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LÉON DAUDET

DE l'académie concourt

Dans

la

lumière

ROMAN CONTEMPORAIN

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

1910
Tous
droits de IrEduclicn, d'adaptalion et de reproluction réservés

pour tOLS

les

pajs.

// a été tiré,

de

cet

ouvrage,

soixante-quinze exemplaires sur papier de Hollande
tous

numéro lé a.

DU MÊME AUTEUR
Collecticn in-18

CHEZ FLAMMARION Le Cœur et iWbsencp, roman ^2o« mille). Le Bonheur d'être riche, roman (10° mille).
La France en alarme. Le Pays des Parlemcnteurs.

CHEZ FASQUELLE
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)

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la

Douleur

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L'Hérédo.

Le Poignard dans

la dos.

CHEZ FAYARD
Ceux qui montent.
I

La Vermine du Monde.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1919 bv Erkest Flammarion.

2607
1919

K LA

"

MÈRE PROVEN'CE

",

A LA DOUCE ET VALEUREUSE PROVENCE

DE MISTRAL, d'aUBANEL, d'aLPHONSE DAUDET,
DE CHARLES MAURRAS,
El'

DES MORTS ET SURVIVANTS DE LA GRANDE GUERRE,

Avec piété

cL reconnaissance,

je

j^V-"^-

à^i'e celte humble histoire d'amour

qu'èUe a inspirée.

,-

'^'
,

LÉON

DAUDET

Dans

la

Lumière

CHAPITRE PREMIER

CONVALESCENCE

« Lieuteuanl, cette fois, vous êtes <j;iiéri », dit Norade Pertus à François Brécéan. Il était six heures du soir, au mois de mai 1918, et, par la fenèlre ouverte de la petile cliambre de l'ambulance « d'Everjon », on entendait des rires d'enfants, un braiement d'àne, toute la vie d'Avignon \i\ lumineuse. Les vingt-cinq ans du jeune officier, arraché à la mort à force de soins, buvaient avec avidité cette neuve espé-

rance et aussi la beauté souple, mate, ardente de l'inlirmière provençale, (b)nt il était timi-

dement

Jamais encore, mois qu'il était soigné par elle, il n'avait osé lui dire un mot d'amour. Celait un Breton renfermé, du type
et

follement

épris.

malgré son envie, depuis

trois

blond,
gaillard,

imberbe,

de

traits
et

réguliers,

solidt>

un peu sauvage,

qui exprimait a-sc/
1

2

DANS LA
ce qu'il ressenluil
fille

LL'MlJiHE
le

mal

plus

vivenieiil.

Li

jeune

Elle était

de tendresse pour lui. de condition modeste, fille d'un patron
s'élail

prise

pêcheur de

Cassis,

mais

poésie naturelle qui éclaire les

parfumée de cette âmes venues de
»

loin, sur les rivages ensoleillés.-

Eh

bien, cela ne vous fait pas plaisir?

repril-clle

en

riant.

Brune, élancée, debout à

contre-jour, elle avait des reflets dorés dans ses

cheveux bruns, autour du cou, ferme et plein, une chaîne d'or fermée par une petite croix. Ses yeux noirs, cependant très doux, et d'une
suavité de velours, étaient aussi
tés d'or. Il

comme

pique-

émanait

d'elle

une atmosphère den-

train,

de gaieté et de bonté.

Brécéan rassembla son courage, écarta les redevenus vigouieux, que terminaient des mains assez fines, et soupira « Cela ne me fait pas plaisir de m'en aller. » Il pensait « de vous quitter », mais n'osait le dire et sentait sa cicatrice de balle allemande vers le sommet du poumon droit, jointe à une autre douleur, morale celle-là et plus ai,s:uë. Vous seriez-vous attaché à cette maison méridionale, monsieur l'homme du Nord, monliras,
:

sieur le Celte

?

Dans leurs conversations au cours des pansecar il y avait eu ments longs et minutieux

trois points

d'inflammation,

le

soldat et

la

jeune

fille

s'amusaient à se taquiner sur leurs

Fallait-il lutter ou s'aban- donner? Elle essaya de plaisanter. tel qu'une flambée de sarments sous le soleil. « Nous autres n'oublions Brécéan répliqua jamais. — cette Je me suis attaché à celles qui sont dans — — maison. Ah! que vous avez été bonne pour la : moi!.. Elle lui opposait le horreur des brumes dans raisonnement le de tout pédantisme. 3 Licencié es sciences naturelles. de cette voix profonde. Elle la prit. depuis la première minute. à M"' A d'autres encore. Elle nent dans les regards bleus et sentit lisait l'aveu que son immicar elle de son cher malade. qu'ils s'aime- raient et que cet amour serait quelque chose de grand et de rapide.. mademoiselle. d'Everjon?.CONVALESCENCE origines. de confondu avec la splendeur brève du jour. Elle le connaissait du haut en bas. qui va au cœur des femmes. émue. Il tondit la main vers elle sur ses draps blancs. . — Vous oublierez vite. Mais. faite pour chanson bretonne.. A sœur Odile. Elle en avait peur pour elle et pour lui savait.. attade Paris et préparant son doctrès ché au torat. Nous mourons avec nos images. Muséum et Brécéan se croyait calé en signes ethniques cette et psychologiques. Norade pâlit légèrement cœur battait plus vite. .. qui fait fond des esprits latins..

lard. oui. bornée. mais Odile respectueuse des arrêts médicaux. Sœur parut à son tour. porte s'ouvrit et le A cet instant la docteur Barias la accompagné d'une grosse personne a mine sévère. mobilisé à Avignon. vaniteuse. rouilles. pas vrai. vraie figure do missel. professeur à Lyon. Elle riche. ilepuis \c le soignait. — Eh ben. qui avait l'air d'un homme habillé en femme. . A peine quelques crachats Peu d'élévation thermique. Ces quatre personnes regardaient avec attendrissement en dépit de le grand blessé qui leur avait donné radiographie. était très madame M"*' mademoiselle? d'Éverjon hocha la tête. pâle. la poumon que était avait ou non appelé été traversé. Barias de ce : dernier avis et chaque fois donnait sa raison Pas d'hémoptysie véritable. Nandut. très avare.4 DANS LA LUMIERE la comme temps rétablit qu'elle mère connaît son poupon. en consultation. fondatrice et directrice de rétablissement. Ce contact discret le cependant la mystère entre leurs deux corps et parut. si le tant de tintouin et dont on ne savait pas encore. qui bourrues.K garçon des manières rustiques et — voilà maintenant frais et gailété Ce n'a pas et sans peine . prétendait Fauvergne. têtue. M"" d'Éverjon. mon médecin. émaciée. — affectait te lit le vieu. de Marseille. qui dégageait une odeur de linge frais. distance instable du désir. prétendait « que non.

.sa gorge bougonna le docteur satisfait. presque coma- mais cela s'explique par le nous en sommes sortis tout de même. sans doute. trente. et vous. Vous ôtes comme ma famille. Des larmes de reconnais: parurent sous ses paupières Vous m'avez sauvé. s'arrêtait dans .\. nies désignait gentiment « Mais oui. ne restait qu'un tout . mais oui.. » Ti mesure. Voyons un peu une dernière : auscultation. « Quinze jours. renouvelable au moins deux fois. je signerai Texeat. » trente et un. ttento-deux rituels. c'est absolument teux. garçon. Non. se disait le Breton. avec congé de trois mois à la clef.. à jouir de sa présence. Cette » crainte l'absorbait tellement qu'il ne le pensait plus à remercier celui et celles qui lui avaient donné tant de soins. Ouais. tu nous revaudras ça au purgatoire. Il fallut que docteur insistât : « Alors. à l'entendre. On va se lever et. je n'ai plus que quinze jours à la voir. impossible. l'examen en conscience. c'est tout ce » que tu trouves sance à nous dire? Ce petit reproche « réveilla l'amoureux. choc. Sa voi. avec une mine les « toussez. C'est là qu'on se retrouve en fin de compte. vous. comptez. Il lit » soucieuse et plus. je ne sais comment vous témoigner. et vous..CONVALESCENCE 5 Un grand cill'aiblissenient initial.. dans quinze jours.. Il de cette alerte redoutable.

beauté de Norade l'agaçait. Je suis au contraire et une vieille drogue tu as pu t'en apercevoi'^. passa la main dans sa barbe . administrci' à la la fois par des religieuses et des laïques.6 DANS LA LUMIERE au sommet en cause » : petit [)cu de matité « Lo cal claviculaire est à peine sensibl'\ C'est rac- môdé dans se la perfection. les principaux frais. Permet- triez-vous?. en rechignant. qui faisait. et passait sa mauvais( humeur ailleurs. Barias sourit. L'officier et ils Norade pro- regardèrent en souriant. Odile elle-même pinça les lèvres. sou^ haute surveillance de M"" d'Everjon. avait préposé à l'économat une et la nièce à d'une rare laideur. — — Je ne suis pas bon. L'ambulance était mixte. plus elle trouvaitce sacrifice d'argent intolérable. elle avait une galet'' d'enfant. vous êtes » bon. dîner ce soir à la Barte- lasse? Je voudrais fêter ma guérison avec celle qui y a tant contribué.. La « patronne » et la religieuse étant sorties. Qu'est-ce qu'il y a pour ton service^ animal? Permeltriez-vous que nous allions. sur ses auxiliaires et subalternes. car verbe imituienl volontiers la façon dont l'excellent homme Sœur nonçait le « raccommoder ». Par elle elle. Brécéan retint le faux bgurru par sa manche et prit l'air : câlin « d'un enfant qui si demande une faveur Docteur... Plus la guerre se prolongeait.. ^''^Pertus et moi.

dût mani'zelle d'Éverjon me bouder pendant huit jours.CONVALESCENCE blanche. si vous en faites. à s'absenter ensemble ce soir. Il prit dans sa poche un stylo et sur une feuille de température écrivit. 28 mai 1916. M'"' dEverjon. même sœur Quec'estbiennotre droitde diner ensemble ou deux. Que vont — Quand les : penser et dire ma ? tante Isire. — Odile une fois. de ?ept heures à neuf heures et demie. me deux jeunes gens furent seuls Mais qu'est-ce qui vous a pris ? demanda Norade avec un étonnement joué. Vous avez l'autorisation jusqu'à neuf heures et demie. ça s'est passé. le lieutenant Brécéan et M""" JNorade Pertus. de ne pas attirer l'attention. . quand elles sont émues « C'est entendu. son infirmière. Je tiens au bon renom de notre ambulance. » Ces grosses plaisanteries ne tiraient pas à conséquence. ou. de « J'ausa large écriture fortement appuyée torise M. J'étais tellement médusée que je n'ai pu rien objecter. comme : de sa race.. Cela ne fait de mal à personne. . regarda alternativement çon. . au bord du Rhône. la jolie fille 7 le brave garcelles qui pâlit à peine. Tâchez seulement de ne pas faire de bôtises tous les deux.. » Puis il signa et tendit joyeusement : le papier à l'oflicier : — Voilà. snjireblotte ! vous conterez demain comment Buvezun verre de Tavcl à masanlé.

. préférant attendre l'occasion prochaine. il fut sur le point d'ajouter quelques mots décisifs. qui leur permettait tous 11 faut que je prévienne ma lante. monsieur Vin- discret. Los gens de clabaurleurs. une pointe d'accent qui semblait exquise. Elle mettait. Avec son blessé. Comme elle tournait le bouton. était profonde- et les poussait à savourer rêves. p]lle ne va pas être satisfaite de mon escapade. jaloux comme un diable. 11 s'agit d'une exception. ni d'un rite. — Ce n'en est que plus grave. je me montrera au doigt « Voilà » en tête-à-tête avec ses blessés. et puis ça la ras- surera. Le cousin Jérôme vous verrait. n'y a qu'à ne pas cuper d'eux. à tous Leur deux.XS LA LUMIERE — C'est un peu compromettant. Mais moi. rapprochée de la porte. en parlant.8 DA. . joie. les derniers instants d'une comédie de les bonne camaraderie. non d'une habitude. sur la finale du mot diable. Elle s'était. — Vous en parlez à votre vous qui dans cette ville sont si si ! Il s'oc- aise. — il et est Merci bien. quinze jours quitterez Avignon. resterai et l'on celle qui dîne : . médisants — Comme partoul. François avait entendu parler souvent de la confiserie Istre. Voulez-vous que je vous accompagne ? Je — — ferai ainsi sa connaissance. puis se retint. — .

— lîrécéan. raconta lentement une sa histoire locale.CONVALESCENCE passait pour 9 rue Parapharnerie. convalescence. Ensuite. en compagnie de mon grand blessé François . tard. à l'entrée de l'île de la Quand M'"'' iXorade vieille entra dans la conliserie. sant ses lèvres de sa langue. un doigt de malaga. propre et digne. Je ne pouvais refuser. au visage de Junon rustique. un cédrat fourré au sucre. Alors tante. M'"'' de Fontvenet. qui invitée à la entre en Bartelasse. et du cousin Jérôme. demi-heure plus Bartelasse. faisait déguster à une cliente riche. et le Il m'a docteur nous a donné l'autorisation. tu comprends. 11 fut convenu qu'on se retrouverait une un peu « demeuré ». mais gourmande descendante des marquis de Fontvenet déclarait ce produit exquis. Istre. puis se décida à sortir. que dînes dehors. La malingre. personne. : seulement lui la jeune fille. récente invention de la maison. parente de M"'' d'Everjon. embrassant dit avec gentillesse et quelque gône Ne me gronde pas je dîne dehors ce soir. L'idée que ce pourrait être jaloux l'étoniia et le scandalisa.. — Tu ce garçon. qui comme on dit demi-innocent dans les campagnes. Mais il n'insista point. et en tèle-à-tête avec tu no jamais présenté ma . elle prit lis- comme une chatte..

alors qu'elle connaissait et respectait d'ordinaire l'esprit d'indépendance de sa nièce. et ne crains-tu pas défaire mal parler do M""** Istre avait pris son air de réprimande. à qui elle assurait la vie matérielle depuis la mort de sa belle-sœur. c'est bien osé toi ? . Norade riait de bon cœur — une turel J'ai vingt ans bien sonnés fille. c'est- à-dire depuis une dizaine d'années. C'est qu'elle prévoyait le mécontentement de son cher Jérôme. Les médecins lui avaient représenté qu'un tel mariage était la seule espérance permise de réveiller. par l'amour heureux. Fervente des poètes du Félibrige. quand il apprendrait cette nouvelle. De sorte que. Ceux qui ne seront pas contents viendront me que j'aie la le dire. La tante regardait sa nièce la comme consé- une sorte d'avant-bru et gùlait en quence. et première sortie de mon malade. ralenti de son le cerveau unique enfant. surtout d'Au- . je il ne suis plus est tout na- petite C'est la guerre. elle ne considérait pas qu'il pût y avoir le moindre obstacle de la part de la jeune fille. la maman : Pertus.10 DANS LA LUMIKRK Mais. ma petile. bien qu'un tel n'eût jamais été traité entre les intéressés que par allusions. désirant cette union avec l'exclusive passion des mères. Amis et voisins considéraienttacitementle demi-demeuré projet comme fiancé à Norade. .

la fine raillerie. M"'' Istre hochait la tète.CONVALESCENCE banel et de Mistral.. Dès qu'il l'apercevait. J'ai recopié la pièce de vers dont tu m'avais parlé.. mais il faut que tu me l'expliques. la vigueur physiijue et la santé maigre garçon. pas très bien. où les mots demeuraient sans couleur : Tant mieux!. si tu es levé. cernés. mais dont confusément il sentait regrettait l'absence. ou Ji mon retour. peu convaincue.. Il lui dit de sa voix lenfe et lourde. tout ce qui lui manet quait. elle les vers 11 miirmma : en provençal dorés des OUvades Mieux vaut à Cadolive Rire en mangeant l'olive. Elle représentait la beauté. avant mon le marché. si tu es paresseux. chez qui se remarquait morale. croyant à une mauvaise plaisanterie. grand aux yeux caves et comme une caricature des traits nobles et purs de sa cousine. et A ce moment parut Jérôme. Que rager à Paris En mangeant des perdrix. rintelligence. Ce sera donc demain malin.. Ce soir. je ne dine pas avec vous et je suis de garde à rambulance. son morne visage s'éclairait. 11 la regarda en écarquillanl les yeux. Mais sa mère reprit départ pour très vite : — — Norade emmène ses blessés à la Barte- . Je ne la comprends ! — Ah te voilci.

Elle bonne heure. ce soir. Qu'allonsnous devenir seuls. Mais un entremets promis à son désir rudimentaire et (Quelle ne partageait il lui faisait pitié et elle n'avait pas considéré jusqu'alors se comme impossible de donner à lui par miséricorde et aussi par gratitude pour tante Istre. teint » Il disait aussi la : « Tu doux comme de crème. Ah! que c'est ennuyeux! fit Jérôme. prends un mantelet chaud. une telle perspective lui apparaissait comme monstrueuse. embrassait parfois lui les : mains » délicates de sa cousine. en répétant Elles as le sont sucrées. c'est — — si triste quand tu n'es pas là. et Norade n'en lasse. dans cette nature engourdie. implora Jérôme.is le lui a demandé. La pimpante boutique. sans loi. Or voilà que.12 DANS LA LUMIERE sera rentrée de Le docteur IJari. la gourmandise était vigilante. » Il lui donnait l'impression qu'ello était certes pas. une petite surprise. — — — aura pas. avait pris sou- . Nourade. Petite. puisque tu es de garde ce soir. maman et moi ? Nous mangerons /pielque cliose de fameux. en effet. ajouta la vieille dame résignée. ('ar. parcourue Il par des instincts somnolents. Le vent est frais au bord du Rhône et tu ne repasseras point par ici. tu verras. derrière la- quelle étaient les appartements. N'y va pas. avec une mine d'enfant qui boude.

ce Rhône. moirées elle et rapides. mademoiselle Norade. qu'elle prenait chaque jour. du cœur. Elle en avait presque envie de pleurer. mais se préparait à souiïrir et à faire qu'il n'y avait pas à lutter contre certains courants. de logis où Ton a beaucoup pleuré. et ses ancêtres. pêcheurs ou pasteurs. aux — ! — — eaux pour sels. finement chaussés de souliers blancs. le longdès remparts. cet air de cristal qu'embaume la fieur et nouveau du printemps. Que A'ousôtes bravette dans votre costume de croix-rouge JJoniics nouvelles de votre fils. Ce sentiment étrange durait encore quand elle traversait les ruelles tièdes qui mènent. . jouaient en elle harmonieusement. légendaire. Arsène ? 11 est toujours aux Éparges. sentait qu'elle la quitterait. mais le bon Dieu veille sur lui. Eh bonsoir. d'un or léger se était de comme celui des mis- Car elle sang inventif. tout était émouvant. Une multitude d'images. lille. constructeur. Ah! quand linira la maudite guerre? Les peiits pieds. de la jeune infirmière ne sentaient pas le sol. marins. Ce pont suspendu aux arches fières. lui lança le douanier Arsène. lui inspipressaient dans son esprit. qu'elle-même soulTrir. profonds et rapides. La jeune assez émue. Ga chauffe dur. que bien des choses changeraient pendant son absence. à la porte du pont d'Avignon.CONVALESCENCE dain VA un air maussade d'étroitesse provinciale.

de ne me disais. arquée. N'est-ce pas? C'est ce que je — — Il C'est gentil à vous. Lu lumière éclairait amoureusement ses cheveux d'or bruni. mademoiselle.14 DANS LA LUMIERE raient les mots et les frissons. avec sou premier bain lors de son arrivée à l'ambulance. et elle mais les traits encore fatigués. la ligne du cou d'un galbe classique l'enveloppa d'un regard admiratif. Elle mulé de toute une pable de folie. Parvenue à l'auberge qui de l'île fait le de la Bartelasse et du pont. l'amour el lu volupté. cendit quelques degrés du vieil escalier de pierre et aperçut Jean-François qui l'altendait. dans les circon- stances élite solennelles. la se rappela. filtrant et découpant le lonne le . marchant à pas comptés. cal'était le don unique. Son costume blanc et frais allait à son teint mat. dans la ten- dresse. la bouche charnue. Les feuilles des arbres. Elle appartenait à celte de femmes qui dépensent. séparés en bandeaux ondulés. avec des inflexions loul à coup ombrées. le trésor accuaussi de sagesse. et cette souplesse dans désir. l'odeur de sa peau de blond. moqueuse. Il avait belle allure. C'esl pourquoi. Elle avait le nez fin. douceur et oas vous faire attendre. sans canne. le mouvement qui aiguil- Sa voix chantait et caressait. joint à coin à gauche elle des- l'observation malicieuse et pittoresque. elle avait ce famille. lyrisme naturel.

....CONVALESCENCE splendide violets roses. Il la secourable.... Et le cousin Jérôme?. se rappelait ses la douceur qui lui avait beaux bras transparence coquette de nus dans l'eau du pansement. ongles roses. qui lit envie de toucher ce chef-d'u. Quelqu'un venait de parler en elle malgré J'ai — — Je croyais. sous la toile. Elle il compris de quoi prit. ainsi que des pétales de Mais.. duveteux été et si cher. car elle était — Vous vous êtes évadée facilement? La tante Isire ne vous a pas trop grondée? — Euh. — je (•a ne m'a pas caché que commettais une imprudence... A-l-il seulement euh.. a passé à peu près. s'agissait? : Cette allusion déplut «Jérôme est lent d'es- mais il n'est point sot. pareil à celui que les peialres llorentins prêtent à leurs madones — inclinées. Voulez-vous le me donner C'était bras? avait un subterfuge de Brécéan.uvre satiné. . mais enfin. Elle comme il voulait et il sentit. sous sa coiiîuie presque monas- tique. de ses son corps.. 15 crépusculo. Ne me faites pas de peine. C'est vous qui m'aviez dit... Je suis encore un peu faible. pour ce pauvre ami une tendresse profonde et il se peut que je l'épouse un jour. paraissait le front rêveur et délicat. la couvraient d'ovales ou rouges.

tout do même son vrai ciel est gris. mademoiselle Norade. Oli mais non.. Parce que.. On dis- tinguait la Vierge dominant la cathédrale. Elle ne répondit point. un grand pan du château des Papes. ma Bretagne. spectacle unique au monde.16 DANS LA el LU. Le paysage spiendide lui devint sombre.. Il eut dans la bouche un ifoùt amer. la terrasse les arbres et du jardin public. ou sous la brume tiède de l'automne. je vous en préviens. — -• : . mais lui montra. enfin parce que vous feriez son malheur et le vôtre. la ville enflammée et — — comme patinée de pourpre et de roux..NilERE elle de dire tout à Irac ce qui n'élail pas bon à dire. environné de remparts crénelés et cuits. C'est un autre prestige. Vous. Ah! je voudrais vous la montrer. à me convertir à la mélanleurs? Votre — d'une ceinture de siècles de pierre. l'épouser!. Existe-t-il rien de pareil ailBretagne peut avoir de grands charmes.. l'arche interrompue du ponl de Saint-Bénézet. François en demeura abasourdi. Sa main se détacha du bras de la jeune fille. dans un jour de pluie et de vent triste. Elle secoua la tête «Vous aurez du mal. comme Regardez ça. audessus du fleuve d'argent. Pourquoi cela? Parce qu'une autre destinée vous attend. c'est — ! impossible !. mais c'est un prestige aussi..

Au lieu de se fâcher de ce rappel d'un nom inter« Je parie que vous n'avez dit. impressionvivement l'hôtesse apparue au seuil du nèrent avec trois 2 . montrant des dents magnifiques sous « Ça va s'arsa moustache blonde hérissée : : ranger. l'horreur! Autrement.CONVALESCENCE colie. vous préféreriez — soleil ! le manteau de brouillard humide jeté sur touti' cette misère sanglante. » Il rit.moi faire. la pestilence. la subit à conlre-cœur. pour moi a toujours raison. le tournoiement des mouches. Sa hardiesse étonnait le Breton. être. Encore faut-il ne pas mourir de faim. n'est fait pour la désolation. les corps étendus sous le ciel bleu. L'éloquence est contagieuse et Norade possédait cette invention verbale et cette cadence qui font les chefsd'œuvre populaires aux auteurs inconnus. Il n'en avai( jamais tant dit à une femme. laissez. comme aucun Il mais aucun paysage. Je suis 17 Le née sur le versant de l'espérance. Ah vous n'avez pas vu la guerre. palmes bien gagnées. les cadavres des chevaux. C'est très bien de souper dans une claie de roseaux. » Sa Légion d'honneur et sa croix de guerre. — C'est pourquoi vous échapperez au cousin Jérôme. elle répliqua pas songé à commander le dîner. avec l'espoir de lui échapper. — Hélas! c'est vrai.

C'est : le poète d'Avignon et de la vie passionnée qui . qui est ce soir avait plus d'usage que ce guerrier. Il aux haricots. puis an poulet aux champignons. Il mouillure délicieuse. incomparable en tartines notamment. dont la beauté était célèbre en Avignon. Va pour les haricots. mais demande à m'inslruire. Cela vous convient-il ainsi. Elle « répondit Voulez-vous des coquilles de poisson. madame. nous avons restaurant grand appétit. Je parie que vous : ignorez — la tartine d'huile? je Certes. Norade confia à son compagnon « C'est toujours ce qui pèche au restaurant. — — rectifia la vieille dame. mademoiselle? Tout à fait. L'un d'eux parut plus spacieux et plus proche du fleuve. venait une odeur de Norade dit « Je vous ferai lire Aubanel. Et pourtant l'huile de Provence est célèbre. Mais il manque une soupe : — à votre menu. — Un potage.UiMIERE « Voyons. pourvu que l'huile de la salade soit irréprochable. Quel bosquet choisissons-nous? Il appelait bosquets les cagnards qui serveut de salle à manger à la Bartelasse.18 DANS LA : I. Qu'est-ce que vous pouvez nous servir de bon? » La brave dame avait reconnu Norade Pertus. mon infirmière et moi. puis une bonne salade et un dessert? Certainement.

: Desempiei qiies partido » et que ma mère est morte. Ses vers sont sensibles. un parent qui nous vend. bientôt. 11 ne savait plus ce qu'il faisait et sa main hésitait en versant à boire. clins moun cor. même en provençal. la pensado es amaro D'Avignon. à l'admiration de ce joli visage. la pensée est amère. — Un fameux nom Vous récoltez vousmême?. pas tant d'eau! Je ne crains pas le vin de mon pays.. Madame!.. pour et lui la faire mieux comprendre incomparables... mademoiselle. à celui qui ignore le provençal. Oh mais non. petit ! un jour. dans et ceci « mon cœur. de cette bouche à 11 la fois railleuse et si frémissante. il mouvement sait couleur devinait que c'était superbe. mais s'intéres- surtout à l'émotion. immédiatement au-dessus de la vie famiVous verrez comme il ressemble à tout ce qui nous entoure.. — Non.CONVALESCE^XE est 19 lière.. un plat à la main. surtout quand il est bon comme celui-ci. Ecoutez : D'Avignoun. Elle mêlait ainsi la langue d'oc au le Il français. La patronne apparut. se demandait un homme avait les jamais baisé ces lèvres d'un pur dessin. baiserait s'il — Comment s'appelle cet excellent vin? — C'est du plan de Dieu. — ! le c'est le . peut-être tout à l'heure.

c'est le Breton. qui extrayait de toute chose un prétexte de joie ou de rêverie. lait L'alimentation se aussi. — Mais. J'étais mon maître.20 DANS TA LUMIERE — ou Ici (murmura Nurade en le soiiriantj c'est toujours un parent qui vend les poulets. Il savait qu'elle fleurait le thym des montagnetles de son pays. Voulez-vous que je vous dise en deux mots qui je suis? Vous ne connaissez de moi que le malade. fait qui habitaient Pont. Mais il ignorait les perspectives de cette imagination créatrice. J'ai perdu — — — mes parents cousins. La guerre m'a pris au Muséum. J'ai été élevé chez des Leliadec. en famille. ces petits groupements. chez nous fil l'officier. C'est une apparence. les tout jeune. J'ai parce que j'avais de petites rentes. pa- Je ne sais pas à quoi ça tient. vin. changeant de guimpe à rinfirmerie découvrant un sein de déesse. Il savait depuis longtemps sa compagne jolie et tentante comme une pêche veloutée sur la branche. Le fond solide. ce compagnonnage. ce rexitage. ou l'iiuile. mes études au lycée de Brest ensuite je suis venu à Paris où j'ai commencé ma médecine. douze mille . l'Abbé. passé mes premiers examens de doctorat et la licence es sciences naturelles. Monsieur Jean-François. Il l'avait surprise une et fois. Mademoiselle Worade. c'est ce qui fait le charme de la France. l'aspirant poitrinaire.

J'ai heureuse et gâtée. Ma mère est morte quand j'avais dix ans. un Henri Lehadec. je me marierai un jour avec mon cousin:. qui qu'il — Vous êtes pieuse? — tout ce serai est au fond de moi le sait.. patron pêcheur à Cassis. 21 Je ne suis plus véritable frère. il — Parapharnerie en Avignon. Elles ne sont vrai- ment pas mauvaises cieusement. Il faut souffrir pour avoir enfin la joie de croire pleinement. mais original. qui tient la confiserie de la rue .erandi là. pour Norade bien souvent. et elle gronde. lieutenant de chascomme moi. Incroyant... Reprenez donc une et de ces coquilles de poisson.. Parfois le bon Dieu dérange nos J'ai faut pour l'être. la seconde Norade.. vous les mangez si gra- A mon tour. j'ai compris qu'il y avait tout de môme quelqu'un ou quelque l'étais — Je Depuis la .. toute mon histoire. seurs Voici mon cousin. m'a confiée alors à sa sœur Henriette. avec un coup d'œil moqueur au compliment.. Je le certainement un jour quand j'aurai souffert. Et vous?. 11 était convenu. brave homme. mais dans un aulre bataillon. Ceci. Mon père. fit Norade. n'est-ce pas?. grande tourmente. la première totalement avant la guerre. est encore convenu tacitement que projets. sa tiédeur.CONVALESCENCE francs légués par les miens. J'ai cru lavoir deviné. attaché ici-bas qu'à un ami.

Néanmoins les déconverlis sont bien moins nombreux que les convertis. la direction de celui de la jeune Il la frôla. Voilà. Une lampée d'excuse. Ça va de bas en haut. Elle se retira brusquement.22 DANS LA LUMIERE chose de supérieur aux elîels el aux causes que nous voyons. de façon à être entendue Ce n'est pas possible.. dans le danger quotidien. vous comprenez. fit salade : *( . — La circonstance identique. Les vieilles à peine abandonnées du soleil. 11 y eutun silence. Nous prononcions ! presque — mêmes il mois. Nous étions était aussi auprès d'une eau courante. après tout et décidé à Minute unique. C'est très singulier. sont devenus presque sceptiques. » Il avait demandé du ïavel. nous nous sommes déjà rencontrés dans une autre existence. on se fuit soi-même. Brécéan proposa de le découper Pendant ce temps vous fatiguerez la romaine. de fervents catholiques. précisément.. mademoiselle Norade était soldat les Comme pousser choses il allongea sournoisement son pied dans fille. reflé- pierres. Je pense que. — — J'y songeais. La jeune fille ajouta comme : pour elle-même. Plusieurs de mes camarades ont fait le chemin inverse et. Il craignit de l'avoir froissée et marmonna un mot L'arrivée du poulet et de la une diversion naturelle. Elle a lair joliment craquante. taient encore les sa lumière.

elle remmena un soir au bord de l'eau. Elle reprit « un pauvre soldat ». plongea dans le lleuve et le laissa seul — • et désespéré. Il se jela à l'eau pour retrouver sa belle ondine. périphrase et signe de signe. elle prit Tandis qu'elle tendait son assiette. c'était pour lui infliger un tourment pire que la mort. Le soir commençait à tomijer. recueillit dans les galeries vertes inaccessibles et essaya de le disti aire. Puis. lue cendre .. (^ar. lui comme il s'ennuyait bientôt à périr. incliné. Ur. il elle rendit sa liberté.. s'anioiuacber d'une autre pauvre ondine. Il 23 en sur lui lais- sant toute sa tôle. Norade aimait tout ce qui était allusion. étant ondine.CONVALESCENCE de ce vin ardent et rose rcnliuidit. disparue déjà dans les galeries vertes inaccessibles. elle le elle interrompit : C'est une erreur.. Et qui l'avait arraché à la niorl. commença un ton énigmatique : Il y avait une fois une jeune et jolie infirmière qui avait soigné un pauvre soldai... son visage attentif. perdit le souffle et De son « ton uni et grave. dont à la profita pour et sauter oublier (erre.. Son instinct d'amoureux le servait bien.. L'attaque directe lui — déplaisait. — Alors que — C'est bien se noya. d'un charme : indéfinissable à la Vinci. fit-il ? simple..

Il avait le ton rauque. Elle n'osait plus se les petites taire et multipliait remarques. n'est-ce pas? — Complètement guéri de ma blessure. pour se fuir.24 DANS LA LUMIERE venue du couchant. Un petit d'Avignon. en échange d'une caresse ou d'un baiser. de Pan. devenues errantes. qui surprit. Car rien ne ressemble à la journée comme le siècle. vif. Mais indéfinissable et un mal nouveau monte en moi. le vont tiède s'éleva. telle presque que dans le loiulain de l'histoire et le retrait du souvenir. — Vous vous sentez guéri. pathéentendre au sommet des grands platanes. à celle la voix impérative de l'amour. oii l'amour a le goût du risque et pour lequel on donnerait sa vie. Les murs château des Papes. solennel. Leurs mains. « Qui chante son mal enchante ». a dit encore Théodore Aubanel. Hélas. afm d'éluder le l'essentiel. d'une blancheur impalpable phosphorescente. envahissait peu h fleuve. ou plutôt la poésie qui me vient de ma race est èans expression. saisissaient la salière ou la fourchette au hasard. comparable nautonier. je ne suis pas naturellement poète.. un soir. se fit violette.. Les deux jeunes gens éprouvèrent à la fois ce frisson semblable à celui de l'héroïsme. que vous seule. Leurs regards s'évitaient. prise dans les mêmes brumes — — . peu l'île et le tique et Un chant d'oiseau. devenaient et diffuse.

. ses doigts d'homde sa petite main nue et longue. Il celle-ci n'osa la saisir. lui pen- ché en avant. reprit Norade. — Eh oui. Il élait évident qu'elle aimait Un trouble vertigineux s'emparait François. devenus noirs avec la nuit. avec la frénésie de l'égosillement. puis. . avec l'intérêt passionné des gens du peuple pour — les amoureux. La patronne apportait le plat elle doux. ! tel qu'un homme qui sort d'un songe merveilleux. notes. finit Neuf heures. Neuf heures Ut Brécéan. — Déjà neuf heures.. Ah que vous avez de la chance de pouvoir exprimer tout. Notre permission dans un moment. comme il approchait sur la nappe blanche.CONVALESCENCE ! 25 que mon village. le secret vis-à-vis d'elle- même. lança ses trilles et ses roulades. ce que vous ressentez ! Go simple aveu acheva de délier. humant Tuir et l'heure. assez mystérieuse sous ses voiles bleus d'infirmière. conti- nuait de retentir là-haut. que me remuait la brise crépusculaire. vers les cimes. d'elle et. Elle les trouva muets comme accablés de l 'avant-bonheur. dans l'àme généreuse de Norade. dit sans ménagement la curieuse. comme le poussé par un pipeau surnaturel. dont faisait la surprise à ses convives. et un soufflet sucré. elle droite sur sa chaise. sûr de soi. C'était rossignol qui préludait. mi-graves. Le chanl sur trois mi-aiguës. elle laissa contre la sienne.

débordant d'un feu grégeois et de Féchevèlementdesa fumée fauve. . d'elle. puis se disjoignirent en se pénétrant. vers la route. et le Rhône portait l'écbo dans ses ondes claires. du ciel. profondément ravinée. semblait un nuage un immense pot de forme antique. puis aux nombreux befFrois des églises d'Avij^non. il lui ce corps nerveux et plein de cou vivement. tout à coup. retourjia la tète. pour mieux respirer. — Sans doute. Le lieutenant régla l'addition. Ils se levèrent. en remontant le long de la nuque. puis à la cathédrale.26 DANS LA LUMIÈRE — — à VxOiis ? avez bien diné. Du coup. sous la frondaison. la prenant par ses épaules rondes. Elle avait rejeté son voile de côté. Sur oublié. Il marchait d'abord auprès puis il se laissa dépasser en silence et. n'est-ce pas? Le charme semblait rompu. bien que l'oiseau divin continuât sa musique. Et quelle salle ! m animer — Alors vous reviendrez. monsieur et made- moiselle Très bien. C'était excellent. Elle jeta un faible cri. Le jeune et sa homme compagne oii se dirigèrent lenteuient. par passent les pesants charrois de la Bartelasse. Leurs lèvres lui baisa le enfin se rencontrèrent. Neuf heures sonnaient au château des Papes. l'orbe devenues d'argent. le rossignol s'était tu. appuyant contre chasseresse. légèrement. près de l'a lune.

Dès sa quinzième année. comme la veiUo. Elle ne fut cependant appelée qu'une fois avant minuit par salle. Elle était franche vis-à-vis d'elle-même. la plusieurs années avant les circonstances de . Ainsi le pres- sentimfmt du bel ffuerre. ne dormit pas. et qui vous décoche en riant : sa flèche mielleuse. de pour un cas sans importance dans l'intervalle elle réfléchissait rible au délicieux et ter- événement qui venait d'entrer dans sa vie. irrésistible un jeune diou. Tomour lui était apparu. que l'on rencontre au détour du chemin. et toujours au bord du Rhône. et la fille . puis amôre. à l'ambulance. officier breton la cherchait. couronné de parfums pénétrants. qui était de garde cette nuit-là. fleuve magique. sans autre raison qu'un beau soir d'été.CHAPITRE II HESITATIONS Noradc.

outre que iière jeune trop pour proposer une telle solution. en contre-coup. et se dirigea. Cependant le baiser de François Brécéan demeurait imprimé sur son cou. Elle avait horreur de faire de la peine à ceux qu'elle bouleversement apporté par sa fugue amoureuse dans la tranquille petite maison de la rue Parapharnerie. dont K rapide répèle : Bâte-toi leva ! )).28 DANS LA LUMIERJLe plus simple. elle craignait le désespoir de Jérôme et celui. sans la moindre dot. à la poursuite du soleil : elle et lui. En fermant les yeux. de la tante le Islre. elle voyait une route dorée et un couple s'avançant sur cette route. Trois heures sonnèrent. aux douze mille francs de rente de Brécéan. aux horloges et pendules le tic tac fille de l'ambulance. su du fauteuil de cuir où toute habillée. au befpuis plus près. l'égarement du pauvre cousin. le visage désolé de la vieille femme. loin d'abord. Elle se représentait comme un trait de tlamme. L'étincelle en courait dans tout son organisme. instrument magnifique. les événements. Mais. comme froi. aimait. pour dans la douleur et de la douleur dans la joie. La jeune n'y tint plus. la semblait être fille était le mariage. Elle elle attendait. et il lui paraissait impossible que cette adorable brûlure ne fût pas renouvelée. sur . en ce cas. Les hymnes d'Aubanel et de Mistral chantaient dans sa mémoire bourdon- comme un magie de la joie nante. avide de plaisir accordé la et de dévouement.

lui conseilla de n'en rien faire. de laisser agir l'aimant du doute. ingénieuse à se tourmenter. elle ne l'épousera pas. la tête en feu. lumière glissait maintenant l'imaginalion Un rayon de sous la porte. et. non. elle ne peut point vouloir ma mort. Je lui expliquerai cela dès demain. que pour la perdre Fense-t-il à moi? » se demandait Norade. Le Breton. sous les grands arbres. » ménager une entrevue avec elle ? Comment la prendre encore sa douce petite mienne ? Ne lai-je approchée de si près. Cette soirée de rêve à la Bartelasse était '^MÔQ par fimage de dente : « Non. le cher bles?é. dans sa robe .. Elle eut de frapper doucement et d'entrer.. sous un prétexte quelseconde. après m'avoir rappelé à la vie. so demandait sa part ? » : M'aime-t-elle. vers la chambre de Jenn- François. Ah! avait su qu'elle était là. Il ne dormait donc la tentation pas non plus. qui se conque. chez qui en même temps que le désir. C'était là qu'il reposait. Mais la personnalité les développe en nous. ou est-ce pitié de il Car appartenait à une race scruet puleuse. dans minutes de grande émotion. Comment me — Il se peut Jérôme et la parole impruque je l'épouse un jour. la jalousie s'éveille. h la même « minute. ! main dans (( « Ponse-t-elle à s'il moi? » songeait François.HÉSITATIONS la 29 pointe des pieds. Si elle l'épousait je mourrais. celui qui remplissait et le cœur de sa jolie infirmière. surtout sensuelle.

Comme la le petit jour grisâtre et rose apparaissait sur tion. à relever . fraîcheur de la fenêtre. » C'était un cas d'urémie foudroyante chez un amputé de la veille. les strychnocaféine. et ses yeux ne reconnaissaient plus personne. La jeune fille avait le cœur partagé enire l'espérance et l'angoisse. une vitre ou une toile peinte. On dit que la mort est la sœur de l'amour. et à en poursuivre l'ombre menteuse.1^0 DANS LA LUMIKRE blanche d'infirmière. Le jeune homme soupirait profondément. à touthasard. Toi vinir vite. avait été empoisonné par les gaz allemands. li mourir d'étouffé. Elle envoya chercher le docteur Barias. comme le Seigneur reproduit en marbre sur son propre tombeau. ajipuyée contre sa porte ! L'existence se passe à ignorer le vrai bonheur. touchée par le premier frisson voluptueux de l'aube. 11 eut donné sa guérison pour une heure de possession complète. lit. qui n'est séparé de nous que par un pan de bois. qui l'attendait. destinée. Son devoir ressaisit Norade. Ce zouave. puis frappé à la Jambe par un shrapune première Maintenant il râlait fortement. lequel demeurait à côté. étendu sur mains en avant. en chemise et en pantalon. trois fois cité à l'ordre fois de l'armée. le profil rigide. le dos. mais elle nous réveille aussi de l'amour. elle regagna son poste d'observa- Un soldat nègre. libre. lui annonça que son voisin de « li zouafTe. puis injecta au pauvre diable une solution de nell. sans corset. un grand gaillard.

— Je vous C'est ai averti. il trop tard. une aversion physique récente.. tible. Tout à coup la respiration. qui lui faisait paraître tout projet d'union comme une impossibilité et la tante étaient . Va te coucher. autrement tu serais crevée de loureux de Norade). Quand la Provençale rentra chez elle. l'un en face de l'autre. Elle éprouvait. fatigue. était avertie moi-même. Elle l'appelait par son nom devenu filiforme et : comme s'il eût ment la . Elle tâtait cependant le pouls de l'ago- nisant. s'arrêta complète- on perçut un grelottement humide dans gorge du moribond. ne 11 très tranquille et rien faisait prévoir.. Le docteur Barias arrivait cas-là. dans la minuscule salle à manger. ma petite. encore pu l'entendre. Dans ces quelqu'un : s'en prenait toujours à — Pourquoi a-t-on attendu 11 si longtemps. Ils relevèrent la tète en môme temps et Norade fut frappée de leur ressemblance. le — bon (fit Barias radouci par ton dou- ne faut pas demander l'impossible. presque impercep« Claudin ». môme au bon Dieu. dès qu'on m'eut hier au soir. Claudin.HESITATIONS le 31 cœur. le cousin en train de prendre leur chocolat. vis-à-vis de Jérôme. docteur. déjà très faible. la avant de m'appeler? Vous ne voyez pas que c'est de l'œdème de la glotte ! y avait ressource d'une trachéotomie.

La paix! répliqna Norade. en les ville. dit — Jérôme. Elle raconta la mort du zouave avec beaucoup de détails et passa rapidement sur le dîner.32 DANS LA LUMIERE boufTonne. Elle avait entendu dire. que Allemands préparaient une prochaine offensive et qu'ils emploieraient des moyens nouveaux et terribles. Il n'en est pas un qui ne préférerait la mort à une reddition honteuse. il ne restera plus en France 'un seul jeune homme. le mais le pauvre garçon. Si jamais ils arrivaient à passer. venant au secours de son préAprès bientôt quatre ans de guerre. La jeune fille n'insista pas. murPourquoi une reddition honteuse? mura M""^ Istre. la fin n'y songes pas! Ce serait la ruine et du pays. Tant de braves gens seraient donc morts pour rien! Je voudrais que tu entendisses mes blessés. Elle examina la traduction que Jérôme avait faite du poème célèbre de Mistral. pour recueillir les fruits de la victoire. on féré. La tante Henriette était songeuse. Tu — — — s'entendrait à l'amiable. de la Bartelasse. oii sont successivement appelées félibrige toutes les populations à la rescousse du d'entre Loire et Rhône. quelle menace pour Paris et la France entière ! — Il faudrait alors faire la paix tout de suite. si cela continue. pâle d'indigna- tion. La Respeiido. craignant d'enve- nimer le débat. interrogé sur sens et . Le travail était correct.

Celait un spectacle singulier que celui de cette belle et vigoureuse créature.de finesse et de précision.HESITATIONS la 3. Tactivité intellectuelle assoupie et amoindrie : Du noble Les beaux cousins. à leur terre. patiente. s'embrouilla fallut que Norade. La porte de la confiserie venait de s'ouvrir. la dans ses explications. eux aussi. lequel. (limousin. libre » il — comme est dans Chant dp Coripe — auquel appartenait son amoureux. livrant passage à Jean-François luimême. iNorade trouvait cela d'avoii' fier et injuste et elle envoûtait un peu à Mistral le « omis. sujet de la pendant qu'elle discutait au traduction. peu correcte à son avis. dit le vieux peuple la Tout d'un à coup. par en haut. tenaient à leur langage. Les beaux cousins Du noble Limousin. avec beaucoup. penchée sur ce déchet humain et s'efîorçant de ressusciter. de phra«e. Venez entre voisins Vendanger notre souche. chaque strophe et en fît valoir. qui cepen- dant. dans suRfispeli'io. celte Il poésie. à leurs traditions. Venez entre voisins Vendanger Il le raisin. reprît lyrique splendeur. elle eut membre comme un éblouissement. n'était pas question des Bretons. après un coup d'œil circulaire.î haute portée d*. demandait dune l'orte voix : « IN'y a-t-il 3 per- .

» et Norade accoui ait pour la présentation « Lieu: tenant Brécéan. La tante Henriette lui donnait vivement la réplique... Son cœur sautait dans sa — Excusez-moi. de la Bartelasse. qui se levait et Jérôme fuyait les visiteurs en général. il Comme il tournait ia aperçut dans la seconde pièce une longue s'en allait. obéit. poitrine.. madame.. lito. Elle éprouvait un léger sentiment de gêne. lieute- nant. Afin de rompre la glace. mêlé de joie. Remettez-vous donc. Peapproche la grande chaise. Il fallait que Brécéan eût grande envie de la voir povir s'être résigné à une démarche si peu conforme à sa sauvagerie.. silhouette voûtée. Mais. . faisait . et son rire sonnait clair. il parlait avec volubilité d'Avignon. 11 y avait. Le jeune homme tète. Colle qui m'a sauvé la vie m'a si — souvent parlé de vous et de cette maison. de M'" d'Everjon. à quoi ne pouvait se Iromper aucun observateur un peu attentif. car elle n'était point sotte. ma tante Henriette..3i DANS LA LUMIERE ') sonne ? La tante Istrese précipitait: « Voilà. je dois bientôt ])artir lais en congé de convalescence et je ne voupas quitter Avignon sans vous avoir pré- senté mes devoirs. et s'il Norado ne sut jamais avait deviné la personnalité de celui-ci. >* Elle était près de s'i'vanouir. monsieur. certainement. de sœur Odile. quelque chose de décidé et d'impatient. Assoyez.vous.. de la guerre.. dans toute son allure. .

à toute force. le vilain tricheur! S'il en ne vous accompagnerai plus jamais à la IJartelasse. — Ce sera tante Henriette pas! comptez vendant le qui. à quoi voulait on venir son blessé et quelle était son intention profonde.HESITATIONS 35 briller ses yeux vifs et malicieux. ainsi qu'à . Henriette Istre riait. le fit fondre et disparaître entre le palais et la langue. un peu de couIl rage! Encore cet abricot fourré. Il avait quotidien. et désiré surprendre dans son cadre dans son milieu. N'est-ce pas tantine? Voyons. Le tour. de la causerie la rassura. connaît le contrepoison. Je venais justement vous demander s'il vous serait possible à toutes deux. celle qu'il aimait qui l'ai- mait. que Brc- céan goûtât de toutes les confiseries contenue> dans les bocaux de cristal. poison. fut elle-même et d'une ravisIl fallut. Norude se demandait d'abord. Vous verrez si — je tiens parole. sante fantaisie. à la fois banal et enjoué. elle se sentit comme soulagée. « in the world ». — t'st Oh! ainsi je tricheur. n'en est pas disent nos de meilleur alliés. allez il de sucre et ensuite JN'y — Mais vous me donner une indigestion faudra me soigner. Dès qu'elle eut cette certitude. comme Voulez-vous que je vous donne l'exemple? Elle en mit un dans sa jolie boucbe sensuelle. non sans quelque inquiétude. Brécéan hésitait à le l'imiter.

elle décida : de faire quelques devoir d'accompense. Brécéan acheta Le Soleil du 3/zWz.. en quatre jours elle s'en ! Tu devrais refuser aussi. Benri certainement du bal. garda bien quand le jeune homme pagner prit congé. fraîche comme un sorbet au citron. Pourquoi ce zèle. le commu- niqué n'est pas rassurant! L'ennemi a débordé Chemin des Dames et le l'Aisne et qui marche sur Lehadec est voilà qui traverse la Yesle. très intelligemment rédigée et dont le titre est tout d'oeil. pour la forme. Deuxdîners en tête-à» et.. et il faut mettre les bouchées M"" Istre hésitait « C'est bien tentant. de mo faire le plaisir et l'honneur de venir dînor après-demain à L'Isle-sui-Sorgue. Mais . » La matinée était radieuse. et comment le : laisserais-je seul?. : Il y jeta un coup le puis s'écria « Bigre.feuille patriote. et la partie à deux n'eût-elle pas été plus agréable? C'est bien ça. un programme.. soit qui mal y sonne n'y pensera mal. Je partirai bientôt doubles. Jérômp. et per- pas en ville avec lui « J'ai le mon malade Honni tout le temps de sa conva- lescence.86 DANS LA LUMIERK M. elle était certaine à l'avance de : Elle lisait dans son œil « son refus. Je voudrais .. Les journaux de Marseille venaient d'arriver. » Norade regardait François avec étonnement. les Elle insista. Mais Jérôme ne voudra jamais venir. auprès de hommes la ! bonne dame tête .

HESITATIONS avoir de ses nouvelles. Cette explication opti- satisfit pas le jeune homme. et le poumon traversé par une bulle? — . conti- nuait à se demander ce qui avait bien pu arriver. avec vous. mais c'est fou! IN'avezvous pas eu votre bonne part. et. je suis parfaitement sur que nous aurons la victoire. Il n'est pas loin du Chemin des Dames. Mais 37 comment nous ! sommes-nous Norade lut mais il ainsi laissé surprendre » à son tour. vous allez vous donner la fièvre. Ça ne fait rien. les l'envahisseur par le commandement à Charleroi. comme au comIl mencement de miste ne la guerre. perdu son charme. au soleil. On ne avancer que pour mieux refouler eu'^uite. y avait peut-être les laissait là un piège tendu à français. tout nerveux. Certainement ce n'était pas bon. monsieur mon malade. Oh je ne me toui mente pas du résultat final. c'est un accroc. et il se mit à tousser d'une petite toux sèche.. en fronçant ses gra- cieux sourcils. Il était repris par les choses de la guerre.. ça coûte cher. bien tranquille. Ah! par exemple. les accrocs. J'ai un mauvais pressentiment pour Henri. pendant que La — — ! — — les copains se font casser la ligure. belle nature avait xVilons. Si vous voulez toute ma pensée contiuua-t-il en lui prenant gentiment la main ça me fait remords d'être ici. ne vous tourmentez pas. que sa compagne remarqua.

Mais J'ai désiré irrésistiblement connaître l'un et l'autre. Un baiser volé dans le cou. 11 Henriette m'a beaucoup plu. à la Marte- ne fait pas de moi votre esclave. je l'elTarouchais. plus je serai épris de Norade. et la médisance court vite en Avignon comme « Vous êtes jaloux! Il ne vous manailleurs Elle dégagea sa petite vait rencontrer : quait plus que ça! Mais de quel droit. Grondez-moi. au milieu de lui soldats. ne m'a pas semblé que — Elle est fine. elle il demanda par et lit quelle fantaisie soudaine était venu rue Parapliarnerie.38 DANS LA. Je pensais vous trouver eu famille et me rendre compte par jmoi -môme de voire degré d'intimité le cousin Jérôme. je vous . je l'ai mérité et plus vous me gronderez. main souple. Elle a son projet sur moi. le Afin de changer cours de ses idées. — Hélas. Pen- dant une partie de l'inoubliable soirée. car on pouune personne de connaissance. tout paraît pire. Elle ne vous l'aurait pas laissé voir. beau lieu- tenant? lasse. plus je serai content. ni même votre amante. je ne le sais que trop. Si je me battais. je serais plus tranquille. vous m'aviez entretenu de la tante Istre et du cousin Jérôme. LUMIERE je suis loin. le Vous voulez savoir? Par jalousie. la tante Le cousin Jérôme s'est volatilisé. Cetle question l'amusa — avec eu elTet diversion. — mes Sans doute. mais A distance.

avait quelque chose de' déterminé. puisqu'il vous envie. étant libre. elle retint le « Je vous aime instinct aussi le joli » qui lui venait aux lèvres et s'écria : « 01» melon confit. Le peu de distance de l'autre. quelle gourmandise inouïe! Si tante Henriette voyait cela. elle en serait il malade. je regarde ce melon provençal cristallisé. et Norade en fut boiileversée. quelque attention. Cet aveu au qui lui plaisait soleil. à lui a fait faire li si grimoce. fait est que je me compromets carrément. Non. d'un ton uni. faut pleurer pour c'est Grande-Uue. non. bien à (ort. un ruis- sellement de sirop concentré! — — Permettez-moi de vous fait l'offrir. toute per- sonne du sexe masculin qui me témoigne. scrie à Jamais de la vie. Rue Parapliarnerie. par exemple! Une contiune conliseuse. Le projet de dîner à L'Isle-surSorgue.- jour et je passe. avait dit cela très bas. Je lui dis boi. comme je regarderais un colli(>r de perles ou un tableau de maîlre.HESITATIONS l'ui 39 déjà dit. mar- bnaucoup. par cet féminin qui retaide voluptueusement rinstant décisif. — Il Jo vous aime. en pleine rue. vous rêve/! Les anciens n'appelaienl-ils pas cela porter une chouette à Athènes. avoir du sucre et ici. parce temps de restrictions! Quelle prodigalité. mais avec une force de contentioa singulière. de tial. . Elle redoute. Cependant.

ce qui n'empêche pas l'inquiétude noble. il y avait et épicerie. payaient. misensuel. des chan- Jean-François se rendait compte que sa rude bretonnerie fondait au contact de la fille du 11 lui était pêcheur méditerranéen. rue Tieux-Sextier. tourmentée. . tremblotante de crainte à confites la vue de son consommateur. doux de souvision d'être délié de la morose. dattes dans leurs boîtes oblongues. rire intérieurement. C'était. remarquablement achalandée. Les gens entraient. la préoccupation patriotique élevée. se soumettent à l'harmonie naturelle des horizons sons. Ailleurs. de pour l'infirmière et son blessé. galautines appétissantes et tigrées. se lamente. même frénétiques. se plaît à faire soulfrir. s'inquiète. ressortaient chargés de paquets. Peu à peu les craintes du jeune homme s'estompaient dans cette buée dorée qu'est l'atmosphère idéale de l'amour et qui fait de toute la Provence un enchantement mi-ironique. brandade de crevettes. vérilable gelée de véritable viande. Vénus tend les bras et. Ici elle plaisante et baguenaude et et ses transports. L'un et l'autre d'ailleurs savaient bien qu'ils entraient. l'occasion remarques joyeuses et qui reluisaient au soleil. : devanture débordait de friandises de saucissons à l'ail et sans ail (mais toutes sortes ils contiennenl tout de même de l'ail). choisis- saient.40 DANS LA LUMIERE Un peu une dont la plus loin. mais ce qui les dépouille de leurs vaines épines. la mine avide et gourmande.

HÉSITATIONS par le 41 double désir. mais petite lument. avec quelque énerve- ment dans la voix. Tu vas te compromettre et mon devoir est de t'averlir. y entraient réso- bordée de pièges. Puis l'amour maternel avait emporté sur la cirI conspection. Elle répliqua aimée. c'était bien.. dans ils une voie grave. Elle avait eu une scène de Jérôme.. Je ma ne cherchait « Tanline personne et de mes et : me moque du (jui qu'en-dira-t-on. Un dîner dehors. c'est Deux dîners de suite. je suis libre de actes. précisément parce qu'elle était éprise pour de bon môme plus à lutter. reportait son mécontentement sur nature primesautière sa mère. à qui la brusque apparition de François avait été insupportable et qui. tu n'es pas prudente. — Ma fille. elle avait hésité à intervenir. M'"'' Ainsi parlait Istre. D'ail- leurs ceux prétexte pour chibauder. beaucoup trop. c'est trop. en tète-k-tôte avec ce jeune officier. clabaudeat ont toujours un bon 11 y a une fablo de » La Fontaine là-dessus. n'osant rien dire à sa cousine. Connaissant la de sa nièce et son goût ombrageux de l'indé- pendance. exprimant par là que quelque chose « Tu ne comptes pas clochait pour de boti : . Elle tout à fait désagréable. M""" Istre continuait à secouer la tète u à Tavi- gnonnaise ». Norade ne lui l'ut s'attendait pas à cette sorlie.

fût-il en soie souple. que deviendrait c( Jérôme?. ses jambes tremblaient. Norade. Que deviendrait la maison?.. s'appuyant sur une chaise de paille. Toute pâle. comme en dehors de sa volonté.. alois. fût-il en or. » La vieille dame demeura atterrée. Le terrain se dérobait sous elle.42 DANS LA LUMIERE épouser ce jeune quoi bon iîirler fille homme. eut n'est-ce pas? Alors ù » avec lui? La jeune un mouvement brusque. mais toujours enivrée d'amour. : une cristallisation de dix années « Et pourquoi ne Fépouserais-je pas?.. déjà pleine de remords.. un tiou noir. un de ces réflexes passionnés qui détruisent. proche de l'évanouissement. ni même le » contacl. Elle évitait de prononcer le nom de Jérôme. au lieu de l'avenir. Est possible.... fût-il en caresses.. elle voyait. Ah! mon Dieu.. j'ai voulu simplement te mettre en garde contre un collier dont je ne pourrais jamais supporter le joug. appuya sur son épaule la pauvre tête grise « 11 n'est question ni de vous : quitter. Eh bien. ... ni d"épouser quelqu'un qui ne tieut sans doute pas à s'unir à moi. elle dit à voix basse. en quelques secondes. tu as songé à cela! » Effrayée de l'effet produit.. (Jue il deviendrais je moi-même. diversement combattue. avec diliiculté et comme si sa langue était : subitement trop grosse pour sa bouche ridée Eh bien. prit sa tante dans ses beaux bras généreux.

moi n'aurais plus qu'à » reprit. — cl Jérôme.. fin. Cependant Noiado songeait Si j'agis. . avec un soupir. était « Faites. à odeur d'encens dictoiiement. où le «jamais» équivaut à «tout à l'heure». Elle voulait éviter un mot. mon Jérôme disparaîtie. il : C'est bien. si . Déjà. . demandant d'échapper aux d'une faiblesse de cœur pour organisme. dans une petite chapelle frais. me voilà fixée. sans le savoir elle était décidée à suivre Jean-François partout où et sa résistance il voudrait l'entraîner. en posant crûment la question. sentimentale à l'inévitable n'était plus qu'une comédie. le « non .car la lante avait rompu le pacte tacite. à cet entraînement coupable et.. l'excellente femme. de l'église Suint- Agricol. obscure. trant ainsi qu'elle tenait à la vie. lyrique prêt et : naturelles laquelle tout son et môme mystique. Donnez-moi de résister. « monque. que ma délicieuse condamnable erreur n'ait de suites fâcheuses que pour inoi-uième. » me faudra agir en cacheite et vite. » irréparable. qu'elle se jouait à elle- même. je . bien connu dès amoureux. où « « adieu » signifie » « je t'appartiens « laissez-moi » a le son de ». C'est l'instant. ou mais prends-moi donc! Une heure plus lard. si je le puis. jusqu'alors demeurée dans l'ombie. ce serait sa . «Norade priait avec ferveur et conlra- comme font souvent les suites femmes. qui la tentait depuis plusieurs jours. ô mon Dieu.

ni J(^rôme. péché.44 DANS LA LUMIERE je ne le puis.. cependant qu'il en avait la force et la possibilité. Le communiqué marquait un temps d'arrêt dans l'avancée allemande. Punisspz-moi. Mais que ni François. Brécéan voulait croire que les choses prochainement tourneraient bien et que Lehadec était sain et sauf. Avec Hors Il cette possession. et rai- des pays de clarlé.. Brécéan était fermement résolu à décider la jeune fille ce soir-là. comme l'explosion dans chimique. qui se cachent dans deaux de combinaison guerre ne comme le soleil derrière les brume. et il était convenu que l'on se retrouverait chez le avait retenu loueur. les risques de la lui paraissaient qu'un préambule à cet essentiel qu'était la possession de ^Sorade. de convoitise. fille » Tel était le ne portent la peine de mon lucide égarement de cette d'attraits. il un sens. près des remparts. la Son existence anté- rieure. Il n'en pouvait plus. Seigneur. le reste aurait d'elle. le travail scientifique. Un secret instinct l'avertissait de se hâter. partagée entre un bien trop sévère el un mal rempli sonnante à travers son trouble.ni ma tante. Son poumon le laissait tran- . Un baiser encore timide. toutes ces forces la nostalgie ri- un aveu avaient déchaîrié en lui sentimentale. de cueillir la fleur merveilleuse. n'en avait plus. une Victoria découverte attelée de deux camarguais. une bonne voiture. de ne pas succomber sans remords.

îl 'i5 avjiit resprit libre el éprouvait une sorle de plénitude. la guerre. ! cela. Le se cocher Tavcl. la journée était en or pur et les pointes des claies le des ». heureuse. Jean-François lui prit la main. on arriverait à L'Isle-sur-Sorgue pour le Norade. Gomme la matinée roseaux de ces . — Comment ma faute? — tranquille. à son image. flamboyaient étroits et long des « roubines la vifs canaux solide d'eau courante qui s'en vont. sans presser. portant partout fraîcheur. qu'il se sentait éiuancipé. ayant peu et mal dormi.HESITATIONS quille. de manuscrit à enluminures. déclara que. qui la plus désirable. do leur dernière rencontre. de rassérènement intérieur. — Mais vous avez lièvre — C'est votre faute. à peine avait- elle commencé de parler et de rire. A peine était-il près de Norade. il remarqua que la celle-ci était chaude. un fils vieux qui avait son unique à dîner. avait les yeux cernés. La gaieté habituelle de son regard était tempérée par une visible langueui-. à cinq Quand cents mètres de la ville. de mille pe- préoccupations grises. Son costume faisait encore prèiait son teint mat un relief singulier à blanc d'objet d'art. et ma vie était devant . une mi- gnonne tites fossette creusant sa joue délicate. J'étais ou du moins je me crovais heureuse.

mon blessé. Les Américains arrivent en force. La jeune fille ne put s'empêcher de sourire. puisque vous devez épouser le cousin Jérôme. mon- — Coquette! — Nullement coquette. heures. Le cocher Tavel se retourna « Lieutenant. En quelques — — — M'aimeriez. Il faut fairo attention.vous donc? En doutez-vous? Oui. Vos son : — compatriotes sont bavards. Tous vous en apercevrez. — sieur — Alors la promenade est gâchée d'avance.3cul de nos troupes sur Château-Thierry? On s'en inquiète en ville. malgré vos — . Brécéan contint humeur et répondit par une rassurante banalité. Le Breton murmura Ça vous amuse? Moi pas beaucoup. tout a cliangé. Autrement vous iriez trop vite. au point où nous en sommes. Ce brave cocher entend ce que nous disons et il connaît toute la ville. reprit Norade d'un ton grave. Mais non. Mais à quoi bon gâcher et brusquer les préliminaires de l'amour vrai? A quoi bon forcer les étaj)es? Quelque chose me dit que. que dites-vous du r. — C'est ce ont de qu'ils gentil.46 DANS LA LUMIERE moi. un peu de contrainte ne mes- sied pas. n'est-il pas : vrai ? » La question tombait mal. droite comiiio cette route.

Tavel se retourna de nouveau. et qui viennent. C'est que nous sommes quelques-uns dans l'armée l'iançaise. manger dans ma main. ajouta « Vous feriez bien. je n'ai plus 'i7 beaucoup de vie devant moi. lieutenant! Ce sont deux agneaux. et nous ne nous connaissons pas tous par nos — noms. . comme un linge fin. cher homme. a fait Verdun en première ligue. C'est cl. le soir. comme des petits camarades. ses doigts légers tremblaient cl sentit que que sa résistance glissait le long d'elle. Si nous le laissions en route au prochain village.qui me rend hardi devant Il mon jeune bonheur. Je les aime. en dehors de votre présence. — Mon fils Il est dans le génie. Il a la croix di? guerre. pécaïre. y eut un silence l'officier.HÉSITATIONS soins. murmura tout bas Brécéan exaspéré. qui fâchait son compavéritables — — roubine. de prêter attention à vos camargos. Ils auraient vite fait de nous jeter dans Il : la Pas de danger. L'Isle-sur-Sorgue n'est pas un but de promenade inéluctable. Nous irons à pied jusqu'où nous pourrons. Mais Norade ne l'entendait pas ainsi et ce ]»etit obstacle imprévu. la découvrani de la tète aux pieds. voilà tout. Hier jai eu une sorie d'éblouissement. Vous ne l'avez jamais rencontré? Jamais.

pareille à une coulée de métal bruni. Provençales! — — Quelle réaliste vous faites! A'oilà bien les Allons bon. on me reproche couramment mon lyrisme illusionné! Allez donc vous recon- naître dans ces jugements divers. où des tables étaient dressées. C/est celle-là qui me plaît à. La rivière. remarquer qu'au retour ïavel. Les enfants jouaient entre Aux terrasses des vastes cafés. quelque chose que vous taisez soigneusement et qui est le déroulement d'une personnalité secrète. de temps en temps. scintillait de mille débris de vaisselle. derrière vos paroles. Oh que non pas! Vous vous distinguez. précédée d'un jardin et de bosquets. jetés tanes.nori.RE l'nmusail. là par des les pla- ménagères. Ellf lui lit o. de toutes celles que j'ai rencontrées. partant plus silencieux. dans le moment le plus luxueux de la chute du jour. un monosyllabe approbatif. L'auberge était vaste et sans confort. une On femme vidant . portés sur petite une personne comme tout le monde. Ainsi devisant. puis derechef attendris ou sérieux. sa- vouraient le bon de Tair en lâchant. vu son âge. apercevait les cuisines. batifolant. sans rien prendre. en mourir. ado- — rable et rare. des vieux prenaient l'apéritif ou. au contraire. les amoureux arrivèrent au bourg de L'Isle-sur-Sorgue.'j8 dans la lu m II. sorait somnolent. On devine.

Ils gravirent les marches trop hautes d'un escalier large et vermoulu. Dès qu'ils furent seuls. tenait une poêle au-dessus No- d'un feu — C'est joli. elle accepta. comme pour les amies d'enfance que l'on présente à son fiancé. l'officier s'approcha de la jeune fille. Quelqu'un. Ils entrèrent dans une vaste pièce à deux fenêtres. en se demandant comment il les trouvera. La fille voulait ouvrir les fenêtres. mais elle les gardait pour elle. L iie longue conlinence. Cela sentait le renfermé. Dans le pot à eau languissait un bouquet de roses blanches. Tout l'amusait et lui paraissait beau. précédés d'une servante maigre comme un chat sauvage. les fa- . et qui se tordait sous le 49 cou- un bras nu qui vif. dans la crainte que son compagnon ne les aimât pas autant qu'elle les aimait. pour mettre un peu de poudre sur votre joli nez ? » Sans méfiance.HESITATIONS un poisson vivant teau. dit rade. dans la lumière. : çois la pria de n'en rien faire. avait laissé ces fleurs. exalDe nombreux vers de Mistral et d'Aubanel chantaient dans sa mémoire. « Vous ne désirez Brécéan suivait son idée pas monterun moment dans une cIjaniLre. le feu. Cela viendrait plus tard. en partant. oii il y avait un canapé boiteux. une toilette et -un lit recouvert d'un édredon rouge. car le il redoutait courant d'air. mais Jean-Frantant. à demi fanées.

est l'œuvre de l'application et du temps. avec une sorte de bien que sa résistance fût nulle. L'instinct féminin. écos. même cultivé. Elle et proférait des sons entrecoupés.ôO DANS LA LUMIERE ligues de la guerre et de la maladie. obstacle ni retenue. Quand elle elle sentit cette bouche brûlante sur ses lèvres et ces mains errantes autour de sa taille. maladroitement. puis elle se tut. le pot à eau. dans un désordre semblable à une courte folie. rSorade sentit en elle ce frisson total. et plafond.sant tel un enfant colère. Deux bras vigoureux la serraient qui devaient ensuite et la mesquins accessoires de dévêtaient en hâte. attribue à sa décon- . remerciait. Car ce qui fut pris une fois dans le tourbillon ascendant du désir remonte sans cesse à la mémoire. allait audevant de celte jeunesse héroïque et aventurée. Au lieu que l'homme. qui lui allait tiop bien. ne s'appartint plus. renversée pâmée. sait qu'il ne s'agit que de préliminaires dans tout le et ne s'a'arme pas du plaisir incomplet. la plus grande minute la hanter à jamais. sans rétlexion. Toute sa jeunesse. ardente et Imaginative. cependant que quelqu'un suppliait et près d'elle gémissait. le Un soudain vertige fit tourner les l'enêlres. dans ces prises initiales. dans la volupté comme reste. l'amour impatient (loiinaient à son visage quelque chose de douloureux et d'àpre. de sa vie. qui pré- cède les grandes tempêtes de la passion partagée. une noix. La perfection.

sachant bien que le lien était solide. un peu sorcière... Aucune histoire. que lui prodiguait son cher déçu.. Qu'avez-vous ? Qu'est-ce qui vous fait : — croire ?. Pourquoi cela?.. Ce sera vrai seulement demain matin. de pur style. Vous vous demandez quelle sotte Je suis histoire — vous vous êtes mise sur les bras. comme ment celui qui se relève. lieutenant. dans sa candeur bretonne.. ferma gentiment la bouche de sa petite main encore frémissante « Taisez-vous. avec morosité.. qu'il s'était trompé. Avec la plus grande facilité .. et nenvisagoait plus. C'est vrai dès maintenant. après une C'est ainsi satisfaction tout animale. Tout en réparant le désordre de sa toilette et celui du lit. Elle en riait intérieui ement. se figurait qu'il n'aimait que médiocrement Norade.HESITATIONS 51 venue passagère une importance souvent comique. (jue ce n'était là que la petite aube.. que les conséquences possibles de sa l'redaine. Là-dessus les poèmes mentent et les roles mans aussi. d'une splendide journée. Comme elle lui il insistait sur leurs projets d'avenir. membres brisés et la voix rauque. en ce moment vous n'en pensez pas un mot. Vous en êtes au stade du regret et aussi du léger remords. que Jean-Framjois. Norade suivait ces réflexions à travers les protestations sentimentales. terne ot maussade.

pendant notr»' dîner à L'Isle-sur-Sorguc. En deux minutes. il adressait la parole. au moins. Le mouvement des bras fait remuer les jambes. à qui vous n'avez pas Vous avezdevant vous votre inlirmière. ranimé pour de commençait à trouver que sa conquête récente avait l'air un peu détaché de lui. sous la table. Le D"" Barias le répète souvent tout. Seulement. plus silencieux. avec une désinvolture à peine nuancée d ironie.l'orga: — — Y tenez. Sa responsabilité lui semblait moins lourde. elle murmura « Que ce ne soit pas par politesse. penbon. elle en lit gentiment la remarque « Son bavardage vous agace moins qu'à l'alîoj'. Brécéan. dant : . comme. je vous préviens que j'aurai une crampe. après une loyale bouteille de Châteauneuf et un confortable ragoût de mouton. Comme : lîrécéan prenait les jambes charmantes entre les siennes. Dans le Midi.le premier au papa Tavel. Ne vous fatiguez pas. 11 redevenait amoureux et ISorade. le reiour.. Deux bons camarades soupèrent en face l'un de l'autre.que vous respectez et fait encore un compliment. Mais oui. monsieur mon blessé.vous absolument ? j'y tiens. feignait de ne pas s'en apercevoir. M"" Peiius. Néanmoins.52 DANS LA LUMIERE l'élat nous allons nous remettre dans d'avant le d'esprit dîner à la Bartelasse. nous gesticulons. nisme est solidaire. dès le dessert.

HESITATIONS 53 Pauvre homme. Il l'avait déjà à la guerre avant le dîner. moitié en : provençal. moitié en français. se demandait. avec l'égoïste méfiance qui il fond du caractère masculin.. vous me taquinez. ? Serait-ce une rouée songeait Brécéan. vous me « sur'j. avant pensée lui. qu'il s'était. à reconquérir.ez » comme disent les paysans tourangeaux. . La jeune fille lui avait facilement cédé. inondait la campagne avignonnaise. forgée. fait le et. j'ai pilié unique à la guerre.. Or. vers le liane vaporeux des Alpine^. Norade soudain mit à chanter. après chaque conlune lacté. Il a son — — — . droits comme à la parade. Mais. appartenu à d'autres aussitôt vers la hommes. affaire à — une petite demoiselle de pensionnat.. si la vierge intacte. jusque tout là-bas. donc elle avait dû se donner déjà. fils — de lui. Les cyprès délitaient. laquelle est le restiraulant de l'amour physique. cher monsieur je vous ai déjà prévenu que vous n'aviez pasPas du iou(. Un clair de vraiment provençal. n'avait pas. d'une voix de cristal et de chair I-ou vent ferra fait danser les étoiles La luiio clarinello Blancliit sur les sommets. Comme le rossignol tou( l)é se par le premier rayon pâle. Qui s'y frotte s'y pique. s'il en était ainsi. elle était. lui physio- logiste. cette l'orienta jalousie. et quête. Norade.

amateurs de musique. de laisser partir seule la l'eût enchanté trois heures au- lui était de nouveau insupportable. les virer. Vous seriez venue me retrouver tout doucement dans ma chambre.. cela sentait la allait les mieux! Comme et l'idée la il voiture franchissait était. — Tant — qui — . mon lieutenant.. à nouveau. remparts d'Avignon. applaudit. — Vous chérie — Non. — comme j'ai Pas de danger. c'est cela qui est beau A mon la tour. ils sont moi. C'est que entendu Lakmé de Delibes au Théâtre de Montpellier. dans les grands huniers. à plat sur la jambe de Norade.) dans la basses voiles. fou de tendresse jeune fille paravant ? ne suis pas de gcirde. et il marquait le rythme en la serrant. n'êtes pas de garde cette nuit. je pis. en douceur à travers l'étoiïe. — Prenez garde que les camargos ne s'em- ballent! lui répéta Brécéan. Tavel. lâchant les rènes. : 11 entonna ronde bretonne Il ét. [his. la Nommée Largue les ris ohé pare à Danaé.S'* DANS LA LUMIERE Quand elle eut achevé. dit Jean-François.ùt une frégate. Décidément. ma . Nommée Largue les ris Danaé. Ah ! ! l'air des clochettes. Sa main.

chut. mai*:. je ensemble? Car... C'est vrai. qu'eu fiiites-voiis? — soir. en descendant de voiture au coin de la rue Parapharnerie. chut. mon amant! serra la vivacité et » murmura : .. i — trant Chut. elle lui « main avec Bonsoir. ne peux plus s'est après ce qui passé re nous ne pourrons plus vivre l'un sans l'autre.HESITATIONS 55 fit-elle. Elle ne répondit pas. de bonne vivre sans vous et... le (i'is — on mon! de Tavel — Quelle lée El ma réputation.. Mais alors quand parlons-nous foi.

ses volutes ont un triple tourbil- comme en la fumée des tableaux de de l'ariillerie. Il tient effet . Le la colère. il la sonnerie des cloche=. étouiïaut sps sanglots contre son oreiller. mais ses arrivées coïncident presque avec ses départs. pâles la nuit. mugit. hurle et déchire de longues bandes de toile. de la 11 gronderie de vieille dame. gel furieux. Il est chargé d'un bataille. siffle. puis prennent peu à peu le ton du reproche. par lesquels grincent les vieilles girouettes ouvra- gées et s'éparpille mistral a le apprivoisé. Il meugle. écrues dans le jour. un de « houiïent » ces coups de mistral qui soudainement sur Avignon. lon. Au dehors il faisait un grand vent. rythme de On le croit repique.CHAPITRE III DEPART Norade pleurait dans la nuit. et ses ondes violentes s'enchaînent alors les unes avec le? autres.

Cette folie était la conséquence l'ambulance logique d'une attraction l'oiseau. quand regard. avec un congé de trois mois. et voilk cette son d'une voix. renouvelable. assem- bleur de poussières vénérables. commis des pleureuses aux cheveux d'or. Sans poids de la maternité. proche de l'oiseau sous tant de rapports. qui courent tout le long paysage. irrésistible. comme perdu. à contremarche. Norade pleurait. Elle l'aimait sur la route. quand il était arrivé à considéré versé. le désir. il Elle l'aimait aussi coupe le souffle et le dans les ténèbres. l'éveil de la pitié ou de la surprise dans sera tant de ravages! flamme allumée. ainsi qu'une rage de la nature par qui s'apaise l'angoisse humaine. qu'il chasse en bataillons pressés. d'une de ces fascinations que le physiologiste admet pour si que le moraliste refuse à la femme. qui cauNorade avait eu pitié de l'ambulance.DEPART fail 57 1^^ liltéraiement trembler la lune et partage soleil flu en lames glacées. Norade aimait le vent de son pays. trouble. mais elle ne s'était pas avoué ce sa Elle aimait tout de et suite parole chaude convaincue. François. et elle avait promis de partir avec lui. François Brécéan quittait le lendemain. Lui ayant apporté du . sa langueur et pect vigoureux de son corps de blond l'avaient troublée. oii le ne l'entraiaeraient le pas ses ailes? L'éclair d'un regard. avec son poumon tral'as- A son premier bain.

C'était cette perspective qui la désolait. surtout depuis la soirée de L'Isle-sur-Sorgue et la conversation avec la tante. Elle savait belle pleine de chanis. Elle allait accomplir tout cela. au point le plus sensible. Car le remords dévorait Norade. oii elle l'adoration. à force de caresses parfumées et tendres. Au-dessus ronflait le déplorable Jérôme. au moins la elle l'espérait. elle voultit iiiainl<nant lui donnei du se tons les plaisirs à et fois. la santé. maison. sa meiHeure et sa seule amie. Elle allait tromper et meurtrir. elle si si bonne la et douce. sans se douter de la menace imminente. sa maison. ferait autant comme la pire mé- chante des méchantes. l'image horrible de la guerre dans un blessé de la grande guerre. Effacer. la constante et discrète sollicitude.58 DANS LA LUMIERE et soulagement plaisir. semée de les caresses comme sont semés la d'asphodèles Sainte-Baume. faisait beaux bras et contractait ses jambes de chasseresse entre les draps tièdes. dont elle avait toutes les confidences. quand la nouvelle du qu'elle tordait ses . Comment se passerait la nuit suivante. celle qui lui avait servi de mère. Elle allait porter la douleur et le désespoir dans une avait trouvé l'abri. el rendu. A côté d'elle dormait la tante Henriette. c'était une tache qui allégeait singuliè- champs élyséens de rement le remords. Le contre-coup de son amour de mal que haine. de propos délibéré.

renseigner sur esprits après sa elle avait l'état vrai des cœurs et des fugue accomplie. qui les apaise parfois rapidement. prit et son courage. ni irremplaçable. une voisine deux mains nouvelle. dans chagrin. Il y a dans les êtres une somme d'acceptalion insoupçonnée. car c'était un excellent ménage. tournant ensuite à la colère et à la rancune. à Cassis. Cette réflexion amena la jeune tille à cette et autre que le piège de la vanité est subtil qu'elle ne devait se croire ni exclusivement adorée par sa tante et son cousin. Nul n'osait prévenir sa femme.idc se luppelait. ponctuel. rapportait consciencieusement sa paye. à condition que le pire soit leur sincérité complète. celle-ci provo- qua un déluge de larmes. même généreux. C'est pourquoi son projet et elle se rassurait en i'exauiinant. oîi l'homme sobre. Elle alluma sa bougie habilement. Combien elle eût préféré cela! Mais elle ne voyait autour qui pût d'elle la personne. la disparition en mer d'un pêcheur. Peut-être y aurait-il simple dépit. gracieu- . iNor. comme on veuve dit. ami de son père. à annonça à la jolie la l'atale A sa grande surprise. pas même la servante. de sa petite enfance.DEPART donblo départ serait connue ? 59 Quelquefois les chost'S douloureuses sont mieux subies qu'on ne laurail cru. Finalement. mais non la crise de désespoir que l'on redoutait.

je le suis. Tu avais vu en moi. Mais je ne puis plus me passer de celui qui désormais commande ma vie. j'en mourrai.CO DANS LA LUMIERE sèment. 11 n'a jamais été question de mariage entre nous. Ce silence quant au rachat de ma fauie est-il une excuse ou une aggravation ? Les filles de ma race. Pardonnez-moi tous deux. car je vais vous faire de la peine. ni égoïste. je vis un peu dans un songe. C'était une erreur. Chose étrange. D'ailleurs. elle na changera jamais de sentiment vis-à-vis de vous. je l'ignore. Je ne suis pas digne d'une destinée sage. en compagnie de Jean-François : Ma tantine aimée. et le plus tôt possible. il n'en sera jamais question. ni perverse. tantine. Il me veut. Comment cela est-il arrivé. Votre petite Nouradoest toujours la même. et je suis bien trop fière. . Il est bien trop indépendant. Si c'est mensonge. ne résistent pas à son appel. elle l'avait combinée dès le premier dîner à la Bartelasse. elle n'a pas changé. Je désire avertir moi-même. et je pars aujourd'hui avec lui je ne sais pour combien de temps. quand l'amour les prend. voilà tout. comme quand on sent les choses trop vivement. et je vous demande alors de m'oublier. depuis quelque temps. et sa reconnaissance durera autant qu'elle. comme tous les soldats de cette grande guerre. Ne me croyez ni folle. comme va être la mienne. comme elle faisait tout (car ses g'esles dérivaient d'un sang cla^^sique^ prit sous son la der- oreiller sa lettre d'adieu et la relut pour nière fois. Je ne me crois pas indigne d'une destinée mouvante. la femme possible de Jérôme.

Test trop et je redoute la rapidité de son pardon. sous ta douceur et ta bonté. mes petites économies. C'est du lien surtout que j'ai besoin. l'interrogeait. répondait m^me pas. pliait. ou l'eut aiguillée vers le mariage. aux cheveux blanchis. elle si Qu'aurait pensé sa mère de cette raisonnable. au bord de la mer. C'est là. Je te laisse et te prie d'accepter. Elle la l'abordait. 11 et^t indulgent. tournant tête.DEPART mon pauvre papa il 61 de ma décision. La Provençale entra dans un songe où elle rencontrait. C'est ma juste que punition. qui ressemblait à celle qu'elle avait perdue si jeune. une femme aux traits douloureux. une déchirure afl'reuse. Ta petite NOLRADO. Norade sage. Rien ne remplace la sollicitude maternelle. je te serre encore fois mes bras. si souflla ferma jeune les yeux. folie. La clef de la cave et celle de mon armoire à glace sont dans le premier tiroir de ma commode. sous l'enveloppe à ton nom. dans mon bonheur. sa bougie. dont la tille avait toujours les beaux traits purs devant le souve- nir? Mais une mère prévoyante aurait deviné et interrompu aussitôt l'idylle dangereuse de l'ambulance d'Everjon. ma chérie. pour nos pauvres. Adieu. J'ai été si heu- reuse dans ta maison. . la la ur> suplui passante. François désire que je n'emporte rien. je verse des larmes en la quittant. comme chaque que j'avais une i'ois dans du chagrin.

elle agissait comme une pour actrice. rangea dans son sac de voyage. comme d'ordinaire. vaut mieux qne la sécheresse orgueilleuse. Jérôme pour bibliothèque de (elle les Iles ses chers livres provençaux prenait avec elle la Grenade entr'ouverle. la petite sa fôte.62 DANS LA LUMIÈRE A sept heures fit du matin. amant à de dix heures du matin. à travers délabrement moral de la guerre. Elle s'agenouilla donc et pria longuement. la table à écrire devant laquelle elle avait tant rêvé. qui a bien répété son rôle. Elle était à le la l'ois lucide et décidée. d'Or et le Poème du Rhône). à l'appel mystérieux qui lui venait de l'âme et du corps de François. Elle avait rendez-vous avec son le train la gare. même si Ton est décidé à commettre la faute dont on se repent à l'avance. telle circonstance et : que non En tait se relevant. avaient un si aspect solennel. Elle se demandait ce n'était pas un péché en plus que de prier dans une une voix intérieure lui assura que le repentir. sa toilette et lui le elle se leva. Un soldat. les circonstances de son départ. elle avait la certitude qu'elle allait à une joie amère et gâchée. Les meubles de sa chambre. la valise. mais elle sen- aussi l'impossibilité de ne pas obéir à son impulsion. que avait donné le cousin peu de vêtements et d'objets personnels qu'elle comptait emporter. Ayant longuement médité. depuis plusieurs jours. avec une brouette pour .

mais elle avait expédié à un hùtel de Marseille. un tas d'histoires . toilette. que plusieurs les effets Comme disent marins. me mettre une lettre à la poste? Je n'ai plus que l'enveloppe à faire. cinq jours auparavant.DEPART 63 devait l'attendre à cinq cents mètres de lu rue Parapharaerie. qui lui ainsi allait si bien. une bouillotte à la main : — — — Tu De vas k l'ambulance? ce pas. Je a "ai pas comme une — Tu fermé l'œil entre minuit et quatre heures du matin. selon son habitude. as de la chance. cette nuit. elle était parée. quelle tempête! As-tu pu dormir au moins? — dans le Mais oui. Veux-tu Soit. Tout se passa de la façon la plus simple du monde. mu chérie. afin de tailleur noir. et deux de blouses de soie. ruminant. son costume tuel d'infirmière. iNorade descendit en coup de vent. tantine. Laissant sa lettre en évidence sur sa cheminée. rien ne me réveille. et cacha sa valise dans un coin. — mais dépêche-toi I La tante Henriette parut : « Bonjour. Je dors brûle. Elle rencontra Jérôme qui venait de chercher de l'eau chaude à la cuisine. Elle portait son costume habi- ne pas éveiller les soupçons. quel vent. dans ma vieille tète. (Juand je suis lancée sommeil.

Je ne te confie pas ma montre pour l'hor- loger. la tante ne s'aperçut de rien. fugitive reprit sa valise.. la boutique. In peu plus loin. Entendu. Du un « premier étage Jérôme N'oublie pas! » lança sa lettre avec La rue. azur. Adieu patrie. cette : venait aux lèvres avec un sanglot Adieu maison. Pourrais-tu passer chez Blaiicarcl et lui dire qu'il vienne poser des bourrelets à mes — — fenêtres? Les miens s'effilochent. la Elle regarda vivement.. treille aux fruits mûrs. tiède et charmant. ces lieux témoins de sa seconde enfance et de sa jeunesse. . elle s'éloigna. Elle était dans la Le temps était voilé. Lise. d'un pas rapide. Anna. et qui n'avait plus la sensation du sol. lui ment certain. !a devanture aux fruits confits. Un chant de Hugo. étroite et haute. Elle rassembla ces chères images comme un trésor de nostalgie future. Marie.! Puis. Adieu les fleurs d'or des vieux murs. mais intensément. Comme elle était habituellement expansive.64 DArs'S LA LUMIERE eiuiuyeiisos. Adieu patrie. comme les outils d'un tourfois. Pour la dernière fois Norade serra entre ses qu'elle chérissait et elle bras la pauvre mit dans cette élreinte tout son cœur. Je lui expli- querai mieux moi-même femme le petit accident. maison grise. Elle est arrêtée depuis hier.

Ah! mon Dieu. 11 avait le teint rose et frais d'un enfant et toussait d'une petite toux nerveuse. avec tous les trains encombrés et les difficultés de circulation dans transporté l'hôpital de la zone des armées Norade consola de son mieux ! la mère aftligée* Elle osait à peine parler dos bourrelets à re. trépidant. Mais. dans . Paul est blessé.. inquiet. pril la valise. ainsi que. sans mot dire. le Inpissier (domine on passait devant Biancard. allait lui échapper... Norade entra dans la boutique. qui s'informa (les posément dimensions des fenêtres et les inscrivit. mettre.DÉPART le le 65 Il lit soldat était à son poste. salut militaire et. un papier à la main : est blessé. déjà convaincu que sa belle proie. Elle reprit ensuite son lamenta. Ce qui ne l'em- pêchait pas de fumer une cigarette de tabac blond parfumé. comment aller. d'Avignon à Meaux.. ce thème tout professionnel calma plutôt M"*" Biancard. pour faire la coiîimission. Paul Biancard avail eu un éclat de shrapnell dans le mon venlre à l'alTaire à' de Bazoche et il avait été Meaux. il mil ses mains sur sa ligure. Sur le quai de lagare attendait Jean-François. pourvu qu'il ne meure pas! » Elle expliqua que cette lettre venait de son capitaine. Quand il aperçut Norade. au milieu de ce cruel chagrin à sa grande surprise. avec la brouette. au dernier moment. La maman Biancard sanglotait sur « Mon Paul une chaise.

enfant rerais l'henre. l'homme qui ne vent plus : l'excès voir le destin « Enfin. un capitaine et un comnicindant... avaient les On de deux jeunes ttiariés. Pivet. ... avec une personne en (rop. Sois calme.. ni de buffet. ^— Voilà nion lieutenant. naturellement. en voiture Pivet reçut avec billet de vingt plaisir. Vit d'iiianition et meurt de nourriture. qui toujours igno- Passe-moi la valise. très émus. Car est bien connu que l'amour.. semblable ment francs. de la mère et de leurs deux filles. une bruyante famille e>pagnole composée du pèrC.. Les compagnons de voyage des amoureux étaient un ecclésiastique au visage intelligent et froid.66 DANS LÀ LUMIÈRE du bonheur. de son officier.. enfin. jNorade et François. le train n'arrivait qu'à heures de l'après-midi et. un Le train s'ébranla. sublime. Le train pour formé? il déjà formé! mais part dans trois minutes. les voyageurs. Oh! Mar- que seille est-il déjà" S'il est — — je t'aime ! Chut. selon le mot du poète. messieurs. enfin. regardait avec sympathie. habillées. avaient oublié d'emporter leur déjeuner.. assis l'un en face de l'autre. Il n'y avait l'air plus de v^'agon. qui lisait son bréviaire.restaurant.. — En ! voitufe. entre Avignon trois ils il et Marseille. Le compartiment était plus que complet.

Gela aurait eu des inconvénients. De votre côté. qui venait d'être déclenchée. Les Espagnols dressaient l'oreille. » Sans donner d'adresse? rompant : Non. inutile.DEPART 67 Se penchant en avant. Je serais bien heureux : . double absence. François dit à Norade. Je vous expliquerai. tout s'est il bien passé? » — Admirablement.. C'était un très gros succès. Programme rempli de la point en point. François se mêla à la conversation « Excusez-moi. « J'ai dans un lansfaoe volontairement voilé : raconté que je ne partais que ce soir.... — Demain. je vois que vous avez des détails sur celte affaire. on constatant fixé. mon cher camarade. intersa lecture. jetait aux jeunes gens un regard profond. toutes ces personnes m'eussent accompagné à la gare. L'ecclésiastique. on sera — — 11 Qu'importe! Parbleu! y eut un silence. Autrement. Le armée avait surune otîensive allemande en préparation et l'avait presque anéantie. Norade reprit à voix basse « J'ai laissé un mot. — — Le capitaine et le commandant s'entretenaient le de l'heureuse attaque de Mangin sur taine affirmait que la dixième pris plateau capi- de Méry. Car elle n'avait pas encore pris l'habitude du tutoiement régulier.

d'un jour à l'autre. seule. monsieur. El tout subite? Oui. cette importante bataillé que — — — — Méry-Courcelles. qui avait figure grasse et luisante d'un toréador retraité. . » Obligeamment qu'ils savaient : les officiers racontèrent ce L'affaire de Méry le avait ])eaucoup plus d'importance que ne disaient les jourla situa- naux. Le père. Désormais. le Se tournant vers sa femme jeter quelque stupeur. et ses filles. Elle se cii'constances. : « Coument se nomme. les trois combattants se lancèrent dans des considérations tactiques. Partant de là. demanda finalement seigneur parlez f » officier. qui parut Norade s'étonnait que ces graves et décisives quant à rantes. toute récente. la son mot. où chacun prouva sa compétence. Les Espagnols semblaient étonnés de ce qu'ils entendaient. de temps en temps. au bruit du mistral et des girouettes grinçantes d'Avignon.. fussent mêlées de détails familiers et de conversations couréveiller. gros voyageur leur annonça la nouvelle.68 DANS LA LUMIERE et j'ignore de les connaître. si elle. Beaucoup merci. demandait si elle n'allait pas se dans sa chambre. lion pouvait être retournée complètement. L'abbé avait posé son bréviaire sur ses genoux disait et. Je sors de l'hôpital tout de ce qui se passe.

ses inflexions de voix. Le prêtre ouvrit sa valise jaune. remplie de paperasses. prit dedans une orange qu'il fit reluire avec la manche de sa soutane. couvert de décorations « Voulez-vous. Des 'vois d'oile ciel. qui s'étend entre Vaucluse et l'étang de Berre. madame. s'était levé et faisait scintiller les oliviers d'argent. ouvrant à nouveau son . Mais vue des victuailles d'autrui. immortellement chantée par raissaient le seaux traversaient ici el grand Maurras. en riant. du vin et de la charcuterie. Le train courait à travers cette campagne incomparable. brunes et rebondies leur papa. » Ils s'excusèrent. Norade et François se regardèrent.DÉPART Chacun de ses 69 compagnons de route se gravait — le profondément dans sa mémoire. Des ruines roses appalà. Les officiers tirèrent d'une mu- comme sette du pain. Le vent. de nouveau. comme des jeûneurs qui auront plus tard leur la revanche.. L'ecclésiastique remarqua l'air hypocritement détaché de ce bel officier. et vous. Les jeunes Espagnoles.. el elle pénétrait aisément du moins le croyait-elle — jusqu'au plus intime des caractères. avec ses traits. un saucisson et un quignon gris. Alors repas?. aiguise furieu- sement l'appétit. sans oser mentir en affirmant qu'ils n'avaient le prêtre. me faire le plaisir de partager avec moi mon pauvre pas faim. alors qu'on est privé soi-même. atteiguirent un panier rempli de provisions. : lieutenant.

qui à donna lieu beaucoup de politesses. Cette génépoussa les Espagnols à oil'rir d'une conserve américaine de langue de hœuf.70 DANS LA LUMIlîRE armoire portative. large assiette à soupe. C'était à croire rosité en avait lout un assortiment. à la porte les suffrages. un autre saucisson. permettez à une trois officiers maman. de vous otTrir une bouillie à la confiture quelle compose elle-même et qui emporte en général couloir. à le mine aimablement osseuse. assez subtile. Le et la ficiaire. y découvrit. Breton les Provençale. Une vieille dame. et finalement à la circulation de plusieurs timbales et gobelets. ce qui est une autre forme. où les bouches du prédécesseur laissaient leur empreinte. sans avoir besoin de se faisaient les communiquer. Norade et François acceptèrent. de faux refus. renfermée dans un pot dit de La vieille dame la détachait par larges cuillerées et la disposait sur des pciits . de possession. apparut. Restait la question de la boisson. une aulre orange et un aulre qui- gnon. » Comment Kîéîiagère. n'osait point laver. et s'adressant : aux « Messieurs. qu'il qu'il tendit aux amoureux. qu'ils dévoraient à comme une helles dents. mêmes réflexions en la même temps. qui a son fils unique à la guerre. dans du wagon. après uue courio recherche de sa longue main paie. refuser? C'était une sorte de colle rose et grenue. et que le nouveau bénépar bienséance.

au le premier s'écroulerait.. les oieilles. 71 ses piivilégioa. l'infini. la vieille donatrice. Puis elle demanda à son compa- gnon de montoi" lout de suite à Notre-Dame-dela-Garde. fout neuf. Le train entra en gare de Marseille. avec la certitude d'en un de autre. d'abord. donne le sentiment plus profondément que la conlomplajoie vraie c'est La tion des étoiles. tout le fut j'ai de sa mixture. Ceux-ci çois. tout scrupule. la : fourré ma part sous la banquette. Franavec une expression impaye^ble. l'odorat. comme cas oii si le monde avoir leur appartenait. ?\Iarseillo. et monde éclata de rire. contraignit profiler de l'aubaine. Norade préféra deselle avait cendre à riiôtel Terminus. le coudoiement. qu'elle pasisail n'o?:îtient b. pas refuser. » Tout sentiment d'angoisse. à sept heures du oi!i soir.. heureuse- ment arrivé. d'un gracieux sourire. Ils n'éprouvaient plus qu'un immense bonheur à deux. « pour voir venir le soir sur la mer. La ville b<vi- gnait dans un fluide d'or. son paquet de vêtements adressé et o'e linge. qui guettait do loin l'effet wagon dame. . mais n'en reuiercia pas moins. sa compagne à Norade crut vomir. Quand la porto du refermée « Elle est bien brave.DEPART cavtons. avec un fort relard. tout remords avaient disparu. ni faire la grimace. » déclara le capitaine avec un baut-le-ccpur. fait de liberté et d'espérance immédiate. jiour les yeux. Tiuiagination.

grecs. Ainsi que fit sa mère. celui de la Méditerranée. et les heures. Quel monde? Le y plus ardent cuve d'eau où naquit Yénus. n'ont plus de sens. tous lesdialectcs. la rue de Marseille est. agitée dans nuit grise des siècles. Elle est un et tourbillon imagé. d'autre manière. Un monde frémit et palpite. Approchée de l'oreille. qui rassemble les générations maritimes et riveraines. le violet et le cuivre chaud. tous lesidiomesdespaysde lumière. Quiconque. seille est Au regard. le roux. Marla l'écharpe multicolore.72 la ville DANS LA LUMIERE de ramusement perpétuel. comme 1rs elle est un tourbillon sonore. aimant Marseille. dont deux spires tournent s'entrelacent dans le même sens. lascive et trompeuse. un feu vu à et un autre leu. dur forgeron. voit passer les jours. pour le duper. comme des vols pressés d'hirondelles ou de flamants roses. qui reflète Tantiquilé dans l'heure présente et môle aux plus voluptueux. Elle a renversé son sablier. et tous les soupirs et toutes les caresses des pays latins. égyptiens et syriens. avec Yulcain. Marseille est le coquillage géant où bruissent tous les langages. tous les ciis de bonheur et de colère. les années. sous For. chez elle. Ijleue le commerce des épices et des vins généreux. comme aux plus héroïques souvenirs. y vit. . travers Elle et tamise la lumière dans une lumière plus vive tel plus forle. de tous. Plus encore que la rue de Paris. elle se donne au Temps.

et qui les fait valoir. une vaste expérience. elles Les odeurs de Maraussi. » Elle avait quitté son costume d'infirmière. y fait sourdre abondamment au-dessus ï>on désert est au dedans du cri. attendu surabondance des que l'excès de vie la vie d'elle.. quand elle se transforme pour lui en élément. et la foule luttent A Marseille. marchée pressée. « Il est certain disait François avec bonne humeur. sont ordonnées dans leur conrafraîchissante. la plaisirs et la satiété. le paganisme sans cesse avec le christianisme et l'isolé que devient celui perdu dtms la foule. qui n'a vu d'elle. serrant contre son bras celui de Norade il est certain' que ça ne ressemble pas à Brest. Maiseille est la cité de Pascal. de psychologie dilTuse. Bien plus que la cité de Puvis.DEPART pour et le 73 badaud. mais son vêtement noir ne lui seyait pas — — moins. que ses portes bleues d'eau et de ciel. une moisson d'observations chatoyantes et fécondes à leur tour. mais somptueusement. chargée d'histoire. sous le sel brillant.. comme forme pure du cristal dans sa solution trouble le silence comme la et sursaturée. de la mer peu huile mais pareille à une céruléenne. fusion. Telle se dévide et se déroule la série des boîtes japonaises subintrantes. une pluie de concordances héréditaires. dont léchancrure laissait voir le cou . seille. attendu qu'elle pousse à l'ascétisme par extérieure intérieure.

et sa nuque ronde. sa façon de se garantir du soleil en mettant un bras replié devant les yeux.' très sait valoir la le simple et sans orneniont. mais fervente prière. ses bandes alternées de violet et d'écume. Le vent était vif. ses puis une sorte de lande déî^ertique. en prolongation du profil brables. sa voix chaude et douce. On voyait. . dominant la ville. Norade emmena son ami sur le terre-plein. Les amoureux étaient seuls. puis la le lointain. sourire limpide. Son petit chapeau.74 DANS LA LUMIERE blanc el TY gras. les îlots blancs de Pomegue et de Ratonneau . où est iiistallé un poste de télégraphie aérienne. fm ovale du Le jeune homme se rete- nait pour ne pas l'embrasser tout le temps entre son oreille rose. mais distinct clocher de Gémenos. la cité aux toits innom- campagne qui va vers les monts. et chacun de mouvements harmonieux. Après une courte. 11 admirait sa belle démarche souple. il faut traverser un large faubourg aux maisons neuves. Le Breton tenait la jeune fille serrée contre lui et contemplait ce spectacle magnifique. de l'autre. classiquement incurvée. la naissance do la poitrino. les bassins de la Jolielte. dans l'ombre bleue de la vaste nef. en jelant des cris d'hirondelles. la mer moutonneuse. d'un côté. à laquelle succède une rampe tournante. faila tête et conformation parfaite de visage. Des enfanls jouaient et se poursuivaient. Pour monter à pied au sancluaire.

le félibrige demeurera immortel. il voit fuir le navire emportant Zani la brune : D'en haut. mais pas avant d'avoir épuisé ce beau paysage dans nos baisers. dans ce pays fait pour Elle les répéta et qui ne s'ouvre entièrement qu'aux amoureux. ainsi que dans les tableaux des primitifs. donnant à l'officier l'illusion qu'il comprenait et parlait cette langue de lamour. ma chérie Je n'y suis pour rien..DEPART si 'ro pur. d'en haut j'ai dévah' Le long de la mer et des grandes ondes Et j'ai couru comme un déconsolé Et par son nom. dans les oliviers. Elle murmurait les vers d'Aubanel. et je passerai vite alors qu'il ne passera pas. Les vers de sa pléiade chanteront éternellement dans les vignes. tout un jour. Parce qu'il l'a compris et exprimé. l'ai criée!. Les lèvres roses de Noradc buvaient l'eau bleue de la rade. Jean-François. monté sur la cime des Maures. alors. le long des calanques et dans l'amour.. en provençal. les baisers insatiables dos amants. quand. . Il apparaissait que la nature sert d'encadrement ]\ la bcautt^ et qu'elle est étroitement associée à la perpétuationde respècc — — — Que ! ton pays est grand et splendide. sa nuque blanche était frôlée parle vert profond de cette banlieue marseillaise et son poudroiement d'or. je te le jure. Nous passerons ensemble.

faussement démoniaque. C'était François qui évoquaitBaudelaire. L'orbe du soleil Ton percevait le bruissement illusoire de son incandescence lousoir venait Le atteignait la crête des flots et chée par l'humide. Les Fleurs du Mnl « le mal n'a pas elle : de fleurs.76 DANS I. paysage. la ville entière* D'hya'^inthe et d'or. des routes. de cette hauteur. mais ne comprenait pas pourquoi ce poème tourmenté avait pris ce titre absurde. Ils buvaient et . l'arrivée et le départ des trains. Les canaux. le que dans un cheminement des et lente. revêtent les champs. Norade en la poèmes entiers par cœur. majestueuse grands bateaux. ces deux-ci demeurèrent la fiôre le silencieux. durant une bonne heure qui pas«a comme une arc-boulant dégustaient ainsi minute. l'entrée.à lire. Le monde s'endort Dans une chaude lumière. assis de biais sur les larges pierres basilique.A LUMIERE Ensuite. des sentiers. pour de bon. s'accoutumant livre. il n'a que des ronces ou des capsules empoisonnées. Peut-on dire que l'euphorbe soit une fleur. pas plus gros. avec son lait vireux et sa petite figure cruelle? J'ai vu plusieurs portraits d*^ Baude- . dans un de ces moments ronsardiens où à la delairienne fait place savait aussi des grimace bausérénité. que des coquilles de noix.

A ce moment. eut une quinte de toux. — soupira François.DÉPART laire : '7 Il a l'air d'un homme qui n'était pas heu- reux. mais la sensibilité de Norade. que de cadavres mal enterrés Norade sourit. qu'il n'avait pas su unifier en lui. comment pa attendre . qui voulait répliquer. . de la main que ce n'était rien. de certains félins. s'alarma. parce qu'il cherchait à ne pas être simple. alors que nous sentons de même et que nous avons des idées voisines en poésie. sur l'état avertie sur les choses de la médecine et du par blessé. C'est cela qui me fait sourire. ! Baudelaire. Le mystère de notre rencontre me plaît. — Ah! bien-aimé. compassion. Elle avait oublié la une fragilité physique qui. rendait son amour encore ai-je plus violent. faisait signe comme si sa poitrine et Il sa gorge eussent été remplies de verre fêlé. La guerre n'est pas que sur les champs de bataille. . montrant ses dents blanches. En encombré de plusieurs personnages malsains. elle est aussi à l'intérieur des natures. ce qui est la plus grande marque de la parenté d'esprit. François. pu ne pas nous rencontrer. — Un terrible hérédo. que cela passerait. Est-ce que c'est défendu à Brest ? Ici à Marseille c'est très recommandé. à la façon — Pourquoi souris-tu — "Parée que nous aurions ? .

. il m'a répondu « La bouillabaisse se mange dans une calanque.. Puis.. ou de Koch le Boche. nulle part ailleurs. un type dans le genre de Claude Bernard.. Pourvu que « c'te guerre » n'ait pas tari le poisson. n'était pas tari.78 DANS LA LUMIERE ces quinze jours!. dans votre glauque Océan Le poisson. Il m'est arrivé de man- ger de bouillabaisse. Il est vrai que vous n'en avez pas. voyons. L'air est froid... et que je sais. à Paris. maintenant. ! — Comment Fappelles-tu?. que la tuberculose et moi ça naire. Mais toujours. » C'est péremptoirc. la rascasse Tout le monde connaît ça. ici. tu oublies que je suis un savant.. quand j'en ai parlé à un Marseillais. Assis à une petite table du rez-de-chaussée. conformément à militaire. pour détourner la conversation : — Je vais enfin savoir ce que la c'est qu'une véril'argot table bouillabaisse et. ! . fait deux. commenirappelles-tu? Mais la rascasse. chez Isnard... les amoureux virent Oh. de science certaine. à tôte de guerrier japonais. j'ai la dent. ou chez : Pascal.. Or.. A d'Everjon. Redescendons.. dans des restau- rants du quartier Latin. indispensable à votre soupe d'or. tout le Tu me crois poitrinaire. ou chez Isnard. monde me croyait poitri- Vous finirez par me donner des bacilles du Boche Koch. dans ce paradis des gourmands. -^ Là. J'en étais sûr. pas fameux d'ailleurs.

mais si! Tous à huit heures tapant. La petite rascasse irritée y Voisinait avec les quartiers de congre. La guerre . Les empêchements. C'était leur première soirée de liberté complète et ils n'en revenaient pas faire d'un pareil bonheur. voulait rentrer à l'hôtel immédiatement. C'est une des conditions de là. on nous ravitaille en bouillabaisse. parfumée célestement à l'ail vif. aucune borne. la victoire. A leur désir réciproque.ï3ÉrART arriver 79 un Vaste plat. ([ni lopogcaicnt et qui chantaient. — flein. impatient. des convenances. obstacles leâ de la morale. et des languettes d'un pain spongieux. au milieu d'une foule de matelots. de loup et de saint-pierre. leur semblaient ridiculement petits et mesquins. noir comme Mais si. Dans une soupière jointe. JNoradc désira quelques pas. dé famille. Ils bassin à di'oite. aucune lisière. vous n'avez pas ça dans la tranchée! — monsieur. lieutenant (dit un voisin familier. mais légère. A leur félicité. de soldats et de débardeurs. sur lequel le soleil se cou- chait au milieu des chairs blanches et appétis- santes de poissons de plusieurs espèces. Il serait temps de réfléchir plus tard. Sortant de François. débonnaire). Les formes confuses des bateaux s'entremêlaient sur le la vieux port et composaient une eau-forte à longèrent le Rembrandt. l'Erôbe qui ressemblait à un Turc les soirs. les derniers rayons de l'astre comestible Rougissaient une sauce abondante.

Car Shakespeare était en honneur au Muséum. le beau est laid. phonographes. et riait dans la nuit. un air italien. Des ballots sol. qui profitent de son argent. de verres bleus. connaissent toutes les fureurs et tous les tourments de l'amour. La lumière paix. 11 lit signe au pira François. se retourna pour aider Psorade à monter. à demi-dévêtues. d'une voix prétentieuse. éventrés gisaient sur le à côté de caisses était assez solidement clouées. » sou- une sorcière de Macbeth. des silhouettes d'hommes arrêtées près de femmes en peignoir.. la caricature dont elle est brutale. ou. et recouverte. d'après cocher. ici abon- dante. Serrés l'un contre l'autre. comme uue biche.80 DANS LA LUMIERE apparaissait dans la variété des uniformes. qui sxî mêlait au nasillement des ture. un ivrogne glapissait. Ils regagnèrent le « Terminus ». vu la tempéra- Accroché à un réverbère. Car on craignait un bombardement par sousmarins. ou souffrent de son esclavage. dans le grouillement des rues montantes. de qualité moins crue qu'en temps de et là. les deux jeunes gens apercevaient. <( Le laid est beau. Déjà elle avait sauté.. mais elle était ici noyée dans la kermesse. parallèles comme les dents d'un peigne sale. La prostitution n'exclut pas l'amour. les êtres dégradés. tacle. ce specimpudique et véhément. Une voiture découverte passait. toujours possible. . échappait à la trivialité. Par son excès même.

Ils sur son front sa petite main fraîche. Finalement un aimable compromis intervint. celte fois. s'epdor- mirent ainsi.lln'y eut. la chambre confortaide et spacieuse. par uneécharpe bleue jetée sur l'ampoule étincelar^te.. ni regret. . en balbutiant des mots extasiés. Norade. pariégère bourrasque. ni fausse note. maternelle. comme on meurt. sur un océan de félicités. appuyt^. L'accord physique entre celte brune du soleil et ce blond des brumes complétait leur accoid intellectuel sauf qu'il était pour l'électricité crue et "qu'elle préférait les ténèbres. Le couloir de l'hôtel était silencieux. maisl'impressiond'unembarquement. tendresse.DEPART 81 par la bruyante Caniieuière et des rues désertes à odeur de poisson et de pharmacie.. C'était leur premier duo depuis L'Isle-sur-Sorgue. prit sur son beau sein nu la tête brûlante de son am^nt. Quand on en fut^ la . ni déception.

l'attirait de Marseille à Cassis. oii elle avait passé sa petite enfance. la la poésie naturelle et musique. Elle pensait bien que la tante Istre annoncerait son départ à son père. Je ne suis pas fière . La jeune fille avait prévenu son compagnon Papa est un homme très simple : (( et proche de Il la nature. sensible ô. pas d'opéra-comique. et sa fille. parcouru de gros nuages chargés d'eau. C'est ce qui.CHAPITRE IV LE PÈRE DE NORADE Norade ne pouvait vivre sans nouvelles de ceux qu'elle avait abandonnés. comme tu pourras t'en rendre compte. et le vent soufflait en tempête. à à la loyauté. aime la mer. Ce matin-là le ciel était gris. Je n'ai pas honte de lui. un vrai marin. la Révolution Avec cela un artiste. avec le désir de faire connaître à son amant l'endroit oii elle était née. sa pipe. cinq jours plus tard.

LE PERE DE NORADE de lui. qui regar- daient avec concupiscence cette jolie femme. tout va bien. — Je connais ça. Les Bréles céan de Brest et Lehadec de Saint-Guénolé les doivent ressembler aux Perlus de Cassis. ne devait pas être à la pèche et de l'emmener déjeuner à l'hôtel. Cassis est éloignée La gare de du bourg. ce qui teries de sa Il lui valait les plaisan- se [e compagne. aux roues cahotantes. couvert aimable et fièie. le Ils résolurent de surj)ri^ndre patron Pertus vu le mauvais temp'^. et les le? mocos ponantais. François était toujours préoc- cupé de sa cantine. était soldats. à — quai de la gare. arrivèrent sur le port devant une petite maison grise à deux étages. de décorations. une placette. Elle tient compagnie. Je l'ai vue. ma qui. Ils traversèrent trois rues aux cailloux pointus. de forme an- . La mer et la France unifient beaucoup patrons pêcheurs de Bretagne et de Provence. valise. ce qui s'appelle vue. demandait si on ne l'avait pas oubliée sur Nullement. heureusement privé de ces vains perfectionnemenls qu'on appelle le confort moderne. fait bondé de commères et cle cet officier à la raine le service. répondit François. sur l'impériale. 83 Tu me compreildras mieux » qviand tu l'auras vu. De ce côté là. un Il antique petit omnibus aux banquettes dures.

garçon! fils. de Michelet et de Tolstoï. tel : qu'un Romain de la grande époque. Déjà son père venait à leur rencontre. on le surnommait c le Russe ». A cause de cela. oi!i est-il. Il ne dépend que do fils. débonne reconnaissait serait sorti?.. — Est-ce que le brave là. Norade. Il tendit à Brécéan une large main. durcie et ravinée par le faisait travail et l'eau. solide vieux. Mais écrit. C'était là. — Salut. glabre et régulier. aux yeux ardents sous les cheveux Il gris. tout au moins pour un pêcheur. le Car il était pour l'amour partage des biens et la fraternité entre les hommes. pourquoi n'avoir pas pré- venu ta tante? . que prr^tédaient trois mètres et Norade poussa la barrière. car il Brusque». beaucoup. Henriette m'a chagrin. La qu'une lisait Il fugue de sa réalisation fille lui apparaissait ainsi partielle de la doctrine. et un étonnant amalgame de Frédéric Mistral. au visagP rebondi. ce qui u fit cienne. homme Reste Elle ouvrit la porte d'entrée. le tinter la sonnette et aboyer chien naire mais sans mémoire. La pauvre a beaucoup de ton amoureux ? » libre. jamais ses maîtres.84 DANS LA LUMIERE un maigre jardin de une barrière basse. toi d'être mon mon véritable Je vous re- proche seulement de vous être sauvés comme des voleurs. sourit « Je m'attendais à ta venue..

LE PÈRE DE NOnADE 85 — quoi. vous serez fidèles l'un à l'autre vous aurez des enfants. rassurée. chez qui coulera le sang des Pertus. A votre La pire santé. qui est là. — — Comment t'appelles-tu? François Brécéan. charmé d'avoir riette à ainsi rompu la glace. vous êtes jeunes et et beaux. comme on aurait pu le craindre. désespérée. pour l'afîranchissement de tous les licite. tu sais pour- Le vieux atteignit sa pipe sur : le bulTet et la bourra « C'est vrai. Je te donne. ilon. Celui-ci me plaît. hommes. trois verres Embrassonsdu vieux cassis. Tu as bravement fait la dernière des guerres. juste ciel. protesté. la médecine continuerai après la guerre. ma béné- diction révolutionnaire et laïque. derrière toi. 11 y était dit que Jérôme avait eu une abondante crise de . Je te fé- J'étudiais Jes sciences. Tu es Breton. garçon. chers émancipés! conviction du ton sauvait la puérilité s'attendait du à fut cérémonial. petite. le brave Jérôme! Mais tu n'es pas faite pour un malingre. Mais François. apprit que la lettre de la tante Hen- son père était douloureuse. Norade. qui d'après les récits de sa maîtresse. Les Bretons aussi sont des hommes libres. Ça se voit au sel de ta face. dans l'armoire. — — quel est ton métier? et je C'est parfait! Vous Vous aimez. Elle aurait pleuré. nous! Atteins.

il a de la place depuis la mort de sa femme. Je vais commencer. Si. que la surprise scandale était vif à fambulance d Everjoii. par vous céder ici la maison. car chacun y connaissait propension de l'héroïque blessé pour sa trop sensible infirmière. Eh bien. Ce mélange de bonhomie et Je cynisme d'H-oncerlait légèrede ton amoureux. Finalement il se laissa tenter. il fallut encore décider le vieux à venir déjeuner au C/iecai Blanc.86 DANS LA LUMIERE le larmes. je l'exige. nous resterons ici quelques jours. — rait Ce n'était pas difficile à voir. et puis c'est plein de sou- venirs. Il demeure à côté. cette vieille baraque.. j'y tiens. brigand? On le — rit. que Norade connaît bien. le Père Sidoine. Puis bonne heure! La maire Prouvenço. pendant votre séjour. moi et ma pipe. A vous alliez à l'hôtel. nous logera. Ça lui fera un saint et un mécréant. mes petits perdreaux. . 11 me cou- après dans tous les sei'vices. c'est le paradis des braves gens. Il serait un peu fort que la — nous ferons le tour de la Provence. Il avait toujours peur de gêner.. Esl-ce vrai. Le patron Pertus demanda quel était programme du voyage de noces.. Les dispositions ainsi prises.. Il héberge déjà un aumônier blessé et dont on a coupé la jambe. si. qui paraissait l'avoir soulagé. qui iront au cœur L'ami Téron. mais la modérée.

un peu enfumée. 11 n'y a pas un de nos jeunes gens qui ne soit tué. La réalité n'est blessante s'y attarde que pour le qui s'y soumet ou platement. et rêve qui l'exalte. Sans doute. Vous permettez. tous les hommes sont frères. si l'un vers l'autre par le besoin lyrique et le répit du lyrisme dans — Aïe. objecta malicieusement Norade. |iapa. Sans doute. et sa fantaisie merveilleuse transformait féeriquemont tout autour d'elle. Rien que des Italiens. gémissait Laurent Peitus. cela continue.LE PERE DE IS'ORADE 87 ment Jean François. — — IVcre. Rien n'est trivial aux yeux des poètes. prisonnier ou grièvement blessé. Norade était heureuse. Norade et François étaient deux poètes. Ce ne sont que Quand nous autres. fut très cordial. C'est mon habitude au moment de la salatîe. la rend chère au souvenir. aïe. nous serons morts. il n'y aura plus de lin marin sur nos cotes. Elle peut. Il n'en laissa rien paraître el le repas dans la salle humide. et je lui rela connais un beau talent pour t'aime contiserie. Cassis sera bientôt un désert. que je rallume ma pipe. Je mieux. des Espagnols ou des Grecs. petite. elle doit être un départ journalier pour la dore. attirés la gaieté. mais le père de famille préférera toujours ses enfants à son pleurs et coitTes de veuve. Quelle pitié! Cependant. les vieux. plusieurs de ses craintes dissipées. enfants. et. s'il me faut choisir entre . J'aime bien ta tante.

pour la pêche et la promenade.88 DANS LA LUMIERE ton bonheur et celui de le lien. Tu Nouradô? . son fiancé et son blessé. Elle avait connu Norade tout enfant.. digne. Il Mon pauvre petit Félix était est tombé. que j'aime bien. ma sœur. C'était la — : « Oui. le le Mais nous ne seroùs rappelles. qui ne décelait nullement l'homme de mer. •— Mauvais temps. te voilà revenue à Cassis? Tu n'es donc plus infirmière? Quel est ce beau jeune homme.. ton fiancé? Norade pâlit légèrement. une bouirasque on Provence. avenante et vêtue de mère de l'aubergiste. sans ses soins. dit-on ébranlait les vilres de la salle à niatiger. à Vauquois. ils sortaient de table. je serais mort.. François céan. jamais consolés. Laurent Pertus s'en alla d'un pas de proconsul. le Père Sidoine. madame. de- venue sombre ain?i qu'en hiver. petite! Comment. Nous confecliontierons tme boilrride et vous ferez la connaissance de mon vieil entiemi. Une vieille grand'mère apparut à l'entrée de la salle. Là-dessus. Eh adieu. tirant de sa bouffarde un panache de fumée bleue. Bré- — Chasseur à pied!... car. dans les alpins. chasseur à pied. une « brélounié ». voici près de deux ans déjà. Je vous invite ce soir chez l'ami Téron. je choisis Comme tiède. François intervint noir. Employez votre journée comme vous Tenlendrez.

La de vieille soupira. La jeune fille l'embrassa. plus douce de toute la côte! Ah! vous ferez bien La bourrasque était un peu tombée. dans Nous avons assez joué grande cuisine du Cheval aussi. le maintenant. De nouveau. Mon fils est veuf. le 3. serra : l'officier « longuement la main Que vous allez avoir une charlieutenant. A quand les noces? Sitôt la guerre terminée. nous logerons chez jiapa. Blanc. Nous l'avons cru pendant trois mois. et qui menait a la calanque. Brécéan était pris d'une quinte de sa toux sèche L'erreur de et qui lui déchirait la poitrine. Je le croyais seulement disparu. puis coupant à travers champs et rocs. Il n'avait que Qu'est-ce que nous faisons sur cette terre.LÉ PEHE DE NORADE 89 — Si — je mole rappelle! la ensemble. la vieille aubergiste dissipait l'impression de sécurité que . Mais ça ne duriera plus très longtemps. Los amoureux suivaient un chemin longeant la mer. — le — — — ^ 4. grand'mère. des jaloux. Ensuite est arrivée une lettre de son capitaine. la plus jolie et la mante femme. fait prisonnier lui-même et nous annonçant la petit. Vous aurez les deux plus belles chambres. mort du lui. Vous resterez ici quelques jours? Merci. je vous demande? Les larmes coulèrent sur son visage raviné.

aperçurent à quelque pluie et le vent.. l'un et l'autre. et n'auraient fait ainsi. J'ai dû. di^^tance. et qui sautillait sur « une jambe de bois. amenaient. chez le jeune homme. Norade le sentit. au l'intuition même moment. pour ma eut. répondit Frannous jugeons l'entreprise impossible. ils Comme étaient dans cet état d'esprit. seule solution possible elle se serait fait tuer à son coup de cœur.90 lui DANS LA LUMIERE avait Perl us. comme François. mais plutôt que de l'avouer à son ils compagnon. donnée l'accueil cordial de Laurent Tout le monde les croirait fiancés ou ils mariés. je vous avertis que la pluie a rendu glissant et dangereux le chemin de descente à la calanque. Elle songea : C'est le Père Sidoine! » Superstitieuse. y renoncer. Celte réflexion. grisonnant. de l'aventure qui risque d'enchaîner. décoré de la croix de guerre et de la Légion d'honneur. elle que celui-là les unirait légitimement. La pauvre. — part. marchant vers eux dans la un aumônier militaire. barbu. le retour sur soi-même. Si : — . L'ecclésiastique remarqua le numéro du régiment du jeune homme « N'avez-vous pas connu le commandant Arsse? » Merci. que changer île dissimulation. mais quand? Monsieur et madame. nous rebrousserons aussi chemin. une onde de mélancolie silencieuse et la sensation de dépaysement. monsieur l'abbé. çois.. elle désirait le mariage.

et aimé.. 11 était comme ser en ivre de tendresse. presque tous plus ou moins atteints. le rassura « Tu rompu une et veinule. où des ouvriers avaient garé leurs outils. nous sommes Mais je te soignerai et tu guériras vite. comme tu le sais. une très légère écume rose vint aux lèvres de François.. : Norade. tu es certaine que je n'ai pas de lésion tuberculeuse? — Tu me le jures! sur- Qui peut jurer cela. t'es se sentant pâlir et défaillir. Lu peu plus loin les effet le chemin dévadevenu impraticable. létreinte passionnée qui suivit.LE PERE DE NORADE 91 — — Tombé aux Eparges. rendirent à François confiance et courage. en toussant. La pluie et la bréfounié recommençaient. auscultations de Toi qui as assisté aux Barias et de ses confrères.. Cette resserre aux outils leur parut délicieuse. Je lai beaucoup fréquenté. j'appelle au . et elle dut le repous- riant : « Ah ! mais non. monsieur Tabbé. à un médecin tout? Puisque. Il saisit rapidement amants constatèrent qu'en lant vers la calanque était son mouchoir. Dans un effort de toux. Ils entrèrent dans une cabane au sol de terre battue. Ils le ne sentaient plus ni la pluie ni vent. Nous avions type! Ils se fait nos études ensemble. Je t'aime tant! Cet accent. Cela arrive quelquefois — ne tiie pas à conséquence. inquiète comme lui. Ah le brave serrèrent la main. C'était mon chef.

Il ne se mettait jamais en colère. le d'Uomère 11 parlait surtout à son oreille exercée. monsieur le secours. le vent dans les les déferlement des vagues sur rochers. de la lune. Il appelait « le concert » cet ensemble de la nuit. 11 traitait ses clients par l'observation ironique et les amenait . et son arrière-grand-pôre son bisaïeul. elle était aussi plus spacieuse. Pertus rent à la sociologie. Téron était royaliste. aussi calé que son vieux camarade. calé dans son métier. Laissez-moi tranquille. Boche » La maison de maître Téron. Moins ancienne que celle de Pertus. indifféavait la passion de la •» musique. comme d'autres savourent une symphonie de Beethoven. son grand-père. « Russe » dévorait Tolstoï et Proudhon. Avec dans cela.. était de l'autre côté du port de Cassis. alors que son ami Porius était gros. et il se consolait de la perte des siens par l'immense chanson des éléments. 11 était sans exemple qu'un différend entre patrons pécheurs ou « employés » n'eût pas été aplani par Téron. comme son père. ou du jour et du soleil. et des Ilots. le brliissement de l'eau sur la côte. du ! (lonseil des })rud'lionimes et gens de mer. ïcron était maigre et creusé comme une cariatide de Pugel..92 DANS LA LÙMIÈRL. et consulté les comme arbitre conférences et les chicanes. briiits savourait les pins. La mer aux bruits sans nombre de la nature. alors que « le Pertus était rouge. tandis que Téron.

Bien que Laurent Pertus lui eut présenté Brécéan route comme le fiancé de Norade. Ascétique et barbu. puis amputé d'une jambe. Quand ces trois hommes. diminuée seulement par la goinfrerie du chien « Brusque ». comme on dit. la bourride excellente. vieux oaniarade de Téron. La conversation roula naturellement sur la guerre et sur les changements qui suivraient la guerre. si différents. eut soin de ne marquer aucun scandale et chercha à gagner la confiance des deux jeunes gens. fois Une qu'ils avaient ri.LE PERE DE NORADE à rire 93 de leurs prétentions ou de leur querelle. Laurent Pertus annonçait l'avènement de la vé- . était tout Thomas d'Aquin et à la psychologie mystique. de à saint taille moyenne. une large part. était venu se reposer chez lui et prendre. de la même génération. cela faisait une jolie salade. l'affaire était réglée. se trouvaient réunis. d'un coup de gueule oblique. assez il indifférent aux choses de la nature. Téron flerait était d'avis que la réaction royaliste souf- en tempête. par l'effondrement de la fameuse formule «La République c'est la paix ». le Père Sidoine. ne fut Il pas dupe de cet euphémisme. Le dîner fut très gai. Blessé aux Eparg'es. qui avait rencontré les amants sur la de la calanque dans l'après-midi. le bon de l'air. dominicain et aumônier. qui en avait avalé. car il avait son projet sur eux. le Père Sidoine.

était particu- lièrement expert à débrouiller l'écheveau des erreurs humaines qui. imilaitavec esprit. chemin faisant. François Nor<»de se communiquaient leurs âmes de et leur désir joie. je les sauverais d'eux-mêmes et du péché. Celui-là. » tion la que matière scientifique et . Us goûtaient ces plaisirs faciles. dans de longs regards chargés Ils ne désiraient rien de plus. l'igno- rance de toute vie spirituelle. Le Père Sidoine demamlait à quelle catégorie : appartenait cette jolie vagabonde simple déver- gondée à son début. La jeune fille raconta comment les choses se Elle passaient à l'ambulance d'Éverjon. qui précèdent les malheurs de l'aiïranchissement.94 DANS LA LUMIERE démocratie sociale. il est vrai. l'un et l'autre. bien que sensibles. môme quand l'observateur est aussi ignorant de la femme physique qu'un moine dominicain. ou amoureuse d'un seul amour et par conséquent rachetable? 11 conclut dans le sens de la seconde hypothèse. Mais l'étofTe est bonne et solide et.. Le Père Sidoine et elu^r- ritable chait à raccorder ce calaclysme au plan divin. en trois mois de contact. Lui n'a pas eu d'autre instruc- que la mort. Une certaine pureté de la voix et de Tallure féminine ne trompe pas. Ils étaient heureux. songeait-il en regardant Norade. ont toutes leur origine dans « Elle est légère et un défaut de la demeurée dans raison.. les petites rivalités les humeurs du docteur se Barias. songeait-il en regardant Brécéan.

— Oh. mademoiselle.. sans se faire prier. — de Patron. désuet. Nihil nisi traditmn Ce qui signifie?. la On n'innove rien que selon tradition. — — — Ainsi se transmet innovât ur le don divin. Tout ce qui semble commencer date de loin. de tribunal d'arbitrage et de salle à manger. mais charmant. Au café. est. C'est sur cet instrument débile. les pipes étant allumées. ceci demande examen. il y avait un clavecin.. qiiod dit le moine. oh. Dans un coin de la grande pièce. qui servait à Téron de salon de réception. quel qui est celui vos ancêtres vous a légué ce beau talent? — Mon bisaïeul. de rythme assez classique. celui-là même qui m'a légué aussi le clavecin.. y a pourtant ce qui avance l'émancipation progressive et .. qui dénotait une singulière propension héréditaire. protesta Lau<< rent Pertus. sonate il exécuta. une étrange. » ïl et ce qui retarde.LE PERE DE XORADE Il 95 et les ne devait remarquer que plus tard la toux rougeurs subites du jeune lieutenant. resclava£:e. demeuré en bon état. que le patron pêcheur (qui n'avait que des notions rudimentaires de musique) improvisait ses harmonies à l'imifation de la nature. demanda Brécéan.

Norade attaqua la célèbre chanson de Jean de Gonfaron dans Par les Ihs d'Or : Jean de Gonfaron. Le bâtiment de La Ciotat. d'une rare justesse naturelle. fit Téron s'adressant à Pertus. Sept ans a servi Téron l'accompagnait au clavecin et repre: nait le refrain à la tierce. de la jeune fille. et Fon ami battait avec éion les comGolto dispute un accent analogue. Elle ^ait tous les ajrs du pays et tous les poèmes de notre Misti-al. pris par les corsaires. La voix pénétrante jeunesse magique. .UMIÈRE avec 'I proférait ces aphorisrpes un fort accent méridional. Ensuite ce fut le tour du « Bâtiment vient de : Majorque » et de son chargement d'oranges Le capitaine est de Marseille. les janissaires. cuire qui s'établit rnpidement un fort courant de sympathie. restituait à ces poèmes leur leur parfum de Maillane. la montagne Manger les castagnes Vaut mieux que l'amour sans la liberté. avec l'ami Pertus Boire l'allf'^gresse Avec sa maîtresse Est de Mahomet Mais sur la félicité. et le enchantait Brécéan Père Sidoine. Sans se faire prier.DANS Jl T'A I. — Il faut que ta fillo chante maintenant.

sur la table de toilette. tombait jusqu'à ses reins cambrés. icon tout neuf d'eau de Lubin.LE PERE DE NORADE ramoureiisé vivacité de leur 97 rythme. La nuit était silencieuse et tiède. lie Jean- François oubliait son accidenl l'après-raidi. avec les gestes charmants. elle eut ôté son corset et sa chemisette. rapidité telle nourLes heures passèrent avec une que chacun s'étonna d'entendre la que sonner onze heures. brun et mordoré par ondes. rice et le soldat. dont les moment. harmonieux. François les prit à . marin en usent. porteuse elle leva ses bras de Leur flot. Ils n'avaient plus aucun sentiment d'une séparation possible. avec te. quand clairs. d'amphore et dénoua ses cheveux. Leur petite chambre avait été préparée par le papa Pertus de la façon la plus touchante et fl il avait disposé. d'une femme qui se sait belle et aimée et qui veut donner à celui qu'elle aime hi volupté de la contempler sans voiles. comme chacun perdait maux cachés. 11 y a un Le pâtre et le de vue sa tristesse et ses exorcisme dans ainsi le chant. Les « fiancés » regagnèrent seuls la maison Perhis. Norade se déshabilla lentement. L'infini de la tendresse était en eux. n'ayant plus que sa jupe et ses bas sur des jambes comme en montrent les nymphes de Fragonard. A un lîrusque ». 11 un un pain débar- do savon à la viole! rassés de « les avait aussi aboiements intempeslifs risquaientde troubler leur sommeil.

s'en couvrit le visage. huit jours plus tard. sur la jetée. . je t'aime. mais coûtait cher. Pourtant. échangeant ces aveux mêlés de soupirs. qui ont souffert et réfléchi se ensemble. doivent une franchise toute militaire. Ainsi parlait à Brécéan Norade était allée faire ses emplettes polir le repas du soir. il s'apaisa.. Le Breton comprit immédiatement être attaqué de face. les embrassa.. — le Lieutenant. avec les éléments d'un bonheur durable. Vous vous apprêtez faire deux infortunes. dans l'après-midi. et d'anéantissements. le Père Sidoine. je voudrais vous dire un mot. au bout d'une lieure d'étreintes et do baisers. de réprises. Ils restèrent alors à deviser dans les ténèbres. Deux heures sonnaient quand ils s'endormirent en murmurant « J^ t'aime. les pleines pressa soyeusênient. dont que celui des yeux ou du toucher. d'un même cœur. Il pensait que jamais il ne désaltérerait sa soif ardente de ce corps glissant et caressant de sirène.98 DANS LA LUMIERImains. Croyez en un homme qui vous connaît depuis peu et parler avec h. car le restaurant du Cheval Blanc était fameux. ceux qui se sont baitus avec boche.. comme vous et moi. Il aimait qu'il allait mieux cela et il tendit ses nerfs pour la riposte. que cuisinait une vieille voisine. — Lieutenant. » tels des naufragés sur l'île bienheul'aiguillon est aussi vif : reuse..

Je vous assure toutefois que cet entrelien. pâlit. Elle n'est pas tout. sur ce délicat sujet. Réflé- chissez et rappelez-vous que je suis à voire entière disposition. Une bizarre timirésultat de cet avertissement fut Le . à qui l'arrière-pensée de horreur. » un silence gêné. mon cher ami. De nouveau. De nouveau. vous seriez gravement atteint pense pas — vous — ce Au que cas où je ne n'avez pas le droit de partir » sans avoir assuré l'avenir derrière vous. sera le premier et le dernier. et même angoissé. Vc! iiftnç. non de mécontentement. du jeune homme en tôte-àb-tôte avec son amie. — Le premier. Mariez. Le second n'est qu'une raison de plus en faveur du mariage. il sentait la chaîne. pendant le reste de la journée. comme la conscience. il mesurait sa faute. Le moine continua d'intervenir aussi : « Je ne m'excuse pas inti- brusquement dans votre mité la plus secrète.vous.LE PERE DE NORADE qui V0U8 aime déjèi 99 <( beaucoup. Simple mouvement de chez une l'argent fait sans doute pauvre. mais que co langage rencontrait sa propre pensée. il y la volonté de Norade et l'état a deux obstacles François ce de : : de ma santé ». sera levé fierté fille aisé- ment. La science existe. C'est noire devoir à nous autres de parler rudement.ulles » ont assez dutd. il soupira seulement « Mon père. 11 ne répondit rien de ce qu'il avait préparé.

elle — car tête-à-tête — la table se mit à pleurer. par des allusions qui l'horripilèrent. comme il était convenu moi je reprendrai le chemin du Muséum.100 dite. afin de la changer et l'air : le cours de ses idées. contre son intervention. un ressenti- ment factice. l'empêchait de con- fesser ù la belle pécheresse les raisons de son mulisme et de sa maussaderie. elle — retournera chez épousera et cousin Jérôme. se demandait si cette aventure était bien la première de Norade. lui avoir avoué mariage. Avec marche lui vif de mer. DANS LA LUMIERE mêlée de remords. Il se reprochait de ne pas Favoir tout aussitôt. Une et infirmière amourette entre blessé ne saurait le engager toute la vie. Sidoine ! Il en a de bonnes. à la longue. Quand nous en aurons assez « l'un de l'autre elle le — ce qui arrivera fatalement la lante Istre. plus vile 11 que pittoresque. il rembarré vertement. Alors ils il il posa sa serviette sur étaient en train de dîner en sortit et dans le bourg. Nora^le crut qu'il s'inquiétait de sa santé et entreprit de le rassurer. suffisait que la à son ardeur maladive. regrettait de ne pas liaison. cette mauvaise pensée vint très Une flamme aussi vive ne saurait durer longtemps. Il envoyait ce moine gêneur à tous les diables. s'il n'avait pas eu de pré- . il accumulait contre lui. En fin de compte. sans le Puis. Père lui » La condescendance de Laurent Pertus paraissait.

la jalousie entra en lui.. Cet abîme. devant la pour la savourer davantage. La mer bruissait avec langueur. Les étoiles brillaient. L'amour physique ne s'arrête jamais et ! son progrès s'accroche à tout. de l'assouvir. traversa . La sensation. adaptés trop il bien à la circonstance. voluptueuse et cruelle. IXorade aussi minute.. tel l'alpiniste échappant à l'abîme où le vertige a failli le précipiter. Il tourna le loquet. avec sa morsure qui ravive. revint à petits pas vers maison. Ruminant la ces vers de Baudelaire. . Oh! détours subtils du cœur humain Par ce biais méprisant et injuste. réveillent désiré la passion engourdie et lui restituent sa ferveur. apercevant à sa gauche la lumière de la petite maison de forme ancienne. ne lui par conséquent. de déplaisait pas qu'elle eût Sois belle et sois triste. Les tableaux trop vivants de la jalousie. pour l'amant véritable. c'est l'indifFérence par l'habitude. tels que l'imaginalion les combine. Il lui en venait un fourmillement au creux des mains. Jamais François n'avait avidement qu'à cette mer.. I^es pleurs Ajoutent un charme au ysage. était si forte qu'il demeurait sur place. retardant le moment pleuré. choyé et 101 dorloté comme lui par le vieux marin anarchiste.. et.LE PÈRE DE NORADE décisseur. 11 l'éteindre. Comme le lleuve au paysage L'orage rajeunit les fleurs.

demeurée infructueuse. à la tête de ses hommes. Je n'étais pas à la musique. Norade achevait de se coifTer. tué à l'attaque du 27 mai comme il retardait. était en correspondance avec il sa sœur. mais il n'y fit plus aucune allusion. de son côté. Elle demanda. qui disparaiisait prématurément. La douleur. l'infanterie allemande. Plusieurs fois il demeura seul avec Brécéan. eomme C'est ainsi . sans se retourner. Henri l'avance de Lehadec dePont-Labbé. Le Père Sidoine tint parole et ne recommença pas sa tentative. Laurent Pertus. On eût dit que cette préoccupation l'avait quitté. Assise devant son miroir de famille. bond et lui mit ses comme un fruit appliqué de se retrouver vaut bien La félicité une bouderie de vingt minutes.102 le jardinet. c'étaittoute la jeunesse de François. à laquelle fugitifs. paisible : — co soir. car elle voyait son amant dans la glace et elle était complètement rassurée « ïu n'es donc pas passé chez Téron ? Ma foi non. en robe de chambre claire. si ce n'est à celle de ta voix. et qui lui donnait des nouvelles des transmettait leur courrier. qu'un mot laconique d'un camarade de régiment annonça à François la mort de son cher cousin Lehadec. soif. Aucun bruit dans la demeure. mais si doux. DANS LA LUMIÈRE ouvrit la porte. Alors sur la elle se leva d'un lèvres sur les lèvres. les yeux encore humides. une moitié de lui-même.

sur flam- Fimmense boyanles. de plaintes suprêmes. Daudet appelait si petites ligures » et qui sont les points de repère de la mai connue. Cela fille. montrant du doigt sa mortelle un chapelet de prières! Pour distraire le chagrin du jeune officier. vous moi.LE PERE DE NORADE la joie. Ce souvenir ouvrait les toutes grandes. de la guerre. les camarades bras en croix ou rcjctés sur le côté. et de suppliants que procure aux humains leurs la mort violente. 11 croyait entendre Les tendres consolations de son amante lui parvenaient à travers les gémissements de ce chœur funèbre. Tous les l'officier les apercevait. Téron et Vertus décidèrent qu'on irait en bateau. les yeux brillants. charnier. déjeuner à la baie d'Allon. enfants de rArmoiique. le jeune homme son camarade du lycée de Brest. dont il était commençait par et Nous sommes. blessure et réclamant par la rade. ne pouvoir espérer que l'ami disparu arrivera tout à l'heure. dans ces attitudes de désespérés. portes rouges. lui lisant une pièce de vers qu'il venait de composer pour une jeune épris. furtivement. comme dans les contes bretons. Quel malheur donc pas croire aux fantômes. sacrifiés. laquelU n'est pas éloignée dt la plage célèbre des Lee- . s'attache 103 à ces minimes circonstances les « qu'Alphonse vie inlciicure. A la nouvelle de vit aussitôt ce trépas héroïque. .

pluie. comme une la chatte. poursuivie là-bas dans le sang et la douleur? Etait-ce l'invisible batte- le ment d'ailes noires. cependant une étrange mélancolie planait sur les quatre promeneurs à peu près silencieux. renlongue. à demi pontée. Un grand panier renfermait le déjeuner. où la Provence ressemble à la Syrie. Tout semblait prêt pour le plaisir. avec cette mine attentive. Le bleu ciel était bleu. François tenait et caressait sa main bague de verre des fiançailles provençales. Elle filait gracieusement sur au clapotis léger de l'eau contre sa coque. Le Père Sidoine. Etaitce ridée de la guerre. ayant ceLlc partie. leur présence. en fer- mant les yeux à demi. Assis près d'elle. ques jours. On devait relever en passant quelques casiers à homards. renonça à ques. qui obscurcit par moments les amours charnelles? Etait-ce la disjonclion de pensées tournées vers l'autrefois et comparant le présent au passé? Norade ne chantait pas. le gouvernail. Elle regardait l'étendue étincelante.et soleil. où brillait . avait deux voiles plus concentré. la mer presque La Magali^ le d'un barque de pêche solide. usées par la prenait bien le vent et côté. depuis quelétale. la mâture et la voilure.lO'i DANS LA LUMIERE mal de mer. le En les la outre la coupable négligence que mettaient lui faisait jeunes gens à suivre ses avis il de peine et liiyait. rouges. Les deux vieux fumaient leur pipe en observant l'eau.

fut simple mais exquis une omelette. Te mettrai sur l'échiné Mon grand manteau doublé. sur un tant au loin. sans ouvrir pau: pières. glissant sous ses reins une couverture. l'air célèbre Provence Si tu crains la pluvine. Levée de bonne heure. et une lan- . d'autres pêche qu'il reconnaissait. avaient revêtu leurs vestes de cuir fauve. cherchant dans toute la de la brise. venu du fond des âges. François à l'abriter les s'ingéniait pour qu'elle fût bien. Le déjeuner. et s'interrompanl pour les nommer. La baie d'Allon est une petite calanque qui pénètre au fond d'un vallon entouré d'arbres majestueux. As peur de te geler. Norade s'assouy a pit. dans la barque amarrée à un pilotis de bois. De temps en geste oii temps ils rectifiaient la manœuvre d'un remplacent la lent et précis. Il la un engourdissement dans le spectacle de mer.. qu'ils laissaient entr'ouvertes à cause de la chaleur. un loup grillé au fenouil. guetla main sur les yeux. la tête inclinée .. Elle murmura. Les rides de leurs cous apparaissaient. féron alors l'accompagna en sourdine. prévision la sagesse et la force défaillante. adossée au mât. barques d(! : foyer de pierres bien équilibrées.LE PERE DE NORADE fermée. 105 Ils qu'ont les gens de mer.

mariés tous deux. la mère de Norade. qui lui faisait la cour.106 DANS LA LUMIÈRE sel. ïéron. elle revenait Au bout d'un abandonnée par son amant. aussi belle que Norade. hochait . par un clair de Ah c'était le bon temps donc aurait pu prévoir alors que de nouveau. et A ce souvenir. sa voix s'étrangla une bouffée de larmes anciennes monta à ses yeux ridés. et Laurent Pertus pardonnait. les Européens s'enlune admirable. mais demeurés vifs. et le gouste liède au pain croustillanl tout accompagné d'un doré. à enceinte d'un enfant qui mourait à sa naissance. an. trente ans plus tard. durant les pêches de Qon mari. Patron Perlus lui rappela qu'une trentaine d'années auparavant. et arrosé d'une La gaieté revint peu Téron raconta des histoires de sous-marins allemands égarés en Méditerranée et d'offibouteille do vin de Cassis. Ce qu'il ne racontait point par fierté. qui connaissait l'histoire et comprenait Fémotion de son voisin. « — 'car la mère de Norade avait refusé l'union libre soupe » — c'est-à-dire môme ! dîné — à cette — i!s avaient môme place. qui ne se reeseiilait pus des restrictions de la guerre. le quittait pendant un an. par pudeur et aussi par prudence paternelle. c'est que. six mois après. Elle allait vivre avec un employé des postes. à cette époque. ciers boches descendant à terre. conformément ses principes. pécaïre et qui tr'égorgeraient. à peu. qui le firent traiter de hâbleur par ses compagnons.

Elle le tenait il maintenant de aux ne pouvait plus les se passer d'elle et ils allaient ainsi. » se demandait Brécéan. l'un et l'autre.. Il pensait que c'était Perlus tôte à lui-môme qui avait jadis tourné la sa femme avec ses marottes d'amour libre et sa morale sans Dieu.LE PERE DE NORADE la tête 107 en soupirant. Dans ce songe étrangement divers. et que la continuation de ces mauvaises idées amènerait la perte de la belle et sensible Nouiado. fille il avait rencontré une il jeune pieds. inconnue. à un destin aussi la forêt mystérieux que leillée. « Où suis-je ?.. souvent mal unifié. qu'est la vie. profondeurs de enso- . à laquelle avait lié son la tête sort.

le bres. en était propriétaire. elle avait ses deux fils. bloc de pierres blanches. Elle les accompagnait mentalement. mas des Om- cousine-germaine du patron pêcheur de Cassis.CHAPITRE V AU MAS DES OMBRES Près du village de Sylvéréal. ou répondait à peine. Elle si vive. de l'aube à la nuit et pendant son sommeil. se dresse. Veuve depuis dix ans. elle. encore belle. Ainsi échappaitelle à la vie réelle. c'est-à-dire aux confins de Camargue. accomplissait mécaniquement les gestes et les . Antoine et Pierre. jadis Quand on lui parlait. aux armées et elle vivait avec eux en esprit. ne répondait pas. partageait leurs fatigues et leurs périls. à mi-chemin entre Aigiies-Mortes e! les la Saintes-Mariés. Marie Téron. âgée d'une cinquantaine d'années. Elle n'avait de pensée que pour le grand drame et ses deux combattants chéris.

ux sauvages. d'une . la crinière droite. effarouchés. intellectuel et parcouru de nuances morales. puis de nouveau pliysique à un autro niveau. celui de la connaissance du corps par le corps. l'une complète et aiguisel'autre. suivait un troupeau gris de moutons. se réfugièrent François et Norade. Des martins-pôcheurs bleus brusques. fin C'est laque. demi-douzaine de taureaux noirs. il élait devenu. ailiiuirs ftJt- 109 Son àme était ne laissait au mas qu'une automate. Au loin apparaissaient des silhouettes de chev. pareil au développement d'une fleur tropicale. cet amour. mais ignorant de toutes ses ressources. aux ventres tachetés d'or.'. à la D'abord sensuel. parleur descendance encore latente. La Camargue était chaude el bruissante. se confond peu a peu avecl'esprit. pierre comme sur une frise de blanche. peu- plée d'oiseaux et d'insectes. Ils sont tourmentés. Parfois une raaiiade serrée et surveillée. complète.AU MAS DES OMBRES acies de l'existence quolidienne. pour les amants bien accouplés. vers la de juin. Leur amour aspirait conIVontation dans à la solitude le désert. recommandés par Téron. et délicieu- sement. y frôlaient les ajoncs et les tamarins. C'est qu'eu eiïot la chair. comme un immense et orchestre assoupi au soleil et qui se réveillerait vers le soir. Toutes les possibilités de vies <ju'ils seraient physiologiquement susceptibles de féconder par leurs rencontres apparaissent d'abord à leur ima- gination éblouie.

sur lequel les pieds nus et charmants de Norade faisaient des pétales d'un autre rose mobile. un sol sec où blait apportée. une faune accordée à ia flore innombrable et sans parfum. l'œil de façon amicale et précaire. mais toujours mouvant. Un borizon libre. ainsi que des bar- nomades pourchassant une poifulation sédentaire effrayée. les poètes. Sur la cheminée de marbre une pendule Empire. Bizet et Maurras. leurs animaux.110 DANS LA LUMIERE bêlant en deux elefs musicales. un tapis d'Orient usé de couleur rose. ou brùlanle et semée d'une poussière de sable. . de la luxueuse géante. mais qui inspirera encore. Marie Téron avait offert à ses hôtes une grande chani-bre d" angle — sée d'un vieux et d'or. salubre ou fiévreux. tapischambre du vent rouge bandes à superbe damas la — du temps. Car elle usait rarement de pantoufles. pareil a une Deux vieilles gravures représentaient Léonidas aux Thermopyles et Napoléon à Sainte-Hélène. par l'eau pâteuse s'insinue soudain par infiltration. telle est la plaine im mortellement chantée par Mistral. à travers âges. aisance. Alphonse Daudet. déjà lointain. Un lustre de cristal poussiéreux pendait toile d'araignée au plafond. simulait l'écoulement de l'eau. C'est ce qu'on appelle alors le siroco. les les amants et les musiciens. Par terre. dans les remous d'une brise tiède. aux torsades de verre tournantes. Le gardian monté et le bares pâtre à pied conversaient. La lumière semci bandes étincelantes.

Puis elle buvait son café vivement et disparaissait. Marie Téron Antoniu Téron. ei ensuite tu » seras bien Ongle incarné toimême. ornée de souvenirs coloniaux. Ils avaient à leur disposition. môme pendant les préoccupations et le renchérissement universel la « baïlesse » de la guerre.AU MAS DES OMBRES courant. t'écorcher. qu'avait rapportés de ses voyages cours. la salle à dans manger du rez-de-chaussée. l'hospitalité La patronne y fait qui que. presque sans parler. pour la promenade. On ne manquait de avait ce sens de rien au mas. tendant aux « petits » avec un gentil sourire. Elle lui répondait : « ! Ils prenaient leurs repas avec leur hôtesse. ou fermière des Ombres organisait. tout le confort possible. capitaine au long mangeait rapidement. dis. Mais eux de savouraient la délicieuse cuisine provençale que confectionnait. les laissant maîlrps de leur journée et de leur soirée. la vieille Audiberte. un break recouvert d'un toit de cuir. on traite de son mieux ceux que l'on reçoit. attelé de deux . aussi sur ses agiles petons de nerveux animés que ses mains : nerveuses. suivant d'anîiques recettes famille. affreux bourgeois. auquel il faut chaussettes et savates » Leurs petites querelles amoureuses finissaient régulièrement en éclats de rire. t'incarner laide ! « Tu vas Son amant lui criait un ongle. Déchirée d'angoisses. 111 comme une et petite mendiante du paraballerine. autour des amants. frules plats galement.

de faire passer et à liardi et railleur. alors que le travail congestif de la première peau adhérente à la peau. ot qui cocher. Trop énervés pour somnoler. D'abord ils avaient leurs poètes. Uait pour trait. Les Chouans et Roméo et Juliette leur furent une révélation mêlée à la grande chaleur. qui se vantait son cheval partout fond de train. Ensuite la bibliothèque du mas renfermait. s'est transformée en un océan de figures tragiques. une lecture remplaçait la sieste. était amputé de la guerre du nom de Ramun jeune garçon de vingt-sepl ans. complice des amoureuses dont il dore et réchaufîe i'épiderme frémissant et qu'il sèche galamment au sortir du bain. . Norade et François n'en usaientguère. Ils se réglaient sur Fastre enflammé. souvent précédée d'une languissante étreinte. désireux chaque jour de reprendre. barde. Aprèsle déjeu- ner et jusqu'à quatre heures ils faisaient la sieste. l'existence du jour précédent. devenue évocation. couvercle de feu. chez qui la passion. Le chevciiix rapides. Le jeune homme et la jeune fille connais- — saient mal ces deux passionnés. selon l'habitude voluptueuse que donne le soleil. outre la collection complète mais assez mausdigestion laisse la sade de laRevi/e des Deux Mondes — trop fournie en articles de fond sur la Bosnie et d'Herzégovine et en considérations de Brunetière et de un Balzac et un Shakespeare au comCharmes plet.112 DANS LA LUMIERE ne secouait pas trop.

vers les six heures du soir. avec une application maniaque. libérant les bruits et . au delà de laquelle scintillait le mirage éblouissant de la Camargue. tantôt avec leurs transportés. ou maintenant sur la page. iSorade.AU MAS DES OMBRES SOUS lequel bout toute l'étendiie de reste la 113 Cette voluptueuse cuisson les isolait encore Camargue. l'un ou l'autre. Quand un enthousiasme plus vif montait aux lèvres arquées de la jeune fille. Nul ne les dérangeait de la cigale pic. rapprochés. quand l'ardeur caniculaire baissait d'un cran. 11 y avait une minute délicieuse entre toutes. frère et de Vérone et yeux seulement. — en dehors du bruissement familier — qu'un vieux habitué de cette espèce d'oasis desséchée. haletants. du la du monde. Ils lisaient tantôt à haute voix. sœur des amants de Fougères. marquait. qui venait aiguiser son bec surl'écorcc. d'un coup d'ongle rose. le passage admiré. Leurs exclamations se croisaient. son amant l'y cueillait et baisait les mots sur la jolie bouche. son doigt fin. retrouvant en eux ces angoisses et ces délices qu'ont peintes les deux magiciens : — — — Comme Que c'est vrai! c'est heau ! Relis la phrase. Leurs songeries intermédiaires avaient pour horizon une pinède vallonnée. se penchant sur le bouquin que tenait François. les concentrait dans minute. qu'il embrassait et mordillait.

Norade avait formé le projet d'emmener son Breton aux Saintes-Mariés. Marie Téron avait fait le pèlerinage une seule fois. 11 n'avait plus craché le sang et JNorade commençait à se rassurer. A elle l'ambulance d'Everjon faisait l'elTet d'un cauchemar. dans l'air. sur l'air et un autre plan de de l'eau. soudain interrompu par une adorable présence. François ne toussait plus. le saint Guénolé de son enfance. Il revoyait la guerre en rêve et elle le tourmentait encore. et qu'elle pensait devoir lui rappeler. enfin soustrait à sa chape de plomb. le marécage. où mourut Mireille.114 DANS LA LUMIERE la frémissements de vie innombrable. soit au moment de s'endormir. L'amour dévaste toutes les soulFrances et toutes les joies . laissant apparaître ces tendres nuances violettes que distille. L'égoïsme de la passion à deux enserrait les jeunes gens. Le cocher Bambarde. Il ne pensait plus à la mort du pauvre LehaJec que de loin en loin. dans le passage de la conscience à l'inconscience. Elle n'en gardait qu'un vague souvenir. vingt ans auparavant. Depuis quinze jours. déclara qu'il y en avait pour cinq petites heures. et il n'en parlait plus que par acquit de conscience. consulté. soit au réveil. Elle ne pensait plus à la tante Istre et au cousin Jérôme que comme aux images déjà lointaines d'un passé incomplet et mélancolique. avec son mari et ses deux fils tout jeunets.

C'est étonnant . dans un jour déjà cru et splen dide. à cause de Févaporation maléfique de la Le jeune : homme deuxième phase de l'aube. liambardo et le break étaient prêts. . tu vois (elle remonta la couverture).. chez les amants..AU MAS DES OMBRES qui ne sont pas les lui. qu'il peuplera ensuite de sa nostalgie. autrement que par la mort. rapprochant les lointains. et mis une couverà ce tremblement ture sur leurs genoux. A cinq heures du matin.. Ceux qui sont sortis d'un grand amour. la reconnaissance. . sont pareils aux convalescents d'une longue amnésie. Il volatilise l'amitié. 115 mais en commençant par du passé un désert.. qu'ils ont plaisir à confronter pour s'y confondre. reculant les sensations immédiates. François et Norade avaient avalé une tasse de café bien chaud. eut une quinte de toux sèche — Là.. tu es iSc me dis pas ça je ne veux pas être aimé en mineur. Il rompt les perspectives de l'entendement. — encore mon cher blessé. Il ne laisse subsister.mais en majeur. La moindre nuance de pitié me désole. la rancune et la haine et dissocie les repères de la mémoire. épeler et ânonner premières. Il leur faut se réapprendre eux-mêmes. Il fait avec peine les faits de leur existence antérieurs du cœur et des sens. que les impressions d'enfance similaires. Il dépayse plus qu'un voyage autour du monde.

ton bras. qu'en ce mon lieutenant.. quand du chasseur. l'un en veut se les Champagne. La patronne (François apprêtait ainsi Marie Téron) olait-elle déjà levée. quand nous sommes partis? — — Depuis une heure. elle se trompe. blanc et doux. la casquette. mais liambarde. plus discret que le vieux Tavel. leurs cantonnements. C'est comme — l'instinct de la perdrix avec ses petits. avait effet la courbe d'un bras de femme. Elle sait moment notre Antoine et notre Pierre sont en route à quatre heures du matin. que notre baïlesse a toujours su et vu quand ils étaient en danger de mort. l'un ou l'autre. — Sur quoi.116 DANS LA LUMIERE à ce que cette route ressemble tu te coiffes. Mais ily a la preuve. leursétapes. Norade regarda Jean-François et tous deux admirèrent la sagesse du jeune mutilé. La vivacité des chevaux leur rappelait la soirée de L'Isle-sur-Sorgue. dont ils ne voyaient que le dos maigre et encadrés par la plaine élincelante. sur leurs trajets.. ou sur les risques qu'ils courent? Sur les détails. et accompagner en pensée. quand Le tournant du chemin. par leurs lettres. ne parlait que sur interroen gation. . elle les prévient de l'approche voilà tout. D'ailleurs elle elle trompe rarement. C'est un don de Dieu. bien sûr. l'autre dans le Nord.

grande ferme située à mi-chemin. fenôtre Un coq maigre chaulait sur l'appui d'une du rez-de-chau&séo. craignant une autre question. ce que sont devenues tant de demeures pendant la guerre. serrait le cœur. brune. un type du Nord. dans le jour si beau. Mais aussitôt. Sa femme était malade de la hanche à Berck avec une fille de quinze ans et un garçon — — . que la femme était partie avec un autre. même bien loin de la guerre : — — une ruine. elle s'échappa comme une chèvre effrayée et rentra en courant dans la maison.AU MAS DES OMBRES 117 On lit halle au « (^lair de Mirand ». soupira Bambarde. Que va devenir la propriété? Eh. L'ne petite fille tirait péniblement de l'eau d'un puits en ruine. Ce vusie logis et sa plantation semblaient presque abandonnés. de traits réguliers. et lui demanda son - nom Germaine. J'avais un camarade de régiment nommé Brachmudre. Bambarde expliqua que le baïle avait clé tué à la guerre. décoiffée. mal : lavée. Jl y en a du malheur. madame. Norade appela auprès d'elle la petite fille. un drôle de nom. maigre. afin de laisser souffler les chevaux. que les serviteurs s'étaient dispersés et qu'une vieille ser- vante et la petite fille abandonnée étaient les seuls habitants du lieu. Ce spectacle de désolation. mademoiselle.

le père. voulait aller tout de suite à l'église. trois jours après. Çan'a aucune espèce d'importance. Un vent léger les faisait flotter les toiles des portes et moustiquaires des fenêtres.. de saisissement et de douleur.118 DANS LA LUMIKRE de dix ans. on apercevait la mer bleue et une barque. Au bout d'une petite rue transversale. — Ils — n'avaient pas leur carte de pain. papillon rouge posé sur l'immensité. semé partout. Ah! y en Ils du malheur. La jeune fille. Le village sacré semblait confit dans la lumière.. e?t la morte en huit jours. fille le petit garçon de chagrin. dit François. la femme iuissi. une maison verte. dans une maison connue de lui. Norade était fière de son admiration. Ils étaient descendus du break. l'uni- . puis cela recommençait. Son amant la persuada qu'une courte flânerie préliminaire et la commande du déjeuner devaient passer avant. il vie défoncé sous eux. s'était a. La Bretagne en or. et vraie noyade quoi. Il y avait des instruments de pêche dans la boutique de l'épi- cier. qu'allait remiser. qui toussait. rose. Eh bien. Une la comme si le bateau de oui. en apprenant ça. « transparent la — disait ». le prévoyant Bambarde. à cette heure-ci! arrivèrent aux Saintes-Mariés vers onze heures. impatiente. Norade — comme un cédrat de tante Istre Une maison une maison blanche^ une maison jaune.

. elle letourna à ses fourneaux. répandue par les campagnes. ce troisième est prisonnier... gémissait — Faut-il la c'est guerre. ressaisis- . patronne. dépasse rentendement!. le sien le depuis septembre 1914. C'est la carte de gloire. établi à Bandol. Monsieur. (jue celui-là a disparu. et ma belle-sœur ignore ce qu'est devenu que celui-ci a été tué. était proche de et plongée dans l'ombre d'une fraîcheur exquise. Mais mon frère. que répliqua ironiquement la n'avons plus de pêcheurs ici. Elle riait et.. — — Comptez-vous beaucoup de morts? — Je crois bien. pas de bouillabaisse! Cela par la faute de la satanée guerre. Pas de bouillabaisse. sur un et lit — une saucisse grillée à la de petits champignons. ça l'officier. il Fembrassail et contre même dans la rue.AU MAS DES OMBRES forme et les 119 décorations en tiennent lieu. Mais. Seulement un daube marseillaise. la vieille petite L'auberge rie maimaisspacieuse. où qu'on se réfugiât. Bellonc. la serrait quand lui. ô scandale. Nous que Et cela dure depuis (juatre ans! Nous n'avons pas d'enfants. Tous jours on apprend les vous apprendre. lieutenunt. Où qu'on allât.. parce qu'il lui était impossible de faire autrement. a perdu ses deux fils. sculptée. c'est die s irœ. c'est inouï. et mon mari est trop âgé pour le service. elle riait. pas de poisson.. Dieu merci. Sur celLe parole tragique. avecune salle basse.

ragaillardis : par reprirent le et vétusté. on ne craignait que : le péché. le deuil et l'espérance. Ici l'on n'attendait que l'éternité. A voix basse. plus il réclame impérieusement l'ordre. fuce sans rougir. cependant que plusieurs cierges brasillaient ici et là. Le christianisme divinisa le son contenu moral.. les châss'is solen- ne descendent qu'une fois l'an à la et quelle bohémiens. Mais le combattant miore avai(mt acquis Ils le droit de la regarder en apéritif. aux gestes furieux. comme un petit lui. dépêche-toi de te marier. Sa conscience répétait à Norade toi. U^^ . grandit et le pro- longea au delà du fléchissement et des rides. un édifice chemin du sanctuaire couleur du temps. l'arracha aux hideuses morsures du temps. Plus l'amour est grand. Brécéan éprouvait un trouble analogue.. Les païens avaient divinisé sa forme corporelle.. nelles.120 DANS LA LUMIERE braves et les attentifs.. vaisseau de piété où pendent des effigies de vaisseaux. qui avait remplacé chez lui toute règle de vie. on ne le méprisait que doute.. sait les comme les lâches et Tinfir- et les indifférents. vermouth simple frais et rose. voix pénétrante! — Norado expliquait cela à son — ami. « Marie» marie-toi. puis. la cruelle se firent servir. l'enfantillage de l'anarchie sentimentale. allumés par la piété. l'épura. qui fête des lout en haut. une nef et. contrairement à ce que pen- sent les débauchés. Dans la majesté du saint lieu. lui apparaissait brusquement. obscure..

en monirant les petites barques suspendues à la voûte. de sa faule. mystérieux et sauf. Le mystique est le prolongement. se ressentit d'ahord de ces préoc- cupations. mais n'en traduisait qu'une partie. de la sensualité destructrice. qu'elle avait tant voulu couquérir.. C'est pourquoi-lc langage de sainl. elle songeait amèrement au bon Père Sidoine Le déjeuner et et à ses regards comprébensifs cbargés de reproches. mais. Brécéan avait pris les svelles jambes de sa compagne entre les siennes et elle ne pouvait avancer la miin vers une a-siette sans qu'il embrassât . mais beaucoup d'amour y ramène. de telle sainte sont si tel souvent voisins do » celui de la passion.. composé d'amandes d'un peu de confiture. mur- murait Brécéan. au dessert. amenait à ses paupières un flot de larmes qu'elle contint. la plus âpre qu'elle eût jamais éprouvée. « La mer et la foi vont ensemble. le besoin impéiieux de la confession.AU MAS DES OMBRES 121 peu d'aniour éloigne du divin. elles étaient dissipées par l'ambiance et la recru ilescence du désir. Quant à iXorade. Elle éprouvait. sans se le formulçr nettement à elle-même. Elle souf- de son isolement. une mélaijcolie violente. lu traduction spiritualistc de l'ar- deur phy-ique. de sa liberté. puis laissa couler librement. Cetle remarque correspondait à ses réflexions. Elle aurait soubaité d'être une de ces âmes pieuses qui dédiaient des ex-voto à la frait Bonne Mère.

Oui. comme la « chapelle. d'un mousse alerte et débrouillé. Son visage maigre de cheveux noirs.122 DANS LA LUMIERE main.. d'une pâleur égale. Au lieu qu'ici. échancré en pointe. était entouré d'un véritable casque Ils demandèrent du vin et du mangèrent en se regardant et en riant. quand. parce Sainl-Gué- qu'il voiilail. Elle le plaisantait cotte gentiment. de couleur bleue. Elle La mine était du même âge à peine. le faire comme du ils venaient de François et Norade. je te servirai de guide dans ma lande grise et mes — rocheis. étant long de visage agréable et franc. tu verras. cependant que la chaleur bourdonnait au dehors. à toute force. que toutes les « fines terrae » se ressemblent. à mon tour. Ces amants précoces et las sortaient visiblement lit. aux yeux cernés. mais Famour s'égare à travers mouille affreusement ses la brume et la pluie ailes. puis et fin. affirmant que tous les bouts du monde. Comme elle disait et ces mots. et d'un corsage bleu plus tendre. retrouver nolé dans les Saintes-Mariés.» des Artésiennes. pain. Ils n'avaient plus rien à se dire. que la mer et le ciel confondaient leur . la porte s'ouvrit un tout jeune couple entra. Lui pouvait avoir et découplé. mais très pâle. quinze à seize ans. mais demeuraient heureux de vivre et d'être ensemble. pauvrement mais délicieusement vêtue d'une jupe légère. — Tu verras..

elle dit partout qu'elle partira avec suivra n'importe où c'est lui. que l'amour les tenait comme une frénésie. Alors Taubeigiste. à la dérobée. formé par l'étroite soudure de deux cations. l'un à l'autre. l'une à l'autre. nant. expliqua qu'ils étaient parents éloignés. dit là-dessus des amants. bion que pins avancé dans Le charme fut rompu par Hambarde. ils François et Norade. depuis leur enfait. cache l'attraction. que rien n'y avait les avaient chassés et qu'ils étaient que leurs parents venus vivre aux Saintes-Mariés de bric dant la conscription. natifs d'Aigues-Mortes. mais privilégiée. il n'y a rien. devinaient un couple semblable au leur. Quand ainsi.AU MAS DES OMBRES azur. en quelques mots. dans lesquels l'existence. qu'elle se fera cantinière. et de bioc. fance. enfin tranquillisé sur le et qui venait et compte de son équipage déjeuner à son tour. en atlen- — S'il part. telles qu'on . qui lie deux corps ou deux âmes. Ils 12?! épiaient. comme s'il se créait un nouvel être. lieute- madame. qu'elle prendra le l'uniforme. C'est le feu du sang qui veut cela. Aristophane. au Banquet de Platon. Le feu du sang! Norade et son blessé en Les philosophes et sales vaient quelque chose! physiologistes pourront bien multiplier les expli- Us ne soulèveront pas le voile où se non universelle. a choses ingénieuses. qu'elle et n'importe comment. lîientôl Mireille Vincent disparurent. absolument rien » à faire.

ruminèrent doucement le bonheur d'être ensemble et de ne penser h. les arbres couraient à contresens. qui jouent entre elles dans les espaces célestes et lo gouffre du temps. filaient avec une agile rapidité. Le long de la route aux reflets de cuivre. fumée dans la bourrasque et perte de temps. qui grossit vite. apparut à l'horizon. Le reste est feuille sèche. entière avait peur. devant la mer immobile et brillante. étendus sur le sable chaud. La mer. une sorte de disque noir. rien. Les camargos. Jusque vers quatre lieures après midi. dressant l'oreille. La nature . se couvrit d'une multitude de vagues ccumeuses. retentit. Un vent chaud souleva des nuages d'une poussière salée. C'est que les orages agitant le cliquetis de leurs feuilles inquiètes. C'est un problème plus attachant que celui de ces énormes boules. — Un 210! s'écria François. hérissée soudain. Comme ils montaient dans le break pour le retour. celle des amants qui se sont trouvés. 11 n'y a au monde qu'une charnelle. comédie. sec et violent. qu'une tragi-comédie. brûlantes ou refroidies. qu'une tragédie. sable qui s'éboule.12'4 DANS LA LUMIERE ]•»« pouvait attendra de sa puissanli fantaisie mais sans aucun caractère décisif. A ce moment. un coup de tonnerre. celle des amants qui se sont perdus. celle des amants qui se cherchent. les amoureux. ce qui fit rire Bambarde.

. déchirée périodiquement par le tremblement de l'éther et traversée pluie. Bientôt une immense déchira dans les profondeurs aériennes l'entes. ou de brisements cristallins. le diable ne le transperce- — — rait pas. morts ni blessés. arrachant au sol des colonnes de sable et tordant les tamaris sur eux-mêmes. au moins. Françoisavait «ssayé dedécrocheret de rabattre . et sui' tous les points à la fois de la grande page incurvée. son ami. murmurait Norade. Il lui serrée tenait la peureusement contre main. commençait à tomber. barque fragile sur ce paysage en fureur. — On dirait que le diable écrit son testament. Avez-vous un bon manteau. parles des trombes d'eau ruisselèrent. Le ciel était une calotte de poix. connaissait bien. droites et pressées. bitumineuse. telles que de mines lointaines. La gouttes larges et tièdos. Le break tanguait. toile se et. de raies fulgurantes. lieutenant. par La bourrasque devint giratoire. en efTet. la plaisantait sur sans sa crainte et jouissait de celte furie déchaînée. des combats meurtriers qu'il Le diable écrivait de plus en ))kis vite. accompagnés d'éclatements à répercussions sourdes. Dambarde? Ah. pareille au décor. sur la Camargue. de cetto bataille vide. Ses zigzags allaient et venaient.AU MAS DES OMBRES 125 du dolta du Rhône ne sont pas une plaifsanterie.

genoux fins et un manteau.. l'espérance. mais aussitôt le la monnaie de déluge redoubla. au fond du puits noir.. et tout là-haut. Bambarde se retourna « Ça n'a pas dû tomber loin!.126 les DANS LA LUMIERE vieux petits rideaux de cuir usé. tant ces mauvais protecteurs dut y dan- saient et sautaient de tous côtés. sur les les épaules rondes de sa compagne. Veux-tu essayer? — Non. Le vacarme en sembla fille encor<i accéléré et gentiment les oreilles. saturée d'élec- tricité. son propre dolman. et.. une couverture. Il apercevait. un bout de nez et les lèvres roses.. Quand ça tapait de cette façon-là. apparut un cercle rond chose paradoxale. en moins la jeune se bouchait — inoffensif tumulte — — nous mon criait Jean-François à travers le dissertions philosophie. inondée de pluie. — Ah ah. nous parlions d'autre chose. il renoncer. renforcé de petits grêlons qui criblaient le toit de la voiture. » La couleur orangée gagnait : du terrain. absolument impossible. oii montait une vapeur orange. sous cet amas.. Le clapotis torrentiel de l'eau couvrit l'étendue de la plaine. ainsi que Oui.. dans un fracas Je n'ai pas le cœur Le reste de la phrase se perdit analogue à celui de cent trombones partant ensemble. Les cheveux L'officier avait disposé. chéri. . blottie contre l'officier. à. la mitraille. deux yeux effrayés et rieurs. pres- que bleu. ça va bien! On va rigoler pour de bon..

! comme il est beau. Les chevaux lessaluèrent d'un double hennissement en l'honneur d'Apollon. pareil à un bougonnement de cyclope : _ Sur un char Doré de toutes parts.AU MAS DES OMBRES 127 noirs. renouvelé de Turenne. tout en tenant les chevaux dont le poitrail fumait. indigos étaient appa puis les arches vertes et jaunes en partie délivré. accompagnait à la tierce cet air.. minutes.. Il tenait tout le ciel. humide et fier » Ses piliers violets et rus d'abord. Trois rois debout.mouillés collaient au front pur et droit. mais les sons étaient amortis par les derniers remous de la tempête et le grondement lointain de la foudre. . et qui. entre un vieux pâtre et le jeune Alphonse Daudet. Le sagittaire invisible qui le bandait avait bien fait les choses. la pluie cessa et les premières flèches d'or apparurent. Norade essayait de suivre. « — Oh! l'arc-en-ciel. entonna la « Marche des Rois » de rArlésienne. depuis qu'il y a des coursiers et d«8 frises sur les temples grecs. prit son essor aux moulins de Fontvieille. leur maître. car. parmi les étendard?. — Chantons! le Il Ça fera fuir les petits démons qui attisent feu de l'orage. célèbre par toute la Provence. en quelques les avaient rejoints. Rambarde. du fond de sa grotte de laine et de caoutchouc.

comme souvenir. pas môme moi. les amants bavardaient. il est viai. un bol de bouillon. C'était . avidement. Elle a vu notre Antoine dans un trou d'obus. sous sa coilFe —. elle l'avait — — vu distinclement. cela lui a donné une telle émotion qu'elle s'est couchée et ne reçoit personne. racte. Audiberte guettait les promeneurs:» Madame s'excuse. Mais » vous verrez. J'ai seulement entr'ouvert la à la porte. Comme on approchait de Sylvcréul. reprit la raisonnable AudiSans doute berte. la nymphe enivrée do vie qu'était Norade rejeta l'encombrement de ses couvorturcs. Elle ne soupera pas avec vous. L'harmonie de son corps droit et flexible était toujours une joie pour son amant et une promesse tendrement tenue. Comme elle ne se trompe guère. blessé jambe et non secouru. aux deux pôles de l'horizon. le trop-plein de la cataLes oiseaux chaulaient. Rambarde riait. la dramatique alerte élait close. et posé par terre je le crois bon. plus lard. Le jour oiï notre IMerre eut trois camarades tués à ses côtés. mais madame ne tient compte que des coïncidences. que l'eiïacement g'raduel. il ne restait. de la mirifique et vaine pro- messe de paix universelle. Jean-François fit observer que ces pressentiments trompent quelquefois. ridée comme une vieille pomme grise.128 DANS LA LUMIÈRE Vlan! d'un seul mouvement. la terre buvait vivement.

sachant qu'en pareil cas celle-ci préférait rester seule. L'émoi du personnel était grand.AU MAS DES OMBRES 129 quatre heures quand elle entra en pleurant dans ma cuisine. oii se trouvait son et partit pour Paris le soir môme. Le petit a raconté depuis que la bombe fin avait éclaté à midi. La baïlesse consulta les indicateurs. laissant la ferme des Ombres à la garde des amoureux et des serviteurs. un télégramme d'Antoine Téron annonçait à sa mère qu'une balle lui avait effectivement traversé le mollet. d'autant mieux que presque tique.. mon la Dieu. Dix-huit heures plus tard.. Mais Marie Téron aurait un cl fleuve de feu pour embrasser son les vaines recommonilcitions la l'ai- . car on racontait que les torpilles des gothas et les bombes des canons la à longue portée les pleu- vaient sur traversé eni'aiil. Norade n'insista pas pour voir Marie Téron. c'est triste [ >^ Quo c'est triste. qu'elle avait particulièrement soigné. grande ville. (ils. que Et quand verrons-nous de cette guerre? « Dieu » était modulé d'un ton pathéun accent qui donna envie de rire au jeune homme. avec Le mon aussitôt la vieille femme entra dans de nou- veaux détails au sujet du menu du soir. simple égratignure nécessitant deux semaines de repos à lambulance. autant de pris sur l'ennemi. que gens y étaient fracassés par douzaines. calcula qu'elle pouvait arriver en trois ou quatre jours au bourg de Picardie.

N<u'aiie et Iiùlesse ne la fût pas une grande l^'oi' François éprou-èreni une joie réelle à être seuls. tinôe ! Comme si l'on évitait jamais sa dcs- Bien que leur g'ône. leurs repas. les lignes de >' l'horizon. plongés cette fois dans Plutarque. chiens. leurs propos. au moment où on croyait les connaîlre. Les paysans les avaient adop'éset ne s'occupaient d eux que pour leur rapide. se rapprochant peint leur physique.130 DANS LA LUMIERE saieut rire. prenait des nuances ocreuses.on)Our aflVctueux. d'un jaune plus tendre. un compliment La campagne. rajeunie par l'orage. leur entourage. sous rétincellement revenu du soleil. La pleine lune versait son incantation sur la Camargue. les fermes des et chemins du voisinage. gesles. Li jeuue fille disait « Celui-là nous montre ses personnages : comme de nous. leuf visage. à la façon de passants magiques. au pas-age. végétation. leurs ils manies. Puis nous dépassent et de nouveau ils se perdent dans la gloire mystérieuse. de Sylla des aulres. semblaient des barres d'argent diversement bruni. leurs s'ils il venaient de loin. s'émerveillaient de ses et vivantes descriptions de Jules César. leurs voix. Dans la nuit tiède. un lointain L aboiement coassement de gr^ . a'Ires^^er. Les amants. de celte bonhomie colorée qu'aucun biogtaphe n'a jamais atteinte. un b. ditierenciées par lo. pour première depuis MHF-eille. ou mauves et iluiiies.

.même pètres. d'où la au milieu de la proembrassait une étendue deuii-théàtral. Debout près la baisant les lèvres toutes les cinq minutes. iNorade el Jean-François s'étaient dirigés vue vers un petit cagnard. mais nous ne sommes tout de ni . situé priélé. des faunes ni des faunesses. ((u'accenluait encore la poudi'e de riz. L'éclairage. et. car rien n'empêchait Bambarde ou un autre de vi-nir faire un tour au jardin. lui vieux banc de pierre. elle brille toujours une petite moquerie. demijeune mystique. et alors de quoi aurai Ion l'air ! — Tu m'assurais que c'était ici le pays de l'amour sans frein ni contrôle. Elle s'y refusait en riant. saisi par la fièvre amoureuse. mais le tempérament des Provençales ne se laisse pas aisément com- mander . dont elle lai^ait un conslani et savant usage. pour lui faire plaisir. con- s:3ntil le à enlever son corsage léger et à dénouer foulard de soie qui lui tenait lieu de corset. plu^ grande.AU MAS DES OMBRES 131 nouilles... doiinail aux liUe traits lins de la un lait in^^galable et doux. à lexirémiié de leur teudresse. et la guerre n'a pas mobilisé tous nos gardes-cliam- Ce ton de plaisanterie le fâchait. traiisfoi'mer il suppliait de se en statue vivante. — Sans doute. Il aurait voulu qu'elle fut grave. le Elle s'était assise sur d'elle. troublaient seuls ce silence solennel et pâle. Cependant.

la Ne et serait-il jamais rassasié à force de manger de la boire On entendit comme un chucho- tement à faible distance. monsieur? J'ai froid et — je demande la permission. marqué d'une fossette à chaque omoplate. Êtes-vous satisfait. qui couvrait maintenant sa chère statue : « au secours leurs. sans se défendre d'ail- mains adorables sur ! cheveux noirs.. forcené. comme un sculpteur admirant son œuvre. le cou parfait et la ligno des seins semblables à l'empreinte de deux petites coupes. La jeune fille par la suite demeura persuadée que ce murmure était celui de l'ange de la mort. bras frémissants à cause de la fraîcheur. immobile. et qu'il restait là. ce les dos plat et gras.132 Il DANS LA LUMIERE contempla avidement ces épaules nues.. avec une gratitude au fond du regard. C'était une fausse alerte. Toujours est-il qu'elle avait envie inclinée infinie de pleurer. ému. était Mais l'amoureux contemplatif de baisers hagards et dévorants devenu un Ouïe. ni des lèvres. qui porte son message aux amoureux dans l'instant le plus vif de leur extase. se rhabilla en hâte. sans savoir si c'était de joie. que terminaient deux mûres d'un noir rosé. aïe. ses ! » faisait Norade essayant de sauver ses sa coiffure et appliquant. d'incer- . Il s'était agenouillé et toussait à perdre haleine. la tête sur ses genoux. Elle l'écarta. Le spectacle était si beau qu'il n'osait le déranger de la main.

fois môme. le soir. Six jours s'écoulèrent. harmonieux et comme précédés d'une musique invisible. sa blessure je l'ai serré contre mon est insignifiante et je sais maintenant que Pierre et lui en réchap- .AU MAS DES OMBRES titude. Audiberte et le leur porta leur déjeuner le posa avec précaution sur tellement honteux qu'ils ne recommencèrent pas. bercés parle chant ininterrompu des cigales une . break de comme ses « petits » se mettaient à : table et voici qu'elle raconta — J'ai vu Antoine. cœur. 133 ou de peine. pleins d'une lassitude heureuse. Ils se sentirent dans la chambre se demandaient en riant ce et il qu'ils pouvaient réserver pour les noces! iMais la Provence en a vu d'autres aille est naturel qu'un combattant civil. plus vile en besogne qu'un la De mas à mas la installé nouvelle se répandit que l'amour s'était aux Ombres avec la Légion d'honneur et de guerre. mon Antoine. Marie Téron revint Kanibarde. la maison. et que son cœur battait à coups précipités. ou huit vaient plus bien — ils — dans les délices Ils sans horloge de la solitude amoureuse. baignés de lune. Appuyés l'un à l'autre. par d'autres fatigues moins farouches. Quels fiancés! On n'en avait jamais vu de pareils et les gens guéridon. restaient couchés jusqu'à midi. dans le Cela parut tout naturel. et s'y croix rattrapait de ses fatigues. le chemin ne sa- de. ils reprirent.

parce qu'il n'y avait pas d'autre véhicule. car cette dame. Alors. Je me suis fait conduire la guerre. on m'a fait monter et le cœur me battait bien fort. Au bout de cinq minutes. en voici » me disait ma sœur du buffet. Le portier m'a dit d'attendre là. je suis descendue à l'hôlel prè*^ de la oii il gare. avec un lorgnon. Il y a eu. Il m'a donné un laissez-passer avec le cachet du ministre. boum. l'air gentil. boum! un bruit les sec de chaudière qui éclate. une grande victoire. « Monte » me disait le wagon. Arrivée ?i Paris. paraît-il. J'ai à voir Clemenceau. dans un liacre à nu momie dans les au ministère de deux chevaux et à galerie. Je n'ai pas vu le père La Vicioire. qui en annonce d autres encoie plus grandes et l'enchantement est général. paf. C'était le lointain canon allemand. Ce qui et dit : on aurait . tout jeune. Comme je y avait plusieurs chambres libres. comme dans les rêves demandé qu'il aimables.134 DANS LA LUMIERE peront. Il Parisiens appellent Ber- y avait tout de même rues. mais un de ses officiers d'ordonnance. Je me disais ne refuserait pas à une maman d'embrasser son garçon blessé. que tha. me disait l'inspecteur. toutes les difficultés se sont aplanies que toutes les personnes et tous les moyens de locomotion s'ingéniaient à me rendre service « Passe ». a été bonne pour moi comme une sœur. « Veux-tu un petit pain sans ticket et un saucisson. que je ne connaissais pas. Mais ce n'a pas élé sans détours. sortais.

Quand je suis revenue à Paris. de repartir. Audiberte. Un de ces anges gardiens. C'était ce qui m'avait porté btmlieur. le canon ne tonnait semblait que baïle. aussi. le second jour. elle ne put prononcer une parole. étaient venus à la porte de la salle à participaient au récit. et celui qui soignait Antoine m'apprit que je bénéficiais d'une très rare faveur. et son émotion fit que. sur la pointe des pieds. h l'hôtel. » Marie Téron essuya une larme. ainsi que le la tragédie manger et chœur dans antique. dri. Alors je m'en suis allée toute dolente et pleurante. comme vous le voyez. mon Antoine qui me tendait les bras. monter dans un camion automobile. sa soupière dans les mains. votre mourait une seconde lois. qui accouraient vers m'a fait moi de tous côtés. Il comme maiiile- nanl. à cause de mon inspiration d'avoir demandé lo père Clemenceau. Je suis arrivée à l'ambulance. misère de uous. Quels pays ai -je traversés. J'ai vu Antoine. D'autres serviteurs. je suis descendue dans une campagne triste et dévastée sous le soleil. avec uu respect attenIci. Combien de temps suis-je resiée en chemin de fer. pendant une minute. Cela. Mais. par des exclamations étouf- fées. écoutait. mon pauvre mari. les bombes de tomber encore à Paris.AU MAS DES OMBRES 185 n'empêche pas. me . je l'ignore. Les chirurgiens ne permettent pas que l'on s'attarde auprès des était — Le dur La baïlesse brusqua la finale : blessés.

ces pauvres la la . est-ce vrai? — Comment font enfants. il et il qui profitent faisait froid ! du malheur côté de moi. faut aussi que je vous raconte qu'ils J'ai du Midi. entendu ra tout le temps « Madame. car beaucoup d'autres Oui. pécaïre. enten- Cependant que la bres ajoutait le détail . les chérubins? — Et — Je les grands-parents et à la suis descendue malades? cave. et qui se lamentait et se mouchait. accent. François. mais ceux-là se disent satisfaits de Il tout. Comme A y avait une concierge.< fermière du mas des Omau détail.. si bien qu'un monsieur décoré lui dit : «Madame. à : mon . sont partis. retournez-vous ou devinaient. Je faisais attention à mon porte-monnaie.Midi? ». mon Dieu. vous avez passé nuit à cave? — -Est-ce vrai. ni de guerre. — — Ceux qui restent. vous n'êtes-vous pas du Midi ? » êtes du Midi » ou « dans le . bombes du haut des airs. c'est dégoûtant! Ils » Ces Parisiens sont drôles.136 DANS I. à cause de ces voleurs agiles dont on parle d'autiui..A LUMIERE plus. ni de rien.Mais c'étaient ceux qu'on appelle les godias qui jetaient d'autres — Maîtresse. taisez-vous. exactement les comme une bouteille. qui devait être la gardienne de l'abri. ne veulent pas la qu'on se plaigne des bombes. soudain halluciné. que j'étais . revoyait Lehadec et les autres.

. auquel et adossé classique pétrin. Les murs de était la salle à le manger provençale.. se peuplaient les d'images dramatiques. Sousentit la petite réveiller la main de Norade qui. ment sur . pas des hommes dans boue. se posait doucesienne. pour du pénible songe. le l'éclatement la des shrapnells. dain le il visages des assis- tants devenaient ceux de ses camarades.AU MAS DES OMBRES dait les 137 commandements.

Elle commençait et à admettra Norade pou?- dans sa confiance son intimité. i^uperstitieuse. Marie Téron frémissait de joie et d'espéraiice à si la pensée que. déterre.CHAPITRE VI AU MAS DES OMBRES [suite). dans les instants qu'elle passait auprès d'eux. Août flambait sur velle des la Camargue. pareils à réboulement lui. avec la nou- victoires françaises. les De mas à mas on se communiquait de la bulletins rayonnants guerre finissante. elle associait ces heures et présence de François les de iNoiade et partir. cela continuait. laisser Elle les entourait ne voulait plus do soins maternels. des cataractes. elle pourrait bientôt revoir ses deux fils et reprendre avec eux la paisible glorieuses à la elle existence d'autrefois. d'un rocher qui entraîne avec sur l'armée ennemie. de pierres et d'eau. sans cesse grandis- santes. Elle la .

ou durer toujours. mer glauque. Ils formaient vant et sen'ant avec deux cœurs leur paraissait.AU MAS DES OMBRES sait 139 d'uiie idylle (loucemeniau mariage. déplorable Jérôme. Les amoureux se laissaient faire. dans le des mêmes petits spectacles de la jouruée. qui naît du tremblement universel de la tuerie. perceet rêves. comme stabilisation coupable. tout l'album de mémoire minute qu'était leur double et divergent passé. quatre re- gards. le la dans les bras Tun de Tautre. la bataille. la confiserie. ou dans la pampa. en qui se reflétait et se mullipliait l'am- biance dans leurs rares éclairs de lucidité. comme aux comme au paradis terrestre. la Bretagne. la ils reste. Ils se réfugiaient éperdument au sein de la double cercle conceutrique de leur désir et de la plaine élincelante sous le tambourin de la cigale. Ils riaientou s'émouvaient chaude et lumineuse. qui tournait en les entraînant. que cet état montai et charnel après quoi courent tous les humains pouvait se dissocier en une seconde. Perdus oubliaient le tante Istre. des mômes lectures. suspendue sur le gouffre de l'incertilude. des mêmes chansons. avait passé des veines de Bi écéan dans celles de sa maîtresse. des mêmes un seul être double. l'ambulance. Il — — A travers ces explosions incessantes et rapides . Ils se croyaient libres premiers âges ou aux confins du monde. L'étrange indéprndance morale. et même physique.

les un disque de platine en fu- Là dedans les objelset les êtres l'esprit. et. Elle leur confère la clair- voyance. s'en Il labeur. sur sommets de l'aveuglement. construisait le ciel. ni effort. Ils n'en sauraient être les savants qui remplacements. Cela sans fatigue. de la lille inspirée des bords du Rhône. qui se dissocient et s'effilochent. sans les amoindrir. Camargue l'humide vaporise en brouil- marais et la On dirait d'énormes balles de coton rose. les images. ou les pauses et les intermédiaires. qui constituent la vie animali' des amants véritables. le pâle flambeau de l'ambition ou soient-ils. L'amour est un jeu sublime. plus bavarde soleil et des contes et des chansons sur les insectes. si vont désespérés. dont l'art et la science ne sont que les condiments. L'étudiant du Muséum complétait. ses victimes. gracieuses ou lyriques. glorieux entre leurs mains raidies.140 IJA. le les sa- que rejoignaient vantes remarques de Jean-François. Vénus exhausse les et sublimise ses pri- vilégiés. prennent apparences que veut comme un peu de fièvre s'en mêle. derrière lesquelles transparaît sion. ni pénible analyse. et rieuse. ceux-là. l'esprit fait d'étranges dé- couvertes. vent.\S LA LUMIERE de l'instinct. mais naturellement. quittent ce et les artistes et les monde du sans avoir aimé. arrive parfois que l'extrême ardeur de la canicule extraie du sol de la infiltration de ses lards. serrant. le Norade. cela confine à l'halluci- .

. sous de sombres voiles Onze La lune avec Oui faisaient étoiles. L'aspect des choses. en se tenant la main. la révéï'ence En Toui le silence. psalmodièrent cette mélopée. long de mon sommeil. à onze heures du matin. un chœur plutôt. Les oseraies étaient défoncées. au diant de bonté. d'intelligence. mais admirablement justes et franches : J'ai vu. barbue. moyenne. appartenant à un septuagénaire dont le fils aussi était aux armées depuis quatre ans. estompées. Des arbustes étranges étoutïaient les vignes.AU MAS DES OMBRES sans barrières ni limites du 141 nation. émergeant de la brume chaude. Les jeunes gens. quittant la propriété mas des Ombres. et coiffée Une de était grande. avec une allure solennelle et processionnaire. Le vieux laissait tout retourner à la friche. vers le mas du Limber. adoucies. avançaient. pleine de majesté feutre d'un large taille posé de biais. Le chemin désempierré semblait une fondrière sèche et ocreuse. le soleil. composé de plusieurs voix d'hommes. chevelue. en devenait surnaturel. sur l'épaule et fin profil irra- la couverture un bâton à la main. Puis une. Une suivait. Quelques silhouettes. Tout à coup un chant s'éleva.

ibord. socratique et presque trapue. maigre. temps. Roumanille. chantant qui leur plai-aient? Les poètes onî une airs forie empreinte. ardents et ceux qui furent jadis vivants reparaîtrai''nt. au Trésor d'Arlatan. au tournant les si d'une promenade familière. tellement mêlée à la nature inspiratrice. semblail-il.142 DANS LA LUMIERE plus courte. bienveillante et ralentie par un léger embonpoint. c'étaient Arène. selon. crurent d". Daudet. aux traits anguloux . Noiade et François. devenues légendaires. Serait-il il missible.. d'un ressouvenir de leurs chères lec- un mirage de oii la durée. Aubanel. Le maître des IIps de CalendaL celui de l' dOr et Ar lé sienne^ de la Chèvre de monsieur Séguin. Aiu^^i que d'ombres découftées. en môme soi. ce cortège parcourait la plaine. qui déliait les ans et la tombe. uiie autre. Jean-François les reconnaissait : eux les divins félibres. puis une autre. dont sa maîtresse contait les prouesses. et récitait les pnèmt^s immortels. qu'ils en deviennent comme les prénoms des choses augustes ou familières célébrées par eux! Norade les désignait et les nommait : — Mistral. celui do la Grenade entr ouverte et des Filles dWvi- . qu'ils étaient dupes. une vieille habitude. se serraiit les mains. d'une fautasmagoi'ie intrans- chacun à part tures. comme en est un de l'espace.

avaient voulu reune fois oncoro les routes où. . ils rythmes... la petite et le brouillard A aucun moment troupe. ne devint plus distincte et plus visible qu'elle ne l'était. Elle pleurait. par- faitement eux. enivrée de poésie et de gloire. Ah! qu'ils je les reverrai toujours. Auiroment. sVHait dis- sonn». gai savoir eurent Quand « compagnons dn disparu dans Mous avons eu la vapeur tiède.. trop En tout cas c'était émouvant pour que nous en tête. j'en suis sûre. des Oubrcto de voir la bonhomie narquoise. Invisibles pour..iei'aient-ils pas eux-mêmes?... ni aucun des deux jeunes gens n'eut l'audace de se rapprocher d'elle davantage..AU MAS DES OMBRES f/iiûfi. liHirs prélérés. Quel dommage ne soient plus là! » Elle pleurait d'émotion nostalgique. parlions jamais à personne.. Brécéan murmura: lièvre ensemble. hormis pour les amants. c'est impossible! trop beau. en l'honneur de qui tous leurs menaient cortège à travers la plaine d éié. les cinq la On respecta la distance sacrée. Mais non. Pourquoi ces grands animateurs ne se ranin. pensée leur jeunesse. » iloucement sa jolie scepticisme : Norade secouait sceptique quant au « C'étaient eux. oi\ leuis rires avaient où leur mélancolie sétait répandue.tous. IVS celui (le Jf^an des Fù/ues et de la Gueuse parfumée^ celui des et Margarideto. mais un de ceux qui venaient de disparaître .

Nous en reparlerons seul à seul. Au front de la tour Maf^ne Le saint signal est fait. en voyant son père et Téron. c'est de la tante Istre. afin de mieux donner le change. cependant que allait à la la recherche de sa parente. pour par les vers fameux : Sont morts les beaux diseurs. faillit tomber de surprise. » Les voyageurs ne complaient rester que qna- bonne baïlesse ne : . Norade. quelques instants après. Maintenant peut boufl'er La méchante bourrasque. L'éton- nement de fut pas moindre que celui de la jeune fille et de Brécéan. ce brave Téron ma accompagné. Mais. Je n'ai pas voulu la confier à la poste et. Sont morts les bâtisseurs.14'i UAiNS LA LUMIERE la consoler demeurait près de sa mémoire. et com- — ment va Téron ton câlineur? Ainsi parlait Laurent Perlus. petite. Les deux patrons pécheurs expliquèrent qu'ils avaient combiné cette promenade. histoire d'embrasser les tourtereaux et de respirer un peu l'air de la Camargue. Eh adieu. Mais les voix ont chanté. depuis une semaine environ. comment vas-tu. Quelques jours plus tard. Pertus prenait sa fille à part et lui remettait une lettre entre les mains « C'est pour toi seule. Mais le temple est bâti. qui allait puiser de l'eau dans la cour.

la lettre dans une de la tante Istre à son Mon « cher Laurent. Le papa Pertus alluma sa pipe. raille- MAS DES OMBRES l'i5 huit heures.Ai. Téron s'informait de ses pelits-cousins Antoine et Pierre. n'avait pas pu les accompagner « Ce que c'est que de boire tant d'eau! Et puis. en plein désert. L'entretien de i^erlus et de sa se promit de surveiller discrè- tement ces conciliabules. dont l'intuition naturelle élait aiguisée par l'amour. Celle-ci. qu'elle foin. même sans rhumatismes. fille comprenait que cette sinon l'intriguait et il visite avait un but secret. entre lut. On bavardait de choses et d'aulres. Cependant Jean-François. ainsi que les tiroirs et innocentes cachotteries de Norade. Le Père Sidoine. C'est s'accoutumer une mère bien affligée qui à Tobsence de Xorade — qu'il sait être 10 t'écrit. deux boites de fourrage. or clair. C'est là. C'était bon pour les ermites d'autrefois. qu'ils » On » servit le vermouth d'un marécageuse dégustèrent giavement. tacite. nous ne l'aurions pas amené ici. Loin de . Téron de la plaine trouvait le « concert et moins ample et harmonieux que celui de Cassis « curieux néanmoins et à étudier ». à sa première minute de liberté. il avait apporté sa prode la calanque. l-e labac devenant plus que rare. autillant sur son pilon. souffrant de : rhuinalismes dans sa jambe unique. vision. monta au grenier sans odeur de irèrc : être vue.

Représente-lui mes angoisses. Mais j'ai pris mes informations. viens à mon secours! Norade et cet homme sont auprès de toi. qui me désole et qui m'efïVaie. Veut-elle.l'. ce qui revient au même. et qui disparaîtra bientôt.G DANS LA LUMUilRl' mon pauvre Jérôme avec ce Breton de malheur. Ce Breton riche et fantaisiste la quittera. de jour en jour. où il a trouvé quelque analogie avec son propre cas. Je guette à sa porte. celle qui fut ma petite chériC. je le sais. tombe. ie tremble. toi qui as connu un mal à pou près semblable. Je l'y menais trois fois par semaine. elle a conservé pour toi. La nuit. Au milieu de son ingratitude. — . élevée. que j'arrive chez le Bon Dieu avec ma douleur et ma rancune toujours saignantes? » a Sans doute elle aime ou croit aimer. quels ([ue soient les plats qu'on lui présente. Pendant quelque temps. 11 a son avenir à faire. J'ai peur. toi qui as vu partir celle que tu aimais. j'ai appelée ma fille. sa tendresse filiale intacte. l'émouvoir. Fais appel à ce qui peut lui rester de miséricorde pour la vieille tante qui l'a recueillie. la toucher. sa responsabilité terrible. J'entends ses soupirs et les baisers qu'il prodigue aux images de celle que. » « — Je t'en supplie. je ne vis plus. Tu sais comment l'atteindre elle. Mais voilà-t-il pas qu'un film sentimental. si longtemps. l'avenir. sa douceur. Tous mes efforts pour le distraire restent vains. il se relève pour les contempler et les embrasser. dans une mélancolie plus profonde. l'a jeté à un marasme pire. plus noire. Il ne s'encombrera pas d'une pauvre fille ta fille — qui n'a que sa beauté. il avait paru prendre plaisir aux représentations cinématographiques. 11 refuse de manger. mon frère chéri. qui se succèdent en Avignon. Celle qui s'est éloignée. lui si gourmand jadis. 11 passe son après-midi en tête-à-téte avec les poi'traits de la fugitive.

le cœur battant. Elle ne comprenait pas bien la phrase u toi qui as vu partir celle que tu aimais ». Henriette Istre. et sœur Odile n'a comme moi que tendre regret de sa douce petite — — ! infirmière. Jean-François. oîi nous l'attendons. sur ta bonne volonté. et d'une la relut trois fois. sur ton aûection personnelle. A l'ambulance d'Éverjon. et les injurieuses suppositions . car elle ij^norait la fugue de sa pauvre mère elle y pressentait une allusion à quelque drame secret. il ne sera plus question de rien. Empêche un nouveau malheur. Elle avec attention. il y va de la vie de ton neveu Jérôme. que lui. répètn-lui jamais. Je compte sur ton entremise. Sois présent. entendant l'accent de la vieille dame. certaine perspicacité lourde. Disqu'elle est toute pardonnée. « si attentive aux blessés et aux fiévreux. Renvoie-nous. elle hésite à revenir chez nous. ramène-nous Norade Guette le moment de la séparation inévitable. mon frère. Elle comprenait trop les passages concernant . cette lettre troubla profondément iNorade. les bras ouverts. Je l'embrasse de tout cœur. pour la recueillir. car le sauvetage sera double. trop fîère pour se repentir. Une fois son désir satisfait. adieu la belle! Quel destin alors est réservé à notre Norade. sur ta sagacité. » là. si. comme Assez désordonnée dans sa forme expansive la tante Henriette elle-même.AU MAS DES OMBRES 147 son intelligence et sa vertu à lui sacrifier. pire que le premier. ce n'est pas cela qui manque dix autres histoires ont déjà remplacé cette histoire-ci. ! Laurent. sa place une fois retrouvée au foyer.

la lettre brûlante en son corsage. Elle n'était certes pas seule dans son cas. les moralistes froiiçaienl les sour- uns ni les autres ne saisissaient le rôle réparateur.I'i8 DANS LA LUMIERE d'une vieille depuis serait femme départ passionnéiï. compensateur et généreux de ces attractions même éphémères. victime de la fièvre universelle. qu'elle brise et qui prennent ensuite leur à sa façon. Maintes fois.. Il est rare que la possession ardentft et initiale n'aboutisse pas au deuil et aux larmes. Elle ne cils.. Ainsi songeait Norade dans son grenier. Les sots riaient de ces amours entre soldats Ni les et infirmières. elle avait dn chasser celte pensée que son amant ne l'épou que quelque chose interviendrait pour empêcher la solution hcmreuso et provoquer les solutions (loires. pulsion mystérieuse qui tend à refaire la race épuisée. la tête entre les mains. à cause des obstacles sociaux qu'elle rencontre. revanche. pour la première fois. Mais (juoi ! c'avait été plus fort qu'elle et elle se considérait. d'Avignon. victime de sa tendresse pour les blessés. se ressaissir. pr*-nait un sens complet à ses yeux et lui semlézarder sa jeunesse et sa vie. Elle entendit qu'on l'appelait. . à regarder derrière son désir et au delà de sa Le mot de faute. même gâchées dans leurs conséquences ou leurs répercussions. blait ruiner. son pas. bougea pas. Elle cherchait à folie. comme une victime de la grande victime de l'im- guerre.

Je ne lui ai pas chante toutes mes chansons. Que veux-tu que je te dise. Alors elle se raccioche à l'espoir (jue Brécéan pourrait être — un malhonnête h<mime. Le reste est secondaire. » Telle oscillait la belle entlaaimée. ce que. Mais le vieux avait toujours été hésitant et lluc- tuant. Mais non. sermonné par le Père .. occa- sionnée par la terrible chaleur. Laurent Pertus secouait sa grosse tète rosans émettre là-dessus un avis net. C'est à c'est en a l'idée. impos>ible maine. Profitant d'une migraine de son Breton. elle père au caguard et lui de la lettre emmena son demanda ce qu'il pensait de la tante. pour Jamais. Mais la durée de l'amour dépend de lamante. donnée. iNorade. Ton cœur en a décidé autrement. se prenant ne lui parlerai mariage. entre sa frénésie et le premier doute.. ma petite ? Chacun voit le monde avec ses lunettes. advienne que pourra! François est reste là vivant et Le çois m'aime encore. lui qui connaissait le sujet et la situation. Oite faiiilesse pratique était la revanche de son absolutisme théorique. infidèle à la parole — — ma pari. ne prendrait d importance que si Fran- ne m'aimait plus. lui partisan de l'amour libre. Ma sœur se liguiait que tu épouserais son Jérôme.AU MAS DES OMBRES « l'»9 Bah. jamais. je fit le visage entre les mains lui. par Chapitré Téion. s'il ! — je n'admets pas.

. avec la surveillée.. voulant le bonheur de sa fille.. les inconvénients évidents de l'amour libre. d'une expérience à la Tolstoï. par la ramonés et à la tradition familiale guerre. et les transpiré rouges eux-mêmes.. Il se plaignait canicule et annonçait son intention de repartir le soir « même. alorsque la décision de Norade lui faisait l'etTet d'une héroïque application des doctrines paternelles. « Il se sentait beaucoup moins Russe ». à côté de ses bienfaits cachés. à ce brasier là : dedans? Il que des la l'on cuise* au bain-marie. Pourquoi pas des ombres de fraîcheur? Des plis rieurs se formaient autour de ses yeux cernés et gagnaient de là les rides des .150 DANS LA LUMIERE Sidoine. L'aventure de la belle infirmière avait à Cassis. C'était Téron qui du marin silhouette apparut. et cela s'appelle « mas et Ombres ». d'échapper à Comment peux-tu vivre ce four. le creux du baryton. il commençait à mollir sur les principes et à envisager. de la à terre.. trouvaient que les fiançailles se prolongeaient que le papa était bien complaisant. qui avait les cherchait. fit une voix sonore.. Il n'était plus dans l'état d'espritdes premiers jours. Sa maigie démarche rectifiée. et la jeune fille — Oh oh oh!. Tous ces sentiments transparaissaient dans la mimique embarrassée du bonhomme entendait son silence. Je n'ai semble presque le pas pu fermer l'œil.

se dit Ah mon Dieu! Norade. célèbre à dix lieues à la ronde pour la sagesse de ses conseils. j'ai confiance en ta discrétion.. jolie et légère. « Téron. de lui demander franchement. C'est ses remarques. Téron.. sens. Je Sidoine aussi a fait étudié à la dérobée. d'assister. ta marotte se retourne contre ton bon Néanmoins l'amour bonne nature de l'amoureux. laisse agir l'ai comme et la est d'usage. Mais tu étais trop content. un .. Tu aurais dû la formuler quand ces enfants ont débarqué chez toi. Selon moi. que jamais Téron n'avait cherché à lui prendre sa femme. eut envie de se sauver. penses-tu qu'il soit de mon devoir de parler au lieutenant de l'avenir de Norade. une telle demande viendrait trop tard. Pertus songeait avec altendrissement qu'ils étaient fraternellement liés depuis cinquante ans. sous Ion toit. que leur réciproque amitié avait été plus forte que les divergences religieuses et politiques « Ecoute. : même — vis-à-vis de notre Sidoine. mais demeura là. libre à d'homme répliqua — homme libre. Aujourd'hui. quels sont ses projets. qu'est-ce qu'il va encore lui raconter! Elle se sentit rougir.. à la réalisation d'une il de tes marottes. curieuse malgré tout de l'avis du prud'homme. qui regardait le allernativeinent père et la fille.AU MAS DES OMBRES 151 tempes et du cou. avoue-le. ta question. Je m'attendais à le avec embarras patron pécheur.

Quant à ce scrupule. Quelques milliers de francs de rente ne conipteul ^uère par le temps qui court et ne compteront pas du tout demain. je tiens à le prévenir que j'ai mis de côté. après avoir commencé parla traverse. Puis. Tolstoï lui-même n'en disconvient — — Il a de l'argent. avec celui que tu as choisi. il l'a lait. L'infâme capital peut être encore bon à quelque chose. Ta peine me le peine et je te voudrais mariée.. — Merci. — pcîs. ajouta Téron. . pour le jour de tes noces. c'est plus simple.. 11 pi-endra tout seul le droit chemin. ïu fait étais déjà jolie et séduisante. puisque cela te tracasse. murmura Norade.. ei je ne l'ai pas em- — — pèciié. elle sauta au cou du vi(3ux et l'emhrassa. hélas ! — el je n'ai rien. permets-moi d'en rire. Lui mais ne voulait pas le paraître. C'est que je t'ai connue toute petite et t'ai lait sauter sur mes genoux comme un cabri. avec bonhomie. ma petite. Il est d'usage que le mari nourrisse sa femme et élève ses enfants. uh. Téron.152 DANS LA LUMIERE honnête et loyal garçon. Mais.. une assez forte somme dont je n'ai aucun besoin. avec sa spontanéité naturelle. Ton lieutenant ne roule pas sur l'or. avec l'assentiment de ton père. Elle était aussi. lu as fait cela! Mais oui. — émue. Téion. A chacun selon son travail. mon vieux camarade.

ISorade. devant cetle scène inattendue. qui l'empourpra du nez aux oreilles : « Ah » Norade. C'est pour te ici ! ras épouser le cousin communiquer ça que ton père était venu Tu as as supporté cette injure à notre amour. était l'enVoi car il était d'une . vit son amant assis. la mine irritée. ^ÎAS DES OMBRES lô:^ cette fois. Tu même gardé cette affreuse lettre ! » C'était la première fois qu'il lui parlait avec lui une sévérité presque brutale.. avec terreur.AU La jeune rameiièrent fille. . à laquelle succéda soudain une boullée congeslive. devant la ! — table oii la feuille de papier était en évidence. en lui faisant remarquer qu'elle allait mouiller sa poudre de dit-elle.. méchante iNorade. Son seul sentiment... que la lettre d'îlenrietle n'y élait plus. remontant dans sa cliambre. distraitement dans son buvard. Perlide !. Mais elle ne en voulait pas. Cherchant sa boîte et sa houppette dans son petit sac à main.. même un sourire sur son beau visage. sur sa table à écrire. riz. C'est : du propre î Ta tante prévoit le moment oiinous nous sépai-erons et où tu pourJérôn?e. la consolôrent. — « J'en ai d'autre ». pleurait. Après le départ des patrons pôcheurs. pâleur mortelle. la Les deux et vieux se serrèrent main. elle s'aperçut. Pourvu que François no l'ait pas trouvée 11 l'avaii trouvée.. Elle avait dû la laisser. 11 « ne chercha pas à dissimuL'r son indiscrétion J'ai lu.

Audiberte accoururent. Il indiquait. écumeux.. qu'il lui avait soif. Noradc il se préci- pita.15'i DANS LA LUMIERE méchante.. Une atmosphère . paraissait sérieux. semblait que le souffle manquât à Brécéan. . pect des choses avait changé. Elle prestement nécessaire. Marie Téron. lui soutint la tête. aussitôt rougi. pourquoi perfide? Je ne puis empêcher une vieille femme radoteuse d'écrire ce qu'elle veut à son frère. reviens à Il loi. sur ses lèvres. les yeux chargés de reproches un hoquet. Au bout de quelques minutes. cherchant son mouchoir. elle un mouchoir à de fine batiste. l'hémoptysie était arrêtée. une seringue à injection le des ampoules d'ergotine et de caféine. préelle. Il il eut se tut. On ferma On apporta une l'as- boule d'eau chaude. car semblait près de le s'évanouir. que la les lumière rideaux. François. lit. : tel que d'une artère ouverte. mais l'acci- dent. voyante. qu'il avait froid.. je l'eu prie. Elle appela. — Pourquoi mon cœur. avait toujours sur depuis la pre- mière et fil alei'te de Cassis.. unissant leurs le transportèrent jeune homme sur le L'infirmière. L'officier avait vomi près d'un demi-litre de sang était et sa faiblesse extrême. par gestes. ne le trouvant point. appliqua. En un quart d'heure. l'embrassa fraternellement sur front. blessait les yeux. il porta une main à sa bouche entre ses doigts filtra un flot rose. en dépit de la haute température. efforts. cette fois. Les trois femmes. Puis.

Il connaissait le tempérament. à ton papa.. la pitié dominait Tamour. cependant que Bambarde se mettait en quête d'une automobile capable d'aller chercber le docteur en Avignon et de le ramener. Une heure plus lard.... 11 avait une longue expérience de la tuberculose consécutive aux traumatismes de guerre... Mais il manquait d'essence.. la blessure de François. Bambarde était un mutilé débrouillard. Cependant Brécéan ne voulait ni ne pouvait parler. Elle écrivit une longue lettre dé taillée.. il cher- chait à rassurer sa maîtresse à l'aide de petits il griiïonnait d'une main hésitante : « Criicsl rinn. au mas du Chantre.. Renvoie cette sacrée lettre. à deux kilomètres des Ombres. Il attela le break et se rendit. sur lesquels dessus. Dès le premier moment. Ça n était pas la peine de déranger Barias. au hameau de Sylvéréal. Je t'aime trop pour faire mes maltcs. qu'il saurait conduire. cause de tout. sa nature courageuse prenant papiers. u tout ce qui restait ». On en trouva trois bidons chez Estève. Norade avait pensé à Barias. Ne t'inquiète pas. Celait lui qu'il ter. et fallait consul- immédiatement.AU MAS DES OMBRES.. Il avait retrouvé son équilibre le et. la voiture roulait vers l'ambulance d'Evcrjon. suppliante. 155 Joyeuse d'ambulance remplaçait celle de la passion dans la nature. oii il dénicha une voiturette basse. Je .

11 y elle une force et une indépendance . Ne f avise pas surtout de me traiter e?i malade. brisée par les émotions successives.156 se?is . à l'ambu- lance d'Everjon. qu'il confondait. Aubanel et Paul légère incohérence.. qu'elle menait auprès de Elle se était la lantelstre. avaii toui de qui serait à la guerre. fatle et à l'exislence chaste. appelant son cousin Lehadec... Norado. » Gomme lièvre soir venuil. Barias va cf avance. Ce jonment bien. irréprochable... avant de lui appartenir. niais j'aurai failli deinain le matin. dans ce milieu 'pittoresque et vfVant des patrons pêcheurs. auprès de son s'était père et de Térou. Je iiai encore que soif.. demandait ce qui serait arrivé. Mais même rencontré Jean-François. elle veilla comme l'avait l'ait tant de fois. ou prisi elle sonnier. DANS LA LUMIERE nous sermonner. Toute la nuit.... si elle retournée plus tôt à Cassis.. cest bon signe. Arène. où écoulée sa petite eni'auce. mais sans but. ou avait en un autre ressemblant à Jean-François?. à l'atmosphère avignonnaise. le malade battit la campagne. Sans doute aurait-elle épousé un brave garçon. Cet accident la ramenait ainsi à plusieurs semaines en arrière. J ai envia de comme jamais. et suppot^ait avoir péri ensemble à de le la guerre. j'en suis hoiri/àlé tablier blanc te va toi que ça va déjà beaucoup mieux. ces incessants billets témoignèrenl d'une La commençait. bien que tombant tatig'ue. ou tué par les Allemands.

AU MAS DES OMBRES
Dh qui

157

araouicuses, qui ne seraient pas restées inemployées.
tenait-elle cette

flamme dangeIl

reuse, ornement et tourment de l'existence?

Brécéan avait cessé de divaguer.
assoupi, respirant d'après
les

s'était

un ryl lime dyspnéique,

mains sur

le

drap blanc. Norade regarda ces

mains, ci>s ongles légèrement bombés où commençait à paraîlre la lésion bacillaire; puis ce beau visage régulier, cette moustache blonde aux poils fantaisistes, ces cheveux blonds abondants, ce cou plein et ferme, qu'elle avait plaisir à

embrasser. Elle connaissait

la fraj:,ilité

de
le

cette solide

apparence;

elle avait vu,

depuis

début de
sous
le

la guerre, di<p iraître

en peu de temps,

million de p tites pioches des démolis-

seurs invisibles, ces édifices de sang, de nerfs,

de tissus et de muscles, que les mères avaient
enfani-'S, pui-^ élevés

avec tant de soin. Le ter-

rible tléau de jjellone qui

ramasse, multiplie et
l'alcool, le vice,

concentre tous

les autres,

les

poisons chroniques, la paresse, la syphilis et jusqu'à la rage, hâtait aussi la tuberculose et
précipitait ses ravages.

La jeune

fille

se repro-

chait d'avoir oublié le malade, dans les Iransporls qu'elle éprouvai! auprès de l'amant. Sans

doute étail-elle pour quelque chose dans cette

brusque recrudescence d'un mal assoupi. L'aube venait, avec son frisson maléficieux. iNorade aperçut un trait rose la chambre don-

— — aussitôt salué par nant au levant

les

chants

158

DANS LA LUMIERE

des coqs, qui se répondaient, s'excitaient, s'en-

Un pépiement dans les grands arbres du jardin, semblait réclamer quelque chose de mieux, en fait de lumière et de chaleur. Un second trait, vert celui-ci, apparut ensuite, une bande d'un or très léger et ductile, pareille
courageaient de

mas

à

mas.

frénétique d'oiseaux, nichés

à un collier de riche fermière,
le vert et le rose.

d'où se déta-

chaient des parcelles brillantes, qui criblaient

Le peuple de

l'air

continuait

grande nouvelle remplaçant pour lui, et avec avantage, les journaux du matin. Peut-on rien imaginer de plus important que la cerlitude d'un jour de plus, avec le retour du soleil Les sensibles volatiles ne sont jamais très sûrs, au fond, que le monde va reprendre et continuer, par l'apparition de la boule de feu, magnifique et bienfaisante, oii se raniment quotidiennement les choses et les gens. D'où leur joie sincère, leur surprise, leurs clameurs et leurs estramborts. Ce spectacle sublime, en dépit des circonstances, ranima l'énergie de Norade. Téron avait raison il y a [un concert permanent, a puissantes harmonies, dans la nature. Le Père
à s'égosiller, celte
!

:

Sidoine avait raison
poui- ce concert.
et à

:

il

y a un chef d'orchestre
pas un à
la

Ouvert

comme
la

poésie

l'amour,

le

cœur de

Provençale ne pouvait
attaché au mur,

être

fermé à

la religion. Elle s'agenouilla, pria
le crucifix

avec ferveur, devant

AU MAS DES OMBRES
au-dessus du bénitier traditionnel,
par deux
et

159

dépassé

rameaux de

buis.

Elle aurait voulu

avoir des remords plus vifs et plus cuisants,

pour

l'état

de péché qui était
les avait dissipés.

le

sien. Elle avait

cru les sentir monter en elle dans les ténèbres.

Mais l'aube
midi.
Il

François dormit tard, jusqu'aux environs de
se réveilla de

bonne humeur, avec une

gaieté d'enfant, qui parut excessive à la jeune
11 avait 38". Il vouempêcha. Marie Téron, puis Audiberle, vinrent aux nouvelles; Norade ne leur fit point part de ses fâcheux pressentifille.

Elle prit sa température.
lever. Elle
l'en

lait se

ments. Elle voulait laisser
et les stores baissés, à

les fenêtres

fermées

cause de la chaleur. Son

amant exigea

qu'elle les ouvrît toutes grandes,

afin, disait-il, de respirer pleinement l'air du bon Dieu. Il affirmait qu'il avait de l'appétit. Néanmoins, après un œuf à la coque et une bouchée de côtelette, il se déclara rassasié. Le vin, non plus, ne lui disait rien et il avait rêvé

de sources limpides, qui coulaient devant sa
soif ardente, sans qu'il eût la possibilité

de s'y
halète-

désaltérer.

Vers quatre heures de l'après-midi,

le

ment d'une
sur
la

voituretle automobile se

fit

entendre

route
le

sèche et poudreuse.

Bambarde

lamonait

docteur Barias; celui-ci n'avait pas
était

voulu refuser de répondre au pathétique appel
de son infirmière préférée. Mais
il

de mé-

160

DANS LA LUMIERE

cluinto

d'Arles, n'était point faite poui- l'adoucir.

une panne, ^ubie au soilir Naguère il tutoyait couramment Norade, en bon grandpapa bourru qu'il était. Cette fois, au début il lui « Ah je vous retrouve mademoiselle dit vous
et
:

humeur

Pertus

!

Yoilà commencent finissent

les dîners
les jolies

à la Bartelasse! Toutes les
(illes;

mêmes,

l'amour passe avant

le devoir...

Eh

bien,

qu'est-ce qui lui arrive, à votre galant? »

Norade s'attendait à pire. Elle ne fut pas décontenancée et répondit posément, comme au
« Le lieuterapport matinal de l'ambulance nant a eu hier, à la suite d'une légère contrariété, une violente hémoptysie. Un demi-litie
:

de sang environ. C'est la seconde manifestation

de ce genre depuis deux mois. La précédente

beaucoup moins grave J'ai fait le traitecla'îsique, une piqûre d'ergotine, une de caféine, puis j'ai attendu votre venue. Oh! docteur, que vous êtes bon, que je vous remercie » La riposte prévue ne larda pas: « Fichez-moi
était

ment

!

la

paix,

ma

chère enfant, avec votre recon-

naissance. Ce n'est pas pour vous, c'est pour lui

que

je suis

venu. Je ne veux pas laisser partir

gars, qui lious a donné tant de mal et que nous avons déjà remis sur ses pattes. Allons,

un brave

conduisez-moi auprès de
c'est le véritable

lui... C'est très

chic

ici.

mas

provençal. Par exemple,
!

vous m'avez envoyé un sacré clou. Quel tacot Nous avons failli rester en plan sous la cani-

AU MAS DES OMBRES
cule.

161

Si je

vous

ai

maudits tous deux, votre
le dire! Il

chauffeur pourra vous
2:6111,

a Fair intelli-

ce garçon-là.

Le drôle de nom. Bombarde!
Provençale.
c'est
la

— —
Il

Bambarde, Bombarde,
>)

rectifia la

Bambarde,

môme

chose.

Malgré son âge, Barias escaladait les marches de pierre, avec une étonnante agilité.
faillit

que Norade il ne prel^a aucune attention. X peine introduit dans la chambre, au premier coup d'œil jeté à Brécéan,
bousculer Marie Téron,
la

lui

présenta à

hâte et à laquelle

le

praticien était fixé

:

il

s'agissait d'une phtisie

à

marche rapide, vraisembablemenl impossible
Tout en auscultant
la

à enrayer.

caverne pulmonaire
et déjà

et
il

les

bronches adjacentes

attaquées

voyait cela

comme un
et

peintre voit
le

dans l'ensemble

dans

détail
:

— Barias

un paysage,
se

demandait ce qui valait le mieux laisser le mal achever son œuvre, en ne séparant pas ces deux malheureux enfants, on leur laissant les suprêmes délices de leur amour condamné; ou tenter une lutte désespérée, en les séparant, et gagner un an peut-être de survie, au prix du cruel tourment de l'absence. Car ce savant était un sage et un compatissant; il connaissait les affres morales, pires que les soutfrances physiques;
les
il

cherchait à les soulager, à les éviter, à

supprimer.

Au

fond, tout au fond,

il

ne

lui

av;iit

pas déplu que ce beau blessé, celte belle
11

C'est inutile. le les lèvres avides des chagrin. Il il vouloir. — au sommet du poumon d'enrayer ça. Toi. C'est vrai. vieux clinicien rendit l'arrètque voici « Garçon.. tu peux et dois guérir. bien innocemment d'ailleurs. tu es pour quelque chose. mais. lîrécéan. un gros : amants. petite. rien du tout dans le début. mais pas jusqu'au der- nier acte et au partage du poison dans la coupe bacillaire que sont Aussi relevant sa tète long el attentif.162 DANS LA LUMIERE l'un infirmière fussent irrésistiblement attirés vers l'autre el récompensés ainsi de leur dévoue- ment et de leur bravoure. la lésion était coup plus Il s'agit forte. Toi. Alors.. chenue.. en voyant le trouble de Norade — ajouta-t-il — tu n'es pour beaudroit. c'est mon devoir.. un trou giand comme une noi- n'était pas vrai. ma bonne fille.. mais je comprends qu'on s'aime. Une considération la lit : pencher le souci balance en faveur de la séparation la de sanlé de l'amoureuse et la crainte de la contagion. dans le dernier accident. — ce Donc lu es pincé. je vais vous faire du chagrin.. mon petit. Les corps et les esprits s'attirent les astres. mais. Je vois bien que vous. Comment? Vous m'avez . quand c'est pour de bon. après un examen accompagné de songerie. je comme ne vous gronderai pas. Ecoutez-moi bougon. Barias voulait bien accompa- gner Roméo et Juliette. c'est pour de dit et — on me — ne faut pas m'en et leur prit les mains brusque bon. tu as sette.

petite.. ma chère infirmière.... le si tu préfères. je t'expédie illico en Savoie. Klle en éprouvait le Elle répondit fermement. je de sa voix douce et persuasive au docteur! Si tu m'aimes autant que je t'aime. — répondit Brécéan... en Tai'Piitaise. que je compte en cette circonslance. pour ton salut. non. J'aime mieux mourir et rester ici. à Vulniis. qui sera courte. — — . — — Courte! Six mois!. mais qui est nécessaire. Est-ce compris?. ou bacilles — emmener Norade. : t'en supplie. Ah par exemple! ! Qui sera longue.. Aie autant de courage qu'une iaible femme. qui avait une lame de couteau dans le tranchant et le froid. dans de l'ami Bom. accepte. qui te nettoiera de tes te soignera mon en six mois. altitude très oîi convenable. obéis « François.. c'est répétait Brécéan avec une mine impossible. Autrement.AU MAS DES OMBRES deviné : 163 l'un ù droite. Préfères-tu sa mort ou son départ? semblait Les yeux do l'oflicier élincelaient. 11 vouloir fasciner sa maîtresse. 1 puisque docteur nous impose. et âpre.. mais non... cette séparation. Toi. Je vous demande six mois #de patience. un guérisseur. te Noradc le tacot Pertus je remmène en Avignon... copain Vanelle... l'autre à gauche.. je ne réponds do rien. Je ne pourrai jamais. non... C'est sur toi. garçon. un type épatant. de l'ami Bamljarde. et len-ible j'y consens. Parbleu ! A loi. cœur.

— Duns une heure. » C'est donc sans remède? Ai-je dit cela? Avec le poumon. en fier soldat. une loque devant deux beaux yeux de femme (je conviens que ceux-ci sont fort beaux). — — comment veux-tu que et une toux où du verre je se bri- me passe de toi? si Allons. toi.MlEUK devenue farouche sait. il ne pourra s'empêcher de coucher avec toi et. s'il t'avait fallu rejoindre ton corps pour chasser le Boche de France.ir/i DANS LA Ll. on ne sait jamais. — — c'est dur. A une condition. le brave des braves. Les plus profondes lésions cicatrisent. — C'est bien. Il le faut. fille. je vais décider. » Là-dessus le docteurfitun signe à l'infirmière deux quittèrent la cliambre. tel est le type de l'oflicier français. c'est que la fièvre de la possession ne vienne pas les aggraver. au point où il en est. le la jeune Je serai . Je sais que basse.. dans six mois il sera nettoyé. Un héros devant h's mitrailleuses. comme dans Carmen. au régiment? Je ne te vois pas désertani. aurais-tu fait? L'aurais-tu emmenée. allons. où l'amoureux gardait maintenant un farouche silence et tous : « Tu m'as compris. fit le maître à voix si vous restez ensemble... — Quand partons-nous? demanda qui avait pris sa résolution. et ton congé n'avait pas été renouvelable. intervint Barias. si tu l'accompagnes à Yulmis. comment elle.. petite.

AU MAS DES OMBRES à la porte. — le vœu le égoïste de la tante Henriette. à le briser de — . avait le visage immobile. Comme décor change ! — soupirait cier. si y revint avec insistance et fermeté. l'immédiate Il la indépendance. qu'il avait mise de côté. elle serait entourée de plus de soins et le d'attentions que dans Il rude milieu des patrons exigea qu'elle acceptât une somme de six mille francs. Nous voilà amenés. dans son horreur des questions d'argent. En vain cherchait-elle. afin de lui assurer. où pêcheurs. C'était le il plus simple. la tante Istre et les mille de l'habitude. H y a encore quelques heures. Norade pensait qu'il lui demanderait de tendre à Cassis. de part et d'autre. par un détour l'offi- imprévu. avec 165 ma valise. d'un condamné l'at- à mort. Aucune allusion ne fut plus faite. effrayant et résigné. dans une heure. aussi résolu qu'au moment de sortir du boyau pour l'atlaque. nous tenions le bonheur complet. à la lettre malencontreuse qui avait déclenché l'accident etréalisé. petits liens oîi ello retrouverait Jérôme. lui A sa grande surprise. Jean-François conseilla au contraire Avi- gnon. pour quelque temps. Mais ce n'était pas la mort qu'il craignait. Il Elle rejoignit son amant. bien qu'elle finit par dire oui à tout. prévint qu'il la considérait comme malh<'ur sa il femme légitime et qu'en cas de la faisait sa légataire universelle. à éluder ce thème doublement pénible. ma pauvre chérie. plutôt qu'en Avignon.

et alors à rester six rons. par brusques éclairs. Si l'homme adorait qu'elle mourait loin d'elle. la toux fond des regards devenait sombre sage en âpre à mesure. et qui saidéjà dans le souvenir.1'^»^ DAiXS LA LUMIÈRE nos piopres mains. Sa liaison. cbarnelles. lit-il en confidence. bien que récente. sans la suprême consolation de son et baiser d'adieu! Au il milieu de celte douleur fallait lui de cette angoisse. Il sembla atterré d apprendre qu'elle était immédiate. D'ailleurs. penser à mille soucis. 11 avait encore tant de iaçon. qu'il était effet de couper court. intellectuelles. Barias nous embête. une multitude d'images en commun avec son ami. la gnaient plissait perspective du départ déchirait. Ou ça n'ira pas quoi bon prolonger le supplice? . « 11 pensait que la séparation n'aurait lieu que le lendemain matin. ma guérison. sensibles. tant de détails de correspondance et de vie courante à régler! Mais cette agitation augmentait. faisait d'elle. apparaissait comme une folie.l'accourrai avec ma fièvre et mes microbes dans les beaux bras. lui automatiquement un devoir qui la Ce devoir. que . et je ne compte pas mois loin de loi. et le lui était mauvaise. de toute sa nature frémissante et voluptueuse. Elle accom- martyrisait. Son cœur défail- lait. mettre en . ô ma recommandations à faire. et Norade comprit. De toute Noiade. Ou ça ira mieux. et nous fêtemieux. l'atroce délai sera abrégé. à noire manière.

les forçait à se séparer. qui. chargée de recommandations par la jeune fdle. tandis que si se désespérait et pleurait la félicité promptement enfuie. tombés du ciel.AU MAS DES OMBRES recommander son cher malade. distribuer les 1G7 ordre ses petites affaires. Le drame pathologique. chargé de l'enlèvement et du retour à la raison. Audiberte. On ima^ gina même que le patron Téron était un proche parent du jeune oflicier. Le voyage insolite de la patronne à l'aris fut aussi relié à cette mystérieuse affaire. pourboires. dont le bruit courut en rampant jusqu'à Aigues-Mortes et aux Saintes-Mariés. Elle se dédoubla l'autre donc vivement. désireux de : nicirier sa fille à sa guise. Ces amoureux. Marie Téron pleurait. Norade montait dans la voiturette. avaient conquis l'affection de tous. avait appelé à la res- cousse le docteur Barias. une parlie d'elle- même demeurant attentive et active. Une heure après l'heure fixée. remercier Marie Téroii lui ainsi qu'aux :^ervileurs. les gens du mas des Ombres étaient consternés. Bambarde. La baïlesse. était en général mal compris on supposait que le patron Pertus. qui lui confiait la première convalescence de ce qu'elle de Norade était plus avait de plus cher au monde H avait élé for- . Cette légende conforme à l'iavention dramatique des Sylvéréalois que l'humble vérité. derrière Bambarde. auprès du docteur. venu pour prèler mainfoi te à Laurent Pertus.

on vit le Jîrelon pâle et les yeux brillants. à maternel les et sensuel. à la fenêtre. serrés et fous. où se con- fondaient toutes souffrances que forgent les amants pour l'avenir. quand ils se tiennent. Elle qui envoyait un ardent baiser à de toute son âme Jamais elle n'aucru pouvoir supporter un pareil arrachela fois ment.KiS DANS LA LUMIERE se lever melioment défendu à Jean-François de pour dire adieu aux voyageurs. l'automobile contournait le comme debout. entre les draps à odeur de thvm. le lui rendit rait mas. . la fugitive. Mais.

elle sétait enfuie vers l'amour. laccueil extasié de la tante Isire et de Jérôme.CHAPITRE VII SEPARATION « Ai-je rêvé? » Norade pouvait le croire en contemplant ?a chambre de jeune fille. ou plus exactement comme divisée en deux moitiés. Septembre dorait le toit d'en face. . on compagnie du D"" Barias et de Bam- barde. le trajet de Sylvéréal à Avignon. tout ceci lui apparaissait à travers un brouillard d'angoisse. mais laissait la ruelle sans soleil. clans la maison de la rue Parapharnerie. la reprise douloureuse de ses habitudes. quelques semaines auparavant. en auto. et la distraclion des soins moins rambulancc aux blessés. cef)endant. Elle était revenue depuis huit jours. d'où. dont l'une était demeurée auprès de Jean-François. I^lle se sentait comme amputée d'une partie de son àme.

que par et l'arrivée et la ieciurc de la lettre quotidienne de son amant. la en sentirait la rayonnante chatendresse. : être. au-devant de la bienheureuse enveloppe. à travers les jeter « elle-même sa Ai-je rêvé? » lettre à la grande poste que La mémoire des femmes n'est pas la même celle des hommes. Elle est infiniment plus adhérente. puis deux. de- nieurp. l'intention derrière le mot. afin -de ne pas gv5ner Tamoureuse. cherchant la chatte qui va bondir. A peine en possession de sa proie. si inaliendue! ne vivait. puis trois. la Toute journée leur. lisait.170 DANS LA LUMIERE avait été si La séparation Elle brusque. Le soir seulement elle réponelle drait. qui se précipilail en robe de les chevi'ux hâti- vement relevés. « son coup de » son appel la : Courrier! Personne ne boug^-ait dans chambre.'il. qui était celui de l'officier. pour savourer. l'état sensible derrière l'expression. se laissant posséder par ce style âpre et nu. etsesperspectivessont plus nuancées. pelotonnée dans l'attitude de et. sans pesc^r les termes. donnant tout son rues sombres. avec un grand batteune fois gloutonneme. Elle guettait le pas du facteur sur sonnette. de dou- mais d'uj)e écriture ferme et riissurante. Elle s'attache aux sensaaux émotions. puis elle irait. ment de cœur. pleine de cris de passion leur. les cailloux pointus. pour tout ce . elle se recouchait. une heure chaque matin. plus qu'au dessin des cir- tions et constances.

. C'était là le cas de Norade. parfois désabusée.. ta chère photographie en face de moi. l'accent de son amant. qui ne pas assez remis de son alerte pulmonaire. J'ai trouvé deux lettres de toi à l'arrivée. elle voyait lintlexfon. sur le port le elle le situait de la calanque.il venait d'arriver à Yulniis et il envoyait à sa bien-aimée le trouvait ses premières impressions : u Ma Norade. sur la route break. aux replis situés entre la joie et la {M^ne et que le souvenir déplisse avec délices. deviennent. maigre les mas des Camargue et la Trois jours après le départ de celle qu'il aimait. le pain de la vie intérieure. Elle entend. ou que mes dernières indications pour le changement d'adresse ne te fussent pas parvenues à temps! Ces hommes sont d'un méticuleux ! . aux Saintes-Mala par la lune. M Me voici au port.iit la voix.SÉPARATION 171 qui touche à la mélancolie. de sa bouche. un aliment divin. Telle parole. dans la confortable chambre de la petite auberge de Vulmis. éclairé de Cassis. Biécéan étail parti pourlaSavoie. aux regards de la mémoire masculine. remontrances de Marie Téron. et j'en ai été bien heureux. pour la féminine. car je craignais la distraction naturelle. son sommeil. son rire heureux. ?a façon de manger. dans riés. à la poste restante de liourg Saint-Maurice. tel petit fait demeuré sans importance. au cagnard du Ombres^ en plein soleil de main sur les yeux.

Il tient de Termite et du thaumaturge. grande et grande victoire. Il lui ressemble. par objection la télépathie naturelle la lettre lui apportait aussitôt : aux amants. plus rapidement qu'au mas des Ombres. Va.172 DANS LA LUMIERE Les nouvelles de la victoire arrivent ici. — Mais. C'est la grand^^. Ils ne veulent jamais compromettre. Il s'y est installé un laboratoire. 11 m'a promis : ciel l'écoute! — que — je serais promptement rétabli. moins ce qui faisait pour moi un paradis de ma petite cambuse. Il ne m'a conseillé d'autre tr. attentivement. étant de la partie. nous serons réunis de nouveau hienlôt et cette fois pour ne plus nous quitter! Jai déjà vu le D' Vanelle. Je les connais. en lisant ceci Voilà le perfide déjà consolé! Ce qui me console. au bout de la salle des fiévreux. Le bonheur appelle le bonheur et la joie publique aiguise encore la peine privée. grâce aux journaux locaux. Il m'a ausculté longuement. tu te rappelles. une réponse à cette « Ne féerie pas. C'est un signe des dieux. en arrière. Seule cette pensée rend l'absence moins intolérable. étudie un nouveau sérum et ne descend que rarement au bourg. mais sans se fixer de date. Je me croyais à l'ambulance d'Êverjon. bourru et bon comme lui. comme font les docteurs. l'ami de ton ravisseur. sous les bras. Celui-là habite au bout du village. » petits Ce n'est pas mon avis. Il m'a fait tousser et compter. songeait Norade.iitement que la fenêtre le ouverte et la suralimentation. du papa Barias. c'est la certitude 011 je suis de la convergence des circonstances heureuses. La guerre ne . iNotre amour aura vu ses ivresses doublées par la délivrance de la patrie. eu avant.

comme on les aime. « Ne t'avise pas au moins d'être coquette avec le cousin Jérôme. comme ceux et celles dont ils nous ont conté l'hisloire. l'air d'un titre boche. Ah 1 que je t'aime » . pour m'admettre à des travaux moins glorieux. si tu n'étais pas là pour m'inviter pardon. Ils chérissent en nous les amants fidèles. Zani. Il m'a dit simplement que je n'étais plus bon qu'à faire un civil et que je ne devais plus songer à me battre. Je sais bien que la joie fait peur.. Il me reste notre Mistral.SEPARATION 173 semble pas le préoccuper. sous un prétexte de santé. pour ménager. Houmanille et Arène'. parce qu'il a un secret béguin pour son infirmière. Ce que le vulgaire appelle leurs fictions est plus réel que la vie même. hein. Vivette et Sapho. un sentiment de pudeur et de décence que nous ne ménageons guère de près. mêmes injustitiés. et redresse ce qui est mal fait dans la vie. je n'admettrai jamais que celle de la possession fasse mal. Othello et Manfred voisinent actuellement dans une imagination que n'apaisent plus les chants délicieux de Norade. mais plus doux que ceux du champ de bataille et sur lesquels je n'insiste pas. de loin. Cela me désolerait. avouons-le. et je soupçonne Barias de m'avoir éloigné de toi par jalousie. comme nous sommes les leurs. notre Aubanel.. Je t'avertis que l'abstinence et la distance me rendent jaloux et prompt aux soupçons. ma chérie. Ces poètes sont nos amis. avec Daudet. depuis qu'ils nous apparurent sur le chemin des Ombres. Voilà un fameux sujet de thèse Le monde amélioré par les chantres de l'amour. et ils nous rapprocheront.. comme Mireille. En tout cas il n'en parle pas et je ne lui en ai pas parlé non plus.. Mais — — : le titre est prétentieux et a 1. après nous avoir consolés. vois-tu.

174

DAXS LA

LUxMIERL:

— iNorade, ma chérie, puis-je entrer? dcmuuda
humblement, derrière
tante Istre.
Elle était,
la porte, la

voix de

Ja

comme

presque tous
hlle,

les vieillard>^,

intempestive.

La jeune

l'envoyait à tous les

malgré sa patience, diables, en cachant sa lettre

sous

l'oreiller.

Mais, certainement, tu peux entrer, tan-

tine.


un

Impossible,

même

à

nous,

confiseurs,

d'avoir du chocolat, dit la tante. Je fais à
café au
lait.

Jérôme

— Bien volontiers. Avec une tartine de confiture? — Avec une tartine de confiture. Le journal
arrivé?
tante Henriette répondit que
oui, mais en bas. Elle avait entendu le

En veux-tu un

aussi?

est-il

La

qu'il était resté

facteur et elle guettait, sur le visage de sa nièce,
l'effet

produit

par la lettre quotidienne. Elle
séducteur-,

détestait naturellement Brécéan, qui était à ses

yeux un infâme
possible,

justement puni de

tuberculose, et elle souhaitait sa mort le plus vite

pour que Jérôme pût épouser Norade. Depuis le retour Le de la jeune fille, dont Taveutare était connue en Avignon, des lettres anonymes, pleines d'injures et de railleries, parvenaient chaque jour
reste lui était indifférent.

M"* d'Everjon avait déclaré solennellement qu'elle ne reverrait jamais la
à la confiserie.

SEPARATION
coupable
tés,

175

et interdit à suôut Odile,

plus indul-

gente, de bi saluer dans la rue. Les

Tari-tocraiique et la bourgeoise,

deux sociécondam-

naient à qui mieux mieux cette dévergondée,
qui avait iléshoiioré l'ambalance et tlétrissaient
la
((

bien

scandaleuse indulgence de Barias. Les gens » délaissaient la boulique, privée d'ail-

par les restrictions, de ses plus savoureuses spécialités. M"" de Fontvenet elle-même,
leurs,

gourmande comme une chatte, avait ce^sé ses commandes. En revanche les commerçants, le douanier Arsène et l'élément populaire se montraient favorables

à Norade, qui
et

secouait
la

«les

préjugés
militaire

courants

récompensait

valeur

comme une femme sait le faire, par don de sa jolie personne. Le bruit de la maladie de l'oflicier, en se répandant, ajoutait l'auréole de la compassion à celle de l'amour. Plus d'une jeune lille bien élevée enviait en secret le sort romanesque de « la petite de
le la confiserie
»,

étudiait de loin
elle la

son allure

et

sa coiffure,

quand

rencontrait rue Josepli-

République, ou à la sortie de réii;lise. Les jeunes embusqués, dans leurs magnifiques uniformes, lui faisaient les yeux
Yernet, rue de
la

doux au passage. En dix jours elle était devenue une des jcuriosités d'Avignon et c'était tout juste si on ne la montrait pas aux soldats anglais flegmatiques et aux bruyants Américains qui marchaient, fumant leurs pipes

176

DAAS LA LUMIEIU-

donnant de larges tapes sur les épaules. Après un certain nombre de propos inutiles, M™^ Istre revint à son sujet préféré, qui était l'analyse du caractère de Jéiôme, auquel elle prêtait de hautes qualités, comprimées par une timidité invincible. Depuis le retour de Norade, à en croire la vieille dame, le cher « demeuré » avait subi une transformation psychologique
et se

extraordinaire,

repris le goût de la lecture et
lui

même

de la conversation. Elle citait de

des

phrases banales, en leur attribuant un sens profond, et de

mornes plaisanteries dont
rirait à

elle riait,

espérant que Norade en
l'esprit

son tour. Mais

de Xorade était ailleurs, là-bas, dans la brumeuse Savoie de septembre et elle attendait impatiemment la fin de cet oiseux bavardage pour reprendre la lecture de sa lettre
:

m'éveille jusqu'à

Depuis le moment où je où je m'endors, je ne te quitte pas une minute, je m'installe rue Parapharnerie, je remarque les personnes qui entrent chez la tante Istre, les allées et venues de la bonne, que tu envoies mettre tes douces lettres à la poste, les apparitions inquiètes du chat je tlàne à la devanture, devant les cédrats confits. Quand tu sors, légère
«

Ah! que

je t'aime!...

celui

;

et vive et

pagne dans

court vêtue (la mode l'exige), je t'accomtes courses à travers cette chère cité d'Avignon, que nous connaissons si bien et que nous aimons. Mais, pendant que tu essaies une écharpe ou une voilette, dans un magasin de nouveautés, je vais me promener vers les remparts aux créneaux dorés et j'écoute le bruissement du temps

SEPARATION
sur la pierre. Aiu^i je

17

me sépare eu imagination, pour un illusoire instant, de toi, au sein de notre longue séparation trop réelle. Cepènd;int, comme un somnambule, j'ai quitté l'auberge de Vulmis et je me suis aventuré sur une route de montagne qui va je ne sais oîi, à travers un bois aux nombreuses essences. Je respire largement et librement. Le D' Vanelle a raison, Tair a ici une saveur curative, fortifiante. Il donne de l'espoir comme un vin. Il grise. Il rend euphorique. Une multitude de petites
et

ma curiosité,
depuis
le

plantes et de fleurs d'arrière saison solliciteraient si le botaniste n'était pas mort en moi

début de

la

guerre, en

même

temps que
la

le

pliysiologiste et qu'un ceriain

nombre

d'autres per-

sonnages en

« iste ".

Tu m'as détuurné de

méde-

cine et incliné

vers la poésie.

inondé de sa lumière. Le verbe « troisième rang. Vivre et aimer passent avant lui. Ou plutôt, l'amour c'est la vraie science, le véritable instrument de la seule Science, qui est celle du cœur humain. « As tu remarqué certainement, car tu remarques tout que les amants séparés, bien avant même Chateaubriand, rencontrent toujours un solitaire, un original, une manière d'ermite. Je n'ai pas failli à la règle. .Mon nouvel ami est un bûcheron, vieux et courbé, qui coupe des arbres marqués d'une croix rouge, pour en faire des traverses de chemin de fer. Son (ils, qui l'aidait dans son travail, est prisonnier des Allemands depuis deux ans. Le bonhomme a reçu de lui une demi-douzaine de cartes postales, timbré<;s du camp de Giessen, qu'il m'a montrées hier. 11 est tier de lui, moins que de je ne lai pas sa tille, une beauté locale, paraît-il du nom démodé d'Adélaïde. Lui encore aperçue s'appelle Antor. Adélaïde Antor, quel beau nom

Ta Provence ma savoir » n'a que le

12

178
d'IiéroïQe
1

UAAS LA LUMIERE
Celle-ci, paraît-il,

et résistant, aussi facilement

sur sa tige. J'ai dit à mon mettre son mari au pas, s'il ne marche pas comme il faut. » Il a ri et m"a expliqué que celle jeune vierge avait le cœur dur comme du chêne. Ni galant, ni soupirant, ni aspirant, rien « Il est dix heures du soir. Ma petite lampe baisse, faute de pétrole. Il est rare ici, comme tu penses, en ce moment, le pétrole 11 faut donc que je l'économise. Cette lettre partira demain matin et je la numérote, afin que lu saches combien de fois je t'écris et si le courrier te parvient régulièrement. Je t'embrasse ardemment, passionnément, avec fureur, sans ménager ta coiffure ni ta poudre? Je me serre contre toi ainsi qu'au mas, après déjeuner, au centre de cette divine chaleur confondue avec notre fièvre. Ma Norade, ma petite Norade, je tends les bras, j'étreins le vide, je ne puis déjà plus supporter ton absence.
:
! !

coupe un arbre, solide que d'autres une rose nouvel ami « Elle saura

o

Ton auianl,
«

Jean-Fhançois.

«

De nouveau,
l'ois.

l'on fiappait à la porte.

De nou-

^

veau, elle cacha sa lettre, dans son corsage, cette

Jérôme, long, maigre et triste, avec^ sa tête de buis aux yeux trop grands et fixes, qui venait offrir à sa cousine un exemplaire de ÏArmana prouvençau pour 1880, découvert à la devanture de la librairie Roumanille, rue SaintC'était

^*

j
^

Agricol,
tuaire
texte.

demeure historique, ve'rilable sancdu félibrige. Ce cadeau n'éfait qu'un préLe garçon avait pris visiblement sou

un relent d'infirmerie. Jérôme. Autant que possible Norade.. drame était en cheil proche et inévitable. Le sai- sissement de la jeune fille était tel qu'elle ne put proférer un son. qui ne pouvait être remis. ayant posé sur la brochure jaune safran table. mais il arriva autre chose que la ce qu'elle prévoyait. Ses lèvres sèches. là.SEPARATION' - 179 courage à deux mains pour dire à celle qu'il aimait quelque chose d'important. elle revint ses courses. Elle le regarda disparaître avec terreur comme s'il sortait déjà de ce monde. articulèrent ceci : jamais tu repartais. Elle comprit que min. elle en souiïrait d'avance. dans ses pro- menades ou d'Everjon. elle cherchait les paroles apaisantes et consolantes qui envelopperaient son refus tout . Norade. Car lui serait tout à fait impossible. Elle s'attendait à une déclaration. à la nuit tombée. d'essentiel. » Il ajouta après faire un » silence: « Je ne pourrais pas les talons autrement. Puis il et s'en alla à pas comptés. évitait l'ambulance Un par soir pourtant. disjointes avec peine. qu'il était le. les fenêtres lui éclairées. rappelèrent . tourna marion- nette qui vient de débiter son couplet. et le vieux portail. « Si d'un effort surhumain. s'il comme rassemblait son énergie vacillante.. de que dussent ne pas répondre au premier appel de Jean-François. je dois te prévenir que je me tuerais. demeura un moment immobile. quels être ses remords.

qui projetait sur la place une peiite lumière trem- blotante : « Je ne vous en veux pas. Si elle me D"' renverrait à Barias. — Sœur Odile ! L'ombre s'arrêta.180 DANS LA LUMIEUE rencontre de Brécéan. je ne suis pas fâchée.. elle ma communauté. comme les autres? Vous êtes donc fâchée contre moi ? : — La religieuse prit par le bras son interlocu- trice et la mena loin de l'unique réverbère. peu de chose. Peut-être. L'amoureuse en était là de ses réflexions. par le vous étiez que de retour chez M""® Istre. quand elle fut frôlée. mademoiselle Norade? Pourquoi mademoiselle ?. quand elle s'accroît et gagne toutes lea maisons intérieures de la vie. presque effrayée.. N êies-vous pas trop malheureuse au moins ? . la germination de leur la délicieux délire. les premiers attouchements sont ce qu'il y a de meilleur. commencements. une voix timide. dans les demiténèbres. J'ai su. ses rougeoiements du début a[iparaissent. me voyait vous parler. par comparaison. Vous m'en voulez aussi. par une ombre fluette. Mais M"^ d'Everjon est terrible sur ce chapitre. murmura « Oh. On les répète volontiers que les premiers aveux. Mais. qui se hâtait. Sous la cornette blanche. c'est vous. quand la ilamme s'arrête en chemin ou retombe sous la cendre de ThabituiJe. à odeur de linge.

en rentrant chez elle. On assure que la guerre va bientôt finir. Je le guérirai » mieux que n'importe quel méd'un tel Mais. La main sèche et le langage de sœur Odile lui versaient le froid et lisolement. elles se séparèrent. un peu avant le repas de . Elle ne descendit pas dîner. quoi qu'il dût en résulter: decin.. Les Allemands sont signiliait Que par ces mots. à retrouver sa seule raison d'cire. l'amoureuse s'enferma et pleura longuement.. elle reconnaissait projet. le second jour. la folie « Je le soignerai. En résisterait-elle ment une minute au feu ! effet. nous nous ne recevons plus de nouveaux que de loin en loin.SEPARATION 181 sœur Odile? « AvezNorade répondit par une question Yous beaucoup de nouveaux blessés? Moins qu'avant. INous serons sages. qui jadis l'aimait bien. ni avec celle sainte fille. Elle se croyait environnée de réprobation. Elle songea à partir immédiatement pour Vulmis. KUe sentait tout à coup qu'elle n'avait plus rien de commun avec cette maison. » répéta machinalement l'ex-infirmière. selon le mot de l'aubergiste des SaintesMariés Celte phase de découragement fut courte. a et l'impossibilité Com- du sang ». « Les Allemands sont battus. où elle s'était tant dépensée. Après quelques paroles banales. : — battus. Depuis les offensives victorieuses. Cette fois-là. tout aussitôt.

Depuis qu'elle était fautive. ne tremble pas. maître. qui pouvaient coller indiscrètement leur nez à la devanture. était radieux : — — Oui. tout ému. me donne — — Ah mon Dieu ! I Ne te pâlis pas. et grave- ment. trois. que diable! Yas-tu trouver mal et me Il mettre une petite n'y a pas de quoi. maître. — quatre fois. il l'aimait davantage. ça je Tu es seule? ferait entrer une de ces curieuses. Le vieux en élait tout interloqué. : femme vapeurs ! sur les bras! Le lieutenant est mieux. te voilà merci. Ou plutôt non. Il vit entrer dans la boutique le D"" Barias. La faiblesse d'une . au jour de l'an. des nouvelles du lieutenant. désolée. une de ces « madame » une de ces pimbêque j'ai toujours à il mes tion trousses et qui sont à l'affût d'une consultagratuite. Norade se jeta au cou de Barias et l'embrassa Merci.182 DANS LA LUMIERE la midi. Hein. triant et disposant des fleurs qu'elle venait de cueillir dans la campagne. quel immense bonheur! Sans se soucier des passants. m'assieds. Yoilà ce dont s'agit Il : je viens de recevoir une lettre de Vanelle. ches. Entends-tu il est mieux J'ai voulu te mettre au courant tout de suite. Vanelle pense qu'il doit s'en rassurée ! tirer. comme un grand-père chéii. — Alors.

Je ne suis pas un évèque. mémo. Norade soupira. laissant la jeune toute perplexe. Elle mit un doigt sur ses lèvres. La tante Henriette rentrait.. Ce serait te plaît.SEPARATION jolie chair est liste.. je suppose. oui.. d'une voix presque éteinte « Les conditions de ma vie de famille sont telles que je ne puis.. ça te regarde.. que c'est impossible. Tu secoues la lête. j'ai entendu dire en effet.. mais elle se . elle lui lit part du pronostic rassurant de Yanelle. Barias écarquillait les yeux et agitait ses larges mains nerveuses. pleine de poli^ tesses et de salamalecs. Elle se demandait si elle devait raconter cette visite à Jean-François. 183 le im attrait.. ma parole. Ah! le cousin Jérôme. Le « demeuré » pouvait rôder dans la maison.. oià est-il? Pas dans le lieutenant. Quel est l'obstacle. Cela ferait taire les jacasses d'Avignon. premier point.. petite. dans sa lettre quotidienne. qui irritaient le praticien. pourquoi diable vous ne vous mariez pas. » Tu approbation le jour oi^i. plus propre et plus normal. second point. Finalement. pour « mora- Celte première joie calmée pliquer.. Il ieux fille prit congé.. Tu as auras mon mon estime médicale et mon affection. s'il : Veux-tu m'ex- jeune insensée.. comme quelqu'un qui ne comprend : — pas : « Ça me dépasse! C'est ahurissant! Je vous crois tous mabouls. Enfin.

Tel le morphinomane. tantôt sur la rive droite ou gauche. avec Finflexion caressante. « elle lui faisait Puis prononçait nom à elle. Les paysages lumineux du Midi ont ceci . sa son baiser d'une façon exacte — amants séparés savent combien cela est diaboliquement malaisé !) elle relisait une ou deux phrases. se fait une injection d'ea-u pure. lui était (le odieuse et intolérable. Norade ». emportait la dernière lettre reçue de Jean-Fran- Quand voix elle était arrivée à et évoquer son sou- rire. mais fort peu provençale. Les Pertus étai'^nt ces êtres fiers et fermés dont on dit qu'ils la bouche cousue. ou le prononçait tendrement. à la plus petite combinaison de sa part. Elle murmurait le nom chéri. sur le ton de l'alcôve et du plaisir. pourcompléterrhallucination. Afin elle de se créer une présence dans Tabsence. qu'y meitait le Breton brelonnant. dis(tous les — tinctement. trompant sa faim du poison. vers une de ces ombres rapides que déplace le vent dans le soleil. Elle tendait les bras. çois. comme dans la causerie quotidienne. DANS LA LUMIERE quant au consoil matrimoniil de Burias. ttintôl à la pointe de la Bartelasse. Les seuls bons moments de Texistence solitaire et désolée de Norade étaient ceux qu'elle meurent passait au bord du Rhône froid et rapide. Lu tut pensée que son amant pourrait croire au moindre calcul. étreignant le vide.18'. une objeclion ou son s'exclaelle quand mait. longeant les oseraies.

au souvenir. herbu. suivant ce regard. brumes. qui accompagne se nouveau sec véloce. puis de le puis repris. la douceur des lèvres de son ami. et fendillé. et d'ensemble.es fils privilégiés de la d*. Rhône Un oiseau cri aigu. ainsi Ils que des images que feuillette même dans dorure. rappelait celui les 11 Une bêle d'eau plonLe scintillement du fleuve lui de la Camargue. une allée de une montagnette. invisible. levait à son cli- approche en jelant un geait. une route. qui les bercent et les consolent comme Norade. que d'harmoqu'ils se ni-^er et mémoire. l. marécageux. Elle allait. le chant avait. au refrain. un album pays. les rcippelle simultanément d'une la joie à l'espril. selon les 185 même inclinaison de la heures différentes. Où trouvent. n'est pas une le fille de cette terre divine qui ne comprenne langage du grand tourmenteur de . chemin hésitant. spectacle pressant de la mort dans l'abandon. ou dans un quetis d'ailes frémissantes. l'accent. une mer bleue dans et ce entre les pins. relié d'étincellement. la peine. ennuis. perdu.SEPARATION de nostalgique qu'une clarté. des enfants. CVsl une force pour un comme pour un déconcentrer la auteur. avec netteté. interrompu. chair. Son pays et ce chantait chant était mêlé à son ami. mère Provence pour voir n'ont qu'à fermer les yeux cyprès. la détresse. la gêne. disposé selon le mêmes plans et secoué par même misiral. difficultés. forment.

où elle s'asseyait entre la tante et Jérôme. insouciante de l'heure. C'est les De même que l'amour inquiet rend caricatural tout ce qui n'est pas lui et crée une caisse de résonance pour les imperfections ou la niaiserie ambiantes. apparaissant sur les toits des maisons. Alors elle se représenla salle à manger Iriste. la beauté avec l'intérêt .' Brécdan tiède quiétude. le charme cessait. une réminiscence malencontreuse. Jamais la laideur comique de* son cousin. en s'en allant. l'avertit que le moment était Alors tait venu de reprendre le chemin d'Avignon. Les raisonnables discutent avec Los autres laissent partir leur bonnet dans son tourbillon irrésistible. à odeur de renfermé. coilles et de jupes.186 DANS LA LUMIERIson conseil bohème et avenlui. Il n'est pas de pire satirique qu'une amoureuse sevrée de celui qui est tout pour elle et qui a emporté. tureux. et au cagnard du mas des elle avaient savouré leur en dépit d'un coup de bourrasque. n'avait autant frappé IXorade. comme une coupable à qui l'on pardonne. un mot qui pourrait avoir mine d'allusion. jusqu'à ce qu'une certaine nuance rose. La conversation languissait. nies et les tics ressortaient mamoraux de la tante Henriette avec une vigueur imprévue. chacun redoutant un écueil. tenant à une régularité absurde de traits trop grands dans une face petite. qui courait comme un fou vers la mer! Elle allait. Norade fois. Que de Ombres. faisait partie de ces dernières.

absorbée qu'elle était dans son rêve. la Vita Niiova aux lèvres. Ici elle rencontrait le Temps. Celui-là avait éparpillé tant d'amoureux. qui ne lui parussent ni diminués. une lettre d'amour entre les doigts qui seront demain des ossements. sière de siècles. Il ne se retournait même pas. Elle lui pour elle la trouvait maintenant Fair guindé et la bouche anière. dans au fond d'un trou comblé. démolisseur infatigable. le Il n'y avait que vue étagée d'Avignon. attribué à Mignard. sachant que. « Marchand de rides ! » lui criait Norade. . qu'on aurait eu honte de pleurer devant lui. ! Quelle calvitie » — Elle sonnets avait au mur de sa chambre un petit portrait elle de Racine. et il lui arrivait. aux portes de la Chartreuse célèbre qui donne asile à une pouillerie. Rhône et la ni critiquables. de se retrouver à Villeneuve. battant et saignant. Elle allait. : qu'elle se fût écriée Ah! quel grand récitant ses nez! » : devant « Shakespeare. dont la silhouette la consolait. dans quelques minutes.SEPARATION de tout. était Car la musique des vers de Racine étonnante. par un détour. sa faux sur l'épaule. auquel plus tenait beaucoup. bonhomme après couvert d'une pous- tout. « lyrique Norade. peu de poudie d'os. tout en flammes roses. la 187 Dante lui-même eût aborde ?sorade. tant d'amoureuses. tant de cœurs chauds. il ne resterait de celte jolie hlle qu'un une pierre brisée.

comme « François Imagine-loi que et. qui te me servait dobsprvaloire. [dus la belle. la feuille et de papier froissée. du point de vue philosophique. n'est pas d'eau. et les cheveux bruns ont blanchi. Comme . qui font crier de joie Jean-François. méditait ainsi sur la mort. cl les lignes du corps. dans son corsage souple. branlent dans leur alvéole grisâtre vite. du point de vue humain. enfin. venue des les qui se précipite finit comme ans. dans le cadre puissant de la Camarde. admirable. qu'on entend les coups de marteau clouant le cercueil du gosse devenu nona- génaire. vu. qu'est-ce que trente ans? Le temps de sortir el de rentrer.188 DANS LA LUMIERE ii'imporlo où. Chose étrange. se sont af- faissées. la berges qu'il durée entre ces fresques usées Il ces vieux puits. et les dents. couverte de ces petits signes adorables. ell m'a paru l'a avoué notre Aubanel : ressembler. plus la brûlait le désir aux mille subterfuges. pour endormir nouveau-né. la nourrice le à peine de chanter. brillantes sur la gencive rose. la chaste Adélaïde Antor du pont jeté sur le ravin. solennelles et douces. entre ses ! Le cl Rhône coule moins ronge. que glaciers. qu'est-ce que vingt ans. Qu'est-ce que dix ans. à la Char- treuse de Villeneuve. Elle lisait la pénétrait j'ai avec délices. où se retrouve le mouvement : naturel de la main qui si écrit. Elle reprenait. enivrée d'amour.

l'amoureux a raison d'assister le plus souvent possible à la toilette de son amoureuse et de la sécher et iriciionner après le bam. Je me deMa température. notre Phèdre — et je me mets à te reconstruire mentalement. sentimental. est encore de trente-huit et demi le soir. Depuis Zani. puis. (Je ta flexibilité. Tu as beau dire.e!a tient à ce ({u'à celte heuie-ià. est plus clairvoyant en matière de bùcheronnage qu'en matière d'éducation des <jemoi>elles. Le gaiçon a sans doute perdu le souffle le premier. il est vrai. puis. il a repris haleine comme un noyé. ma chère. « 189 C'est taille. je me représente avec plus de force ton adorable figure et ton corps obsédant. et qui tire une langue de cent cinquante Lilomètres. ctla. et son papa. elle se rapprochait de lui ainsi ([u'unc grande chatte en chaleur et lui coulait parfaitement.. longue. mais i. de ta autant que j'ai pu en juger de haut. Son galant l'avait attrapée par. la taille. une personne brune. Tu conviendras que ce un spectacle de famille.. je l'espère pour lui. sur le point d'y réusyir. la chaste Adélaïde. dans la direction est-ce exactement calculé? recommencé n'est pas — — d'Avignon. porte à merveille. ils ont baiser sur la bouche — — mais oui un la cérémonie. quelle qu'elle soit hier c'était Phèdre. j'aurais un mal infini à mo faire de toi une imacre satisfaisante — . Je lâche ma lecture. qui aurait oublié sa statue et la ranimerait par le souvenir.SEPARATION Toutes les bruiK-s cliatounettes. svelle. San«. pendant cinq minutes bien comptées. elle riait et pliait. pour un amant privé de sa maîtresse par la fantaisie des médecins. comme pour se dégager. Tel un sculpteur en exil. mo font pleurer. Elle va fort. pur une sorte de rite « D'ailleurs je me mande ce que je fais ici.

L'homme est tou- jours plus ou moins à ses yeux un naufragé. la concordance des heures.190 DANS LA LUMIERE nymphe parfaite. dans leurs courriers. Si quelques pensées humaines communiquent sucro. désir bombarde des atomes. Qu'irais-je musées. ce sont. le mélancolique qu'elle rassérénait. Je te Taf- firme avec toute faire mon autorité esthétique. quand devant moi une pareille chasseresse!. Etablissant. de son aide. à coup sûr. qu'elle sauve et qu'elle réconforte. de son secours. l'œil Comme le le du chat. le phosphore et à travers l'espace. dans une lutte corporelle ou sprituelle. de sa présence. changeante et capricieuse. le poitrinaire qu'elle guérirait. » Norade lisait la suite cette reconnaissance infinie de la en rougissant. ce Breton était le blessé qu'elle avait guéri. avec des débris d'exactitude vêtue. elle-même trop souvent dégradée par l'enfant. mais avec femme pour celui qu'elle inonde de joie. qui sans cela serait inégale. Norade et Jean-Fran- . L'amante est ainsi guettée par la mère. le renfermé qu'elle avait ouvert. le farouche qu'elle avait amadoué. qui le désir parallèle et cor- trouvent leur route vers respondant. Pour la fille du patron Pertus. Elle le chérit à proportion du besoin qu'elle lui suppose d'elle. celles des amants. Tu es une et une nymphe dans les Ne discute j'ai pas. le Celte qu'elle avait ensoleillé.. Eve est triple et ses métamorphoses lui permettent de triompher souvent..

ni de se rencontrer à mi-chemin. Depuis quelle tait l'humiliation était de retour. deux montres synchroniques et qui tintent en même temps. elle surprenait Jean-François en train de déjeuner avec appétit. et total.François parlait pour Avignon. Pendant les repas. Je Vulmis. par la intellectuelle et même latitude sentimentale. attachait une grande importance à ceux qui la saluaient ou ne la saluaient pas. assise entre la tante et le cousin. pénétrait dans la maison retrouvait Norade. dont elle ignorait et le que non-bonjour de et seraient la rencontre personne. Car cette comique. Le monde se divisait pour elle eu deux catégories les damnés. et pour le pont et l'auberge. altièrc : . et à deux cents kilomètres de distance. sans écouler l'un ni l'autre. Norade redoului M"'' d'Eveijon. à ceux qu'elle saluait ou ne saluait pas. Norade partait mentalement pour cette Savoie qu'elle ne consensuelle. qu'ils étaient naissait point. Les artilleurs cachés de la télépathie ne manquaient jamais leur but. mélancoliquement la carafe. rue Parapliarnerie. à minute.SEPARATION çois la 191 même pouvaient se convaincre qu'ils passaient. un portrait d'elle appuyé à l'assiette.. de même et grise un journal déployé près de Cependant que Jean. Il Le déplacement était immédiat ne leur arrivait pas de flâner en route. et ne faisaient que confirmer la règle. Les écarts ou divergences étaient l'exception.

. l'avait surnommée elle M"® de à ses Sainte-Avanie lettre par celte Quand écrivait fermiers ou à ses fournisseurs. le poulet à dix-huit francs. ces horreurs qui : la narguaient de loin le gigot à vingt et un francs. trictions.192 la DAAS LA LUMIERE présence. par elle en vue de la amies. elle répélait : volontiers lui « en parlant de ses victimes « Je ai fait uuc avanie ». rue Joseph Verne t. le prix des aliments montait davantage. Chaque et jour. contournant à nez avec celle que. et elle voyait. les élus. rager en déboursant. peu avant midi. tempérée par la vanité. la modeste endive à cinq sous pièce! L'accident fatal se produisit. avait appelée « la patronne ». aux heures de la Son ambulance. Elle restreignait les frais de vidange. au tlle coin de la rue de la République. par un la ciel clair. vers la fin de septembre. plu* encore. même avant la mouche dans gucne tt les resles afin de reconnaître larcins. cueil qui lui était Prévenue de l'acréservé. Comme on ». Norade. auxquels elle adressait uu signe de tête. Il lui fallait déjjourser en rageant. faisait son oigueil son supplice. installée Légion d'honneur. » formule de courtoisie « Je me Sa grande fortune imposait le : respect et son avarice. plie ne broncha pas. se trouva nez pendant tant de mois. en faisant des visites intéressées à ses digestion accomplie. Elle enfermait une son sucrier. elle terminait sa porte bien. dans son sommeil.

la tante Henriette.. Malheureusement pour la scène. qu'elle mégère. pour ne pas le perdre. dans ses rares déplacements! Cette décision donna beaucoup à penser à Norade. n'avait gamin occupé citrante. elle essayait de le reproduire. dans quelle intention? Elle devait être rapidement fixée. dans la direction de la jeune lie. mais elle maintes tentatives. qu'une assez contrefaçon. qui la détestait ville des Papes et ne dépassait jamais la Camargue. alors qu'il annonça qu'elle avait reçu une -on frère.SEPARATION Wà Celle réserve ne faisait pas l'affaire de l'auslère M"' d'Everjon. du dégoût. où il y avait du mépris. ennemie du mâle et de toutes celles qui conjui^uent l'abominable verbe sur les « ai- mer 11 )). qui voit sa place voir occupée par une plus jeune. cette devait ressasser [>endant des mois et des mois. Sans doute le bonhomme avait été mandé par sa sœur. matin.. Elle s'arréla poteaux de ses jambes el poussa. Un beau sant. après ()iètre cri rarissime. Le vieux 13 . une sorte de hennissement. une sourde jalousie et de la colère. Ainsi barrit la vieille éléphante. Le patron Perlus en Avignon. aux jours et thés de ses relations. à l'abreudu troupeau. en rougislui lettre de annonçait son arrivée prochaine. et comme spectateur qu'un marcher une toupie récalNorade poursuivit son chemin en riant à faire la en cherchant description qu'elle ferait à François de ce n'obtint.

du Père rhumatisme à sa jambe de bois. au()rès de qui le «^oir. toujours préservés. et qui sera votre vie ou votre mort. lequel souffrait d'un mère. débarquant rue Parapharnerie. l^lle aci-epia avec cmiosité. petite. de leur Sidoine. malgré ses doctrines à la Tolstoï. j'ai beaucoup réfléchi. père. du beau temps. J'ignorais alors que ton compagnon — . dans un numéro de journal. Cette vieille plaisanterie faisait le bouheur de tous les mariniers du port de Cassis. qui s'annonç lient superbes. comme la barque qu'on veut acheter. Le prud'hommtî de mer. le Père était populaire. combien j'ai approuvé votre union libre.194 DANS LA LUMIERE pêcheur. rembeau- parts. les deux féron toujours combat- tanls. avec sa pipe et une ch mise de nuit roulée autour de ses pantoufles. commença le j'ai coup n'^lléchi depuis les derniers événements et la maladie inopinée de ce brave Jean-François. des vendanges. On parla d'abord choses sans et d'îtutres. républicains le ou royalistes. Vers tille Pertus prod'-s posa à sa un peiit tour long vieux. pour lui d*' tout bagage. sa l'aiblesse de caractère et le laissait venir. tant mieux! Il faut examiner les situa- — — tions morales d'un œil clair. de la victoire fils ces-^e gran- dissante. — M(jn enfant. connaissait ce penchant. La jeuue filh. Moi aussi. mauifestait aussi un certain embarras. toiira lit facilementau 'prud'homme de terre. Tu sais. Ah.

cette maudite lettre! je me suis reproché souvent de te l'avoir — donnée. elle le souilla : Comme il « . de tf l'avoir laissée. qne je lui appartiens pour l'éternité et que le courir» Jérôme. qui serai pas toujours là. n'est pas de votre cru. C'était la gaiïc. me préoccupe. Néanmoins. qu'une sulTit simple émotion lettre. je vois aujourd'hui les choses d'un autre œil. Ne niez plus. — \u m'enlèves mes remords... et rablement votre leçon. déjà impatientée. cette à déchaîner.. répliqua Norade. et sa sœur Henriette n'en taisait jamais d'autres. Elle désirait pourtant que son père exprimât sa pensée jusqu'au bout.et cousin Jérôme. car je ne votre rupture il ne vaut pas mieux que momentanée devienne en quelque soi'te définitive. Ces circonlocutions agaçaient de plus en plus la jeune fille. Patron l'crtiis leva les bras au ciel. hésitait. et. comme mari. Il trouva pourtant !e comme . que j'épouse le Vous savez admipère. sans connaître les sentiments. si.SEPARATION portait fin 195 lui un gprme redoutable. qui se serait produit sans elle. cher lante Henriette vous a bien stylé. Ah.. Elle n'a été que le prêt xte d'un accident. Je vous connais assez pour deviner que ce sermon Jean-François Sachez donc que j'ai(ne au premier jour. je me demande pour ton avenir. me fait horreur ». qu'il m'aime. n'est-ce pas?. la bonne ^alVe.

reparlant pour à sa Cassis. ah sapreblotte. sentant irritée et révulsée. plus encore à cause de la dislance!. un faux renseignement. Elle avait parlé avec nait elle-même. Parce que de j'ai ici mes habitudes et ralFcction tutélaire la tante Parce que je ne veux pas qu'on dise méchamment que la tante Isire m'a chassée pour dévergondage.. Henriette m'avait donné. oui. comme toujours. lettres me parviennent ici beauvite qu'à coup plus Istre.196 DANS LA LUMIERE : courage de demander « Alors pourquoi es-tu revenue en Avignon. Oublie ma sottise et puisse notre Jean-François guérir bien cet entretien vite et te revenir! » Le lendemain de son paquet sous mémorable. moins que rien. Alors mettons que je ne t'ai rien dit. prit la main de son te « Tu as demande : enfant. Je si j'ai pardon froissé. à Cassis? — Parce que ses Parce que François me l'a demandé. une volubilité qui la Il l'éton- Le vieux. le bras. : Je vois qu'il n'en est rien. en toi le plus respectable des sentiments. le vieux révolutionnaire.. et que tu es aussi obsédée qu'à Cassis. celui qui sau- vera l'humanité l'amour vrai. J'ai parlé à la . dit sœur senten- cieusement : « J'ai été très ferme. la serra avec force et le murmura sang impétueux de ta mère. au lieu de demeurer près de moi. Cassis. en m'assurant que tu pensais moins à l'absent. n'insista pas. ! . sans le vouloir.

SÉPARATION

197

petite comme il faut. Rien à faire pour le moment. Elle esl plus férue que jamais de son Breton... Les femmes! Gagnons du temps, attendons, espérons,


répliqua Henriette Istre avec un soupir.

<(

Pertus tira une bouffée de Tu ne renonces pas?

sa courte pipe

:

Comment

veux-tu que je renonce?
la

de la raison et de

y va vie de Jérôme. Ah! ce BréIl

céan... ce Brécéan!...

Son
mort

frère lui mit la

main sur

la

bouche. Gela

porte malheur de
d'aufrui.

souhaiter le malheur et la

CHAPITRE

VIII

LES PIERRES DES BAUX

Oclobre commençait, aussi noble,
toires françaises.

aus?;i res-

plendissant que la suite ininterrompue des vic-

Les nouvelles que Norade re-

cevait quotidiennement de

Vulmis continuaient
Mais
le ion

d'être satisfaisantes et rassurantes.

des lettres de Brécf^an, moins fébriles et
apaisées, surprenait la jeune
(*

comme
:

fille et

Tinquiétait

Piendrait-il son parti de la séparation? M'ai-

merait-il

moins?

»

Cette pensée lui était insup-

portable. Elle au contiaire, de jour en jour, de-

venait plus nerveuse, plus irritable, supportait

de moins en moins la cour muette de Jérôme
et les

regards angoissés de la tante Henriette.
et d'être rentrée

Elle se reprochait d'avoir suivi les conseils de

au bercail de la rue Parapharneiie, d'avoir renoué ses chaînes de ses propres mains. Chaque phrase de celte cor-

son amant

respondance lointaine,

et

peu à peu décevante,

LES PIERRES DES BAUX
étnit scrutée

199

par
et

elle

avec une acuité d'analyse
bieton avait rencontré
elle, oubliait pr'u à

qui dépassait
nait

défoiniail le rôel. Elle s'imagiot'ticier

que
jolie

le

bel

une

Savoyarde, une Adélaïde Antor quelavec

conque,
le

et flirtait

peu

son inconsolable Provençale. Sa jalousie

flairait

papier à lettres, afin d'y découvrir un parfum

féminin, examinait minutieusement l'écriture,
afin d'y

surprendre une de ces légères altérations

que provoque un amour commençant. Elle se sentait attirée vers ces Alpes brumeuses et mystérieuses, par un aimant chaque jour plus actif. 11 lui fallait tout son couiage pour résister et ne pas enfreindre la délense absolue, et maintenue telle, du D' Barias. Or l'apaisoment de J<^an-François tenait simplemoni à ceci qu'à force de harceler le D'" Vanelle

d

de lui faire constater l'amélioration des
il

signes pulmonaires,

avait obtenu de lui

un

exeat de quinze jours pour la première semaine

compte moral de ses malades. Il avait tout de suite classé Brécéan parmi ces obsédés de la
d'octobre. Yanolle, sage clinicien, tenait

de

l'état

sentimentalité sensuelle, chez qui les souvenirs

voluptueux s'exaspèrent par le sevrage et deà un moment donné, des imagos intob'rables. Le regard fier et ar^lent du jeune homme avait pris, au contact de Norade, une
viennent,
intensité telle,
lière,

une phosphorescenct^
s'était

si
s'il

particu-

que

le

docteur

demandé

u'absor-

200

DANS LA LUMIERE

bait pas un poison chronique. Interrogé, Hrécéan avait souri et lire d'une poche intérieure son poison » le portrait de cette « lointaine aimée», que chanta le pauvre et grand Bee((
:

thoven. Norade, physiquement, était complé-

mentaire de François. Vanelle avait compris
aussitôt ce

que

la séparation

de deux corps
physiques. Car

aussi appareillés pouvait représenter de souf-

frances

spirituelles

et

même
il

Têtre est un besoin pour l'être, au

même
un

titre

que

la

faim ou

la soif, et

n'est pas

grain

de la peau qui n'appelle, quand Eros s'en mêle,
le graiti

correspondant

et

absent, avec une ar-

deur désespérée.

Ceux qui n'ont jamais aimé

jusqu'aux profondeurs hallucinantes du désir, satisfait ou contrarié, ne peuvent comprendre
cette

torture

et

les excès

souvent suicidaires
l'amoureuse
:

auxquels
«

elle aboutit. Ils disent à
»
;

:

Ça vous passera
»

à

l'amoureux

«

Pensez à

autre chose.

Ces faux conseils donnent envio

de tuer. Vanelle les évitait avec soin.
Henriette Istre était de ces nombreuses personnes qui se tîgurent qu'une chose est, parce
qu'elles désirent qu'elle soit. Elle avait décidé,

dans son for intérieur, que l'amour défendu de Norade s'émousserait, diminuerait progressive-

ment,
tin

et

que

la

peate des choses

la

mènerait en
les
fois

de compte dans les bras

mous

et défibrés de

Jérôme. Elle se répétait aussi que ments ne se représentent pas deux

événede
la

LES PIERRES DES BAUX

201

même
que
la

façon, ce qui est

un préjugé

1res faux, et

jeune
elle

comme

ne repartirait pas d'Avignon, en était déjà partie, quatre mois aufille

paravant. Elle pensait que
seraient
attribuait

le petit

scandale, et la

réprobation qui avait suivi sa première fugue,

une leçon pour au remords et à
la poste

la

coupable
Il

et

elle

la

cuisson des scru-

pules son irritation nouvelle.
pait pas

ne

lui

échap-

entre

que Vulmis

fonctionnait sans arrêt

et la

rue Parapharnerie, mais elle
et

attribuait cette

fréquence à l'habitude

aux

ménagements épislolaires d'une liaison mourante. Le D"" Barias ayant secoué la tête avec
scepticisme tandis qu'elle
pressions optimistes, elle
assez dégoûtant.
lui confiait ces

im-

le

considérait

comme

un mauvais psychologue et un entremetteur La question des fiançailles de
son
fils

et de sa nièce la préoccupait déjà et elle

cherchait le

moyen de s'éloigner d'Avignon pour
afin

un temps déterminé,
et les

d'éviter les cancans
les

médisances, jusqu'à ce que
».

choses

«

se

fussent tassées

Haisonnablement mariée au
lui

raisonnable Istre, qui
ans,

avait

fait,

en vingt
plaisir,

un enfant d'ailleurs

raté et farci de tares

héréditaires, sans lui procurer le
elle

moindre

considérait l'amour charnel

comme une

maladie peu souhaitable, qui avait ses hauts et Il ne l'intéressait que quant à Jérôme et aux conséquences qui pouvaient en résulter
ses bas.

pour sa chère santé.

à c. auprès des remparts. devant le loueur. annonçait simplement qu'on se sentait guéri. peut-ôire déchirante.. Eilf adjurait son am.. François!» Était-ce possible! Il revenait! Quelle folle. Ah! mon Dieu Elle lut d'abord la fin. destinée à provoquer une réponse nette. où l'on serait jeudi. quand : le coup de sonnette du facteur tentit — Mademoiselle Norade — Voilà! Vite.202 DANS LA LUMIERE Il était deux heures après midi. mais délicieuse décision! Le petit mot..iuse des r( tards postaux que l'entêté s'acharnait à ne jamais prévoir « A jeudi..int de lui dire si ses sentiments étaient toujouis aussi violents et aussi sûrs. « un congé de convalescence ».. qu on parlait imuiédicitement pour la ville des Papes.. très laconique. dans son esprit décisive.. à huit ou neuf heures du soir. Quelle ivresse!. pi évenu par . qui lui biouilla : d'une vapeur de joie « A jeudi!. pour commencer.» C'était le jour même où la : lettre arrivait. elle ! déchira l'enveloppe et rela marqua l'esprit tout de suite ! brièveté du billet. plus nerveuse encore que de coutume. la l'expression — h laquelle — taquinait de sa plume elle Tenant à la sincérité comme le à force de elle le savait sensible bord de l'enre- crier. Je t'adore. s'était retirée chez elle et avait commencé une lettre. vite. Norade.. qu'on avait obtenu.

qui lui montaient au co^ur en pitié de comme . lui lappela l'existence de Jérôme et sa menace » : « . je me tuerai. une première fois. en la reportant à son premier dôpart. so douter Elle écoula avec pati«nce les dolénnces la de M"* Jstre au sujet du prochain départ de servante. plus.. » Ce mot de valise. C'était la rupture certaine. aussi exclusivement que naguère. Bah. Pour : moment. que François l'aimait aussi ardemment. Le re«te était secon'Iaire. auquel elle saurait bien l'arracher. absent et montrer à Jérôme. Avec une hypo- consommée. il ne le ferait certainement pas une seconde. tous disent autant! Celui-là amoureux éconduits en était un faible d'esprit. La journée noise crisie d'attente se traîna. que tout à l'heure elle serait dans ses bras. et. Si tu t'en les vas encore. Norade savait ce<i que ses craintes étaient vaines. la jeune fille fit tous ses préqu'on pût. paratifs. les sentiments de remords anticipé. pour une absence de quinze jours au moins.. Tant le Cela se réglerait plus tard. qui avait peur de tout. Elle évita qui trouvait ses gages insuffisants. de la mort. En post sctiptum bonne valise. griffue et sour- comme une bête malade. d'ailleurs figé. même ce mal terrible. autour d'elle. La tante Henriette ne pardonnerait pis. sans de ri<'n. à plus forte raison. Ce qu'il n'avait pas fait un poltron.LES PIERRES DES BAUX : 203 « Eniporie une tf^légramrne.

11 par la peau du cou. d'un ton avait besoin de prendre fort tranquille. elle déclara. Couvre-toi bien. Un peu après huit heures.. lui. Le dîner se passa sans incident et elle suivait. neuf heures un quart. elle sait année. sans être vue. je la réprimandais. pour le rejeter miaulant dans la salle à manger. Elle fut calme on apparence. allez. sur la pendule. le voilà qui prend sa défense. Elle maichait avec lenteur. sous la nuit étoilée « Je serai de — retour pour neuf heures.204 DANS LA LUMIERE tendre. IMets — bien ce qu'elle a à — Allons bon. Le petit félin. comme si mais ce n'est tout de même pas ton manteau de laine. Allez. alors que ses nerfs à vif lui faisaient l'effet d'une harf)e préludant au grand duo renouvelé.. complices! Bonsoir. Laisse-la donc tranquille. Elle conles tourna remparts. Le ciel. afin d'éviter le salut et les remarques du douanier Arsène. les deux clef. recommanda la bonne dame. La fugitive n'eut aucun mal à sortir avec sa valise. Octobre est exceplionnellement doux cette juillet. le lent progrès des aiguilles indifférentes. n'oublie pas ta fallut qu'elle le prit Le chat familier avait suivi la joune fille. petite. avait deviné qu'il allait se passer quelque chose d'insolite. le poids assez lourd de son bagage. faire. changeant de main. qu'elle l'air et qu'elle allait faire un petit tour au bord : du Rhône. La servante boudait dans sa cuisine. pour se délasser.. maman. .

Une y voyait comme en attardée crissait tlu côté cigale le de Villeneuve. puis la relâchait. puis la rapprochait de elle. ni des rares silhouettes de passants. Ce mal odieux cessait brusquement. les chevaux et Tavel qui leur tapotait le museau. étoiles de telle sorte qu'on était éclairé 205 par les plein jour. L'un et l'autre retrouvaient ce souffle. délicieuse. L'un et l'autre. cer- tels demeurèrent enlacés cinq bonnes minutes. Il y avait quelqu'un dans la voiture. De loin. tainement. la Provençale aperçut la Victoria.. majesteuse.LES PIERRES DES BAUX malgré l'absence de lune. telle.. dont ils étaient privés depuis plusieurs siècles. sans se soucier du cocher. comme caresses. ni du loueur. qu'il alin de se convaincre que c'était ne se trompait pas. d'une voix tremblante. deux rescapés de l'incendie ou de la noyade. sans paroles. François avait pris Norade par la taille.. traînant sa robe d'épines et de brûlures. et il la serrait. un peu assourdie par tant de lui. elle demanda : « Où allons-aous?. Ils lui. Quand elle reprit haleine. la douleur s'en va. par la porte de la délivrance soudaine. refermaient l'abîme de l'absence. que fleuve entourait d'un ruban miroitant de mercure. ce frémisse- ment. La Bartelasse formait un bloc de verdure noire. » . après la piqûre d'opium. par un court halètement de joie. La cloche du Dom piquait huit heures et demie.. ces lèvres.

puis de Saint-llemy aux liaux par Aniiques.ints ne voyaient qu'eux-niènies. Il ne lui avait pas dit tout de suite qu'il n'avait qu'une per- mission médicale de quinze jours. rendus à leur véritable destinée. Tu ne veux pas tout de même que je meure? . à Vulmis. Ils n'avaient rien à se raconter. je l'accompagnerai. : la guérisou n était avouer la pas complète. qui était de s'étreindre jusqu'à la mort ou jusqu'au sommeil. les mains brûlantes. c'est la même chose. en se re. Zut pour Barias et ses interdictions! Si je restais à Avignon. Brécéan avait les traits creusés et accentués. afin de ne pas gâcher vérité la prime allégresse.ardaulde près sous les étoiles. (-ependant sa confiance était telle que Norade en fut rassurée. je mourrais. Alors se par les la nuit à paysage encbanté. Mais les am. mais elle le serait pour la iin de l'année.. restitué l'histoire.méi\ Eti bien. qui va d'Avignon à Saiut-Remy. Tavcl.-:. à condition de rester.206 DANS LA LUMIERE — Aux Baux. jusque-là. en balbutiant la chanson éternelle. et sa petite toux de verre fêlé — — n'avait pas disparu. — Cette fois. J'ai retenu une cliambre.. qualleu- dons-nous? Eu route!. il Comme dut à la elle le quesfin tionnait pa-sionnément. mais ils avaient tout à se redire. car l'auberge est fe. Le vieux enleva déroula le ses camarguais. unique. mon bien- aimé. n'ayant pas vécu là où ils n'étaient pas ensemble.

nous marierons. tu ver- ras. où je formerai ibis une belle clientèle. caries non. après avoir bien fait les fous. J'ai — . histoire de voir un peu ton âme ensoleillée dans mes brume< et de mêler mes lares à tes laies. qui mène au village de conte de fées. La guerre une victorieusement.LES PIERRES DES BAUX ! 207 — Ah. 11 semblait qu'où se rapprochât du ciel. nous rentrerons dans la sagesse et ilans Im normale. dans les astres élincelants. Elle avait pris mains entre les siennes elle se serrait . je te Bretagne. nou<? seille. et combattants auront à reconstruire pas une petite affaire. pendant deux mois. Une mènerai eu par an. ardemment contre lité lui et elle cherciiait. qui parle de cela — s'écria François avec un soubresaut houFeux de toute sa gaieté revenue vivre. La voiture gravissait la route tournante. Sitôt que je serai complètement c'est-à-dire dans quelques semaines. Le Père Si- doine a raison. el nous nous insîallerons à Marrétabli. nous aurons. où couraient les . heureux. sans l'y trouver. » maison et ce ne sera De grands projets me ses Norade ne l'interrompait pas. dans mon vieux Saint- Guénolé. Nous ser-ins comme dans et les contes. Il s'agit de vivre et de bien beaucoup réfléchi là-bas. la Ic^^ fois finie. beaucoup d'enfants. que bacille«. la possibi- d'un bonheur comparable au sien. nous jtréserverons des de tous les de la paresse mauvais penchants. trottent par la te te.

je vous en prie. commençaient à côtoyer séparaient heureusement des ! — — . de trente mille volts et au-dessus. alors que les courants à très haute fréquence. C'est peut-être la cinquantième fois que nous faisons ensemble la montée des Baux je me demande seulement si le hangar de M'"'' Tastepain sera assez large pour ranger ma voiture et si ?ious aurons de l'avoine. et dont les cataclysmes ordonnés la revivis- dépassent l'entendement. Quelques centaines de volts foudroient. dont les bornes de pierre assez rapprochées. qui les saisissait aussitôt. François expliquait ces choses à sa chérie. quoi que prétende l'astrologie. n'ont plus d'action sur Torga- nisme. mon lieutenant. Tavel. pour se réjouir une fois de plus du prochain fit retour de son garçon.208 DANS LA LUMIERE des étoiles lilantes. et qui se traversent à une vitesse telle que le plan d'aucun d'eux n'en est dérangé. puis lui répondait par des chansons. trajectoires On touchait presque cettç magie aérienne. Ce qui n'étant plus guidés. attention N'ayez crainte. jusqu'alors assez calme et discret. La mort et cence d'un soleil n'ont rien à voir avec celles d'un héros. qui se joue en dehors des humains. Ce sont deux phénomènes étrangers l'un à l'autre. ni les anéantir. sans les pulvériser. que les chevaux. Tabîme. se retourna tout d'une pièce sur son siège. Tavel. ils ont l'habitude. .

avaient et le poli du marbre. cria de l'intérieur Puis une lourde clef tourna dans Voilà. sance. Elle s'arrêta refaite. dernier tournant les Baux apparurent. les a dur bombardés. François avait correspondu avec la brave femme. et il comptait naïvement sur des préparatifs soignés. creusé Tonctuoux mètres do. Tu verras des endroits où mistral a fait du ver- micelle et du macaroni avec Le silence était compleL Pas une lumière. j'en réponds. de son siège. souleva et laissa retomber teau en forme de main. ainsi — céan. le — répliqua Norade. tout est prêt. une quinzaine de jours à l'avance. Le temps Le temps qu'un déchiquètemenl de ruines. oi!i de rigoles blancht^s qui. Tavel. La voiture arrivait sur un terre-plein. devant une porte aniiquement délabrée. Tavcl. puis à nouveau branlante. bonsoir madame! pensais que vous vous étiez égarés en route. un lumiJe gnon — entre ses gros doigts ridés. (( )) la serrure et la vieille Tastepain parut. 14 . Bonsoir lieutenant. la pierre.LES PIERRES DES BAUX 209 — Au 11 le sera. elle s'engagea dans une ruelle. bordée de débris de maisons de style Renaiselle passait à frottement. dans la nuit. sautant à bas le mar- Une voie sourde.. stel- sous les ténèbres silloniK^es de fulgurances laires. A quelques là. Mais soyez tranquilles. au : bout de cinq minutes. fit Bréet le vent..

« demanda modestement réponse. : avec une jolie moue. mais sans largeur. l'inslallation était rudimentaire : un profond. Quand ils furent en tête-à-tête. composée d'uQ pot à eau de métal éuiaillé. François l'avait prié de revenir cinq jours plus tard aux Baux et d'apporter des nouvelles détaillées de la rue les Parapharnerie. il plais autant qu'Adélaïde Antor? la vigoureux et la que je te Pour toute prit entre ses bras redevenus déposa. Avant de quitter Tavel. il est un vi-ire d'eau de fêle foraine compléfalol. et disparate. En lit réalité. deux chaises et une toilette de domestique. comme une enfant. au fond de son cœur brûlant et bouleGela. lui communiqueraient pour rassurer la fugitive. au-dessous d'une cuvette vrai. Une que bouillotte. mais usées jusqu'à la transparence. une table. n'y a qu'ici ([u'on trouve de sem- blables occasions. qui repartait le lendemain de bonne heure. Le grand luxe consistait en trois serviettes de loile fine. dit iXorado avec sérieux.DANS LA LUMIERE qui causeraient quelque surprise à sa Norade. la jeune fille. versé. taient cet ensemble « Exposition Il de blanc ». sur Est-ce » . qui gardait. porte refermée. avec la menace la suici- daire de Jérôme. acquises dans une vente du voisinage. les amants trouvèrent pittoresque et délicieux.210 . que voisins. un léger remords.

entre cousin et le chat. s'étaient. Elle nous a du moins prouvi'. Heureusement que le docteur Vanelle l'a donné cet exeat. la était-ce l'année précédente qu'ils première celle-ci. beau François. Ce séjour à Vulmis donnait à leur liaison. contrarié par l'absence et la maladie. la tante. il avait encore plus besoin de tendresse et el de consolation que d'autre chose lui son extrême sensibilité donnait envie de pleurer. je n'avais nui besoin. Il était deux heures du matin et il ne pouvait èlre . que nous ne pouvions nous passer l'un — — de l'autre. une perspecÉtait-ce au dernier printemps. fut achevé. le Lorsque le double récit. comme s'ils n'avaient jamais correspondu. bienheureux de se retrouver. les amants constatèrent qu'ils mouraient de faim. Ainsi qu'il arrive après une trop longue période de désir. Sorgue? L'ordonnance sévère de Barias nous a bien tourmentés. ils se racontèrent. ce qu'ils avaient éprouvé et ressenti pendant cette atroce séparatioii. entrecoupé de baisers et de douces étreintes. belle Norade. avec délices. amis et amants tout ensemble. dans une chambre analogue à rencontrés pour de bon à L'isle-surfois. pour ma part.LES PIERRES DES BAUX le lit 211 froid. Autrement. mais pleine. courte tive inlinie. Etendus lun près de l'autre à l'étroit. De cette preuve. je crois que je serais devenue folle.

212 DANS LA LUMIERE révcilli^r. question de une seconde fois. que les égyptiens l'employaient dans certains parfums rares. une table bien propre élait dressée. Du la vin de Cassis! flamme de maison grise. Elle se laissa convaincre. un fin souper préparé. Brécéan expliqua à Norade que l'oignon froid n'avait pas d'odeur. disparurent comme dans les féeries. Le sitldat : l'ouinard et « chapardeur reparut dans la Brécéan bougie Mets la robe de chambre.. >» bonheur. puisque nous étions attendus. sous les feux des lustres. la salade. dans son trouble. le menu se composait d'un carré de veau Iroid sur un lit d'oignons. et cuisine. d'une salade. après un léger émoi. Jamais festin somptueux. les pêcheurs. ô sage prévision de l'hôtesse qui. prends une cherchons nous-mêmes. et l'on ses reflets d argent. au nom plein de promesses. Tous deux avaient un appétit d'ogre. d'une miche de pain frais et d'une bouteille devin de Cassis. l'obli- geante Pastopain..Antoine aussi délicieux que celui-ci aux victimes de la fantaisie médicale. dans une petite salle atout usage. servi par des nègres dans des coupes d'or. le pain. le Père Sidoine et jusqu'au chien Brusque. avait oublié de les avertir! En face de leur chambre. que la r(4ne Cléopâlre elle-même en mangeait. Le veau. quelques provisions dans le buffet. ils Dans apercevaient . ne parut à la souveraine de Marc. Il doit y avoir un buffet et. Tér<>n et Pertus. oii dan^sait la la bougie.

pulle véiisée^ par l'eau. usées au frottement des siècles. écoutnnt le muet langage des choses. avec son tragique redevenu familier. Le temps était admirable et d'une tiédeur prinlanière. lorsque amoureux et regagnèrent leur couche pleine Ue désordre où il fallut retendre les draps. rej^ar- dant les pierres et les ruines. Le com- battant retrouvait là des aspects de la zone de guerre. Quant au Cassis. donna jamais à tout sans plus s'occuper lait. ni d'aucun buvant le soleil. des morts jusqu'à midi. Le lendemain ils étaient joyeux et dispos. ni d'aurun guide. de Mistral. Trois heures son1<'S naient à l'église des Baux. d'eux que le d'une paire de lézards. sur la tahie du ballhazar. un mot recommanles réveiller. Ils résolurent de vivre là pendant deux semaines en Bobinsons. il s'était volatili>é. ne quelques minutes. sans tenir compte de l'histoire. Ils dant à se la vieille filie de ne pas dormirent comme retrouvant.LES PIERRES DES BAUX 213 convint encore que cV-tait un peu court. d'archiiectuies. liréci'an dix francs pour qu'il les laissât tranquilles ». que pour s'embrasser et soupirer de bonheur. Le brave à travers homme la qui promène les tou- ristes cité morte étant venu lui « se mettre à leur disposition. livre. fies roches polies. mais transposés dans la paix amou- . Ceci sa superposition site leur apparlint. de Dante. veut et les âges. Ils avaii'nt laissé. sculptées. d'époques et de croyances.

214

DANS LA LUMIÈRE

reuse
rêve.

et lu vénération historique. Il pouvait adorer JNorade, rêve elle-mîme, au sein de ce

Les doux premiers jours, ils découvrirent Ce fut un enchantement de chaque pas, de chaque regard. Les Baux sont une sorte de cuve irrégulière, dont le village forme le fond^ et que dominent un terre-plein pour l'écouletout.

ment des eaux de
bant
la

pluie,

une terrasse surplompas un mètre de ce sol

plaine et les clairs, les restes grandioses
fort. Il n'est

du châleau

sacré qui ne soit remplacement, plus ou

moins

effondré et confondu,

dune demeure romaine,

puis gallo-romaine, puis Renaissance. Quelquefois les trois strates sont distinctes, ainsi que,

sur une coupe de pâté,
lard. C'est

le

veau,

le

jambon
;

et le

un

livre de pierre,

que

l'on doit lire

de bas en haut, quant à la durée
droite,

de gauche à

quant à l'espace ; et en spirale ascendescendante, quant au mouvement de la vie et à raffouillement par les eaux et le vent.
dante
et
Il

y avait

là jadis

une

ville florissante,
l'Italie et la

une halte

élevée et abritée entre
le

Gaule, dont

mouvement

et la richesse se sont progressi-

vement retirés, jusqu'à faire d'elle un bourg, puis un village à l'abandon, en attendant la masure isolée au milieu des tombeaux.
'c

Aimez, car tout passe!

»

criait ce^paysage

aux jeunes gens. « Aimez, car tout passe!

»

leur répétaient

LES PIERRES DES B^UX
les villas

215

romaines, avec leurs niches de pierre

aux angles arrondis, leurs resserres pour le vin et riiuile, leurs meules pour le blé. Assis dans une de ces chambres dures, oii les fenêtres sont en l'orme d'olive, ils apercevaient plus bas iin columbarium, ruche géante destinée aux urnes, oii reposent les cendres des aïeux. Cendres mêlées à la poussière Plus loin, un puits rond et finement sculpté, auprès d'une cheminée massive, dont la hotte était causée au milieu. Un portail seul, tel un stylite; une mince colon!

nette brandissant
briste

un chapiteau

massif, équili-

hgé dans son geste depuis cinq cents ans. Ailleurs, un chemin de ronde suspendu dans le vide, au sommet d'im mur circulaire, brusquement interrompu par un pignon, une logette de guetteur, une gargouille. Aucune imagination
à la Piranèse n'atteint aux combinaisons insolites

des siècles, quand

ils

s'ajoutent aux siècles,

sur un

même

point précieux du sol terrestre.
la
et

L'esprit,
le

comblé par ces présences, aiguisé par
mort, fébrilisé par
la

sentiment de tude des images

multi-

des accords, s'imagine qu'il

va tout comprendre, embrasser une pers|)ective
inouïe de desseins humains et d'éboulements,

trouver une

loi

sous

le

chaos. Puis, cet orgueil

fugace et rapide se perd dans

une impression

quasi musicale, qui tient aux jeux de l'ombre,

lumière mélancolique.
de
la

et

du vent, dans une béatitude

21G

DAi\S
Ifi

LA LUMIERE

La maladie,
sants artistes

désir, le passé, ces tiois puis-

sculptaient et coloraient

rame

unique des deux amants silent ieux, ou éciiangeant de brèves remarques. Avant le déjeuner, pour lequel ils redescendaient à leur demeuie, ils étaient tout élan et allégresse, ainsi que des marins qui appart ilient. L'après-midi les trouvait plus lourds, repus comme des chats, et il leur arrivait de somnoler au creux d une de ces
habitations sans toil ni [)lancher, chez un con-

temporain d'Auguste ou de Septime Sévère,
se

lis

réveillaient

frileusement,

vers

les

quatre

heures, alors que fraîchit la journée d'octobre,
et partaient

alors en expédition à travers les

éboulis et les tombeaux, de façon à se retrouver

au château ou aux environs, pour

le

coucher

mcomparable du soleil. C'était ici un drame majestueux,
l'astre
d»'

à trois per:

sonnages, ainsi qu'à la naissance du théâtre
feu, l'amour et

un

se réchaulTe

ou se refroidit, cette triple piéoccrée, comment on gouverne cupation brille au sommet d'Eschyle, promon:

Comment l'on comment l'on proroi.

toire

dont

la

vue s'étend sur

la

pins antique traet

gédie. Les rapports crus de

l'homme

de

la

femme
alors

sont le plus profond mystère d'ici-bas,
la

que
la

journée

et le

commandement

s'im-

posent
jOue

comme

des réalités inéluctables. Ainsi

passion sensuelle entre deux destins,

sous l'appréciation pathétique du

chœur. La

LES PIERRES DES BAUX
slatuaire n'est qu'un
et

217

moment stable

de l'angoisse
les

des

l'uriHirs

voluptueuses qui secouent

palais des rois, retentissant de là sur les peuples.

François et Norade conipreiiaient cela, car les possédés l'un de laulre comprennent tout.
ellet,
ç,'oit,

En

dans

le

trantran habituel,

l'homme con-

raisonne, imagine, invente de son côté; la
sien; les deux ordres d'impression et

femme du

de réflexion sont élanches. Quelques rencontres physiques, ébauchées ou hâtives, ne signifient
rien

quant au haul régime des âmes. Au lieu que Tavidilé constante du désir- masculinise la
vision féminine et féminise la vision masculine.

Le véritable univers apparaît. Ponctuel comme une horloge, ïavel le raisonnable vint, au bout de cinq jours, faire son rapport sur ce qu'il avait appris en Avignon. Il ne se gênait plus avec les amants, qoi ne se gênaient pas avec lui, et ces amours d'un officier et d'une infirmière, après pas mal «le résistances, entraient
peu à peu dans
légende de
la
la

cb ionique locale, puis dans la
:

grande guerre

«

Aïe, dit Tavel

en faisant la

moue,

— car
je

il

avait pour autrui le

goût du chagrin,
soit satisfaite

ne crois pas que votre tante

jeune
ni le
^:^nalé

homme

de ce nouveau dépari, ni que le en ait j)ris son parti. JNéanmoins
la tapissière

pharmacien, ni
à i'ordiiiaire.

ne m'ont

si-

rien de fâcheux. La confiserie est calme

comme

Une nouvelle bonne
ligure

vient

d'entrer,

moins agréable de

que

la j)récé-

218

DANS LA LUMIERE
mais dont les services paraissent sui'liLes lepas ont lieu aux heures normales.

dente,
sants.

Maître Jérôme est aussi

gourmand

et

Ion comle

manda

hier de la tète de veau. C'est
»

boucher

Sartan qui raffirme.

Norade eût embrassé ce maître-bon-sens, tant
ces propos la rassuraient. François, enchanté,
lui

remit deux billets de vingt francs. Ce qui

fit

que Tavel, s'exallant, déclara qu'il souliailait, pour son hls démobilisé, une compagne telle que mademoiselle... telle que madame... 11 s'embrouillait dans le protocole de la façon la plus touchante. On lui lit boire, pour le faire taire,

un

verre de Ca&sis. Ses confidences à la

mère
Barias

Tastepain, que celle-ci transmit à ses hôtes,
ajoutèrent simplement ce détail que
le D"^

avait été appelé au sujet de la mélancolie recru-

descente de Jérôme.

11

était ressorti

un quart
la

d heure après, ce qui laissait supposer que
consultation avait été bénigne et
satisfaisant.
le

pronostic

BifScéan, toujours
riant les

prompt à la blague, prit en mains délicates de Norade « Tu vois,
:

on s'habitue à tout! Tes départs et tes retours font maintenant partie du courant de l'existence avignonnaise en générai et de la confiserie Istre en particulier. »

Un

soir qu'au bras l'un de l'aulre,

Provençale aimait cette protection,

car la

ils

parcou-

raient l'étroit vallon qui serpente au fond de la

Pourquoi? C'est une jeteuse de — — sorts? Pire que cela. lui faisait la cour.insistait No- Elle était à contre-jour et son ombre avait l'air de ne pas lui appartenir. liant ses salades d'arrièresaison. Comme saluer du « bon ves- pre et » traditionnel. comme Elle finit par lui fixer dez-vous à Marseille. le on dit chez nous. quand ils lui [)arlèrent lit de leur rencontre. . — Non. de l'éclat surprenant de ses yeux noirs autour nante. mais la bonne Taste- pain. traînait à la ne l'aimait pas... c'est une accompagnée.affir- Cela tient à l'heure. ne rit pas. Elle s'appelle Jeanne Lousle et son père éiait l'ami du mien.LES PIERRES DES BAUX 219 cuvo rocheuse. dans un hôtel un renmeublé. 11 y a dix ans. ils aperçurent. amoureux fou d'elle. . où .. furent grandement frappés. Elle le signe de la croix et leur conseilla vivement de ne plus diriger leurs pro- menades de ce côté. Elle moquait de lui. même inquiels. mait Biécéan. rade. une belle Provençale elle se redrossait pour ils les en costume. mes pauvres enfants. qui les traversa tous — deux communiquèrent. un beau garçon de Maussane. — c'est autour d'elle. la d'elle. se remorque. du halo mystérieux qui flottait Cependant la demeure était avefemme aussi et rien ne semblait légiet à la fois et qu'ils se timer cette impression tréigique. à l'entre-lueur. Ils rirent à cette idée. dans le jardin (Funo (jetite ferme. non..

son rire semblait forcé. il se tient debout à côté de son prie-Dieu. sur la route. et très reconnaissrible. ce qui permet de les distinguer.. quand on est prévenu. accompagnée de son malheureux la câlinaïre. il avait le sang chaud!. On vu tourner avec elle. Ig^norez-la. aux bras d'un autre. observa l'avait en effet et ce : cesse et partout. c'est et le plus simple. . tira son re- volver et se biûia la cervelle. 11 est triste et diaphane et il a un petit trou rose à la tempe. dans les fêtes votives. qui ne quitte pas dune semelle. demanda Norade en frissonnant. Jeanne Louste est. il comprit l'attondit n'était pas qu'elle ne lui appaitieniirait jamais. madame ïa.220 il DANS LA LUMIERE pendant douze heures. Mais attendez depuis lors.. deux ans après le drame. Ya-t-elle à l'église. Vous l'avez vu. quand elle danse. sang jaillit sur la cheminée et sur le sol. mais il ne fait pas les mômes mouvements. On le confond parfois avec son ombre à elle. bien que damnée.Comme elle venue au bout de c<' tf tnps. songeant à . vous. Biécéan.. Parlez un peu de « celui de la Louste » et vous verrez pâlir les uns et les autres.. Il n'y a pas de pire — — porte-malheur. ne lui adressez jamais riait la parole! François de tant de superstition. sans Il — — Fichtre. Comme je vous vois.>tepain?. mais et INorade. où Ion montrait encore la lâche rouilléc. 11 marche derl'a rière elle.

habituée à reconnaître l'euphorie soudaine des tuberculeux.LES PIERRES DES BAUX 221 Jérôme. de ne pas Mais elle di~tin^ua. Il parlait avec une volubilité. Au manifeste que et la lièvre bout d une dou-^aine de jours. Norade. les — mains. chez ton père. il devint le séjour des Baux ne convenait Il pas aux poumons de Brécéan. — Avec moi. et le plus tôt serait le mieux. — alors que veux-tu que je devienne? m'attendre à Cassis. dans ses yeux. au retour d'une prome- nade dans les Alpilles. ils faisaient un di'tuur pour éviter la ferme maudite et la rencontre de Jeanne-aux-deux-ombres. un enthousiasme. cette fois. Cela leur eût cœur de se . enfreindre sible do l'interdiction : toimelle « Il de serait Barias. une éloquence qui inquiétèrent sa compagne. avait froid entre les épaules. — Alors. le se mit à tousser ressaisit. Elle obtint de lui qu'il prît sa température. L'image de la Sa- voie et de Yanelle vint s'interposer entre lui et le n'était donc pas guéri! fit Il lui (audrait retourner en exd. comme au mauvais moment du mas bonheur. la douloureuse résoluiion de ne pas l'emmener. renouvelée par Vanelle vous impos- ne pas être l'un à l'autre. Désormais. Il des Ombres. Ce serait » votre mort à tous les deux. bien-aimé. Il avait trente-neuf degrés et demi. trop mal au — reprit-elle en joignant Tu iras H t'est évidemment impossible de retourner rue fait Parapliarnerie.

Ces pierres étaient devenues vivantes. chauté chanson. le trajet familier des ruelles au château. avant la nouvelle séparation. Ils presque sans parler. Là. Leur deinièro promenade dans emplit d'une mélancolie grisante refirent lentement. Là. menaient au point de vue incomparable de la chute du jour. inhabitées depuis cinq cents ans. propice à la sévère méditation. Là. dont ils connaissaient maintenant chaque station. Leur immense amour les avait ranimées. Partout ils laissaient muraient solennel. de l'cnchanleresse Ils quiltor au solitude à deux. un peu d'eux-mêmes. du château aux ruines. pa- des rigoles. Ces petites sent^^s.. ils avaient pleuré d'enthousiasme. Là. avaient connu la sieste enlacée des amanis d'Avignon. avaient eu telle pensée en commun. et leurs soupirs. embrassés et réembrassés. ses petits pieds bien calés sur une pierre moins branlante que les voisines.222 DANS LA LUMIERE sortir dos iinux. trouvé telle image juste. Là Norade s'était assise. elle avait ri. que troublait l'exquise gaîté de la jeune fille. résolurent de passer en- semble deux ou trois jours à Arles. elle avait dit ceci. Celles-ci conduisaient au désert. (elle ils ils ils s'étaient avaient reilles à fait des projets d'avenir. leurs serments toujours renouvelés et leurs caresses. Là. les et ruines les douce. Là. Ces demeures. partout ils muraux choses un adieu tendre et .

sous les étoiles. Comme la légère voise retour- ture franchissait le dernier cahot. parmi le scintillement des flambeaux immor- tels. . reprenaient : les Baux. Ainsi firent- après avoir embrassé de bon cœur leur amie Tastepain.LES PIERRES DES BAUX Ils ils 223 avaient résolu de partir de nuit. qui pleurait. mais en ils. carriole. comme étaient arrivés. non dans la Victoria de Tavel. ils nèrent leur réveillés par la présence de ces amants passionnés. entre ciel et plaine. un moment sommeil historique.

bizarre et lent. avec la subtilité naturelle aux . au fond de son esprit. d'après laquelle Norade devait aller voir une amie) demeura dans la prostration et le mutisme. le pauvre diable (nullement dupe du pieux mensonge de sa mère. que lui avait fait connaître : la fugitive. ce phénomène singulier. que son aventure. Le deuxième départ de sa cousine n'avait point jeté tout d'abord Jérôme Istre dans les convulsions du désespoir. » La tante Henriette. de Mistral ou de Daudet. 11 l'avait frappé d'un coup de massue. 11 se passa ensuite.CHAPITRE IX DANS LES TENEBRES Le rapport de Tavel était véridique. perdant le caractère du réel. Pendant quatre jours. lui apparut comme romanesque et lue dans un des poèmes d'Aubanel. Il lui arrivait de murmurer pas vrai! « Quel bonheur que ce ne soit Sans cela je souffrirais trop.

Cette récidive aurait dû sa nièce. elle voyait dans la fai- fille d'une dévergondée. Aussi. Des que* son confrère Vanelle lui avait fait part de l'améliora- tion du lieutenant. Le docteur Barias apprit la nouvelle sans étonnement ni indignation. il s'était dit : « Bon. au mas des Ombres.. petite. et avait beaucoup admiré la docilité avec laquelle son ardente inlirmière. la petite » ne restera pas longtemps rue Parapharnerie. lui demanda ce qu'il pensait de cette effroyable et damnnble rechute. pouvait s'y résigner blesse de Norade. parmi les multiples se — Pauvie occupations à l'aide de quoi inquiétude et elle trompait son Far exemple elle haïssait Rrécéan et se retenait pour ne pas demander au bon Dieu. qu'il son chagrin. avait compris tout de suite ce qui se passait dans cette imagination malade. répli- . elle laissait agir la bienfaisante nature. Elle ne . et sa colère.DANS LES TENEBRES 225 mères. il il s'y connaissait en amoureuses. cela ne pouvait pas durer. (ùar. à peine ranimée. habitué à soigner des Provençales. pauvre petite!. ivre do joie. la tare héréditaire. mourût vile et laissât la place libre. quand M"*' d'Everjon. C'était trop beau. elle se gardait de la moindre réflexion.. qui mettait en péril lui faire détester la vie et la raison de son enfant chéri. elle répétait ces mots du matin au soir. dans sa prière. muait en compassion et en miséricorde. s'était confor- mée à ses prescriptions.

sur le berceau duquel d'aller acheter. la confiserie ravivait l'inlérêt. des couronnes. se de l'ambiance et fournir pour s'auréoler lyrique.x conversations. Les vieux beaux songeaient : mé- « Gela aurait pu m'arriver! » lancoliquement Les jeunes n'en admiraient Norade que davantage. Désireuse do ne pas rebuter les acheteurs. de son ambulance la un goujat. gréable fondatrice et donnait à ces amours dé- fendues quelque chose d'intense. les êtres heaux et jeunes sont naturellement attirés l'un vers l'autre. gens crachent ou gémissent avant pour son cercueil.226 DANS LA LUMIERE : qua-l-il avi'C brutalité « Ça les regarde. la tante Istre poussait des soupirs . au. li d'une légende un thème en est de les lui comme du génie. pleins de curiosité. un nouvel aliment médire de l'ambulance et de sa désafatal. malheureuspmenl irrempla- çable. de qui ne déplaisait pas. La s-'conde fugue fille d.. puis se fait admettre. » La vieille fille estomaquée le el se fortifia en demeura dans celte opinion que était chef de service. affluaient de nouveau rue Parapharnerie et s'étonnaient de la mesquinerie des lieux où se jouait ce drame sentimental. Clients et clientes. L'impression de de la jolie apportait prêtait à société avignonnaise ne fut pas ce qu'on aurait pu croire. C'est ainsi que Tamour d'autrui commence par scandaliser et détache assez irriter. des larmes et des lauriers. s'il puis charme et finalement émerveille.

mulant que lui les récits. ouvrirait. sur vards.. vieux fut en butie aux questions indiscrètes le louaient.. avait un [)eu plus d'une quinzaine de jours Il y que Norade était partie. fer. tout d'abord. m-rignifiant les sentiments «filiaux prodiguaient « ses il jeunes patrons ». sans aucun rapport avec Brécéan. dans sadi-^crétion professionnelle. Assis il auprès de sa mère après dîner. dès qu'il serait démobilisé. amplifiant les cir» constances. quand soudain lares^emblance disparut. regardait un livre illustré et s'imaginait que le dessin Restait. selle sur la feuille dépourvue de charme. mais alors. accu- des personnes qui terroger. à seule tin de l'inDii^nement renfermé. Tavel retomba vile et avec délices au péché de bavardage. qu'entraînait un chevalier. Le bruit s'étant répandu que ïavel le cocher des amoureux. quanl le rôve sauveur de Jérôme s'envola comme le il il était venu. Mais alors. une demoi- bardé de quelconque. Lui-même se retirerait alors et. les délails. les un cabinet de lecture!. qu'étaient donc deve- ..DANS LES TÉNÈBRES 227 tout en pesant ses berlingots et déplorait la misère des temps et Timmoraiité issue de était le la guerre. représentait l'enlèvement de sa jolie cousine. selon la formule conventionnelle. avec l'argent de Brécéan (qu'il représentait comme boule- colossalement riche). comme secrétaire ». Il raconta qu''aux Baux qu'ils avaient « mangeait à leur table et promis d'emmenerà Paris.... son vaillant fils.

derrière lequel y a un fossé. célèbre. il attendit Tlieure du coucher avec une patience de chasseur à lalTùt.. C'est donc que Norade s'en — était allée... le sens de la réalité lui revenant peu à peu.. afin de s'assurer qu'elle ne remarquait rien.. avec l'écritoire et la plume. lorsqu'il jugea la maison endormie. adressée à un objet inanimé. La clé avait été laissée la porte... cl... Une telle prière. sa lampe à la main. La pendule n'était pas arrêtée. chez la jeune fille... Puis. Ses sens imprudemment sur surexcités lui com- une odeur de lilas parfum préféré de l'absente.. le poète Aubanel supplie le miroir de lui faire voir la brune Zani. 11 entra. fi. lui eût semblé ridicule et vaine. Il se rappela que. attendait la dormeuse... ni. dans une pièce fit Jérôme. qui étail la table était à la même place.. monta à pas de loup. La disposition des meubles n'avait pas changé. es-tu là? Pourquoi le caches-tu? Tu sais bien que j'ai besoin de toi. et cette fois définitivement. puis la nuit. Dé. tout d'ahord le muniquèrent blanc. à fond — comme de choses — ment. Norade. La glace reflétait tout impassiblement. Il comprenait ceux qui comprennent peu il le sens tragique de cet adverbe fatal. Norade. fait avec soin. ti. Le lit.228 DANS LA LUMIERE nus les héros de l'histoire? Le « demeuré » commença par jeter un coup d'œil sournois sur la vieille dame somnolente. Bien qu'il n'eût jamais possédé qu'une seule .. ve.

il s'assit dans le fauteuil 011. sa tâche du lendemain. vide et blanc. à la lumière de la petite lampe. d'acquis attachât. ce petit geste lui trait de La lampe fut.. Qu'en avait-il fait? Il l'avait fourré quelque part. qui ne méritait pas qu'on s'y no en était pas Elle laisaiL son devoir. et 229 dans des circonstances médiocres. savait bien que ces choses se passent au 11 lit. regardait celui de Norado. il avait un revolver. pour ne pas se faire trop de bile. il avait reçu. régla.DANS LES TÉNÈBRES femme. comme un bon écolier. de les sonder. objet de vénéra- tion et de désir. et il était pleine de évitait de les constater. des mains de sa cousine. cette pensée. quelque temps auparavant. et Il de dû.. A de meilleur dans l'existence car . de s'élendie auprès d'elle. mais oiî? Pour mieux réfléchir. le non! hideux officier blessé qui était allongé à ses côtés et qui la serrait Jérôme éprouva le désir de tuer et se rappela que. voilà tout. filait. un . au il fond d'un mauvais lieu d'Avignon. C'est ainsi qu'il ne se rappelait pas davantage pourquoi il avait caché cette arme indispensable. Il la au moral comme au physiciue. Qu'était devenu ce revolver? Sa mémoire trous. il considérait la folle tendresse de sa mère lui comme quelque chose reconnaissant. Ce souvenir et celui de certaines pâtisseries à la crème étaient ce qu'il avait eu entre ses bras. Mais C'était l'épouvantable. Elle pourrait être là et lui faire signe. avec son sourire. maintes fois.

n'ai- mait pas ces araignées. après dix minutes longues comme urre heure. pas « Car il ne viendrait à l'idée môme d'un idiot comme moi. dont les marches criaient. Jérôme se leva. 11 l'ouvrit avec une prudence de cambrioleur et se trouva au milieu d'objets disparates. débris de meubles et de cuivres. Entiu. dans la terreur de réveiller sa vieille. assez semblable à un perchoir à poules. dans un endroit à rentrée duquel il avait dû baisser la tête. cadres. qui lui demanderait ce qu'ili'aisait là-liaut. 11 s'arrêtait à chaque pas. cartons. comme On y accédait par un étroit escalier de bois.230 DANS LA LUMIÈRE Il avciit lumière. d'insérer l'une d'elles dans son gousset. avec mille précautions. Sa perplexité était en avait la sueur au fiont. sortit de la chambre de Norade el commença l'ascension. et cependant ne remplacent pas une montre. dont chacun pu servir de cachette. c'était au gi-onier! aujourd'hui. le tic tae d'une montre. d'un avait telle qu'il point géométrique. à laquelle il mil le feu. il parvint à la porte du débarras. descendait une toile d'araignée. 11 en plaçant dessous le verre et la flamme. à chaque craquement. Des solives du toit. qui font le bruit. » Cette plaisanterie aurait-elle fait rire Norade? C'était . compli(juée comme une dentelle. de personne. malles. eiïcctuo i>-d TopiTation de nuit. Pas d'erreur. apparentes. Donc à la cave ou au grenier. reprit sa lampe et. lampe à la main.

Mais où prendre? il court.. sa- tanéc guerre C'est comique... blessé. gent et commerce des armes à ! X u u (( d'ailleurs.. Abattre un ennemi. Envoyant un coup de pied le gari^on sentit et rionclialant là. On les emploie pourtant les armes àfeuetsur une vaste échelle encore. j'au- . sur son échine. dans un le sol. bien lui! Mais Jérôme ne savait plus pourquoi il l'avait mis là...DA. Il pressa sur la serrure roulait au fond du et de cuivre rouillé aperçut j^ris. tel qu'un rat Pas d'erreur.e L'emporte au marché. « Le porter à un brocanteur? En tirer de l'argent? A le quoi bon? Je n'ai pas besoin d'arfeu est. 11 est bien connu que le diable vient en aide ceux à qui ont de mauvaises pensées : Du pain liu péclié Diable moud la farine. Puis un bouc. interdit à cause de la guerre. TÉNÈBRES :231 Depuis qu'elle avait rencontré l'oflicier ÏNorade ne liuil plus qu'avec lui. Cela aussi était intolérable. ni ce qu'il voulait [irésenlement en « ec — faire. I. qui se tiouvuit sur entendit que quelque chose sac. il il court le furet! D'ailleurs je suis faible.VS L1£S duulftux.. le revolver dans sa c'était gaine. l'homme qui couche avec Noradc le u u (( qui respire la peau blanche de Norado.. se défendrait. K Ah et oui. sac à moitié moisi. Un ennemi?.

. ne reste plus à tuer qu'une réalité. « maman ». En il depuis son réveil mental. accourues d'enLe plus fréquent balbutiement de la mort. rais le dessous et Le tuer par surprise? Facile à dire. adorable. année. près de sa lampe. et se mit à pleurer. toute petite enfance. avait le dessein d'en Mais les sources de nos projets nous échap- pent. (Ici Jérôme s'assit par terre.. et ce qu'on appelle n'est une résolution subite que le résultat d'une longue méditation voilée. « personne Il : moi. mais dans il ces conditions. DilTicile à ex6cuter. de science un certain orgueil d'être .. (lent même qui gron- « « avec douceur. L'obsédé ne savait pas trop pourquoi pouvait plus vivre. u (( Tuer Norade ? Gela c'est impossible. Comment Irouer ce salin pâle et doux. mais certnine. » croyait faire une découverte. et avec il il ne si savait. fermer cette bouche qui chante si " « « (( harmonieusement. clore ces yeux « qui sourient. vient de la core beaucoup plus loin. que dépassent d'autres vagues.. Une action généreuse ou coupable de la fort quarantaine peut bien être la le fruit d'une germination datant de quinzième solidaires. qui implorent. <f Un sojdat qui a fait la guerre se méfie.) Je n'aurais jamais le courage. Mais alors. finir. et Tous nos états d'àme sont sem- blables au déferlement de vagues psychiques.232 « c< DAiNS LA LLMIERK un ridicule de plus. l'arme ù la main.

en effet.DANS LES TENEBRES bien informé. Si c'était la mort. comme sur les gravures. Il 233 La souffrance qu'il la comparait à une purge convient d'avaler tout d'un coup. cherchait à se rendre comj»te de ce qui lui arrivait. la Ou qu'on connaît tout. qu'il aurait cru dailleursplus intense. sans s'amuser à la déguster.. pas très doulou- reux. elle n'avait rien était de particulièrement tragique. A l'éblouissement rapide avaient succédé d'opaques ténèbres. serait courte. elle moins féroce que l'extraction d'une dent enflammée. il dont le poids lui semblait agréable. le tout sans perdre con- naissance. pour s'habituer au froid du canon. pressa la détente. perçut un choc violent. Jérôme. lui le « demeuré ». ainsi qu'un chevalier qui va faire une déclaration à sa dame. qu'il était cbargé. Il s'était qui permet de tranché les nerfs optiques.. accompagné d'un bruit de tonnerre et la vision dune flamme. l'autre jambe étant repliée avec la vague idée qu'il prenait ainsi congé de Norade. quand on ai-je seulement éteint ma lampe je avec Il balle que me destinais? » lampe intérieure. Alors il mit un genou en terre. Maniant avec plaisir le revolver. Il l'appliqua contre sa — — de recommença Il le geste d'appui. s'assura tempe. qu'il devait se tuer. voir la lumière du jour. allongé tout de son long. avec une lucidité d'esprit jamais éprouvée. l'omniscience de l'au-delà : et qu'il attribuait à « (^est donc vrai est mort. avait éteint la .

Le timbre de sa voix n'était plus le même. la tête entre mains tremblantes. hien qu'il eut les grands ouverts. béni. le D'' Barias. auprès de son enfant. la flamme de revolver à côté de Elle appelait au secours. je organe essentiel — que celui que vous savez. chait sur lui avec mon Jérôme! » Elle désespoir. soyez pauvre mon Dieu le ! — ses sanglotait la vieille. — Je resterai aveugle. . auprès du malheureux blessé. réveillée eu surle saut et accourue au bruit. pétrole. ivre de douleur et de surprise. pénétra dans nier fatal. comme si Elle ». avec une précision (J'expérimcji- tateur. elle aperçut son lils gr«- gisant à terre. et se pen- sa dou- leur pouvait le raninrer. Quand Hemietle Istre. docteur. affaissée sur fauteuil. étendu sur de Norade. Elle hurlait :« fils. Son suicide manqué rendu l'intelligence. n'est-ce pas? lui avait fit Jérôme. car il avait demandé Le savant achevait son examen puis vous affirmer qu'aucun n'est atteint « à être porté là. Mon mon enfant. d'un cadavre à peine la vie. qu'on était et au milieu de l'émoi de la rumeur était le lit de tout ce paisible quartier d'Avignon.i\ DANS LA LrUMlERE le demi-^àleux. La transformation était manifeste. l'enti^ndit qui murmurait yeux fixes. après. Ah! mon Dieu. le dans le louche halo de lui.•2. : Madame. désenveloppé de Deux heures allé quérir. : « Norade sa main demeurait tiède et légèrement remuante.

s'il aimait toujours JXorade. mais sa rancune s'élait envolée avec la lumière de ce monde.. De toutes Le diable n'a pas » Le nom du suicidé. « dune douceur sarrasiue » murmurait François. dont cipales stiophes. toi. et. 11 l'aimait il comme un beau poème voluptueux.? les lèvres demeura sur rive d'outre-tonibe.. tenait d armistice et de ses glorieuses consé- On attendait les journaux locaux. toutefois. JNorade se appuyée à un pilier. de s'endormir ensuite au son de sa voix. demande quences. La les jeunes hlles en costume (car la mode. qui la prétendait « de ce sang-là ».\S LES TÉNÈBRES 235 — Ce voulu de ii\'sl pas sûr du tout. sous l'impulsion de Mistral en revient heureusement) s'entretenaient avec les vieilb'S de la grande nouvelle de la . mon garçon. Nous verrons ça dans un ou deux nuis. 11 pensait à Brécéan. et et de pleurer à l'écouter. qui avaient du retard. C'était un clair dimanche d'automne. non exempte. lu Tas échappé belle. à Arles. belle et suave. comme les trains. après la foule s'écoulait lentement messe du malin. c'était d'une façon apaisée. façons. Ils venaient de décider que leurs noces auraient lieu précisé- . 11 souhaitait seulement de l'entendre.DA. Il se rappelait les prin- ne la séparait plus de ses chants. ainsi que dune — Croyez-vous qu'il voudra de. de lièvre sensuelle. à Sainl-Trophime.

On demanderait au Père Sidoine d'officier. non dépourvu de raillerie per à plus : Eh oui. par temps calme. le ment voir premier. Des séraphins voletaient dans le carré du ciel bleu. mais ne comptez pas qu'il va échap- mon empire. d'orgue qui s'apaise et de victoire. Les femmes. a l'air faite pour la méditation blent amou- reuse. une partie de dans une douceur dorée qui avait y avaient passé goût de l'infini. c'est un de vos sauveurs. qui les rend le sort désirables. d'une béatitude qui des sources mêmes de ville. puisque c'était lui qui. Il la suivit. d'un regard bienveillant. . Nulle part plus qu'à Arles la solitude à deux n'est facile et suggestive. La le la journée. demanda-t-elle. en passant. transporté d'un bonheur profond semblait couler et grave. la vie. avail monlré leur deaux amants. et enviaient de sa compagne. Admirez-le. >> Jamais ilsne s'étaient sentis cette mêlés. dévisale geaient beau soldat décoré. que parmi atmosphère d'encens qui s'évapore. plus confondus. La païenne ou chrétienne. portant des câlins et des baisers. dans ce sanctnaire célébré par l'immortel poète de « la communion des Saints ». tranquille. Celle-ci semblait leur « répondre.236 DANS LA LUMIERE ici. — Si nous montions au veille ils cloître. avec celte lanj^ueur si ironique. et les compartiments de son silence sem- communiquer par des chuchotements pareil à Le cloître était désert et un narire sur l'océan des siècles.

qui les suppliait. de votre chère présence. qu'en les — Ce serait très imprudent. Quant à Antoine. la jeune fille tira de son réticule une lettre de Marie Téron. le soir. puisque François était convalescent. » . Quanil ils arrivèrent près du puits. de revenir au nias des « Ombres : besoin de vous. pour la donner toute à mon Pierre. il va bien.DANS LES TENEBRES 237 harpes de lumière.l'ai suis inquiète.. Je moroses pressentiments au il ne m'a pas écrit depuis sujet de mon (ils I^ierre huit jours. comme les enfants qui jouent au monsieur età la madame.. Vous connaissez mes transes. et je puis détacher ma pensée de lui. Barabarde et Audiberte vous envoient toutes leurs amitiés et jamais votre Camargue n'a été plus belle qu'en ce moment. : — C'est joliment penses-tu ? tentant. Ce jeu terminé. . venez le break vous attend. Dieu merci. lui tenant sa main tiède aux doigts longs. Elles sont d'autant plus vives et cruelles que la cessation des hostdités est en vue. Tu as encore un peu de fièvre. Allons. Norade et Jean-François marchaient côte à côte. sans se parler. il mit ses doigts dans les raies onctueuses. Et prescriptions de Yanelle?. dont la corde a creusé les bords en rigoles. 011 semblaient pierreries les ongles roses. fit Brécéan. — Tu tousses encore quelquefois. — Zut! pour Yanelle! Je me sens retapéAvoué que je suis retapé. j'ai de . elle avec une légèreté de chatte.

ses chants d'oiseaux. l'aube et le travers la à travers Ils ils bruissement des cigales. ce serait insolent. Les médecins exagéraient toujours. Le meilleur traitement de toute malalie n'est-il pas celui par le bonheur? Où était le bonheur? Dans les bras de JN'orade. LUMIERE D'ahord loat le monde tousse. cette perpétuelle rables du mis des vibration lumineuse tendue sur la plaine et les marais. le pas des crépuscule et ses vapeurs violettes. il tourner à Wilmis. nues.cela vu à beauté voluptueuse de Norade. — Ils en entendant bien xi'autre-. le prit. Norade. comme une pierre précieuse. incompanbres. Au fond. Mais je ne plus jamais le sang. si je n'avais pas une légère fièvre quand tu te déshacrache billes. Ensuite. le chevaux. les sainis do pierre quand les gargouilles commenceat à se confesser ! — En voilà une raison! Nous ne sommes pas Cela m'éviterait de re- des gargouilles. hésitait. Vanelle était encore plus méiiculeux que Barias. lut d'abord .238 DANS LA. — Malheureusement. — — Rappel li'-toi que nou'^ sommes dans un cloître et qu'il ne faut pas faire rougir les saints de pierre. Il évoquait les heures chaudns. redescendirent l'escalier de pierre. VÉc/airde Mont- pellier arrivait. Comme le sortaient de Saiut-Trophime. tout.

. 239 machina- lement. » Elle accompagnait ces mots de gestes courts et : .a lui-même. pensa « Qmd animal! Si au moins il ne s'était pas manqué!. en effet dite. Jérôme I. Le doc. avugle... » Le son égoïste de cette phrase banale rétonr. puis. A la suite de chagrins intimes.. Je suis damnée J'ai fait le malheur de ces pauvres gens.. teur B.. » Il dit avec mauvaise humeur C'est une triste nouvelle. dont les produits sont appréciés de nos gourmets. 11 n'a pas encore davantage pu supporter mon second départ. sans endommaçjer le reste du cerveau. appelé en tonte liâe. : Avignon : Un drame M. je suis se retourna.. interloqué. affreux vient de jeter la consternation nie Parapharnerie. savant tnédecin de r ambulance d'E. et c'est le principal. resterait L'officier déclaré que M.. C'est effroyable ! Mau- maudite » Un passant.. entendant ces mots. . ! insecte. tandis qu'il la prononçait L'accent défait et douloureux de sa maîtresse le surprit « C'est ma faute. Elle jeta un cri et devint -i pâle que François crut qu'elle s'étailtordu le pied sur le pavé.DANS LES TENEBRES communiqué. chercha les nouvelles d'Avignon. a tenté de se suicider à l'aide d'un La le balle a coupé les nerfs optiques. fils connue^ revolver. a. de la commerçante bien si Jérôme et /.. ou qu'elle avait été pi(|uée par le un lis. toujours exaltant. Elle lui tendit journal : « Tiens. Mais : : (( enfin la vie est sauve. Brécéan lisait.

comme quanti elle en train de preadre une décision. blessé François — mon petit. Je ne veux retournes là-bas. des heures oià je m'imagine. — Que complètement guéri! C'est il et y a.. à la façon d'une eau dormante « Qui t'assure que je ne suis pas très malade. jamais! je te le défends ! Tu es à moi. et que je : n'ai pas besoin de ta présence autant que lui.. LUMIERE était navrés de ses jolies mains. mon les elle l'appelait ainsi grandes circonstances gnon. mon poumon... li'un gris bleuté. Je dois Jérôme. — — Tu es ma vie..2'iO DANS LA. ! Norade. — Ta Ça. je t'en supplie. tout. avec un regard inoubliable. ma chair. Et si tu étais reparti seul pour Yulmis?. cœur. sombre dans ses profondeurs. j'étais un mensonge. plus que hti2.. pas que tu Tu y resterais. Je ne serais pas reparti seul pour Yulmis. Je ne suis pas complètement guéri — Mais tu prétendais tout à l'heure.. . Puis.. moi aussi.. Après '( un silence : Ecoute.. ma respiration. Ils s'assi- rent à la terrasse d'un café. nous sommes hancés.. demeure auprès de moi Tu pourrais regretter un jour de m'avoir quitté. nous allons nous marier. mon cher trésor.. passer avant mon ce.. place est auprès de moi. — dans il faut que je te quitte pour quelques jours et que je retourne en AviMa place est au chevet de ce malheureux. Tiens. ne me fais pas expliquer davantage.

la fille ie mordait et l'empoi- sonnait. amoureux. Elle m'appelle. c'est mon devoir. 10 . Elle adorait François. intérieurs que certains êtres subissent jusqu'au sacrifice de la vie et de tait et mieux que Son amant le sen- n'en était que plus acharné à lui faire obstacle. entendsmoi. elle aussi. La jalousie. sion (la Après un quart d'heure d'âpre discuspremière qui s'élevât entre eux). Go qu'il y avait en elle de généreux venait d'armer de. ri-quer de l'assassiner pur mon abMais Pertus secouait la tôte : sence. Ses )eux ardaient de sentiments divers.. véhémente du pêcheur « Ce^t obstinément impossible. de sa la démarche vive. fer la souple Provençale. elle lui appartenait. en un pareil moment. François. de te un moment. Laisse-moi même. qui m'a élevée. Elle prit sa résolu: tion et se leva réfléchir ici « J'ai besoin d"ètre seule. » Elle mit dans ce. » Sans méfiance. que dominaient le courage à et la maîtrise de soi.DANS LES TENEBRES 11 241 « avait été sur le point de dire : ce gcUeiix )'. chéri. dans une heure au plus il retrouver lard. iriité. accepta. mais elle obéissait un de ces commandemenls la vie. par il petite rue (jui mène à Ihôtel de ville et l'accompagnait d'un regard étonne. de nom eau. ils jjas n'étaient plus avancés. Je ne puis abandonner la tante Henriette. comprends-moi. elle me réclame et j'y vais. mot une énergie passionnée. Mon devoir. Elle disparut..

sa sereine tradition. où l'on voit la fête de Noël. dans ces circonstances tragiques. une fois reprise indiqué pour faire un spectre. dans les cœurs bien nés. se retrouva devant droite. grand. autour de ment servie. Calendal. voùlé. tous obstacles levés. les fêtes. célébrée selon les le rite traditionnel. Lille un "rand et vestibule. en la costumes et grandeur nature.. cette scène évoque. Elle songeait « Je ne veux comme Jeanne mes côtés.. l'enterrement. ce qui fait le ici charme dans le et la mélancolie des jours apparaît a' décor une méthode auguste et sûre. tout le passé de la Provence. le mariage. la place. devant une vitrine qu'elle connaissait et qu'elle aimait entre toutes. ses nobles usages.2 DANS LA LUMIERE traversa une arcade. la vêture. Saint-Tropliimc. Elle en la frissonnait à l'avance. Mais. pénétra dans : musée pas. ses était tout yeux écarquillés. la pêche. par le courant de et vie de famille.2'. l'existence était-elle concevable sans Jean-François? Cela au nait possible momenî même où. personnages. retrouverait-elle jamais sa liberté. avec sa tête ridicule. avoir toujours un » spectre à C'est que Jérôme. . Le bap- tême. l'union tant attendue deve! Le musée do Mistral était désert. tourna à le au bout de arlésien. les objets familiers. La belle et malheureuse Norade s'assit sur une banquette de cuir. Louste. Réglée sur les abondamindications du poète table précis et sublime.

ou transmis aux vibrations sonores des instruments. ou dans les grimaces sanglantes de la haine. le génie est la réapparition des ancêtres : les voici. allait faire le malheur des uns ou de l'autre et risquait d'appeler le deuil et le glas. ou ou tracé en petites figures sur le papier. ou dépensé et la pierre. L'être humain car il est infiniment plus complexe que ne turges. L'émotion ou l'inspiration les évoquent et les précipitent vers le champ éclairé de la conscience. racinien. car son parti. la rigidité de ces figures. ves- tiges d'ombres. Qu'il soit taillé dans le marbre projeté par la couleur sur la toile. le cœur sectionné et béant. ces La jeune à fille demandait conseil à détoiïe.DANS LES TENEBRES i'/est 243 l'ordre virgilien. de mouvements. à travers les ris et les pleurs. dantesque. qui sourient en appor- tant les plats. quel qu'il fût. la solution de l'insoluble. de lueurs. le peignent les écrivains et les dramaest à lui seul un théâtre et un enveloppement de fantômes héréditaires. les crispations et les sueurs de l'amour. . dans les convulsions. pour le souper de la nuit miraculeuse. Elle était littéralement déchirée. transmis aux générations successives. furtifs et fugaces. mis- tral ien. ou ruisselant le long des parois du puits de mélancolie. images de cire et Elle cherchait un apaisement son trouble. qui gravitent autour de la personnalité actuelle. elle enviait l'insensibilité.

à ce qui a été heureusement. Ta . appuyée front à la vitre et regardant la pluie qui tombe. les l'antai- amouieuses. Derrière elle venaient les grand'mères. ce sont les femmes. Quelle femme n'est pas née pour l'amour. ou malheureusement évité. Ce ne sont pas les hommes qui l'ont la race. plus souvent contrarié que parfois déplacé et coupable. auraient alimenté un Lamartine ou un Musset. obsessions. satisfait. a été autrefois chose impor- tante. dont comme Norade sies planètes. dont elle n'ose s'avouer qu'elle serait à lui. d'unf? " parole. au milieu de ses enfants ou des humbles besognes du foyer.2'i'» DANS LA LUMIERE autant de élait satellites et de en proie à sa mère. et la plus dégradée son instant de rachat. ? Il n'est d'un frôlement complice de la main imagination de poète comblé que le ne dépasse imagination de femme. s'il s'arrêtait et lui parlait? Quelle femme. pour qui l'amour. môme comprimé et par les soucis de la maternité de la maison. à la toute petite circonstance enfuie d'un regard. mégère a eu son heure de charme. et leurs hantises". comme La pire toutes les larmes qu'elle n'a osé verser. transportées du petit tticàtre de Cassis sur une plus vaste scène. entrevu comme un beau passant. qui ne fuient pas toujours vieilles et ridées. en songeant à ce qui aurait pu être. préoccupations amoureuses y jouent un rôle autrement décisif que les pf^nsr'iirs et les conquérants. n'a pas souri intérieurement.

. Elle retournerait rue Parapharnerie. comme moyen de ne pouvait êlre question d'abandonner elle François. et la il dépense. Elle panserait. Les élans comprimés de femme. le devoir l'emporta. devant les vitrines incomparahles du petit musée. Cela . Ihomme saurise. Elle la j)laie saignante qu'elle avait la faile. Eile gaspille. soiait il pardonnée par le tante. ainsi que la crainte du remords. Gomme temps en temps. et trouverait le de vivre auprès de tout en revenanl. Peut-être Mais cela c'était l'aulre rive. Elle consolerait Taveugle par détresse d'amour. ses secrètes pensées. muettes l'immense réservoir des hauts faits ou des belles œuvres qu'admirera la postérité et ses illusions. infirmière morale. laquelle revenait au refrain. Ensuite. déroulait ses couplets sous sa préoccupation. qui élait au fond de sa nature. rejoindrait lui. d'agir vite. Avignon. elle n'avait pas sur elle ce qu'il loge de la fallait.. la résolution une fois prise. elle descendit la « <( à la gardienne : et demanda permission d'écrire un mot « François chéri. Ainsi songeait Norade. Finalement. Le chant. ses espérances.DANS LES TENEBRES 245 llic- femme accumule. ses regrets et ses douleurs sont dont s'inspirera l'avenir. si je cherche à il éviter le funeste sort de Jeanne Louste. Il s'agissait. Elle s'arracha à la contemplation de ces choses mortes et anciennes. en le même (lécidcrait-cUc. no faut pas m'en vouloir.

réilochissait et à la sécurité avec une promptitude maladive. cinq minutes avant le départ. Norade. pendant ce temps. elle mourait de faim et com- manda au maître d'hôtel un épais sandwich au jambon. accompagné verre d'un de bière. Elle fit signe à une Victoria. Elle déposa la lettre au bureau. Il ne pouvait pas plus douter de l'amour de Norade que de la saveur passait de la jalousie .2'.6 DANS LA LUMIERE « « « « « « nous porterait malheur et à notre éternel amour. en recommandant qu'on « la remît à monsieur dès son retour ». impatient. revînt à l'hôtel avant qu'elle eût tions si fait sa valise. qu'elle dévorait tout en rangeant et bourrant son linge. Ce contretemps n'eut pas lieu. qui passait. ses corsages saire. Le risque étail que François. où je te rejoindrai hientôt et dis-toi qu'à chaque instant de la journée ma pensée ardente et tendre est auprès de toi. de transfor- mer son esprit en page blanche. elle se trouva mieux. Va m'attcndre à Yulmis. Toute à mon adoré. Elle avait un train pour Avignon dans une demi-heuro. Je t'écrirai chaque soir d'Avignon. et son néces- Après ce substantiel repas. » Elle consulta l'indicateur. et arriva à la gare sans encombre. François. plus d'aplomb. L'estomac creusé par des émodiverses. que sa décision était prise lui libérait l'àme de la torture elle s'efforçait du doute et de ne penser à rien. abritée par un tendelet de Le fait toile.

attenterait à ses jours. sa maîtresse de j'avais donner suite à son projet : « Si une hémoptysie. dont la mort stupide n'avait pas voulu. Ainsi court la contau-ion du sui- tendus et vibrants de la pas- . Mais je vais et l'on n'a mieux malheureusement "pas une hémoptysie » à volonté. Ah! Jérôme appelait INorade en attentant à ses jours! Soit. le parfum dans la bou- sachant fiévreux et irritable. lui aussi. même légère. mais à l'aido des marécages d'automne. en quelques jours. que une répulsion physique pour mère Istre voulait vainement lui faire épouser. cide sur les On fils verrait alors ce que ferait la belle partagée. quant à la Camargue et au mas des Ombres. elle y regarderait à deux fois avant de me quitter. au lieu d'achever sa convalescence à Yulmis. précisément. Elle avait la homme. malgré les assurances qu'il se prodiguait à lui-même. qu'il importait de laisser s'user d'elle-même. le Breton demeurait perplexe et cherchait le moyen d'empêcher côté-là. fût-ce l'espace d'une semaine. Eh bien. non à l'aide d'un pistolet.DANS LES TENEBRES du fruit qu'on 2'j7 vient de boire avec délices le et dont on a encore l'eau et che. il irait rechercher au mas les origines de son accident. Brécéan. au chevet l'idiot. Faiblesse d'infirmière pour de cet le plus malade. elle lui préférait cet odieux cousin. Il se rappela de nouveau l'interdiction portée par Vanelle. Cependant. Donc. rien à craindre de ce Et pourtant.

La pièce avait cet la fuite. Il tournait et retour- nait le billet entre ses doigts tremblants. véritable morsure de la reconnais- sance et de l'amitié sur l'amour. p^idu son autre. plutôt qu'il ne march. n'osant se formuler à lui-même un soupçon : nât cet amant l'heure « cruel.248 DANS LA LUMIERE La ville d'Arles avait sion iVénéliqufi. ily a près d'une heur •. Pui. il courut. prompt jusqu'à cette bizarrerie à réveiller le désir. sans que . Elle a laissé ceci pour monsieur. Il monta le lire. Elle était une cilé comme une au soutrompeur. murs de rire cette critique qu'il que tel cliurine secret en sentait l'amèrc ironie et de sa Provençale. Il n'était p. : jusqu'à l'hôtel — Madame est partie. qui venait de le traverser. La méditation durait bien longtemps! 11 attendit encore une vingtaine de minutes.". deviné. Il avait compris. accourait le percer d'un trait de feu.s. 11 regarda sa montre au plus tard » était écoulée et Norade ne revenait pas. et ses filles. et aspect indéfinissable de que n'oublie le jamais celui qui a pleuré ragé devant l'armoire vide et la brosse à dents disparue. se levant d'un bond. aux attrail.js sentimentale. sous l'œil curieux de la dans sa chambre pour dame du comptoir. ne valaient pas qu'on leur sacrifiât les Bretonnes an cœur fiilMe et sage. qui n'aiguillonlidèle. Mais k~ peine le cousin dllenii Lehadec avait-il furmulc pierre indiflérents.

je puis faire se un spectre regarda machinalement dans soti la glace. Moi ! aussi. C'est bien. malgré lout. ou de gant. qui avait. Seule l'odeur de Norade. C'est dans cette revoir dun odeur que Jean-François lut cet » étrange. ou de houppette à poudre apparaisse comme une dr-ri^oire consolation. de Saint-Fiemy et de Baibenflottait entre les rideaux et le lit. « adieu ». La décomposition de cette visage lui prouva que menace n'était pas vaine.DANS LES TENEBRES 2-19 plus petit oubli de linge. . l'odeur de tane lavande des Baux. « au son le — II Norade. tu t'en repentiras.

et la jeune et belle Provençale. Norade. je t'en supplie.. tes lèDans la nuit épouvantable où je suis. il n'y a que cela qui me soulage. avec joie par gée par le suicidé. qu'elle avait pris son . ainsi qu'à l'ambulance d'Everjon. Les draps étaient blancs.CHAPITRE X LES CLOCHES DANS LA NUiT vres. comme les petits enfants qui désirent passion- nément quelque ment parfumé à chose.. Un bandeau blanc recouvrait les yeux morts. qu'elle avait été accueillie avec une sévérité miti- la tante Henriette. auprès de son cousin et fou de ténèbres d'amour. qui me donne de vivre ! — la force » L'aveugle était couché et tendait les bras. La chambre était arrangée pour les soins. y avait cinq jours qu'elle était revenue. tes lèvres. Sa mère l'avait forte- l'eau de Cologne. avait repris son Il costume blanc d'infirmière.

Il était réveillé pour de bon au milieu df la nuit éternelle. — Tes lèvres. Norade! Elle avait eu la faiblesse de céder une prefois. le Il il avait deviné. . se pencha Deux longs bras de singe lui palpèrent avidement les épaules. d'être une chose cruelle.. la taille et les seins. — mière Tes lèvres. comme buvant. n'apparaissant qu'à de rares intervalles et après avertissement préalable. Or. que essayait-elle. En vain pendant le contact. pour une embrassée amoureuse- ment par un homme . s'appliqiia sur la sienne La bouche sèche humide et y demeura celui qui.LES CLOCHES DANS LA NUIT poste au 251 chevet du malheureux. le coup de revolver.. l'avait rendu clairvoyant quant à l'esprit. de substituer à l'image douloureuse l'image volupteuse et à la présence l'absent adorable. Norade! sur la couche. Elle n'avait plus de nouvelles de François et ce silence la torturait. sensible à autre chose qu'à la gourmandise. en aveuglant Jérôme. La maman le parti à tirer Istre avait compris tout de suite de la pitié de sa nièce et elle se faisait doucement entre- metteuse. bavard et môme éloquent. qu'elle n'aime pas. Tout son instinct de femme se hérissait contre ce mensonge. senti remords de sa cousine et abusait de la situa- tion avec la perversité habituelle aux enfants gâtés et aux hérédos. Elle céda. C'est amoureuse. un bon moment.

Le plaisir de la jalousie s'ajoutait Veux-tu que je te lise du Hugo. hi jeune se preloil au triste jeu avec une passivité navrée. il eut apaisé sa Il avait son plan.252 DANS la I. apparente dans ses r<^gards nerveux voir. ou un roman d'aventures?. un plan . Mais la voix de la conscience était devenue soudain plus impérative en elle que le cri du ..A LIMIKRK goûte fraîcheur initiale du gobelet. demanda la victime résignée.. je préfère (tétait ce qu'elle craignait. et il se disait que la jeune fillf après avoir accordé les préliminaires. finirait par se prêter au reste. Les choses fille allant plus loin. un peu d'Aubanel. Le beau lîreton lui avait pris Norade. d'infirme. dans cette chambre de maJNon. — lade. et distrails. Le brusque changement des courage de subir ce qu'elle circonstances l'accablait et elle se demandait où elle puisait le subissait. La lecture de ces poèmes sublimes. Peu importait à son égoïsme qu'elle souffrît ou non do ces exeicices et que le plaisir lût unilatéral. ou du Musset. oh merci! soupira Jérôme quand soif. il la lui prenait à son tour. au lieu de courir rejoindre son chéri. — au plaisir charnel. mais que Jé- rôme ne pouvait — Merci. lui rappelait cruellement les heures divines et si proches oii elle partageait avec François entr ouverte et les délices de la Grenade des Filles cV Avignon.

l'escalier. Norade avait.François. afin qu'il fût au courant. Même précaution vis-à-vis les de Marie Téron. un sentiment. C'était la du D"" Barias. I. Celui-ci commençait à ne plus s'étonner de re11 trouver son infirmière dans les conjonctures les plus insolites.LES CLOCHES DAiNS LA désir. Elle attendait Un bruit de voix vint de visite deux réponses. et elle se trouvait i\UIT 253 semblable à uue esclave que commande un maître invisible. mais nécessaire. armé des lanières du remords « Ce cadavre qui respire et désire. resplendissants. mêlé de pater- . la rangeait parmi ces êtres et généreux. le faibles devant l'amour. averti son père des circonstances vraies du drame de son retour. qui appellent et le drainé par leur beauté compli juent par leur e-prit de sacrifice. cet abandon brusque. au sortir de la messe à Saint- l'ro- du Convaincue que la tante Henriette avait écrit à son frère l'ertus un récit partial et trop «maternel» des événements.a jeune (ille était devenue pour lui un objet d'étude psycholosïique. c'est ta faute. après la belle et confiante journée cloître? Jean. Était z7 là ou à Vulmis? Comment supportait-?/ la séparation. : oïl plutôt elle récitait ces siroplies savait par brillantes. accompagné de M""" Istre. Elle lui demandait aussi de s'informer de pliime. le qu'elle cœur et qui évoquaient mas des Ombres. dans un café de la ville d'Arles. Expie le malheur que tu as causé. de son côté.» l^lle lisait en songeant ainsi docile.

Je t'avais dit de mettre une couche d'iode. et les savants et les philosophes sont nombreux. gait à percer k travers sa bougoniierie.. mela le bonhomme. celle de sortie. riHudc ne suppriment pas les passions.. déclara Jérôme.. à c't'heure? Sa tempe est-elle racmôdée? Le bandeau enlevé. ai te toi. il examina avec soin pareille à jectile la cicatrice d'entrée. — De quoi mêles-tu. pour disculper sa garde-malade. Elles les endorment. — C'est moi qui n'en pas voulu. vois-lu noir ou blanc aujourd'hui? . Dans les milieux médicaux. rescapé! gromdit-il crânienne. cette propension sensuelle est connue sous le sobriquet de « tournant du doucheur». Barias ne savait jamais. l'cousin.. impercr^ptible.. — Qu'est-ce qu'il dit. tation et ses remontrances.254 DANS LA LUMIERE coinmenson irri- nité Irouble et de tendresse excessive. quand il apercevait Norade. qui se réveillent. La science. Eh bien. car le pro- avait traversé complètement la boîte — Qu'est-ce que tu fous? à Norade. pour une raison que l'on devine. devant un visage ou une silhouette de femme ou de vierge. mais son besoin de la morigéner cachait un autre besoin. moins avouable. 11 lui était devenu délicieux de la tutoyer. au déclin de l'âge. en désespérés. une étoile de chair et d'os. s'il devait l'embrasser ou la battre..

qui m'ap- il prend que son client n'est pas retourné à Vulmis. . — l'autre. Certes! L'appétit et le sommeil n'ont rien à voir avec cette histoire-là. rait préfé- — de beaucoup la première. Docteur. il n'était pas besoin de cette complication. gauche.. le lieutenant... que tu n'as pas envie de recommencer? Jérôme secoua indiquant par tisait.. l'autre noire. garçon. qu'une première tentative sulNéanmoins. Ainsi parlait la tante le Henriette. Je n'ai aucune lettre de lui. tu serais encore bien embêtée. » Elle se retint pour ne pas sourire. même à des accès de somnambulisme. Je suis les idées noires môme sûr ont disparu avec le choc. N'est-ce pas. il dort et il mange bien.. a tort. répondit la — Provençale en rougissant. la main de droite à. que devient-il? J'ai reçu ce matin un mot de Vanelle. Ça Unira par lui jouer un mauvais tour. Ses les fonctions s'accomplissent normalement. Barias là Norade à part et lui recommanda de ne pas son malade seul pendant la nuit « Il a droit à de violents cauchemars. qui se suc11 cédaient dans sa pauvre tête fracassée.. dont observations assez plates mettaient hors de lui — que vieux praticien. S'il se jetait par la prit laisser : fenêtre. Et En effet. son examen achevé.ES CLOCHES DANS LA >iUlT 255 diffé- Car rentes : le cousin annonçait deux cécités Tune blanche.

Brécéan. Or. de ces prunelles au cœur et aux arlères battant lui avait pris le bras au-dessus sous l'élolie! — Je te plains. Il avait les yeux plantés dans ses yeux et il admirait leur éclat voilé. te voilà au — Maître. est à ta disposition. et si jamais il te manque quatre sous rias. Si tu appartenais à seul. ma pauvre petite. Brécéan tu as (luitlé Il Brécéan pour venir ici soigner le cousin. qui menait tout droil jusqu'à l'àme. pense Dans (jnel j^uêpier moral t'es lu fourrée. vous faites erreur. tu as peur pistolet. si ça t'amuse. puis.256 DANS LA LUMIERE Parbleu. ! — je il le boude. C/est bien son droil. et. du coude. lu'as peur de à gauclie. lu serais auprès de Brécéan. 11 ne faut pas me raconter d'iiisloires. tu le te ma tire petite! L'ofticier le tire à droile le et. Mets ceci dans ta jolie caboche et Oi'i comme que il tu aies besoin de ton vieux Ba- cheveux blancs. du moins partage de Sans être légitimement. d'un deuxième loi. si perdie Le cousin tu le rebutes. fais-le . au delà. Heureux ceux dont l'image allait et venait. J'appartiens à à lui seul. Ma science et mon temps t'appartiennent. coup de mariée. semé d'étincelles plus claires. — C'est ce qui te trompe. mais tu es quand même ma : chère élève. une sorte de chemin d'or bruni. Use et abuse de ses tourner en bour lique. si repousses. 11 m'arriv e de te bousculer.

ça du bien. *Lin piirotin.. où elle marchait. fait Il bonhomme répétait : et « mouilla de pleurs Allons. les la moitié de leur amants laissent tomber bonheur. de ces jeunes sanglots. Norade.LES CLOCHES DANS LA NUIT 257 pour un voyage. se jota sur l'épaule du sa reriingote.. je serai trop content de les mettre à la disposition. Elle sortait d''un songe. Tante îlenriptle avait souhaité le bonsoir à son fils et à sa nièce. une fanfaisie. comme un vieux mendiant d'un bouquet de roses. de cette émotion. Par oubli et négligence. vas-y. par les rues roses et bleues des Saintes-Mariés. adressant à celle-ci son premier regard de gratitude. allons. émiettent pain de leur n . bouleversée. comme le les enfants. Car le malade allait aussi bien que possible et tolérait sa terrible infii-mité nouvelle beaucoup mieux qu'on n'eût osé le supposer. le repas achevé. tressaillit. assise dans un fauteuil. retire ton corsage. laisse-toi aller. La jeune lille. laisse-moi appuyer la tète contre la douceur de ton sein! La nuit était venue. C'est compris? C'en était trop. aux côtés de iirécéan. pas assez savourées. — les bras croisés. les yeux ouverts. » et il restait embarrassé de cette douce chevelure. attentifs go': ter au chocolat. Norade. Elle refaisait en pensée toutes les promenades elle qu'ils avaient faites en- semble et y retrouvait et y coordonnait mille délices fugitives.

Je dors toujours. — Qui donc t'écrit?. Sa beauté aussi qu'on l'interdit interdictions de muets qu'exprimait brutalement était un remède. sois bonne. demanda l'aveugle. : de M"^ Istre demanda « Qui c'est vous. mon petit.. » rade. Mais Barias étaient désormais suspectes à ses yeux.#essaie de dormir.. à Jean -François. fais ce que je te demande. » courrier du soir était inexisy avait une lettre pour No- est là?. Norade. Cette fois le il « Ah! Puis bonne va vous ouvrir. tant.. il ne faut pas que lu aies la fièvre.. cette prière attendrissaient la Provençale. la Habituellement. Et moi je me lèverai et je m'étendrai devant ta porte. la sonnette la voix fit Le tintement de Presque aussitôt par la fenêtre : une diversion. . permets que je me calme sur ton cœur. Tant pis si j'attrape une tluxion de poitrine!. Jérôme.258 DANS LA LUMIERE Dors plutôt. facteur. quand un peu de ton corps adoré ne me rend pas la lumière. Puisque Lu vas retirer ton corset pour la nuit. Maintes fois. Si tu n'es pas raisonnable. chez ses soldats blessés et gisants. — — — — Cette plainte. inquiet déjà du silence de sa garde. j'irai me reposer dans ma chambre. un de bien les ces désirs son cousin. à l'ambulance. Elles dépendaient d'une humeur sentimentale.. elle avait surpris..

à qui j'ai raconté les choses en gros. Essaie donc de ne pas trop te tourmenter. t'embrasse ainsi que sa sœur.LES CLOCHES DANS LA NUIT 259 — C'est papa. ni de Marie ïéron. Rien de neuf. Je les connaissais en partie par les journaux. Test le véritable esprit de notre Révolution et de sa lille la République. c'est que tu n'es pas coupable d'avoir suivi ton cœur. de Cassis. • . Ici nous ne savons plus rien de Brécéan. car la victoire n'avance pas les affaires de la poste et Dieu sait quand ce billet le parviendra. « Laurent Pertus ». assez aigre. Mais d'avoir quitté ainsi ton fiancé doit t'étre bien pénible et ce n'est pourtant pas ta faute si Jérôme est épris de toi. Les tristes nouvelles que tu me donnes. je t'en prie par la poste. A Cassis. deux bons paquets. on ne trouve presque plus de tabac. et viens dès que cela te sera possible. sans entrer dans les détails. « Ton père all'eclionné. ni de personne. Il Tout va bien. le Voici ce que disait laconiquement n'éîait pas très calé patron qui piochait Tolstoï et Proudhon. Xous nous languissons tous de toi. La femme doit être libre comme l'homme. C'e^t aussi le conseil du sage Téron et du Père Sidoine. qui ne m'avait annoncé naturellement que le côté du malheur la concernant. bieu entendu. Si tu en découvres à Avignon. Pertiis. à cause des voleurs. et ce que je soutiendrai jusque sur mon lit de mort. en partie par une lettre d'Henriette. me font beaucoup de chagrin. Ces choses-là ne se commandent pas. Tout ce que je puis ajouter. tant que les idées bourgeoises ne l'ont pas corrompue. dans une petite boîte bien fermée. mais- en grammaire. envoiem'en. ni en ortho- graphe : « >' Ma chère enfant.

La jeune les agrafes vivement qui fermaient son corsage. par celle qu'il avait toujours désirée en vain et i|ui s'abandonnait à lui par pitié. ce à quoi elle s'opposait de son mieux. puis appuyait à la peau blanche sa tempe meurtrie. avec la crainte qu'elle ne les retirât.. leva sur sa couche. susceptible de gonller de larmes cuisanies fille drlit enkystées ses yeux morts. le retira ainsi que son corset. mêlant l'ardeur au caressant recours. Il voulait brû: ler les étapes jusqu'à la possession complète. La lueur basse de la petite lampe éclairait louchement le doulou- ..260 D\NS LA LUMIl'UE Norade. mais. souses promena goulûment lèvres sur ces seins lièdes. qu'il broutait à tâtons de baisers rapides. jeta. oh 1 — L ment. Il embrassait aussi l'ccharpe. mais avec une énergie faiblissante. et Norade! imploration de Jf'-rôme touraait au gémisseIl était enjoint de lui éviter toute contra- riété. comme elle était frileuse. Elle désirait seulement qu'il ne s'excitât pas au point de compromettre sa convalescence et cela n'était pas €ommode Jérôme n'avait jamais connu l'amour physique. mais ridée du soulagement qu'elle apportait lui perse figurait qu'elle était esclave sur mettait de tolérer ce contact impur. L'infirme comprit qu'il était exaucé. Il lui était révélé dans la pire détresse. sur ses épaules rondes Il se et sa poitrine ferme et menue. une écharpe de soie. Sa victime un marché ou prostituée au fond de quelque bouge.

l^ile se relirait. elle n'avait plus sistance physique très inférieure à la force mus- culaire de son assaillant. happé hors de paT les qu'une ré- son lit par son propre effort. t'es-tu cogné front? Déjà abusait à nouveau de sa compassion et se lamentait de telle manière qu'elle fait. veilles et le souci. assez maintenant! J'entends mère. « 11 murmurait rageusement » : Tu l'as bien permis au lirelon. en le repoussant. pour goûter méchamment sa victoire « Tu me la dois bien ça. Pourquoi tu es fou! p€is à — — moi? Pourquoi pas? Laisse. Elle craignait aussi. La tête du blessé heurta légèrement le barreau du lit. était sur le point de céder tout à quand il s'arrêta de : lui-même. — Assez. De sorte qu'ayant brisé le cordon de taille de sa jupe il fourrageait^ maintenant. tripotée et dévorée par cet aveugle. » 11 continua à l'injurier ainsi d'une voix rauque. Je t'avais pré- venue que je me tuerais. de lui faire mal. Jérôme. à la fin. autour des reins cambrés et des cuisses contractées. D'un mouvement prompt elle se dégagea. comme une grande Fatiguée marionnette dégingandée. le Dieu. 11 la ta retenait. Il jeta INlon il un cri sourd. dune main osseuse et nerveuse.LES CLOCHES DANS LA roux tableau de celle belle fille MIT 261 à moilié nue. gueuse. sale fille! C'est par faute que je suis aveugle. .

plus cuisante. A l'étage au-dessous. d'intervenir. Puis la réponse arriva .262 DANS LA LUMIERE cependant qu'écartée du lit. afin de l'altirer à nouveau. Il fallait néanmoins que sa cousine lui tînt compagnie du Il peu à peu. poste restante. tant souhaitée. Jérôme fut à peu près tranquille. si elle savait quelque chose de Bré- céan. Norade dut inventer divers prétextes. lui était d'heure en heure. matin au soir. Le lendemain de cette crise et le jour suivant. perdre jour à Vulmis et du traitement de Vanelle? Torturée par ce silence. silencieuse. il lui demanda pardon humblement. L'union. de son se réalisait fils et de sa nièce ne resterait bientôt plus qu'à légaliser les conditions brusquées de la guérison et du pardon définitif. elle remettait de l'ordre dans son vêtement. la priant de lui télégraphier immédiatement. L'absence de nouvelles de son ami. Mais elle se méfiait et gardail la distance. Douze heures encore s'écoulèrent -dans la fièvre de l'attente. pour aller s'informer la au bureau central de la rue de République. au mas des Ombres. Certainement il la boudait. cette fois. L'infortunée n'en pouvait plus. Elle se gardait. M""' Istre comprenait au bruit qu'une scène avait lieu et devinait de quel genre était la scène. bénéfice de son sé- aggraver son mal. suspendant son souffle. Ensuite. mais dans quelle mesure? Et n'alle lait-il pas tourjier son chagrin contre lui-même. elle envoya en cachette une dépêche à Marie Téron.

. nouvelle fantaisie. — — : sa tante. Ce n'est pas de cela qu'il ^s'agit. Lettre suit. la mère se tenait derrière l'aimait. lui fut. ou avait feint d'avoir une syncope en son absence. Santé médiocre.. 11 me faut entendre.. fille il exigea. la Dis-moi que tu m'aimes! Autrement je veux en finir. Tendresses. prête à intervenir en cas de refus. Dis-moi . accala fenêtre sa blée d'angoisse.. Jérôme. Allons. . viens dans mes bras et dis-le. Cette deuxième hypothèse se vérifia quand. qui lui faisait signe de se hâter.. que la jeune l'embrassât à son tour et lui déclarât qu'elle Haletante.LES CLOCHES DANS LA NUIT enfin. sinon. Marie. L'infirme devenait insatiable et son chantage augmentait sans cesse. voulu s'essuyer l'âme et les lèvres. Ce men- songe. La jeune fille entendait le profond soupir de — porte. que tu m'aimes. Norade aperçut à tante. Mais aussitôt un fiot de compassion subElle aurait . dans un tel moment. Inquiétude mortelle quant aux comresse : battants. 263 mais d'une inquiétante et morne séche« Personne en question arrivée ici. elle obéit. au sortir de cette fausse alerte. Ce n'est pas cela que je veux. atroce et cruel. L'aveugle avait eu une syncope. accompagné de son navrant corollaire. effacer la trace du blasphème. serais-je ici à te soigner?. de ta bouche. » Comme elle rentrait rue Parapbarnerie. elle voyait l'abîme. Mais si je n'avais pas une infinie tendresse pour toi.Ie t'aime.

fut Vingt fois que la Norade sur le point de tout planter là. de fuir à maison grise. fenêtre. considérait la jolie la moindre refus.26'* DAiNS LA LUMIJiRE lo mergeait « mouvenifiil de iévoU(i. cheveux et les lèvres t)nne. La convalosconce de l'aveugle Il grès surprenants. sans que parût l'enveloppe impatiem- ment attendue. lui racontait la couleur du temps. Elle lui lisait les journaux. ou de se laisser mourir de faim. de rejoindre celui auquel allaient. au menaçait de «recommencer». de se jeter par la lille comme sa chose et. à chaque instant du jour et de la nuit. car le merci » cliiichoté de la tante Henriette fendait faisait des pro- 10 cœur de la tendre JNorade. Les heures succédaient aux heures. les courriers aux courriers. essaya ses premiers à pas au bras de sa cousine. 11 La présence de il sa avec une avidité gloumère ne le gênait plus. soit égarée en route. qui lui nommait mesure les objets familiers. baïlesse eût remis d'écrire. Cependant la lettre aunoncée par Marie Téron n'arrivait pas. toutes ses nouveau la cruelle pensées. se leva. l'aidait à manger et cherchait à détourner il le cours de ses idées. sur lesquels il promenait des mains hésilanles. Elle avait pris sur le docteur Barias un . avec soit qu'elle se fût le timbre de Sylvéréal. Argument qu'il savait irrésistibli^ et dont il abusait férocement. qui la retenait méchamment par une sorte de fascination compatissante. quand les lui baisait le cou.

ou de la conseiller vaguement et vainement. qunnd l'odeur fade de l'aveugle ou son tance lubrique devenaient presque tables. Elle n'ignorait pas qu'il avait depuis peu à sa disposition une magnifique limousine de quaavec joie de l'emporter. malheur. Elle résistait nativement grondeurs il cette tentation. Ne savons plus que faire. et de lui tenir des propos alteret tendres. au crépuscule. Elle se répétait. Ce serait pour lui une occasion unique de la moiigéner en la caressant. en rante chevaux. et qu'il accepterait quelques heures. Audiberte et : — « Bambarde. elle insis- insuppor- se représentait Jeanne-aux-Deux- Ombres en os. en réalité afin de voir sa chère infirmière et de i'admonesler. arriva en ce télégramme tragique « Double Antoine tué. sous lards. <c « Le 10 novembre. Madame désespérée. Arrivez vite. » « Mon devoir est de Quand elle se sentait près de faiblir. au mas des Ombres. toute l'essence qu'il demandait. et le spectre acharné à l'accompagner.LES CLOCHES DANS LA empire (cl qu'il >«'LIT 265 venait iréquemmont rue Para- le prélexle de suivre l'étal de Jérôme. f\orade retrouva son . Elle préférait eucoie ce noir Jérôme en chair et ttipinois (' . M. Lieutenant Brécéan au plus mal. selon l'usage des vieil- pharnerie. » Devant celte fatalité. qui voudraient que la vie finît avec eux. afin de se le : [lersuader à elle-même rester ici.

ainsi : entremetteuse? Certainement non.. 11 n'osait pas espérer la mort si rapide de son « Est-ce rival..266 DANS LA LUMIERE Voilà ce que sang-froid et sa présence d'esprit. sans en rien dire à personne. elle demandait par dépêche au Père Sidoine et à son père de venir la rejoindre immédiatement au mas des Ombres « pour un mariage in extremis ». au moins ». ?sous serons à Sylvéréal entre onze heures et midi. et elle voulait. comme disait le saint « se mettre en règle avec le bon Dieu ». que son malheureureux Jean-François. puisque Norade nous demande de raccompagner. qui m'a tout l'air d'une vieille homme. à la suite des derniers évé- nements.. Il matin. mon pauvre Jérôme!. — — est Vous deux aussi. Il lui restait un peu de méfiance bien sûr. exaspéré par la cécité. Jérôme accueillit la nouvelle avec satisfaction. demanda-t-il à sa mère. Jérôme maintenant transporlable. Elle avait réfléchi que cette solution épargnerait les scènes inutiles. » Mais Jérôme... quelque nouvelle folie de ce sensuel. — . En môme temps. N'est-ce pas une combinaison de Norade et de cette Marie Téron. Elle montra le télégramme à sa tante : « j'ai décidé. Je vais ture demander à Barias que sa voivienne me prendre demain à six heures du m'accompagnera. Car une grande lumière s'était faite en elle.. si vous le désirez. une crise de désespoir et. qui sait.

scrupule inattendu qu'il la laissât tranquille en quoi eut raison. Demain. fille : Bambarde. Alors elle se déshabilla s'étendre sur son lit. et toi.. Elle voyait cet avait éprouvé amour immense et rapide. que JeanFrançois avait éprouvé pour elle.. malgré tous ses etforls.. Un . qu'elle pour Jean-François. Mais lui fut impossible. » comme les précédentes. Désormais il fut tout à la joie du voyage la : et de sa vengeance. sous un ciel de l'eu. prêt.LES CLOCHES DAXS LA NUIT 267 — C'est que je suis aveugle je ne pas me rendre compte. ainsi qu'une courbe de fièvie soudaine. — J'y verrai pour mon enfant. par un dîner . je me trompe encore Cette nuitlà. doucement. la jeune veilla son malade jusqu'à ce fit il qu'il fût en- dormi. mais non... coûte que coûte. Bientôt un et ronflement alla sonore l'avertit que Jérôme il n'était plus à craindre. par quelques causeries d'ambulance. pourrai Cette parole sauvage acheva de le convaincre. tout sera ajouta : « Je préfère ma limousine au tacot de ton sacré Bombarde. de dormir. Je vais donner les ordres au chauffeur. Les choses commençaient délicieusement. » Il à six heures. montant el aboutissant à la mort. Quant à Barias. Ton Breton n'est pas de ceux qui cicatrisent. il émut Norade par simpli« cité et la sobriété de son acceptation Hélas 1 ma petile. je m'y attendais. car elle était décidée à le repousser..

» ne plus dis- cerner où est senti mon devoir? Elle pria. seule et perdue en ce monde. . à aimer dans une région inaccessible au mal et personnalité. c'est désir. la responsabilité de ses fautes lui apparaissait comme et plus répa- directe. Le tout croisé et traversé par-raffreuse aventure du cousin : « Suis-je née pour le malheur. Alors intervela naient la douleur. leurs dures consé- quences. maladie. c'est l'enveloppe de la le mannequin complet de Norade continuait à aimei-. la reprise. sensible et facilement apitoyée. mais aussi comme rachetable rable par la contrition et le sacrifice. Les paroles rituelles qu'elle prononçait versaient en elle une autre lumière. dans ces crises de l'âme. que à j'arrive à me déchirer moi-même. Jamais. ce n'est pas tel ou tel point de vue. ni celui dorant les remparts d'Avignon. Dans cet éclairage nouveau. qui n'était plus le soleil de la Camargue. songeait-elle. . fait déplorable qui suscite ou est-ce ma beauté mon malheur? Comment se les peut-il que. vite jusqu'à la fusion complète et à la confusion de deux âmes la et de deux corps. elle n'avait si profondément le bienfait de l'oraison et l'étrange douceur qui en résulte. bien qu'en état de péché mortel. je partout l'angoisse et larmes. sous la forme de séparation. l'émotion et du car elle était née aimante et bonne mais elle commençait.268 DAXS LA LUMIÈRE Puis elles s'inlensifiaienl très à la Bariolasse. Ce qui change.

les baisers innomjjrables de son amant. Personne ne s'en se douta que le chat familier. et leur saveur amère.aimait LA. .LES CLOCHES DANS au doute. Les heures sonnaient dans les ténèbres. comme un bnin Ton eût transporte son d'effroi et cœur ardent. elle éprouvait une sorte de purification si inlérieure. jeune fille se leva. confident de ses fugues bienheureuses. Elle avait à faire sa toi- . Mais aurait-elle la foi suffisante pour accepter cette tombe prématurée. qui vint ronronner à côlé d'elle. MIT 269 au-dessus de l'amour humain. Sans doute. Au cœur le de la maison du silence. [)ansait sur sa bouche. au sortir entendait ronflement de Jérôme et d'une passion trop terrestre? Quand <[uatre coups furent frappés aux pendules de la maison et aux horlogos de la la ville. afin de ne faire aucun bruit.\orade savait qu'elle n'avait plus rien à apprendre de l'existence que la mélancolie torturante du souvenir. dans d'eau tiède parfumée. Elle les laissait couler. il y avait le cloître. pour agir bien ou mal. Les larmes inondaient son charmant visage. renouvelant sans cesse à leur source. se féliciter ou se repentir. achevant au-dessous ses préparatifs du lendemain. elle les mouvemenls discrets de M'"''Istre. Elle comprimait seulcin'nt ses sanglo!s. ou un dessèchement pire que le souvenir. Elle . des régions de souf- france. mesurant aux humains les quelques instants qui leur sont départis ici-bas.

la Sfuerre o — Le bruit en courait hier à l'ambulance. On affirme. brume Croyant que Tété recommençait. sa satisfaction sa cousine. les coqs. avait préparé ments et les bottines de son garçon. soudain féeriquement rivale. gazouillaient. — La fin du massacre. la toiloUe et la valise La tante. aboyaient. sa valise. à la lueur d'une comme une du mal à le grande poupée. les chevaux. lampe. tourbillonnaient ensuite dans les écharpes déchirées d'une bleue. dit la tante Istre. L'or et le rose la pleuvaient du et cou- vraient la terre blanche. les chiens. déjà réveillée. Barias baissa une vitre pour mieux respirer. on entendit prêts? forte voix » de Barias cria du dehors ronflement d'une automobile.270 DANS LA LUMIERE de Jérôme. hennissaient. Les vieux sortaient de leurs maisons. Mam'zelle d'Everjon va pouvoir remiser. les vêteIl lette. chantaient. ajouta Barias. faisait fallut habiller l'aveugle maladroit. que c'est pour aujourd'hui la grande nouvelle. L'aveugle pencha la tête en avant. puis la a Etes-vous : Or voilà qu'aux portes la Saint-Martin. était Il demeurait et silencieux. les oiseaux. sortant d'Avignon le soleil de du brouillard. illumina Provence. manifeste A l'heure dite. couverture sur l'épaule et pipe aux dents. mou Dieu! » fit . beauté sans ciel. la fin de — et l'armistice.

les voyageurs arrivaient à Arles. mais ils avaient la longueur et la lenteur de plusieurs années. comme au cours d'une partie de campagne. et se précipita vers Audiberte. elle s'était séparée de son amant. qui s'amusait des épisodes du chemin. Tous trois. Bambarde. dont les il respirait bouffées odorantes. grave et ému. lui en parvenaient comme au fond ^'un puits. suivie de la possession de Norade. A Tarascon. Lorsque la limousine stoppa devant le mas des Ombres. Il n'y avait de cela que quelques jours. pour un bol de café au lait. on fit halte dans une auberge. il faisait presque aussi chaud qu'au mois de juillet. La sollicitude bourrue du docteur l'horripilait. faussement printanières. ainsi que la puérilité de la tante Henriette. Seule le soutenait la pensée de la mort prochaine et probable de l'odieux Brécéan. A neuf heures. qui pleurait dans son tablier. égoïstement.LES CLOCHES DANS LA NUIT Norade. 11 ?ou(Trait de ne plus voir cette belle nature. Elle était prise maintenant d'une impatience fébrile d'arriver et elle craignait que «e ne fût trop tard. demeurait plongé en lui-même. Norade frissonnait en retrouvant cette ville et l'endroit oij. Elle les aurait volontiers battus. La Provençale bondit hors de la voiture. de Les nouvelles cette Norade tant désirée et dont la voix lui était un baume. . avaient les yeux humides. à cette 271 pensée. mais Jérôme.

» La toux l'interrompit. avant. Norade grimpa l'escalier avec une légèreté ailée. menaçante. avant.. mon adorée. — ni se coucher. le Vivant.272 DANS LA LUMIERE 11 se tenait auprès (relie. Il n'y avait plus rien à faire. Elle sentit. 11 vous atleud. derrière elle. comprends-tu? sous la L'infirmière aperçut en la saillie. s'étaient rencontrées. C'est gonllé. étendu sur sa couche. : Elle le répondit. Elle ouvrit la porte. c'est le grand déjxu't. sera là tout à l'heure. Il ne lui fit aucun reproche. mademoiselle.. Sans plus songer au reste.. Cette fois. : . Jean-François. distincte et chemise. spulement Aie du courage. Mais il faut que tu m'épouses. ni parler.. sa non sans remarquer sa maigi-eur. que depuis lors lieutenant. effet. plus près tellement de mal à respirer. encore vivant Il vit. là et en arrière. 11 était en sueur. il rougenr et sa fébrin'avait presque plus de voix. — Et dis-moi. ? oîi mort de son lils elle ne voulait plus est-il?. il est dans sa chambre. Elle s'y précipita. murmvïra « Je savais bien que tu viendrais. lité. expliqua que la « madaiTic avait appris ravant-veille Antoine ». — Pourvu ! qu'il J'ai arrive à temps ! Ah viens.. une présence. lui tendait les bras. en Il se redressant « J'ai appelé Père Sidoine. Ainsi leurs pensées : . toi.. je le sens. du pneumoElle se rotourna thorax.

J'ai fait mon testament. ni à la tante Istre. car aussitôt esquissa une sorte de sourire navré. avait remarqué cette enflure suspecte. Lui aussi. c'est Il le plus impor- tant. auras une petite indépendance. Tu es mon amante oii : et ma femme pour l'éternité. : Il toussa encore et s'essuya.. que Norade eut à peine la : force de M murmurer dans son pauvre cou émacié » . ausculta longuement. Il se pencha sur le malade. Mais son visage ne laissa rien paraître.LES CLOCHES DANS LA NUIT 273 c'était Barias. puis. moussait une écume rosée L'immense bonheur. car les mourants ne s'appartiennent pas. ma seringue à injec- La jeune fille connaissait ce funèbre il cérémonial. n'était plus la peine — sans répondre il — car ce lui caressait les cheveux 18 . L'officier aussi sans doute. lèvres. qu'elle n'avait pas entendu entrer. si. Je vais le chercher. sous mon oreiller..... est là. prends-le. palpa. puis. Le généreux garçon voulait si manifestement borner ses précieuses paroles à l'essentiel. Pardonne-moi. tout : — Ecoute-moi. sans se prononcer » : « J'ai apporté de Toxygène. percuta. ainsi que tion. du premier coup d'œil. les « . au positif de leur amour. ni à Jérôme. de son mouchoir. » Aucun moil^ aucune allusion aux récents évé- nements.. si. Ainsi. je veux te dire ceci tu m'as fait connaître l'immense bonheur. tu Pendant que nous sommes encore seuls. Prends-le. chérie.

si bien que Norade neut rien à modifier aux dispositions . tous deux... — ïl — — Tu as été murmura Oui. C'était Anloine. Va. Il demanda : Quelle heure est-il ? el — Onze — On heures demie.. écarta phalanges et les ongles bombés. » C'est ensuite qu'elle a appris son elle le. dans la journée. Il annonça qu'il allait : donner l'oxygène. qu'Audiberte avait déjà installés dans deux chambres conliguës de la vaste demeure. dit que la guerre est Unie. Petite ajouta malade ironiquement.. la seringue à main. car la plaisan- taient quelquefois. loin des appartements réservés.. le soigné par Marie Téron? : « les cinq premiers jours. malheur? erreur. la Barias revint. — Il Ne parle pas.. » Les autres. Je n'ai pas besoin puis s'adressant à Norade « de toi pour cela. le pressentait. réponds-moi tôte. et le lit piqûre d'huile camphrée. Son tact habituel l'avait guidée pour ce choix.. montrant ainsi qu'il y avait dix jours. mais quant ils à Pierre. t'occu- per des autres... Nous ne le saupar un tombé malade? les rons que plus tard peut-être.. qui soulagea une mori- bond. c'étaient la tante Henriette et l'aveugle.274 et la DANS LA LL'MIERE nuque de ses doiji^ts brûlants. les faux avertis- sements de bonne baïlesse.. petit signe de Quand es-tu souleva ses mains.. pendant ce t^ips.

et elle est entrée en chapelle le même soir. Ceci résolu.5. qui pouvait s'interpréter comme un « Laissez-moi ». On l'introduisit volets clos en plein midi. Elle avait déjà songé qu'en cas de retard elle demanderait l'assistance du curé de Sylvéréal. pendant une poursuite des Allemands. C'était dimanche soir. . dit les portraits oribus ». qui apportait une lettre du colonel. Assise dans un fauteuil. Madame avait eu la vision de son fils Pierre gravement blessé dans un ravin. les yeux fixes. sans qu'il . Antoine. Elle reste là tout le jour. où flottait dans une pièce obscure. le maire. toute la nuit. pécaïre (expliqua — Audiberte. Elle fit 275 mettre en état deux autres pièces pour patron Pertu.qui attendait dans le couloir). mais quelque chose l'avertissait que le moine était en route. elle demanda à voir Marie Téron. l'hôtesse du mas des Ombres semblait une et statue de cire. par la visage.LES CLOCHES DANS LA NUIT prises. tous une odeur « acre et renfermée et qu'éclairait faiblement la lueur d'un gros cierge de résine. accompagné d'un geste pâleur la coulée onctueuse des traits vague. Elle était folle. par une visite de M. Cest venu subitement. devant de ses deux fils. Reconnut-elle du Norade? Elle poussa seulement un gros soupir. Elle a appris lundi la mort de M.le Père Sidoine et éventuellement Téron. que François ne mourrait pas avant la g-rande nouvelle décisive de la victoire.

La permission du lieutenant. scandait ce récit . — V'ous n'avez fait venir Il aucun médecin? u est mobilisé. ce qu'elles ne sauraient pas exprimer. toutes ses impressions. repassa lentement. mais ni madame ni le lieutenant n'auraient voulu d'un inconnu. mademoiselle. Alors nous attendions pour prévenir mademoiselle et le docteur Barias. Mais elle boit de l'eau pure et elle mange. près î)ien un autre. toutes les circonstances de leurs brèves amours. Nous avions pour qu'elle ne se laissât mourir de faim |jt de soif. Il y en d'AiguesMorles. iNorade jugea liâte — — Qu"attendiez-vous? Il croyait inutile d'insister. Le bruit de la respi- ration. sur sa prière. deux soupes que je lui fais avaler — comme à un enfant. ce ^que les femmes n'expriment jamais. Elle narrait délicieusement. depuis l'arrivée du blessé à l'ambulance d'Avignon.276 soit DA. entrecoupée et difficile. el par piqûre. comme un conte de fée. en vingt-quatre heures. Elle •Irouva •sa ranimé par Finlialalion d'oxygène lit. rsimplement.NS LA LUMIERE permis de faire la chambre. jusqu'au départ nopîurne des Baux. cette histoire merveilleuse et triste à celui qui en était le héros. lui révélant toutes ses pensées intimes. Elle avait le de retourner auprès de Brécéan. minutieusement. toujours que ça irait mieux. Elle s'assit auprès de son lui prit la main el. toutes leurs nuances.

» La tante Henriette éludait ces questions. 11 la supplia « Celui de la chanter un air provençal : reine d'Arles. d'une de ces voix à peine au-dessus du silence. il esquissait de la main « Continue. l'espérance et la crainte mêlées. Jérôme. Elle savait par les serviteurs que Brécéan n'en avait plus pour long- temps et qu'il fallait le laisser seul avec sa maîtresse. . avec son masque figé d'aveugle. harcelait sa mère: « Est-?/ mort . amour de lui en jetanl des regards de reconnaissant à Norade.LES CLOCHES DANS LA NUIT 277 pathétique.. Jean-François put encore absorber un se La journée passa jus de viande. tu sais bien. Elle » commença dune où l'on dit voix tremblante. dans l'attente^ Vers quatre heures. qu'il avalait à toutes petites gorgées. La pensée du mariage faire la in extremis ne devait lui venir que plus tard. assis et immobile. ou faisait sem: blant d'aller s'informer. alors qu'il était impossible de moindre tentative pour ainsi dissuader sa nièce ou s'y opposer. Un rosier. » Pendant ce temps.. Dès qu'elle faisait mine de s'interrompre. presque éteinte.mi lin? Noradeest-olle auprès de hàl Pourquoi ne vient-on point nous dire où ça en est? Va donc aux nouvelles. que passent des anges : A Arles au temps des fées Florissait reine Ponsirade. qui le lui versait.

la doucevir mys- tique de Saint-Trophimeet la margelle familière du pui's sacré.Ils s'étaient attachés à"Bré- pensée de le perdre leur était cruelle. faut en profiter. et la céan — — Médicalement non. docteur?. Pour toute réponse. qui s'étaient mis en route dès malgré la complication de l'infirmité du moine. Patron Pertus décela tout de suite. revoyant. marchant sur la pointe des piels. de marier votre Mais. Père Sidoine. demanda Laurent Pertus à Barias. la fatigue. Gomme elle achevait. La hâte. vint dire que « ces messieurs Celaient Laurent Pertus. ce qui importe. en combinant chemins de l'er et voitures. » Il l'écoutait. Le malade n'en a plus guère que pour Il trois ou quatre heures au maximum. Lui répond « Demain. c'est fille avant la lin. dans ce un clérical et il un réactionnaire de la plus belle eau et s'étonnait que les croyances eussent ainsi survécu à la redoutable épreuve de la guerre.. J'avais grand'hâte de vous voir. arrivaient à temps.. comme en extase. l'angoisse. leur donnaient l'air réception du télégramme de Norade de pèlei'ins. Téron et la et. en présentant Téron. Audiberte. Rien à faire donc.278 DANS LA LUMIERE I/empereur des liomains Vint lui demander : sa main Mais la belle. étaient là le ». il alla cher- .. en s'enfermant. à travers les pierreries de Mistral. praticien.

Je vous introduirai. il un coin d'ombre. tilles Bambarde... Certains s'agenouillèla rent et prièrent sous et nuit commençante. Quand?.LES CLOCHES DANS LA NUIT 279 cher Tanii Sidoine. cette chère fille n'eussent pas reçu le divin sacrement. à l'exception de l'aveugle isolé. gémissait et soupirait dans mains départ . le Père Sidoine entrait chambre. embrassait Jean-François et amants malheureux. avant de se séparer pour toujours. qui arriva en béquillant. Restez ici. et que sa mère se garda de renseigner. les et les gardians sur les chaises de la cuisine ou de l'office. Barias [[a Térou dans de ferme le salon du bas patron pêcheur le sanglotait). Le bruit de cette suprême et mystérieuse cérémonie du mariage in extremis se répandit aussitôt parmi les hôtes et serviteurs du mas. Quand a-ton besoin de mon ministère ?. demanda le moine. Cinq minutes plus tard. plus ému qu'il ne voulait h' — — dans paraître.. de l'autre mère démente la recevait en confession les et qui n'eût pas compris. Audiberte. sa jeunesse.. Le visage de Barias s'éclaira : « Vous êtes là. à qui ses convic- tions interdisaient toute oraison. la tête entre ses remémorait l'enfance de la petite. alors nous sommes parés. le de sa femme. Il serait navrant que ce beau soldat. 11 sentait se . mon Père. Mais tout de suite. Plusieurs de ces braves gens pleuraient aussi. Pertus. berger.

trop mort! mien — Vincent sauvé.. . . Seigneur Jésus. Alphonse sauvé.. une brise légère et tiède. Bambarde mutilé. aux épouses oppressées des : survivants et des morts. écoutez. reviendra et le pays est sauf!. Un souffle mystique passait ainsi.. sur la vieille demeure rustique. — Les cloches. les c'est fini.280 DANS LA LUMIÈRE confusément que le poids des événements. le est est est est !. et qui croient tout tirer de leur propre funds.... Mais il n'eût avoué ce vide intérieur pour rien au monde.... qu'apportait. où palpitait une àme prête à se déta- cher et à fuir. Personne n'eut la moindre hésitation l'armistice.... tant l'orgueil est vif et enfantin chez les demiinstruits... c'était l'armistice! Le grand signal convenu parvenait enfin aux parents. fit — Ecoutez. du bonheur et du malheur est trop lourd pour le cœur humain isolé et accahlé.. guerre — Mon frère sauvé — Hélas.. dans la nuit de la Saint-Martin. leur annonçait la cessation tant attendue du massacre de quatre années. la est finie! est ! tard. accompagné de celui d'autres sonneries lointaines. cloches. Soudain retentit le son des cloches de l'église de Sylvéréal.. Etienne le la victoire et la délivrance. sauvé Louis — Je re verrai Henri! — Bonne Mère. parles ténèbres.

Dès la première sonnerie. avant de disparaître. lui. moins absor- bés par leurs pensées amoureuses ou familières. Audiberte s'était dirigée vers la chambre de Marie Téron. Paysannes et classiquement vers paysans de Provence tendaient le ciel. vieillie en une semaine et devenue exsangue Ce n'est pas vrai. des bras souples ou musclés de gratitude délirante. notre maître Pierre. elle y plongea la cuiller u Us sont et mangea voracement. demandaient là-haut. pauvre lieutenant. 11 est mort aussi. Pierre ne reviendra pas. qui reviendra bientôt. Quelques-uns. 11 vous reste Pierre. devant l'oribus à deuii consumé. une assiette de soupe à la main. maîtresse. Cependant elle prit Fassielle que lui tendait Audiberte épouvantée. Mais Marie ïéron secoua sa tète.. Tout le monde est mort. Elle répétait tous morts! » Après avoir uniNorade et François de vaut Dieu et pour l'éternité le Père Sidoine administra se si. Maîtresse.. avait entendu et compris. les cloches sonnent! La guerre est finie !.. Elle répéta Puisque Antoine est morl. où montaient les pre- mières étoiles.. Elle entra et vit la baïlesse prostrée au fond de son fauteuil de cuir. puisque Antoine est mort. Elle montrait le portrait du doigt. le — : — : — — : j . qui ne sera pas tué.LES CLOCHES DANS LA NUIT 281 Ainsi se mêlaient la joie passionnée et le deuil.

sur ce mâle visage. les sonneries bienheureuses. de murmurer le nom de Lehadec. sans doute. les le mourant recevait où suprôme baiser de encore la nuil tintaient sonneries d'argent.. devenus solennels. 11 voulait dire. par qui tant de deuils seraient épargnés. lit. Elle et le Père entenslirent dis- tinctement ces trois mots Merci. Une expression de béatitude infinie se répandait sur les traits du Breton. qu'il allait le retrouver. La jeune femme essuya. Puis. un ami invisible et cher. La l*rovençales'élail assise au pied du brillante.. cette mort bravée tant de FJX . vers le ciel.. Les lèvres décolorées s'entr'ouvrirent. Norade.. là-haut.2'62 DANS LA LUMIERE il celui aii(|iiel venait de donner le dirTiier el le plus grand bonheur. de montrer du doigt. 11 eut encore la force de soulever un bras décharné. larmes à deux sources et à deux goûts. les larmes issues du chagrin de la grande séparation et de la joie de l'armistice. la conscience tranquille. » : « France. face à l'infini peuplé des vibra- tions de la victoire. Par la fenêtre le grande ouverte. qu'il avait le vaillant entra dans fois. libre et fier.

. — Au mas des Ombres VI. imprimeur.TABLE DES MATIERES Pages- Chapitre — Convalescence — Hésitations m. rue Cassette . -7 :56 82 iU8 . la 230 Paris. 1 II. . — . (suite: 138 169 198 les 224 . 1. — Les pierres des Baux ténèbres IX. — Départ IV. — Séparation VIII. . — Au mas des Ombres VU. — L. — Le père de Noracle V.Les cloches dans 1. — Dans nuit X. MARUTUiiUX.

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