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Serait-ce une aubaine ?… à Phnom Penh 3 périodique publié par Jacques Demarcq le 23

Serait-ce une aubaine ?… à Phnom Penh

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périodique publié par Jacques Demarcq

le 23 nov. 2011

Le retour du goût français

Jacques Demarcq le 23 nov. 2011 Le retour du goût français Je me suis acheté un

Je me suis acheté un vélo. Entièrement équipé avec lumignon avant sur dynamo, catadioptre arrière, garde-boue nippons ni trop bringuebalants, frein à disque arrière, panier sur le guidon, sonnette, porte- bagages, béquille… pour le prix en France d’une selle standard, également fournie. Pas de vitesses, mais Phnom Penh est plat, les ¾ du Cambodge sont plats : une plaine alluviale du Mékong. Je passe sur la folle circulation en ville, les pé- trolettes à contresens, les carrefours où il faut jouer des coudes avec les 4 x 4 et encore les motos, les gaz d’échappement à inhaler… voir l’article de RS . Je voulais aller voir les Quatre-Bras du Mékong aval et amont, de son fils prodigue de retour, le Tônlé Sap qu’il remplit à la mousson, et de la première dérivation de son delta, le Bassac. Bref, contempler le carrefour des flots. De mon impasse rue 63 voir InfoCambo 4 nous pre- nons la rue 51 dite Pasteur en sens pseudo-unique jusqu’à Sihanouk Blvd voir Google Map où tournons à gauche vers l’est, giroyant tout droit au travers du maelström de trois ronds-points pour arriver, après l’Institut bouddhique, au double pont menant à l’île de Koh Pich, séparée de la ville par un canal de décharge du Bassac. Ce qui nous a coupé le souffle, après de longs bâtiments d’expo sans expo, c’est un joli square presque aussi désert aux pelouses ornées de lampa-

daires, de statues kitsch – lions assis, allégorie d’une source – et d’une colonnade genre Tivoli rappelant les parcs III e République des sous-préfectures fran- çaises. Certes, aux extrémités, deux petits kiosques ronds aux blanches cariatides les seins nus d’inspi- ration angkorienne. Ainsi qu’un lapin de Bd très jeffkoonsien avec son sac de dollars, mais Koons a eu les honneurs de Versailles… Tout ça devant une grosse bâtisse inachevée aux colonnes grecotesques, avec au fronton « KOK PICH CITY HALL » dans la langue de Lehmann Brothers. Nous reprenons nos biclounes et poursuivons. Longeons un mur neuf sans grand chose derrière. Arrivons devant un majestueux double porche gardé, « elite town » et sa traduction khmère ins- crits au-dessus. Plus loin, un mirador. Serait-ce un ghetto de luxe, gated community, comme il en existe aux États-Unis ? Les très riches s’enfermant pour se protéger de la misère qu’ils créent.

– D’you think one can visit? demande ma com-

pagne.

– Please, get in, répond Sandro Fouquets sau-

tant d’un motodop, auquel il tend 1 $. Je croyais avoir laissé le professeur au Laos voir InfoLao 4 & 7 . Faut qu’il rapplique dès qu’on a besoin d’explique… Action : nous passons tous trois le porche, salué par la gardienne en pimpant uniforme ; arrivons à

d’explique… Action : nous passons tous trois le porche, salué par la gardienne en pimpant uniforme

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d’explique… Action : nous passons tous trois le porche, salué par la gardienne en pimpant uniforme

Welcome to Elite Town

Welcome to Elite Town un rond-point avec fontaine néo-romaine, comme on en imaginerait au pays de
Welcome to Elite Town un rond-point avec fontaine néo-romaine, comme on en imaginerait au pays de

un rond-point avec fontaine néo-romaine, comme on en imaginerait au pays de Pagnol. Sandro sort une brochure de sa sacoche. SF : Voici le plan d’Elite Town et une image du projet d’ensemble, en 2008. Ça en jette, non ? Moi : Banale rêverie d’architecte. Je ne vois pas de tours cruciformes à l’horizon. RS, ma cocyclette : Looks like a military camp, Elite Town, with its watchtowers! Lui : Ne vous vous emballez pas ! Les miradors servent à la surveillance nocturne du chantier, ils seront démontés. Quant au projet, il a été revu à la baisse, oubliées les tours. Seule la moitié des mai- sons d’Elite Town, une centaine, est en chantier. Et ça n’avance pas vite, avec les pluies, la chaleur, et le mode artisanal de construction malgré quelques engins de chantiers. Moi : Les échafaudages sont rustiques, si l’archi- tecture joue au postmodernisme éclectique. Mais qu’avez-vous à voir avec cette entreprise,professeur? SF : Vous savez, une science d’élite comme la sémiosociologie ne nourrit guère son homme dans un pays à 8 % de croissance. RS : Don’t say you’ve become a real estate agent! Lui : J’essaie, à mes heures perdues, je viens voir si des gogos traînant dans le coin ne seraient pas tentés. Les prix sont alléchants : entre 2 et 300 000 $ le triplex de 4 à 500 m 2 équipés dernier cri.

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$ le triplex de 4 à 500 m 2 équipés dernier cri. 2 g Formes et
$ le triplex de 4 à 500 m 2 équipés dernier cri. 2 g Formes et

gFormes et couleurs « modernes » « Maison du notaire de province »a Échafaudages haute sécuritéc

notaire de province » a Échafaudages haute sécurité c M oi : La main d’œuvre est

Moi : La main d’œuvre est bon marché. Lui : Sauf que le terrain coûte le double, vu les travaux d’aménagement de l’île et les grosses pattes à graisser. Pour l’instant, seules trois villas sont ha- bitées. Je vais vous montrer, à l’angle des rues Prin- ceton et Stanford. RS : Why these university names? SF : Ça flatte une clientèle qui n’a pu s’acheter que de pseudo-diplômes. J’espère avoir accroché un accaparateur de forêt que tente la bâtisse en face, celle que j’appelle la maison du notaire de province. Elle : Didn’t anyone live on this island before? Lui : Des pêcheurs, environ 300 familles. Moi : Et ces, disons, 2000 personnes ? SF : Expulsés ! Personne n’avait de titre de pro- priété après la collectivisation et la destruction des archives par les khmers rouges. Il a suffi d’une poi- gnée de dollars pour les éloigner. Pour tout vous avouer, outre mon envie de rouler quelques affai- ristes, m’intéresse le passage du maoïsme à la dic- tature libérale. Les khmers rouges ont réussi à vider Phnom Penh, 1,5 millions d’habitants, en une se- maine. À côté, 300 familles, c’est de la rigolade. Le papier dollar au service du profit a succédé au fouet serviteur du peuple. Moi : Mais d’où vient l’argent ? Lui : Les Chinois bien sûr, sous couvert d’une banque canadienne. Ne savent qu’acheter avec leurs

réserves. Le port du Pirée, de vastes terres agricoles en Afrique, et ici, près de
réserves. Le port du Pirée, de vastes terres agricoles en Afrique, et ici, près de

réserves. Le port du Pirée, de vastes terres agricoles en Afrique, et ici, près de chez eux. RS : How could this possibly show a profit? SF : Je suppose que dans 5 ou 10 ans, vu la quan- tité de nouveaux riches que produit en priorité le développement, la première tranche d’Elite Town sera remplie, Phnom Penh aura grandi, l’île sera moins périphérique, des commerces viendront. Moi : C’est le sociofuturologue qui parle ! SF : Hélas, un cours m’attend dans une école de propagande dite de communication. Mais si vous voulez, demain, rendez-vous devant la gare à 9 h. Je vous montrerai un autre lieu intéressant. Nous le saluons et enfourchons nos bécanes. Je suis venu voir un phénomène naturel : Mékong, Tônlé Sap et Bassac. Sur un boulevard entre Elite Town et le Bassac, quelques jeunes en motocyclette profitent de l’absence de circulation pour faire un peu de vitesse. Côté rive, des cantines improvisées et les baraques en tôle des ouvriers. Le rivage sera

et les baraques en tôle des ouvriers. Le rivage sera h Brouette locale Fête foraine a

hBrouette locale Fête forainea gRésidence ouvrière Calicot : « 2011, année de l’amitié entre la grande révolution industrielle chinoise et le Cambodge toujours angkorien »c

chinoise et le Cambodge toujours angkorien » c peut-être aménagé en parc. Personne ne nous em-

peut-être aménagé en parc. Personne ne nous em- pêche d’aller jusqu’au bord de l’eau, où une drague puise dans le Bassac le sable qui sert au chantier. En fait, les flots limoneux du Mékong ne se mé- langent pas à ceux moins puissants du Tônlé Sap qui, repoussés, filent directement dans le Bassac. Deux fleuves se frôlent en s’ignorant. L’un descend de la Chine, l’autre draine le Cambodge. Ô Nature ! Ô factice réalité ! Plus loin, entre Elite Town et les bâtiments d’expo déserts, une fête foraine pour les gosses et un dancing provisoire sous tente pour la jeunesse. En attendant que l’île appartienne aux riches, le populo s’amuse. Le soir, R and I think back on. Si l’Europe n’a rien à leur offrir, nos petits-enfants pourront émi- grer ici. Ouvrir un take-away pinard et frometon gaulois. Le camembert inconnu en Asie pourra se vendre hors de prix. À des millionnaires. En mal de distinction. Comme partout.

Mékong et Bassac
Mékong
et Bassac

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Sur les rails Le lendemain 16 nov., nous retrouvons Sandro de- vant la gare repeinte,

Sur les rails

Le lendemain 16 nov., nous retrouvons Sandro de-

vant la gare repeinte, grilles fermées, quelques wa- gons-citernes le long d’un quai. Il a emprunté un vélo, c’est sympa.

– Il y a deux ans, dit-il, qu’on promet la réou-

verture du trafic voyageur vers la plage de Siha- nouk-ville. Mais c’est sans cesse repoussé. Et de pédaler dans des quartiers modestes, aper- cevoir 5 ou 6 ouvriers remuant le ballast de voies de garage, franchir un passage à niveau aux rails tordus près du Wat Neak Kawam voir Google Map ,

et suivre un moment une voie unique sur laquelle s’étalent des étals devant des cagibis en bois et tôle édifiés sur le remblai.

– L’avantage est que les Français ont construit

une voie non inondable. Il faudrait maintenant en expulser les occupants. Les Australiens en charge de la rénovation de la ligne ne semblent pas avoir prévu de budget pour cela. La tabula rasa khmer rouge ayant fait son temps, les travaux traînent gentiment. Quand du pétrole sera enfin découvert sur la côte, peut-être qu’ils accélèreront. Et de reprendre nos montures, traverser au nord de la ville des quartiers bourgeois aux vastes villas, revenir vers le pont japonais par un boulevard as-

villas, revenir vers le pont japonais par un boulevard as- phyxié de 2, 4 ou 8

phyxié de 2, 4 ou 8 roues, et nous arrêter au croise- ment d’autres rails.

– C’est un bout de ligne que les Français avaient

commencé à tirer vers le nord, sans l’achever. Il longe le Boeng Kak, un ancien lac en cours de rem- blaiement pour y construire un quartier neuf. Per- sonne n’habitait sur l’eau : une aubaine pour les promoteurs. Mais pour l’instant, ça ressemble au

décor d’En attendant Godot.

– Colmater tous ces lacs d’expansion du fleuve,

je réagis soudain, n’est-ce pas prendre le risque qu’il

déborde un jour sur la ville, comme à Bangkok ?

– C’est une éventualité, philosophe le professeur.

Il n’y a ici d’autre règle d’urbanisme que la force du profit immédiat. Dans une gargotte fort propre d’un quartier po- pulaire non loin, nous déjeunerons tous trois de riz, légumes et délicieux petits poissons arrosés d’eau fraîche pour la somme infinitésimale de 12 000 riels, soit 3 $ ou 2,30 , à trois !

– Voilà bien le problème, ironise SF : comment

les pauvres, périurbains ou campagards, seraient-ils incités à s’enrichir dans une monnaie valant 4 000 fois moins que celle des affaires ? Les dollars, 90 % de la masse monétaire, sont culturellement étran- gers à 80 % de la population. La consolation est qu’en riels, on est plus vite millionnaire.

étran- gers à 80 % de la population. La consolation est qu’en riels, on est plus

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Zen and the art of jaywalking

by Raphaëlle Saorge

Plenty of policeman stand on the streets of Phnom Penh. A few of them direct traffic when the signals are broken. Every day you can spot some riding their moto against the traffic. But un-uniformed citizens do this as nonchalantly. When officers order a car to pull over, it is not one of the ubiqui- tous 4x4 models that are so practical for parking on the sidewalk, but rather a used sedan or beat up utility vehicle, often bearing out of town plates. Only the busiest four-way intersections in Phnom Penh are garnished with traffic signals and zebra-striped crosswalks. Most corners must be negotiated on nerve. Whether Cambodian traffic legislation includes prescription against jaywalking is probably a moot point, not only because the po- lice are preoccupied with their main income gene- rating activity—racketeering—but mainly because few people in Phnom Penh actually walk. As the city grows, bipedal locomotion is increasingly li- mited to garbage pickers and the lowliest vendors, peddling such food items as industrial baguettes and squishy buns, roasted bananas, dumplings, popcorn, topless coconuts served with a straw. In the afternoon, some children can be seen walking home from school; but that’s about it. Pedestrian transportation seems on the verge of obsolescence. Today’s cities are not designed and planned with the flaneur in mind. Consider those cities where people actually walk: Paris, New York, Turin, Ams- terdam, even Montreal with its underground pas- sages for the winter. Think of the metropolises where such an enterprise is pointless, or folly: Los Angeles, Houston, Abidjan, Medellin. Is the dis- appearing sidewalk another symptom of the de- cline of humanist modernism? Wealthy Cambodians, expatriated executives and non-local staff of NGOs drive Land Rovers or their Japanese equivalents, while wanabees set- tle for secondhand or Korean models. The filthy rich favor German vehicles featured in movies about powerful businessmen in the untaxed private sector. Anyone else can get anywhere by tuk-tuk or motodop. A tuk-tuk is a four-wheeled carriage modeled after a 19th century caleche as conceived for theme park and pulled by a 120cc motorcycle. A motodop is a southeast-asian centaur: half man, half motorcycle and will take you to all points in downtown Phnom Penh for half a dollar.

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to all points in downtown Phnom Penh for half a dollar. 5 Nonetheless, from the back

Nonetheless, from the back of a motodop, it’s all a blur. To notice the remnants of French colo- nial buildings, the Corbusian influence on the so- called “new Khmer architecture” in the 60’s, or even the ghastly bad taste of the skyscrapers and high end residential projects going up all over town, you need to be on your feet. A few nights ago, I sat on the linguistic inter- section at a dinner party. To my left everyone spoke French and one of the following: Cambodian, Russian, Italian, Thai. To my right, the common language was English amongst Vietnamese, Cam- bodian, or Japanese speakers. Khemara described a business class where his professor explains risk ma- nagement with an example from everyday life: be- fore crossing a two-way street, you look left then right. The theories K. must regurgitate to pass his exams are based, like many business models, upon a reductive conception of human behavior. To begin with, a pedestrian in Phnom Penh must first look to the right before setting foot into the street, as it is common for drivers to turn left into oncoming traffic. And the metaphor of risk management— arbitrating between probability of an accident and potential benefit of crossing the street—misses the point. You are going to cross the street anyway. Cambodians observe an unwritten rule: just keep moving. The western crosser gets all muddled up trying to figure out whether the game is Rus- sian Roulette or Chicken. Local children will ad- vance fearlessly into oncoming traffic, but become daunted and run backwards if a car stops for them. This kind of unprecedented behavior might well cause an accident. The way of Phnom Penh is to go with the flow.