre, les acteurs sociaux adoptent eux-mêmes le « tout ou rien » : « Nous devons gérer cette rela- tion avec rationalité », « Votre comporte- ment offense notre religion », ou « Si vous ne faites pas ça… je vous causerai du tort », et les spécialistes reprennent en chœur. Dans tout le champ des sciences sociales, c’est le réductionnisme écono- mique qui a mis en cause de la façon la plus cohérente et la plus convaincante la théorie des « sphères séparées ». Richard Posner, par exemple, à la suite de Gary Becker, affirme l’équivalence de tous les transferts ; ce sont tous des

INTIMITÉ ET ÉCONOMIE

INTIMITÉ ET ÉCONOMIE échanges quid pro quo parfaitement rationnels. Posner s’est fait le champion du fameux

échanges quid pro quo parfaitement rationnels. Posner s’est fait le champion du fameux paradigme de « l’analyse éco- nomique du droit » en étant le premier à l’appliquer à la sexualité. Dépouillé de son camouflage culturel, explique-t-il, tout transfert de nature personnelle, qu’il s’agisse de sexe, de bébés ou de sang, opère selon des principes ana- logues aux transferts d’actions en Bourse ou de voitures d’occasion. Pos- ner justifie « la possibilité et la fécondité d’une approche économique de la sexualité » en ces termes :

« L’entreprise peut sembler donqui- chottesque, car le bon sens affirme que la passion sexuelle est du domaine de l’irrationnel ; mais le bon sens se trompe. C’est un fait que l’appétit sexuel n’obéit pas plus à la volonté que la sensation de faim. Mais le premier n’exclut pas davantage la possibilité d’une économie de la sexualité que la seconde n’exclut la possibilité d’une économie de l’agriculture » (Posner [1992] 1997 : 4-5). De même, David Friedman, autre partisan du modèle de l’économie du droit, explique les raisons pour les- quelles les contrats de longue durée fonctionnent aussi bien dans le cas du mariage que dans celui des affaires :

« Quand un couple est marié depuis un certain temps, il a investi beaucoup

dans cette relation très particulière et a engagé des dépenses qui ne produiront de retour que si les partenaires restent ensemble. A grands frais, chacun des deux est devenu un expert en relations avec l’autre. Tous deux ont investi matériellement et affectivement dans leur progéniture. Même si, au départ, ils sont partis d’une situation de marché ouvert, ils se trouvent à terme liés par un monopole mutuel, avec les coûts de transaction que représente sa rupture » (Friedman 2000 : 172). Les tenants de cette école avancent donc que le marché fournit des solu- tions efficientes et que ces dernières viennent à bout des problèmes juri- diques posés au sein des relations intimes. Selon eux, l’intimité pose les mêmes problèmes de choix sous contrainte que les transactions commer- ciales ordinaires.

Culture, politique et sexualité

Les théoriciens du « tout culturel », en revanche, remplacent les notions d’« efficience », de « rationalité » et d’« échange » par celles de « sens », de « discours » et de « symbolique ». Les plus radicaux considèrent que les repré- sentations culturelles non seulement déterminent le contenu de l’intimité, mais aussi subordonnent la place des

Argent blanchi, 1986 (photo S. Martin).

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L’ARGENT EN FAMILLE

transferts économiques. C’est par exemple le cas de Noah Zatz (1997 : 306) qui caractérise la prostitution comme « un lieu de pluralisme sexuel fort, capable de remettre en cause les constructions hégémoniques de la sexua- lité qui semblent de prime abord les plus éloignées : le transfert du sexe anato- mique à la sexualité et à l’identité, et l’entretien de la distinction public/ privé par la séparation de la sphère sexuelle intime d’avec celle du travail productif et de l’échange marchand ». Alors qu’il acquiesce aux effets institutionnels, Zatz (1997 : 281) soutient, sur le point de conclure, que la prostitution n’a pas de

lien nécessaire avec le génital ou la grati- fication sexuelle. « Les théories construc- tivistes de la sexualité doivent prendre en compte le fait que la sexualité peut être non génitale et que les organes géni-

taux peuvent n’être pas

Une troisième version influente du « tout ou rien » soutient que les relations intimes sont dominées par des struc- tures de pouvoir contraignantes, en par- ticulier patriarcales. L’analyse que Kath- leen Barry propose par exemple de la « prostitution sexuelle » fait découler la subordination sexuelle des femmes « des rapports de domination sexuelle entre genres » (1995 : 78). Dans cette perspec- tive, le commerce du sexe ne diffère guère de la sexualité non marchande, du viol, du dating ou même du mariage. Le problème n’est pas la vénalité des rap- ports, mais la contrainte exercée par les hommes sur les femmes. Ces diverses interprétations des interactions entre échange économique et relations intimes couvrent donc un large spectre d’approches, allant des inquiétudes morales des théoriciens des « mondes hostiles » au pragmatisme du « tout économique », en passant par le constructivisme du « tout culturel » et les vues critiques du « tout politique ». Dans le monde des « sphères séparées » et des « mondes hostiles », les sphères des transactions économiques et de l’in- time demeurent à la fois moralement irréconciliables et, en pratique, antago- nistes. Dans l’optique du « tout ou rien », une seule sphère importe.

sexuels 2

Les différentes approches en « tout ou rien » représentent, à certains égards, un progrès par rapport à la formule des « mondes hostiles ». Elles soulignent au moins le fait que l’activité économique, le pouvoir et la culture jouent tous un rôle significatif dans les relations intimes. Les relations personnelles interviennent en effet souvent de manière cruciale dans l’activité écono- mique : il en va ainsi des envois de fonds au sein des familles de migrants et de la production domestique. Il arrive aussi que certains modèles d’interaction entre économie et intimité ne s’expli- quent bien que par la culture, comme dans le cas des prestations de mariage. Enfin, les relations intimes peuvent aussi poser des problèmes de domina- tion, comme dans les affaires de séduc- tion d’une employée par son patron. Toutefois, aucune des solutions avan- cées ne donne à elle seule d’explication plausible à la diversité des combi- naisons observables entre transactions économiques et relations intimes. Com- ment ces interférences se négocient- elles dans la vie quotidienne ?

Croisements

Il nous faut donc dépasser l’ensemble de ces solutions. Je propose une troi- sième voie, l’analyse des « croise- ments ». Il est en effet possible de com- bler le fossé entre ces univers de relations à condition de reconnaître qu’il existe différents types de liens et qu’ils n’appartiennent pas à un unique contexte social. Quelle que soit la situa- tion, les gens établissent des distinctions fortes entre diverses sortes de relations interpersonnelles en les nommant diffé- remment ou en les associant à des sym- boles, à des pratiques et à des moyens d’échanges distincts. La nature même de ces liens va de l’intime à l’imperson- nel, du durable à l’éphémère. Pratique- ment tout contexte social présente un mélange de ces genres. Souvent, dans les relations personnelles, les parte- naires reconnaissent indirectement l’existence de ces croisements. Ils le font de deux manières. D’abord, en rele- vant la spécificité de leur relation :

rapport mère/fille, relation médecin/ patient, par exemple. Ensuite, en adop- tant des pratiques (formes de paiement, habitudes de partage de travail, partici- pation commune aux achats, etc.) qui correspondent à l’idée qu’ils se font de leur relation. Les gens déploient en général de grands efforts pour se mettre d’accord sur le sens de leurs relations et pour en fixer les limites, mais c’est surtout vrai de celles qui mêlent des transactions d’ordre économique et intime. Ils s’en- gagent alors dans deux sortes de travail relationnel. D’abord, ils créent des liens privilégiés, qui distinguent leur relation d’autres relations avec lesquelles elle pourrait se confondre au détriment de l’une ou l’autre partie. Ensuite ils entre- tiennent, restaurent et renégocient ces liens à mesure que surgissent de nou- velles circonstances, menaces ou diffi- cultés. Le travail relationnel comprend donc l’instauration de liens sociaux pri- vilégiés, leur préservation, leur reconfi- guration, leur démarcation des autres relations, et parfois leur dissolution. Ces liens privilégiés peuvent se nouer dans toutes sortes de milieux : à l’école, à l’armée, à l’église, dans le monde des affaires comme dans celui des associations bénévoles. La relation de clientèle opère ainsi au sein des entreprises de la même façon que les réseaux d’amitié à l’école produisent de l’inégalité. Puisque les formules des « mondes hostiles » ou du « tout ou rien » ont le plus souvent introduit de la confusion dans l’analyse des transac- tions intimes, je me concentrerai ici sur les problèmes soulevés par les relations de soin dévolus à autrui, l’amitié, la sexualité et les relations parents- enfants. Au sein des sciences humaines, ce sont surtout les sociologues et les eth- nologues qui se sont chargés de décrire et d’expliquer ce type de relations. Je ferai donc appel aux analyses anthropo- logiques, mais plus spécialement à la sociologie. Les sociologues ont longtemps balancé entre les approches des proces- sus économiques inspirées des « mondes hostiles » et celles inspirées du « tout ou

rien ». Certains théoriciens comme Tal- cott Parsons ont considéré que la société imposait un cadre normatif et social aux mécanismes du marché. Mais ils ont aussi soutenu que les sphères écono- mique et personnelle étaient séparées l’une de l’autre et fonctionnaient sur la base de principes contraires. A propos des rapports entre famille et marché, Parsons a repris cette opposition cou- rante : « Le marché est le prototype ins- titutionnel de l’économie moderne mais, au sein de la famille, tout ce qui ressemble trop à des rapports mar- chands, en particulier s’ils sont concur- rentiels, est totalement exclu, ou du moins fortement limité » (Parsons 1978 :

15). Plus récemment, certains socio- logues de l’économie ont fait de gros efforts pour tenter de dépasser cette opposition, ainsi que le réductionnisme économique. Ils ont rapporté les fonc- tionnements économiques et les postu- lats qui les sous-tendent (le marché, la rationalité, l’intérêt personnel) à des processus sociaux sous-jacents. Pour Harrison White (1988 : 232), l’activité marchande est « intensément sociale, tout aussi sociale que les réseaux de parenté ou les armées féodales ». Pour autant, la sociologie économique actuelle n’a pas tout à fait abandonné la tradition des « mondes hostiles ». Elle privilégie volontiers l’étude de l’entre- prise et des affaires incarnant les « vrais marchés », et tient pour marginales d’autres formes d’activités comme les transferts de dons, la consommation ou les économies informelle et domestique. Les spécialistes qui développent des approches alternatives se démarquent toutefois plus radicalement de ces façons classiques d’aborder l’économie de l’intime. Ils procèdent de plusieurs manières : certains élargissent la défini- tion du travail ; d’autres mettent l’ac- cent sur la reconnaissance de liens sociaux privilégiés ; d’autres encore s’in- téressent au contenu réel des transac- tions entre acteurs économiques ; enfin, certains placent la culture au cœur même de ces transactions au lieu de la traiter comme une externalité. Leurs

INTIMITÉ ET ÉCONOMIE

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comme une externalité. Leurs INTIMITÉ ET ÉCONOMIE 23 démarches ont en commun de recon- naître les

démarches ont en commun de recon- naître les croisements opérant entre les relations personnelles et les activités économiques. Chris et Charles Tilly (1998), par exemple, donnent une définition du tra- vail qui met directement en cause la conception clivée des « sphères sépa- rées » et des « mondes hostiles ». « Le tra- vail – soulignent-ils – inclut tout effort humain qui augmente la valeur d’usage des biens et des services. » « Seul, un préjugé engendré par le capitalisme occidental et ses marchés du travail industriel a conduit à définir le “travail véritable” comme consistant exclusive- ment dans les efforts déployés contre rétribution à l’extérieur du foyer, et a ravalé les autres types d’efforts au rang de divertissement, d’activité délin- quante ou de simple occupation ména- gère » (Tilly & Tilly 1998 : 22). « Les mul- tiples mondes du travail » incluent donc, selon eux, non seulement l’emploi sala- rié mais aussi les tâches domestiques non rémunérées, le troc, la production de petites marchandises, ainsi que les activités bénévoles. L’analyse par Paul DiMaggio et Hugh Louch (1998) des comportements

De quel ordre relèvent les relations de soin à autrui ? (photo C. Poiron, extrait de la série Elles, entre mère et fille,

2003).

2. Pour un autre exemple de l’approche culturaliste, voir Laqueur 1992. Pour une excellente recension des études consacrées à la pros- titution et comprenant des analyses culturalistes, voir Gilfoyle 1999. Une influente contribution culturaliste figure dans Butler 1990 et

1993.

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L’ARGENT EN FAMILLE

de consommation illustre le second déplacement vers la reconnaissance de liens sociaux privilégiés. En étudiant les rapports non commerciaux qui préexis- tent entre acheteurs et vendeurs dans des transactions d’achat d’automobiles et de maisons, de services juridiques ou de réparations à domicile, DiMaggio et Louch mettent en lumière l’importance de ce qu’ils appellent les « échanges intraréseaux ». Bon nombre de ces tran- sactions prennent place non pas dans des marchés ouverts, mais entre parents, amis ou connaissances. Remar- quant qu’il s’agit essentiellement de transactions ponctuelles et hasardeuses, et par conséquent très incertaines quant à leur qualité et à leur exécution, DiMaggio et Louch concluent que les consommateurs ne se montrent jamais plus enclins à recourir à ces liens non commerciaux que lorsqu’ils sont incer- tains du résultat. Nicole Woolsey Biggart, elle, s’inté- resse au contenu réel des transactions entre acteurs économiques, et étudie le fonctionnement des liens intimes dans les organisations de vente directe. Les sociétés Amway, Tupperware ou Mary Kay Cosmetics, loin de s’en tenir aux relations professionnelles, s’appuient sur des réseaux de relations intimes pour commercialiser leurs produits. Les parents proches (conjoints, mères, filles, sœurs, frères, cousins ou neveux) ser- vent de parrains pour entrer dans l’or- ganisation. La vente directe est en outre conçue comme un moyen de consolider les liens conjugaux et familiaux. Selon Biggart, les femmes de condition modeste présentent souvent la vente directe comme un « à-côté » et non un véritable travail. C’est pour elles un compromis satisfaisant, permettant de se faire de l’argent tout en restant des mères au foyer. Biggart rapporte le témoignage révélateur d’une vendeuse Tupperware : « Je conduisais mon fils et quatre de ses amis à une fête d’anniver- saire et je les ai entendus parler à l’ar- rière des mères qui travaillent. L’un des enfants a demandé : “Dis, est-ce que ta mère travaille ?” Et mon fils a dit :

“Non.” C’est ce que je veux ! Je ne veux

pas qu’ils pensent que je travaille. Ils n’imaginent même pas que j’ai un job parce que je ne quitte pas la maison entre 8 heures et 17 heures » (Biggart 1989 : 82). Ironie en retour, les acteurs eux-mêmes, lorsqu’ils expriment leur point de vue, peuvent donc réactiver les idées et les pratiques des « sphères sépa- rées » et des « mondes hostiles ». Passons maintenant à l’analyse cul- turelle. Mes propres travaux sur les transferts monétaires ont placé la cul- ture au cœur des liens sociaux. Par exemple, j’ai montré que les distinctions capitales qu’ils établissent entre les dons, les dédommagements et les acquis de droit indiquent bien que les gens dif- férencient les formes de paiement conformément aux définitions qu’ils ont du genre de rapports existant entre les parties. Ils ont recours à des symboles, des rituels, des pratiques et des mon- naies d’échange matériellement dis- tinctes pour bien marquer qu’il s’agit de relations et de transferts monétaires de genres différents (Zelizer 1994). Les sociologues de l’économie ont donc longtemps hésité entre les formu- lations inspirées par la théorie des « mondes hostiles » et celle du « tout ou rien ». S’ils ne sont jamais parvenus à trancher de façon satisfaisante entre ces conceptions, c’est que la réalité sociale en question exige non que l’on choisisse entre elles, mais qu’on les dépasse. La reconnaissance de liens différenciés impliquant des formes distinctes de transaction économique permet de sor- tir de cette impasse.

Acheter l’intimité

Comment les relations intimes et les activités économiques interagissent- elles ? Toute relation sociale dépend, pour devenir durable, de la création de soutiens institutionnels culturellement significatifs. La relation conjugale, par exemple, tient pour acquise, entre autres, l’existence d’un impôt sur le revenu discriminant entre gens mariés et célibataires ; celle d’avantages finan- ciers particuliers offerts aux conjoints, et celle d’abonnements de couple aux clubs de santé. Toutes les relations

sociales intimes reposent sur de telles dispositions institutionnelles et leur doi- vent en réalité leur survie. C’est également vrai de plusieurs sortes de rapports commerciaux, qui dépendent de supports institutionnels significatifs d’une autre nature. Pre- nons, par exemple, les ventes aux enchères, que les économistes présen- tent souvent comme le modèle même du mécanisme impersonnel d’ajuste- ment parfait des préférences des ache- teurs et des vendeurs. Les observations de Charles Smith (1989) sur des ventes contemporaines ont montré que tout un ensemble de relations et de conventions institutionnelles entraient en jeu, et en réalité déterminaient les prix 3 . Les relations sociales varient donc sur l’échelle allant de l’intimité à l’im- personnel, et la qualité des transactions en leur sein diffère de manière signifi- cative. Mais les relations sociales varient également en termes de durée, d’ouverture, d’activité dominante et de risque. Nous nous occupons ici du conti- nuum allant de l’intime à l’impersonnel, et n’examinons qu’accessoirement les autres dimensions. C’est sur tous ces plans, cependant, que les gens prennent soin d’établir des lignes de partage entre des relations significativement diffé- rentes, par étiquetage et mise en œuvre de pratiques symboliquement efficaces. Ces lignes de partage sont établies par négociations interpersonnelles et varient en intensité au fur à mesure des interactions internes ou transfronta- lières. Ainsi, les gens instaurent, négo- cient et réaménagent les frontières entre amis, parents et voisins. Quatre éléments entrent donc en jeu : les relations, les transactions, les moyens d’échange et les lignes de par- tage. Les relations sont constituées d’en- sembles durables et nommés d’accords, de pratiques, de droits et d’obligations liant entre elles deux ou plusieurs per- sonnes. Les transactions consistent en interactions limitées à court terme entre des personnes ; les moyens d’échange en systèmes comptables recourant à des formes de monnaies symboliques. Les lignes de partage correspondent, dans ce

Contracter une assurance décès. Faire interagir activité économique et intimité (publicité Caisse d’Epargne).

contexte, à des périmètres reconnus qui délimitent des combinaisons singulières de relations, de transactions et de moyens. Le travail relationnel consiste à réaliser des ajustements viables entre les relations, les transactions, les moyens et les lignes de partage. Dans le secteur de l’activité écono- mique (celui des transactions impli- quant la production, la distribution et la consommation de biens et de services onéreux), les acteurs marquent les lignes de partage en identifiant des ensembles adéquats de relations, de transactions et de moyens d’échange. Il en va de même pour les transferts de droits sur des biens et des services, comme dans le cas de l’héritage. Les gens distinguent différentes sortes de relations sociales, établissent les types de transactions qui s’accordent conve-

nablement à elles, choisissent les moyens appropriés à ces transactions et spécifient les combinaisons au moyen de noms, de symboles et de pratiques. Une vieille tradition américaine veut

et de pratiques. Une vieille tradition américaine veut INTIMITÉ ET ÉCONOMIE 25 ainsi qu’un dirigeant

INTIMITÉ ET ÉCONOMIE

25

vieille tradition américaine veut INTIMITÉ ET ÉCONOMIE 25 ainsi qu’un dirigeant récompense un salarié qui part

ainsi qu’un dirigeant récompense un salarié qui part à la retraite en lui offrant une montre en or. Les moyens d’échange sont souvent des devises reconnues, mais comprennent aussi diverses formes de troc et de systèmes de crédit, ainsi que des monnaies sym- boliques n’ayant qu’un lointain rapport avec le cours légal. On attribue volontiers aux moyens d’échange et aux transactions le pouvoir de transformer les relations. Ainsi, on dira que le développement de la rému- nération des soins aux enfants réduit forcément la qualité de ces soins, en comparaison de ceux qui étaient aupa- ravant donnés par les parents. Un tel point de vue nous ramène en arrière. Car le choix des moyens et des transac- tions détermine celui des relations. Pre- nons le cas d’un célibataire qui achète un diamant et le passe à l’annulaire gauche d’une femme également céliba- taire : le symbole est évident. Dans le contexte américain contemporain, le couple est fiancé. Ce n’est pas le dia- mant qui fait que la relation du couple a changé mais le couple qui, au moyen d’un diamant, informe de l’évolution de sa relation. Il arrive néanmoins que des change- ments internes dans les moyens et les transactions modifient les termes des relations qu’entretiennent les gens. Lorsqu’un gouvernement impose un cours légal à la monnaie par exemple, les dons d’argent et de titres garantis par l’Etat entre intimes deviennent plus

Rémunérer les soins aux enfants réduit forcément la qualité de ces soins si on les compare à ceux prodigués par les parents (extrait de La Vérité sur le couple, Monsieur B., Albin Michel).

3. A propos d’autres types de marchés, voir par exemple Abolafia 2001 ; Weber, Gojard & Gramain

2003 ; Hochschild 2003b ;

Ingram & Roberts 2000 ;

Keister 2002 ; Knorr Cetina & Bruegger 2002 ; Uzzi & Lancaster 2004 ; Velthuis

2003 ; White 2001.

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L’ARGENT EN FAMILLE

fréquents. De même, certains genres de transactions, lorsqu’ils se développent, transforment les relations en bousculant les catégories préalables. Ainsi, par exemple, l’essor de l’adoption par l’in- termédiaire de services commerciaux, le développement de la rémunération des soins aux enfants et le placement des enfants adoptés par le biais d’agences publiques affectent la définition domi- nante de la parentalité. Dans ces cir- constances, les gens se mettent en fait à renégocier les marqueurs, les lignes de partage et les relations. Ils élaborent de nouvelles distinctions entre « vrais » enfants, enfants de clients, enfants adoptés, enfants placés, enfants issus de rapports antérieurs, et ainsi de suite.

L’argent et l’intimité

La monnaie légale a certainement des propriétés spécifiques. Mais elle est loin d’être un solvant dévastateur, standardi- sant et universel. A l’heure actuelle, l’idée que l’argent fonctionnerait comme un média universalisant et nor- malisateur est très attaquée. Les cher- cheurs en sciences sociales, les com- mentateurs critiques et les acteurs économiques admettent que, d’un point de vue pratique sinon théorique, les bons d’alimentation, les jetons de métro, les monnaies locales et les traites équivalent tous d’une certaine manière à des formes de monnaies, mais circu- lent dans des circuits limités, plutôt que de se fondre en un équivalent universel. En matière monétaire, les concep- tions des « sphères séparées » et des « mondes hostiles » occupent, dans les analyses économiques, une place plus importante encore que n’importe où ailleurs. Une idée voisine a la vie dure :

l’argent et l’intimité seraient des prin- cipes opposés et leur interférence géné- rerait conflits, confusion et corruption. C’est pourquoi la rétribution des dons d’ovules, la vente de sang ou d’organes humains, la rémunération des soins aux enfants et aux personnes âgées, et le salaire de la ménagère soulèvent d’aussi vifs débats publics. Ces discussions surprennent, tant leur incapacité est grande de reconnaître

que les transactions sociales entre intimes se mêlent ordinairement avec des transactions monétaires. Ainsi, les parents rémunèrent des nourrices ou des puéricultrices pour s’occuper de leurs enfants, ils paient pour obtenir un bébé en adoption, les conjoints divorcés ver- sent ou reçoivent des pensions alimen- taires pour l’éducation des enfants, les parents donnent de l’argent de poche aux enfants, financent leurs études, garantissent leurs premiers emprunts et leur lèguent des fortunes par testament. De même, amis et parents envoient sou- vent de l’argent en cadeau de mariage, et les amis se prêtent volontiers de l’argent. A l’échelle de la collectivité, ces transactions entre proches ne sont pas anodines. Elles ont de lourdes consé- quences macro-économiques. Elles génèrent, par exemple, de grands flux de devises allant des pays riches vers les pays pauvres. Elles transfèrent des richesses importantes d’une génération à l’autre. De plus, ces transactions intimes (c’est clair dans le cas de l’héri- tage) créent ou entretiennent de sérieuses inégalités de classe, de race, de statut ethnique et même de sexe. Pour les acteurs, le problème consiste à adopter la forme appropriée de paiement à la transaction sociale en question. Cette adéquation tient pour une grande part à la définition de rela- tions plus globales entre les parties. La signification et les conséquences de transferts monétaires aussi semblables que les subventions, les envois de fonds, les honoraires, les pots-de-vin, les pourboires, les remboursements, les aumônes et les cadeaux occasionnels ne procèdent en fait que de l’identification des liens sociaux établis. Tous ces paie- ments, ainsi que d’autres, interviennent fréquemment dans les transactions intimes, tirent leur sens des liens sociaux plus durables au sein desquels elles interviennent, et ont des consé- quences variables en fonction de ces liens, le cas limite et exceptionnel étant celui du lien ponctuel. Mes arguments concernant l’argent ne constituent ainsi rien d’autre qu’un cas particulier de la thèse générale de

cet article. Je soutiens d’abord la thèse que la discrimination des relations sociales signifiantes, dont les plus intimes, est une tâche à laquelle les gens se livrent tous les jours. Ils se livrent à un travail relationnel. Entre autres mar- queurs, ils recourent à différents sys- tèmes – ou moyens – de paiement pour créer, définir, affirmer, remettre en question ou bouleverser ces distinc- tions. Il est vrai que, lorsqu’un paie- ment est en discussion, le litige porte souvent sur le montant des sommes dues. Mais il est frappant de constater à quel point la discussion porte aussi sur la forme de ce paiement et sur sa conformité à la relation existante. On discutera, par exemple, de ce qui fait d’un paiement une indemnisation, un droit ou un don. « Quand vous m’avez remis ce billet de 100 dollars, étiez-vous en train de rétribuer mes services, de me verser ma pension hebdomadaire ou de faire montre de générosité ? » En second lieu, je soutiens que ces distinctions s’appliquent aussi aux rela- tions sociales entre intimes. Les gens s’emploient couramment à différencier les types de transferts monétaires qui conviennent à leur relation telle qu’ils la définissent. Ils usent de symboles, de rituels, de pratiques et de formes de monnaies concrètement reconnaissables pour bien spécifier la nature de la rela- tion. Dans la sphère intime, la confiance et la prise de risque rendent ce travail relationnel encore plus délicat et lourd de conséquences. Bien que la doctrine des « mondes hostiles » pousse à croire que les tran- sactions monétaires dénaturent les rela- tions entre intimes, et peuvent même les transformer en rapports d’exploita- tion mutuelle, des études précises ont abouti à la conclusion contraire : dans l’ensemble du champ de l’intime, les gens s’arrangent pour intégrer les trans- ferts monétaires dans des réseaux plus durables d’obligations mutuelles sans détruire les liens sociaux existants. Au sein des familles tout comme à l’exté- rieur, l’argent cohabite régulièrement avec l’intimité. Au point même de l’entretenir.

« Quand un couple est marié depuis un certain temps, il a fait un grand nombre d’investissements relatifs à cette relation spécifique et a supporté des dépenses qui ne produiront de contrepartie que si les partenaires restent ensemble. » Les Mariés de la tour Eiffel, Marc Chagall, 1938-1939 (photo Ph. Migeat, cliché CNAC/MNAM Dist. RMN, ADAGP,

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Ph. Migeat, cliché CNAC/MNAM Dist. RMN, ADAGP, 2005) . Références bibliographiques Abolafia M. Y. , 2001.

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L’ARGENT EN FAMILLE

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