J.

Pourias 2008

Le paysage bocager des Pays de Loire et de Normandie a été l’un des premiers mis à mal par les politiques de modernisation des années 60. Parcelles trop petites, chemins creux impraticables par les tracteurs, les haies ont été les premières victimes du remembrement...

Produire à l’intérieur de ses frontières pour assurer l’autosuffisance alimentaire de la nation française, tel a longtemps été le credo des politiques agricoles nationales. Face à un monde globalisé où les prix des denrées agricoles sont dictées par la bourse de Chicago, il est difficile de continuer à associer le métier d’agriculteur à « l’ordre immuable des champs » . Ce serait oublier les nombreuses métamorphoses qu’a connu le monde paysan... Et que ces métamorphoses résultaient avant tout de décisions politiques et d’une certaine idée de la France.
Jeanne Pourias

Dans l’exploitation d’Yves, derrière les rangs de courgettes, on devine la ville, toute proche. (Yvelines)

I

l est à peine 6h, ce lundi 23 juillet. Le jour se lè ve sur un bras de la Seine, à moins de 40 km du centre de Paris. Yves est dé jà au travail depuis plus de deux heures. Avant de rentrer sur ses parcelles, il a fallu pré parer et livrer ses lé gumes au Marché d’Inté rê t National de Rungis. Comme son pè re et son grand-pè re avant lui, Yves est maraı̂cher. Il est l’un des derniers producteurs de la grande ceinture maraichè re parisienne, une activité né e en mê me temps que la ville et qui s’est dé veloppé e avec elle, dans les « marais » parisiens où la terre, riche en é lé ments miné raux et en matiè re organique, é tait propice aux cultures lé gumiè res. Samuel, lui, est cé ré alier dans les Deux-Sè vres. Depuis toujours, il souhaitait s’installer en tant que maraı̂cher sur les terres familiales où son pè re pratique la cé ré aliculture. Oui mais voilà , loin d’un bassin de production lé gumier, il est dif4icile de dé marrer une activité rentable. Alors Samuel a continué les cultures que faisait dé jà son pè re, parce qu’elles lui permettaient de « rester habiter chez lui tout en gagnant correctement sa vie ». Une persé vé rance qui fait of4ice de modè le dans la ré gion : au cours des cinq derniè res anné es, 1467 exploitations ont disparu en PoitouCharentes, du fait principalement d’une population agricole vieillissante, sans repreneur pour les 2/3 d’entre elle. (donné es Agreste) Un peu plus au Nord, Denis est polyculteur-é leveur en Normandie. Pas de tradition familiale de son cô té , sa passion lui est venu « sur le tard, aprè s 15 ans de carriè re au Tré sor Public ». Amoureux de sa ré gion et de son paysage

bocager, Denis a pré fé ré quitter la ville, « revenir à une vie plus simple, plus dans l’ordre des choses ». Une vie plus simple, c’é tait bien sû r l’idé e de dé part. Denis avoue que depuis, « entre les dé clarations PAC, la gestion comptable et tout le reste, on est presque obligé s de passer autant de temps devant son ordinateur que dans ses champs ! » En faisant le tour de son exploitation, Samuel peste contre une villa, de construction ré cente, entouré e d’une haute haie de tuja. « Des parisiens. Quand ils sont arrivé s, on a du dé placer notre systè me d’irrigation, ça faisait trop de bruit, plus question de pomper l’eau par ici. Avec les tracteurs, c’est pareil, on é vite de passer trop prè s, mais ça prend plus de temps. Dé jà qu’on en a pas beaucoup... » Des situations comme celles-ci sont monnaie courante. Etroitement lié es aux dynamiques urbaines et territoriales, les campagnes françaises sont aujourd’hui à la fois des lieux de ré sidence, de loisirs, de production et de nature. Simultané ment, les villes é voluent. A leurs frontiè res, de plus en plus diffuses et é tendues, se dé veloppent des espaces pé riurbains, hybrides de ville et de campagne. Si l’espace « à dominante rurale » - selon la dé 4inition de l’Insee - recouvre encore 60% du territoire mé tropolitain (pour seulement 18% de la population), l’é talement urbain, l’essor des mobilité s et les nouveaux arrivants – les fameux né oruraux – ont presque entiè rement effacé la frontiè re entre monde rural et monde urbain. Migrations ré sidentielles, dé quali4ication des espaces agricoles sont autant de vecteurs de diffé renciation et d’é volution des communes rurales. Autrefois centré es sur les activité s traditionnelles que sont l’agriculture et l’industrie, les campagnes d’aujourd’hui deviennent ré sidentielles, et l’on voit se dé velopper le secteur tertiaire, avec comme fer de lance les services à la personne... pour une population

J.Pourias 2010

Pour les AMAP, la distribution hebdomadaire du panier est un moment priivilégié de rencontre entre AMAPiens et avec les producteurs. L’occasion d’échanger des recettes, de comprendre les modes de production des légumes...

Face aux dérives du

modèle productiviste,
de nouvelles initiatives voient le jour
AMAP et paniers paysans... Repenser les relations producteurs/consommateurs Le concept de l’AMAP naı̂t au Japon, dans les anné es 60, suite à plusieurs scandales de contaminations alimentaires. Installé en Suisse, en Autriche, aux Etats-Unis ou encore au Canada, il arrive en France en 2001. Le principe des AMAP (pour « Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne ») est d’é tablir un contrat entre un groupe de consommateurs et une ferme locale. Les premiers s’engagent à payer à l’avance la totalité de leur consommation sur une pé riode dé 4inie (gé né ralement une anné e) et à venir chercher chaque semaine leur panier, tandis que la deuxiè me s’engage à fournir toutes les semaines un panier dont la composition est en gé né ral dé battue à l’avance entre les diffé rents membres de l’AMAP. L’originalité de ce systè me, porté à la base par un milieu militant, est de fonder le contrat entre producteurs et consommateurs sur le principe de solidarité . Bonne ou mauvaise anné e, le prix du panier hebdomadaire est 4ixé à l’avance, et les ré coltes ré parties é quitablement entre les AMAPiens. Suite au succè s des AMAP et à leur diffusion progressive dans toute la France, d’autres formes de « paniers paysans » ont vu le jour. S’é loignant petit à petit des milieux militants d’origine, le principe de solidarité ne fait plus toujours partie de ces systè mes de vente : paniers vendus sur internet ou dans les gares, cueillettes chez le producteur... Cela reste une relation directe entre producteurs et consommateurs, mais avec un engagement moins fort entre les deux parties.

arrivante souvent dé jà retraité e, et qui vient rechercher à la campagne un confort de vie et – peutê tre – les racines terriennes qui font dé faut aux citadins. Ces nouvelles dynamiques entrainent à la fois l’hé té rogé neité de ce qu’on a longtemps nommé « la ruralité » et sa proximité croissante avec le monde urbain. Cette ruralité aujourd’hui ne tient plus, explique le professeur Vanier, de l’Université Joseph Fourier de Grenoble : « les ruralité s ont remplacé la ruralité . Nous considé rons donc l’ensemble des rapports entre une socié té en immense majorité urbaine, et ses espaces de recours ré sidentiels, ré cré atifs et productifs, qui, sous la forme des campagnes, couvrent l’immense majorité du territoire. » La campagne, espace de jeux des urbains ? C’est ce que craignent de nombreux agriculteurs, attaché s à la fonction productive de leur mé tier et pour qui le rendement reste le socle de la profession. « La terre nourrit les hommes, pas le bé ton » pouvaiton lire sur des panneaux brandis

par les agriculteurs dans les rues de Paris lors des manifestations d’avril 2010. Ce slogan faisait ré fé rence au nombre d’hectares de terres arables que perd la France chaque anné e : prè s de 68 000 ha, soit l’é quivalent d’un dé partement. Evidemment, au delà des chiffres bruts, il faut aussi regarder l’usage qui est fait de ces terres agricoles. Maraichage à destination des circuits de proximité ou grandes cultures « COP » (cé ré ales-olé agineuxproté agineux) destiné es surtout aux marché s d’exportation, la balance entre les deux dé pend avant tout d’une volonté politique et du tournant que prendra la politique agricole commune europé enne en 2013. En ré ponse à ces chiffres inquietants, des initiatives voient le jour. Les circuits de proximité reviennent au goû t du jour : AMAP (voir encadré ), paniers paysans, marché s de producteurs... Des initiatives qui sont de moins en moins anecdotiques en termes de volume, et revè le surtout une volonté de la part des consommateurs de retrouver la

Le Tour de la France par Deux Enfants, de G. Bruno, publié en 1877, servait à l’origine de livre de lecture du cours moyen des écoles de la IIIème république. Il illustre l’idéal paysan, en décrivant la vie de familles paysannes rencontrées par deux orphelins de guerre, André et Julien, lancés à la découverte de leur pays. « Quand une ferme n’est pas propre, soigneuse, intelligente, elle ne gagne rien là où une autre s’enrichit. Si la valeur de l’homme fait celle du champ, rappelle-toi, Julien, que c’est celle de la femme qui fait la prospérité du logis. » peut-on y lire. Le décor est posé, les rôles distribués, la république paysanne est en marche!

connaissance des aliments qu’ils consomment. Les AMAP, Denis les connait bien, il en a mê me é té l’un des pionniers dans sa ré gion, quand cette forme de contrat entre un producteur et un groupe de consommateurs a commencé à é merger dans les anné es 2000. Malgré un bilan trè s positif, Denis pointe des dif4iculté s qui arrivent avec ce nouveau pacte entre producteurs et consommateurs : « C’est extrê mement motivant Jachère et vaine pature de rencontrer les personnes qui vont Avant que l’agriculture n’utilise masmanger les lé gumes sivement fumier ou engrais pour qu’on produit. Mais assurer la nutrition des cultures, la ça suppose aussi de jachè re é tait un é lé ment central dé gager du temps pour maintenir la fertilité du sol. pour organiser les Pé riode de repos du sol entre deux distributions, pour cultures, la jachè re permettait aux paysans de l’ancien ré gime d’exercer discuter avec les leur droit de « vaine pâ ture », c’est à AMAPiens... Quand ils viennent nous dire le droit de faire paı̂tre libreaider sur l’exploitament leurs animaux. Le fumier apporté par les bê tes reconstituait pro- tion, il faut ê tre là gressivement la fertilité du sol, la pour les encadrer et pré parant pour la culture suivante. leur apprendre les bons gestes. C’est un peu comme ré apprendre son mé tier. » Trois trajectoires de vie, trois visions diffé rentes du mé tier d’agriculteur, qui té moignent de la complexité de ce mé tier et des repré sentations que s’en font les principaux

protagonistes. Face à la monté e des revendications d’organisations comme la Confé dé ration Paysanne qui entendent en 4inir avec le modè le agricole productiviste, Samuel s’interroge : « Paysan ? Si on veut. En4in moi je ne voudrais pas non plus revenir en arriè re. Mon mé tier, c’est avant tout de produire de quoi nourrir les hommes. On sera 9 milliards en 2050, qui nourrira tout ces gens ?» Pas tout à fait le mê me son de cloche pour Denis : « Il y a eu des excè s terribles aprè s la seconde guerre mondiale. On a voulu faire la guerre à la nature, mais on a oublié qu’on en faisait partie. Moi, je crois aux solutions alternatives. D’ailleurs, si je n’y croyais pas, je n’aurais pas choisi ce mé tier. » Des paysans aux exploitants agricoles : cinq siècles de révolutions Pour comprendre la complexité du monde agricole contemporain et les enjeux qui se jouent dans les campagnes françaises, il faut s’inté resser de plus prè s à la sé rie de changements qu’à connu l’agriculture depuis plusieurs siè cles. Du XVI au XIXème siècle : la naissance de la classe paysanne A la 4in du Moyen AN ge, l’agriculture europé enne fonctionnait sur le modè le de la paysannerie d’ancien ré gime. Sur le plan technique, ce modè le est caracté risé par un temps de repos de la terre entre deux cycles de culture – la jachè re et par l’utilisation d’outils attelé s. L’objectif premier est l’autosuf4isance alimentaire, le revenu tiré de la vente des productions tombe entiè rement dans la poche des seigneurs locaux. Du XVIe au XIXe siè cle, la plupart des ré gions d’Europe

vont connaı̂tre une sé rie de bouleversements qui vont modi4ier à la fois la vie dans les campagnes et la place des paysans dans le « contrat social » : c’est la ré volution agricole des Temps Modernes. La premiè re modi4ication est technique : c’est la disparition de la jachè re (voir encadré ). Cette derniè re, qui occupait encore une trè s large place dans les anciens systè mes à rotations triennales (alternance sur trois ans : blé — orge ou avoine ou lé gumineuse—jachè re courte) et biennales (cé ré ale—jachè re) , fut remplacé e par des prairies arti4icielles. Dans les nouvelles rotations, les fourrages alternent presque sans discontinuer avec les cé ré ales, permettant le dé veloppement de l’é levage d’herbivores, cette augmentation des troupeaux apportant à son tour une quantité importante de fumier disponible pour é pandre sur les cultures. De nouvelles plantes alimentaires (pomme de terre, maı̈s...) et industrielles (lin, chanvre...) font leur apparition. C’est le dé but de la sé lection de varié té s vé gé tales et de races animales plus productives, mais aussi moins rustiques et plus exigeantes. Cette ré volution agricole est trè s é troitement lié e à la premiè re ré volution industrielle. Laquelle a permis l’autre ? L’accroissement des rendements agricoles augmente la rentabilité et la valeur des terres, et permet de dé gager des possibilité s 4inanciè res pour l'investissement dans du maté riel. La grande industrie fournit à l'agriculture de nouvelles machines ré volutionnant les techniques alors en place. En 1834, l'industriel amé ricain Mac Cormick met au point la premiè re moissonneuse-batteuse. En 1837 Mathieu de Dombasle invente une nouvelle charrue. Le dé veloppement de nouveaux moyens de transport permet d’approvisionner l’agriculture en amendements. L'utilisation du fumier est complé té e par l'importation de guano venant d'Amé rique du Sud. Dans les anné es 1840, l'industriel allemand Justus von Liebig cré e les premiers engrais chimiques. Un travailleur agricole pouvant produire la subsistance d'un nombre de plus en plus grand d’individus, c’est une force de travail considé rable qui est libé ré e pour aller ré volutionner industriellement l’europe occidentale. Cela se traduit directement par un exode rural massif... Toutefois, cet enchainement de progrè s techniques n’a pas

é té seul responsable de cet Burzudus eo! Elle est magnifique! S’exclame exode rural. Comme le rappellent Bertrand Hervieu et le paysan breton sur cette affiche publiciJean Viard dans leur livre taire dessinée pour les l’Archipel paysan : la in de usines Huard en 1903. la république agricole, cet important bouleversement des rapports entre ville et campagne est d’abord la grande oeuvre de la IIIè me ré publique. Inquiet de la menace que repré sentait la classe ouvriè re pour la bourgeoisie ré publicaine, é chaudé par la Commune de Paris, Gambetta forme le projet de « faire chausser aux paysans les sabots de la Ré publique ». Comment procé der ? En inventant une « classe paysanne » qui sera le socle de la ré publique française. Cette construction de l’opposition ville/ campagne, qui est une opposition entre ouvrier et paysan, aura pour principale consé quence de vider les campagnes françaises de tout ce qui ne relè ve pas de l’activité agri-

En 1985, de l'objectif d'autosuffisance, l'ambition française en matière d'agriculture est devenue mondiale...(Publicité pour les charrues Huard, 1985)

cole : les anciens mé tiers – artisans, saisonniers, vagabonds, tout le « petit peuple » plus ou moins errant est prié de rejoindre les villes où il grossit les rangs de la classe ouvriè re. Ne subsistent dans les campagnes que les paysans proprié taires de leurs terres, constitué es en patrimoine familial. Le modè le du « paysan proprié taire, soldat, citoyen et pè re de famille », typiquement français, est né . Ce modè le structure encore fortement l’idé e que les agriculteurs ont d’eux-mê mes, comme celle de l’ensemble de la socié té . Après les deux guerres mondiales, en -inir avec la famine Au sortir de la seconde guerre mondiale, dans tous les pays de la future Union Europé enne, la production agri-

cole est insuf4isante pour satisfaire une demande alimentaire croissante en qualité et en quantité . Dans une France hanté e par le spectre de la famine, la deuxiè me ré volution est porté e par un programme politique trè s volontariste et s’é tend avec une rapidité sans pré cé dent dans l’histoire de l’agriculture. Le traité de Rome de 1957 repré sente la volonté au niveau europé en d’accompagner le dé veloppement de la production et de la productivité de l’agriculture. Les objectifs de la PAC – la Politique Agricole Commune - sont é noncé s dans l’article 39 : accroı̂tre la productivité de l’agriculture, assurer un niveau de vie é quitable à la population agricole, stabiliser les marché s, garantir la sé curité des approvisionnements et assurer des prix raisonnables aux consommateurs. La transition s’opè re au niveau de la modernisation des exploitations et de l’agrandissement des surfaces

exploité es. Pro4itant des progrè s techniques ré alisé s pendant les deux guerres, cette deuxiè me ré volution vient en prolongement de la premiè re phase de mé canisation. Elle introduit plusieurs é lé ments nouveaux : « la motorisation (moteurs à explosion ou é lectriques, tracteurs de plus en plus puissants), la grande mé canisation (machines de plus en plus complexes et performantes), la chimisation (engrais miné raux et produits de traitement). Le modè le d’agriculture promu est celui d’une exploitation agricole insé ré e dans l’é conomie de marché mais dont le noyau dur reste la famille (la SMI: surface minimale à l’installation est calculé e comme celle devant permettre de faire vivre une famille). Cette transition se re4lè te notamment dans le mode d’attribution des terres : remembrement, encouragement des trè s petites exploitations à cesser leur activité ... Les terres ainsi libé ré es vont aux agriculteurs moyens qui ont les capitaux et les compé tences né cessaires pour accroitre leur productivité ... La SAFER, socié té d’amé nagement foncier et d’é tablissement rural est cré ée en 1960 pour organiser la redistribution des terres. Un autre phé nomè ne marquant, qui avait é té amorcé dè s le XIXe siè cle avec le dé veloppement des transports longue distance est la spé cialisation ré gionale. Marcel Mazoyer, dans son livre Histoire des Agricultures du Monde, explique : « L’é tude des mé canismes de dé veloppement de la deuxiè me ré volution agricole montre qu’il existe, dans chaque ré gion, un systè me de production spé cialisé plus performant que tous les autres. Ce systè me, qui dé pend des conditions physiques et é conomiques de la ré gion, est pré cisé ment celui que tendent à adopter la plupart des exploitations en dé veloppement de la ré gion, ce qui conduit à une spé cialisation ré gionale marqué e. Mais il existe des ré gions dans lesquelles aucune spé cialisation n’est

Greenpeace 2010

L’agriculteur continue d’évoluer dans un monde d’incertitudes, avec laquelle il doit composer.
é conomiquement viable ; celles-ci sont alors condamné es à la dé prise agricole et à la friche. » Grâ ce au dé veloppement des transports routiers qui permettent l’approvisonnement en biens de consommations et en biens de productions de toutes sortes, mê mes les exploitations les plus reculé es sont libé ré es de la contrainte de la polyproduction, autrefois né cessaire à la fois pour subvenir aux besoins de la famille et pour assurer l’é quilibre entre é levage et cultures. Les campagnes françaises prennent une allure nouvelle : là où pré dominaient auparavant les exploitations familiales paysannes, la deuxiè me ré volution passe et transforme toutes les structures sociales et productives. Une progression qui ne se fait pas sans heurts, bien au contraire. En effet, parmi la multitude d’exploitations de petite taille qui existaient au dé but du XXè me siè cle, seule une in4ime minorité parvient à franchir les é tapes du dé veloppement imposé es par la 2è me ré volution agricole. Les autres, les laissé es pour compte de la modernisation, se retrouvent en dif4iculté et sont amené es à disparaitre. Les plus grandes, les mieux é quipé es, survivent. Les autres disparaissent, entrainant avec elle les derniers vestiges de la paysannerie traditionnelle. Ce que le sociologue Henri Mendras of4icialisera en 1967 dans son livre La in des paysans. La premiè re consé quence de cette restructuration est une nouvelle vague d’exode rural. Parallè lement, l’agriculture devient un secteur trè s fort et structuré , avec un partage de la gestion entre les pouvoirs publics et des organisations professionnelles fortes. Des années 80 aux années 2000 : la remise en question du modèle productiviste En 1980, la France a largement atteint son objectif d’auto-

suf4isance alimentaire. L’augmentation de la production né cessite la recherche de nouveaux dé bouché s au sein de l’UE: or, les prix du marché ne couvrent pas les coû ts de production des exploitations françaises. Les coû ts budgé taires du soutien à l’agriculture deviennent de plus en plus importants. Pour pallier à cette dif4iculté , on voit l’é mergence de politiques diffé rencié es lié es à la notion de territoire, et qui remettent au coeur du dé bat l’identité des agriculteurs, ré af4irmant leur rô le social et societal, et é cartant – au moins dans le discours, la seule logique de production à moindre coû t. Dans les anné es 90, les mé faits environnementaux, territoriaux et sociaux de la production agricole dite « industrielle » sont de plus en plus reconnus. Les iné galité s des revenus entre exploitations d’une part et entre ré gions d’autre part, le dé peuplement des campagnes et les diverses pollutions engendré es par ce modè le agricole deviennent de moins en moins supportable. Les politiques publiques abandonnent l’idé e du dé veloppement quantitatif de la production agricole comme unique salut. Petit à petit, elles s’orientent vers la reconnaissance de modes de production garantissant la qualité des produits agricoles, le respect de l’environnement et l’entretien de l’espace rural. En France, on assiste à l’é largissement progressif des acteurs impliqué s dans la cogestion de la politique agricole : reconnaissance des « petits » syndicats agricoles, inté gration d’association de consommateurs, de dé fense de la nature etc. Du temps cyclique au temps linéaire, du village à la ville, l’entrée de la paysannerie dans la modernité Que reste-t-il aujourd’hui de cette classe paysanne ? Quelle est la place pour les agriculteurs dans les territoires ruraux contemporains ? Face à un monde qui change de plus en plus vite, l’entré e dans la modernité du monde paysan a é té avant tout un changement de temporalité . Le mé tier d’agriculteur l’oblige souvent à vivre à contrerythme du rythme gé né ral – c’est à dire du rythme de la ville. Le rythme des saisons, les é venements climatiques impré visibles restent son lot quotidien au coeur d’une socié té qui a tout fait pour se dé tacher de ces alé as naturels. L’agriculteur continue d’é voluer dans un monde d’incertitudes, avec lesquelles il doit composer. Le travail de la terre donne au paysan une conscience d’un temps trè s lié au temps long du climat et au temps historique, diffé rent du temps vé cu par les citadins. « Ces é lé ments de permanence sont le fondement mê me de la spé ci4icité culturelle des paysans » rappelle B. Hervieu. « Par certains cô té s, le mé tier d’agriculteur s’apparente à un art du rituel. La plupart du temps, tous les ans, au mê me moment, au mê me endroit, les mê mes gestes sont accomplis...». Mendras le rappelait en 1967 dans son livre aux accents prophé tiques La Fin des Paysans : « le fondement de la compé tence d’agriculteur nait de la connaissance intime du champ » - une connaissance basé e sur la fré quentation longue, tiré e de plusieurs gé né rations d’hommes qui en avaient fait de mê me avant lui. La mobilité accrue des personnes qui transforme de façon radicale la relation à l’espace, l’arrivé e des té lé communications qui abolissent les distances, la fré quentation des

supermarché s ont contribué à l’entré e du monde paysan dans la modernité . Cette entré e dans la modernité a d’abord é té l’entré e dans le temps liné aire de la vie urbaine, abandonnant le rythme cyclique qui caracté risait jusque là la ruralité . L’individualisation du mé tier de paysan a é galement é té une donné e forte des changements sociaux lié s à cette « entré e en modernité ». Mendras é crivait « ce qui fait le paysan, c’est la communauté , l’appartenance à un groupe ». Aujourd’hui, l’agriculteur, le « chef d’exploitation » est le seul maı̂tre à bord – mais in4luencé par des conseillers de tout poil. L’é clatement de la famille paysanne d’autrefois, qui inté grait à la fois les dimensions é conomique de l’entreprise et les dimensions patrimoniales et sociales de la famille est le dernier coup porté qui achè ve de dé liter le modè le paysan construit dans la IIIè me ré publique. Ceux qui é taient auparavant le coeur de la vie rurale se rapproche donc de plus en plus d’un mode de vie urbain... Tandis que dans le mê me temps, on voit arriver dans les territoires ruraux de nouveaux habitants travaillant en ville. A ce titre, les chiffres de l’é volution dé mographique des cantons ruraux français sont particuliè rement é clairants. Un tiers des cantons ruraux français voient leur population diminuer et vieillir. Ce sont les villages isolé s des grands axes de communication, dans des zones rurales « reculé es ». A l’inverse, certains villages situé es à proximité de villes, bien desservis par les ré seaux de communication, ont connu les plus fort taux de croissance au niveau national au cours des vingt derniè res anné es. Face à ces changements profonds et relativement rapides à l’é chelle de l’Histoire, l’un des dé 4is qui nous attend sans doute pour la dé cennie à venir est de savoir repenser l’articulation entre les territoires ruraux et les villes. Le dé bat porte d’abord sur la reconnaissance de la multifonctionnalité de l’agriculture tout en ré af4irmant sa fonction alimentaire, et en particulier sa fonction d’approvisionnement des villes à proximité . Il va probablement é galement falloir accepter l’idé e de la disjonction entre lieux de vie, lieux de travail, et espaces identitaires. Un cadre travaillant en plein coeur de Paris, habitant dans la campagne francilienne et immatriculant sa voiture en Bretagne où il passe toutes ses vacances n’est ni un sté ré otype, ni un cas isolé . C’est vous, c’est moi, et c’est peut-ê tre ce qui permettra à la ville et à la campagne de remettre à plat les anciennes oppositions pour les dé passer et construire un monde « socialement acceptable, é conomiquement viable et é cologiquement responsable ». ■ ———————————————————————— Jeanne Pourias

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