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LÉON DAUDET

DE l'académie concourt

Dans

la

lumière

ROMAN CONTEMPORAIN

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

1910
Tous
droits de IrEduclicn, d'adaptalion et de reproluction réservés

pour tOLS

les

pajs.

// a été tiré,

de

cet

ouvrage,

soixante-quinze exemplaires sur papier de Hollande
tous

numéro lé a.

DU MÊME AUTEUR
Collecticn in-18

CHEZ FLAMMARION Le Cœur et iWbsencp, roman ^2o« mille). Le Bonheur d'être riche, roman (10° mille).
La France en alarme. Le Pays des Parlemcnteurs.

CHEZ FASQUELLE
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L'Astre noir. Les Morticoles. Les Kamtchatka. Les Idées en .Marelle.

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Suzanne. La Flamme
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La Romance du temps présent. La Déchéance. Le Partage de l'Enfant. Les Primaires. La Lutte. La Mésentente. Le Lit de Procuste. La Fausse Étoile.

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(2'

— —

)

Devant

la

Douleur

— —

Souvenirs)

L'Hérédo.

Le Poignard dans

la dos.

CHEZ FAYARD
Ceux qui montent.
I

La Vermine du Monde.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1919 bv Erkest Flammarion.

2607
1919

K LA

"

MÈRE PROVEN'CE

",

A LA DOUCE ET VALEUREUSE PROVENCE

DE MISTRAL, d'aUBANEL, d'aLPHONSE DAUDET,
DE CHARLES MAURRAS,
El'

DES MORTS ET SURVIVANTS DE LA GRANDE GUERRE,

Avec piété

cL reconnaissance,

je

j^V-"^-

à^i'e celte humble histoire d'amour

qu'èUe a inspirée.

,-

'^'
,

LÉON

DAUDET

Dans

la

Lumière

CHAPITRE PREMIER

CONVALESCENCE

« Lieuteuanl, cette fois, vous êtes <j;iiéri », dit Norade Pertus à François Brécéan. Il était six heures du soir, au mois de mai 1918, et, par la fenèlre ouverte de la petile cliambre de l'ambulance « d'Everjon », on entendait des rires d'enfants, un braiement d'àne, toute la vie d'Avignon \i\ lumineuse. Les vingt-cinq ans du jeune officier, arraché à la mort à force de soins, buvaient avec avidité cette neuve espé-

rance et aussi la beauté souple, mate, ardente de l'inlirmière provençale, (b)nt il était timi-

dement

Jamais encore, mois qu'il était soigné par elle, il n'avait osé lui dire un mot d'amour. Celait un Breton renfermé, du type
et

follement

épris.

malgré son envie, depuis

trois

blond,
gaillard,

imberbe,

de

traits
et

réguliers,

solidt>

un peu sauvage,

qui exprimait a-sc/
1

2

DANS LA
ce qu'il ressenluil
fille

LL'MlJiHE
le

mal

plus

vivenieiil.

Li

jeune

Elle était

de tendresse pour lui. de condition modeste, fille d'un patron
s'élail

prise

pêcheur de

Cassis,

mais

poésie naturelle qui éclaire les

parfumée de cette âmes venues de
»

loin, sur les rivages ensoleillés.-

Eh

bien, cela ne vous fait pas plaisir?

repril-clle

en

riant.

Brune, élancée, debout à

contre-jour, elle avait des reflets dorés dans ses

cheveux bruns, autour du cou, ferme et plein, une chaîne d'or fermée par une petite croix. Ses yeux noirs, cependant très doux, et d'une
suavité de velours, étaient aussi
tés d'or. Il

comme

pique-

émanait

d'elle

une atmosphère den-

train,

de gaieté et de bonté.

Brécéan rassembla son courage, écarta les redevenus vigouieux, que terminaient des mains assez fines, et soupira « Cela ne me fait pas plaisir de m'en aller. » Il pensait « de vous quitter », mais n'osait le dire et sentait sa cicatrice de balle allemande vers le sommet du poumon droit, jointe à une autre douleur, morale celle-là et plus ai,s:uë. Vous seriez-vous attaché à cette maison méridionale, monsieur l'homme du Nord, monliras,
:

sieur le Celte

?

Dans leurs conversations au cours des pansecar il y avait eu ments longs et minutieux

trois points

d'inflammation,

le

soldat et

la

jeune

fille

s'amusaient à se taquiner sur leurs

. Elle nent dans les regards bleus et sentit lisait l'aveu que son immicar elle de son cher malade. faite pour chanson bretonne. tel qu'une flambée de sarments sous le soleil. Norade pâlit légèrement cœur battait plus vite. Elle en avait peur pour elle et pour lui savait. qui va au cœur des femmes. Ah! que vous avez été bonne pour la : moi!. qu'ils s'aime- raient et que cet amour serait quelque chose de grand et de rapide. Muséum et Brécéan se croyait calé en signes ethniques cette et psychologiques. Elle le connaissait du haut en bas. — cette Je me suis attaché à celles qui sont dans — — maison. A sœur Odile. émue. de confondu avec la splendeur brève du jour. Elle lui opposait le horreur des brumes dans raisonnement le de tout pédantisme. qui fait fond des esprits latins.. 3 Licencié es sciences naturelles. d'Everjon?. attade Paris et préparant son doctrès ché au torat. « Nous autres n'oublions Brécéan répliqua jamais. Fallait-il lutter ou s'aban- donner? Elle essaya de plaisanter.. depuis la première minute. mademoiselle. — Vous oublierez vite. Il tondit la main vers elle sur ses draps blancs. de cette voix profonde.CONVALESCENCE origines.. . à M"' A d'autres encore.. Nous mourons avec nos images... Mais. Elle la prit.

Elle riche. M"" d'Éverjon. distance instable du désir. — Eh ben. mon médecin. Sœur parut à son tour. qui avait l'air d'un homme habillé en femme. — affectait te lit le vieu. Barias de ce : dernier avis et chaque fois donnait sa raison Pas d'hémoptysie véritable.K garçon des manières rustiques et — voilà maintenant frais et gailété Ce n'a pas et sans peine . Nandut. mais Odile respectueuse des arrêts médicaux. la poumon que était avait ou non appelé été traversé. professeur à Lyon. bornée. prétendait Fauvergne. prétendait « que non. très avare. en consultation. fondatrice et directrice de rétablissement. qui bourrues. émaciée. vraie figure do missel. .4 DANS LA LUMIERE la comme temps rétablit qu'elle mère connaît son poupon. ilepuis \c le soignait. pas vrai. rouilles. de Marseille. vaniteuse. Ce contact discret le cependant la mystère entre leurs deux corps et parut. était très madame M"*' mademoiselle? d'Éverjon hocha la tête. A peine quelques crachats Peu d'élévation thermique. porte s'ouvrit et le A cet instant la docteur Barias la accompagné d'une grosse personne a mine sévère. oui. mobilisé à Avignon. qui dégageait une odeur de linge frais. pâle. têtue. si le tant de tintouin et dont on ne savait pas encore. lard. Ces quatre personnes regardaient avec attendrissement en dépit de le grand blessé qui leur avait donné radiographie.

garçon. mais oui. je ne sais comment vous témoigner... Cette » crainte l'absorbait tellement qu'il ne le pensait plus à remercier celui et celles qui lui avaient donné tant de soins. On va se lever et. trente. Il de cette alerte redoutable. je signerai Texeat. nies désignait gentiment « Mais oui. vous. l'examen en conscience. et vous. tu nous revaudras ça au purgatoire.sa gorge bougonna le docteur satisfait. sans doute. impossible.. avec une mine les « toussez. » Ti mesure. c'est absolument teux. dans quinze jours. Des larmes de reconnais: parurent sous ses paupières Vous m'avez sauvé.. C'est là qu'on se retrouve en fin de compte. presque coma- mais cela s'explique par le nous en sommes sortis tout de même. ttento-deux rituels. Il lit » soucieuse et plus. Sa voi. Ouais.. Vous ôtes comme ma famille. ne restait qu'un tout . Non. à l'entendre. c'est tout ce » que tu trouves sance à nous dire? Ce petit reproche « réveilla l'amoureux. » trente et un. avec congé de trois mois à la clef. et vous.CONVALESCENCE 5 Un grand cill'aiblissenient initial. s'arrêtait dans . Voyons un peu une dernière : auscultation.. comptez. Il fallut que docteur insistât : « Alors. se disait le Breton. « Quinze jours. choc. renouvelable au moins deux fois.\. à jouir de sa présence. je n'ai plus que quinze jours à la voir.

Permet- triez-vous?. sur ses auxiliaires et subalternes.. dîner ce soir à la Barte- lasse? Je voudrais fêter ma guérison avec celle qui y a tant contribué. Plus la guerre se prolongeait. Brécéan retint le faux bgurru par sa manche et prit l'air : câlin « d'un enfant qui si demande une faveur Docteur.. Par elle elle. L'officier et ils Norade pro- regardèrent en souriant.6 DANS LA LUMIERE au sommet en cause » : petit [)cu de matité « Lo cal claviculaire est à peine sensibl'\ C'est rac- môdé dans se la perfection. Barias sourit. sou^ haute surveillance de M"" d'Everjon. qui faisait. L'ambulance était mixte. ^''^Pertus et moi. — — Je ne suis pas bon.. et passait sa mauvais( humeur ailleurs. Qu'est-ce qu'il y a pour ton service^ animal? Permeltriez-vous que nous allions. avait préposé à l'économat une et la nièce à d'une rare laideur. passa la main dans sa barbe . vous êtes » bon. les principaux frais. Je suis au contraire et une vieille drogue tu as pu t'en apercevoi'^.. Odile elle-même pinça les lèvres. administrci' à la la fois par des religieuses et des laïques. elle avait une galet'' d'enfant. plus elle trouvaitce sacrifice d'argent intolérable. en rechignant. beauté de Norade l'agaçait. La « patronne » et la religieuse étant sorties. car verbe imituienl volontiers la façon dont l'excellent homme Sœur nonçait le « raccommoder ».

dût mani'zelle d'Éverjon me bouder pendant huit jours. de « J'ausa large écriture fortement appuyée torise M. M'"' dEverjon. . . même sœur Quec'estbiennotre droitde diner ensemble ou deux. quand elles sont émues « C'est entendu. le lieutenant Brécéan et M""" JNorade Pertus. Tâchez seulement de ne pas faire de bôtises tous les deux. 28 mai 1916.. . — Odile une fois. Il prit dans sa poche un stylo et sur une feuille de température écrivit. snjireblotte ! vous conterez demain comment Buvezun verre de Tavcl à masanlé. ça s'est passé. ou. Cela ne fait de mal à personne. de ne pas attirer l'attention. à s'absenter ensemble ce soir. Je tiens au bon renom de notre ambulance.CONVALESCENCE blanche. de ?ept heures à neuf heures et demie. la jolie fille 7 le brave garcelles qui pâlit à peine. regarda alternativement çon. au bord du Rhône. » Ces grosses plaisanteries ne tiraient pas à conséquence.. Vous avez l'autorisation jusqu'à neuf heures et demie. me deux jeunes gens furent seuls Mais qu'est-ce qui vous a pris ? demanda Norade avec un étonnement joué. J'étais tellement médusée que je n'ai pu rien objecter. » Puis il signa et tendit joyeusement : le papier à l'oflicier : — Voilà. comme : de sa race. Que vont — Quand les : penser et dire ma ? tante Isire. son infirmière. si vous en faites.

non d'une habitude. Mais moi. Elle s'était.XS LA LUMIERE — C'est un peu compromettant. Comme elle tournait le bouton. il fut sur le point d'ajouter quelques mots décisifs. sur la finale du mot diable. Avec son blessé. François avait entendu parler souvent de la confiserie Istre. Voulez-vous que je vous accompagne ? Je — — ferai ainsi sa connaissance. p]lle ne va pas être satisfaite de mon escapade. je me montrera au doigt « Voilà » en tête-à-tête avec ses blessés. joie. — il et est Merci bien. n'y a qu'à ne pas cuper d'eux. rapprochée de la porte. les derniers instants d'une comédie de les bonne camaraderie. préférant attendre l'occasion prochaine. Elle mettait. qui leur permettait tous 11 faut que je prévienne ma lante. quinze jours quitterez Avignon. . jaloux comme un diable. monsieur Vin- discret. était profonde- et les poussait à savourer rêves. et puis ça la ras- surera. à tous Leur deux. en parlant.8 DA. une pointe d'accent qui semblait exquise. . Los gens de clabaurleurs. médisants — Comme partoul. — Vous en parlez à votre vous qui dans cette ville sont si si ! Il s'oc- aise. Le cousin Jérôme vous verrait. puis se retint. — . ni d'un rite. resterai et l'on celle qui dîne : . — Ce n'en est que plus grave. 11 s'agit d'une exception.

tu comprends. un cédrat fourré au sucre. qui invitée à la entre en Bartelasse.. Je ne pouvais refuser. puis se décida à sortir. L'idée que ce pourrait être jaloux l'étoniia et le scandalisa. récente invention de la maison. — lîrécéan. — Tu ce garçon. au visage de Junon rustique. à l'entrée de l'île de la Quand M'"'' iXorade vieille entra dans la conliserie. embrassant dit avec gentillesse et quelque gône Ne me gronde pas je dîne dehors ce soir. Mais il n'insista point. mais gourmande descendante des marquis de Fontvenet déclarait ce produit exquis. sant ses lèvres de sa langue. propre et digne. Alors tante. convalescence. M'"'' de Fontvenet. et le Il m'a docteur nous a donné l'autorisation. que dînes dehors. elle prit lis- comme une chatte. parente de M"'' d'Everjon. Istre. personne. et en tèle-à-tête avec tu no jamais présenté ma . : seulement lui la jeune fille.CONVALESCENCE passait pour 9 rue Parapharnerie. La malingre. et du cousin Jérôme. en compagnie de mon grand blessé François . qui comme on dit demi-innocent dans les campagnes. demi-heure plus Bartelasse. raconta lentement une sa histoire locale. tard. un doigt de malaga. 11 fut convenu qu'on se retrouverait une un peu « demeuré ». Ensuite.. faisait déguster à une cliente riche.

à qui elle assurait la vie matérielle depuis la mort de sa belle-sœur. elle ne considérait pas qu'il pût y avoir le moindre obstacle de la part de la jeune fille. désirant cette union avec l'exclusive passion des mères. De sorte que. Les médecins lui avaient représenté qu'un tel mariage était la seule espérance permise de réveiller. . surtout d'Au- . alors qu'elle connaissait et respectait d'ordinaire l'esprit d'indépendance de sa nièce. je il ne suis plus est tout na- petite C'est la guerre. Amis et voisins considéraienttacitementle demi-demeuré projet comme fiancé à Norade. ma petile. quand il apprendrait cette nouvelle. ralenti de son le cerveau unique enfant. c'est- à-dire depuis une dizaine d'années.10 DANS LA LUMIKRK Mais. par l'amour heureux. la maman : Pertus. La tante regardait sa nièce la comme consé- une sorte d'avant-bru et gùlait en quence. Norade riait de bon cœur — une turel J'ai vingt ans bien sonnés fille. et première sortie de mon malade. Ceux qui ne seront pas contents viendront me que j'aie la le dire. C'est qu'elle prévoyait le mécontentement de son cher Jérôme. et ne crains-tu pas défaire mal parler do M""** Istre avait pris son air de réprimande. c'est bien osé toi ? . bien qu'un tel n'eût jamais été traité entre les intéressés que par allusions. Fervente des poètes du Félibrige.

mais dont confusément il sentait regrettait l'absence. pas très bien. M"'' Istre hochait la tète..CONVALESCENCE banel et de Mistral. tout ce qui lui manet quait. chez qui se remarquait morale. 11 la regarda en écarquillanl les yeux. J'ai recopié la pièce de vers dont tu m'avais parlé.. croyant à une mauvaise plaisanterie. Que rager à Paris En mangeant des perdrix. grand aux yeux caves et comme une caricature des traits nobles et purs de sa cousine. si tu es levé. mais il faut que tu me l'expliques. Elle représentait la beauté. avant mon le marché. la vigueur physiijue et la santé maigre garçon. Dès qu'il l'apercevait. ou Ji mon retour. peu convaincue. Ce soir. si tu es paresseux.. où les mots demeuraient sans couleur : Tant mieux!. rintelligence.. son morne visage s'éclairait. la fine raillerie. Mais sa mère reprit départ pour très vite : — — Norade emmène ses blessés à la Barte- . je ne dine pas avec vous et je suis de garde à rambulance. Il lui dit de sa voix lenfe et lourde. cernés. Je ne la comprends ! — Ah te voilci. Ce sera donc demain malin. et A ce moment parut Jérôme. elle les vers 11 miirmma : en provençal dorés des OUvades Mieux vaut à Cadolive Rire en mangeant l'olive.

maman et moi ? Nous mangerons /pielque cliose de fameux. en effet. Or voilà que. c'est — — si triste quand tu n'es pas là. ('ar. — — — aura pas. Qu'allonsnous devenir seuls. et Norade n'en lasse. Le vent est frais au bord du Rhône et tu ne repasseras point par ici. Ah! que c'est ennuyeux! fit Jérôme. ajouta la vieille dame résignée. avait pris sou- . La pimpante boutique. Elle bonne heure. implora Jérôme. Nourade. dans cette nature engourdie. en répétant Elles as le sont sucrées. une telle perspective lui apparaissait comme monstrueuse. teint » Il disait aussi la : « Tu doux comme de crème. derrière la- quelle étaient les appartements. embrassait parfois lui les : mains » délicates de sa cousine. » Il lui donnait l'impression qu'ello était certes pas. ce soir. sans loi. N'y va pas. puisque tu es de garde ce soir. parcourue Il par des instincts somnolents. une petite surprise. avec une mine d'enfant qui boude. la gourmandise était vigilante. prends un mantelet chaud. tu verras.is le lui a demandé.12 DANS LA LUMIERE sera rentrée de Le docteur IJari. Petite. Mais un entremets promis à son désir rudimentaire et (Quelle ne partageait il lui faisait pitié et elle n'avait pas considéré jusqu'alors se comme impossible de donner à lui par miséricorde et aussi par gratitude pour tante Istre.

mais se préparait à souiïrir et à faire qu'il n'y avait pas à lutter contre certains courants. de la jeune infirmière ne sentaient pas le sol. qu'elle-même soulTrir. constructeur. profonds et rapides. Que A'ousôtes bravette dans votre costume de croix-rouge JJoniics nouvelles de votre fils. jouaient en elle harmonieusement. . finement chaussés de souliers blancs. La jeune assez émue. que bien des choses changeraient pendant son absence. Ga chauffe dur. légendaire. Ce sentiment étrange durait encore quand elle traversait les ruelles tièdes qui mènent. d'un or léger se était de comme celui des mis- Car elle sang inventif. du cœur. marins. mademoiselle Norade. à la porte du pont d'Avignon. Elle en avait presque envie de pleurer. et ses ancêtres. Ah! quand linira la maudite guerre? Les peiits pieds. cet air de cristal qu'embaume la fieur et nouveau du printemps. Arsène ? 11 est toujours aux Éparges.CONVALESCENCE dain VA un air maussade d'étroitesse provinciale. qu'elle prenait chaque jour. Ce pont suspendu aux arches fières. le longdès remparts. ce Rhône. de logis où Ton a beaucoup pleuré. mais le bon Dieu veille sur lui. tout était émouvant. pêcheurs ou pasteurs. Eh bonsoir. lui inspipressaient dans son esprit. moirées elle et rapides. lui lança le douanier Arsène. Une multitude d'images. lille. aux — ! — — eaux pour sels. sentait qu'elle la quitterait.

le mouvement qui aiguil- Sa voix chantait et caressait. cendit quelques degrés du vieil escalier de pierre et aperçut Jean-François qui l'altendait. Elle appartenait à celte de femmes qui dépensent. le trésor accuaussi de sagesse. dans les circon- stances élite solennelles. Son costume blanc et frais allait à son teint mat. cal'était le don unique. marchant à pas comptés. de ne me disais. C'esl pourquoi. et cette souplesse dans désir. Elle mulé de toute une pable de folie. et elle mais les traits encore fatigués. Lu lumière éclairait amoureusement ses cheveux d'or bruni. N'est-ce pas? C'est ce que je — — Il C'est gentil à vous. la bouche charnue. avec sou premier bain lors de son arrivée à l'ambulance. elle avait ce famille. avec des inflexions loul à coup ombrées. la ligne du cou d'un galbe classique l'enveloppa d'un regard admiratif. Elle avait le nez fin. moqueuse. Les feuilles des arbres. joint à coin à gauche elle des- l'observation malicieuse et pittoresque. Parvenue à l'auberge qui de l'île fait le de la Bartelasse et du pont. filtrant et découpant le lonne le . lyrisme naturel. arquée. dans la ten- dresse. mademoiselle. la se rappela. l'odeur de sa peau de blond. séparés en bandeaux ondulés. sans canne. douceur et oas vous faire attendre. l'amour el lu volupté. Il avait belle allure.14 DANS LA LUMIERE raient les mots et les frissons.

Quelqu'un venait de parler en elle malgré J'ai — — Je croyais. qui lit envie de toucher ce chef-d'u. — je (•a ne m'a pas caché que commettais une imprudence... Voulez-vous le me donner C'était bras? avait un subterfuge de Brécéan. C'est vous qui m'aviez dit.... de ses son corps.. 15 crépusculo. sous sa coiiîuie presque monas- tique... ainsi que des pétales de Mais. la couvraient d'ovales ou rouges. pareil à celui que les peialres llorentins prêtent à leurs madones — inclinées... Il la secourable. car elle était — Vous vous êtes évadée facilement? La tante Isire ne vous a pas trop grondée? — Euh.. pour ce pauvre ami une tendresse profonde et il se peut que je l'épouse un jour. Ne me faites pas de peine. se rappelait ses la douceur qui lui avait beaux bras transparence coquette de nus dans l'eau du pansement.. mais enfin. s'agissait? : Cette allusion déplut «Jérôme est lent d'es- mais il n'est point sot. Elle il compris de quoi prit. paraissait le front rêveur et délicat.CONVALESCENCE splendide violets roses. . Je suis encore un peu faible. Elle comme il voulait et il sentit. a passé à peu près.. sous la toile.uvre satiné. Et le cousin Jérôme?. A-l-il seulement euh.. ongles roses. duveteux été et si cher.

c'est — ! impossible !. l'épouser!. Vous. comme Regardez ça. Sa main se détacha du bras de la jeune fille. audessus du fleuve d'argent. spectacle unique au monde. Elle ne répondit point. Elle secoua la tête «Vous aurez du mal. l'arche interrompue du ponl de Saint-Bénézet. mais c'est un prestige aussi. mademoiselle Norade.16 DANS LA el LU. Existe-t-il rien de pareil ailBretagne peut avoir de grands charmes. Il eut dans la bouche un ifoùt amer. mais lui montra. un grand pan du château des Papes. Ah! je voudrais vous la montrer. Oli mais non. François en demeura abasourdi.. environné de remparts crénelés et cuits. à me convertir à la mélanleurs? Votre — d'une ceinture de siècles de pierre. la ville enflammée et — — comme patinée de pourpre et de roux. la terrasse les arbres et du jardin public. ma Bretagne.. je vous en préviens. enfin parce que vous feriez son malheur et le vôtre. On dis- tinguait la Vierge dominant la cathédrale.. Parce que. ou sous la brume tiède de l'automne. Pourquoi cela? Parce qu'une autre destinée vous attend. tout do même son vrai ciel est gris. dans un jour de pluie et de vent triste..NilERE elle de dire tout à Irac ce qui n'élail pas bon à dire.. C'est un autre prestige. — -• : . Le paysage spiendide lui devint sombre..

» Sa Légion d'honneur et sa croix de guerre. les cadavres des chevaux. n'est fait pour la désolation. montrant des dents magnifiques sous « Ça va s'arsa moustache blonde hérissée : : ranger. palmes bien gagnées. L'éloquence est contagieuse et Norade possédait cette invention verbale et cette cadence qui font les chefsd'œuvre populaires aux auteurs inconnus. Je suis 17 Le née sur le versant de l'espérance. C'est très bien de souper dans une claie de roseaux. Ah vous n'avez pas vu la guerre. la pestilence. Encore faut-il ne pas mourir de faim. la subit à conlre-cœur. impressionvivement l'hôtesse apparue au seuil du nèrent avec trois 2 . — Hélas! c'est vrai. Sa hardiesse étonnait le Breton. » Il rit.CONVALESCENCE colie. Il n'en avai( jamais tant dit à une femme. laissez. pour moi a toujours raison. elle répliqua pas songé à commander le dîner. les corps étendus sous le ciel bleu. comme aucun Il mais aucun paysage. le tournoiement des mouches.moi faire. l'horreur! Autrement. — C'est pourquoi vous échapperez au cousin Jérôme. avec l'espoir de lui échapper. vous préféreriez — soleil ! le manteau de brouillard humide jeté sur touti' cette misère sanglante. être. Au lieu de se fâcher de ce rappel d'un nom inter« Je parie que vous n'avez dit.

Je parie que vous : ignorez — la tartine d'huile? je Certes. Va pour les haricots. incomparable en tartines notamment. C'est : le poète d'Avignon et de la vie passionnée qui . puis an poulet aux champignons. Et pourtant l'huile de Provence est célèbre.UiMIERE « Voyons. Qu'est-ce que vous pouvez nous servir de bon? » La brave dame avait reconnu Norade Pertus. qui est ce soir avait plus d'usage que ce guerrier. L'un d'eux parut plus spacieux et plus proche du fleuve. dont la beauté était célèbre en Avignon. nous avons restaurant grand appétit. venait une odeur de Norade dit « Je vous ferai lire Aubanel. — Un potage. Il aux haricots. puis une bonne salade et un dessert? Certainement. Elle « répondit Voulez-vous des coquilles de poisson. — — rectifia la vieille dame. Norade confia à son compagnon « C'est toujours ce qui pèche au restaurant. mais demande à m'inslruire. Mais il manque une soupe : — à votre menu. mon infirmière et moi.18 DANS LA : I. madame. mademoiselle? Tout à fait. pourvu que l'huile de la salade soit irréprochable. Il mouillure délicieuse. Cela vous convient-il ainsi. Quel bosquet choisissons-nous? Il appelait bosquets les cagnards qui serveut de salle à manger à la Bartelasse.

la pensée est amère... baiserait s'il — Comment s'appelle cet excellent vin? — C'est du plan de Dieu. mais s'intéres- surtout à l'émotion.. Oh mais non. La patronne apparut. mademoiselle.. — ! le c'est le . immédiatement au-dessus de la vie famiVous verrez comme il ressemble à tout ce qui nous entoure. même en provençal. — Non. : Desempiei qiies partido » et que ma mère est morte. il mouvement sait couleur devinait que c'était superbe. petit ! un jour. un parent qui nous vend. pour et lui la faire mieux comprendre incomparables. bientôt. — Un fameux nom Vous récoltez vousmême?. clins moun cor. Madame!. surtout quand il est bon comme celui-ci. se demandait un homme avait les jamais baisé ces lèvres d'un pur dessin. Ecoutez : D'Avignoun. à l'admiration de ce joli visage. peut-être tout à l'heure. dans et ceci « mon cœur. Ses vers sont sensibles.. un plat à la main. à celui qui ignore le provençal. Elle mêlait ainsi la langue d'oc au le Il français.. de cette bouche à 11 la fois railleuse et si frémissante. la pensado es amaro D'Avignon.CONVALESCE^XE est 19 lière. pas tant d'eau! Je ne crains pas le vin de mon pays. 11 ne savait plus ce qu'il faisait et sa main hésitait en versant à boire.

— Mais. Il l'avait surprise une et fois. passé mes premiers examens de doctorat et la licence es sciences naturelles. l'aspirant poitrinaire. Le fond solide. pa- Je ne sais pas à quoi ça tient. mes études au lycée de Brest ensuite je suis venu à Paris où j'ai commencé ma médecine. qui extrayait de toute chose un prétexte de joie ou de rêverie. les tout jeune. Mais il ignorait les perspectives de cette imagination créatrice. ce compagnonnage. changeant de guimpe à rinfirmerie découvrant un sein de déesse. vin. J'ai perdu — — — mes parents cousins. ces petits groupements. c'est le Breton. lait L'alimentation se aussi. douze mille . l'Abbé. Il savait depuis longtemps sa compagne jolie et tentante comme une pêche veloutée sur la branche. c'est ce qui fait le charme de la France. Il savait qu'elle fleurait le thym des montagnetles de son pays. Monsieur Jean-François. J'étais mon maître. J'ai parce que j'avais de petites rentes. chez nous fil l'officier. en famille. C'est une apparence. ou l'iiuile. fait qui habitaient Pont. La guerre m'a pris au Muséum. J'ai été élevé chez des Leliadec. ce rexitage.20 DANS TA LUMIERE — ou Ici (murmura Nurade en le soiiriantj c'est toujours un parent qui vend les poulets. Mademoiselle Worade. Voulez-vous que je vous dise en deux mots qui je suis? Vous ne connaissez de moi que le malade.

Reprenez donc une et de ces coquilles de poisson. qui tient la confiserie de la rue . Je le certainement un jour quand j'aurai souffert... 21 Je ne suis plus véritable frère. Ceci. Ma mère est morte quand j'avais dix ans. pour Norade bien souvent. fit Norade. la seconde Norade. il — Parapharnerie en Avignon. un Henri Lehadec. Et vous?. seurs Voici mon cousin. j'ai compris qu'il y avait tout de môme quelqu'un ou quelque l'étais — Je Depuis la . grande tourmente. patron pêcheur à Cassis.. je me marierai un jour avec mon cousin:. J'ai heureuse et gâtée. est encore convenu tacitement que projets...CONVALESCENCE francs légués par les miens. et elle gronde. brave homme. mais dans un aulre bataillon. toute mon histoire.. Il faut souffrir pour avoir enfin la joie de croire pleinement. qui qu'il — Vous êtes pieuse? — tout ce serai est au fond de moi le sait. 11 était convenu. sa tiédeur. avec un coup d'œil moqueur au compliment. mais original. la première totalement avant la guerre. J'ai cru lavoir deviné. n'est-ce pas?. attaché ici-bas qu'à un ami. Parfois le bon Dieu dérange nos J'ai faut pour l'être. vous les mangez si gra- A mon tour. lieutenant de chascomme moi. Elles ne sont vrai- ment pas mauvaises cieusement.. Mon père. Incroyant.erandi là. m'a confiée alors à sa sœur Henriette.

Ça va de bas en haut. La jeune fille ajouta comme : pour elle-même. Je pense que. la direction de celui de la jeune Il la frôla. Nous prononcions ! presque — mêmes il mois. Elle se retira brusquement. Les vieilles à peine abandonnées du soleil. Brécéan proposa de le découper Pendant ce temps vous fatiguerez la romaine. de fervents catholiques.. C'est très singulier. précisément. Il craignit de l'avoir froissée et marmonna un mot L'arrivée du poulet et de la une diversion naturelle. Elle a lair joliment craquante. reflé- pierres. — — J'y songeais. nous nous sommes déjà rencontrés dans une autre existence. Néanmoins les déconverlis sont bien moins nombreux que les convertis. » Il avait demandé du ïavel.. 11 y eutun silence. dans le danger quotidien. après tout et décidé à Minute unique. Une lampée d'excuse. Nous étions était aussi auprès d'une eau courante. de façon à être entendue Ce n'est pas possible.22 DANS LA LUMIERE chose de supérieur aux elîels el aux causes que nous voyons. Plusieurs de mes camarades ont fait le chemin inverse et. — La circonstance identique. Voilà. vous comprenez. mademoiselle Norade était soldat les Comme pousser choses il allongea sournoisement son pied dans fille. sont devenus presque sceptiques. taient encore les sa lumière. fit salade : *( . on se fuit soi-même.

Il se jela à l'eau pour retrouver sa belle ondine. perdit le souffle et De son « ton uni et grave. recueillit dans les galeries vertes inaccessibles et essaya de le disti aire. elle le elle interrompit : C'est une erreur. son visage attentif. Ur. plongea dans le lleuve et le laissa seul — • et désespéré. elle remmena un soir au bord de l'eau. Puis. Et qui l'avait arraché à la niorl.. Le soir commençait à tomijer. incliné.. s'anioiuacber d'une autre pauvre ondine. disparue déjà dans les galeries vertes inaccessibles. (^ar. — Alors que — C'est bien se noya. Son instinct d'amoureux le servait bien.CONVALESCENCE de ce vin ardent et rose rcnliuidit. étant ondine. d'un charme : indéfinissable à la Vinci.. elle prit Tandis qu'elle tendait son assiette. Il 23 en sur lui lais- sant toute sa tôle. Elle reprit « un pauvre soldat ». lui comme il s'ennuyait bientôt à périr. Norade aimait tout ce qui était allusion.. lue cendre . c'était pour lui infliger un tourment pire que la mort. il elle rendit sa liberté. commença un ton énigmatique : Il y avait une fois une jeune et jolie infirmière qui avait soigné un pauvre soldai.. fit-il ? simple. L'attaque directe lui — déplaisait. périphrase et signe de signe. dont à la profita pour et sauter oublier (erre....

ou plutôt la poésie qui me vient de ma race est èans expression. prise dans les mêmes brumes — — . a dit encore Théodore Aubanel. pathéentendre au sommet des grands platanes. vif. qui surprit. devenaient et diffuse.. à celle la voix impérative de l'amour. Il avait le ton rauque. un soir. peu l'île et le tique et Un chant d'oiseau. Les deux jeunes gens éprouvèrent à la fois ce frisson semblable à celui de l'héroïsme. le vont tiède s'éleva. d'une blancheur impalpable phosphorescente.24 DANS LA LUMIERE venue du couchant. « Qui chante son mal enchante ». n'est-ce pas? — Complètement guéri de ma blessure. saisissaient la salière ou la fourchette au hasard. oii l'amour a le goût du risque et pour lequel on donnerait sa vie. solennel. de Pan. Un petit d'Avignon. Elle n'osait plus se les petites taire et multipliait remarques. telle presque que dans le loiulain de l'histoire et le retrait du souvenir.. Mais indéfinissable et un mal nouveau monte en moi. comparable nautonier. Les murs château des Papes. pour se fuir. Leurs mains. Leurs regards s'évitaient. en échange d'une caresse ou d'un baiser. que vous seule. afm d'éluder le l'essentiel. devenues errantes. se fit violette. je ne suis pas naturellement poète. — Vous vous sentez guéri. Hélas. envahissait peu h fleuve. Car rien ne ressemble à la journée comme le siècle.

puis. le secret vis-à-vis d'elle- même. avec l'intérêt passionné des gens du peuple pour — les amoureux. dont faisait la surprise à ses convives. ce que vous ressentez ! Go simple aveu acheva de délier. La patronne apportait le plat elle doux. Il élait évident qu'elle aimait Un trouble vertigineux s'emparait François. Neuf heures Ut Brécéan. Notre permission dans un moment. humant Tuir et l'heure. reprit Norade. elle droite sur sa chaise. comme le poussé par un pipeau surnaturel. lança ses trilles et ses roulades. C'était rossignol qui préludait. finit Neuf heures.. devenus noirs avec la nuit. assez mystérieuse sous ses voiles bleus d'infirmière. avec la frénésie de l'égosillement. et un soufflet sucré. ! tel qu'un homme qui sort d'un songe merveilleux. — Eh oui. que me remuait la brise crépusculaire. d'elle et. Il celle-ci n'osa la saisir. conti- nuait de retentir là-haut. elle laissa contre la sienne. lui pen- ché en avant. vers les cimes. comme il approchait sur la nappe blanche.. Elle les trouva muets comme accablés de l 'avant-bonheur. . dit sans ménagement la curieuse. Ah que vous avez de la chance de pouvoir exprimer tout. ses doigts d'homde sa petite main nue et longue. — Déjà neuf heures. notes. Le chanl sur trois mi-aiguës. dans l'àme généreuse de Norade. mi-graves.CONVALESCENCE ! 25 que mon village. sûr de soi.

Elle avait rejeté son voile de côté. l'orbe devenues d'argent. Sur oublié. en remontant le long de la nuque. d'elle. — Sans doute. Du coup. et le Rhône portait l'écbo dans ses ondes claires. puis aux nombreux befFrois des églises d'Avij^non. Leurs lèvres lui baisa le enfin se rencontrèrent. il lui ce corps nerveux et plein de cou vivement. du ciel. bien que l'oiseau divin continuât sa musique. profondément ravinée. Il marchait d'abord auprès puis il se laissa dépasser en silence et. . par passent les pesants charrois de la Bartelasse. pour mieux respirer. Elle jeta un faible cri. n'est-ce pas? Le charme semblait rompu. sous la frondaison. Et quelle salle ! m animer — Alors vous reviendrez. appuyant contre chasseresse. semblait un nuage un immense pot de forme antique. tout à coup. puis à la cathédrale.26 DANS LA LUMIÈRE — — à VxOiis ? avez bien diné. puis se disjoignirent en se pénétrant. la prenant par ses épaules rondes. Le jeune et sa homme compagne oii se dirigèrent lenteuient. débordant d'un feu grégeois et de Féchevèlementdesa fumée fauve. Le lieutenant régla l'addition. vers la route. Neuf heures sonnaient au château des Papes. près de l'a lune. C'était excellent. le rossignol s'était tu. retourjia la tète. légèrement. Ils se levèrent. monsieur et made- moiselle Très bien.

Elle était franche vis-à-vis d'elle-même. et toujours au bord du Rhône. Ainsi le pres- sentimfmt du bel ffuerre. comme la veiUo. que l'on rencontre au détour du chemin. la plusieurs années avant les circonstances de . officier breton la cherchait. de pour un cas sans importance dans l'intervalle elle réfléchissait rible au délicieux et ter- événement qui venait d'entrer dans sa vie. qui était de garde cette nuit-là. puis amôre. à l'ambulance. couronné de parfums pénétrants.CHAPITRE II HESITATIONS Noradc. Dès sa quinzième année. irrésistible un jeune diou. ne dormit pas. fleuve magique. et la fille . Elle ne fut cependant appelée qu'une fois avant minuit par salle. sans autre raison qu'un beau soir d'été. Tomour lui était apparu. et qui vous décoche en riant : sa flèche mielleuse.

et il lui paraissait impossible que cette adorable brûlure ne fût pas renouvelée. aux horloges et pendules le tic tac fille de l'ambulance. aux douze mille francs de rente de Brécéan. su du fauteuil de cuir où toute habillée.28 DANS LA LUMIERJLe plus simple. l'égarement du pauvre cousin. le visage désolé de la vieille femme. Mais. aimait. L'étincelle en courait dans tout son organisme. dont K rapide répèle : Bâte-toi leva ! )). en ce cas. comme froi. loin d'abord. et se dirigea. Les hymnes d'Aubanel et de Mistral chantaient dans sa mémoire bourdon- comme un magie de la joie nante. Cependant le baiser de François Brécéan demeurait imprimé sur son cou. de la tante le Islre. instrument magnifique. pour dans la douleur et de la douleur dans la joie. avide de plaisir accordé la et de dévouement. Trois heures sonnèrent. elle voyait une route dorée et un couple s'avançant sur cette route. Elle elle attendait. au befpuis plus près. La jeune n'y tint plus. Elle avait horreur de faire de la peine à ceux qu'elle bouleversement apporté par sa fugue amoureuse dans la tranquille petite maison de la rue Parapharnerie. les événements. la semblait être fille était le mariage. sans la moindre dot. elle craignait le désespoir de Jérôme et celui. à la poursuite du soleil : elle et lui. outre que iière jeune trop pour proposer une telle solution. sur . Elle se représentait comme un trait de tlamme. en contre-coup. En fermant les yeux.

Si elle l'épousait je mourrais. Cette soirée de rêve à la Bartelasse était '^MÔQ par fimage de dente : « Non. » ménager une entrevue avec elle ? Comment la prendre encore sa douce petite mienne ? Ne lai-je approchée de si près. so demandait sa part ? » : M'aime-t-elle. Elle eut de frapper doucement et d'entrer. non. Comment me — Il se peut Jérôme et la parole impruque je l'épouse un jour. après m'avoir rappelé à la vie. Ah! avait su qu'elle était là. Le Breton. dans minutes de grande émotion. qui se conque. la jalousie s'éveille. chez qui en même temps que le désir. sous un prétexte quelseconde. le cher bles?é. surtout sensuelle. lumière glissait maintenant l'imaginalion Un rayon de sous la porte. Mais la personnalité les développe en nous. ingénieuse à se tourmenter. et... de laisser agir l'aimant du doute. Il ne dormait donc la tentation pas non plus. C'était là qu'il reposait. Je lui expliquerai cela dès demain. sous les grands arbres. elle ne l'épousera pas. h la même « minute.HÉSITATIONS la 29 pointe des pieds. que pour la perdre Fense-t-il à moi? » se demandait Norade. vers la chambre de Jenn- François. lui conseilla de n'en rien faire. ! main dans (( « Ponse-t-elle à s'il moi? » songeait François. ou est-ce pitié de il Car appartenait à une race scruet puleuse. elle ne peut point vouloir ma mort. celui qui remplissait et le cœur de sa jolie infirmière. la tête en feu. dans sa robe .

puis frappé à la Jambe par un shrapune première Maintenant il râlait fortement. le dos. Elle envoya chercher le docteur Barias. sans corset. Toi vinir vite. étendu sur mains en avant. à relever . à touthasard. Le jeune homme soupirait profondément. avait été empoisonné par les gaz allemands. lui annonça que son voisin de « li zouafTe. qui l'attendait. destinée. mais elle nous réveille aussi de l'amour. comme le Seigneur reproduit en marbre sur son propre tombeau. puis injecta au pauvre diable une solution de nell. Comme la le petit jour grisâtre et rose apparaissait sur tion. lequel demeurait à côté. qui n'est séparé de nous que par un pan de bois. li mourir d'étouffé. elle regagna son poste d'observa- Un soldat nègre. une vitre ou une toile peinte. » C'était un cas d'urémie foudroyante chez un amputé de la veille. touchée par le premier frisson voluptueux de l'aube. ajipuyée contre sa porte ! L'existence se passe à ignorer le vrai bonheur. les strychnocaféine. Son devoir ressaisit Norade. en chemise et en pantalon.1^0 DANS LA LUMIKRE blanche d'infirmière. libre. La jeune fille avait le cœur partagé enire l'espérance et l'angoisse. On dit que la mort est la sœur de l'amour. Ce zouave. le profil rigide. et ses yeux ne reconnaissaient plus personne. trois fois cité à l'ordre fois de l'armée. un grand gaillard. fraîcheur de la fenêtre. lit. 11 eut donné sa guérison pour une heure de possession complète. et à en poursuivre l'ombre menteuse.

déjà très faible. Elle l'appelait par son nom devenu filiforme et : comme s'il eût ment la . presque impercep« Claudin ». le cousin en train de prendre leur chocolat. encore pu l'entendre. Va te coucher.HESITATIONS le 31 cœur. s'arrêta complète- on perçut un grelottement humide dans gorge du moribond. qui lui faisait paraître tout projet d'union comme une impossibilité et la tante étaient . autrement tu serais crevée de loureux de Norade). Claudin. ne 11 très tranquille et rien faisait prévoir. Elle tâtait cependant le pouls de l'ago- nisant. vis-à-vis de Jérôme. ma petite. le — bon (fit Barias radouci par ton dou- ne faut pas demander l'impossible. tible. dans la minuscule salle à manger. une aversion physique récente. il trop tard. môme au bon Dieu. — Je vous C'est ai averti. fatigue. l'un en face de l'autre. dès qu'on m'eut hier au soir.. docteur. Ils relevèrent la tète en môme temps et Norade fut frappée de leur ressemblance. Elle éprouvait. était avertie moi-même. la avant de m'appeler? Vous ne voyez pas que c'est de l'œdème de la glotte ! y avait ressource d'une trachéotomie. Dans ces quelqu'un : s'en prenait toujours à — Pourquoi a-t-on attendu 11 si longtemps.. Le docteur Barias arrivait cas-là. Tout à coup la respiration. Quand la Provençale rentra chez elle.

La tante Henriette était songeuse. on féré. La jeune fille n'insista pas. Elle raconta la mort du zouave avec beaucoup de détails et passa rapidement sur le dîner. il ne restera plus en France 'un seul jeune homme. La paix! répliqna Norade. quelle menace pour Paris et la France entière ! — Il faudrait alors faire la paix tout de suite. de la Bartelasse. Tu — — — s'entendrait à l'amiable. pour recueillir les fruits de la victoire. Elle avait entendu dire. le mais le pauvre garçon. Le travail était correct. interrogé sur sens et . Elle examina la traduction que Jérôme avait faite du poème célèbre de Mistral. que Allemands préparaient une prochaine offensive et qu'ils emploieraient des moyens nouveaux et terribles. dit — Jérôme. en les ville. murPourquoi une reddition honteuse? mura M""^ Istre. si cela continue. pâle d'indigna- tion. Si jamais ils arrivaient à passer.32 DANS LA LUMIERE boufTonne. Il n'en est pas un qui ne préférerait la mort à une reddition honteuse. La Respeiido. Tant de braves gens seraient donc morts pour rien! Je voudrais que tu entendisses mes blessés. venant au secours de son préAprès bientôt quatre ans de guerre. oii sont successivement appelées félibrige toutes les populations à la rescousse du d'entre Loire et Rhône. craignant d'enve- nimer le débat. la fin n'y songes pas! Ce serait la ruine et du pays.

de phra«e.î haute portée d*. libre » il — comme est dans Chant dp Coripe — auquel appartenait son amoureux. après un coup d'œil circulaire. La porte de la confiserie venait de s'ouvrir. penchée sur ce déchet humain et s'efîorçant de ressusciter. la dans ses explications. reprît lyrique splendeur. celte Il poésie. avec beaucoup.HESITATIONS la 3. à leurs traditions. dans suRfispeli'io. Les beaux cousins Du noble Limousin. par en haut. qui cepen- dant. demandait dune l'orte voix : « IN'y a-t-il 3 per- . (limousin. dit le vieux peuple la Tout d'un à coup. s'embrouilla fallut que Norade. elle eut membre comme un éblouissement. Venez entre voisins Vendanger notre souche. Celait un spectacle singulier que celui de cette belle et vigoureuse créature. sujet de la pendant qu'elle discutait au traduction. Tactivité intellectuelle assoupie et amoindrie : Du noble Les beaux cousins. lequel. tenaient à leur langage. livrant passage à Jean-François luimême. Venez entre voisins Vendanger Il le raisin. n'était pas question des Bretons. chaque strophe et en fît valoir.de finesse et de précision. eux aussi. patiente. iNorade trouvait cela d'avoii' fier et injuste et elle envoûtait un peu à Mistral le « omis. peu correcte à son avis. à leur terre.

il parlait avec volubilité d'Avignon. Assoyez. de la guerre. Son cœur sautait dans sa — Excusez-moi. Elle éprouvait un léger sentiment de gêne. obéit. de la Bartelasse. madame.vous. et son rire sonnait clair. qui se levait et Jérôme fuyait les visiteurs en général. Colle qui m'a sauvé la vie m'a si — souvent parlé de vous et de cette maison. Peapproche la grande chaise. Le jeune homme tète. ma tante Henriette.. Mais. et s'il Norado ne sut jamais avait deviné la personnalité de celui-ci.. silhouette voûtée. de sœur Odile. >* Elle était près de s'i'vanouir. car elle n'était point sotte. dans toute son allure. Remettez-vous donc. lito. 11 y avait. Afin de rompre la glace.. de M'" d'Everjon. . monsieur. à quoi ne pouvait se Iromper aucun observateur un peu attentif. . faisait . lieute- nant... poitrine. » et Norade accoui ait pour la présentation « Lieu: tenant Brécéan.. je dois bientôt ])artir lais en congé de convalescence et je ne voupas quitter Avignon sans vous avoir pré- senté mes devoirs. Il fallait que Brécéan eût grande envie de la voir povir s'être résigné à une démarche si peu conforme à sa sauvagerie. il Comme il tournait ia aperçut dans la seconde pièce une longue s'en allait. certainement. La tante Henriette lui donnait vivement la réplique. mêlé de joie..3i DANS LA LUMIERE ') sonne ? La tante Istrese précipitait: « Voilà. quelque chose de décidé et d'impatient..

Vous verrez si — je tiens parole. connaît le contrepoison. elle se sentit comme soulagée. N'est-ce pas tantine? Voyons. à la fois banal et enjoué. le vilain tricheur! S'il en ne vous accompagnerai plus jamais à la IJartelasse. Dès qu'elle eut cette certitude. n'en est pas disent nos de meilleur alliés.HESITATIONS 35 briller ses yeux vifs et malicieux. Henriette Istre riait. et désiré surprendre dans son cadre dans son milieu. fut elle-même et d'une ravisIl fallut. — Ce sera tante Henriette pas! comptez vendant le qui. — t'st Oh! ainsi je tricheur. à quoi voulait on venir son blessé et quelle était son intention profonde. le fit fondre et disparaître entre le palais et la langue. celle qu'il aimait qui l'ai- mait. sante fantaisie. de la causerie la rassura. comme Voulez-vous que je vous donne l'exemple? Elle en mit un dans sa jolie boucbe sensuelle. non sans quelque inquiétude. Je venais justement vous demander s'il vous serait possible à toutes deux. « in the world ». à toute force. ainsi qu'à . poison. un peu de couIl rage! Encore cet abricot fourré. Norude se demandait d'abord. Le tour. que Brc- céan goûtât de toutes les confiseries contenue> dans les bocaux de cristal. Brécéan hésitait à le l'imiter. allez il de sucre et ensuite JN'y — Mais vous me donner une indigestion faudra me soigner. Il avait quotidien.

auprès de hommes la ! bonne dame tête . et la partie à deux n'eût-elle pas été plus agréable? C'est bien ça. pour la forme. et comment le : laisserais-je seul?. Je partirai bientôt doubles.86 DANS LA LUMIERK M. : Il y jeta un coup le puis s'écria « Bigre. Jérômp. très intelligemment rédigée et dont le titre est tout d'oeil. Benri certainement du bal.. et il faut mettre les bouchées M"" Istre hésitait « C'est bien tentant.. fraîche comme un sorbet au citron. en quatre jours elle s'en ! Tu devrais refuser aussi. Brécéan acheta Le Soleil du 3/zWz. » Norade regardait François avec étonnement. garda bien quand le jeune homme pagner prit congé. elle était certaine à l'avance de : Elle lisait dans son œil « son refus. Les journaux de Marseille venaient d'arriver. Pourquoi ce zèle. un programme.. le commu- niqué n'est pas rassurant! L'ennemi a débordé Chemin des Dames et le l'Aisne et qui marche sur Lehadec est voilà qui traverse la Yesle. » La matinée était radieuse.. de mo faire le plaisir et l'honneur de venir dînor après-demain à L'Isle-sui-Sorgue. Je voudrais .feuille patriote. les Elle insista. et per- pas en ville avec lui « J'ai le mon malade Honni tout le temps de sa conva- lescence. Deuxdîners en tête-à» et. Mais . elle décida : de faire quelques devoir d'accompense. soit qui mal y sonne n'y pensera mal. Mais Jérôme ne voudra jamais venir.

monsieur mon malade. et le poumon traversé par une bulle? — . Il était repris par les choses de la guerre. mais c'est fou! IN'avezvous pas eu votre bonne part. vous allez vous donner la fièvre. que sa compagne remarqua..HESITATIONS avoir de ses nouvelles. les l'envahisseur par le commandement à Charleroi. tout nerveux. et. comme au comIl mencement de miste ne la guerre. y avait peut-être les laissait là un piège tendu à français. c'est un accroc. en fronçant ses gra- cieux sourcils. les accrocs. belle nature avait xVilons. bien tranquille. Ça ne fait rien. Oh je ne me toui mente pas du résultat final. perdu son charme. Il n'est pas loin du Chemin des Dames. Mais 37 comment nous ! sommes-nous Norade lut mais il ainsi laissé surprendre » à son tour. Cette explication opti- satisfit pas le jeune homme. ne vous tourmentez pas. et il se mit à tousser d'une petite toux sèche. Ah! par exemple. conti- nuait à se demander ce qui avait bien pu arriver. avec vous. pendant que La — — ! — — les copains se font casser la ligure. ça coûte cher. au soleil. je suis parfaitement sur que nous aurons la victoire.. Si vous voulez toute ma pensée contiuua-t-il en lui prenant gentiment la main ça me fait remords d'être ici. On ne avancer que pour mieux refouler eu'^uite. Certainement ce n'était pas bon. J'ai un mauvais pressentiment pour Henri.

beau lieu- tenant? lasse. je ne le sais que trop. Si je me battais. 11 Henriette m'a beaucoup plu. je serais plus tranquille. Pen- dant une partie de l'inoubliable soirée. plus je serai épris de Norade. — Hélas. ne m'a pas semblé que — Elle est fine. je vous .38 DANS LA. plus je serai content. Grondez-moi. elle il demanda par et lit quelle fantaisie soudaine était venu rue Parapliarnerie. à la Marte- ne fait pas de moi votre esclave. le Vous voulez savoir? Par jalousie. ni même votre amante. la tante Le cousin Jérôme s'est volatilisé. au milieu de lui soldats. et la médisance court vite en Avignon comme « Vous êtes jaloux! Il ne vous manailleurs Elle dégagea sa petite vait rencontrer : quait plus que ça! Mais de quel droit. LUMIERE je suis loin. car on pouune personne de connaissance. Elle a son projet sur moi. Cetle question l'amusa — avec eu elTet diversion. Je pensais vous trouver eu famille et me rendre compte par jmoi -môme de voire degré d'intimité le cousin Jérôme. main souple. Un baiser volé dans le cou. vous m'aviez entretenu de la tante Istre et du cousin Jérôme. — mes Sans doute. le Afin de changer cours de ses idées. je l'elTarouchais. mais A distance. je l'ai mérité et plus vous me gronderez. Elle ne vous l'aurait pas laissé voir. tout paraît pire. Mais J'ai désiré irrésistiblement connaître l'un et l'autre.

Cet aveu au qui lui plaisait soleil. Rue Parapliarnerie. parce temps de restrictions! Quelle prodigalité. quelque attention. faut pleurer pour c'est Grande-Uue. scrie à Jamais de la vie. avoir du sucre et ici.- jour et je passe. en pleine rue. mais avec une force de contentioa singulière. comme je regarderais un colli(>r de perles ou un tableau de maîlre.HESITATIONS l'ui 39 déjà dit. . Le peu de distance de l'autre. — Il Jo vous aime. Le projet de dîner à L'Isle-surSorgue. étant libre. bien à (ort. puisqu'il vous envie. Cependant. Non. je regarde ce melon provençal cristallisé. toute per- sonne du sexe masculin qui me témoigne. avait quelque chose de' déterminé. mar- bnaucoup. elle en serait il malade. non. un ruis- sellement de sirop concentré! — — Permettez-moi de vous fait l'offrir. Elle redoute. vous rêve/! Les anciens n'appelaienl-ils pas cela porter une chouette à Athènes. fait est que je me compromets carrément. Je lui dis boi. à lui a fait faire li si grimoce. par exemple! Une contiune conliseuse. et Norade en fut boiileversée. quelle gourmandise inouïe! Si tante Henriette voyait cela. elle retint le « Je vous aime instinct aussi le joli » qui lui venait aux lèvres et s'écria : « 01» melon confit. avait dit cela très bas. par cet féminin qui retaide voluptueusement rinstant décisif. de tial. d'un ton uni.

rue Tieux-Sextier. Peu à peu les craintes du jeune homme s'estompaient dans cette buée dorée qu'est l'atmosphère idéale de l'amour et qui fait de toute la Provence un enchantement mi-ironique. se soumettent à l'harmonie naturelle des horizons sons. galautines appétissantes et tigrées.40 DANS LA LUMIERE Un peu une dont la plus loin. L'un et l'autre d'ailleurs savaient bien qu'ils entraient. vérilable gelée de véritable viande. remarquablement achalandée. tremblotante de crainte à confites la vue de son consommateur. tourmentée. payaient. mais ce qui les dépouille de leurs vaines épines. brandade de crevettes. ce qui n'empêche pas l'inquiétude noble. l'occasion remarques joyeuses et qui reluisaient au soleil. des chan- Jean-François se rendait compte que sa rude bretonnerie fondait au contact de la fille du 11 lui était pêcheur méditerranéen. : devanture débordait de friandises de saucissons à l'ail et sans ail (mais toutes sortes ils contiennenl tout de même de l'ail). même frénétiques. rire intérieurement. dattes dans leurs boîtes oblongues. de pour l'infirmière et son blessé. il y avait et épicerie. la mine avide et gourmande. se lamente. la préoccupation patriotique élevée. misensuel. Vénus tend les bras et. choisis- saient. doux de souvision d'être délié de la morose. Ici elle plaisante et baguenaude et et ses transports. Les gens entraient. Ailleurs. se plaît à faire soulfrir. . s'inquiète. C'était. ressortaient chargés de paquets.

y entraient réso- bordée de pièges. dans ils une voie grave. c'est Deux dîners de suite. Norade ne lui l'ut s'attendait pas à cette sorlie. reportait son mécontentement sur nature primesautière sa mère. c'était bien. je suis libre de actes. tu n'es pas prudente. M'"'' Ainsi parlait Istre. c'est trop. clabaudeat ont toujours un bon 11 y a une fablo de » La Fontaine là-dessus. à qui la brusque apparition de François avait été insupportable et qui.. précisément parce qu'elle était éprise pour de bon môme plus à lutter. — Ma fille.HÉSITATIONS par le 41 double désir. D'ail- leurs ceux prétexte pour chibauder. beaucoup trop. elle avait hésité à intervenir. Connaissant la de sa nièce et son goût ombrageux de l'indé- pendance. en tète-k-tôte avec ce jeune officier. Elle avait eu une scène de Jérôme. n'osant rien dire à sa cousine. mais petite lument. Puis l'amour maternel avait emporté sur la cirI conspection. Elle tout à fait désagréable.. M""" Istre continuait à secouer la tète u à Tavi- gnonnaise ». avec quelque énerve- ment dans la voix. Je ma ne cherchait « Tanline personne et de mes et : me moque du (jui qu'en-dira-t-on. exprimant par là que quelque chose « Tu ne comptes pas clochait pour de boti : . Un dîner dehors. Elle répliqua aimée. Tu vas te compromettre et mon devoir est de t'averlir.

fût-il en or. Elle évitait de prononcer le nom de Jérôme. s'appuyant sur une chaise de paille. appuya sur son épaule la pauvre tête grise « 11 n'est question ni de vous : quitter.. au lieu de l'avenir. ni d"épouser quelqu'un qui ne tieut sans doute pas à s'unir à moi.. alois. eut n'est-ce pas? Alors ù » avec lui? La jeune un mouvement brusque. avec diliiculté et comme si sa langue était : subitement trop grosse pour sa bouche ridée Eh bien. diversement combattue. (Jue il deviendrais je moi-même.42 DANS LA LUMIERE épouser ce jeune quoi bon iîirler fille homme. Le terrain se dérobait sous elle. fût-il en soie souple. Norade. un tiou noir.. » La vieille dame demeura atterrée. Est possible. Ah! mon Dieu. tu as songé à cela! » Effrayée de l'effet produit. Eh bien.. déjà pleine de remords. fût-il en caresses. mais toujours enivrée d'amour.. elle dit à voix basse. ni même le » contacl. Toute pâle. j'ai voulu simplement te mettre en garde contre un collier dont je ne pourrais jamais supporter le joug. ses jambes tremblaient.. comme en dehors de sa volonté. que deviendrait c( Jérôme?. elle voyait.. proche de l'évanouissement.. en quelques secondes.. prit sa tante dans ses beaux bras généreux. Que deviendrait la maison?.... un de ces réflexes passionnés qui détruisent. : une cristallisation de dix années « Et pourquoi ne Fépouserais-je pas?. .

ô mon Dieu. . — cl Jérôme. sentimentale à l'inévitable n'était plus qu'une comédie. ce serait sa . qui la tentait depuis plusieurs jours. était « Faites. fin. demandant d'échapper aux d'une faiblesse de cœur pour organisme. « monque. le « non . sans le savoir elle était décidée à suivre Jean-François partout où et sa résistance il voudrait l'entraîner. si . lyrique prêt et : naturelles laquelle tout son et môme mystique. bien connu dès amoureux. de l'église Suint- Agricol. «Norade priait avec ferveur et conlra- comme font souvent les suites femmes. » irréparable. Elle voulait éviter un mot. en posant crûment la question. où « « adieu » signifie » « je t'appartiens « laissez-moi » a le son de ». moi n'aurais plus qu'à » reprit. l'excellente femme. qu'elle se jouait à elle- même. à odeur d'encens dictoiiement. Cependant Noiado songeait Si j'agis. où le «jamais» équivaut à «tout à l'heure». Donnez-moi de résister.. .car la lante avait rompu le pacte tacite. que ma délicieuse condamnable erreur n'ait de suites fâcheuses que pour inoi-uième. il : C'est bien.. si je le puis. me voilà fixée. ou mais prends-moi donc! Une heure plus lard. à cet entraînement coupable et. jusqu'alors demeurée dans l'ombie. C'est l'instant. » me faudra agir en cacheite et vite. obscure. mon Jérôme disparaîtie. trant ainsi qu'elle tenait à la vie. Déjà. dans une petite chapelle frais. avec un soupir. je .

n'en avait plus. Punisspz-moi. toutes ces forces la nostalgie ri- un aveu avaient déchaîrié en lui sentimentale. qui se cachent dans deaux de combinaison guerre ne comme le soleil derrière les brume. Brécéan voulait croire que les choses prochainement tourneraient bien et que Lehadec était sain et sauf. de ne pas succomber sans remords. Son poumon le laissait tran- . comme l'explosion dans chimique. péché. une bonne voiture. une Victoria découverte attelée de deux camarguais. Mais que ni François. de cueillir la fleur merveilleuse. Un baiser encore timide. la Son existence anté- rieure. le reste aurait d'elle. ni J(^rôme. le travail scientifique. près des remparts. partagée entre un bien trop sévère el un mal rempli sonnante à travers son trouble. et rai- des pays de clarlé. Il n'en pouvait plus. Un secret instinct l'avertissait de se hâter.44 DANS LA LUMIERE je ne le puis. Avec Hors Il cette possession. les risques de la lui paraissaient qu'un préambule à cet essentiel qu'était la possession de ^Sorade.. de convoitise. Seigneur. fille » Tel était le ne portent la peine de mon lucide égarement de cette d'attraits. Brécéan était fermement résolu à décider la jeune fille ce soir-là.. Le communiqué marquait un temps d'arrêt dans l'avancée allemande.ni ma tante. cependant qu'il en avait la force et la possibilité. il un sens. et il était convenu que l'on se retrouverait chez le avait retenu loueur.

heureuse. — Comment ma faute? — tranquille. un fils vieux qui avait son unique à dîner. La gaieté habituelle de son regard était tempérée par une visible langueui-. Jean-François lui prit la main. portant partout fraîcheur. la guerre. Le se cocher Tavcl. avait les yeux cernés. do leur dernière rencontre. Gomme la matinée roseaux de ces . J'étais ou du moins je me crovais heureuse. à cinq Quand cents mètres de la ville. déclara que. îl 'i5 avjiit resprit libre el éprouvait une sorle de plénitude. sans presser. et ma vie était devant . on arriverait à L'Isle-sur-Sorgue pour le Norade.HESITATIONS quille. de mille pe- préoccupations grises. de rassérènement intérieur. ayant peu et mal dormi. il remarqua que la celle-ci était chaude. une mi- gnonne tites fossette creusant sa joue délicate. flamboyaient étroits et long des « roubines la vifs canaux solide d'eau courante qui s'en vont. à peine avait- elle commencé de parler et de rire. Son costume faisait encore prèiait son teint mat un relief singulier à blanc d'objet d'art. — Mais vous avez lièvre — C'est votre faute. la journée était en or pur et les pointes des claies le des ». ! cela. qui la plus désirable. de manuscrit à enluminures. A peine était-il près de Norade. qu'il se sentait éiuancipé. à son image.

Brécéan contint humeur et répondit par une rassurante banalité. mon blessé. Mais non. Autrement vous iriez trop vite. tout a cliangé.3cul de nos troupes sur Château-Thierry? On s'en inquiète en ville. Tous vous en apercevrez. n'est-il pas : vrai ? » La question tombait mal. droite comiiio cette route. au point où nous en sommes. La jeune fille ne put s'empêcher de sourire. mon- — Coquette! — Nullement coquette. Vos son : — compatriotes sont bavards. — sieur — Alors la promenade est gâchée d'avance. que dites-vous du r.46 DANS LA LUMIERE moi. puisque vous devez épouser le cousin Jérôme.vous donc? En doutez-vous? Oui. — C'est ce ont de qu'ils gentil. Les Américains arrivent en force. Mais à quoi bon gâcher et brusquer les préliminaires de l'amour vrai? A quoi bon forcer les étaj)es? Quelque chose me dit que. heures. Il faut fairo attention. malgré vos — . reprit Norade d'un ton grave. Ce brave cocher entend ce que nous disons et il connaît toute la ville. Le cocher Tavel se retourna « Lieutenant. Le Breton murmura Ça vous amuse? Moi pas beaucoup. un peu de contrainte ne mes- sied pas. En quelques — — — M'aimeriez.

et qui viennent. Vous ne l'avez jamais rencontré? Jamais. comme des petits camarades.HÉSITATIONS soins. Je les aime. comme un linge fin. le soir. voilà tout. de prêter attention à vos camargos. murmura tout bas Brécéan exaspéré. qui fâchait son compavéritables — — roubine. Ils auraient vite fait de nous jeter dans Il : la Pas de danger. en dehors de votre présence. C'est que nous sommes quelques-uns dans l'armée l'iançaise. lieutenant! Ce sont deux agneaux. C'est cl. a fait Verdun en première ligue. cher homme. je n'ai plus 'i7 beaucoup de vie devant moi. y eut un silence l'officier. Il a la croix di? guerre. Mais Norade ne l'entendait pas ainsi et ce ]»etit obstacle imprévu. pécaïre. ajouta « Vous feriez bien. la découvrani de la tète aux pieds. L'Isle-sur-Sorgue n'est pas un but de promenade inéluctable. manger dans ma main. Nous irons à pied jusqu'où nous pourrons. Si nous le laissions en route au prochain village. . et nous ne nous connaissons pas tous par nos — noms.qui me rend hardi devant Il mon jeune bonheur. ses doigts légers tremblaient cl sentit que que sa résistance glissait le long d'elle. — Mon fils Il est dans le génie. Hier jai eu une sorie d'éblouissement. Tavel se retourna de nouveau.

Ellf lui lit o. des vieux prenaient l'apéritif ou. quelque chose que vous taisez soigneusement et qui est le déroulement d'une personnalité secrète. pareille à une coulée de métal bruni. dans le moment le plus luxueux de la chute du jour. les amoureux arrivèrent au bourg de L'Isle-sur-Sorgue. en mourir. Les enfants jouaient entre Aux terrasses des vastes cafés. sorait somnolent. au contraire.nori.RE l'nmusail. vu son âge. jetés tanes. remarquer qu'au retour ïavel. ado- — rable et rare.'j8 dans la lu m II. de toutes celles que j'ai rencontrées. un monosyllabe approbatif. apercevait les cuisines. de temps en temps. précédée d'un jardin et de bosquets. où des tables étaient dressées. batifolant. L'auberge était vaste et sans confort. une On femme vidant . On devine. Oh que non pas! Vous vous distinguez. on me reproche couramment mon lyrisme illusionné! Allez donc vous recon- naître dans ces jugements divers. sa- vouraient le bon de Tair en lâchant. puis derechef attendris ou sérieux. portés sur petite une personne comme tout le monde. derrière vos paroles. C/est celle-là qui me plaît à. Ainsi devisant. Provençales! — — Quelle réaliste vous faites! A'oilà bien les Allons bon. sans rien prendre. partant plus silencieux. là par des les pla- ménagères. La rivière. scintillait de mille débris de vaisselle.

en se demandant comment il les trouvera. car le il redoutait courant d'air. Ils entrèrent dans une vaste pièce à deux fenêtres. précédés d'une servante maigre comme un chat sauvage. avait laissé ces fleurs. les fa- . « Vous ne désirez Brécéan suivait son idée pas monterun moment dans une cIjaniLre. dans la crainte que son compagnon ne les aimât pas autant qu'elle les aimait. l'officier s'approcha de la jeune fille. L iie longue conlinence. à demi fanées. Cela sentait le renfermé. Ils gravirent les marches trop hautes d'un escalier large et vermoulu. Cela viendrait plus tard. le feu. tenait une poêle au-dessus No- d'un feu — C'est joli. Dans le pot à eau languissait un bouquet de roses blanches. en partant. oii il y avait un canapé boiteux. pour mettre un peu de poudre sur votre joli nez ? » Sans méfiance. et qui se tordait sous le 49 cou- un bras nu qui vif. Dès qu'ils furent seuls. dans la lumière.HESITATIONS un poisson vivant teau. Tout l'amusait et lui paraissait beau. dit rade. comme pour les amies d'enfance que l'on présente à son fiancé. exalDe nombreux vers de Mistral et d'Aubanel chantaient dans sa mémoire. mais Jean-Frantant. mais elle les gardait pour elle. Quelqu'un. une toilette et -un lit recouvert d'un édredon rouge. elle accepta. : çois la pria de n'en rien faire. La fille voulait ouvrir les fenêtres.

puis elle se tut. La perfection. attribue à sa décon- . cependant que quelqu'un suppliait et près d'elle gémissait. remerciait. Deux bras vigoureux la serraient qui devaient ensuite et la mesquins accessoires de dévêtaient en hâte. une noix. dans un désordre semblable à une courte folie. allait audevant de celte jeunesse héroïque et aventurée. est l'œuvre de l'application et du temps. Toute sa jeunesse. Car ce qui fut pris une fois dans le tourbillon ascendant du désir remonte sans cesse à la mémoire. renversée pâmée.ôO DANS LA LUMIERE ligues de la guerre et de la maladie. et plafond. qui lui allait tiop bien. de sa vie. qui pré- cède les grandes tempêtes de la passion partagée. la plus grande minute la hanter à jamais. rSorade sentit en elle ce frisson total. dans la volupté comme reste. sans rétlexion. Quand elle elle sentit cette bouche brûlante sur ses lèvres et ces mains errantes autour de sa taille. avec une sorte de bien que sa résistance fût nulle. le Un soudain vertige fit tourner les l'enêlres. ardente et Imaginative. l'amour impatient (loiinaient à son visage quelque chose de douloureux et d'àpre.sant tel un enfant colère. même cultivé. sait qu'il ne s'agit que de préliminaires dans tout le et ne s'a'arme pas du plaisir incomplet. Au lieu que l'homme. dans ces prises initiales. maladroitement. ne s'appartint plus. le pot à eau. L'instinct féminin. écos. obstacle ni retenue. Elle et proférait des sons entrecoupés.

Elle en riait intérieui ement. (jue ce n'était là que la petite aube... Ce sera vrai seulement demain matin. de pur style. terne ot maussade. que Jean-Framjois. dans sa candeur bretonne. C'est vrai dès maintenant. d'une splendide journée...HESITATIONS 51 venue passagère une importance souvent comique. en ce moment vous n'en pensez pas un mot. que lui prodiguait son cher déçu.. un peu sorcière. comme ment celui qui se relève. Tout en réparant le désordre de sa toilette et celui du lit. membres brisés et la voix rauque. Qu'avez-vous ? Qu'est-ce qui vous fait : — croire ?. lieutenant. Aucune histoire. Pourquoi cela?. avec morosité. Avec la plus grande facilité . Là-dessus les poèmes mentent et les roles mans aussi.. que les conséquences possibles de sa l'redaine.. Vous vous demandez quelle sotte Je suis histoire — vous vous êtes mise sur les bras. Comme elle lui il insistait sur leurs projets d'avenir. Norade suivait ces réflexions à travers les protestations sentimentales. sachant bien que le lien était solide. ferma gentiment la bouche de sa petite main encore frémissante « Taisez-vous. après une C'est ainsi satisfaction tout animale.. qu'il s'était trompé. Vous en êtes au stade du regret et aussi du léger remords. et nenvisagoait plus. se figurait qu'il n'aimait que médiocrement Norade.

Seulement. il adressait la parole.le premier au papa Tavel. comme. monsieur mon blessé. 11 redevenait amoureux et ISorade. après une loyale bouteille de Châteauneuf et un confortable ragoût de mouton. Mais oui. elle murmura « Que ce ne soit pas par politesse. à qui vous n'avez pas Vous avezdevant vous votre inlirmière.. Néanmoins. elle en lit gentiment la remarque « Son bavardage vous agace moins qu'à l'alîoj'. En deux minutes. M"" Peiius.l'orga: — — Y tenez. avec une désinvolture à peine nuancée d ironie. Sa responsabilité lui semblait moins lourde. je vous préviens que j'aurai une crampe. Le D"" Barias le répète souvent tout. sous la table. nous gesticulons. dès le dessert. plus silencieux. Le mouvement des bras fait remuer les jambes. feignait de ne pas s'en apercevoir. Comme : lîrécéan prenait les jambes charmantes entre les siennes. Ne vous fatiguez pas. Deux bons camarades soupèrent en face l'un de l'autre. pendant notr»' dîner à L'Isle-sur-Sorguc. le reiour. nisme est solidaire. Brécéan. Dans le Midi.que vous respectez et fait encore un compliment.vous absolument ? j'y tiens. ranimé pour de commençait à trouver que sa conquête récente avait l'air un peu détaché de lui. penbon. au moins.52 DANS LA LUMIERE l'élat nous allons nous remettre dans d'avant le d'esprit dîner à la Bartelasse. dant : .

moitié en : provençal. elle était. j'ai pilié unique à la guerre. forgée.. droits comme à la parade. après chaque conlune lacté. cette l'orienta jalousie. d'une voix de cristal et de chair I-ou vent ferra fait danser les étoiles La luiio clarinello Blancliit sur les sommets. inondait la campagne avignonnaise.. Un clair de vraiment provençal. .. s'il en était ainsi. moitié en français. Il l'avait déjà à la guerre avant le dîner. et quête. Qui s'y frotte s'y pique. cher monsieur je vous ai déjà prévenu que vous n'aviez pasPas du iou(. ? Serait-ce une rouée songeait Brécéan. jusque tout là-bas. laquelle est le restiraulant de l'amour physique. Les cyprès délitaient. Mais. Norade. vers le liane vaporeux des Alpine^. La jeune fille lui avait facilement cédé. se demandait. avant pensée lui. appartenu à d'autres aussitôt vers la hommes. si la vierge intacte. Comme le rossignol tou( l)é se par le premier rayon pâle. affaire à — une petite demoiselle de pensionnat. Norade soudain mit à chanter. donc elle avait dû se donner déjà. Il a son — — — . n'avait pas. à reconquérir.ez » comme disent les paysans tourangeaux.HESITATIONS 53 Pauvre homme. vous me taquinez. Or. fait le et. lui physio- logiste. fils — de lui. vous me « sur'j. avec l'égoïste méfiance qui il fond du caractère masculin. qu'il s'était.

et il marquait le rythme en la serrant. Ah ! ! l'air des clochettes. lâchant les rènes. la Nommée Largue les ris ohé pare à Danaé. à plat sur la jambe de Norade. cela sentait la allait les mieux! Comme et l'idée la il voiture franchissait était.) dans la basses voiles. : 11 entonna ronde bretonne Il ét. à nouveau.S'* DANS LA LUMIERE Quand elle eut achevé. — Vous chérie — Non. fou de tendresse jeune fille paravant ? ne suis pas de gcirde.ùt une frégate. de laisser partir seule la l'eût enchanté trois heures au- lui était de nouveau insupportable. Décidément. [his. ils sont moi. Tavel. C'est que entendu Lakmé de Delibes au Théâtre de Montpellier. remparts d'Avignon. en douceur à travers l'étoiïe.. amateurs de musique. Vous seriez venue me retrouver tout doucement dans ma chambre. — Tant — qui — . les virer. mon lieutenant. c'est cela qui est beau A mon la tour. dit Jean-François. applaudit. — Prenez garde que les camargos ne s'em- ballent! lui répéta Brécéan. n'êtes pas de garde cette nuit. ma . — comme j'ai Pas de danger. je pis. dans les grands huniers.. Sa main. Nommée Largue les ris Danaé.

qu'eu fiiites-voiis? — soir. ne peux plus s'est après ce qui passé re nous ne pourrons plus vivre l'un sans l'autre.. chut. de bonne vivre sans vous et.. mai*:.. chut. i — trant Chut. C'est vrai. Mais alors quand parlons-nous foi. je ensemble? Car. elle lui « main avec Bonsoir. Elle ne répondit pas.... en descendant de voiture au coin de la rue Parapharnerie. mon amant! serra la vivacité et » murmura : . le (i'is — on mon! de Tavel — Quelle lée El ma réputation.HESITATIONS 55 fit-elle.

rythme de On le croit repique. ses volutes ont un triple tourbil- comme en la fumée des tableaux de de l'ariillerie. il la sonnerie des cloche=. gel furieux. mais ses arrivées coïncident presque avec ses départs. étouiïaut sps sanglots contre son oreiller. Il est chargé d'un bataille. Il tient effet . pâles la nuit. mugit. un de « houiïent » ces coups de mistral qui soudainement sur Avignon. puis prennent peu à peu le ton du reproche. Il meugle. écrues dans le jour. de la 11 gronderie de vieille dame. et ses ondes violentes s'enchaînent alors les unes avec le? autres. par lesquels grincent les vieilles girouettes ouvra- gées et s'éparpille mistral a le apprivoisé. Au dehors il faisait un grand vent. hurle et déchire de longues bandes de toile.CHAPITRE III DEPART Norade pleurait dans la nuit. lon. Le la colère. siffle.

Norade pleurait. ainsi qu'une rage de la nature par qui s'apaise l'angoisse humaine. qu'il chasse en bataillons pressés. avec un congé de trois mois. Sans poids de la maternité. irrésistible. François Brécéan quittait le lendemain. qui cauNorade avait eu pitié de l'ambulance. commis des pleureuses aux cheveux d'or. à contremarche. renouvelable. trouble. oii le ne l'entraiaeraient le pas ses ailes? L'éclair d'un regard. proche de l'oiseau sous tant de rapports. qui courent tout le long paysage. quand regard. le désir. Elle l'aimait sur la route. Cette folie était la conséquence l'ambulance logique d'une attraction l'oiseau. Norade aimait le vent de son pays. assem- bleur de poussières vénérables. il Elle l'aimait aussi coupe le souffle et le dans les ténèbres. d'une de ces fascinations que le physiologiste admet pour si que le moraliste refuse à la femme. mais elle ne s'était pas avoué ce sa Elle aimait tout de et suite parole chaude convaincue. François. l'éveil de la pitié ou de la surprise dans sera tant de ravages! flamme allumée. et voilk cette son d'une voix. avec son poumon tral'as- A son premier bain. comme perdu.DEPART fail 57 1^^ liltéraiement trembler la lune et partage soleil flu en lames glacées. et elle avait promis de partir avec lui. sa langueur et pect vigoureux de son corps de blond l'avaient troublée. quand il était arrivé à considéré versé. Lui ayant apporté du .

C'était cette perspective qui la désolait. oii elle l'adoration. à force de caresses parfumées et tendres. A côté d'elle dormait la tante Henriette. elle si si bonne la et douce. dont elle avait toutes les confidences. sans se douter de la menace imminente. Effacer. de propos délibéré. la constante et discrète sollicitude. au point le plus sensible. Elle allait tromper et meurtrir. Elle allait accomplir tout cela. maison. celle qui lui avait servi de mère. surtout depuis la soirée de L'Isle-sur-Sorgue et la conversation avec la tante. el rendu. faisait beaux bras et contractait ses jambes de chasseresse entre les draps tièdes. ferait autant comme la pire mé- chante des méchantes. semée de les caresses comme sont semés la d'asphodèles Sainte-Baume. Au-dessus ronflait le déplorable Jérôme. Comment se passerait la nuit suivante. Elle allait porter la douleur et le désespoir dans une avait trouvé l'abri.58 DANS LA LUMIERE et soulagement plaisir. sa meiHeure et sa seule amie. Car le remords dévorait Norade. la santé. l'image horrible de la guerre dans un blessé de la grande guerre. au moins la elle l'espérait. sa maison. quand la nouvelle du qu'elle tordait ses . elle voultit iiiainl<nant lui donnei du se tons les plaisirs à et fois. Elle savait belle pleine de chanis. Le contre-coup de son amour de mal que haine. c'était une tache qui allégeait singuliè- champs élyséens de rement le remords.

comme on veuve dit. car c'était un excellent ménage. à annonça à la jolie la l'atale A sa grande surprise. C'est pourquoi son projet et elle se rassurait en i'exauiinant. la disparition en mer d'un pêcheur. rapportait consciencieusement sa paye. Nul n'osait prévenir sa femme. de sa petite enfance. tournant ensuite à la colère et à la rancune. ni irremplaçable. ami de son père.idc se luppelait. même généreux. celle-ci provo- qua un déluge de larmes. Finalement. une voisine deux mains nouvelle. à Cassis. Peut-être y aurait-il simple dépit. Il y a dans les êtres une somme d'acceptalion insoupçonnée. renseigner sur esprits après sa elle avait l'état vrai des cœurs et des fugue accomplie. qui les apaise parfois rapidement. Combien elle eût préféré cela! Mais elle ne voyait autour qui pût d'elle la personne. à condition que le pire soit leur sincérité complète. iNor. dans chagrin. gracieu- . Cette réflexion amena la jeune tille à cette et autre que le piège de la vanité est subtil qu'elle ne devait se croire ni exclusivement adorée par sa tante et son cousin. pas même la servante.DEPART donblo départ serait connue ? 59 Quelquefois les chost'S douloureuses sont mieux subies qu'on ne laurail cru. oîi l'homme sobre. Elle alluma sa bougie habilement. mais non la crise de désespoir que l'on redoutait. prit et son courage. ponctuel.

je le suis. car je vais vous faire de la peine. ne résistent pas à son appel. Chose étrange. depuis quelque temps. et je vous demande alors de m'oublier. il n'en sera jamais question. la femme possible de Jérôme. Il est bien trop indépendant. Je ne suis pas digne d'une destinée sage.CO DANS LA LUMIERE sèment. D'ailleurs. ni égoïste. Si c'est mensonge. elle n'a pas changé. Mais je ne puis plus me passer de celui qui désormais commande ma vie. Je désire avertir moi-même. et le plus tôt possible. voilà tout. comme tous les soldats de cette grande guerre. et sa reconnaissance durera autant qu'elle. Comment cela est-il arrivé. je vis un peu dans un songe. Votre petite Nouradoest toujours la même. et je suis bien trop fière. ni perverse. Ce silence quant au rachat de ma fauie est-il une excuse ou une aggravation ? Les filles de ma race. j'en mourrai. quand l'amour les prend. comme va être la mienne. C'était une erreur. Tu avais vu en moi. je l'ignore. Je ne me crois pas indigne d'une destinée mouvante. . Il me veut. elle l'avait combinée dès le premier dîner à la Bartelasse. elle na changera jamais de sentiment vis-à-vis de vous. comme quand on sent les choses trop vivement. et je pars aujourd'hui avec lui je ne sais pour combien de temps. en compagnie de Jean-François : Ma tantine aimée. Pardonnez-moi tous deux. 11 n'a jamais été question de mariage entre nous. tantine. comme elle faisait tout (car ses g'esles dérivaient d'un sang cla^^sique^ prit sous son la der- oreiller sa lettre d'adieu et la relut pour nière fois. Ne me croyez ni folle.

la la ur> suplui passante. une déchirure afl'reuse. elle si Qu'aurait pensé sa mère de cette raisonnable. aux cheveux blanchis. l'interrogeait. Norade sage. répondait m^me pas. ou l'eut aiguillée vers le mariage. Rien ne remplace la sollicitude maternelle. comme chaque que j'avais une i'ois dans du chagrin. mes petites économies. Adieu. dont la tille avait toujours les beaux traits purs devant le souve- nir? Mais une mère prévoyante aurait deviné et interrompu aussitôt l'idylle dangereuse de l'ambulance d'Everjon. sous l'enveloppe à ton nom. La clef de la cave et celle de mon armoire à glace sont dans le premier tiroir de ma commode. au bord de la mer. sa bougie. une femme aux traits douloureux. tournant tête. je te serre encore fois mes bras. C'est là. J'ai été si heu- reuse dans ta maison. C'est du lien surtout que j'ai besoin. si souflla ferma jeune les yeux. Elle la l'abordait. Ta petite NOLRADO. folie. 11 et^t indulgent.DEPART mon pauvre papa il 61 de ma décision. ma chérie. pour nos pauvres. C'est ma juste que punition. La Provençale entra dans un songe où elle rencontrait. François désire que je n'emporte rien. Test trop et je redoute la rapidité de son pardon. sous ta douceur et ta bonté. je verse des larmes en la quittant. dans mon bonheur. pliait. . qui ressemblait à celle qu'elle avait perdue si jeune. Je te laisse et te prie d'accepter.

Les meubles de sa chambre. vaut mieux qne la sécheresse orgueilleuse. comme d'ordinaire. Elle était à le la l'ois lucide et décidée. Un soldat. Jérôme pour bibliothèque de (elle les Iles ses chers livres provençaux prenait avec elle la Grenade entr'ouverle. mais elle sen- aussi l'impossibilité de ne pas obéir à son impulsion. la petite sa fôte. Elle se demandait ce n'était pas un péché en plus que de prier dans une une voix intérieure lui assura que le repentir. à travers délabrement moral de la guerre. les circonstances de son départ. qui a bien répété son rôle. elle agissait comme une pour actrice. amant à de dix heures du matin. que avait donné le cousin peu de vêtements et d'objets personnels qu'elle comptait emporter. avaient un si aspect solennel. rangea dans son sac de voyage. Elle s'agenouilla donc et pria longuement. Ayant longuement médité. la table à écrire devant laquelle elle avait tant rêvé. elle avait la certitude qu'elle allait à une joie amère et gâchée. d'Or et le Poème du Rhône). depuis plusieurs jours.62 DANS LA LUMIÈRE A sept heures fit du matin. telle circonstance et : que non En tait se relevant. Elle avait rendez-vous avec son le train la gare. sa toilette et lui le elle se leva. à l'appel mystérieux qui lui venait de l'âme et du corps de François. la valise. même si Ton est décidé à commettre la faute dont on se repent à l'avance. avec une brouette pour .

Laissant sa lettre en évidence sur sa cheminée. elle était parée. que plusieurs les effets Comme disent marins. Je a "ai pas comme une — Tu fermé l'œil entre minuit et quatre heures du matin.DEPART 63 devait l'attendre à cinq cents mètres de lu rue Parapharaerie. as de la chance. Tout se passa de la façon la plus simple du monde. selon son habitude. et deux de blouses de soie. mu chérie. un tas d'histoires . (Juand je suis lancée sommeil. quel vent. ruminant. afin de tailleur noir. Je dors brûle. — mais dépêche-toi I La tante Henriette parut : « Bonjour. son costume tuel d'infirmière. Elle portait son costume habi- ne pas éveiller les soupçons. rien ne me réveille. iNorade descendit en coup de vent. Veux-tu Soit. qui lui ainsi allait si bien. cinq jours auparavant. Elle rencontra Jérôme qui venait de chercher de l'eau chaude à la cuisine. me mettre une lettre à la poste? Je n'ai plus que l'enveloppe à faire. mais elle avait expédié à un hùtel de Marseille. toilette. et cacha sa valise dans un coin. quelle tempête! As-tu pu dormir au moins? — dans le Mais oui. tantine. cette nuit. une bouillotte à la main : — — — Tu De vas k l'ambulance? ce pas. dans ma vieille tète.

cette : venait aux lèvres avec un sanglot Adieu maison. Comme elle était habituellement expansive. !a devanture aux fruits confits. Elle était dans la Le temps était voilé. Du un « premier étage Jérôme N'oublie pas! » lança sa lettre avec La rue. la tante ne s'aperçut de rien. fugitive reprit sa valise. Pour la dernière fois Norade serra entre ses qu'elle chérissait et elle bras la pauvre mit dans cette élreinte tout son cœur. d'un pas rapide. ces lieux témoins de sa seconde enfance et de sa jeunesse. Adieu les fleurs d'or des vieux murs. la boutique. étroite et haute. mais intensément. treille aux fruits mûrs. Elle est arrêtée depuis hier... tiède et charmant. Je ne te confie pas ma montre pour l'hor- loger. Un chant de Hugo. Je lui expli- querai mieux moi-même femme le petit accident. . comme les outils d'un tourfois. la Elle regarda vivement. lui ment certain. et qui n'avait plus la sensation du sol. Marie. azur. elle s'éloigna. Anna.64 DArs'S LA LUMIERE eiuiuyeiisos. Pourrais-tu passer chez Blaiicarcl et lui dire qu'il vienne poser des bourrelets à mes — — fenêtres? Les miens s'effilochent. maison grise. Entendu. Lise. Elle rassembla ces chères images comme un trésor de nostalgie future.! Puis. Adieu patrie. Adieu patrie. In peu plus loin.

allait lui échapper. Paul Biancard avail eu un éclat de shrapnell dans le mon venlre à l'alTaire à' de Bazoche et il avait été Meaux. un papier à la main : est blessé. 11 avait le teint rose et frais d'un enfant et toussait d'une petite toux nerveuse. Ce qui ne l'em- pêchait pas de fumer une cigarette de tabac blond parfumé. qui s'informa (les posément dimensions des fenêtres et les inscrivit.. d'Avignon à Meaux. pourvu qu'il ne meure pas! » Elle expliqua que cette lettre venait de son capitaine. dans . ce thème tout professionnel calma plutôt M"*" Biancard. ainsi que. sans mot dire.. pril la valise. pour faire la coiîimission. Paul est blessé. salut militaire et. déjà convaincu que sa belle proie. inquiet. avec tous les trains encombrés et les difficultés de circulation dans transporté l'hôpital de la zone des armées Norade consola de son mieux ! la mère aftligée* Elle osait à peine parler dos bourrelets à re. mettre. Sur le quai de lagare attendait Jean-François. La maman Biancard sanglotait sur « Mon Paul une chaise. Norade entra dans la boutique. trépidant. comment aller. Mais. Elle reprit ensuite son lamenta. il mil ses mains sur sa ligure. avec la brouette.DÉPART le le 65 Il lit soldat était à son poste. au dernier moment. Ah! mon Dieu.. au milieu de ce cruel chagrin à sa grande surprise. Quand il aperçut Norade. le Inpissier (domine on passait devant Biancard..

Vit d'iiianition et meurt de nourriture. Il n'y avait l'air plus de v^'agon. Sois calme. qui lisait son bréviaire. très émus. — En ! voitufe. avaient les On de deux jeunes ttiariés. habillées. Les compagnons de voyage des amoureux étaient un ecclésiastique au visage intelligent et froid..restaurant. le train n'arrivait qu'à heures de l'après-midi et. . sublime.. de son officier. assis l'un en face de l'autre. avaient oublié d'emporter leur déjeuner. l'homme qui ne vent plus : l'excès voir le destin « Enfin.. en voiture Pivet reçut avec billet de vingt plaisir. jNorade et François.. ^— Voilà nion lieutenant. Le compartiment était plus que complet. une bruyante famille e>pagnole composée du pèrC. qui toujours igno- Passe-moi la valise. semblable ment francs...66 DANS LÀ LUMIÈRE du bonheur. regardait avec sympathie. Oh! Mar- que seille est-il déjà" S'il est — — je t'aime ! Chut. de la mère et de leurs deux filles.. ni de buffet. Le train pour formé? il déjà formé! mais part dans trois minutes. enfin. un capitaine et un comnicindant. les voyageurs. naturellement. enfin. enfant rerais l'henre. un Le train s'ébranla.. messieurs. Pivet. avec une personne en (rop. selon le mot du poète... entre Avignon trois ils il et Marseille. Car est bien connu que l'amour.

« J'ai dans un lansfaoe volontairement voilé : raconté que je ne partais que ce soir. je vois que vous avez des détails sur celte affaire. Je serais bien heureux : . Norade reprit à voix basse « J'ai laissé un mot.DEPART 67 Se penchant en avant.. L'ecclésiastique. double absence. C'était un très gros succès. De votre côté. Je vous expliquerai. » Sans donner d'adresse? rompant : Non. on constatant fixé.. François dit à Norade. tout s'est il bien passé? » — Admirablement. jetait aux jeunes gens un regard profond.. — — Le capitaine et le commandant s'entretenaient le de l'heureuse attaque de Mangin sur taine affirmait que la dixième pris plateau capi- de Méry. inutile. Programme rempli de la point en point. intersa lecture. François se mêla à la conversation « Excusez-moi. Car elle n'avait pas encore pris l'habitude du tutoiement régulier. qui venait d'être déclenchée. toutes ces personnes m'eussent accompagné à la gare. — Demain. Autrement. Les Espagnols dressaient l'oreille. on sera — — 11 Qu'importe! Parbleu! y eut un silence. mon cher camarade. Le armée avait surune otîensive allemande en préparation et l'avait presque anéantie. Gela aurait eu des inconvénients..

Désormais. seule. . d'un jour à l'autre. : « Coument se nomme. si elle. » Obligeamment qu'ils savaient : les officiers racontèrent ce L'affaire de Méry le avait ])eaucoup plus d'importance que ne disaient les jourla situa- naux. El tout subite? Oui. Le père. fussent mêlées de détails familiers et de conversations couréveiller. qui parut Norade s'étonnait que ces graves et décisives quant à rantes. Elle se cii'constances. Partant de là. gros voyageur leur annonça la nouvelle. Je sors de l'hôpital tout de ce qui se passe. monsieur. où chacun prouva sa compétence. la son mot. demandait si elle n'allait pas se dans sa chambre. de temps en temps. et ses filles. au bruit du mistral et des girouettes grinçantes d'Avignon. cette importante bataillé que — — — — Méry-Courcelles.. lion pouvait être retournée complètement. le Se tournant vers sa femme jeter quelque stupeur. demanda finalement seigneur parlez f » officier.68 DANS LA LUMIERE et j'ignore de les connaître. les trois combattants se lancèrent dans des considérations tactiques. toute récente. qui avait figure grasse et luisante d'un toréador retraité. Les Espagnols semblaient étonnés de ce qu'ils entendaient. L'abbé avait posé son bréviaire sur ses genoux disait et. Beaucoup merci.

. couvert de décorations « Voulez-vous. prit dedans une orange qu'il fit reluire avec la manche de sa soutane.DÉPART Chacun de ses 69 compagnons de route se gravait — le profondément dans sa mémoire. s'était levé et faisait scintiller les oliviers d'argent. Le prêtre ouvrit sa valise jaune. de nouveau. aiguise furieu- sement l'appétit. Les jeunes Espagnoles. : lieutenant. et vous. ouvrant à nouveau son . Des ruines roses appalà. Le vent. me faire le plaisir de partager avec moi mon pauvre pas faim.. remplie de paperasses. L'ecclésiastique remarqua l'air hypocritement détaché de ce bel officier. el elle pénétrait aisément du moins le croyait-elle — jusqu'au plus intime des caractères. comme des jeûneurs qui auront plus tard leur la revanche. du vin et de la charcuterie. Norade et François se regardèrent. » Ils s'excusèrent. ses inflexions de voix. en riant. Des 'vois d'oile ciel. madame. un saucisson et un quignon gris. Alors repas?. Le train courait à travers cette campagne incomparable. sans oser mentir en affirmant qu'ils n'avaient le prêtre. avec ses traits. brunes et rebondies leur papa. atteiguirent un panier rempli de provisions. qui s'étend entre Vaucluse et l'étang de Berre. Mais vue des victuailles d'autrui. Les officiers tirèrent d'une mu- comme sette du pain. alors qu'on est privé soi-même. immortellement chantée par raissaient le seaux traversaient ici el grand Maurras.

renfermée dans un pot dit de La vieille dame la détachait par larges cuillerées et la disposait sur des pciits . une aulre orange et un aulre qui- gnon. dans du wagon. où les bouches du prédécesseur laissaient leur empreinte. à le mine aimablement osseuse. large assiette à soupe. apparut. et s'adressant : aux « Messieurs. Une vieille dame. et que le nouveau bénépar bienséance.70 DANS LA LUMIlîRE armoire portative. mêmes réflexions en la même temps. sans avoir besoin de se faisaient les communiquer. refuser? C'était une sorte de colle rose et grenue. qu'il qu'il tendit aux amoureux. qu'ils dévoraient à comme une helles dents. de faux refus. permettez à une trois officiers maman. n'osait point laver. à la porte les suffrages. Cette génépoussa les Espagnols à oil'rir d'une conserve américaine de langue de hœuf. C'était à croire rosité en avait lout un assortiment. » Comment Kîéîiagère. y découvrit. Norade et François acceptèrent. un autre saucisson. Breton les Provençale. de possession. Restait la question de la boisson. qui a son fils unique à la guerre. de vous otTrir une bouillie à la confiture quelle compose elle-même et qui emporte en général couloir. ce qui est une autre forme. et finalement à la circulation de plusieurs timbales et gobelets. qui à donna lieu beaucoup de politesses. assez subtile. après uue courio recherche de sa longue main paie. Le et la ficiaire.

?\Iarseillo. avec un fort relard. la : fourré ma part sous la banquette. » Tout sentiment d'angoisse. qu'elle pasisail n'o?:îtient b. le coudoiement. l'infini. La ville b<vi- gnait dans un fluide d'or. l'odorat. heureuse- ment arrivé. tout le fut j'ai de sa mixture. au le premier s'écroulerait. mais n'en reuiercia pas moins. donne le sentiment plus profondément que la conlomplajoie vraie c'est La tion des étoiles. Puis elle demanda à son compa- gnon de montoi" lout de suite à Notre-Dame-dela-Garde. Ceux-ci çois. Quand la porto du refermée « Elle est bien brave. fait de liberté et d'espérance immédiate. son paquet de vêtements adressé et o'e linge. . Franavec une expression impaye^ble. tout scrupule. d'un gracieux sourire.DEPART cavtons. jiour les yeux. avec la certitude d'en un de autre. la vieille donatrice. « pour voir venir le soir sur la mer. » déclara le capitaine avec un baut-le-ccpur. 71 ses piivilégioa. comme cas oii si le monde avoir leur appartenait. Ils n'éprouvaient plus qu'un immense bonheur à deux. pas refuser. contraignit profiler de l'aubaine. qui guettait do loin l'effet wagon dame.. ni faire la grimace. les oieilles.. Le train entra en gare de Marseille. Tiuiagination. à sept heures du oi!i soir. tout remords avaient disparu. et monde éclata de rire. fout neuf. sa compagne à Norade crut vomir. Norade préféra deselle avait cendre à riiôtel Terminus. d'abord.

Ainsi que fit sa mère. grecs. pour le duper. . Quiconque. égyptiens et syriens. comme 1rs elle est un tourbillon sonore. agitée dans nuit grise des siècles. elle se donne au Temps. n'ont plus de sens. Approchée de l'oreille. un feu vu à et un autre leu. les années. Plus encore que la rue de Paris. qui rassemble les générations maritimes et riveraines. celui de la Méditerranée. dur forgeron. Ijleue le commerce des épices et des vins généreux. travers Elle et tamise la lumière dans une lumière plus vive tel plus forle. tous lesidiomesdespaysde lumière. Marla l'écharpe multicolore. lascive et trompeuse. et les heures. qui reflète Tantiquilé dans l'heure présente et môle aux plus voluptueux. et tous les soupirs et toutes les caresses des pays latins. seille est Au regard. Elle a renversé son sablier. le violet et le cuivre chaud.72 la ville DANS LA LUMIERE de ramusement perpétuel. Un monde frémit et palpite. tous les ciis de bonheur et de colère. chez elle. comme aux plus héroïques souvenirs. dont deux spires tournent s'entrelacent dans le même sens. Marseille est le coquillage géant où bruissent tous les langages. de tous. le roux. Elle est un et tourbillon imagé. comme des vols pressés d'hirondelles ou de flamants roses. aimant Marseille. y vit. voit passer les jours. Quel monde? Le y plus ardent cuve d'eau où naquit Yénus. la rue de Marseille est. d'autre manière. avec Yulcain. sous For. tous lesdialectcs.

sont ordonnées dans leur conrafraîchissante. » Elle avait quitté son costume d'infirmière. fusion. attendu qu'elle pousse à l'ascétisme par extérieure intérieure. une pluie de concordances héréditaires. quand elle se transforme pour lui en élément. seille. Bien plus que la cité de Puvis.DEPART pour et le 73 badaud. une vaste expérience. le paganisme sans cesse avec le christianisme et l'isolé que devient celui perdu dtms la foule. la plaisirs et la satiété. de la mer peu huile mais pareille à une céruléenne. Maiseille est la cité de Pascal. marchée pressée. y fait sourdre abondamment au-dessus ï>on désert est au dedans du cri. que ses portes bleues d'eau et de ciel. elles Les odeurs de Maraussi. qui n'a vu d'elle. une moisson d'observations chatoyantes et fécondes à leur tour. mais somptueusement. et la foule luttent A Marseille. comme forme pure du cristal dans sa solution trouble le silence comme la et sursaturée. serrant contre son bras celui de Norade il est certain' que ça ne ressemble pas à Brest. Telle se dévide et se déroule la série des boîtes japonaises subintrantes... « Il est certain disait François avec bonne humeur. et qui les fait valoir. de psychologie dilTuse. dont léchancrure laissait voir le cou . attendu surabondance des que l'excès de vie la vie d'elle. mais son vêtement noir ne lui seyait pas — — moins. chargée d'histoire. sous le sel brillant.

sa voix chaude et douce. puis la le lointain. faila tête et conformation parfaite de visage. d'un côté. 11 admirait sa belle démarche souple. mais fervente prière. ses puis une sorte de lande déî^ertique. Les amoureux étaient seuls.' très sait valoir la le simple et sans orneniont. On voyait. ses bandes alternées de violet et d'écume. et chacun de mouvements harmonieux. en prolongation du profil brables. où est iiistallé un poste de télégraphie aérienne. . les bassins de la Jolielte. la mer moutonneuse. dominant la ville. Son petit chapeau. dans l'ombre bleue de la vaste nef. Le vent était vif. classiquement incurvée. à laquelle succède une rampe tournante. la naissance do la poitrino. Après une courte. sa façon de se garantir du soleil en mettant un bras replié devant les yeux. en jelant des cris d'hirondelles. sourire limpide. Des enfanls jouaient et se poursuivaient. Le Breton tenait la jeune fille serrée contre lui et contemplait ce spectacle magnifique. les îlots blancs de Pomegue et de Ratonneau . Pour monter à pied au sancluaire. et sa nuque ronde. il faut traverser un large faubourg aux maisons neuves. Norade emmena son ami sur le terre-plein. mais distinct clocher de Gémenos.74 DANS LA LUMIERE blanc el TY gras. la cité aux toits innom- campagne qui va vers les monts. fm ovale du Le jeune homme se rete- nait pour ne pas l'embrasser tout le temps entre son oreille rose. de l'autre.

je te le jure. sa nuque blanche était frôlée parle vert profond de cette banlieue marseillaise et son poudroiement d'or. Jean-François. Parce qu'il l'a compris et exprimé. Les lèvres roses de Noradc buvaient l'eau bleue de la rade. les baisers insatiables dos amants. et je passerai vite alors qu'il ne passera pas. monté sur la cime des Maures.. Il apparaissait que la nature sert d'encadrement ]\ la bcautt^ et qu'elle est étroitement associée à la perpétuationde respècc — — — Que ! ton pays est grand et splendide. il voit fuir le navire emportant Zani la brune : D'en haut. l'ai criée!.. Les vers de sa pléiade chanteront éternellement dans les vignes. le félibrige demeurera immortel. alors. d'en haut j'ai dévah' Le long de la mer et des grandes ondes Et j'ai couru comme un déconsolé Et par son nom. . Nous passerons ensemble. ma chérie Je n'y suis pour rien. ainsi que dans les tableaux des primitifs. mais pas avant d'avoir épuisé ce beau paysage dans nos baisers. dans les oliviers. donnant à l'officier l'illusion qu'il comprenait et parlait cette langue de lamour. quand. en provençal. Elle murmurait les vers d'Aubanel. le long des calanques et dans l'amour.DEPART si 'ro pur. tout un jour. dans ce pays fait pour Elle les répéta et qui ne s'ouvre entièrement qu'aux amoureux.

dans un de ces moments ronsardiens où à la delairienne fait place savait aussi des grimace bausérénité. pas plus gros. durant une bonne heure qui pas«a comme une arc-boulant dégustaient ainsi minute.76 DANS I. majestueuse grands bateaux. il n'a que des ronces ou des capsules empoisonnées. Peut-on dire que l'euphorbe soit une fleur. de cette hauteur. L'orbe du soleil Ton percevait le bruissement illusoire de son incandescence lousoir venait Le atteignait la crête des flots et chée par l'humide. pour de bon. la ville entière* D'hya'^inthe et d'or. des routes. s'accoutumant livre. l'entrée. faussement démoniaque.A LUMIERE Ensuite. paysage. que des coquilles de noix.à lire. revêtent les champs. le que dans un cheminement des et lente. Le monde s'endort Dans une chaude lumière. des sentiers. C'était François qui évoquaitBaudelaire. assis de biais sur les larges pierres basilique. mais ne comprenait pas pourquoi ce poème tourmenté avait pris ce titre absurde. avec son lait vireux et sa petite figure cruelle? J'ai vu plusieurs portraits d*^ Baude- . ces deux-ci demeurèrent la fiôre le silencieux. Ils buvaient et . Les Fleurs du Mnl « le mal n'a pas elle : de fleurs. l'arrivée et le départ des trains. Les canaux. Norade en la poèmes entiers par cœur.

ce qui est la plus grande marque de la parenté d'esprit. François. sur l'état avertie sur les choses de la médecine et du par blessé. alors que nous sentons de même et que nous avons des idées voisines en poésie. parce qu'il cherchait à ne pas être simple. qu'il n'avait pas su unifier en lui. Le mystère de notre rencontre me plaît. qui voulait répliquer. C'est cela qui me fait sourire. que de cadavres mal enterrés Norade sourit. s'alarma. A ce moment. Est-ce que c'est défendu à Brest ? Ici à Marseille c'est très recommandé. de certains félins. à la façon — Pourquoi souris-tu — "Parée que nous aurions ? .DÉPART laire : '7 Il a l'air d'un homme qui n'était pas heu- reux. . elle est aussi à l'intérieur des natures. — Ah! bien-aimé. compassion. Elle avait oublié la une fragilité physique qui. pu ne pas nous rencontrer. — Un terrible hérédo. ! Baudelaire. eut une quinte de toux. faisait signe comme si sa poitrine et Il sa gorge eussent été remplies de verre fêlé. de la main que ce n'était rien. La guerre n'est pas que sur les champs de bataille. que cela passerait. mais la sensibilité de Norade. — soupira François. montrant ses dents blanches. En encombré de plusieurs personnages malsains. . comment pa attendre . rendait son amour encore ai-je plus violent.

il m'a répondu « La bouillabaisse se mange dans une calanque. Mais toujours. A d'Everjon.. de science certaine. à Paris. ici. dans ce paradis des gourmands. fait deux.. Puis. nulle part ailleurs. Redescendons. pour détourner la conversation : — Je vais enfin savoir ce que la c'est qu'une véril'argot table bouillabaisse et. que la tuberculose et moi ça naire. à tôte de guerrier japonais. ou de Koch le Boche. pas fameux d'ailleurs. » C'est péremptoirc. les amoureux virent Oh. ! — Comment Fappelles-tu?. conformément à militaire... indispensable à votre soupe d'or.. voyons. ou chez Isnard. Il est vrai que vous n'en avez pas.. Il m'est arrivé de man- ger de bouillabaisse. monde me croyait poitri- Vous finirez par me donner des bacilles du Boche Koch. dans votre glauque Océan Le poisson. J'en étais sûr. maintenant. la rascasse Tout le monde connaît ça. n'était pas tari. un type dans le genre de Claude Bernard... et que je sais. commenirappelles-tu? Mais la rascasse. L'air est froid. chez Isnard.. tu oublies que je suis un savant. ou chez : Pascal. Or. quand j'en ai parlé à un Marseillais.78 DANS LA LUMIERE ces quinze jours!. ! . -^ Là. Pourvu que « c'te guerre » n'ait pas tari le poisson. dans des restau- rants du quartier Latin.. Assis à une petite table du rez-de-chaussée... tout le Tu me crois poitrinaire. j'ai la dent.

Dans une soupière jointe. obstacles leâ de la morale. Les empêchements. La guerre . de loup et de saint-pierre. de soldats et de débardeurs. A leur félicité. ([ni lopogcaicnt et qui chantaient. C'est une des conditions de là. mais légère. sur lequel le soleil se cou- chait au milieu des chairs blanches et appétis- santes de poissons de plusieurs espèces. Il serait temps de réfléchir plus tard.ï3ÉrART arriver 79 un Vaste plat. l'Erôbe qui ressemblait à un Turc les soirs. la victoire. leur semblaient ridiculement petits et mesquins. parfumée célestement à l'ail vif. des convenances. et des languettes d'un pain spongieux. aucune lisière. voulait rentrer à l'hôtel immédiatement. impatient. — flein. Ils bassin à di'oite. C'était leur première soirée de liberté complète et ils n'en revenaient pas faire d'un pareil bonheur. mais si! Tous à huit heures tapant. A leur désir réciproque. noir comme Mais si. dé famille. lieutenant (dit un voisin familier. au milieu d'une foule de matelots. La petite rascasse irritée y Voisinait avec les quartiers de congre. les derniers rayons de l'astre comestible Rougissaient une sauce abondante. on nous ravitaille en bouillabaisse. aucune borne. débonnaire). Les formes confuses des bateaux s'entremêlaient sur le la vieux port et composaient une eau-forte à longèrent le Rembrandt. vous n'avez pas ça dans la tranchée! — monsieur. Sortant de François. JNoradc désira quelques pas.

Des ballots sol. un air italien. phonographes. les deux jeunes gens apercevaient. éventrés gisaient sur le à côté de caisses était assez solidement clouées. mais elle était ici noyée dans la kermesse. la caricature dont elle est brutale. échappait à la trivialité. les êtres dégradés. comme uue biche. Par son excès même. le beau est laid. Ils regagnèrent le « Terminus ». dans le grouillement des rues montantes. et recouverte. » sou- une sorcière de Macbeth. <( Le laid est beau. d'une voix prétentieuse. se retourna pour aider Psorade à monter. Car on craignait un bombardement par sousmarins. ou. toujours possible. à demi-dévêtues. d'après cocher. qui sxî mêlait au nasillement des ture. Car Shakespeare était en honneur au Muséum. parallèles comme les dents d'un peigne sale. et riait dans la nuit. Une voiture découverte passait. de qualité moins crue qu'en temps de et là. un ivrogne glapissait. ou souffrent de son esclavage. vu la tempéra- Accroché à un réverbère.. La prostitution n'exclut pas l'amour. Déjà elle avait sauté.80 DANS LA LUMIERE apparaissait dans la variété des uniformes. Serrés l'un contre l'autre. ce specimpudique et véhément. . La lumière paix. tacle. qui profitent de son argent. ici abon- dante.. connaissent toutes les fureurs et tous les tourments de l'amour. 11 lit signe au pira François. des silhouettes d'hommes arrêtées près de femmes en peignoir. de verres bleus.

comme on meurt. Le couloir de l'hôtel était silencieux. ni déception. Finalement un aimable compromis intervint. maternelle. ni fausse note. tendresse.. en balbutiant des mots extasiés. s'epdor- mirent ainsi. ni regret. sur un océan de félicités..lln'y eut. pariégère bourrasque. Norade. prit sur son beau sein nu la tête brûlante de son am^nt. . Ils sur son front sa petite main fraîche. la chambre confortaide et spacieuse. L'accord physique entre celte brune du soleil et ce blond des brumes complétait leur accoid intellectuel sauf qu'il était pour l'électricité crue et "qu'elle préférait les ténèbres. celte fois. C'était leur premier duo depuis L'Isle-sur-Sorgue. par uneécharpe bleue jetée sur l'ampoule étincelar^te. appuyt^.DEPART 81 par la bruyante Caniieuière et des rues désertes à odeur de poisson et de pharmacie. maisl'impressiond'unembarquement. Quand on en fut^ la .

la Révolution Avec cela un artiste. la la poésie naturelle et musique. oii elle avait passé sa petite enfance. pas d'opéra-comique. aime la mer. Je n'ai pas honte de lui. sensible ô. et sa fille. sa pipe. Je ne suis pas fière . l'attirait de Marseille à Cassis. un vrai marin.CHAPITRE IV LE PÈRE DE NORADE Norade ne pouvait vivre sans nouvelles de ceux qu'elle avait abandonnés. comme tu pourras t'en rendre compte. avec le désir de faire connaître à son amant l'endroit oii elle était née. Elle pensait bien que la tante Istre annoncerait son départ à son père. et le vent soufflait en tempête. à à la loyauté. Ce matin-là le ciel était gris. cinq jours plus tard. C'est ce qui. La jeune fille avait prévenu son compagnon Papa est un homme très simple : (( et proche de Il la nature. parcouru de gros nuages chargés d'eau.

Cassis est éloignée La gare de du bourg. à — quai de la gare. de décorations. Je l'ai vue.LE PERE DE NORADE de lui. fait bondé de commères et cle cet officier à la raine le service. de forme an- . arrivèrent sur le port devant une petite maison grise à deux étages. ne devait pas être à la pèche et de l'emmener déjeuner à l'hôtel. une placette. répondit François. valise. et les le? mocos ponantais. sur l'impériale. ce qui s'appelle vue. La mer et la France unifient beaucoup patrons pêcheurs de Bretagne et de Provence. couvert aimable et fièie. Les Bréles céan de Brest et Lehadec de Saint-Guénolé les doivent ressembler aux Perlus de Cassis. qui regar- daient avec concupiscence cette jolie femme. — Je connais ça. François était toujours préoc- cupé de sa cantine. le Ils résolurent de surj)ri^ndre patron Pertus vu le mauvais temp'^. heureusement privé de ces vains perfectionnemenls qu'on appelle le confort moderne. ce qui teries de sa Il lui valait les plaisan- se [e compagne. ma qui. Elle tient compagnie. aux roues cahotantes. demandait si on ne l'avait pas oubliée sur Nullement. 83 Tu me compreildras mieux » qviand tu l'auras vu. Ils traversèrent trois rues aux cailloux pointus. tout va bien. était soldats. un Il antique petit omnibus aux banquettes dures. De ce côté là.

A cause de cela. le Car il était pour l'amour partage des biens et la fraternité entre les hommes. durcie et ravinée par le faisait travail et l'eau. tout au moins pour un pêcheur. car il Brusque». débonne reconnaissait serait sorti?. jamais ses maîtres. Il tendit à Brécéan une large main. garçon! fils. on le surnommait c le Russe ». tel : qu'un Romain de la grande époque. glabre et régulier. aux yeux ardents sous les cheveux Il gris. Il ne dépend que do fils. et un étonnant amalgame de Frédéric Mistral. Déjà son père venait à leur rencontre. au visagP rebondi.. La qu'une lisait Il fugue de sa réalisation fille lui apparaissait ainsi partielle de la doctrine. que prr^tédaient trois mètres et Norade poussa la barrière. oi!i est-il. le tinter la sonnette et aboyer chien naire mais sans mémoire. — Est-ce que le brave là. toi d'être mon mon véritable Je vous re- proche seulement de vous être sauvés comme des voleurs. pourquoi n'avoir pas pré- venu ta tante? . de Michelet et de Tolstoï. Norade. C'était là. beaucoup.84 DANS LA LUMIERE un maigre jardin de une barrière basse. La pauvre a beaucoup de ton amoureux ? » libre. homme Reste Elle ouvrit la porte d'entrée. sourit « Je m'attendais à ta venue.. ce qui u fit cienne. solide vieux. — Salut. Henriette m'a chagrin. Mais écrit.

tu sais pour- Le vieux atteignit sa pipe sur : le bulTet et la bourra « C'est vrai. ma béné- diction révolutionnaire et laïque.LE PÈRE DE NOnADE 85 — quoi. Norade. le brave Jérôme! Mais tu n'es pas faite pour un malingre. Mais François. nous! Atteins. trois verres Embrassonsdu vieux cassis. Elle aurait pleuré. garçon. Celui-ci me plaît. désespérée. pour l'afîranchissement de tous les licite. vous êtes jeunes et et beaux. hommes. la médecine continuerai après la guerre. Tu as bravement fait la dernière des guerres. qui est là. 11 y était dit que Jérôme avait eu une abondante crise de . qui d'après les récits de sa maîtresse. Ça se voit au sel de ta face. — — Comment t'appelles-tu? François Brécéan. vous serez fidèles l'un à l'autre vous aurez des enfants. dans l'armoire. derrière toi. rassurée. A votre La pire santé. chers émancipés! conviction du ton sauvait la puérilité s'attendait du à fut cérémonial. Les Bretons aussi sont des hommes libres. comme on aurait pu le craindre. chez qui coulera le sang des Pertus. juste ciel. Tu es Breton. Je te donne. apprit que la lettre de la tante Hen- son père était douloureuse. petite. Je te fé- J'étudiais Jes sciences. ilon. charmé d'avoir riette à ainsi rompu la glace. — — quel est ton métier? et je C'est parfait! Vous Vous aimez. protesté.

mais la modérée. il fallut encore décider le vieux à venir déjeuner au C/iecai Blanc. Il héberge déjà un aumônier blessé et dont on a coupé la jambe.. mes petits perdreaux. Je vais commencer. que Norade connaît bien. il a de la place depuis la mort de sa femme. Puis bonne heure! La maire Prouvenço... Il demeure à côté. 11 me cou- après dans tous les sei'vices. Esl-ce vrai.86 DANS LA LUMIERE le larmes. Finalement il se laissa tenter. Il serait un peu fort que la — nous ferons le tour de la Provence. qui paraissait l'avoir soulagé. moi et ma pipe. pendant votre séjour. brigand? On le — rit. nous resterons ici quelques jours. Ce mélange de bonhomie et Je cynisme d'H-oncerlait légèrede ton amoureux. . Il avait toujours peur de gêner. cette vieille baraque. Les dispositions ainsi prises. Si.. — rait Ce n'était pas difficile à voir. le Père Sidoine. je l'exige. et puis c'est plein de sou- venirs. Eh bien. si. Le patron Pertus demanda quel était programme du voyage de noces. A vous alliez à l'hôtel. c'est le paradis des braves gens. par vous céder ici la maison. nous logera. Ça lui fera un saint et un mécréant. qui iront au cœur L'ami Téron. que la surprise scandale était vif à fambulance d Everjoii. car chacun y connaissait propension de l'héroïque blessé pour sa trop sensible infirmière. j'y tiens.

petite. Cassis sera bientôt un désert. objecta malicieusement Norade. mais le père de famille préférera toujours ses enfants à son pleurs et coitTes de veuve. La réalité n'est blessante s'y attarde que pour le qui s'y soumet ou platement. et. enfants. si l'un vers l'autre par le besoin lyrique et le répit du lyrisme dans — Aïe. Norade et François étaient deux poètes. prisonnier ou grièvement blessé. et sa fantaisie merveilleuse transformait féeriquemont tout autour d'elle. Rien que des Italiens. gémissait Laurent Peitus. elle doit être un départ journalier pour la dore. un peu enfumée. plusieurs de ses craintes dissipées. Il n'en laissa rien paraître el le repas dans la salle humide. |iapa. Vous permettez. Sans doute. attirés la gaieté. Quelle pitié! Cependant. les vieux. fut très cordial. Elle peut. tous les hommes sont frères. Ce ne sont que Quand nous autres. aïe. Sans doute. nous serons morts.LE PERE DE IS'ORADE 87 ment Jean François. C'est mon habitude au moment de la salatîe. J'aime bien ta tante. il n'y aura plus de lin marin sur nos cotes. et rêve qui l'exalte. 11 n'y a pas un de nos jeunes gens qui ne soit tué. cela continue. et je lui rela connais un beau talent pour t'aime contiserie. Norade était heureuse. Rien n'est trivial aux yeux des poètes. que je rallume ma pipe. Je mieux. la rend chère au souvenir. des Espagnols ou des Grecs. — — IVcre. s'il me faut choisir entre .

Je vous invite ce soir chez l'ami Téron.. une bouirasque on Provence. François céan. dit-on ébranlait les vilres de la salle à niatiger. voici près de deux ans déjà.. Eh adieu. madame. Laurent Pertus s'en alla d'un pas de proconsul. de- venue sombre ain?i qu'en hiver.. une « brélounié ». tirant de sa bouffarde un panache de fumée bleue. son fiancé et son blessé. Une vieille grand'mère apparut à l'entrée de la salle. qui ne décelait nullement l'homme de mer. avenante et vêtue de mère de l'aubergiste. Là-dessus. ils sortaient de table. te voilà revenue à Cassis? Tu n'es donc plus infirmière? Quel est ce beau jeune homme. Il Mon pauvre petit Félix était est tombé. petite! Comment. chasseur à pied. je choisis Comme tiède. digne. •— Mauvais temps. jamais consolés. Bré- — Chasseur à pied!. dans les alpins. le le Mais nous ne seroùs rappelles. je serais mort. le Père Sidoine. ma sœur. Nous confecliontierons tme boilrride et vous ferez la connaissance de mon vieil entiemi. François intervint noir. Tu Nouradô? . Employez votre journée comme vous Tenlendrez. Elle avait connu Norade tout enfant. C'était la — : « Oui.88 DANS LA LUMIERE ton bonheur et celui de le lien. que j'aime bien. sans ses soins. ton fiancé? Norade pâlit légèrement. pour la pêche et la promenade... à Vauquois. car.

La jeune fille l'embrassa. — le — — — ^ 4. puis coupant à travers champs et rocs. la vieille aubergiste dissipait l'impression de sécurité que . je vous demande? Les larmes coulèrent sur son visage raviné. Mais ça ne duriera plus très longtemps. La de vieille soupira. Ensuite est arrivée une lettre de son capitaine. grand'mère. le maintenant. et qui menait a la calanque. serra : l'officier « longuement la main Que vous allez avoir une charlieutenant. Los amoureux suivaient un chemin longeant la mer. Vous resterez ici quelques jours? Merci. le 3. De nouveau. plus douce de toute la côte! Ah! vous ferez bien La bourrasque était un peu tombée. Mon fils est veuf. Blanc. Vous aurez les deux plus belles chambres. mort du lui. A quand les noces? Sitôt la guerre terminée. fait prisonnier lui-même et nous annonçant la petit. Je le croyais seulement disparu. Il n'avait que Qu'est-ce que nous faisons sur cette terre.LÉ PEHE DE NORADE 89 — Si — je mole rappelle! la ensemble. Brécéan était pris d'une quinte de sa toux sèche L'erreur de et qui lui déchirait la poitrine. la plus jolie et la mante femme. nous logerons chez jiapa. des jaloux. Nous l'avons cru pendant trois mois. dans Nous avons assez joué grande cuisine du Cheval aussi.

le retour sur soi-même. çois. aperçurent à quelque pluie et le vent. donnée l'accueil cordial de Laurent Tout le monde les croirait fiancés ou ils mariés. mais quand? Monsieur et madame. elle désirait le mariage. Norade le sentit. elle que celui-là les unirait légitimement. l'un et l'autre. et qui sautillait sur « une jambe de bois. J'ai dû. décoré de la croix de guerre et de la Légion d'honneur. pour ma eut. grisonnant. Elle songea : C'est le Père Sidoine! » Superstitieuse. répondit Frannous jugeons l'entreprise impossible.90 lui DANS LA LUMIERE avait Perl us. Celte réflexion. je vous avertis que la pluie a rendu glissant et dangereux le chemin de descente à la calanque. — part. que changer île dissimulation. chez le jeune homme. nous rebrousserons aussi chemin.. y renoncer. di^^tance. mais plutôt que de l'avouer à son ils compagnon. La pauvre. marchant vers eux dans la un aumônier militaire.. ils Comme étaient dans cet état d'esprit. monsieur l'abbé. de l'aventure qui risque d'enchaîner. au l'intuition même moment. Si : — . barbu. L'ecclésiastique remarqua le numéro du régiment du jeune homme « N'avez-vous pas connu le commandant Arsse? » Merci. comme François. amenaient. et n'auraient fait ainsi. une onde de mélancolie silencieuse et la sensation de dépaysement. seule solution possible elle se serait fait tuer à son coup de cœur.

.LE PERE DE NORADE 91 — — Tombé aux Eparges. C'était mon chef. auscultations de Toi qui as assisté aux Barias et de ses confrères. Je t'aime tant! Cet accent. Ils le ne sentaient plus ni la pluie ni vent. en toussant. Dans un effort de toux.. comme tu le sais. Ils entrèrent dans une cabane au sol de terre battue. presque tous plus ou moins atteints. létreinte passionnée qui suivit. où des ouvriers avaient garé leurs outils. et elle dut le repous- riant : « Ah ! mais non. : Norade. La pluie et la bréfounié recommençaient. nous sommes Mais je te soignerai et tu guériras vite. le rassura « Tu rompu une et veinule. j'appelle au .. inquiète comme lui. Cela arrive quelquefois — ne tiie pas à conséquence. Je lai beaucoup fréquenté. rendirent à François confiance et courage. Cette resserre aux outils leur parut délicieuse. tu es certaine que je n'ai pas de lésion tuberculeuse? — Tu me le jures! sur- Qui peut jurer cela. Lu peu plus loin les effet le chemin dévadevenu impraticable. à un médecin tout? Puisque. 11 était comme ser en ivre de tendresse. t'es se sentant pâlir et défaillir. Il saisit rapidement amants constatèrent qu'en lant vers la calanque était son mouchoir. Nous avions type! Ils se fait nos études ensemble. une très légère écume rose vint aux lèvres de François. et aimé. Ah le brave serrèrent la main. monsieur Tabbé.

de la lune. comme d'autres savourent une symphonie de Beethoven. comme son père. Il ne se mettait jamais en colère. Pertus rent à la sociologie.92 DANS LA LÙMIÈRL. tandis que Téron. monsieur le secours. alors que « le Pertus était rouge. Boche » La maison de maître Téron. le vent dans les les déferlement des vagues sur rochers. « Russe » dévorait Tolstoï et Proudhon. Il appelait « le concert » cet ensemble de la nuit. ïcron était maigre et creusé comme une cariatide de Pugel. elle était aussi plus spacieuse. aussi calé que son vieux camarade. le d'Uomère 11 parlait surtout à son oreille exercée. briiits savourait les pins. 11 traitait ses clients par l'observation ironique et les amenait . La mer aux bruits sans nombre de la nature. et il se consolait de la perte des siens par l'immense chanson des éléments. et consulté les comme arbitre conférences et les chicanes. Moins ancienne que celle de Pertus. Laissez-moi tranquille. son grand-père. alors que son ami Porius était gros. Avec dans cela. calé dans son métier. indifféavait la passion de la •» musique.. 11 était sans exemple qu'un différend entre patrons pécheurs ou « employés » n'eût pas été aplani par Téron. du ! (lonseil des })rud'lionimes et gens de mer.. et son arrière-grand-pôre son bisaïeul. le brliissement de l'eau sur la côte. et des Ilots. était de l'autre côté du port de Cassis. Téron était royaliste. ou du jour et du soleil.

si différents. Le dîner fut très gai. le bon de l'air. assez il indifférent aux choses de la nature. se trouvaient réunis. Laurent Pertus annonçait l'avènement de la vé- . d'un coup de gueule oblique. ne fut Il pas dupe de cet euphémisme. Quand ces trois hommes. qui avait rencontré les amants sur la de la calanque dans l'après-midi. qui en avait avalé. Blessé aux Eparg'es. comme on dit. de à saint taille moyenne. fois Une qu'ils avaient ri. une large part. cela faisait une jolie salade. la bourride excellente. puis amputé d'une jambe. était tout Thomas d'Aquin et à la psychologie mystique. eut soin de ne marquer aucun scandale et chercha à gagner la confiance des deux jeunes gens. La conversation roula naturellement sur la guerre et sur les changements qui suivraient la guerre. dominicain et aumônier. diminuée seulement par la goinfrerie du chien « Brusque ». Téron flerait était d'avis que la réaction royaliste souf- en tempête. Ascétique et barbu.LE PERE DE NORADE à rire 93 de leurs prétentions ou de leur querelle. le Père Sidoine. vieux oaniarade de Téron. l'affaire était réglée. car il avait son projet sur eux. de la même génération. Bien que Laurent Pertus lui eut présenté Brécéan route comme le fiancé de Norade. par l'effondrement de la fameuse formule «La République c'est la paix ». était venu se reposer chez lui et prendre. le Père Sidoine.

il est vrai. songeait-il en regardant Brécéan. dans de longs regards chargés Ils ne désiraient rien de plus. l'un et l'autre. Celui-là. chemin faisant.. Mais l'étofTe est bonne et solide et. l'igno- rance de toute vie spirituelle. Le Père Sidoine demamlait à quelle catégorie : appartenait cette jolie vagabonde simple déver- gondée à son début. je les sauverais d'eux-mêmes et du péché. Lui n'a pas eu d'autre instruc- que la mort. était particu- lièrement expert à débrouiller l'écheveau des erreurs humaines qui. qui précèdent les malheurs de l'aiïranchissement.. » tion la que matière scientifique et .94 DANS LA LUMIERE démocratie sociale. Ils étaient heureux. Le Père Sidoine et elu^r- ritable chait à raccorder ce calaclysme au plan divin. ont toutes leur origine dans « Elle est légère et un défaut de la demeurée dans raison. imilaitavec esprit. en trois mois de contact. bien que sensibles. ou amoureuse d'un seul amour et par conséquent rachetable? 11 conclut dans le sens de la seconde hypothèse. Us goûtaient ces plaisirs faciles. François Nor<»de se communiquaient leurs âmes de et leur désir joie. La jeune fille raconta comment les choses se Elle passaient à l'ambulance d'Éverjon. Une certaine pureté de la voix et de Tallure féminine ne trompe pas. môme quand l'observateur est aussi ignorant de la femme physique qu'un moine dominicain. les petites rivalités les humeurs du docteur se Barias. songeait-il en regardant Norade.

les pipes étant allumées. que le patron pêcheur (qui n'avait que des notions rudimentaires de musique) improvisait ses harmonies à l'imifation de la nature. protesta Lau<< rent Pertus. Nihil nisi traditmn Ce qui signifie?. qiiod dit le moine. qui dénotait une singulière propension héréditaire. ceci demande examen. de rythme assez classique.. désuet. — Oh. sans se faire prier. — de Patron. demeuré en bon état.. quel qui est celui vos ancêtres vous a légué ce beau talent? — Mon bisaïeul. Dans un coin de la grande pièce. » ïl et ce qui retarde. il y avait un clavecin. oh. mais charmant. mademoiselle.LE PERE DE XORADE Il 95 et les ne devait remarquer que plus tard la toux rougeurs subites du jeune lieutenant. Au café.. qui servait à Téron de salon de réception. sonate il exécuta. — — — Ainsi se transmet innovât ur le don divin. de tribunal d'arbitrage et de salle à manger. resclava£:e. la On n'innove rien que selon tradition. une étrange. C'est sur cet instrument débile. est. y a pourtant ce qui avance l'émancipation progressive et . celui-là même qui m'a légué aussi le clavecin. demanda Brécéan. Tout ce qui semble commencer date de loin..

Ensuite ce fut le tour du « Bâtiment vient de : Majorque » et de son chargement d'oranges Le capitaine est de Marseille. avec l'ami Pertus Boire l'allf'^gresse Avec sa maîtresse Est de Mahomet Mais sur la félicité.UMIÈRE avec 'I proférait ces aphorisrpes un fort accent méridional. la montagne Manger les castagnes Vaut mieux que l'amour sans la liberté. les janissaires. Sept ans a servi Téron l'accompagnait au clavecin et repre: nait le refrain à la tierce. restituait à ces poèmes leur leur parfum de Maillane. d'une rare justesse naturelle. Elle ^ait tous les ajrs du pays et tous les poèmes de notre Misti-al. — Il faut que ta fillo chante maintenant. et le enchantait Brécéan Père Sidoine. . Norade attaqua la célèbre chanson de Jean de Gonfaron dans Par les Ihs d'Or : Jean de Gonfaron.DANS Jl T'A I. pris par les corsaires. Le bâtiment de La Ciotat. La voix pénétrante jeunesse magique. fit Téron s'adressant à Pertus. et Fon ami battait avec éion les comGolto dispute un accent analogue. Sans se faire prier. de la jeune fille. cuire qui s'établit rnpidement un fort courant de sympathie.

d'une femme qui se sait belle et aimée et qui veut donner à celui qu'elle aime hi volupté de la contempler sans voiles. Norade se déshabilla lentement. 11 un un pain débar- do savon à la viole! rassés de « les avait aussi aboiements intempeslifs risquaientde troubler leur sommeil. porteuse elle leva ses bras de Leur flot. Les « fiancés » regagnèrent seuls la maison Perhis. Ils n'avaient plus aucun sentiment d'une séparation possible. sur la table de toilette. comme chacun perdait maux cachés. La nuit était silencieuse et tiède. Leur petite chambre avait été préparée par le papa Pertus de la façon la plus touchante et fl il avait disposé. brun et mordoré par ondes.LE PERE DE NORADE ramoureiisé vivacité de leur 97 rythme. rice et le soldat. n'ayant plus que sa jupe et ses bas sur des jambes comme en montrent les nymphes de Fragonard. elle eut ôté son corset et sa chemisette. L'infini de la tendresse était en eux. avec te. dont les moment. A un lîrusque ». rapidité telle nourLes heures passèrent avec une que chacun s'étonna d'entendre la que sonner onze heures. lie Jean- François oubliait son accidenl l'après-raidi. harmonieux. d'amphore et dénoua ses cheveux. icon tout neuf d'eau de Lubin. 11 y a un Le pâtre et le de vue sa tristesse et ses exorcisme dans ainsi le chant. avec les gestes charmants. marin en usent. François les prit à . quand clairs. tombait jusqu'à ses reins cambrés.

car le restaurant du Cheval Blanc était fameux. Vous vous apprêtez faire deux infortunes. je t'aime. je voudrais vous dire un mot. dont que celui des yeux ou du toucher. les pleines pressa soyeusênient. il s'apaisa. Croyez en un homme qui vous connaît depuis peu et parler avec h. comme vous et moi. ceux qui se sont baitus avec boche. .. s'en couvrit le visage. Deux heures sonnaient quand ils s'endormirent en murmurant « J^ t'aime. au bout d'une lieure d'étreintes et do baisers. Le Breton comprit immédiatement être attaqué de face. — Lieutenant.. de réprises.. Pourtant. les embrassa. Il pensait que jamais il ne désaltérerait sa soif ardente de ce corps glissant et caressant de sirène. Ils restèrent alors à deviser dans les ténèbres. » tels des naufragés sur l'île bienheul'aiguillon est aussi vif : reuse. d'un même cœur. avec les éléments d'un bonheur durable. mais coûtait cher. dans l'après-midi. qui ont souffert et réfléchi se ensemble.98 DANS LA LUMIERImains. Ainsi parlait à Brécéan Norade était allée faire ses emplettes polir le repas du soir. sur la jetée.. et d'anéantissements. huit jours plus tard. Il aimait qu'il allait mieux cela et il tendit ses nerfs pour la riposte. échangeant ces aveux mêlés de soupirs. le Père Sidoine. que cuisinait une vieille voisine. doivent une franchise toute militaire. — le Lieutenant.

Mariez. sera le premier et le dernier. pâlit. La science existe. mais que co langage rencontrait sa propre pensée. sera levé fierté fille aisé- ment. il mesurait sa faute. du jeune homme en tôte-àb-tôte avec son amie. mon cher ami. 11 ne répondit rien de ce qu'il avait préparé. non de mécontentement. et même angoissé. il sentait la chaîne. Réflé- chissez et rappelez-vous que je suis à voire entière disposition. Je vous assure toutefois que cet entrelien. » un silence gêné. De nouveau. sur ce délicat sujet. il y la volonté de Norade et l'état a deux obstacles François ce de : : de ma santé ». Le second n'est qu'une raison de plus en faveur du mariage.LE PERE DE NORADE qui V0U8 aime déjèi 99 <( beaucoup. Une bizarre timirésultat de cet avertissement fut Le . Le moine continua d'intervenir aussi : « Je ne m'excuse pas inti- brusquement dans votre mité la plus secrète. à qui l'arrière-pensée de horreur. comme la conscience. vous seriez gravement atteint pense pas — vous — ce Au que cas où je ne n'avez pas le droit de partir » sans avoir assuré l'avenir derrière vous. C'est noire devoir à nous autres de parler rudement. pendant le reste de la journée.vous. Simple mouvement de chez une l'argent fait sans doute pauvre. De nouveau.ulles » ont assez dutd. Vc! iiftnç. il soupira seulement « Mon père. Elle n'est pas tout. — Le premier.

Une et infirmière amourette entre blessé ne saurait le engager toute la vie. Il envoyait ce moine gêneur à tous les diables.100 dite. suffisait que la à son ardeur maladive. l'empêchait de con- fesser ù la belle pécheresse les raisons de son mulisme et de sa maussaderie. comme il était convenu moi je reprendrai le chemin du Muséum. elle — car tête-à-tête — la table se mit à pleurer. lui avoir avoué mariage. Nora^le crut qu'il s'inquiétait de sa santé et entreprit de le rassurer. En fin de compte. cette mauvaise pensée vint très Une flamme aussi vive ne saurait durer longtemps. contre son intervention. un ressenti- ment factice. Père lui » La condescendance de Laurent Pertus paraissait. se demandait si cette aventure était bien la première de Norade. par des allusions qui l'horripilèrent. Il se reprochait de ne pas Favoir tout aussitôt. Quand nous en aurons assez « l'un de l'autre elle le — ce qui arrivera fatalement la lante Istre. Alors ils il il posa sa serviette sur étaient en train de dîner en sortit et dans le bourg. s'il n'avait pas eu de pré- . elle — retournera chez épousera et cousin Jérôme. Sidoine ! Il en a de bonnes. Avec marche lui vif de mer. à la longue. afin de la changer et l'air : le cours de ses idées. plus vile 11 que pittoresque. regrettait de ne pas liaison. il accumulait contre lui. il rembarré vertement. DANS LA LUMIERE mêlée de remords. sans le Puis.

11 l'éteindre. de déplaisait pas qu'elle eût Sois belle et sois triste. choyé et 101 dorloté comme lui par le vieux marin anarchiste. La mer bruissait avec langueur... la jalousie entra en lui. Comme le lleuve au paysage L'orage rajeunit les fleurs. Il tourna le loquet. pour l'amant véritable. de l'assouvir. traversa . ne lui par conséquent. Les étoiles brillaient. L'amour physique ne s'arrête jamais et ! son progrès s'accroche à tout. revint à petits pas vers maison.LE PÈRE DE NORADE décisseur. devant la pour la savourer davantage. voluptueuse et cruelle. retardant le moment pleuré. IXorade aussi minute. réveillent désiré la passion engourdie et lui restituent sa ferveur. apercevant à sa gauche la lumière de la petite maison de forme ancienne. adaptés trop il bien à la circonstance. tels que l'imaginalion les combine. c'est l'indifFérence par l'habitude. et. Jamais François n'avait avidement qu'à cette mer. Ruminant la ces vers de Baudelaire. La sensation. Il lui en venait un fourmillement au creux des mains. . était si forte qu'il demeurait sur place. Oh! détours subtils du cœur humain Par ce biais méprisant et injuste. Les tableaux trop vivants de la jalousie. I^es pleurs Ajoutent un charme au ysage. avec sa morsure qui ravive.. tel l'alpiniste échappant à l'abîme où le vertige a failli le précipiter. Cet abîme..

demeurée infructueuse. soif. Laurent Pertus. eomme C'est ainsi . Elle demanda. DANS LA LUMIÈRE ouvrit la porte. Plusieurs fois il demeura seul avec Brécéan. Alors sur la elle se leva d'un lèvres sur les lèvres. et qui lui donnait des nouvelles des transmettait leur courrier. l'infanterie allemande. mais si doux. si ce n'est à celle de ta voix. mais il n'y fit plus aucune allusion. On eût dit que cette préoccupation l'avait quitté. Aucun bruit dans la demeure. Assise devant son miroir de famille. Le Père Sidoine tint parole et ne recommença pas sa tentative. bond et lui mit ses comme un fruit appliqué de se retrouver vaut bien La félicité une bouderie de vingt minutes. à laquelle fugitifs. à la tête de ses hommes. paisible : — co soir.102 le jardinet. une moitié de lui-même. sans se retourner. les yeux encore humides. Norade achevait de se coifTer. en robe de chambre claire. tué à l'attaque du 27 mai comme il retardait. qui disparaiisait prématurément. qu'un mot laconique d'un camarade de régiment annonça à François la mort de son cher cousin Lehadec. de son côté. Henri l'avance de Lehadec dePont-Labbé. Je n'étais pas à la musique. car elle voyait son amant dans la glace et elle était complètement rassurée « ïu n'es donc pas passé chez Téron ? Ma foi non. était en correspondance avec il sa sœur. La douleur. c'étaittoute la jeunesse de François.

11 croyait entendre Les tendres consolations de son amante lui parvenaient à travers les gémissements de ce chœur funèbre. dans ces attitudes de désespérés. Tous les l'officier les apercevait. portes rouges. Cela fille. montrant du doigt sa mortelle un chapelet de prières! Pour distraire le chagrin du jeune officier. Ce souvenir ouvrait les toutes grandes. et de suppliants que procure aux humains leurs la mort violente. furtivement. s'attache 103 à ces minimes circonstances les « qu'Alphonse vie inlciicure. ne pouvoir espérer que l'ami disparu arrivera tout à l'heure. sur flam- Fimmense boyanles. le jeune homme son camarade du lycée de Brest. déjeuner à la baie d'Allon.LE PERE DE NORADE la joie. vous moi. les camarades bras en croix ou rcjctés sur le côté. blessure et réclamant par la rade. les yeux brillants. A la nouvelle de vit aussitôt ce trépas héroïque. sacrifiés. charnier. Téron et Vertus décidèrent qu'on irait en bateau. de la guerre. enfants de rArmoiique. comme dans les contes bretons. . lui lisant une pièce de vers qu'il venait de composer pour une jeune épris. dont il était commençait par et Nous sommes. laquelU n'est pas éloignée dt la plage célèbre des Lee- . Daudet appelait si petites ligures » et qui sont les points de repère de la mai connue. Quel malheur donc pas croire aux fantômes. de plaintes suprêmes.

où brillait . Le bleu ciel était bleu. en fer- mant les yeux à demi. rouges.et soleil. le gouvernail. leur présence. Tout semblait prêt pour le plaisir.lO'i DANS LA LUMIERE mal de mer. à demi pontée. On devait relever en passant quelques casiers à homards. Etaitce ridée de la guerre. ayant ceLlc partie. renlongue. où la Provence ressemble à la Syrie. Un grand panier renfermait le déjeuner. Les deux vieux fumaient leur pipe en observant l'eau. poursuivie là-bas dans le sang et la douleur? Etait-ce l'invisible batte- le ment d'ailes noires. comme une la chatte. le En les la outre la coupable négligence que mettaient lui faisait jeunes gens à suivre ses avis il de peine et liiyait. ques jours. la mer presque La Magali^ le d'un barque de pêche solide. la mâture et la voilure. avec cette mine attentive. qui obscurcit par moments les amours charnelles? Etait-ce la disjonclion de pensées tournées vers l'autrefois et comparant le présent au passé? Norade ne chantait pas. pluie. cependant une étrange mélancolie planait sur les quatre promeneurs à peu près silencieux. Le Père Sidoine. Elle filait gracieusement sur au clapotis léger de l'eau contre sa coque. Assis près d'elle. Elle regardait l'étendue étincelante. renonça à ques. usées par la prenait bien le vent et côté. avait deux voiles plus concentré. François tenait et caressait sa main bague de verre des fiançailles provençales. depuis quelétale.

la tête inclinée . Le déjeuner. et s'interrompanl pour les nommer. dans la barque amarrée à un pilotis de bois. sans ouvrir pau: pières. fut simple mais exquis une omelette. glissant sous ses reins une couverture. un loup grillé au fenouil. barques d(! : foyer de pierres bien équilibrées. La baie d'Allon est une petite calanque qui pénètre au fond d'un vallon entouré d'arbres majestueux. guetla main sur les yeux. avaient revêtu leurs vestes de cuir fauve. Elle murmura. venu du fond des âges. l'air célèbre Provence Si tu crains la pluvine. d'autres pêche qu'il reconnaissait. et une lan- . Il la un engourdissement dans le spectacle de mer. As peur de te geler.. adossée au mât. François à l'abriter les s'ingéniait pour qu'elle fût bien. qu'ils laissaient entr'ouvertes à cause de la chaleur. Norade s'assouy a pit. De temps en geste oii temps ils rectifiaient la manœuvre d'un remplacent la lent et précis. féron alors l'accompagna en sourdine. Te mettrai sur l'échiné Mon grand manteau doublé. Les rides de leurs cous apparaissaient. Levée de bonne heure.LE PERE DE NORADE fermée. 105 Ils qu'ont les gens de mer. sur un tant au loin.. cherchant dans toute la de la brise. prévision la sagesse et la force défaillante.

qui connaissait l'histoire et comprenait Fémotion de son voisin. elle revenait Au bout d'un abandonnée par son amant. mariés tous deux. six mois après. ïéron. conformément ses principes. sa voix s'étrangla une bouffée de larmes anciennes monta à ses yeux ridés. et A ce souvenir. trente ans plus tard. par un clair de Ah c'était le bon temps donc aurait pu prévoir alors que de nouveau. Elle allait vivre avec un employé des postes. et Laurent Pertus pardonnait. mais demeurés vifs. à cette époque. ciers boches descendant à terre. qui ne se reeseiilait pus des restrictions de la guerre. durant les pêches de Qon mari. Patron Perlus lui rappela qu'une trentaine d'années auparavant. à enceinte d'un enfant qui mourait à sa naissance. aussi belle que Norade. « — 'car la mère de Norade avait refusé l'union libre soupe » — c'est-à-dire môme ! dîné — à cette — i!s avaient môme place. pécaïre et qui tr'égorgeraient. an. qui lui faisait la cour. qui le firent traiter de hâbleur par ses compagnons. et arrosé d'une La gaieté revint peu Téron raconta des histoires de sous-marins allemands égarés en Méditerranée et d'offibouteille do vin de Cassis. les Européens s'enlune admirable. hochait . et le gouste liède au pain croustillanl tout accompagné d'un doré. à peu. le quittait pendant un an. Ce qu'il ne racontait point par fierté. par pudeur et aussi par prudence paternelle. c'est que. la mère de Norade.106 DANS LA LUMIÈRE sel.

à un destin aussi la forêt mystérieux que leillée. inconnue.. à laquelle avait lié son la tête sort. et que la continuation de ces mauvaises idées amènerait la perte de la belle et sensible Nouiado. Elle le tenait il maintenant de aux ne pouvait plus les se passer d'elle et ils allaient ainsi. souvent mal unifié. Dans ce songe étrangement divers. » se demandait Brécéan.LE PERE DE NORADE la tête 107 en soupirant.. qu'est la vie. l'un et l'autre. fille il avait rencontré une il jeune pieds. « Où suis-je ?. profondeurs de enso- . Il pensait que c'était Perlus tôte à lui-môme qui avait jadis tourné la sa femme avec ses marottes d'amour libre et sa morale sans Dieu.

de l'aube à la nuit et pendant son sommeil. Veuve depuis dix ans. mas des Om- cousine-germaine du patron pêcheur de Cassis. elle. Elle les accompagnait mentalement.CHAPITRE V AU MAS DES OMBRES Près du village de Sylvéréal. aux armées et elle vivait avec eux en esprit. partageait leurs fatigues et leurs périls. elle avait ses deux fils. Elle n'avait de pensée que pour le grand drame et ses deux combattants chéris. encore belle. Antoine et Pierre. Marie Téron. Ainsi échappaitelle à la vie réelle. à mi-chemin entre Aigiies-Mortes e! les la Saintes-Mariés. âgée d'une cinquantaine d'années. ou répondait à peine. se dresse. bloc de pierres blanches. jadis Quand on lui parlait. accomplissait mécaniquement les gestes et les . le bres. c'est-à-dire aux confins de Camargue. en était propriétaire. Elle si vive. ne répondait pas.

pierre comme sur une frise de blanche. Des martins-pôcheurs bleus brusques.ux sauvages. parleur descendance encore latente. complète. il élait devenu. effarouchés. comme un immense et orchestre assoupi au soleil et qui se réveillerait vers le soir. se confond peu a peu avecl'esprit. C'est qu'eu eiïot la chair. Parfois une raaiiade serrée et surveillée. demi-douzaine de taureaux noirs. vers la de juin. puis de nouveau pliysique à un autro niveau. mais ignorant de toutes ses ressources. y frôlaient les ajoncs et les tamarins.AU MAS DES OMBRES acies de l'existence quolidienne. Leur amour aspirait conIVontation dans à la solitude le désert. peu- plée d'oiseaux et d'insectes. l'une complète et aiguisel'autre. recommandés par Téron. Au loin apparaissaient des silhouettes de chev. et délicieu- sement. fin C'est laque. pour les amants bien accouplés. intellectuel et parcouru de nuances morales. celui de la connaissance du corps par le corps.'. suivait un troupeau gris de moutons. Toutes les possibilités de vies <ju'ils seraient physiologiquement susceptibles de féconder par leurs rencontres apparaissent d'abord à leur ima- gination éblouie. d'une . la crinière droite. Ils sont tourmentés. cet amour. à la D'abord sensuel. ailiiuirs ftJt- 109 Son àme était ne laissait au mas qu'une automate. aux ventres tachetés d'or. se réfugièrent François et Norade. La Camargue était chaude el bruissante. pareil au développement d'une fleur tropicale.

déjà lointain. Le gardian monté et le bares pâtre à pied conversaient. Sur la cheminée de marbre une pendule Empire. l'œil de façon amicale et précaire. une faune accordée à ia flore innombrable et sans parfum. Un borizon libre. de la luxueuse géante. . Bizet et Maurras. leurs animaux. tapischambre du vent rouge bandes à superbe damas la — du temps. C'est ce qu'on appelle alors le siroco. ainsi que des bar- nomades pourchassant une poifulation sédentaire effrayée.110 DANS LA LUMIERE bêlant en deux elefs musicales. par l'eau pâteuse s'insinue soudain par infiltration. La lumière semci bandes étincelantes. telle est la plaine im mortellement chantée par Mistral. Par terre. à travers âges. les les amants et les musiciens. ou brùlanle et semée d'une poussière de sable. sur lequel les pieds nus et charmants de Norade faisaient des pétales d'un autre rose mobile. un sol sec où blait apportée. Marie Téron avait offert à ses hôtes une grande chani-bre d" angle — sée d'un vieux et d'or. Un lustre de cristal poussiéreux pendait toile d'araignée au plafond. aisance. Alphonse Daudet. les poètes. pareil a une Deux vieilles gravures représentaient Léonidas aux Thermopyles et Napoléon à Sainte-Hélène. salubre ou fiévreux. simulait l'écoulement de l'eau. mais toujours mouvant. un tapis d'Orient usé de couleur rose. aux torsades de verre tournantes. mais qui inspirera encore. Car elle usait rarement de pantoufles. dans les remous d'une brise tiède.

tout le confort possible. môme pendant les préoccupations et le renchérissement universel la « baïlesse » de la guerre. dis. frules plats galement. aussi sur ses agiles petons de nerveux animés que ses mains : nerveuses. Marie Téron Antoniu Téron. affreux bourgeois. capitaine au long mangeait rapidement. pour la promenade. la salle à dans manger du rez-de-chaussée.AU MAS DES OMBRES courant. presque sans parler. qu'avait rapportés de ses voyages cours. ei ensuite tu » seras bien Ongle incarné toimême. Ils avaient à leur disposition. Elle lui répondait : « ! Ils prenaient leurs repas avec leur hôtesse. attelé de deux . la vieille Audiberte. On ne manquait de avait ce sens de rien au mas. les laissant maîlrps de leur journée et de leur soirée. Puis elle buvait son café vivement et disparaissait. ornée de souvenirs coloniaux. un break recouvert d'un toit de cuir. ou fermière des Ombres organisait. l'hospitalité La patronne y fait qui que. Mais eux de savouraient la délicieuse cuisine provençale que confectionnait. Déchirée d'angoisses. t'incarner laide ! « Tu vas Son amant lui criait un ongle. auquel il faut chaussettes et savates » Leurs petites querelles amoureuses finissaient régulièrement en éclats de rire. on traite de son mieux ceux que l'on reçoit. tendant aux « petits » avec un gentil sourire. t'écorcher. 111 comme une et petite mendiante du paraballerine. autour des amants. suivant d'anîiques recettes famille.

Aprèsle déjeu- ner et jusqu'à quatre heures ils faisaient la sieste. Le jeune homme et la jeune fille connais- — saient mal ces deux passionnés. selon l'habitude voluptueuse que donne le soleil. D'abord ils avaient leurs poètes. barde. Les Chouans et Roméo et Juliette leur furent une révélation mêlée à la grande chaleur.112 DANS LA LUMIERE ne secouait pas trop. était amputé de la guerre du nom de Ramun jeune garçon de vingt-sepl ans. Norade et François n'en usaientguère. complice des amoureuses dont il dore et réchaufîe i'épiderme frémissant et qu'il sèche galamment au sortir du bain. Ensuite la bibliothèque du mas renfermait. ot qui cocher. chez qui la passion. une lecture remplaçait la sieste. s'est transformée en un océan de figures tragiques. l'existence du jour précédent. Uait pour trait. . qui se vantait son cheval partout fond de train. Le chevciiix rapides. devenue évocation. couvercle de feu. de faire passer et à liardi et railleur. outre la collection complète mais assez mausdigestion laisse la sade de laRevi/e des Deux Mondes — trop fournie en articles de fond sur la Bosnie et d'Herzégovine et en considérations de Brunetière et de un Balzac et un Shakespeare au comCharmes plet. désireux chaque jour de reprendre. souvent précédée d'une languissante étreinte. Trop énervés pour somnoler. Ils se réglaient sur Fastre enflammé. alors que le travail congestif de la première peau adhérente à la peau.

quand l'ardeur caniculaire baissait d'un cran.AU MAS DES OMBRES SOUS lequel bout toute l'étendiie de reste la 113 Cette voluptueuse cuisson les isolait encore Camargue. du la du monde. les concentrait dans minute. marquait. sœur des amants de Fougères. retrouvant en eux ces angoisses et ces délices qu'ont peintes les deux magiciens : — — — Comme Que c'est vrai! c'est heau ! Relis la phrase. tantôt avec leurs transportés. Quand un enthousiasme plus vif montait aux lèvres arquées de la jeune fille. se penchant sur le bouquin que tenait François. 11 y avait une minute délicieuse entre toutes. son doigt fin. libérant les bruits et . avec une application maniaque. ou maintenant sur la page. qu'il embrassait et mordillait. Leurs songeries intermédiaires avaient pour horizon une pinède vallonnée. rapprochés. iSorade. Nul ne les dérangeait de la cigale pic. l'un ou l'autre. haletants. son amant l'y cueillait et baisait les mots sur la jolie bouche. frère et de Vérone et yeux seulement. Leurs exclamations se croisaient. qui venait aiguiser son bec surl'écorcc. — en dehors du bruissement familier — qu'un vieux habitué de cette espèce d'oasis desséchée. d'un coup d'ongle rose. vers les six heures du soir. le passage admiré. au delà de laquelle scintillait le mirage éblouissant de la Camargue. Ils lisaient tantôt à haute voix.

Le cocher Bambarde. L'égoïsme de la passion à deux enserrait les jeunes gens. le marécage. le saint Guénolé de son enfance. Norade avait formé le projet d'emmener son Breton aux Saintes-Mariés. Elle ne pensait plus à la tante Istre et au cousin Jérôme que comme aux images déjà lointaines d'un passé incomplet et mélancolique. Il ne pensait plus à la mort du pauvre LehaJec que de loin en loin. François ne toussait plus. et qu'elle pensait devoir lui rappeler. dans le passage de la conscience à l'inconscience. dans l'air. soit au réveil. déclara qu'il y en avait pour cinq petites heures. A elle l'ambulance d'Everjon faisait l'elTet d'un cauchemar. vingt ans auparavant. Depuis quinze jours. Elle n'en gardait qu'un vague souvenir. Il revoyait la guerre en rêve et elle le tourmentait encore. consulté.114 DANS LA LUMIERE la frémissements de vie innombrable. L'amour dévaste toutes les soulFrances et toutes les joies . sur l'air et un autre plan de de l'eau. laissant apparaître ces tendres nuances violettes que distille. 11 n'avait plus craché le sang et JNorade commençait à se rassurer. enfin soustrait à sa chape de plomb. soit au moment de s'endormir. soudain interrompu par une adorable présence. Marie Téron avait fait le pèlerinage une seule fois. et il n'en parlait plus que par acquit de conscience. où mourut Mireille. avec son mari et ses deux fils tout jeunets.

la reconnaissance. Il ne laisse subsister. chez les amants.. qu'ils ont plaisir à confronter pour s'y confondre. liambardo et le break étaient prêts. Il volatilise l'amitié.mais en majeur. Il dépayse plus qu'un voyage autour du monde. . C'est étonnant . à cause de Févaporation maléfique de la Le jeune : homme deuxième phase de l'aube. qu'il peuplera ensuite de sa nostalgie. et mis une couverà ce tremblement ture sur leurs genoux. A cinq heures du matin. eut une quinte de toux sèche — Là. dans un jour déjà cru et splen dide.AU MAS DES OMBRES qui ne sont pas les lui. rapprochant les lointains. Il rompt les perspectives de l'entendement. La moindre nuance de pitié me désole. Ceux qui sont sortis d'un grand amour. 115 mais en commençant par du passé un désert. reculant les sensations immédiates... la rancune et la haine et dissocie les repères de la mémoire.. — encore mon cher blessé. Il leur faut se réapprendre eux-mêmes. que les impressions d'enfance similaires. épeler et ânonner premières. tu es iSc me dis pas ça je ne veux pas être aimé en mineur. Il fait avec peine les faits de leur existence antérieurs du cœur et des sens. . sont pareils aux convalescents d'une longue amnésie. tu vois (elle remonta la couverture). autrement que par la mort.. François et Norade avaient avalé une tasse de café bien chaud.

dont ils ne voyaient que le dos maigre et encadrés par la plaine élincelante. elle se trompe. l'un ou l'autre. C'est comme — l'instinct de la perdrix avec ses petits. D'ailleurs elle elle trompe rarement. C'est un don de Dieu. sur leurs trajets. et accompagner en pensée. quand Le tournant du chemin. mais liambarde. l'un en veut se les Champagne. la casquette. Mais ily a la preuve. par leurs lettres. — Sur quoi. qu'en ce mon lieutenant. Norade regarda Jean-François et tous deux admirèrent la sagesse du jeune mutilé. plus discret que le vieux Tavel. . elle les prévient de l'approche voilà tout. ne parlait que sur interroen gation. La patronne (François apprêtait ainsi Marie Téron) olait-elle déjà levée. Elle sait moment notre Antoine et notre Pierre sont en route à quatre heures du matin. bien sûr. que notre baïlesse a toujours su et vu quand ils étaient en danger de mort. quand nous sommes partis? — — Depuis une heure. avait effet la courbe d'un bras de femme. ou sur les risques qu'ils courent? Sur les détails. quand du chasseur.116 DANS LA LUMIERE à ce que cette route ressemble tu te coiffes.. leursétapes.. blanc et doux. leurs cantonnements. ton bras. La vivacité des chevaux leur rappelait la soirée de L'Isle-sur-Sorgue. l'autre dans le Nord.

maigre. Jl y en a du malheur. Que va devenir la propriété? Eh. J'avais un camarade de régiment nommé Brachmudre. Sa femme était malade de la hanche à Berck avec une fille de quinze ans et un garçon — — . mademoiselle. un drôle de nom. Ce vusie logis et sa plantation semblaient presque abandonnés. ce que sont devenues tant de demeures pendant la guerre. brune. que les serviteurs s'étaient dispersés et qu'une vieille ser- vante et la petite fille abandonnée étaient les seuls habitants du lieu. décoiffée. et lui demanda son - nom Germaine. Mais aussitôt. afin de laisser souffler les chevaux. de traits réguliers. soupira Bambarde. grande ferme située à mi-chemin.AU MAS DES OMBRES 117 On lit halle au « (^lair de Mirand ». serrait le cœur. Ce spectacle de désolation. fenôtre Un coq maigre chaulait sur l'appui d'une du rez-de-chau&séo. dans le jour si beau. craignant une autre question. L'ne petite fille tirait péniblement de l'eau d'un puits en ruine. même bien loin de la guerre : — — une ruine. elle s'échappa comme une chèvre effrayée et rentra en courant dans la maison. un type du Nord. mal : lavée. madame. Norade appela auprès d'elle la petite fille. que la femme était partie avec un autre. Bambarde expliqua que le baïle avait clé tué à la guerre.

118 DANS LA LUMIKRE de dix ans. — Ils — n'avaient pas leur carte de pain. une maison verte. impatiente. Çan'a aucune espèce d'importance. semé partout. Un vent léger les faisait flotter les toiles des portes et moustiquaires des fenêtres. Une la comme si le bateau de oui. « transparent la — disait ». le père. et vraie noyade quoi. puis cela recommençait. trois jours après. qu'allait remiser. Au bout d'une petite rue transversale. papillon rouge posé sur l'immensité. Le village sacré semblait confit dans la lumière. Norade était fière de son admiration. de saisissement et de douleur.. rose. e?t la morte en huit jours. Norade — comme un cédrat de tante Istre Une maison une maison blanche^ une maison jaune. qui toussait. l'uni- . La Bretagne en or. Son amant la persuada qu'une courte flânerie préliminaire et la commande du déjeuner devaient passer avant. le prévoyant Bambarde. il vie défoncé sous eux. on apercevait la mer bleue et une barque. Il y avait des instruments de pêche dans la boutique de l'épi- cier.. à cette heure-ci! arrivèrent aux Saintes-Mariés vers onze heures. dans une maison connue de lui. Ah! y en Ils du malheur. fille le petit garçon de chagrin. Ils étaient descendus du break. dit François. La jeune fille. s'était a. voulait aller tout de suite à l'église. en apprenant ça. Eh bien. la femme iuissi.

Mais mon frère. établi à Bandol. que répliqua ironiquement la n'avons plus de pêcheurs ici. sculptée. Dieu merci. elle riait. ô scandale. Tous jours on apprend les vous apprendre.AU MAS DES OMBRES forme et les 119 décorations en tiennent lieu. dépasse rentendement!. (jue celui-là a disparu. était proche de et plongée dans l'ombre d'une fraîcheur exquise.. — — Comptez-vous beaucoup de morts? — Je crois bien. ça l'officier. Monsieur. elle letourna à ses fourneaux. lieutenunt. le sien le depuis septembre 1914. et mon mari est trop âgé pour le service. Sur celLe parole tragique. patronne. parce qu'il lui était impossible de faire autrement. Où qu'on allât.. et ma belle-sœur ignore ce qu'est devenu que celui-ci a été tué. la serrait quand lui. Bellonc. pas de poisson. Nous que Et cela dure depuis (juatre ans! Nous n'avons pas d'enfants. avecune salle basse. où qu'on se réfugiât. répandue par les campagnes... il Fembrassail et contre même dans la rue. a perdu ses deux fils. pas de bouillabaisse! Cela par la faute de la satanée guerre. la vieille petite L'auberge rie maimaisspacieuse. sur un et lit — une saucisse grillée à la de petits champignons. ressaisis- . Pas de bouillabaisse. c'est die s irœ. Seulement un daube marseillaise.. Elle riait et. gémissait — Faut-il la c'est guerre. c'est inouï. Mais. ce troisième est prisonnier. C'est la carte de gloire..

lui apparaissait brusquement. dépêche-toi de te marier.120 DANS LA LUMIERE braves et les attentifs. U^^ . les châss'is solen- ne descendent qu'une fois l'an à la et quelle bohémiens. cependant que plusieurs cierges brasillaient ici et là. comme un petit lui. « Marie» marie-toi.. on ne le méprisait que doute. fuce sans rougir. Plus l'amour est grand. obscure. l'arracha aux hideuses morsures du temps. grandit et le pro- longea au delà du fléchissement et des rides. aux gestes furieux. plus il réclame impérieusement l'ordre. voix pénétrante! — Norado expliquait cela à son — ami. le deuil et l'espérance. l'enfantillage de l'anarchie sentimentale. l'épura. un édifice chemin du sanctuaire couleur du temps. vaisseau de piété où pendent des effigies de vaisseaux. contrairement à ce que pen- sent les débauchés. vermouth simple frais et rose. puis. Sa conscience répétait à Norade toi. Mais le combattant miore avai(mt acquis Ils le droit de la regarder en apéritif. qui avait remplacé chez lui toute règle de vie. sait les comme les lâches et Tinfir- et les indifférents. A voix basse. allumés par la piété. Ici l'on n'attendait que l'éternité. Le christianisme divinisa le son contenu moral. ragaillardis : par reprirent le et vétusté. la cruelle se firent servir.. nelles.. une nef et.. Les païens avaient divinisé sa forme corporelle.. Dans la majesté du saint lieu. qui fête des lout en haut.. Brécéan éprouvait un trouble analogue. on ne craignait que : le péché.

« La mer et la foi vont ensemble.AU MAS DES OMBRES 121 peu d'aniour éloigne du divin.. C'est pourquoi-lc langage de sainl. de sa faule. Brécéan avait pris les svelles jambes de sa compagne entre les siennes et elle ne pouvait avancer la miin vers une a-siette sans qu'il embrassât . elles étaient dissipées par l'ambiance et la recru ilescence du désir. Le mystique est le prolongement. de la sensualité destructrice. Elle éprouvait.. Elle souf- de son isolement. au dessert. la plus âpre qu'elle eût jamais éprouvée. lu traduction spiritualistc de l'ar- deur phy-ique. puis laissa couler librement. en monirant les petites barques suspendues à la voûte. composé d'amandes d'un peu de confiture. mais beaucoup d'amour y ramène. Quant à iXorade. mystérieux et sauf. mais. le besoin impéiieux de la confession. Elle aurait soubaité d'être une de ces âmes pieuses qui dédiaient des ex-voto à la frait Bonne Mère. une mélaijcolie violente. qu'elle avait tant voulu couquérir. de sa liberté. amenait à ses paupières un flot de larmes qu'elle contint. elle songeait amèrement au bon Père Sidoine Le déjeuner et et à ses regards comprébensifs cbargés de reproches. mur- murait Brécéan. mais n'en traduisait qu'une partie. Cetle remarque correspondait à ses réflexions. de telle sainte sont si tel souvent voisins do » celui de la passion. se ressentit d'ahord de ces préoc- cupations. sans se le formulçr nettement à elle-même.

. que la mer et le ciel confondaient leur . mais très pâle. je te servirai de guide dans ma lande grise et mes — rocheis. Ces amants précoces et las sortaient visiblement lit. Son visage maigre de cheveux noirs.» des Artésiennes. étant long de visage agréable et franc. pauvrement mais délicieusement vêtue d'une jupe légère. comme la « chapelle. que toutes les « fines terrae » se ressemblent. cependant que la chaleur bourdonnait au dehors. Comme elle disait et ces mots. pain. était entouré d'un véritable casque Ils demandèrent du vin et du mangèrent en se regardant et en riant. à mon tour.122 DANS LA LUMIERE main. Au lieu qu'ici. aux yeux cernés. échancré en pointe. — Tu verras. parce Sainl-Gué- qu'il voiilail. d'un mousse alerte et débrouillé. Elle le plaisantait cotte gentiment. affirmant que tous les bouts du monde. retrouver nolé dans les Saintes-Mariés. à toute force. tu verras. Oui. Lui pouvait avoir et découplé. Ils n'avaient plus rien à se dire.. mais Famour s'égare à travers mouille affreusement ses la brume et la pluie ailes. mais demeuraient heureux de vivre et d'être ensemble. d'une pâleur égale. et d'un corsage bleu plus tendre. quinze à seize ans. quand. le faire comme du ils venaient de François et Norade. la porte s'ouvrit un tout jeune couple entra. Elle La mine était du même âge à peine. puis et fin. de couleur bleue.

qu'elle et n'importe comment. elle dit partout qu'elle partira avec suivra n'importe où c'est lui. qui lie deux corps ou deux âmes. mais privilégiée. natifs d'Aigues-Mortes. depuis leur enfait. qu'elle se fera cantinière. Quand ainsi. il n'y a rien. enfin tranquillisé sur le et qui venait et compte de son équipage déjeuner à son tour. l'un à l'autre. en quelques mots. expliqua qu'ils étaient parents éloignés. qu'elle prendra le l'uniforme. comme s'il se créait un nouvel être. à la dérobée. Ils 12?! épiaient. Le feu du sang! Norade et son blessé en Les philosophes et sales vaient quelque chose! physiologistes pourront bien multiplier les expli- Us ne soulèveront pas le voile où se non universelle. dans lesquels l'existence. dit là-dessus des amants. devinaient un couple semblable au leur. lîientôl Mireille Vincent disparurent. et de bioc. C'est le feu du sang qui veut cela. que rien n'y avait les avaient chassés et qu'ils étaient que leurs parents venus vivre aux Saintes-Mariés de bric dant la conscription. formé par l'étroite soudure de deux cations. nant. en atlen- — S'il part. Aristophane.AU MAS DES OMBRES azur. cache l'attraction. fance. ils François et Norade. a choses ingénieuses. l'une à l'autre. que l'amour les tenait comme une frénésie. Alors Taubeigiste. au Banquet de Platon. absolument rien » à faire. bion que pins avancé dans Le charme fut rompu par Hambarde. lieute- madame. telles qu'on .

A ce moment. brûlantes ou refroidies. les arbres couraient à contresens. C'est que les orages agitant le cliquetis de leurs feuilles inquiètes. C'est un problème plus attachant que celui de ces énormes boules. — Un 210! s'écria François. retentit. rien. ruminèrent doucement le bonheur d'être ensemble et de ne penser h. Un vent chaud souleva des nuages d'une poussière salée. Jusque vers quatre lieures après midi. Les camargos. qu'une tragédie. qui jouent entre elles dans les espaces célestes et lo gouffre du temps. qu'une tragi-comédie.12'4 DANS LA LUMIERE ]•»« pouvait attendra de sa puissanli fantaisie mais sans aucun caractère décisif. comédie. apparut à l'horizon. dressant l'oreille. 11 n'y a au monde qu'une charnelle. ce qui fit rire Bambarde. La nature . hérissée soudain. qui grossit vite. un coup de tonnerre. se couvrit d'une multitude de vagues ccumeuses. fumée dans la bourrasque et perte de temps. Le reste est feuille sèche. sec et violent. Comme ils montaient dans le break pour le retour. entière avait peur. La mer. une sorte de disque noir. celle des amants qui se cherchent. devant la mer immobile et brillante. celle des amants qui se sont perdus. les amoureux. celle des amants qui se sont trouvés. étendus sur le sable chaud. sable qui s'éboule. filaient avec une agile rapidité. Le long de la route aux reflets de cuivre.

Ses zigzags allaient et venaient. arrachant au sol des colonnes de sable et tordant les tamaris sur eux-mêmes. toile se et. La gouttes larges et tièdos. Il lui serrée tenait la peureusement contre main. en efTet. — On dirait que le diable écrit son testament. de cetto bataille vide. barque fragile sur ce paysage en fureur. le diable ne le transperce- — — rait pas. parles des trombes d'eau ruisselèrent. Dambarde? Ah. pareille au décor. des combats meurtriers qu'il Le diable écrivait de plus en ))kis vite. Bientôt une immense déchira dans les profondeurs aériennes l'entes. connaissait bien. de raies fulgurantes. au moins. Le ciel était une calotte de poix. accompagnés d'éclatements à répercussions sourdes. ou de brisements cristallins. par La bourrasque devint giratoire. bitumineuse. telles que de mines lointaines. morts ni blessés. Françoisavait «ssayé dedécrocheret de rabattre . son ami. lieutenant. Avez-vous un bon manteau. . et sui' tous les points à la fois de la grande page incurvée. la plaisantait sur sans sa crainte et jouissait de celte furie déchaînée. Le break tanguait. commençait à tomber. déchirée périodiquement par le tremblement de l'éther et traversée pluie. droites et pressées. sur la Camargue. murmurait Norade.AU MAS DES OMBRES 125 du dolta du Rhône ne sont pas une plaifsanterie.

deux yeux effrayés et rieurs. en moins la jeune se bouchait — inoffensif tumulte — — nous mon criait Jean-François à travers le dissertions philosophie.. à. Le clapotis torrentiel de l'eau couvrit l'étendue de la plaine.. Le vacarme en sembla fille encor<i accéléré et gentiment les oreilles. sous cet amas. Veux-tu essayer? — Non...126 les DANS LA LUMIERE vieux petits rideaux de cuir usé. ça va bien! On va rigoler pour de bon. Il apercevait. oii montait une vapeur orange. tant ces mauvais protecteurs dut y dan- saient et sautaient de tous côtés. mais aussitôt le la monnaie de déluge redoubla. Bambarde se retourna « Ça n'a pas dû tomber loin!.. — Ah ah. il renoncer. et. . ainsi que Oui.. Quand ça tapait de cette façon-là. Les cheveux L'officier avait disposé. » La couleur orangée gagnait : du terrain. dans un fracas Je n'ai pas le cœur Le reste de la phrase se perdit analogue à celui de cent trombones partant ensemble. un bout de nez et les lèvres roses. renforcé de petits grêlons qui criblaient le toit de la voiture. son propre dolman. chéri. genoux fins et un manteau. saturée d'élec- tricité. une couverture. blottie contre l'officier.. la mitraille. et tout là-haut. absolument impossible. au fond du puits noir. pres- que bleu. apparut un cercle rond chose paradoxale. inondée de pluie. l'espérance. nous parlions d'autre chose. sur les les épaules rondes de sa compagne.

célèbre par toute la Provence. Les chevaux lessaluèrent d'un double hennissement en l'honneur d'Apollon. prit son essor aux moulins de Fontvieille. . mais les sons étaient amortis par les derniers remous de la tempête et le grondement lointain de la foudre. car. pareil à un bougonnement de cyclope : _ Sur un char Doré de toutes parts. indigos étaient appa puis les arches vertes et jaunes en partie délivré. ! comme il est beau. — Chantons! le Il Ça fera fuir les petits démons qui attisent feu de l'orage. Trois rois debout. Le sagittaire invisible qui le bandait avait bien fait les choses. « — Oh! l'arc-en-ciel. en quelques les avaient rejoints..mouillés collaient au front pur et droit. Rambarde. depuis qu'il y a des coursiers et d«8 frises sur les temples grecs. accompagnait à la tierce cet air. humide et fier » Ses piliers violets et rus d'abord. la pluie cessa et les premières flèches d'or apparurent. entonna la « Marche des Rois » de rArlésienne. minutes. leur maître. renouvelé de Turenne. entre un vieux pâtre et le jeune Alphonse Daudet. Il tenait tout le ciel.AU MAS DES OMBRES 127 noirs. tout en tenant les chevaux dont le poitrail fumait. du fond de sa grotte de laine et de caoutchouc. et qui. Norade essayait de suivre.. parmi les étendard?.

Rambarde riait. mais madame ne tient compte que des coïncidences. L'harmonie de son corps droit et flexible était toujours une joie pour son amant et une promesse tendrement tenue. de la mirifique et vaine pro- messe de paix universelle. que l'eiïacement g'raduel. C'était . comme souvenir. les amants bavardaient. Comme on approchait de Sylvcréul. la nymphe enivrée do vie qu'était Norade rejeta l'encombrement de ses couvorturcs. J'ai seulement entr'ouvert la à la porte. elle l'avait — — vu distinclement. le trop-plein de la cataLes oiseaux chaulaient. sous sa coilFe —. plus lard. Comme elle ne se trompe guère. avidement. blessé jambe et non secouru. aux deux pôles de l'horizon. et posé par terre je le crois bon. un bol de bouillon. racte. la dramatique alerte élait close. ridée comme une vieille pomme grise. Elle a vu notre Antoine dans un trou d'obus. Elle ne soupera pas avec vous. il ne restait.128 DANS LA LUMIÈRE Vlan! d'un seul mouvement. cela lui a donné une telle émotion qu'elle s'est couchée et ne reçoit personne. Jean-François fit observer que ces pressentiments trompent quelquefois. Audiberte guettait les promeneurs:» Madame s'excuse. reprit la raisonnable AudiSans doute berte. pas môme moi. Mais » vous verrez. il est viai. la terre buvait vivement. Le jour oiï notre IMerre eut trois camarades tués à ses côtés.

qu'elle avait particulièrement soigné. avec Le mon aussitôt la vieille femme entra dans de nou- veaux détails au sujet du menu du soir. oii se trouvait son et partit pour Paris le soir môme.. L'émoi du personnel était grand. calcula qu'elle pouvait arriver en trois ou quatre jours au bourg de Picardie. laissant la ferme des Ombres à la garde des amoureux et des serviteurs. Norade n'insista pas pour voir Marie Téron.AU MAS DES OMBRES 129 quatre heures quand elle entra en pleurant dans ma cuisine. (ils.. sachant qu'en pareil cas celle-ci préférait rester seule. d'autant mieux que presque tique. que gens y étaient fracassés par douzaines. grande ville. c'est triste [ >^ Quo c'est triste. un télégramme d'Antoine Téron annonçait à sa mère qu'une balle lui avait effectivement traversé le mollet. Mais Marie Téron aurait un cl fleuve de feu pour embrasser son les vaines recommonilcitions la l'ai- . autant de pris sur l'ennemi. simple égratignure nécessitant deux semaines de repos à lambulance. Dix-huit heures plus tard. La baïlesse consulta les indicateurs. car on racontait que les torpilles des gothas et les bombes des canons la à longue portée les pleu- vaient sur traversé eni'aiil. Le petit a raconté depuis que la bombe fin avait éclaté à midi. mon la Dieu. que Et quand verrons-nous de cette guerre? « Dieu » était modulé d'un ton pathéun accent qui donna envie de rire au jeune homme.

d'un jaune plus tendre. un lointain L aboiement coassement de gr^ . rajeunie par l'orage. se rapprochant peint leur physique. un compliment La campagne. de celte bonhomie colorée qu'aucun biogtaphe n'a jamais atteinte. leurs voix. au moment où on croyait les connaîlre. Les paysans les avaient adop'éset ne s'occupaient d eux que pour leur rapide. leurs propos. Puis nous dépassent et de nouveau ils se perdent dans la gloire mystérieuse. La pleine lune versait son incantation sur la Camargue. les fermes des et chemins du voisinage. sous rétincellement revenu du soleil. N<u'aiie et Iiùlesse ne la fût pas une grande l^'oi' François éprou-èreni une joie réelle à être seuls. Dans la nuit tiède. plongés cette fois dans Plutarque. a'Ires^^er.on)Our aflVctueux. à la façon de passants magiques. chiens. au pas-age. les lignes de >' l'horizon. tinôe ! Comme si l'on évitait jamais sa dcs- Bien que leur g'ône. un b. Les amants. leurs ils manies. leur entourage. gesles. ou mauves et iluiiies. végétation. leurs s'ils il venaient de loin. leuf visage. pour première depuis MHF-eille. leurs repas.130 DANS LA LUMIERE saieut rire. prenait des nuances ocreuses. de Sylla des aulres. ditierenciées par lo. semblaient des barres d'argent diversement bruni. s'émerveillaient de ses et vivantes descriptions de Jules César. Li jeuue fille disait « Celui-là nous montre ses personnages : comme de nous.

mais le tempérament des Provençales ne se laisse pas aisément com- mander .. L'éclairage. Cependant. traiisfoi'mer il suppliait de se en statue vivante. et la guerre n'a pas mobilisé tous nos gardes-cliam- Ce ton de plaisanterie le fâchait. situé priélé. le Elle s'était assise sur d'elle. elle brille toujours une petite moquerie. dont elle lai^ait un conslani et savant usage. et. troublaient seuls ce silence solennel et pâle.AU MAS DES OMBRES 131 nouilles. Debout près la baisant les lèvres toutes les cinq minutes. iNorade el Jean-François s'étaient dirigés vue vers un petit cagnard. . pour lui faire plaisir. Il aurait voulu qu'elle fut grave. lui vieux banc de pierre. d'où la au milieu de la proembrassait une étendue deuii-théàtral. Elle s'y refusait en riant. demijeune mystique.. car rien n'empêchait Bambarde ou un autre de vi-nir faire un tour au jardin. des faunes ni des faunesses. con- s:3ntil le à enlever son corsage léger et à dénouer foulard de soie qui lui tenait lieu de corset. — Sans doute. saisi par la fièvre amoureuse. doiinail aux liUe traits lins de la un lait in^^galable et doux. à lexirémiié de leur teudresse. ((u'accenluait encore la poudi'e de riz. plu^ grande. et alors de quoi aurai Ion l'air ! — Tu m'assurais que c'était ici le pays de l'amour sans frein ni contrôle. mais nous ne sommes tout de ni .même pètres.

monsieur? J'ai froid et — je demande la permission. ému. C'était une fausse alerte. et qu'il restait là. Elle l'écarta. marqué d'une fossette à chaque omoplate.. que terminaient deux mûres d'un noir rosé. était Mais l'amoureux contemplatif de baisers hagards et dévorants devenu un Ouïe. qui couvrait maintenant sa chère statue : « au secours leurs. forcené.. Toujours est-il qu'elle avait envie inclinée infinie de pleurer. ni des lèvres. se rhabilla en hâte. immobile. ses ! » faisait Norade essayant de sauver ses sa coiffure et appliquant. Le spectacle était si beau qu'il n'osait le déranger de la main. sans savoir si c'était de joie. aïe. la tête sur ses genoux. sans se défendre d'ail- mains adorables sur ! cheveux noirs. Êtes-vous satisfait. ce les dos plat et gras. qui porte son message aux amoureux dans l'instant le plus vif de leur extase. La jeune fille par la suite demeura persuadée que ce murmure était celui de l'ange de la mort. la Ne et serait-il jamais rassasié à force de manger de la boire On entendit comme un chucho- tement à faible distance. Il s'était agenouillé et toussait à perdre haleine. le cou parfait et la ligno des seins semblables à l'empreinte de deux petites coupes. bras frémissants à cause de la fraîcheur. d'incer- . avec une gratitude au fond du regard.132 Il DANS LA LUMIERE contempla avidement ces épaules nues. comme un sculpteur admirant son œuvre.

break de comme ses « petits » se mettaient à : table et voici qu'elle raconta — J'ai vu Antoine. ils reprirent. le chemin ne sa- de. dans le Cela parut tout naturel. mon Antoine. et s'y croix rattrapait de ses fatigues. cœur. 133 ou de peine. fois môme. bercés parle chant ininterrompu des cigales une . Audiberte et le leur porta leur déjeuner le posa avec précaution sur tellement honteux qu'ils ne recommencèrent pas. ou huit vaient plus bien — ils — dans les délices Ils sans horloge de la solitude amoureuse. plus vile en besogne qu'un la De mas à mas la installé nouvelle se répandit que l'amour s'était aux Ombres avec la Légion d'honneur et de guerre. Marie Téron revint Kanibarde. le soir. Ils se sentirent dans la chambre se demandaient en riant ce et il qu'ils pouvaient réserver pour les noces! iMais la Provence en a vu d'autres aille est naturel qu'un combattant civil. Six jours s'écoulèrent. la maison. baignés de lune. restaient couchés jusqu'à midi.AU MAS DES OMBRES titude. pleins d'une lassitude heureuse. harmonieux et comme précédés d'une musique invisible. Appuyés l'un à l'autre. et que son cœur battait à coups précipités. sa blessure je l'ai serré contre mon est insignifiante et je sais maintenant que Pierre et lui en réchap- . Quels fiancés! On n'en avait jamais vu de pareils et les gens guéridon. par d'autres fatigues moins farouches.

paraît-il. Alors. a été bonne pour moi comme une sœur. que tha. dans un liacre à nu momie dans les au ministère de deux chevaux et à galerie. que je ne connaissais pas. toutes les difficultés se sont aplanies que toutes les personnes et tous les moyens de locomotion s'ingéniaient à me rendre service « Passe ». J'ai à voir Clemenceau. car cette dame. une grande victoire. Arrivée ?i Paris. qui en annonce d autres encoie plus grandes et l'enchantement est général. tout jeune. mais un de ses officiers d'ordonnance. boum. paf. Il m'a donné un laissez-passer avec le cachet du ministre. Mais ce n'a pas élé sans détours. l'air gentil. Il y a eu. parce qu'il n'y avait pas d'autre véhicule. en voici » me disait ma sœur du buffet. me disait l'inspecteur.134 DANS LA LUMIERE peront. Il Parisiens appellent Ber- y avait tout de même rues. comme dans les rêves demandé qu'il aimables. C'était le lointain canon allemand. Le portier m'a dit d'attendre là. « Monte » me disait le wagon. sortais. je suis descendue à l'hôlel prè*^ de la oii il gare. boum! un bruit les sec de chaudière qui éclate. Comme je y avait plusieurs chambres libres. « Veux-tu un petit pain sans ticket et un saucisson. Au bout de cinq minutes. Je me disais ne refuserait pas à une maman d'embrasser son garçon blessé. Je n'ai pas vu le père La Vicioire. on m'a fait monter et le cœur me battait bien fort. avec un lorgnon. Ce qui et dit : on aurait . Je me suis fait conduire la guerre.

AU MAS DES OMBRES 185 n'empêche pas. et son émotion fit que. je l'ignore. elle ne put prononcer une parole. votre mourait une seconde lois. sur la pointe des pieds. misère de uous. J'ai vu Antoine. qui accouraient vers m'a fait moi de tous côtés. monter dans un camion automobile. Il comme maiiile- nanl. D'autres serviteurs. écoutait. comme vous le voyez. Combien de temps suis-je resiée en chemin de fer. avec uu respect attenIci. Cela. me . de repartir. par des exclamations étouf- fées. je suis descendue dans une campagne triste et dévastée sous le soleil. aussi. étaient venus à la porte de la salle à participaient au récit. Quand je suis revenue à Paris. ainsi que le la tragédie manger et chœur dans antique. Mais. sa soupière dans les mains. Je suis arrivée à l'ambulance. » Marie Téron essuya une larme. le second jour. dri. pendant une minute. mon Antoine qui me tendait les bras. et celui qui soignait Antoine m'apprit que je bénéficiais d'une très rare faveur. Les chirurgiens ne permettent pas que l'on s'attarde auprès des était — Le dur La baïlesse brusqua la finale : blessés. Alors je m'en suis allée toute dolente et pleurante. h l'hôtel. C'était ce qui m'avait porté btmlieur. mon pauvre mari. Audiberte. Un de ces anges gardiens. le canon ne tonnait semblait que baïle. Quels pays ai -je traversés. les bombes de tomber encore à Paris. à cause de mon inspiration d'avoir demandé lo père Clemenceau.

bombes du haut des airs. est-ce vrai? — Comment font enfants. sont partis. François. pécaïre. revoyait Lehadec et les autres. Comme A y avait une concierge.Mais c'étaient ceux qu'on appelle les godias qui jetaient d'autres — Maîtresse.Midi? ». ni de guerre. ni de rien. enten- Cependant que la bres ajoutait le détail .136 DANS I. il et il qui profitent faisait froid ! du malheur côté de moi. — — Ceux qui restent. vous avez passé nuit à cave? — -Est-ce vrai. les chérubins? — Et — Je les grands-parents et à la suis descendue malades? cave. Je faisais attention à mon porte-monnaie. c'est dégoûtant! Ils » Ces Parisiens sont drôles. mon Dieu. à : mon .A LUMIERE plus.. à cause de ces voleurs agiles dont on parle d'autiui. retournez-vous ou devinaient. ces pauvres la la . exactement les comme une bouteille. car beaucoup d'autres Oui. mais ceux-là se disent satisfaits de Il tout.< fermière du mas des Omau détail. entendu ra tout le temps « Madame. qui devait être la gardienne de l'abri. faut aussi que je vous raconte qu'ils J'ai du Midi. soudain halluciné. si bien qu'un monsieur décoré lui dit : «Madame. que j'étais . et qui se lamentait et se mouchait. taisez-vous. ne veulent pas la qu'on se plaigne des bombes.. accent. vous n'êtes-vous pas du Midi ? » êtes du Midi » ou « dans le .

le l'éclatement la des shrapnells. Sousentit la petite réveiller la main de Norade qui. pas des hommes dans boue. ment sur . Les murs de était la salle à le manger provençale.. dain le il visages des assis- tants devenaient ceux de ses camarades. auquel et adossé classique pétrin..AU MAS DES OMBRES dait les 137 commandements. pour du pénible songe. se peuplaient les d'images dramatiques. se posait doucesienne.

elle associait ces heures et présence de François les de iNoiade et partir. d'un rocher qui entraîne avec sur l'armée ennemie. avec la nou- victoires françaises. Elle commençait et à admettra Norade pou?- dans sa confiance son intimité. Elle la . Août flambait sur velle des la Camargue. dans les instants qu'elle passait auprès d'eux. déterre. sans cesse grandis- santes. i^uperstitieuse. des cataractes. laisser Elle les entourait ne voulait plus do soins maternels. de pierres et d'eau. Marie Téron frémissait de joie et d'espéraiice à si la pensée que.CHAPITRE VI AU MAS DES OMBRES [suite). cela continuait. elle pourrait bientôt revoir ses deux fils et reprendre avec eux la paisible glorieuses à la elle existence d'autrefois. pareils à réboulement lui. les De mas à mas on se communiquait de la bulletins rayonnants guerre finissante.

et même physique. avait passé des veines de Bi écéan dans celles de sa maîtresse. L'étrange indéprndance morale. en qui se reflétait et se mullipliait l'am- biance dans leurs rares éclairs de lucidité. le la dans les bras Tun de Tautre. que cet état montai et charnel après quoi courent tous les humains pouvait se dissocier en une seconde. Ils riaientou s'émouvaient chaude et lumineuse. l'ambulance. la confiserie. suspendue sur le gouffre de l'incertilude.AU MAS DES OMBRES sait 139 d'uiie idylle (loucemeniau mariage. Perdus oubliaient le tante Istre. dans le des mêmes petits spectacles de la jouruée. Les amoureux se laissaient faire. ou dans la pampa. déplorable Jérôme. Ils formaient vant et sen'ant avec deux cœurs leur paraissait. des mêmes un seul être double. Ils se croyaient libres premiers âges ou aux confins du monde. perceet rêves. la Bretagne. des mômes lectures. Ils se réfugiaient éperdument au sein de la double cercle conceutrique de leur désir et de la plaine élincelante sous le tambourin de la cigale. des mêmes chansons. qui tournait en les entraînant. quatre re- gards. tout l'album de mémoire minute qu'était leur double et divergent passé. comme stabilisation coupable. la bataille. comme aux comme au paradis terrestre. la ils reste. qui naît du tremblement universel de la tuerie. mer glauque. ou durer toujours. Il — — A travers ces explosions incessantes et rapides .

Cela sans fatigue. glorieux entre leurs mains raidies. Ils n'en sauraient être les savants qui remplacements. dont l'art et la science ne sont que les condiments. quittent ce et les artistes et les monde du sans avoir aimé. les un disque de platine en fu- Là dedans les objelset les êtres l'esprit. serrant. sans les amoindrir. s'en Il labeur.\S LA LUMIERE de l'instinct. L'étudiant du Muséum complétait. qui se dissocient et s'effilochent. qui constituent la vie animali' des amants véritables. ses victimes. le Norade. et rieuse. de la lille inspirée des bords du Rhône. cela confine à l'halluci- . le pâle flambeau de l'ambition ou soient-ils. l'esprit fait d'étranges dé- couvertes. ceux-là. arrive parfois que l'extrême ardeur de la canicule extraie du sol de la infiltration de ses lards. mais naturellement. Vénus exhausse les et sublimise ses pri- vilégiés. derrière lesquelles transparaît sion. sur sommets de l'aveuglement. Camargue l'humide vaporise en brouil- marais et la On dirait d'énormes balles de coton rose. plus bavarde soleil et des contes et des chansons sur les insectes. L'amour est un jeu sublime. prennent apparences que veut comme un peu de fièvre s'en mêle. ni pénible analyse.140 IJA. ou les pauses et les intermédiaires. et. construisait le ciel. le les sa- que rejoignaient vantes remarques de Jean-François. si vont désespérés. Elle leur confère la clair- voyance. vent. gracieuses ou lyriques. ni effort. les images.

le soleil. pleine de majesté feutre d'un large taille posé de biais. émergeant de la brume chaude. psalmodièrent cette mélopée. Le vieux laissait tout retourner à la friche.AU MAS DES OMBRES sans barrières ni limites du 141 nation. Le chemin désempierré semblait une fondrière sèche et ocreuse. sur l'épaule et fin profil irra- la couverture un bâton à la main. moyenne. avançaient. adoucies. chevelue. en se tenant la main. Puis une. Les oseraies étaient défoncées. Des arbustes étranges étoutïaient les vignes. au diant de bonté. un chœur plutôt. quittant la propriété mas des Ombres. sous de sombres voiles Onze La lune avec Oui faisaient étoiles. barbue. Quelques silhouettes. . et coiffée Une de était grande. à onze heures du matin. Les jeunes gens. estompées. long de mon sommeil. Une suivait. avec une allure solennelle et processionnaire. en devenait surnaturel. appartenant à un septuagénaire dont le fils aussi était aux armées depuis quatre ans. composé de plusieurs voix d'hommes. d'intelligence. mais admirablement justes et franches : J'ai vu. la révéï'ence En Toui le silence. vers le mas du Limber. Tout à coup un chant s'éleva. L'aspect des choses.

selon. qu'ils en deviennent comme les prénoms des choses augustes ou familières célébrées par eux! Norade les désignait et les nommait : — Mistral. dont sa maîtresse contait les prouesses. au Trésor d'Arlatan. uiie autre. bienveillante et ralentie par un léger embonpoint. maigre.ibord.142 DANS LA LUMIERE plus courte. devenues légendaires. qui déliait les ans et la tombe. Jean-François les reconnaissait : eux les divins félibres. ce cortège parcourait la plaine. qu'ils étaient dupes. ardents et ceux qui furent jadis vivants reparaîtrai''nt. d'une fautasmagoi'ie intrans- chacun à part tures.. aux traits anguloux . comme en est un de l'espace. c'étaient Arène. Daudet. socratique et presque trapue. au tournant les si d'une promenade familière. crurent d". et récitait les pnèmt^s immortels. d'un ressouvenir de leurs chères lec- un mirage de oii la durée. Serait-il il missible. puis une autre. se serraiit les mains. Roumanille. Noiade et François. en môme soi. celui do la Grenade entr ouverte et des Filles dWvi- . tellement mêlée à la nature inspiratrice. temps. Aubanel. Aiu^^i que d'ombres découftées. une vieille habitude. Le maître des IIps de CalendaL celui de l' dOr et Ar lé sienne^ de la Chèvre de monsieur Séguin. chantant qui leur plai-aient? Les poètes onî une airs forie empreinte. semblail-il.

liHirs prélérés.. pensée leur jeunesse. mais un de ceux qui venaient de disparaître ..iei'aient-ils pas eux-mêmes?. la petite et le brouillard A aucun moment troupe. ne devint plus distincte et plus visible qu'elle ne l'était. Ah! qu'ils je les reverrai toujours. les cinq la On respecta la distance sacrée.. ni aucun des deux jeunes gens n'eut l'audace de se rapprocher d'elle davantage. IVS celui (le Jf^an des Fù/ues et de la Gueuse parfumée^ celui des et Margarideto. » iloucement sa jolie scepticisme : Norade secouait sceptique quant au « C'étaient eux. des Oubrcto de voir la bonhomie narquoise. enivrée de poésie et de gloire. Auiroment... hormis pour les amants. Quel dommage ne soient plus là! » Elle pleurait d'émotion nostalgique. Mais non.. sVHait dis- sonn». ils rythmes. Pourquoi ces grands animateurs ne se ranin. oi\ leuis rires avaient où leur mélancolie sétait répandue. c'est impossible! trop beau. trop En tout cas c'était émouvant pour que nous en tête. Invisibles pour. j'en suis sûre. par- faitement eux. .tous. Brécéan murmura: lièvre ensemble.. en l'honneur de qui tous leurs menaient cortège à travers la plaine d éié. Elle pleurait.AU MAS DES OMBRES f/iiûfi. gai savoir eurent Quand « compagnons dn disparu dans Mous avons eu la vapeur tiède.. parlions jamais à personne. avaient voulu reune fois oncoro les routes où.

c'est de la tante Istre. Pertus prenait sa fille à part et lui remettait une lettre entre les mains « C'est pour toi seule. Mais. Mais les voix ont chanté. Nous en reparlerons seul à seul. » Les voyageurs ne complaient rester que qna- bonne baïlesse ne : . comment vas-tu. petite. Eh adieu. Norade. Maintenant peut boufl'er La méchante bourrasque. Les deux patrons pécheurs expliquèrent qu'ils avaient combiné cette promenade. en voyant son père et Téron. L'éton- nement de fut pas moindre que celui de la jeune fille et de Brécéan. Mais le temple est bâti. faillit tomber de surprise. Au front de la tour Maf^ne Le saint signal est fait. Je n'ai pas voulu la confier à la poste et. ce brave Téron ma accompagné. histoire d'embrasser les tourtereaux et de respirer un peu l'air de la Camargue.14'i UAiNS LA LUMIERE la consoler demeurait près de sa mémoire. Quelques jours plus tard. et com- — ment va Téron ton câlineur? Ainsi parlait Laurent Perlus. quelques instants après. qui allait puiser de l'eau dans la cour. cependant que allait à la la recherche de sa parente. afin de mieux donner le change. depuis une semaine environ. Sont morts les bâtisseurs. pour par les vers fameux : Sont morts les beaux diseurs.

L'entretien de i^erlus et de sa se promit de surveiller discrè- tement ces conciliabules. C'est s'accoutumer une mère bien affligée qui à Tobsence de Xorade — qu'il sait être 10 t'écrit. Celle-ci. tacite. Cependant Jean-François. Le Père Sidoine. qu'elle foin. la lettre dans une de la tante Istre à son Mon « cher Laurent. deux boites de fourrage. même sans rhumatismes. fille comprenait que cette sinon l'intriguait et il visite avait un but secret. nous ne l'aurions pas amené ici. souffrant de : rhuinalismes dans sa jambe unique. C'est là. ainsi que les tiroirs et innocentes cachotteries de Norade. C'était bon pour les ermites d'autrefois. Téron s'informait de ses pelits-cousins Antoine et Pierre. vision. monta au grenier sans odeur de irèrc : être vue. On bavardait de choses et d'aulres. dont l'intuition naturelle élait aiguisée par l'amour. il avait apporté sa prode la calanque. en plein désert. autillant sur son pilon. raille- MAS DES OMBRES l'i5 huit heures. n'avait pas pu les accompagner « Ce que c'est que de boire tant d'eau! Et puis. Le papa Pertus alluma sa pipe.Ai. qu'ils » On » servit le vermouth d'un marécageuse dégustèrent giavement. à sa première minute de liberté. entre lut. l-e labac devenant plus que rare. Loin de . Téron de la plaine trouvait le « concert et moins ample et harmonieux que celui de Cassis « curieux néanmoins et à étudier ». or clair.

Veut-elle. 11 passe son après-midi en tête-à-téte avec les poi'traits de la fugitive. élevée. où il a trouvé quelque analogie avec son propre cas. » « — Je t'en supplie. Celle qui s'est éloignée. la toucher. plus noire. 11 a son avenir à faire. il avait paru prendre plaisir aux représentations cinématographiques. La nuit. que j'arrive chez le Bon Dieu avec ma douleur et ma rancune toujours saignantes? » a Sans doute elle aime ou croit aimer. sa douceur. Tu sais comment l'atteindre elle. Mais voilà-t-il pas qu'un film sentimental. quels ([ue soient les plats qu'on lui présente. J'entends ses soupirs et les baisers qu'il prodigue aux images de celle que. Je l'y menais trois fois par semaine. Tous mes efforts pour le distraire restent vains. qui me désole et qui m'efïVaie. ce qui revient au même. l'avenir. je ne vis plus. — . 11 refuse de manger. Représente-lui mes angoisses. Je guette à sa porte. mon frère chéri. J'ai peur.G DANS LA LUMUilRl' mon pauvre Jérôme avec ce Breton de malheur. Il ne s'encombrera pas d'une pauvre fille ta fille — qui n'a que sa beauté. et qui disparaîtra bientôt. Mais j'ai pris mes informations. l'a jeté à un marasme pire. il se relève pour les contempler et les embrasser. elle a conservé pour toi. si longtemps. je le sais. l'émouvoir. Pendant quelque temps. Au milieu de son ingratitude. sa responsabilité terrible. viens à mon secours! Norade et cet homme sont auprès de toi. Ce Breton riche et fantaisiste la quittera. celle qui fut ma petite chériC. j'ai appelée ma fille. dans une mélancolie plus profonde. lui si gourmand jadis. Fais appel à ce qui peut lui rester de miséricorde pour la vieille tante qui l'a recueillie. toi qui as connu un mal à pou près semblable. ie tremble.l'. de jour en jour. qui se succèdent en Avignon. sa tendresse filiale intacte. toi qui as vu partir celle que tu aimais. tombe.

si. A l'ambulance d'Éverjon. elle hésite à revenir chez nous. trop fîère pour se repentir. que lui. sa place une fois retrouvée au foyer. car le sauvetage sera double.AU MAS DES OMBRES 147 son intelligence et sa vertu à lui sacrifier. Elle comprenait trop les passages concernant . Je compte sur ton entremise. Henriette Istre. Elle avec attention. comme Assez désordonnée dans sa forme expansive la tante Henriette elle-même. » là. Jean-François. il y va de la vie de ton neveu Jérôme. adieu la belle! Quel destin alors est réservé à notre Norade. pour la recueillir. Une fois son désir satisfait. le cœur battant. certaine perspicacité lourde. sur ta bonne volonté. mon frère. ce n'est pas cela qui manque dix autres histoires ont déjà remplacé cette histoire-ci. car elle ij^norait la fugue de sa pauvre mère elle y pressentait une allusion à quelque drame secret. Empêche un nouveau malheur. et les injurieuses suppositions . Disqu'elle est toute pardonnée. ! Laurent. entendant l'accent de la vieille dame. Renvoie-nous. cette lettre troubla profondément iNorade. répètn-lui jamais. Sois présent. il ne sera plus question de rien. Je l'embrasse de tout cœur. « si attentive aux blessés et aux fiévreux. les bras ouverts. et sœur Odile n'a comme moi que tendre regret de sa douce petite — — ! infirmière. et d'une la relut trois fois. pire que le premier. sur ta sagacité. Elle ne comprenait pas bien la phrase u toi qui as vu partir celle que tu aimais ». oîi nous l'attendons. ramène-nous Norade Guette le moment de la séparation inévitable. sur ton aûection personnelle.

blait ruiner. même gâchées dans leurs conséquences ou leurs répercussions. bougea pas. pr*-nait un sens complet à ses yeux et lui semlézarder sa jeunesse et sa vie. comme une victime de la grande victime de l'im- guerre. pulsion mystérieuse qui tend à refaire la race épuisée..I'i8 DANS LA LUMIERE d'une vieille depuis serait femme départ passionnéiï. Mais (juoi ! c'avait été plus fort qu'elle et elle se considérait. Elle n'était certes pas seule dans son cas. pour la première fois. la lettre brûlante en son corsage. la tête entre les mains. Maintes fois.. Les sots riaient de ces amours entre soldats Ni les et infirmières. revanche. compensateur et généreux de ces attractions même éphémères. les moralistes froiiçaienl les sour- uns ni les autres ne saisissaient le rôle réparateur. victime de la fièvre universelle. à cause des obstacles sociaux qu'elle rencontre. se ressaissir. qu'elle brise et qui prennent ensuite leur à sa façon. Il est rare que la possession ardentft et initiale n'aboutisse pas au deuil et aux larmes. son pas. à regarder derrière son désir et au delà de sa Le mot de faute. victime de sa tendresse pour les blessés. Ainsi songeait Norade dans son grenier. . Elle ne cils. elle avait dn chasser celte pensée que son amant ne l'épou que quelque chose interviendrait pour empêcher la solution hcmreuso et provoquer les solutions (loires. Elle entendit qu'on l'appelait. Elle cherchait à folie. d'Avignon.

Ton cœur en a décidé autrement. par Chapitré Téion. je fit le visage entre les mains lui. Je ne lui ai pas chante toutes mes chansons. lui qui connaissait le sujet et la situation. impos>ible maine. Mais le vieux avait toujours été hésitant et lluc- tuant.. Mais la durée de l'amour dépend de lamante. Que veux-tu que je te dise. C'est à c'est en a l'idée. infidèle à la parole — — ma pari. lui partisan de l'amour libre. occa- sionnée par la terrible chaleur. iNorade. se prenant ne lui parlerai mariage.AU MAS DES OMBRES « l'»9 Bah. entre sa frénésie et le premier doute. pour Jamais. elle père au caguard et lui de la lettre emmena son demanda ce qu'il pensait de la tante. s'il ! — je n'admets pas. jamais. Alors elle se raccioche à l'espoir (jue Brécéan pourrait être — un malhonnête h<mime. Profitant d'une migraine de son Breton. ce que. ne prendrait d importance que si Fran- ne m'aimait plus. sermonné par le Père . » Telle oscillait la belle entlaaimée.. ma petite ? Chacun voit le monde avec ses lunettes. Mais non. donnée. Ma sœur se liguiait que tu épouserais son Jérôme. advienne que pourra! François est reste là vivant et Le çois m'aime encore. Oite faiiilesse pratique était la revanche de son absolutisme théorique. Laurent Pertus secouait sa grosse tète rosans émettre là-dessus un avis net. Le reste est secondaire.

le creux du baryton. d'échapper à Comment peux-tu vivre ce four. « Il se sentait beaucoup moins Russe ».. voulant le bonheur de sa fille. alorsque la décision de Norade lui faisait l'etTet d'une héroïque application des doctrines paternelles. Il se plaignait canicule et annonçait son intention de repartir le soir « même. fit une voix sonore. C'était Téron qui du marin silhouette apparut.. et cela s'appelle « mas et Ombres ». Il n'était plus dans l'état d'espritdes premiers jours. et les transpiré rouges eux-mêmes. avec la surveillée. Je n'ai semble presque le pas pu fermer l'œil. Tous ces sentiments transparaissaient dans la mimique embarrassée du bonhomme entendait son silence.. Pourquoi pas des ombres de fraîcheur? Des plis rieurs se formaient autour de ses yeux cernés et gagnaient de là les rides des . L'aventure de la belle infirmière avait à Cassis.. à côté de ses bienfaits cachés.. par la ramonés et à la tradition familiale guerre. Sa maigie démarche rectifiée. de la à terre. les inconvénients évidents de l'amour libre. d'une expérience à la Tolstoï. à ce brasier là : dedans? Il que des la l'on cuise* au bain-marie.. et la jeune fille — Oh oh oh!. trouvaient que les fiançailles se prolongeaient que le papa était bien complaisant. il commençait à mollir sur les principes et à envisager.150 DANS LA LUMIERE Sidoine. qui avait les cherchait.

. penses-tu qu'il soit de mon devoir de parler au lieutenant de l'avenir de Norade. Je m'attendais à le avec embarras patron pécheur.. une telle demande viendrait trop tard. C'est ses remarques. qu'est-ce qu'il va encore lui raconter! Elle se sentit rougir.. Tu aurais dû la formuler quand ces enfants ont débarqué chez toi. un . libre à d'homme répliqua — homme libre. Pertus songeait avec altendrissement qu'ils étaient fraternellement liés depuis cinquante ans. sous Ion toit. que jamais Téron n'avait cherché à lui prendre sa femme. jolie et légère. de lui demander franchement. à la réalisation d'une il de tes marottes. ta question. Aujourd'hui. curieuse malgré tout de l'avis du prud'homme. : même — vis-à-vis de notre Sidoine. que leur réciproque amitié avait été plus forte que les divergences religieuses et politiques « Ecoute. sens. Téron.AU MAS DES OMBRES 151 tempes et du cou. eut envie de se sauver.. quels sont ses projets. se dit Ah mon Dieu! Norade. Je Sidoine aussi a fait étudié à la dérobée. avoue-le. « Téron. laisse agir l'ai comme et la est d'usage. j'ai confiance en ta discrétion. ta marotte se retourne contre ton bon Néanmoins l'amour bonne nature de l'amoureux. célèbre à dix lieues à la ronde pour la sagesse de ses conseils. qui regardait le allernativeinent père et la fille. Mais tu étais trop content. mais demeura là. Selon moi. d'assister.

permets-moi d'en rire. ïu fait étais déjà jolie et séduisante.. murmura Norade. — Merci. Téron.. Il est d'usage que le mari nourrisse sa femme et élève ses enfants. il l'a lait. ajouta Téron. elle sauta au cou du vi(3ux et l'emhrassa. . Quelques milliers de francs de rente ne conipteul ^uère par le temps qui court et ne compteront pas du tout demain. Ton lieutenant ne roule pas sur l'or.. c'est plus simple. Elle était aussi.152 DANS LA LUMIERE honnête et loyal garçon. uh. Puis. A chacun selon son travail. Ta peine me le peine et je te voudrais mariée. Quant à ce scrupule. avec bonhomie. Mais. ma petite. Lui mais ne voulait pas le paraître. Tolstoï lui-même n'en disconvient — — Il a de l'argent. C'est que je t'ai connue toute petite et t'ai lait sauter sur mes genoux comme un cabri. puisque cela te tracasse. ei je ne l'ai pas em- — — pèciié.. — émue. avec sa spontanéité naturelle. pour le jour de tes noces. mon vieux camarade. Téion. avec l'assentiment de ton père. avec celui que tu as choisi. une assez forte somme dont je n'ai aucun besoin. L'infâme capital peut être encore bon à quelque chose. je tiens à le prévenir que j'ai mis de côté. — pcîs. après avoir commencé parla traverse. hélas ! — el je n'ai rien. 11 pi-endra tout seul le droit chemin. lu as fait cela! Mais oui.

méchante iNorade. ISorade. Mais elle ne en voulait pas. que la lettre d'îlenrietle n'y élait plus. Son seul sentiment. riz. devant la ! — table oii la feuille de papier était en évidence. Tu même gardé cette affreuse lettre ! » C'était la première fois qu'il lui parlait avec lui une sévérité presque brutale. en lui faisant remarquer qu'elle allait mouiller sa poudre de dit-elle. C'est : du propre î Ta tante prévoit le moment oiinous nous sépai-erons et où tu pourJérôn?e. sur sa table à écrire. pâleur mortelle. elle s'aperçut. qui l'empourpra du nez aux oreilles : « Ah » Norade. C'est pour te ici ! ras épouser le cousin communiquer ça que ton père était venu Tu as as supporté cette injure à notre amour. remontant dans sa cliambre. devant cetle scène inattendue.. — « J'en ai d'autre ». distraitement dans son buvard. la Les deux et vieux se serrèrent main. était l'enVoi car il était d'une .. Pourvu que François no l'ait pas trouvée 11 l'avaii trouvée.. vit son amant assis. ^ÎAS DES OMBRES lô:^ cette fois. pleurait. Elle avait dû la laisser. avec terreur. la mine irritée.. . même un sourire sur son beau visage. 11 « ne chercha pas à dissimuL'r son indiscrétion J'ai lu. à laquelle succéda soudain une boullée congeslive. Perlide !.AU La jeune rameiièrent fille.. la consolôrent. Après le départ des patrons pôcheurs.. Cherchant sa boîte et sa houppette dans son petit sac à main.

unissant leurs le transportèrent jeune homme sur le L'infirmière. qu'il lui avait soif. qu'il avait froid. — Pourquoi mon cœur. reviens à Il loi. L'officier avait vomi près d'un demi-litre de sang était et sa faiblesse extrême. Puis. semblait que le souffle manquât à Brécéan. en dépit de la haute température.. que la les lumière rideaux. aussitôt rougi. les yeux chargés de reproches un hoquet. pect des choses avait changé. Noradc il se préci- pita. avait toujours sur depuis la pre- mière et fil alei'te de Cassis. François. préelle. l'hémoptysie était arrêtée. efforts. lit. lui soutint la tête. Il il eut se tut. Il indiquait. mais l'acci- dent. voyante. appliqua. . blessait les yeux. En un quart d'heure.15'i DANS LA LUMIERE méchante. ne le trouvant point. Une atmosphère . Elle prestement nécessaire. sur ses lèvres. : tel que d'une artère ouverte. cherchant son mouchoir. car semblait près de le s'évanouir. écumeux.. elle un mouchoir à de fine batiste. On ferma On apporta une l'as- boule d'eau chaude. par gestes. une seringue à injection le des ampoules d'ergotine et de caféine. pourquoi perfide? Je ne puis empêcher une vieille femme radoteuse d'écrire ce qu'elle veut à son frère. Au bout de quelques minutes. je l'eu prie. Marie Téron. Audiberte accoururent. l'embrassa fraternellement sur front. Les trois femmes. paraissait sérieux. Elle appela.. il porta une main à sa bouche entre ses doigts filtra un flot rose. cette fois..

AU MAS DES OMBRES. Je t'aime trop pour faire mes maltcs. au hameau de Sylvéréal. On en trouva trois bidons chez Estève.. Ne t'inquiète pas.. 155 Joyeuse d'ambulance remplaçait celle de la passion dans la nature. oii il dénicha une voiturette basse. Bambarde était un mutilé débrouillard. qu'il saurait conduire. à deux kilomètres des Ombres. au mas du Chantre.. Ça n était pas la peine de déranger Barias. Elle écrivit une longue lettre dé taillée. Il attela le break et se rendit. Mais il manquait d'essence. sa nature courageuse prenant papiers.. la pitié dominait Tamour... Il connaissait le tempérament. à ton papa. Il avait retrouvé son équilibre le et. Cependant Brécéan ne voulait ni ne pouvait parler. u tout ce qui restait »... Celait lui qu'il ter. suppliante. et fallait consul- immédiatement. sur lesquels dessus. Je .. la voiture roulait vers l'ambulance d'Evcrjon. 11 avait une longue expérience de la tuberculose consécutive aux traumatismes de guerre. Une heure plus lard. Dès le premier moment. la blessure de François. cause de tout.. cependant que Bambarde se mettait en quête d'une automobile capable d'aller chercber le docteur en Avignon et de le ramener. il cher- chait à rassurer sa maîtresse à l'aide de petits il griiïonnait d'une main hésitante : « Criicsl rinn. Norade avait pensé à Barias. Renvoie cette sacrée lettre.

irréprochable.. avaii toui de qui serait à la guerre. ces incessants billets témoignèrenl d'une La commençait.. appelant son cousin Lehadec. avant de lui appartenir.. Aubanel et Paul légère incohérence. Cet accident la ramenait ainsi à plusieurs semaines en arrière. bien que tombant tatig'ue. Sans doute aurait-elle épousé un brave garçon. où écoulée sa petite eni'auce. si elle retournée plus tôt à Cassis. Mais même rencontré Jean-François. mais sans but. Ne f avise pas surtout de me traiter e?i malade. et suppot^ait avoir péri ensemble à de le la guerre. Je iiai encore que soif. ou prisi elle sonnier. J ai envia de comme jamais. dans ce milieu 'pittoresque et vfVant des patrons pêcheurs... Arène. Ce jonment bien. à l'ambu- lance d'Everjon. brisée par les émotions successives.. Toute la nuit. Norado. niais j'aurai failli deinain le matin. ou tué par les Allemands. cest bon signe. auprès de son s'était père et de Térou. ou avait en un autre ressemblant à Jean-François?.156 se?is .. le malade battit la campagne. Barias va cf avance. DANS LA LUMIERE nous sermonner. j'en suis hoiri/àlé tablier blanc te va toi que ça va déjà beaucoup mieux.. elle veilla comme l'avait l'ait tant de fois. qu'il confondait.. » Gomme lièvre soir venuil. 11 y elle une force et une indépendance . fatle et à l'exislence chaste.. demandait ce qui serait arrivé. qu'elle menait auprès de Elle se était la lantelstre. à l'atmosphère avignonnaise.

AU MAS DES OMBRES
Dh qui

157

araouicuses, qui ne seraient pas restées inemployées.
tenait-elle cette

flamme dangeIl

reuse, ornement et tourment de l'existence?

Brécéan avait cessé de divaguer.
assoupi, respirant d'après
les

s'était

un ryl lime dyspnéique,

mains sur

le

drap blanc. Norade regarda ces

mains, ci>s ongles légèrement bombés où commençait à paraîlre la lésion bacillaire; puis ce beau visage régulier, cette moustache blonde aux poils fantaisistes, ces cheveux blonds abondants, ce cou plein et ferme, qu'elle avait plaisir à

embrasser. Elle connaissait

la fraj:,ilité

de
le

cette solide

apparence;

elle avait vu,

depuis

début de
sous
le

la guerre, di<p iraître

en peu de temps,

million de p tites pioches des démolis-

seurs invisibles, ces édifices de sang, de nerfs,

de tissus et de muscles, que les mères avaient
enfani-'S, pui-^ élevés

avec tant de soin. Le ter-

rible tléau de jjellone qui

ramasse, multiplie et
l'alcool, le vice,

concentre tous

les autres,

les

poisons chroniques, la paresse, la syphilis et jusqu'à la rage, hâtait aussi la tuberculose et
précipitait ses ravages.

La jeune

fille

se repro-

chait d'avoir oublié le malade, dans les Iransporls qu'elle éprouvai! auprès de l'amant. Sans

doute étail-elle pour quelque chose dans cette

brusque recrudescence d'un mal assoupi. L'aube venait, avec son frisson maléficieux. iNorade aperçut un trait rose la chambre don-

— — aussitôt salué par nant au levant

les

chants

158

DANS LA LUMIERE

des coqs, qui se répondaient, s'excitaient, s'en-

Un pépiement dans les grands arbres du jardin, semblait réclamer quelque chose de mieux, en fait de lumière et de chaleur. Un second trait, vert celui-ci, apparut ensuite, une bande d'un or très léger et ductile, pareille
courageaient de

mas

à

mas.

frénétique d'oiseaux, nichés

à un collier de riche fermière,
le vert et le rose.

d'où se déta-

chaient des parcelles brillantes, qui criblaient

Le peuple de

l'air

continuait

grande nouvelle remplaçant pour lui, et avec avantage, les journaux du matin. Peut-on rien imaginer de plus important que la cerlitude d'un jour de plus, avec le retour du soleil Les sensibles volatiles ne sont jamais très sûrs, au fond, que le monde va reprendre et continuer, par l'apparition de la boule de feu, magnifique et bienfaisante, oii se raniment quotidiennement les choses et les gens. D'où leur joie sincère, leur surprise, leurs clameurs et leurs estramborts. Ce spectacle sublime, en dépit des circonstances, ranima l'énergie de Norade. Téron avait raison il y a [un concert permanent, a puissantes harmonies, dans la nature. Le Père
à s'égosiller, celte
!

:

Sidoine avait raison
poui- ce concert.
et à

:

il

y a un chef d'orchestre
pas un à
la

Ouvert

comme
la

poésie

l'amour,

le

cœur de

Provençale ne pouvait
attaché au mur,

être

fermé à

la religion. Elle s'agenouilla, pria
le crucifix

avec ferveur, devant

AU MAS DES OMBRES
au-dessus du bénitier traditionnel,
par deux
et

159

dépassé

rameaux de

buis.

Elle aurait voulu

avoir des remords plus vifs et plus cuisants,

pour

l'état

de péché qui était
les avait dissipés.

le

sien. Elle avait

cru les sentir monter en elle dans les ténèbres.

Mais l'aube
midi.
Il

François dormit tard, jusqu'aux environs de
se réveilla de

bonne humeur, avec une

gaieté d'enfant, qui parut excessive à la jeune
11 avait 38". Il vouempêcha. Marie Téron, puis Audiberle, vinrent aux nouvelles; Norade ne leur fit point part de ses fâcheux pressentifille.

Elle prit sa température.
lever. Elle
l'en

lait se

ments. Elle voulait laisser
et les stores baissés, à

les fenêtres

fermées

cause de la chaleur. Son

amant exigea

qu'elle les ouvrît toutes grandes,

afin, disait-il, de respirer pleinement l'air du bon Dieu. Il affirmait qu'il avait de l'appétit. Néanmoins, après un œuf à la coque et une bouchée de côtelette, il se déclara rassasié. Le vin, non plus, ne lui disait rien et il avait rêvé

de sources limpides, qui coulaient devant sa
soif ardente, sans qu'il eût la possibilité

de s'y
halète-

désaltérer.

Vers quatre heures de l'après-midi,

le

ment d'une
sur
la

voituretle automobile se

fit

entendre

route
le

sèche et poudreuse.

Bambarde

lamonait

docteur Barias; celui-ci n'avait pas
était

voulu refuser de répondre au pathétique appel
de son infirmière préférée. Mais
il

de mé-

160

DANS LA LUMIERE

cluinto

d'Arles, n'était point faite poui- l'adoucir.

une panne, ^ubie au soilir Naguère il tutoyait couramment Norade, en bon grandpapa bourru qu'il était. Cette fois, au début il lui « Ah je vous retrouve mademoiselle dit vous
et
:

humeur

Pertus

!

Yoilà commencent finissent

les dîners
les jolies

à la Bartelasse! Toutes les
(illes;

mêmes,

l'amour passe avant

le devoir...

Eh

bien,

qu'est-ce qui lui arrive, à votre galant? »

Norade s'attendait à pire. Elle ne fut pas décontenancée et répondit posément, comme au
« Le lieuterapport matinal de l'ambulance nant a eu hier, à la suite d'une légère contrariété, une violente hémoptysie. Un demi-litie
:

de sang environ. C'est la seconde manifestation

de ce genre depuis deux mois. La précédente

beaucoup moins grave J'ai fait le traitecla'îsique, une piqûre d'ergotine, une de caféine, puis j'ai attendu votre venue. Oh! docteur, que vous êtes bon, que je vous remercie » La riposte prévue ne larda pas: « Fichez-moi
était

ment

!

la

paix,

ma

chère enfant, avec votre recon-

naissance. Ce n'est pas pour vous, c'est pour lui

que

je suis

venu. Je ne veux pas laisser partir

gars, qui lious a donné tant de mal et que nous avons déjà remis sur ses pattes. Allons,

un brave

conduisez-moi auprès de
c'est le véritable

lui... C'est très

chic

ici.

mas

provençal. Par exemple,
!

vous m'avez envoyé un sacré clou. Quel tacot Nous avons failli rester en plan sous la cani-

AU MAS DES OMBRES
cule.

161

Si je

vous

ai

maudits tous deux, votre
le dire! Il

chauffeur pourra vous
2:6111,

a Fair intelli-

ce garçon-là.

Le drôle de nom. Bombarde!
Provençale.
c'est
la

— —
Il

Bambarde, Bombarde,
>)

rectifia la

Bambarde,

môme

chose.

Malgré son âge, Barias escaladait les marches de pierre, avec une étonnante agilité.
faillit

que Norade il ne prel^a aucune attention. X peine introduit dans la chambre, au premier coup d'œil jeté à Brécéan,
bousculer Marie Téron,
la

lui

présenta à

hâte et à laquelle

le

praticien était fixé

:

il

s'agissait d'une phtisie

à

marche rapide, vraisembablemenl impossible
Tout en auscultant
la

à enrayer.

caverne pulmonaire
et déjà

et
il

les

bronches adjacentes

attaquées

voyait cela

comme un
et

peintre voit
le

dans l'ensemble

dans

détail
:

— Barias

un paysage,
se

demandait ce qui valait le mieux laisser le mal achever son œuvre, en ne séparant pas ces deux malheureux enfants, on leur laissant les suprêmes délices de leur amour condamné; ou tenter une lutte désespérée, en les séparant, et gagner un an peut-être de survie, au prix du cruel tourment de l'absence. Car ce savant était un sage et un compatissant; il connaissait les affres morales, pires que les soutfrances physiques;
les
il

cherchait à les soulager, à les éviter, à

supprimer.

Au

fond, tout au fond,

il

ne

lui

av;iit

pas déplu que ce beau blessé, celte belle
11

Barias voulait bien accompa- gner Roméo et Juliette. ma bonne fille. Comment? Vous m'avez .. un gros : amants. chenue. — au sommet du poumon d'enrayer ça. Alors. Une considération la lit : pencher le souci balance en faveur de la séparation la de sanlé de l'amoureuse et la crainte de la contagion. je vais vous faire du chagrin. rien du tout dans le début. tu es pour quelque chose. je comme ne vous gronderai pas. petite. après un examen accompagné de songerie. — ce Donc lu es pincé.. Toi.162 DANS LA LUMIERE l'un infirmière fussent irrésistiblement attirés vers l'autre el récompensés ainsi de leur dévoue- ment et de leur bravoure. Les corps et les esprits s'attirent les astres. vieux clinicien rendit l'arrètque voici « Garçon. Il il vouloir. un trou giand comme une noi- n'était pas vrai. C'est vrai. la lésion était coup plus Il s'agit forte. mais je comprends qu'on s'aime. Je vois bien que vous. mais. C'est inutile. tu peux et dois guérir. tu as sette. le les lèvres avides des chagrin. mais. c'est mon devoir.. dans le dernier accident.. mais pas jusqu'au der- nier acte et au partage du poison dans la coupe bacillaire que sont Aussi relevant sa tète long el attentif.. bien innocemment d'ailleurs. mon petit. quand c'est pour de bon. Ecoutez-moi bougon.. lîrécéan. en voyant le trouble de Norade — ajouta-t-il — tu n'es pour beaudroit. c'est pour de dit et — on me — ne faut pas m'en et leur prit les mains brusque bon. Toi.

à Vulniis. — — .. obéis « François.. 1 puisque docteur nous impose. Préfères-tu sa mort ou son départ? semblait Les yeux do l'oflicier élincelaient. Toi. c'est répétait Brécéan avec une mine impossible. que je compte en cette circonslance.. — — Courte! Six mois!.. et len-ible j'y consens. un guérisseur. qui sera courte. de l'ami Bamljarde. je ne réponds do rien.. mais non. un type épatant.. — répondit Brécéan. pour ton salut.. le si tu préfères. je de sa voix douce et persuasive au docteur! Si tu m'aimes autant que je t'aime.. petite. Aie autant de courage qu'une iaible femme. Parbleu ! A loi. garçon. Klle en éprouvait le Elle répondit fermement. Autrement. non. en Tai'Piitaise. non. altitude très oîi convenable. cœur. : t'en supplie. 11 vouloir fasciner sa maîtresse.... et âpre. Je ne pourrai jamais. C'est sur toi. J'aime mieux mourir et rester ici. Ah par exemple! ! Qui sera longue. qui te nettoiera de tes te soignera mon en six mois. ou bacilles — emmener Norade. qui avait une lame de couteau dans le tranchant et le froid.AU MAS DES OMBRES deviné : 163 l'un ù droite. mais qui est nécessaire. Je vous demande six mois #de patience. te Noradc le tacot Pertus je remmène en Avignon.. accepte. dans de l'ami Bom.. l'autre à gauche.... ma chère infirmière.. cette séparation. Est-ce compris?. copain Vanelle.. je t'expédie illico en Savoie.

allons. le brave des braves. au régiment? Je ne te vois pas désertani. A une condition.ir/i DANS LA Ll. et ton congé n'avait pas été renouvelable. intervint Barias. tel est le type de l'oflicier français. une loque devant deux beaux yeux de femme (je conviens que ceux-ci sont fort beaux). si tu l'accompagnes à Yulmis..MlEUK devenue farouche sait. Il le faut. il ne pourra s'empêcher de coucher avec toi et. petite. fit le maître à voix si vous restez ensemble. — Duns une heure. toi. » Là-dessus le docteurfitun signe à l'infirmière deux quittèrent la cliambre. comme dans Carmen. au point où il en est. le la jeune Je serai .. aurais-tu fait? L'aurais-tu emmenée. Je sais que basse. où l'amoureux gardait maintenant un farouche silence et tous : « Tu m'as compris. dans six mois il sera nettoyé.. — C'est bien. fille. je vais décider. » C'est donc sans remède? Ai-je dit cela? Avec le poumon. — — comment veux-tu que et une toux où du verre je se bri- me passe de toi? si Allons. — — c'est dur. Un héros devant h's mitrailleuses. on ne sait jamais. s'il t'avait fallu rejoindre ton corps pour chasser le Boche de France. Les plus profondes lésions cicatrisent. en fier soldat. — Quand partons-nous? demanda qui avait pris sa résolution. c'est que la fièvre de la possession ne vienne pas les aggraver. comment elle..

qu'il avait mise de côté. C'était le il plus simple. elle serait entourée de plus de soins et le d'attentions que dans Il rude milieu des patrons exigea qu'elle acceptât une somme de six mille francs. où pêcheurs. ma pauvre chérie. Mais ce n'était pas la mort qu'il craignait. si y revint avec insistance et fermeté. de part et d'autre. nous tenions le bonheur complet. prévint qu'il la considérait comme malh<'ur sa il femme légitime et qu'en cas de la faisait sa légataire universelle. pour quelque temps. d'un condamné l'at- à mort. avec 165 ma valise. bien qu'elle finit par dire oui à tout. à le briser de — . Il Elle rejoignit son amant. afin de lui assurer. Aucune allusion ne fut plus faite. avait le visage immobile. Comme décor change ! — soupirait cier. la tante Istre et les mille de l'habitude. à éluder ce thème doublement pénible. Nous voilà amenés.AU MAS DES OMBRES à la porte. H y a encore quelques heures. plutôt qu'en Avignon. petits liens oîi ello retrouverait Jérôme. à la lettre malencontreuse qui avait déclenché l'accident etréalisé. En vain cherchait-elle. par un détour l'offi- imprévu. lui A sa grande surprise. dans une heure. Norade pensait qu'il lui demanderait de tendre à Cassis. — le vœu le égoïste de la tante Henriette. aussi résolu qu'au moment de sortir du boyau pour l'atlaque. l'immédiate Il la indépendance. effrayant et résigné. Jean-François conseilla au contraire Avi- gnon. dans son horreur des questions d'argent.

qu'il était effet de couper court. lui automatiquement un devoir qui la Ce devoir. Son cœur défail- lait. Sa liaison. Barias nous embête. sensibles. « 11 pensait que la séparation n'aurait lieu que le lendemain matin. Ou ça ira mieux. ô ma recommandations à faire. une multitude d'images en commun avec son ami. de toute sa nature frémissante et voluptueuse. cbarnelles. et alors à rester six rons. et je ne compte pas mois loin de loi. et le lui était mauvaise. Elle accom- martyrisait. et Norade comprit. à noire manière. 11 avait encore tant de iaçon. faisait d'elle. penser à mille soucis. que . Si l'homme adorait qu'elle mourait loin d'elle. l'atroce délai sera abrégé. bien que récente. tant de détails de correspondance et de vie courante à régler! Mais cette agitation augmentait. sans la suprême consolation de son et baiser d'adieu! Au il milieu de celte douleur fallait lui de cette angoisse. ma guérison. mettre en . intellectuelles. apparaissait comme une folie. la gnaient plissait perspective du départ déchirait. lit-il en confidence.l'accourrai avec ma fièvre et mes microbes dans les beaux bras. et nous fêtemieux. la toux fond des regards devenait sombre sage en âpre à mesure. et qui saidéjà dans le souvenir. par brusques éclairs. D'ailleurs.1'^»^ DAiXS LA LUMIÈRE nos piopres mains. Il sembla atterré d apprendre qu'elle était immédiate. Ou ça n'ira pas quoi bon prolonger le supplice? . De toute Noiade.

une parlie d'elle- même demeurant attentive et active. tombés du ciel. tandis que si se désespérait et pleurait la félicité promptement enfuie. Ces amoureux. La baïlesse. les gens du mas des Ombres étaient consternés. distribuer les 1G7 ordre ses petites affaires. Une heure après l'heure fixée. Norade montait dans la voiturette. avait appelé à la res- cousse le docteur Barias. remercier Marie Téroii lui ainsi qu'aux :^ervileurs. était en général mal compris on supposait que le patron Pertus. Elle se dédoubla l'autre donc vivement. Audiberte. chargé de l'enlèvement et du retour à la raison. Cette légende conforme à l'iavention dramatique des Sylvéréalois que l'humble vérité. les forçait à se séparer. On ima^ gina même que le patron Téron était un proche parent du jeune oflicier. chargée de recommandations par la jeune fdle.AU MAS DES OMBRES recommander son cher malade. avaient conquis l'affection de tous. Bambarde. auprès du docteur. derrière Bambarde. dont le bruit courut en rampant jusqu'à Aigues-Mortes et aux Saintes-Mariés. Le drame pathologique. désireux de : nicirier sa fille à sa guise. qui lui confiait la première convalescence de ce qu'elle de Norade était plus avait de plus cher au monde H avait élé for- . Le voyage insolite de la patronne à l'aris fut aussi relié à cette mystérieuse affaire. venu pour prèler mainfoi te à Laurent Pertus. Marie Téron pleurait. pourboires. qui.

on vit le Jîrelon pâle et les yeux brillants. à maternel les et sensuel. le lui rendit rait mas. l'automobile contournait le comme debout. où se con- fondaient toutes souffrances que forgent les amants pour l'avenir. .KiS DANS LA LUMIERE se lever melioment défendu à Jean-François de pour dire adieu aux voyageurs. la fugitive. à la fenêtre. Elle qui envoyait un ardent baiser à de toute son âme Jamais elle n'aucru pouvoir supporter un pareil arrachela fois ment. entre les draps à odeur de thvm. quand ils se tiennent. serrés et fous. Mais.

Elle était revenue depuis huit jours. quelques semaines auparavant. tout ceci lui apparaissait à travers un brouillard d'angoisse. laccueil extasié de la tante Isire et de Jérôme. . d'où. dont l'une était demeurée auprès de Jean-François. la reprise douloureuse de ses habitudes. ou plus exactement comme divisée en deux moitiés. on compagnie du D"" Barias et de Bam- barde. et la distraclion des soins moins rambulancc aux blessés. mais laissait la ruelle sans soleil. le trajet de Sylvéréal à Avignon. en auto. clans la maison de la rue Parapharnerie.CHAPITRE VII SEPARATION « Ai-je rêvé? » Norade pouvait le croire en contemplant ?a chambre de jeune fille. I^lle se sentait comme amputée d'une partie de son àme. elle sétait enfuie vers l'amour. Septembre dorait le toit d'en face. cef)endant.

de dou- mais d'uj)e écriture ferme et riissurante. de- nieurp. cherchant la chatte qui va bondir. puis elle irait. l'intention derrière le mot. ment de cœur. l'état sensible derrière l'expression. la Toute journée leur. pour tout ce . lisait. A peine en possession de sa proie. qui se précipilail en robe de les chevi'ux hâti- vement relevés. puis trois. plus qu'au dessin des cir- tions et constances.'il. Elle guettait le pas du facteur sur sonnette. donnant tout son rues sombres. afin -de ne pas gv5ner Tamoureuse. si inaliendue! ne vivait. à travers les jeter « elle-même sa Ai-je rêvé? » lettre à la grande poste que La mémoire des femmes n'est pas la même celle des hommes. etsesperspectivessont plus nuancées. sans pesc^r les termes. pour savourer. avec un grand batteune fois gloutonneme. : être. Elle est infiniment plus adhérente. que par et l'arrivée et la ieciurc de la lettre quotidienne de son amant. une heure chaque matin. pleine de cris de passion leur. « son coup de » son appel la : Courrier! Personne ne boug^-ait dans chambre. qui était celui de l'officier. se laissant posséder par ce style âpre et nu. au-devant de la bienheureuse enveloppe. elle se recouchait. les cailloux pointus. puis deux. Le soir seulement elle réponelle drait. pelotonnée dans l'attitude de et. la en sentirait la rayonnante chatendresse.170 DANS LA LUMIERE avait été si La séparation Elle brusque. Elle s'attache aux sensaaux émotions.

il venait d'arriver à Yulniis et il envoyait à sa bien-aimée le trouvait ses premières impressions : u Ma Norade. son rire heureux. deviennent. ou que mes dernières indications pour le changement d'adresse ne te fussent pas parvenues à temps! Ces hommes sont d'un méticuleux ! . l'accent de son amant. ta chère photographie en face de moi.SÉPARATION 171 qui touche à la mélancolie. sur le port le elle le situait de la calanque. pour la féminine.. dans riés. à la poste restante de liourg Saint-Maurice. aux Saintes-Mala par la lune. qui ne pas assez remis de son alerte pulmonaire. sur la route break. parfois désabusée.. M Me voici au port. et j'en ai été bien heureux. le pain de la vie intérieure. éclairé de Cassis. aux regards de la mémoire masculine. tel petit fait demeuré sans importance. C'était là le cas de Norade. J'ai trouvé deux lettres de toi à l'arrivée. elle voyait lintlexfon. Biécéan étail parti pourlaSavoie. Telle parole. au cagnard du Ombres^ en plein soleil de main sur les yeux. aux replis situés entre la joie et la {M^ne et que le souvenir déplisse avec délices. un aliment divin. dans la confortable chambre de la petite auberge de Vulmis. remontrances de Marie Téron. car je craignais la distraction naturelle. ?a façon de manger. Elle entend.iit la voix. maigre les mas des Camargue et la Trois jours après le départ de celle qu'il aimait. son sommeil. de sa bouche.

tu te rappelles. Je les connais. étant de la partie. 11 m'a promis : ciel l'écoute! — que — je serais promptement rétabli. bourru et bon comme lui. sous les bras. Il tient de Termite et du thaumaturge. Va. comme font les docteurs. Il ne m'a conseillé d'autre tr. grande et grande victoire.iitement que la fenêtre le ouverte et la suralimentation. Seule cette pensée rend l'absence moins intolérable. — Mais. Je me croyais à l'ambulance d'Êverjon. mais sans se fixer de date. Il lui ressemble.172 DANS LA LUMIERE Les nouvelles de la victoire arrivent ici. par objection la télépathie naturelle la lettre lui apportait aussitôt : aux amants. Il m'a fait tousser et compter. iNotre amour aura vu ses ivresses doublées par la délivrance de la patrie. Il m'a ausculté longuement. étudie un nouveau sérum et ne descend que rarement au bourg. attentivement. Il s'y est installé un laboratoire. l'ami de ton ravisseur. nous serons réunis de nouveau hienlôt et cette fois pour ne plus nous quitter! Jai déjà vu le D' Vanelle. moins ce qui faisait pour moi un paradis de ma petite cambuse. au bout de la salle des fiévreux. La guerre ne . Le bonheur appelle le bonheur et la joie publique aiguise encore la peine privée. C'est la grand^^. C'est un signe des dieux. une réponse à cette « Ne féerie pas. Ils ne veulent jamais compromettre. c'est la certitude 011 je suis de la convergence des circonstances heureuses. » petits Ce n'est pas mon avis. plus rapidement qu'au mas des Ombres. eu avant. songeait Norade. grâce aux journaux locaux. Celui-là habite au bout du village. en arrière. en lisant ceci Voilà le perfide déjà consolé! Ce qui me console. du papa Barias.

Voilà un fameux sujet de thèse Le monde amélioré par les chantres de l'amour. comme Mireille. Je t'avertis que l'abstinence et la distance me rendent jaloux et prompt aux soupçons. comme nous sommes les leurs. avouons-le. pour ménager. Houmanille et Arène'. et redresse ce qui est mal fait dans la vie. parce qu'il a un secret béguin pour son infirmière. avec Daudet..SEPARATION 173 semble pas le préoccuper. ma chérie. En tout cas il n'en parle pas et je ne lui en ai pas parlé non plus. notre Aubanel. je n'admettrai jamais que celle de la possession fasse mal. Cela me désolerait. Il m'a dit simplement que je n'étais plus bon qu'à faire un civil et que je ne devais plus songer à me battre.. Ah 1 que je t'aime » . Ils chérissent en nous les amants fidèles. comme ceux et celles dont ils nous ont conté l'hisloire. Othello et Manfred voisinent actuellement dans une imagination que n'apaisent plus les chants délicieux de Norade. hein. après nous avoir consolés. « Ne t'avise pas au moins d'être coquette avec le cousin Jérôme. un sentiment de pudeur et de décence que nous ne ménageons guère de près. et ils nous rapprocheront. si tu n'étais pas là pour m'inviter pardon. Vivette et Sapho. mêmes injustitiés. pour m'admettre à des travaux moins glorieux. de loin. sous un prétexte de santé. Mais — — : le titre est prétentieux et a 1. Ces poètes sont nos amis. l'air d'un titre boche. et je soupçonne Barias de m'avoir éloigné de toi par jalousie. Il me reste notre Mistral... Zani. depuis qu'ils nous apparurent sur le chemin des Ombres. vois-tu. Ce que le vulgaire appelle leurs fictions est plus réel que la vie même. Je sais bien que la joie fait peur. mais plus doux que ceux du champ de bataille et sur lesquels je n'insiste pas. comme on les aime.

174

DAXS LA

LUxMIERL:

— iNorade, ma chérie, puis-je entrer? dcmuuda
humblement, derrière
tante Istre.
Elle était,
la porte, la

voix de

Ja

comme

presque tous
hlle,

les vieillard>^,

intempestive.

La jeune

l'envoyait à tous les

malgré sa patience, diables, en cachant sa lettre

sous

l'oreiller.

Mais, certainement, tu peux entrer, tan-

tine.


un

Impossible,

même

à

nous,

confiseurs,

d'avoir du chocolat, dit la tante. Je fais à
café au
lait.

Jérôme

— Bien volontiers. Avec une tartine de confiture? — Avec une tartine de confiture. Le journal
arrivé?
tante Henriette répondit que
oui, mais en bas. Elle avait entendu le

En veux-tu un

aussi?

est-il

La

qu'il était resté

facteur et elle guettait, sur le visage de sa nièce,
l'effet

produit

par la lettre quotidienne. Elle
séducteur-,

détestait naturellement Brécéan, qui était à ses

yeux un infâme
possible,

justement puni de

tuberculose, et elle souhaitait sa mort le plus vite

pour que Jérôme pût épouser Norade. Depuis le retour Le de la jeune fille, dont Taveutare était connue en Avignon, des lettres anonymes, pleines d'injures et de railleries, parvenaient chaque jour
reste lui était indifférent.

M"* d'Everjon avait déclaré solennellement qu'elle ne reverrait jamais la
à la confiserie.

SEPARATION
coupable
tés,

175

et interdit à suôut Odile,

plus indul-

gente, de bi saluer dans la rue. Les

Tari-tocraiique et la bourgeoise,

deux sociécondam-

naient à qui mieux mieux cette dévergondée,
qui avait iléshoiioré l'ambalance et tlétrissaient
la
((

bien

scandaleuse indulgence de Barias. Les gens » délaissaient la boulique, privée d'ail-

par les restrictions, de ses plus savoureuses spécialités. M"" de Fontvenet elle-même,
leurs,

gourmande comme une chatte, avait ce^sé ses commandes. En revanche les commerçants, le douanier Arsène et l'élément populaire se montraient favorables

à Norade, qui
et

secouait
la

«les

préjugés
militaire

courants

récompensait

valeur

comme une femme sait le faire, par don de sa jolie personne. Le bruit de la maladie de l'oflicier, en se répandant, ajoutait l'auréole de la compassion à celle de l'amour. Plus d'une jeune lille bien élevée enviait en secret le sort romanesque de « la petite de
le la confiserie
»,

étudiait de loin
elle la

son allure

et

sa coiffure,

quand

rencontrait rue Josepli-

République, ou à la sortie de réii;lise. Les jeunes embusqués, dans leurs magnifiques uniformes, lui faisaient les yeux
Yernet, rue de
la

doux au passage. En dix jours elle était devenue une des jcuriosités d'Avignon et c'était tout juste si on ne la montrait pas aux soldats anglais flegmatiques et aux bruyants Américains qui marchaient, fumant leurs pipes

176

DAAS LA LUMIEIU-

donnant de larges tapes sur les épaules. Après un certain nombre de propos inutiles, M™^ Istre revint à son sujet préféré, qui était l'analyse du caractère de Jéiôme, auquel elle prêtait de hautes qualités, comprimées par une timidité invincible. Depuis le retour de Norade, à en croire la vieille dame, le cher « demeuré » avait subi une transformation psychologique
et se

extraordinaire,

repris le goût de la lecture et
lui

même

de la conversation. Elle citait de

des

phrases banales, en leur attribuant un sens profond, et de

mornes plaisanteries dont
rirait à

elle riait,

espérant que Norade en
l'esprit

son tour. Mais

de Xorade était ailleurs, là-bas, dans la brumeuse Savoie de septembre et elle attendait impatiemment la fin de cet oiseux bavardage pour reprendre la lecture de sa lettre
:

m'éveille jusqu'à

Depuis le moment où je où je m'endors, je ne te quitte pas une minute, je m'installe rue Parapharnerie, je remarque les personnes qui entrent chez la tante Istre, les allées et venues de la bonne, que tu envoies mettre tes douces lettres à la poste, les apparitions inquiètes du chat je tlàne à la devanture, devant les cédrats confits. Quand tu sors, légère
«

Ah! que

je t'aime!...

celui

;

et vive et

pagne dans

court vêtue (la mode l'exige), je t'accomtes courses à travers cette chère cité d'Avignon, que nous connaissons si bien et que nous aimons. Mais, pendant que tu essaies une écharpe ou une voilette, dans un magasin de nouveautés, je vais me promener vers les remparts aux créneaux dorés et j'écoute le bruissement du temps

SEPARATION
sur la pierre. Aiu^i je

17

me sépare eu imagination, pour un illusoire instant, de toi, au sein de notre longue séparation trop réelle. Cepènd;int, comme un somnambule, j'ai quitté l'auberge de Vulmis et je me suis aventuré sur une route de montagne qui va je ne sais oîi, à travers un bois aux nombreuses essences. Je respire largement et librement. Le D' Vanelle a raison, Tair a ici une saveur curative, fortifiante. Il donne de l'espoir comme un vin. Il grise. Il rend euphorique. Une multitude de petites
et

ma curiosité,
depuis
le

plantes et de fleurs d'arrière saison solliciteraient si le botaniste n'était pas mort en moi

début de

la

guerre, en

même

temps que
la

le

pliysiologiste et qu'un ceriain

nombre

d'autres per-

sonnages en

« iste ".

Tu m'as détuurné de

méde-

cine et incliné

vers la poésie.

inondé de sa lumière. Le verbe « troisième rang. Vivre et aimer passent avant lui. Ou plutôt, l'amour c'est la vraie science, le véritable instrument de la seule Science, qui est celle du cœur humain. « As tu remarqué certainement, car tu remarques tout que les amants séparés, bien avant même Chateaubriand, rencontrent toujours un solitaire, un original, une manière d'ermite. Je n'ai pas failli à la règle. .Mon nouvel ami est un bûcheron, vieux et courbé, qui coupe des arbres marqués d'une croix rouge, pour en faire des traverses de chemin de fer. Son (ils, qui l'aidait dans son travail, est prisonnier des Allemands depuis deux ans. Le bonhomme a reçu de lui une demi-douzaine de cartes postales, timbré<;s du camp de Giessen, qu'il m'a montrées hier. 11 est tier de lui, moins que de je ne lai pas sa tille, une beauté locale, paraît-il du nom démodé d'Adélaïde. Lui encore aperçue s'appelle Antor. Adélaïde Antor, quel beau nom

Ta Provence ma savoir » n'a que le

12

178
d'IiéroïQe
1

UAAS LA LUMIERE
Celle-ci, paraît-il,

et résistant, aussi facilement

sur sa tige. J'ai dit à mon mettre son mari au pas, s'il ne marche pas comme il faut. » Il a ri et m"a expliqué que celle jeune vierge avait le cœur dur comme du chêne. Ni galant, ni soupirant, ni aspirant, rien « Il est dix heures du soir. Ma petite lampe baisse, faute de pétrole. Il est rare ici, comme tu penses, en ce moment, le pétrole 11 faut donc que je l'économise. Cette lettre partira demain matin et je la numérote, afin que lu saches combien de fois je t'écris et si le courrier te parvient régulièrement. Je t'embrasse ardemment, passionnément, avec fureur, sans ménager ta coiffure ni ta poudre? Je me serre contre toi ainsi qu'au mas, après déjeuner, au centre de cette divine chaleur confondue avec notre fièvre. Ma Norade, ma petite Norade, je tends les bras, j'étreins le vide, je ne puis déjà plus supporter ton absence.
:
! !

coupe un arbre, solide que d'autres une rose nouvel ami « Elle saura

o

Ton auianl,
«

Jean-Fhançois.

«

De nouveau,
l'ois.

l'on fiappait à la porte.

De nou-

^

veau, elle cacha sa lettre, dans son corsage, cette

Jérôme, long, maigre et triste, avec^ sa tête de buis aux yeux trop grands et fixes, qui venait offrir à sa cousine un exemplaire de ÏArmana prouvençau pour 1880, découvert à la devanture de la librairie Roumanille, rue SaintC'était

^*

j
^

Agricol,
tuaire
texte.

demeure historique, ve'rilable sancdu félibrige. Ce cadeau n'éfait qu'un préLe garçon avait pris visiblement sou

» Il ajouta après faire un » silence: « Je ne pourrais pas les talons autrement. Elle le regarda disparaître avec terreur comme s'il sortait déjà de ce monde. tourna marion- nette qui vient de débiter son couplet. demeura un moment immobile. ayant posé sur la brochure jaune safran table. un relent d'infirmerie. de que dussent ne pas répondre au premier appel de Jean-François. Car lui serait tout à fait impossible. évitait l'ambulance Un par soir pourtant. Autant que possible Norade. je dois te prévenir que je me tuerais.SEPARATION' - 179 courage à deux mains pour dire à celle qu'il aimait quelque chose d'important.. Ses lèvres sèches. mais il arriva autre chose que la ce qu'elle prévoyait. d'essentiel. Jérôme. quels être ses remords. disjointes avec peine. Elle s'attendait à une déclaration. articulèrent ceci : jamais tu repartais. elle revint ses courses. les fenêtres lui éclairées.. Puis il et s'en alla à pas comptés. « Si d'un effort surhumain. à la nuit tombée. drame était en cheil proche et inévitable. là. s'il comme rassemblait son énergie vacillante. elle en souiïrait d'avance. qui ne pouvait être remis. qu'il était le. et le vieux portail. Norade. Elle comprit que min. elle cherchait les paroles apaisantes et consolantes qui envelopperaient son refus tout . rappelèrent . Le sai- sissement de la jeune fille était tel qu'elle ne put proférer un son. dans ses pro- menades ou d'Everjon.

Sous la cornette blanche. par comparaison. à odeur de linge. peu de chose. commencements. N êies-vous pas trop malheureuse au moins ? . Si elle me D"' renverrait à Barias. par le vous étiez que de retour chez M""® Istre. On les répète volontiers que les premiers aveux. une voix timide.. comme les autres? Vous êtes donc fâchée contre moi ? : — La religieuse prit par le bras son interlocu- trice et la mena loin de l'unique réverbère. quand elle fut frôlée. qui projetait sur la place une peiite lumière trem- blotante : « Je ne vous en veux pas. L'amoureuse en était là de ses réflexions. J'ai su. Mais. quand la ilamme s'arrête en chemin ou retombe sous la cendre de ThabituiJe. presque effrayée. les premiers attouchements sont ce qu'il y a de meilleur. Peut-être. elle ma communauté. murmura « Oh. c'est vous. — Sœur Odile ! L'ombre s'arrêta. qui se hâtait. je ne suis pas fâchée. dans les demiténèbres. ses rougeoiements du début a[iparaissent. mademoiselle Norade? Pourquoi mademoiselle ?.. par une ombre fluette. Vous m'en voulez aussi. la germination de leur la délicieux délire.180 DANS LA LUMIEUE rencontre de Brécéan. me voyait vous parler. Mais M"^ d'Everjon est terrible sur ce chapitre. quand elle s'accroît et gagne toutes lea maisons intérieures de la vie.

selon le mot de l'aubergiste des SaintesMariés Celte phase de découragement fut courte. INous serons sages. a et l'impossibilité Com- du sang ». en rentrant chez elle. KUe sentait tout à coup qu'elle n'avait plus rien de commun avec cette maison. Elle ne descendit pas dîner. Cette fois-là. Elle se croyait environnée de réprobation. elles se séparèrent. Depuis les offensives victorieuses. En résisterait-elle ment une minute au feu ! effet. un peu avant le repas de . où elle s'était tant dépensée. quoi qu'il dût en résulter: decin. On assure que la guerre va bientôt finir. l'amoureuse s'enferma et pleura longuement. qui jadis l'aimait bien. Les Allemands sont signiliait Que par ces mots.. elle reconnaissait projet. Elle songea à partir immédiatement pour Vulmis.. la folie « Je le soignerai. le second jour. nous nous ne recevons plus de nouveaux que de loin en loin. ni avec celle sainte fille. La main sèche et le langage de sœur Odile lui versaient le froid et lisolement. « Les Allemands sont battus. Je le guérirai » mieux que n'importe quel méd'un tel Mais. Après quelques paroles banales. » répéta machinalement l'ex-infirmière. à retrouver sa seule raison d'cire. : — battus. tout aussitôt.SEPARATION 181 sœur Odile? « AvezNorade répondit par une question Yous beaucoup de nouveaux blessés? Moins qu'avant.

était radieux : — — Oui. — quatre fois. quel immense bonheur! Sans se soucier des passants. tout ému. que diable! Yas-tu trouver mal et me Il mettre une petite n'y a pas de quoi. comme un grand-père chéii. Depuis qu'elle était fautive. triant et disposant des fleurs qu'elle venait de cueillir dans la campagne. des nouvelles du lieutenant. maître. Le vieux en élait tout interloqué. Norade se jeta au cou de Barias et l'embrassa Merci. ça je Tu es seule? ferait entrer une de ces curieuses. il l'aimait davantage. une de ces « madame » une de ces pimbêque j'ai toujours à il mes tion trousses et qui sont à l'affût d'une consultagratuite. te voilà merci. maître. m'assieds. trois. désolée. et grave- ment. — Alors. Entends-tu il est mieux J'ai voulu te mettre au courant tout de suite. Hein. au jour de l'an. : femme vapeurs ! sur les bras! Le lieutenant est mieux. ne tremble pas.182 DANS LA LUMIERE la midi. La faiblesse d'une . Il vit entrer dans la boutique le D"" Barias. me donne — — Ah mon Dieu ! I Ne te pâlis pas. Yoilà ce dont s'agit Il : je viens de recevoir une lettre de Vanelle. Ou plutôt non. ches. Vanelle pense qu'il doit s'en rassurée ! tirer. qui pouvaient coller indiscrètement leur nez à la devanture.

. comme quelqu'un qui ne comprend : — pas : « Ça me dépasse! C'est ahurissant! Je vous crois tous mabouls.. 183 le im attrait. elle lui lit part du pronostic rassurant de Yanelle. Je ne suis pas un évèque. dans sa lettre quotidienne. Tu as auras mon mon estime médicale et mon affection. oià est-il? Pas dans le lieutenant. Il ieux fille prit congé. Norade soupira. ça te regarde. oui. ma parole. mémo. premier point. Quel est l'obstacle. petite. Barias écarquillait les yeux et agitait ses larges mains nerveuses. » Tu approbation le jour oi^i.. s'il : Veux-tu m'ex- jeune insensée. je suppose. Elle mit un doigt sur ses lèvres. Elle se demandait si elle devait raconter cette visite à Jean-François. que c'est impossible. plus propre et plus normal. Ah! le cousin Jérôme. Cela ferait taire les jacasses d'Avignon.. j'ai entendu dire en effet. La tante Henriette rentrait.... qui irritaient le praticien.. Enfin.. second point. Tu secoues la lête. pour « mora- Celte première joie calmée pliquer. Finalement. Le « demeuré » pouvait rôder dans la maison.. laissant la jeune toute perplexe. mais elle se . Ce serait te plaît.SEPARATION jolie chair est liste.. d'une voix presque éteinte « Les conditions de ma vie de famille sont telles que je ne puis. pleine de poli^ tesses et de salamalecs.. pourquoi diable vous ne vous mariez pas.

Norade ». ttintôl à la pointe de la Bartelasse. comme dans la causerie quotidienne. DANS LA LUMIERE quant au consoil matrimoniil de Burias. se fait une injection d'ea-u pure. ou le prononçait tendrement. Afin elle de se créer une présence dans Tabsence. avec Finflexion caressante. emportait la dernière lettre reçue de Jean-Fran- Quand voix elle était arrivée à et évoquer son sou- rire. trompant sa faim du poison. étreignant le vide. pourcompléterrhallucination. lui était (le odieuse et intolérable. Tel le morphinomane. sa son baiser d'une façon exacte — amants séparés savent combien cela est diaboliquement malaisé !) elle relisait une ou deux phrases. Elle murmurait le nom chéri. Elle tendait les bras. à la plus petite combinaison de sa part. « elle lui faisait Puis prononçait nom à elle. Les Pertus étai'^nt ces êtres fiers et fermés dont on dit qu'ils la bouche cousue. çois. une objeclion ou son s'exclaelle quand mait. sur le ton de l'alcôve et du plaisir.18'. mais fort peu provençale. vers une de ces ombres rapides que déplace le vent dans le soleil. longeant les oseraies. Lu tut pensée que son amant pourrait croire au moindre calcul. Les paysages lumineux du Midi ont ceci . tantôt sur la rive droite ou gauche. Les seuls bons moments de Texistence solitaire et désolée de Norade étaient ceux qu'elle meurent passait au bord du Rhône froid et rapide. qu'y meitait le Breton brelonnant. dis(tous les — tinctement.

avec netteté. et fendillé. chemin hésitant. la détresse. ennuis. l. une mer bleue dans et ce entre les pins. ou dans un quetis d'ailes frémissantes. disposé selon le mêmes plans et secoué par même misiral. une route. au souvenir.es fils privilégiés de la d*. puis de le puis repris. Rhône Un oiseau cri aigu. des enfants. spectacle pressant de la mort dans l'abandon. une allée de une montagnette. et d'ensemble. la douceur des lèvres de son ami. que d'harmoqu'ils se ni-^er et mémoire. Où trouvent. selon les 185 même inclinaison de la heures différentes. Son pays et ce chantait chant était mêlé à son ami. suivant ce regard. un album pays. marécageux. herbu. qui accompagne se nouveau sec véloce. l'accent. perdu. CVsl une force pour un comme pour un déconcentrer la auteur. Elle allait. levait à son cli- approche en jelant un geait. au refrain. la peine. difficultés. brumes. la gêne. mère Provence pour voir n'ont qu'à fermer les yeux cyprès. relié d'étincellement. chair. rappelait celui les 11 Une bêle d'eau plonLe scintillement du fleuve lui de la Camargue. le chant avait. ainsi Ils que des images que feuillette même dans dorure. les rcippelle simultanément d'une la joie à l'espril. forment. invisible. interrompu. qui les bercent et les consolent comme Norade.SEPARATION de nostalgique qu'une clarté. n'est pas une le fille de cette terre divine qui ne comprenne langage du grand tourmenteur de .

chacun redoutant un écueil. et au cagnard du mas des elle avaient savouré leur en dépit d'un coup de bourrasque. Que de Ombres. tenant à une régularité absurde de traits trop grands dans une face petite. Jamais la laideur comique de* son cousin.186 DANS LA LUMIERIson conseil bohème et avenlui. jusqu'à ce qu'une certaine nuance rose. l'avertit que le moment était Alors tait venu de reprendre le chemin d'Avignon. une réminiscence malencontreuse. Il n'est pas de pire satirique qu'une amoureuse sevrée de celui qui est tout pour elle et qui a emporté. nies et les tics ressortaient mamoraux de la tante Henriette avec une vigueur imprévue. La conversation languissait. qui courait comme un fou vers la mer! Elle allait. en s'en allant. Alors elle se représenla salle à manger Iriste. le charme cessait.' Brécdan tiède quiétude. faisait partie de ces dernières. un mot qui pourrait avoir mine d'allusion. n'avait autant frappé IXorade. Norade fois. coilles et de jupes. Les raisonnables discutent avec Los autres laissent partir leur bonnet dans son tourbillon irrésistible. tureux. apparaissant sur les toits des maisons. insouciante de l'heure. C'est les De même que l'amour inquiet rend caricatural tout ce qui n'est pas lui et crée une caisse de résonance pour les imperfections ou la niaiserie ambiantes. comme une coupable à qui l'on pardonne. la beauté avec l'intérêt . où elle s'asseyait entre la tante et Jérôme. à odeur de renfermé.

dans quelques minutes. qui ne lui parussent ni diminués. attribué à Mignard. dans au fond d'un trou comblé. « lyrique Norade. sachant que. Elle lui pour elle la trouvait maintenant Fair guindé et la bouche anière. : qu'elle se fût écriée Ah! quel grand récitant ses nez! » : devant « Shakespeare. auquel plus tenait beaucoup. tout en flammes roses. de se retrouver à Villeneuve. bonhomme après couvert d'une pous- tout. Ici elle rencontrait le Temps. tant de cœurs chauds. Celui-là avait éparpillé tant d'amoureux. démolisseur infatigable. par un détour. peu de poudie d'os. dont la silhouette la consolait. battant et saignant. Rhône et la ni critiquables. tant d'amoureuses. était Car la musique des vers de Racine étonnante. absorbée qu'elle était dans son rêve. une lettre d'amour entre les doigts qui seront demain des ossements. qu'on aurait eu honte de pleurer devant lui. aux portes de la Chartreuse célèbre qui donne asile à une pouillerie. le Il n'y avait que vue étagée d'Avignon. « Marchand de rides ! » lui criait Norade. et il lui arrivait. sière de siècles.SEPARATION de tout. Elle allait. sa faux sur l'épaule. . Il ne se retournait même pas. la Vita Niiova aux lèvres. la 187 Dante lui-même eût aborde ?sorade. ! Quelle calvitie » — Elle sonnets avait au mur de sa chambre un petit portrait elle de Racine. il ne resterait de celte jolie hlle qu'un une pierre brisée.

qui te me servait dobsprvaloire. et les dents. à la Char- treuse de Villeneuve. branlent dans leur alvéole grisâtre vite. la chaste Adélaïde Antor du pont jeté sur le ravin. qui font crier de joie Jean-François. Comme . enfin. Qu'est-ce que dix ans. Chose étrange. du point de vue philosophique. où se retrouve le mouvement : naturel de la main qui si écrit. solennelles et douces. vu. Elle lisait la pénétrait j'ai avec délices. la nourrice le à peine de chanter. se sont af- faissées. qu'est-ce que vingt ans. dans son corsage souple. comme « François Imagine-loi que et. la feuille et de papier froissée. dans le cadre puissant de la Camarde. brillantes sur la gencive rose. cl les lignes du corps. enivrée d'amour. et les cheveux bruns ont blanchi. méditait ainsi sur la mort. couverte de ces petits signes adorables. Elle reprenait. plus la brûlait le désir aux mille subterfuges.188 DANS LA LUMIERE ii'imporlo où. admirable. [dus la belle. qu'on entend les coups de marteau clouant le cercueil du gosse devenu nona- génaire. la berges qu'il durée entre ces fresques usées Il ces vieux puits. entre ses ! Le cl Rhône coule moins ronge. venue des les qui se précipite finit comme ans. qu'est-ce que trente ans? Le temps de sortir el de rentrer. que glaciers. n'est pas d'eau. pour endormir nouveau-né. du point de vue humain. ell m'a paru l'a avoué notre Aubanel : ressembler.

Depuis Zani. je l'espère pour lui. elle riait et pliait. « 189 C'est taille. Je me deMa température.. et qui tire une langue de cent cinquante Lilomètres. Tu conviendras que ce un spectacle de famille. Je lâche ma lecture. de ta autant que j'ai pu en juger de haut. il est vrai. la taille. et son papa. elle se rapprochait de lui ainsi ([u'unc grande chatte en chaleur et lui coulait parfaitement. San«. pur une sorte de rite « D'ailleurs je me mande ce que je fais ici. mais i. comme pour se dégager. pendant cinq minutes bien comptées. puis. ma chère. Tel un sculpteur en exil. Tu as beau dire. la chaste Adélaïde. ils ont baiser sur la bouche — — mais oui un la cérémonie. notre Phèdre — et je me mets à te reconstruire mentalement. sentimental. mo font pleurer.e!a tient à ce ({u'à celte heuie-ià. qui aurait oublié sa statue et la ranimerait par le souvenir.. je me représente avec plus de force ton adorable figure et ton corps obsédant. Le gaiçon a sans doute perdu le souffle le premier. il a repris haleine comme un noyé. puis. l'amoureux a raison d'assister le plus souvent possible à la toilette de son amoureuse et de la sécher et iriciionner après le bam. longue. svelle. dans la direction est-ce exactement calculé? recommencé n'est pas — — d'Avignon. sur le point d'y réusyir.SEPARATION Toutes les bruiK-s cliatounettes. (Je ta flexibilité. une personne brune. est encore de trente-huit et demi le soir. quelle qu'elle soit hier c'était Phèdre. Elle va fort. est plus clairvoyant en matière de bùcheronnage qu'en matière d'éducation des <jemoi>elles. j'aurais un mal infini à mo faire de toi une imacre satisfaisante — . Son galant l'avait attrapée par. porte à merveille. ctla. pour un amant privé de sa maîtresse par la fantaisie des médecins.

. le mélancolique qu'elle rassérénait. changeante et capricieuse. le Celte qu'elle avait ensoleillé. Tu es une et une nymphe dans les Ne discute j'ai pas.190 DANS LA LUMIERE nymphe parfaite. de sa présence. avec des débris d'exactitude vêtue. le renfermé qu'elle avait ouvert. de son secours. celles des amants. le farouche qu'elle avait amadoué. qui le désir parallèle et cor- trouvent leur route vers respondant. l'œil Comme le le du chat. Si quelques pensées humaines communiquent sucro. mais avec femme pour celui qu'elle inonde de joie. » Norade lisait la suite cette reconnaissance infinie de la en rougissant.. qu'elle sauve et qu'elle réconforte. Pour la fille du patron Pertus. Eve est triple et ses métamorphoses lui permettent de triompher souvent. ce Breton était le blessé qu'elle avait guéri. Norade et Jean-Fran- . quand devant moi une pareille chasseresse!. L'homme est tou- jours plus ou moins à ses yeux un naufragé. Je te Taf- firme avec toute faire mon autorité esthétique. Qu'irais-je musées. le phosphore et à travers l'espace. le poitrinaire qu'elle guérirait. dans leurs courriers. dans une lutte corporelle ou sprituelle. la concordance des heures. qui sans cela serait inégale. désir bombarde des atomes. de son aide. L'amante est ainsi guettée par la mère. à coup sûr. elle-même trop souvent dégradée par l'enfant. ce sont. Elle le chérit à proportion du besoin qu'elle lui suppose d'elle. Etablissant.

attachait une grande importance à ceux qui la saluaient ou ne la saluaient pas. Les écarts ou divergences étaient l'exception. rue Parapliarnerie. un portrait d'elle appuyé à l'assiette. pénétrait dans la maison retrouvait Norade. deux montres synchroniques et qui tintent en même temps. de même et grise un journal déployé près de Cependant que Jean. à minute. Car cette comique. dont elle ignorait et le que non-bonjour de et seraient la rencontre personne.SEPARATION çois la 191 même pouvaient se convaincre qu'ils passaient. sans écouler l'un ni l'autre. à ceux qu'elle saluait ou ne saluait pas. elle surprenait Jean-François en train de déjeuner avec appétit. ni de se rencontrer à mi-chemin. Le monde se divisait pour elle eu deux catégories les damnés. et ne faisaient que confirmer la règle. Norade redoului M"'' d'Eveijon. par la intellectuelle et même latitude sentimentale. Norade partait mentalement pour cette Savoie qu'elle ne consensuelle. Les artilleurs cachés de la télépathie ne manquaient jamais leur but. Pendant les repas. Depuis quelle tait l'humiliation était de retour. mélancoliquement la carafe. qu'ils étaient naissait point. altièrc : . Il Le déplacement était immédiat ne leur arrivait pas de flâner en route. et total. assise entre la tante et le cousin. Je Vulmis. et pour le pont et l'auberge. et à deux cents kilomètres de distance.François parlait pour Avignon..

vers la fin de septembre. installée Légion d'honneur. elle répélait : volontiers lui « en parlant de ses victimes « Je ai fait uuc avanie ». » formule de courtoisie « Je me Sa grande fortune imposait le : respect et son avarice. Elle restreignait les frais de vidange. dans son sommeil. ces horreurs qui : la narguaient de loin le gigot à vingt et un francs. le poulet à dix-huit francs. Il lui fallait déjjourser en rageant. Elle enfermait une son sucrier. même avant la mouche dans gucne tt les resles afin de reconnaître larcins. elle terminait sa porte bien. trictions. rue Joseph Verne t. au tlle coin de la rue de la République. plie ne broncha pas. . en faisant des visites intéressées à ses digestion accomplie. par elle en vue de la amies. tempérée par la vanité. aux heures de la Son ambulance. cueil qui lui était Prévenue de l'acréservé. la modeste endive à cinq sous pièce! L'accident fatal se produisit. le prix des aliments montait davantage. auxquels elle adressait uu signe de tête. l'avait surnommée elle M"® de à ses Sainte-Avanie lettre par celte Quand écrivait fermiers ou à ses fournisseurs. Norade. Comme on ». se trouva nez pendant tant de mois. les élus. rager en déboursant. avait appelée « la patronne ». par un la ciel clair.192 la DAAS LA LUMIERE présence. peu avant midi. faisait son oigueil son supplice. plu* encore. Chaque et jour. et elle voyait. contournant à nez avec celle que.

qu'elle mégère. Malheureusement pour la scène. Elle s'arréla poteaux de ses jambes el poussa. pour ne pas le perdre. ennemie du mâle et de toutes celles qui conjui^uent l'abominable verbe sur les « ai- mer 11 )). qu'une assez contrefaçon. une sorte de hennissement. qui la détestait ville des Papes et ne dépassait jamais la Camargue. et comme spectateur qu'un marcher une toupie récalNorade poursuivit son chemin en riant à faire la en cherchant description qu'elle ferait à François de ce n'obtint. en rougislui lettre de annonçait son arrivée prochaine. dans la direction de la jeune lie. aux jours et thés de ses relations.. la tante Henriette. où il y avait du mépris. après ()iètre cri rarissime. Le patron Perlus en Avignon. elle essayait de le reproduire.. du dégoût. à l'abreudu troupeau. Ainsi barrit la vieille éléphante. Sans doute le bonhomme avait été mandé par sa sœur. matin.SEPARATION Wà Celle réserve ne faisait pas l'affaire de l'auslère M"' d'Everjon. Le vieux 13 . une sourde jalousie et de la colère. dans ses rares déplacements! Cette décision donna beaucoup à penser à Norade. cette devait ressasser [>endant des mois et des mois. n'avait gamin occupé citrante. dans quelle intention? Elle devait être rapidement fixée. qui voit sa place voir occupée par une plus jeune. alors qu'il annonça qu'elle avait reçu une -on frère. mais elle maintes tentatives. Un beau sant.

qui s'annonç lient superbes. débarquant rue Parapharnerie. du Père rhumatisme à sa jambe de bois. les deux féron toujours combat- tanls. avec sa pipe et une ch mise de nuit roulée autour de ses pantoufles. lequel souffrait d'un mère. On parla d'abord choses sans et d'îtutres. dans un numéro de journal. rembeau- parts. J'ignorais alors que ton compagnon — . j'ai beaucoup réfléchi. toujours préservés. combien j'ai approuvé votre union libre. — M(jn enfant. malgré ses doctrines à la Tolstoï. La jeuue filh. de la victoire fils ces-^e gran- dissante. Tu sais.194 DANS LA LUMIERE pêcheur. tant mieux! Il faut examiner les situa- — — tions morales d'un œil clair. de leur Sidoine. républicains le ou royalistes. père. connaissait ce penchant. et qui sera votre vie ou votre mort. commença le j'ai coup n'^lléchi depuis les derniers événements et la maladie inopinée de ce brave Jean-François. sa l'aiblesse de caractère et le laissait venir. Cette vieille plaisanterie faisait le bouheur de tous les mariniers du port de Cassis. le Père était populaire. petite. mauifestait aussi un certain embarras. Le prud'hommtî de mer. comme la barque qu'on veut acheter. Moi aussi. des vendanges. Ah. pour lui d*' tout bagage. au()rès de qui le «^oir. du beau temps. toiira lit facilementau 'prud'homme de terre. l^lle aci-epia avec cmiosité. Vers tille Pertus prod'-s posa à sa un peiit tour long vieux.

et cousin Jérôme. — \u m'enlèves mes remords. Néanmoins. sans connaître les sentiments. qui se serait produit sans elle. qu'une sulTit simple émotion lettre. Je vous connais assez pour deviner que ce sermon Jean-François Sachez donc que j'ai(ne au premier jour.. hésitait.. Elle n'a été que le prêt xte d'un accident. déjà impatientée. je me demande pour ton avenir. Elle désirait pourtant que son père exprimât sa pensée jusqu'au bout. C'était la gaiïc.SEPARATION portait fin 195 lui un gprme redoutable. Ne niez plus. et rablement votre leçon.. répliqua Norade. si. car je ne votre rupture il ne vaut pas mieux que momentanée devienne en quelque soi'te définitive. qui serai pas toujours là. Il trouva pourtant !e comme . cette maudite lettre! je me suis reproché souvent de te l'avoir — donnée. qu'il m'aime. me préoccupe. me fait horreur ».. la bonne ^alVe. n'est pas de votre cru. comme mari. elle le souilla : Comme il « . Ces circonlocutions agaçaient de plus en plus la jeune fille. n'est-ce pas?. Ah. et. que j'épouse le Vous savez admipère. de tf l'avoir laissée. qne je lui appartiens pour l'éternité et que le courir» Jérôme. Patron l'crtiis leva les bras au ciel. cher lante Henriette vous a bien stylé. je vois aujourd'hui les choses d'un autre œil. et sa sœur Henriette n'en taisait jamais d'autres. cette à déchaîner.

à Cassis? — Parce que ses Parce que François me l'a demandé.. n'insista pas.. comme toujours. et que tu es aussi obsédée qu'à Cassis. Alors mettons que je ne t'ai rien dit. reparlant pour à sa Cassis. Henriette m'avait donné. une volubilité qui la Il l'éton- Le vieux. moins que rien. un faux renseignement. Elle avait parlé avec nait elle-même. le bras. : Je vois qu'il n'en est rien. dit sœur senten- cieusement : « J'ai été très ferme. en toi le plus respectable des sentiments. le vieux révolutionnaire. lettres me parviennent ici beauvite qu'à coup plus Istre. Je si j'ai pardon froissé. plus encore à cause de la dislance!. Parce que de j'ai ici mes habitudes et ralFcction tutélaire la tante Parce que je ne veux pas qu'on dise méchamment que la tante Isire m'a chassée pour dévergondage. sans le vouloir. ah sapreblotte. oui. celui qui sau- vera l'humanité l'amour vrai. J'ai parlé à la . la serra avec force et le murmura sang impétueux de ta mère. en m'assurant que tu pensais moins à l'absent. ! . prit la main de son te « Tu as demande : enfant. Cassis. au lieu de demeurer près de moi. sentant irritée et révulsée.196 DANS LA LUMIERE : courage de demander « Alors pourquoi es-tu revenue en Avignon. Oublie ma sottise et puisse notre Jean-François guérir bien cet entretien vite et te revenir! » Le lendemain de son paquet sous mémorable.

SÉPARATION

197

petite comme il faut. Rien à faire pour le moment. Elle esl plus férue que jamais de son Breton... Les femmes! Gagnons du temps, attendons, espérons,


répliqua Henriette Istre avec un soupir.

<(

Pertus tira une bouffée de Tu ne renonces pas?

sa courte pipe

:

Comment

veux-tu que je renonce?
la

de la raison et de

y va vie de Jérôme. Ah! ce BréIl

céan... ce Brécéan!...

Son
mort

frère lui mit la

main sur

la

bouche. Gela

porte malheur de
d'aufrui.

souhaiter le malheur et la

CHAPITRE

VIII

LES PIERRES DES BAUX

Oclobre commençait, aussi noble,
toires françaises.

aus?;i res-

plendissant que la suite ininterrompue des vic-

Les nouvelles que Norade re-

cevait quotidiennement de

Vulmis continuaient
Mais
le ion

d'être satisfaisantes et rassurantes.

des lettres de Brécf^an, moins fébriles et
apaisées, surprenait la jeune
(*

comme
:

fille et

Tinquiétait

Piendrait-il son parti de la séparation? M'ai-

merait-il

moins?

»

Cette pensée lui était insup-

portable. Elle au contiaire, de jour en jour, de-

venait plus nerveuse, plus irritable, supportait

de moins en moins la cour muette de Jérôme
et les

regards angoissés de la tante Henriette.
et d'être rentrée

Elle se reprochait d'avoir suivi les conseils de

au bercail de la rue Parapharneiie, d'avoir renoué ses chaînes de ses propres mains. Chaque phrase de celte cor-

son amant

respondance lointaine,

et

peu à peu décevante,

LES PIERRES DES BAUX
étnit scrutée

199

par
et

elle

avec une acuité d'analyse
bieton avait rencontré
elle, oubliait pr'u à

qui dépassait
nait

défoiniail le rôel. Elle s'imagiot'ticier

que
jolie

le

bel

une

Savoyarde, une Adélaïde Antor quelavec

conque,
le

et flirtait

peu

son inconsolable Provençale. Sa jalousie

flairait

papier à lettres, afin d'y découvrir un parfum

féminin, examinait minutieusement l'écriture,
afin d'y

surprendre une de ces légères altérations

que provoque un amour commençant. Elle se sentait attirée vers ces Alpes brumeuses et mystérieuses, par un aimant chaque jour plus actif. 11 lui fallait tout son couiage pour résister et ne pas enfreindre la délense absolue, et maintenue telle, du D' Barias. Or l'apaisoment de J<^an-François tenait simplemoni à ceci qu'à force de harceler le D'" Vanelle

d

de lui faire constater l'amélioration des
il

signes pulmonaires,

avait obtenu de lui

un

exeat de quinze jours pour la première semaine

compte moral de ses malades. Il avait tout de suite classé Brécéan parmi ces obsédés de la
d'octobre. Yanolle, sage clinicien, tenait

de

l'état

sentimentalité sensuelle, chez qui les souvenirs

voluptueux s'exaspèrent par le sevrage et deà un moment donné, des imagos intob'rables. Le regard fier et ar^lent du jeune homme avait pris, au contact de Norade, une
viennent,
intensité telle,
lière,

une phosphorescenct^
s'était

si
s'il

particu-

que

le

docteur

demandé

u'absor-

200

DANS LA LUMIERE

bait pas un poison chronique. Interrogé, Hrécéan avait souri et lire d'une poche intérieure son poison » le portrait de cette « lointaine aimée», que chanta le pauvre et grand Bee((
:

thoven. Norade, physiquement, était complé-

mentaire de François. Vanelle avait compris
aussitôt ce

que

la séparation

de deux corps
physiques. Car

aussi appareillés pouvait représenter de souf-

frances

spirituelles

et

même
il

Têtre est un besoin pour l'être, au

même
un

titre

que

la

faim ou

la soif, et

n'est pas

grain

de la peau qui n'appelle, quand Eros s'en mêle,
le graiti

correspondant

et

absent, avec une ar-

deur désespérée.

Ceux qui n'ont jamais aimé

jusqu'aux profondeurs hallucinantes du désir, satisfait ou contrarié, ne peuvent comprendre
cette

torture

et

les excès

souvent suicidaires
l'amoureuse
:

auxquels
«

elle aboutit. Ils disent à
»
;

:

Ça vous passera
»

à

l'amoureux

«

Pensez à

autre chose.

Ces faux conseils donnent envio

de tuer. Vanelle les évitait avec soin.
Henriette Istre était de ces nombreuses personnes qui se tîgurent qu'une chose est, parce
qu'elles désirent qu'elle soit. Elle avait décidé,

dans son for intérieur, que l'amour défendu de Norade s'émousserait, diminuerait progressive-

ment,
tin

et

que

la

peate des choses

la

mènerait en
les
fois

de compte dans les bras

mous

et défibrés de

Jérôme. Elle se répétait aussi que ments ne se représentent pas deux

événede
la

LES PIERRES DES BAUX

201

même
que
la

façon, ce qui est

un préjugé

1res faux, et

jeune
elle

comme

ne repartirait pas d'Avignon, en était déjà partie, quatre mois aufille

paravant. Elle pensait que
seraient
attribuait

le petit

scandale, et la

réprobation qui avait suivi sa première fugue,

une leçon pour au remords et à
la poste

la

coupable
Il

et

elle

la

cuisson des scru-

pules son irritation nouvelle.
pait pas

ne

lui

échap-

entre

que Vulmis

fonctionnait sans arrêt

et la

rue Parapharnerie, mais elle
et

attribuait cette

fréquence à l'habitude

aux

ménagements épislolaires d'une liaison mourante. Le D"" Barias ayant secoué la tête avec
scepticisme tandis qu'elle
pressions optimistes, elle
assez dégoûtant.
lui confiait ces

im-

le

considérait

comme

un mauvais psychologue et un entremetteur La question des fiançailles de
son
fils

et de sa nièce la préoccupait déjà et elle

cherchait le

moyen de s'éloigner d'Avignon pour
afin

un temps déterminé,
et les

d'éviter les cancans
les

médisances, jusqu'à ce que
».

choses

«

se

fussent tassées

Haisonnablement mariée au
lui

raisonnable Istre, qui
ans,

avait

fait,

en vingt
plaisir,

un enfant d'ailleurs

raté et farci de tares

héréditaires, sans lui procurer le
elle

moindre

considérait l'amour charnel

comme une

maladie peu souhaitable, qui avait ses hauts et Il ne l'intéressait que quant à Jérôme et aux conséquences qui pouvaient en résulter
ses bas.

pour sa chère santé.

vite.. quand : le coup de sonnette du facteur tentit — Mademoiselle Norade — Voilà! Vite. Eilf adjurait son am. pour commencer. très laconique.int de lui dire si ses sentiments étaient toujouis aussi violents et aussi sûrs. Norade. pi évenu par .iuse des r( tards postaux que l'entêté s'acharnait à ne jamais prévoir « A jeudi. plus nerveuse encore que de coutume. mais délicieuse décision! Le petit mot. destinée à provoquer une réponse nette.. qu'on avait obtenu.. s'était retirée chez elle et avait commencé une lettre. à huit ou neuf heures du soir.. à c.» C'était le jour même où la : lettre arrivait. Quelle ivresse!. qui lui biouilla : d'une vapeur de joie « A jeudi!. Je t'adore. qu on parlait imuiédicitement pour la ville des Papes. « un congé de convalescence ». peut-ôire déchirante.202 DANS LA LUMIERE Il était deux heures après midi.. devant le loueur. auprès des remparts.. elle ! déchira l'enveloppe et rela marqua l'esprit tout de suite ! brièveté du billet. François!» Était-ce possible! Il revenait! Quelle folle.. Ah! mon Dieu Elle lut d'abord la fin.. la l'expression — h laquelle — taquinait de sa plume elle Tenant à la sincérité comme le à force de elle le savait sensible bord de l'enre- crier. annonçait simplement qu'on se sentait guéri. dans son esprit décisive. où l'on serait jeudi.

C'était la rupture certaine. d'ailleurs figé. de la mort. Bah. griffue et sour- comme une bête malade. absent et montrer à Jérôme. autour d'elle. je me tuerai. même ce mal terrible. Avec une hypo- consommée. il ne le ferait certainement pas une seconde. auquel elle saurait bien l'arracher. sans de ri<'n. plus. et.LES PIERRES DES BAUX : 203 « Eniporie une tf^légramrne. qui avait peur de tout. à plus forte raison. que tout à l'heure elle serait dans ses bras. qui lui montaient au co^ur en pitié de comme . la jeune fille fit tous ses préqu'on pût. so douter Elle écoula avec pati«nce les dolénnces la de M"* Jstre au sujet du prochain départ de servante. les sentiments de remords anticipé.. Tant le Cela se réglerait plus tard. pour une absence de quinze jours au moins. Pour : moment. La journée noise crisie d'attente se traîna. Norade savait ce<i que ses craintes étaient vaines. aussi exclusivement que naguère. Si tu t'en les vas encore.. une première fois. En post sctiptum bonne valise. en la reportant à son premier dôpart. que François l'aimait aussi ardemment. Ce qu'il n'avait pas fait un poltron. La tante Henriette ne pardonnerait pis. paratifs. Le re«te était secon'Iaire. » Ce mot de valise. tous disent autant! Celui-là amoureux éconduits en était un faible d'esprit. Elle évita qui trouvait ses gages insuffisants. lui lappela l'existence de Jérôme et sa menace » : « .

le poids assez lourd de son bagage. Allez. maman. alors que ses nerfs à vif lui faisaient l'effet d'une harf)e préludant au grand duo renouvelé. changeant de main. d'un ton avait besoin de prendre fort tranquille. pour se délasser. pour le rejeter miaulant dans la salle à manger. le voilà qui prend sa défense.. afin d'éviter le salut et les remarques du douanier Arsène. avait deviné qu'il allait se passer quelque chose d'insolite. sur la pendule.. La fugitive n'eut aucun mal à sortir avec sa valise. le lent progrès des aiguilles indifférentes. Le ciel. allez. je la réprimandais. Couvre-toi bien. Le dîner se passa sans incident et elle suivait. La servante boudait dans sa cuisine.. 11 par la peau du cou. neuf heures un quart.204 DANS LA LUMIERE tendre. recommanda la bonne dame. . sous la nuit étoilée « Je serai de — retour pour neuf heures. Laisse-la donc tranquille. qu'elle l'air et qu'elle allait faire un petit tour au bord : du Rhône. n'oublie pas ta fallut qu'elle le prit Le chat familier avait suivi la joune fille. comme si mais ce n'est tout de même pas ton manteau de laine. faire. Elle conles tourna remparts. les deux clef. lui. sans être vue. Le petit félin. Elle fut calme on apparence. petite. complices! Bonsoir. IMets — bien ce qu'elle a à — Allons bon. Octobre est exceplionnellement doux cette juillet. elle sait année. Un peu après huit heures. Elle maichait avec lenteur. elle déclara.

qu'il alin de se convaincre que c'était ne se trompait pas. elle demanda : « Où allons-aous?. Il y avait quelqu'un dans la voiture. traînant sa robe d'épines et de brûlures. L'un et l'autre retrouvaient ce souffle. étoiles de telle sorte qu'on était éclairé 205 par les plein jour. sans se soucier du cocher. les chevaux et Tavel qui leur tapotait le museau. La cloche du Dom piquait huit heures et demie. la Provençale aperçut la Victoria. telle. puis la relâchait. » . L'un et l'autre. Une y voyait comme en attardée crissait tlu côté cigale le de Villeneuve. et il la serrait. par un court halètement de joie. De loin. refermaient l'abîme de l'absence. tainement. majesteuse. deux rescapés de l'incendie ou de la noyade. délicieuse. ni des rares silhouettes de passants. que fleuve entourait d'un ruban miroitant de mercure.. La Bartelasse formait un bloc de verdure noire. puis la rapprochait de elle.. François avait pris Norade par la taille..LES PIERRES DES BAUX malgré l'absence de lune. comme caresses. après la piqûre d'opium. ce frémisse- ment. Ce mal odieux cessait brusquement. cer- tels demeurèrent enlacés cinq bonnes minutes. Quand elle reprit haleine. la douleur s'en va. par la porte de la délivrance soudaine. Ils lui.. ces lèvres. un peu assourdie par tant de lui. d'une voix tremblante. sans paroles. ni du loueur. dont ils étaient privés depuis plusieurs siècles.

mais ils avaient tout à se redire. mais elle le serait pour la iin de l'année. unique. Zut pour Barias et ses interdictions! Si je restais à Avignon. jusque-là. n'ayant pas vécu là où ils n'étaient pas ensemble. en balbutiant la chanson éternelle. je l'accompagnerai. qui va d'Avignon à Saiut-Remy. Le vieux enleva déroula le ses camarguais.-:. à condition de rester. car l'auberge est fe. : la guérisou n était avouer la pas complète. Mais les am. Ils n'avaient rien à se raconter. je mourrais.. à Vulmis. les mains brûlantes. il Comme dut à la elle le quesfin tionnait pa-sionnément. — Cette fois.ints ne voyaient qu'eux-niènies. mon bien- aimé. qui était de s'étreindre jusqu'à la mort ou jusqu'au sommeil.206 DANS LA LUMIERE — Aux Baux. Alors se par les la nuit à paysage encbanté. en se re. c'est la même chose. restitué l'histoire. (-ependant sa confiance était telle que Norade en fut rassurée.ardaulde près sous les étoiles. Tavcl.méi\ Eti bien. et sa petite toux de verre fêlé — — n'avait pas disparu. J'ai retenu une cliambre. Tu ne veux pas tout de même que je meure? . puis de Saint-llemy aux liaux par Aniiques.. Brécéan avait les traits creusés et accentués. Il ne lui avait pas dit tout de suite qu'il n'avait qu'une per- mission médicale de quinze jours. afin de ne pas gâcher vérité la prime allégresse. qualleu- dons-nous? Eu route!. rendus à leur véritable destinée.

11 semblait qu'où se rapprochât du ciel. tu ver- ras. nous marierons. La voiture gravissait la route tournante. caries non. trottent par la te te. Il s'agit de vivre et de bien beaucoup réfléchi là-bas. nous aurons. que bacille«.LES PIERRES DES BAUX ! 207 — Ah. qui parle de cela — s'écria François avec un soubresaut houFeux de toute sa gaieté revenue vivre. qui mène au village de conte de fées. nous rentrerons dans la sagesse et ilans Im normale. la Ic^^ fois finie. je te Bretagne. nou<? seille. nous jtréserverons des de tous les de la paresse mauvais penchants. heureux. » maison et ce ne sera De grands projets me ses Norade ne l'interrompait pas. où je formerai ibis une belle clientèle. La guerre une victorieusement. sans l'y trouver. dans les astres élincelants. el nous nous insîallerons à Marrétabli. Une mènerai eu par an. Le Père Si- doine a raison. Nous ser-ins comme dans et les contes. Elle avait pris mains entre les siennes elle se serrait . J'ai — . ardemment contre lité lui et elle cherciiait. pendant deux mois. Sitôt que je serai complètement c'est-à-dire dans quelques semaines. et combattants auront à reconstruire pas une petite affaire. où couraient les . après avoir bien fait les fous. dans mon vieux Saint- Guénolé. histoire de voir un peu ton âme ensoleillée dans mes brume< et de mêler mes lares à tes laies. la possibi- d'un bonheur comparable au sien. beaucoup d'enfants.

quoi que prétende l'astrologie. alors que les courants à très haute fréquence. commençaient à côtoyer séparaient heureusement des ! — — . et dont les cataclysmes ordonnés la revivis- dépassent l'entendement. La mort et cence d'un soleil n'ont rien à voir avec celles d'un héros. mon lieutenant. . attention N'ayez crainte. trajectoires On touchait presque cettç magie aérienne. qui les saisissait aussitôt. pour se réjouir une fois de plus du prochain fit retour de son garçon. sans les pulvériser. puis lui répondait par des chansons. Tavel. ni les anéantir. Tavel.208 DANS LA LUMIERE des étoiles lilantes. Ce sont deux phénomènes étrangers l'un à l'autre. Quelques centaines de volts foudroient. Ce qui n'étant plus guidés. de trente mille volts et au-dessus. et qui se traversent à une vitesse telle que le plan d'aucun d'eux n'en est dérangé. n'ont plus d'action sur Torga- nisme. Tabîme. je vous en prie. ils ont l'habitude. qui se joue en dehors des humains. dont les bornes de pierre assez rapprochées. se retourna tout d'une pièce sur son siège. que les chevaux. C'est peut-être la cinquantième fois que nous faisons ensemble la montée des Baux je me demande seulement si le hangar de M'"'' Tastepain sera assez large pour ranger ma voiture et si ?ious aurons de l'avoine. François expliquait ces choses à sa chérie. jusqu'alors assez calme et discret.

puis à nouveau branlante. Mais soyez tranquilles. stel- sous les ténèbres silloniK^es de fulgurances laires. devant une porte aniiquement délabrée. cria de l'intérieur Puis une lourde clef tourna dans Voilà. un lumiJe gnon — entre ses gros doigts ridés. 14 . de son siège. souleva et laissa retomber teau en forme de main. les a dur bombardés. ainsi — céan. Le temps Le temps qu'un déchiquètemenl de ruines. une quinzaine de jours à l'avance. sautant à bas le mar- Une voie sourde. le — répliqua Norade. au : bout de cinq minutes. A quelques là. creusé Tonctuoux mètres do. La voiture arrivait sur un terre-plein. avaient et le poli du marbre. Bonsoir lieutenant.LES PIERRES DES BAUX 209 — Au 11 le sera. Tavcl. elle s'engagea dans une ruelle. Tavel. (( )) la serrure et la vieille Tastepain parut. bordée de débris de maisons de style Renaiselle passait à frottement. sance. Elle s'arrêta refaite. et il comptait naïvement sur des préparatifs soignés. tout est prêt. oi!i de rigoles blancht^s qui. Tu verras des endroits où mistral a fait du ver- micelle et du macaroni avec Le silence était compleL Pas une lumière. fit Bréet le vent. François avait correspondu avec la brave femme. dans la nuit. la pierre. bonsoir madame! pensais que vous vous étiez égarés en route. dernier tournant les Baux apparurent... j'en réponds.

Une que bouillotte. lui communiqueraient pour rassurer la fugitive. n'y a qu'ici ([u'on trouve de sem- blables occasions. Quand ils furent en tête-à-tête. avec la menace la suici- daire de Jérôme. les amants trouvèrent pittoresque et délicieux. qui repartait le lendemain de bonne heure. il plais autant qu'Adélaïde Antor? la vigoureux et la que je te Pour toute prit entre ses bras redevenus déposa. la jeune fille. mais sans largeur. mais usées jusqu'à la transparence. deux chaises et une toilette de domestique. qui gardait. En lit réalité. Avant de quitter Tavel. au fond de son cœur brûlant et bouleGela. il est un vi-ire d'eau de fêle foraine compléfalol. François l'avait prié de revenir cinq jours plus tard aux Baux et d'apporter des nouvelles détaillées de la rue les Parapharnerie. « demanda modestement réponse. porte refermée.DANS LA LUMIERE qui causeraient quelque surprise à sa Norade. composée d'uQ pot à eau de métal éuiaillé. au-dessous d'une cuvette vrai. Le grand luxe consistait en trois serviettes de loile fine. : avec une jolie moue. et disparate. un léger remords. l'inslallation était rudimentaire : un profond. taient cet ensemble « Exposition Il de blanc ». versé. que voisins. dit iXorado avec sérieux. acquises dans une vente du voisinage.210 . une table. comme une enfant. sur Est-ce » .

Ce séjour à Vulmis donnait à leur liaison. courte tive inlinie. Elle nous a du moins prouvi'. dans une chambre analogue à rencontrés pour de bon à L'isle-surfois. Autrement. ce qu'ils avaient éprouvé et ressenti pendant cette atroce séparatioii. ils se racontèrent. une perspecÉtait-ce au dernier printemps.LES PIERRES DES BAUX le lit 211 froid. bienheureux de se retrouver. Heureusement que le docteur Vanelle l'a donné cet exeat. la tante. que nous ne pouvions nous passer l'un — — de l'autre. entre cousin et le chat. Etendus lun près de l'autre à l'étroit. je crois que je serais devenue folle. contrarié par l'absence et la maladie. mais pleine. Sorgue? L'ordonnance sévère de Barias nous a bien tourmentés. amis et amants tout ensemble. De cette preuve. Ainsi qu'il arrive après une trop longue période de désir. je n'avais nui besoin. les amants constatèrent qu'ils mouraient de faim. beau François. pour ma part. avec délices. s'étaient. fut achevé. Il était deux heures du matin et il ne pouvait èlre . la était-ce l'année précédente qu'ils première celle-ci. le Lorsque le double récit. comme s'ils n'avaient jamais correspondu. entrecoupé de baisers et de douces étreintes. belle Norade. il avait encore plus besoin de tendresse et el de consolation que d'autre chose lui son extrême sensibilité donnait envie de pleurer.

le menu se composait d'un carré de veau Iroid sur un lit d'oignons. ils Dans apercevaient . Le veau. après un léger émoi. Elle se laissa convaincre. sous les feux des lustres. prends une cherchons nous-mêmes. ne parut à la souveraine de Marc. l'obli- geante Pastopain.Antoine aussi délicieux que celui-ci aux victimes de la fantaisie médicale. que les égyptiens l'employaient dans certains parfums rares. que la r(4ne Cléopâlre elle-même en mangeait. d'une salade. puisque nous étions attendus. avait oublié de les avertir! En face de leur chambre. une table bien propre élait dressée.. dans une petite salle atout usage. oii dan^sait la la bougie. >» bonheur. le pain. quelques provisions dans le buffet. Brécéan expliqua à Norade que l'oignon froid n'avait pas d'odeur. Il doit y avoir un buffet et. un fin souper préparé.212 DANS LA LUMIERE révcilli^r. et cuisine. dans son trouble. Tér<>n et Pertus.. Jamais festin somptueux. Tous deux avaient un appétit d'ogre. d'une miche de pain frais et d'une bouteille devin de Cassis. au nom plein de promesses. et l'on ses reflets d argent. les pêcheurs. Du la vin de Cassis! flamme de maison grise. Le sitldat : l'ouinard et « chapardeur reparut dans la Brécéan bougie Mets la robe de chambre. ô sage prévision de l'hôtesse qui. la salade. disparurent comme dans les féeries. le Père Sidoine et jusqu'au chien Brusque. question de une seconde fois. servi par des nègres dans des coupes d'or.

usées au frottement des siècles. veut et les âges. sur la tahie du ballhazar. Ceci sa superposition site leur apparlint. de Dante. fies roches polies. un mot recommanles réveiller. donna jamais à tout sans plus s'occuper lait. sculptées. d'époques et de croyances. que pour s'embrasser et soupirer de bonheur. écoutnnt le muet langage des choses. avec son tragique redevenu familier. il s'était volatili>é. Quant au Cassis. Le brave à travers homme la qui promène les tou- ristes cité morte étant venu lui « se mettre à leur disposition. Le lendemain ils étaient joyeux et dispos. Le com- battant retrouvait là des aspects de la zone de guerre. pulle véiisée^ par l'eau. des morts jusqu'à midi. livre. liréci'an dix francs pour qu'il les laissât tranquilles ». de Mistral. Ils dant à se la vieille filie de ne pas dormirent comme retrouvant. Le temps était admirable et d'une tiédeur prinlanière. mais transposés dans la paix amou- . lorsque amoureux et regagnèrent leur couche pleine Ue désordre où il fallut retendre les draps.LES PIERRES DES BAUX 213 convint encore que cV-tait un peu court. ni d'aucun buvant le soleil. Ils avaii'nt laissé. Trois heures son1<'S naient à l'église des Baux. rej^ar- dant les pierres et les ruines. sans tenir compte de l'histoire. Ils résolurent de vivre là pendant deux semaines en Bobinsons. ne quelques minutes. ni d'aurun guide. d'eux que le d'une paire de lézards. d'archiiectuies.

214

DANS LA LUMIÈRE

reuse
rêve.

et lu vénération historique. Il pouvait adorer JNorade, rêve elle-mîme, au sein de ce

Les doux premiers jours, ils découvrirent Ce fut un enchantement de chaque pas, de chaque regard. Les Baux sont une sorte de cuve irrégulière, dont le village forme le fond^ et que dominent un terre-plein pour l'écouletout.

ment des eaux de
bant
la

pluie,

une terrasse surplompas un mètre de ce sol

plaine et les clairs, les restes grandioses
fort. Il n'est

du châleau

sacré qui ne soit remplacement, plus ou

moins

effondré et confondu,

dune demeure romaine,

puis gallo-romaine, puis Renaissance. Quelquefois les trois strates sont distinctes, ainsi que,

sur une coupe de pâté,
lard. C'est

le

veau,

le

jambon
;

et le

un

livre de pierre,

que

l'on doit lire

de bas en haut, quant à la durée
droite,

de gauche à

quant à l'espace ; et en spirale ascendescendante, quant au mouvement de la vie et à raffouillement par les eaux et le vent.
dante
et
Il

y avait

là jadis

une

ville florissante,
l'Italie et la

une halte

élevée et abritée entre
le

Gaule, dont

mouvement

et la richesse se sont progressi-

vement retirés, jusqu'à faire d'elle un bourg, puis un village à l'abandon, en attendant la masure isolée au milieu des tombeaux.
'c

Aimez, car tout passe!

»

criait ce^paysage

aux jeunes gens. « Aimez, car tout passe!

»

leur répétaient

LES PIERRES DES B^UX
les villas

215

romaines, avec leurs niches de pierre

aux angles arrondis, leurs resserres pour le vin et riiuile, leurs meules pour le blé. Assis dans une de ces chambres dures, oii les fenêtres sont en l'orme d'olive, ils apercevaient plus bas iin columbarium, ruche géante destinée aux urnes, oii reposent les cendres des aïeux. Cendres mêlées à la poussière Plus loin, un puits rond et finement sculpté, auprès d'une cheminée massive, dont la hotte était causée au milieu. Un portail seul, tel un stylite; une mince colon!

nette brandissant
briste

un chapiteau

massif, équili-

hgé dans son geste depuis cinq cents ans. Ailleurs, un chemin de ronde suspendu dans le vide, au sommet d'im mur circulaire, brusquement interrompu par un pignon, une logette de guetteur, une gargouille. Aucune imagination
à la Piranèse n'atteint aux combinaisons insolites

des siècles, quand

ils

s'ajoutent aux siècles,

sur un

même

point précieux du sol terrestre.
la
et

L'esprit,
le

comblé par ces présences, aiguisé par
mort, fébrilisé par
la

sentiment de tude des images

multi-

des accords, s'imagine qu'il

va tout comprendre, embrasser une pers|)ective
inouïe de desseins humains et d'éboulements,

trouver une

loi

sous

le

chaos. Puis, cet orgueil

fugace et rapide se perd dans

une impression

quasi musicale, qui tient aux jeux de l'ombre,

lumière mélancolique.
de
la

et

du vent, dans une béatitude

21G

DAi\S
Ifi

LA LUMIERE

La maladie,
sants artistes

désir, le passé, ces tiois puis-

sculptaient et coloraient

rame

unique des deux amants silent ieux, ou éciiangeant de brèves remarques. Avant le déjeuner, pour lequel ils redescendaient à leur demeuie, ils étaient tout élan et allégresse, ainsi que des marins qui appart ilient. L'après-midi les trouvait plus lourds, repus comme des chats, et il leur arrivait de somnoler au creux d une de ces
habitations sans toil ni [)lancher, chez un con-

temporain d'Auguste ou de Septime Sévère,
se

lis

réveillaient

frileusement,

vers

les

quatre

heures, alors que fraîchit la journée d'octobre,
et partaient

alors en expédition à travers les

éboulis et les tombeaux, de façon à se retrouver

au château ou aux environs, pour

le

coucher

mcomparable du soleil. C'était ici un drame majestueux,
l'astre
d»'

à trois per:

sonnages, ainsi qu'à la naissance du théâtre
feu, l'amour et

un

se réchaulTe

ou se refroidit, cette triple piéoccrée, comment on gouverne cupation brille au sommet d'Eschyle, promon:

Comment l'on comment l'on proroi.

toire

dont

la

vue s'étend sur

la

pins antique traet

gédie. Les rapports crus de

l'homme

de

la

femme
alors

sont le plus profond mystère d'ici-bas,
la

que
la

journée

et le

commandement

s'im-

posent
jOue

comme

des réalités inéluctables. Ainsi

passion sensuelle entre deux destins,

sous l'appréciation pathétique du

chœur. La

LES PIERRES DES BAUX
slatuaire n'est qu'un
et

217

moment stable

de l'angoisse
les

des

l'uriHirs

voluptueuses qui secouent

palais des rois, retentissant de là sur les peuples.

François et Norade conipreiiaient cela, car les possédés l'un de laulre comprennent tout.
ellet,
ç,'oit,

En

dans

le

trantran habituel,

l'homme con-

raisonne, imagine, invente de son côté; la
sien; les deux ordres d'impression et

femme du

de réflexion sont élanches. Quelques rencontres physiques, ébauchées ou hâtives, ne signifient
rien

quant au haul régime des âmes. Au lieu que Tavidilé constante du désir- masculinise la
vision féminine et féminise la vision masculine.

Le véritable univers apparaît. Ponctuel comme une horloge, ïavel le raisonnable vint, au bout de cinq jours, faire son rapport sur ce qu'il avait appris en Avignon. Il ne se gênait plus avec les amants, qoi ne se gênaient pas avec lui, et ces amours d'un officier et d'une infirmière, après pas mal «le résistances, entraient
peu à peu dans
légende de
la
la

cb ionique locale, puis dans la
:

grande guerre

«

Aïe, dit Tavel

en faisant la

moue,

— car
je

il

avait pour autrui le

goût du chagrin,
soit satisfaite

ne crois pas que votre tante

jeune
ni le
^:^nalé

homme

de ce nouveau dépari, ni que le en ait j)ris son parti. JNéanmoins
la tapissière

pharmacien, ni
à i'ordiiiaire.

ne m'ont

si-

rien de fâcheux. La confiserie est calme

comme

Une nouvelle bonne
ligure

vient

d'entrer,

moins agréable de

que

la j)récé-

218

DANS LA LUMIERE
mais dont les services paraissent sui'liLes lepas ont lieu aux heures normales.

dente,
sants.

Maître Jérôme est aussi

gourmand

et

Ion comle

manda

hier de la tète de veau. C'est
»

boucher

Sartan qui raffirme.

Norade eût embrassé ce maître-bon-sens, tant
ces propos la rassuraient. François, enchanté,
lui

remit deux billets de vingt francs. Ce qui

fit

que Tavel, s'exallant, déclara qu'il souliailait, pour son hls démobilisé, une compagne telle que mademoiselle... telle que madame... 11 s'embrouillait dans le protocole de la façon la plus touchante. On lui lit boire, pour le faire taire,

un

verre de Ca&sis. Ses confidences à la

mère
Barias

Tastepain, que celle-ci transmit à ses hôtes,
ajoutèrent simplement ce détail que
le D"^

avait été appelé au sujet de la mélancolie recru-

descente de Jérôme.

11

était ressorti

un quart
la

d heure après, ce qui laissait supposer que
consultation avait été bénigne et
satisfaisant.
le

pronostic

BifScéan, toujours
riant les

prompt à la blague, prit en mains délicates de Norade « Tu vois,
:

on s'habitue à tout! Tes départs et tes retours font maintenant partie du courant de l'existence avignonnaise en générai et de la confiserie Istre en particulier. »

Un

soir qu'au bras l'un de l'aulre,

Provençale aimait cette protection,

car la

ils

parcou-

raient l'étroit vallon qui serpente au fond de la

. ne rit pas. un beau garçon de Maussane. Elle s'appelle Jeanne Lousle et son père éiait l'ami du mien.. même inquiels. liant ses salades d'arrièresaison. se remorque. Elle moquait de lui. Comme saluer du « bon ves- pre et » traditionnel. ils aperçurent. du halo mystérieux qui flottait Cependant la demeure était avefemme aussi et rien ne semblait légiet à la fois et qu'ils se timer cette impression tréigique.. la d'elle. dans un hôtel un renmeublé. une belle Provençale elle se redrossait pour ils les en costume. traînait à la ne l'aimait pas. amoureux fou d'elle. à l'entre-lueur. non.LES PIERRES DES BAUX 219 cuvo rocheuse. quand ils lui [)arlèrent lit de leur rencontre. dans le jardin (Funo (jetite ferme. comme Elle finit par lui fixer dez-vous à Marseille. . c'est une accompagnée. le on dit chez nous.affir- Cela tient à l'heure. rade. — Non. Elle le signe de la croix et leur conseilla vivement de ne plus diriger leurs pro- menades de ce côté. mais la bonne Taste- pain. Ils rirent à cette idée. Pourquoi? C'est une jeteuse de — — sorts? Pire que cela. mes pauvres enfants.. 11 y a dix ans. qui les traversa tous — deux communiquèrent..insistait No- Elle était à contre-jour et son ombre avait l'air de ne pas lui appartenir. où . — c'est autour d'elle. lui faisait la cour. furent grandement frappés. mait Biécéan. de l'éclat surprenant de ses yeux noirs autour nante.

sur la route.. songeant à . il comprit l'attondit n'était pas qu'elle ne lui appaitieniirait jamais. sans Il — — Fichtre. Biécéan.220 il DANS LA LUMIERE pendant douze heures. Parlez un peu de « celui de la Louste » et vous verrez pâlir les uns et les autres. c'est et le plus simple. vous. Ya-t-elle à l'église. On le confond parfois avec son ombre à elle.>tepain?. . tira son re- volver et se biûia la cervelle. madame ïa. sang jaillit sur la cheminée et sur le sol. Mais attendez depuis lors. qui ne quitte pas dune semelle. il avait le sang chaud!. aux bras d'un autre. Il n'y a pas de pire — — porte-malheur. Vous l'avez vu. deux ans après le drame... observa l'avait en effet et ce : cesse et partout. où Ion montrait encore la lâche rouilléc. Comme je vous vois. ne lui adressez jamais riait la parole! François de tant de superstition. ce qui permet de les distinguer. accompagnée de son malheureux la câlinaïre. dans les fêtes votives. demanda Norade en frissonnant. Jeanne Louste est. bien que damnée.. On vu tourner avec elle. 11 est triste et diaphane et il a un petit trou rose à la tempe. il se tient debout à côté de son prie-Dieu. quand on est prévenu. Ig^norez-la. quand elle danse. mais et INorade.Comme elle venue au bout de c<' tf tnps. et très reconnaissrible. son rire semblait forcé. mais il ne fait pas les mômes mouvements. 11 marche derl'a rière elle.

un enthousiasme. cette fois. de ne pas Mais elle di~tin^ua.LES PIERRES DES BAUX 221 Jérôme. comme au mauvais moment du mas bonheur. les — mains. trop mal au — reprit-elle en joignant Tu iras H t'est évidemment impossible de retourner rue fait Parapliarnerie. Désormais. — Avec moi. Cela leur eût cœur de se . chez ton père. — Alors. et le plus tôt serait le mieux. habituée à reconnaître l'euphorie soudaine des tuberculeux. Elle obtint de lui qu'il prît sa température. Ce serait » votre mort à tous les deux. enfreindre sible do l'interdiction : toimelle « Il de serait Barias. Au manifeste que et la lièvre bout d une dou-^aine de jours. une éloquence qui inquiétèrent sa compagne. — alors que veux-tu que je devienne? m'attendre à Cassis. la douloureuse résoluiion de ne pas l'emmener. Il avait trente-neuf degrés et demi. il devint le séjour des Baux ne convenait Il pas aux poumons de Brécéan. avait froid entre les épaules. Il parlait avec une volubilité. ils faisaient un di'tuur pour éviter la ferme maudite et la rencontre de Jeanne-aux-deux-ombres. renouvelée par Vanelle vous impos- ne pas être l'un à l'autre. Il des Ombres. bien-aimé. dans ses yeux. au retour d'une prome- nade dans les Alpilles. Norade. L'image de la Sa- voie et de Yanelle vint s'interposer entre lui et le n'était donc pas guéri! fit Il lui (audrait retourner en exd. le se mit à tousser ressaisit.

avaient eu telle pensée en commun. elle avait dit ceci. avaient connu la sieste enlacée des amanis d'Avignon. (elle ils ils ils s'étaient avaient reilles à fait des projets d'avenir. ses petits pieds bien calés sur une pierre moins branlante que les voisines.. embrassés et réembrassés. Là. Leur immense amour les avait ranimées. Ces demeures. Là. Là. les et ruines les douce. partout ils muraux choses un adieu tendre et . Partout ils laissaient muraient solennel. Là. menaient au point de vue incomparable de la chute du jour. trouvé telle image juste. Là. dont ils connaissaient maintenant chaque station. avant la nouvelle séparation. Là. inhabitées depuis cinq cents ans. un peu d'eux-mêmes. propice à la sévère méditation. chauté chanson. de l'cnchanleresse Ils quiltor au solitude à deux.222 DANS LA LUMIERE sortir dos iinux. et leurs soupirs. elle avait ri. pa- des rigoles. Ces petites sent^^s. Là Norade s'était assise. Celles-ci conduisaient au désert. ils avaient pleuré d'enthousiasme. leurs serments toujours renouvelés et leurs caresses. le trajet familier des ruelles au château. Leur deinièro promenade dans emplit d'une mélancolie grisante refirent lentement. du château aux ruines. que troublait l'exquise gaîté de la jeune fille. résolurent de passer en- semble deux ou trois jours à Arles. Ils presque sans parler. Ces pierres étaient devenues vivantes.

sous les étoiles. carriole. ils nèrent leur réveillés par la présence de ces amants passionnés. mais en ils.LES PIERRES DES BAUX Ils ils 223 avaient résolu de partir de nuit. Ainsi firent- après avoir embrassé de bon cœur leur amie Tastepain. non dans la Victoria de Tavel. comme étaient arrivés. qui pleurait. un moment sommeil historique. parmi le scintillement des flambeaux immor- tels. Comme la légère voise retour- ture franchissait le dernier cahot. . reprenaient : les Baux. entre ciel et plaine.

Le deuxième départ de sa cousine n'avait point jeté tout d'abord Jérôme Istre dans les convulsions du désespoir. ce phénomène singulier. bizarre et lent. Il lui arrivait de murmurer pas vrai! « Quel bonheur que ce ne soit Sans cela je souffrirais trop. au fond de son esprit. que son aventure. le pauvre diable (nullement dupe du pieux mensonge de sa mère. que lui avait fait connaître : la fugitive. d'après laquelle Norade devait aller voir une amie) demeura dans la prostration et le mutisme.CHAPITRE IX DANS LES TENEBRES Le rapport de Tavel était véridique. perdant le caractère du réel. 11 se passa ensuite. de Mistral ou de Daudet. » La tante Henriette. lui apparut comme romanesque et lue dans un des poèmes d'Aubanel. avec la subtilité naturelle aux . 11 l'avait frappé d'un coup de massue. Pendant quatre jours.

pouvait s'y résigner blesse de Norade. habitué à soigner des Provençales. il s'était dit : « Bon. C'était trop beau. cela ne pouvait pas durer.. Aussi. parmi les multiples se — Pauvie occupations à l'aide de quoi inquiétude et elle trompait son Far exemple elle haïssait Rrécéan et se retenait pour ne pas demander au bon Dieu. qu'il son chagrin. à peine ranimée. elle laissait agir la bienfaisante nature. dans sa prière. ivre do joie. lui demanda ce qu'il pensait de cette effroyable et damnnble rechute. Le docteur Barias apprit la nouvelle sans étonnement ni indignation.. elle répétait ces mots du matin au soir. s'était confor- mée à ses prescriptions. et avait beaucoup admiré la docilité avec laquelle son ardente inlirmière. la tare héréditaire. (ùar. petite. Cette récidive aurait dû sa nièce. quand M"*' d'Everjon. elle voyait dans la fai- fille d'une dévergondée. pauvre petite!. mourût vile et laissât la place libre. avait compris tout de suite ce qui se passait dans cette imagination malade. elle se gardait de la moindre réflexion. muait en compassion et en miséricorde. et sa colère. il il s'y connaissait en amoureuses. répli- . Des que* son confrère Vanelle lui avait fait part de l'améliora- tion du lieutenant. la petite » ne restera pas longtemps rue Parapharnerie.DANS LES TENEBRES 225 mères. qui mettait en péril lui faire détester la vie et la raison de son enfant chéri. Elle ne . au mas des Ombres.

au. un nouvel aliment médire de l'ambulance et de sa désafatal. la tante Istre poussait des soupirs . puis se fait admettre.. sur le berceau duquel d'aller acheter.x conversations. C'est ainsi que Tamour d'autrui commence par scandaliser et détache assez irriter. gens crachent ou gémissent avant pour son cercueil. les êtres heaux et jeunes sont naturellement attirés l'un vers l'autre. li d'une légende un thème en est de les lui comme du génie. s'il puis charme et finalement émerveille. des couronnes. Les vieux beaux songeaient : mé- « Gela aurait pu m'arriver! » lancoliquement Les jeunes n'en admiraient Norade que davantage. de son ambulance la un goujat. pleins de curiosité. des larmes et des lauriers. se de l'ambiance et fournir pour s'auréoler lyrique. affluaient de nouveau rue Parapharnerie et s'étonnaient de la mesquinerie des lieux où se jouait ce drame sentimental. malheureuspmenl irrempla- çable. Clients et clientes. Désireuse do ne pas rebuter les acheteurs. gréable fondatrice et donnait à ces amours dé- fendues quelque chose d'intense. la confiserie ravivait l'inlérêt. L'impression de de la jolie apportait prêtait à société avignonnaise ne fut pas ce qu'on aurait pu croire. La s-'conde fugue fille d. » La vieille fille estomaquée le el se fortifia en demeura dans celte opinion que était chef de service.226 DANS LA LUMIERE : qua-l-il avi'C brutalité « Ça les regarde. de qui ne déplaisait pas.

amplifiant les cir» constances. Lui-même se retirerait alors et.. regardait un livre illustré et s'imaginait que le dessin Restait. Assis il auprès de sa mère après dîner. son vaillant fils. qu'étaient donc deve- . mais alors. vieux fut en butie aux questions indiscrètes le louaient. selle sur la feuille dépourvue de charme.. dès qu'il serait démobilisé.. les délails. dans sadi-^crétion professionnelle.DANS LES TÉNÈBRES 227 tout en pesant ses berlingots et déplorait la misère des temps et Timmoraiité issue de était le la guerre.. fer. sans aucun rapport avec Brécéan. une demoi- bardé de quelconque. Mais alors. Il raconta qu''aux Baux qu'ils avaient « mangeait à leur table et promis d'emmenerà Paris. Le bruit s'étant répandu que ïavel le cocher des amoureux. ouvrirait. représentait l'enlèvement de sa jolie cousine. m-rignifiant les sentiments «filiaux prodiguaient « ses il jeunes patrons ». à seule tin de l'inDii^nement renfermé. selon la formule conventionnelle. tout d'abord. les un cabinet de lecture!. quanl le rôve sauveur de Jérôme s'envola comme le il il était venu. quand soudain lares^emblance disparut. mulant que lui les récits. qu'entraînait un chevalier... Tavel retomba vile et avec délices au péché de bavardage. avec l'argent de Brécéan (qu'il représentait comme boule- colossalement riche). avait un [)eu plus d'une quinzaine de jours Il y que Norade était partie. accu- des personnes qui terroger. comme secrétaire ». sur vards.

puis la nuit.. Une telle prière.. La disposition des meubles n'avait pas changé.... lorsqu'il jugea la maison endormie. Ses sens imprudemment sur surexcités lui com- une odeur de lilas parfum préféré de l'absente. Bien qu'il n'eût jamais possédé qu'une seule . avec l'écritoire et la plume. ni.. le poète Aubanel supplie le miroir de lui faire voir la brune Zani. La pendule n'était pas arrêtée. il attendit Tlieure du coucher avec une patience de chasseur à lalTùt.. qui étail la table était à la même place.228 DANS LA LUMIERE nus les héros de l'histoire? Le « demeuré » commença par jeter un coup d'œil sournois sur la vieille dame somnolente. La glace reflétait tout impassiblement.. Norade.. Il comprenait ceux qui comprennent peu il le sens tragique de cet adverbe fatal. 11 entra. afin de s'assurer qu'elle ne remarquait rien. chez la jeune fille. fait avec soin. Il se rappela que. es-tu là? Pourquoi le caches-tu? Tu sais bien que j'ai besoin de toi. Dé. et cette fois définitivement. tout d'ahord le muniquèrent blanc. adressée à un objet inanimé. dans une pièce fit Jérôme. derrière lequel y a un fossé.. monta à pas de loup. attendait la dormeuse. ti. Norade. cl.. lui eût semblé ridicule et vaine... C'est donc que Norade s'en — était allée. sa lampe à la main. à fond — comme de choses — ment... Puis. célèbre. La clé avait été laissée la porte. le sens de la réalité lui revenant peu à peu.. Le lit. ve. fi.

des mains de sa cousine. vide et blanc. Elle pourrait être là et lui faire signe. pour ne pas se faire trop de bile. régla. C'est ainsi qu'il ne se rappelait pas davantage pourquoi il avait caché cette arme indispensable. le non! hideux officier blessé qui était allongé à ses côtés et qui la serrait Jérôme éprouva le désir de tuer et se rappela que. A de meilleur dans l'existence car . à la lumière de la petite lampe. quelque temps auparavant. Ce souvenir et celui de certaines pâtisseries à la crème étaient ce qu'il avait eu entre ses bras. ce petit geste lui trait de La lampe fut. au il fond d'un mauvais lieu d'Avignon. maintes fois. filait. et il était pleine de évitait de les constater. Il la au moral comme au physiciue. cette pensée. voilà tout. comme un bon écolier. savait bien que ces choses se passent au 11 lit. qui ne méritait pas qu'on s'y no en était pas Elle laisaiL son devoir.. Qu'était devenu ce revolver? Sa mémoire trous.. avec son sourire. il avait reçu. Mais C'était l'épouvantable. sa tâche du lendemain. et Il de dû. mais oiî? Pour mieux réfléchir. regardait celui de Norado. de s'élendie auprès d'elle. un . il s'assit dans le fauteuil 011. il avait un revolver.DANS LES TÉNÈBRES femme. objet de vénéra- tion et de désir. d'acquis attachât. Qu'en avait-il fait? Il l'avait fourré quelque part. de les sonder. il considérait la folle tendresse de sa mère lui comme quelque chose reconnaissant. et 229 dans des circonstances médiocres.

cartons. Pas d'erreur. il parvint à la porte du débarras. c'était au gi-onier! aujourd'hui. dans un endroit à rentrée duquel il avait dû baisser la tête. après dix minutes longues comme urre heure. comme On y accédait par un étroit escalier de bois. à chaque craquement. et cependant ne remplacent pas une montre. d'insérer l'une d'elles dans son gousset. dans la terreur de réveiller sa vieille. compli(juée comme une dentelle. avec mille précautions. cadres. le tic tae d'une montre. apparentes. qui lui demanderait ce qu'ili'aisait là-liaut. 11 en plaçant dessous le verre et la flamme. dont les marches criaient. reprit sa lampe et. malles. qui font le bruit. dont chacun pu servir de cachette. lampe à la main. descendait une toile d'araignée. » Cette plaisanterie aurait-elle fait rire Norade? C'était . à laquelle il mil le feu. Sa perplexité était en avait la sueur au fiont. d'un avait telle qu'il point géométrique. Donc à la cave ou au grenier. Jérôme se leva. Entiu. de personne. eiïcctuo i>-d TopiTation de nuit.230 DANS LA LUMIÈRE Il avciit lumière. pas « Car il ne viendrait à l'idée môme d'un idiot comme moi. 11 l'ouvrit avec une prudence de cambrioleur et se trouva au milieu d'objets disparates. 11 s'arrêtait à chaque pas. Des solives du toit. n'ai- mait pas ces araignées. débris de meubles et de cuivres. assez semblable à un perchoir à poules. sortit de la chambre de Norade el commença l'ascension.

« Le porter à un brocanteur? En tirer de l'argent? A le quoi bon? Je n'ai pas besoin d'arfeu est. j'au- ... tel qu'un rat Pas d'erreur..VS L1£S duulftux.e L'emporte au marché. qui se tiouvuit sur entendit que quelque chose sac. bien lui! Mais Jérôme ne savait plus pourquoi il l'avait mis là. Un ennemi?. il il court le furet! D'ailleurs je suis faible. Puis un bouc. I.. sac à moitié moisi. se défendrait. K Ah et oui. interdit à cause de la guerre. gent et commerce des armes à ! X u u (( d'ailleurs. TÉNÈBRES :231 Depuis qu'elle avait rencontré l'oflicier ÏNorade ne liuil plus qu'avec lui. Cela aussi était intolérable. Il pressa sur la serrure roulait au fond du et de cuivre rouillé aperçut j^ris. l'homme qui couche avec Noradc le u u (( qui respire la peau blanche de Norado. Mais où prendre? il court. le revolver dans sa c'était gaine. 11 est bien connu que le diable vient en aide ceux à qui ont de mauvaises pensées : Du pain liu péclié Diable moud la farine.. sa- tanéc guerre C'est comique. dans un le sol. blessé. sur son échine... ni ce qu'il voulait [irésenlement en « ec — faire.DA. Abattre un ennemi. Envoyant un coup de pied le gari^on sentit et rionclialant là. On les emploie pourtant les armes àfeuetsur une vaste échelle encore..

que dépassent d'autres vagues.) Je n'aurais jamais le courage. « personne Il : moi. (lent même qui gron- « « avec douceur. accourues d'enLe plus fréquent balbutiement de la mort. En il depuis son réveil mental.. et Tous nos états d'àme sont sem- blables au déferlement de vagues psychiques.. Mais alors. clore ces yeux « qui sourient.232 « c< DAiNS LA LLMIERK un ridicule de plus. ne reste plus à tuer qu'une réalité. fermer cette bouche qui chante si " « « (( harmonieusement. Comment Irouer ce salin pâle et doux. près de sa lampe. » croyait faire une découverte. toute petite enfance. et se mit à pleurer. L'obsédé ne savait pas trop pourquoi pouvait plus vivre. année. adorable. rais le dessous et Le tuer par surprise? Facile à dire. « maman ». vient de la core beaucoup plus loin. Une action généreuse ou coupable de la fort quarantaine peut bien être la le fruit d'une germination datant de quinzième solidaires. et ce qu'on appelle n'est une résolution subite que le résultat d'une longue méditation voilée. l'arme ù la main... et avec il il ne si savait. <f Un sojdat qui a fait la guerre se méfie. (Ici Jérôme s'assit par terre. avait le dessein d'en Mais les sources de nos projets nous échap- pent. u (( Tuer Norade ? Gela c'est impossible. de science un certain orgueil d'être . qui implorent. mais certnine. finir. DilTicile à ex6cuter. mais dans il ces conditions.

A l'éblouissement rapide avaient succédé d'opaques ténèbres. ainsi qu'un chevalier qui va faire une déclaration à sa dame. serait courte. qu'il était cbargé. Maniant avec plaisir le revolver. avait éteint la . elle n'avait rien était de particulièrement tragique. pas très doulou- reux. il dont le poids lui semblait agréable.. la Ou qu'on connaît tout. Si c'était la mort.DANS LES TENEBRES bien informé. quand on ai-je seulement éteint ma lampe je avec Il balle que me destinais? » lampe intérieure. l'autre jambe étant repliée avec la vague idée qu'il prenait ainsi congé de Norade. Il s'était qui permet de tranché les nerfs optiques. elle moins féroce que l'extraction d'une dent enflammée. avec une lucidité d'esprit jamais éprouvée. voir la lumière du jour. lui le « demeuré ». pour s'habituer au froid du canon. comme sur les gravures. s'assura tempe. sans s'amuser à la déguster. l'omniscience de l'au-delà : et qu'il attribuait à « (^est donc vrai est mort. Alors il mit un genou en terre.. cherchait à se rendre comj»te de ce qui lui arrivait. qu'il aurait cru dailleursplus intense. en effet. le tout sans perdre con- naissance. allongé tout de son long. Il 233 La souffrance qu'il la comparait à une purge convient d'avaler tout d'un coup. qu'il devait se tuer. Jérôme. accompagné d'un bruit de tonnerre et la vision dune flamme. Il l'appliqua contre sa — — de recommença Il le geste d'appui. pressa la détente. perçut un choc violent.

La transformation était manifeste.i\ DANS LA LrUMlERE le demi-^àleux. n'est-ce pas? lui avait fit Jérôme. . la flamme de revolver à côté de Elle appelait au secours. : Madame. hien qu'il eut les grands ouverts. Le timbre de sa voix n'était plus le même. pétrole. affaissée sur fauteuil. — Je resterai aveugle. d'un cadavre à peine la vie. après. le D'' Barias. Elle hurlait :« fils. chait sur lui avec mon Jérôme! » Elle désespoir. étendu sur de Norade. Son suicide manqué rendu l'intelligence. soyez pauvre mon Dieu le ! — ses sanglotait la vieille. avec une précision (J'expérimcji- tateur. Quand Hemietle Istre. la tête entre mains tremblantes. le dans le louche halo de lui. qu'on était et au milieu de l'émoi de la rumeur était le lit de tout ce paisible quartier d'Avignon. elle aperçut son lils gr«- gisant à terre. Ah! mon Dieu. comme si Elle ». désenveloppé de Deux heures allé quérir. Mon mon enfant. réveillée eu surle saut et accourue au bruit. l'enti^ndit qui murmurait yeux fixes. pénétra dans nier fatal. ivre de douleur et de surprise.•2. auprès du malheureux blessé. auprès de son enfant. docteur. car il avait demandé Le savant achevait son examen puis vous affirmer qu'aucun n'est atteint « à être porté là. béni. je organe essentiel — que celui que vous savez. : « Norade sa main demeurait tiède et légèrement remuante. et se pen- sa dou- leur pouvait le raninrer.

ainsi que dune — Croyez-vous qu'il voudra de. De toutes Le diable n'a pas » Le nom du suicidé.. mais sa rancune s'élait envolée avec la lumière de ce monde. et. 11 pensait à Brécéan. de s'endormir ensuite au son de sa voix.? les lèvres demeura sur rive d'outre-tonibe. après la foule s'écoulait lentement messe du malin. toutefois. « dune douceur sarrasiue » murmurait François. La les jeunes hlles en costume (car la mode. Nous verrons ça dans un ou deux nuis. façons. Ils venaient de décider que leurs noces auraient lieu précisé- . belle et suave. non exempte. sous l'impulsion de Mistral en revient heureusement) s'entretenaient avec les vieilb'S de la grande nouvelle de la . dont cipales stiophes. demande quences. à Sainl-Trophime.\S LES TÉNÈBRES 235 — Ce voulu de ii\'sl pas sûr du tout. tenait d armistice et de ses glorieuses consé- On attendait les journaux locaux. qui avaient du retard.DA. 11 l'aimait il comme un beau poème voluptueux. comme les trains. qui la prétendait « de ce sang-là ». de lièvre sensuelle. c'était d'une façon apaisée. à Arles. toi. et et de pleurer à l'écouter. mon garçon. lu Tas échappé belle.. s'il aimait toujours JXorade. 11 souhaitait seulement de l'entendre. Il se rappelait les prin- ne la séparait plus de ses chants. JNorade se appuyée à un pilier. C'était un clair dimanche d'automne.

demanda-t-elle. en passant. — Si nous montions au veille ils cloître. Des séraphins voletaient dans le carré du ciel bleu. le ment voir premier. a l'air faite pour la méditation blent amou- reuse.236 DANS LA LUMIERE ici. tranquille. Il la suivit. la vie. non dépourvu de raillerie per à plus : Eh oui. Nulle part plus qu'à Arles la solitude à deux n'est facile et suggestive. plus confondus. On demanderait au Père Sidoine d'officier. et les compartiments de son silence sem- communiquer par des chuchotements pareil à Le cloître était désert et un narire sur l'océan des siècles. Celle-ci semblait leur « répondre. avail monlré leur deaux amants. par temps calme. portant des câlins et des baisers. >> Jamais ilsne s'étaient sentis cette mêlés. transporté d'un bonheur profond semblait couler et grave. et enviaient de sa compagne. La païenne ou chrétienne. d'une béatitude qui des sources mêmes de ville. une partie de dans une douceur dorée qui avait y avaient passé goût de l'infini. La le la journée. mais ne comptez pas qu'il va échap- mon empire. d'un regard bienveillant. Admirez-le. c'est un de vos sauveurs. dévisale geaient beau soldat décoré. avec celte lanj^ueur si ironique. Les femmes. puisque c'était lui qui. . que parmi atmosphère d'encens qui s'évapore. d'orgue qui s'apaise et de victoire. qui les rend le sort désirables. dans ce sanctnaire célébré par l'immortel poète de « la communion des Saints ».

Ce jeu terminé. Je moroses pressentiments au il ne m'a pas écrit depuis sujet de mon (ils I^ierre huit jours. Barabarde et Audiberte vous envoient toutes leurs amitiés et jamais votre Camargue n'a été plus belle qu'en ce moment. Dieu merci. 011 semblaient pierreries les ongles roses. . » . Vous connaissez mes transes. de revenir au nias des « Ombres : besoin de vous. qui les suppliait. : — C'est joliment penses-tu ? tentant. Allons. Quanil ils arrivèrent près du puits. — Zut! pour Yanelle! Je me sens retapéAvoué que je suis retapé. j'ai de . de votre chère présence. Tu as encore un peu de fièvre. Quant à Antoine. sans se parler. et je puis détacher ma pensée de lui.l'ai suis inquiète. fit Brécéan.. Norade et Jean-François marchaient côte à côte. venez le break vous attend. puisque François était convalescent. pour la donner toute à mon Pierre. il va bien. Elles sont d'autant plus vives et cruelles que la cessation des hostdités est en vue. qu'en les — Ce serait très imprudent. le soir. il mit ses doigts dans les raies onctueuses. lui tenant sa main tiède aux doigts longs. Et prescriptions de Yanelle?. dont la corde a creusé les bords en rigoles. comme les enfants qui jouent au monsieur età la madame.DANS LES TENEBRES 237 harpes de lumière. elle avec une légèreté de chatte. la jeune fille tira de son réticule une lettre de Marie Téron.. — Tu tousses encore quelquefois.

les sainis do pierre quand les gargouilles commenceat à se confesser ! — En voilà une raison! Nous ne sommes pas Cela m'éviterait de re- des gargouilles. nues.238 DANS LA. Au fond. VÉc/airde Mont- pellier arrivait.cela vu à beauté voluptueuse de Norade. comme une pierre précieuse. il tourner à Wilmis. cette perpétuelle rables du mis des vibration lumineuse tendue sur la plaine et les marais. le pas des crépuscule et ses vapeurs violettes. incompanbres. Norade. Le meilleur traitement de toute malalie n'est-il pas celui par le bonheur? Où était le bonheur? Dans les bras de JN'orade. ce serait insolent. Les médecins exagéraient toujours. lut d'abord . LUMIERE D'ahord loat le monde tousse. l'aube et le travers la à travers Ils ils bruissement des cigales. — Ils en entendant bien xi'autre-. redescendirent l'escalier de pierre. le prit. si je n'avais pas une légère fièvre quand tu te déshacrache billes. Ensuite. Mais je ne plus jamais le sang. Vanelle était encore plus méiiculeux que Barias. hésitait. tout. ses chants d'oiseaux. Comme le sortaient de Saiut-Trophime. le chevaux. Il évoquait les heures chaudns. — — Rappel li'-toi que nou'^ sommes dans un cloître et qu'il ne faut pas faire rougir les saints de pierre. — Malheureusement.

. savant tnédecin de r ambulance d'E. je suis se retourna.. Elle lui tendit journal : « Tiens. Jérôme I... pensa « Qmd animal! Si au moins il ne s'était pas manqué!. avugle. en effet dite. appelé en tonte liâe. toujours exaltant. affreux vient de jeter la consternation nie Parapharnerie. tandis qu'il la prononçait L'accent défait et douloureux de sa maîtresse le surprit « C'est ma faute. ! insecte. 11 n'a pas encore davantage pu supporter mon second départ. : Avignon : Un drame M.. A la suite de chagrins intimes. fils connue^ revolver. teur B.. entendant ces mots. dont les produits sont appréciés de nos gourmets.. Le doc. Je suis damnée J'ai fait le malheur de ces pauvres gens. Elle jeta un cri et devint -i pâle que François crut qu'elle s'étailtordu le pied sur le pavé. de la commerçante bien si Jérôme et /.. resterait L'officier déclaré que M..a lui-même. Mais : : (( enfin la vie est sauve. chercha les nouvelles d'Avignon. a. C'est effroyable ! Mau- maudite » Un passant. Brécéan lisait. 239 machina- lement. » Le son égoïste de cette phrase banale rétonr. a tenté de se suicider à l'aide d'un La le balle a coupé les nerfs optiques. puis..DANS LES TENEBRES communiqué. . » Il dit avec mauvaise humeur C'est une triste nouvelle. ou qu'elle avait été pi(|uée par le un lis. » Elle accompagnait ces mots de gestes courts et : . et c'est le principal. interloqué. sans endommaçjer le reste du cerveau.

Je dois Jérôme. tout. — Que complètement guéri! C'est il et y a. je t'en supplie. mon poumon. mon les elle l'appelait ainsi grandes circonstances gnon. Après '( un silence : Ecoute. Puis. LUMIERE était navrés de ses jolies mains.... nous sommes hancés. Je ne veux retournes là-bas. cœur. ma chair. Ils s'assi- rent à la terrasse d'un café. comme quanti elle en train de preadre une décision. place est auprès de moi... . avec un regard inoubliable. demeure auprès de moi Tu pourrais regretter un jour de m'avoir quitté. — dans il faut que je te quitte pour quelques jours et que je retourne en AviMa place est au chevet de ce malheureux. ! Norade... passer avant mon ce.2'iO DANS LA. blessé François — mon petit. li'un gris bleuté. mon cher trésor. ma respiration. plus que hti2. nous allons nous marier. Je ne suis pas complètement guéri — Mais tu prétendais tout à l'heure.. jamais! je te le défends ! Tu es à moi. Je ne serais pas reparti seul pour Yulmis. Tiens. pas que tu Tu y resterais. Et si tu étais reparti seul pour Yulmis?. des heures oià je m'imagine. à la façon d'une eau dormante « Qui t'assure que je ne suis pas très malade. — — Tu es ma vie.. j'étais un mensonge. ne me fais pas expliquer davantage..... et que je : n'ai pas besoin de ta présence autant que lui. — Ta Ça. sombre dans ses profondeurs. moi aussi.

intérieurs que certains êtres subissent jusqu'au sacrifice de la vie et de tait et mieux que Son amant le sen- n'en était que plus acharné à lui faire obstacle. par il petite rue (jui mène à Ihôtel de ville et l'accompagnait d'un regard étonne. accepta.DANS LES TENEBRES 11 241 « avait été sur le point de dire : ce gcUeiix )'. qui m'a élevée. amoureux. véhémente du pêcheur « Ce^t obstinément impossible. elle lui appartenait. ils jjas n'étaient plus avancés. comprends-moi. la fille ie mordait et l'empoi- sonnait. fer la souple Provençale. elle aussi. » Elle mit dans ce. c'est mon devoir. Elle prit sa résolu: tion et se leva réfléchir ici « J'ai besoin d"ètre seule. de nom eau. que dominaient le courage à et la maîtrise de soi. mot une énergie passionnée. dans une heure au plus il retrouver lard.. en un pareil moment. 10 . entendsmoi. Elle m'appelle. Elle disparut. ri-quer de l'assassiner pur mon abMais Pertus secouait la tôte : sence. Mon devoir. de sa la démarche vive. de te un moment. Ses )eux ardaient de sentiments divers. François. La jalousie. mais elle obéissait un de ces commandemenls la vie. Go qu'il y avait en elle de généreux venait d'armer de. iriité. Je ne puis abandonner la tante Henriette. Elle adorait François.. sion (la Après un quart d'heure d'âpre discuspremière qui s'élevât entre eux). » Sans méfiance. elle me réclame et j'y vais. chéri. Laisse-moi même.

pénétra dans : musée pas. La belle et malheureuse Norade s'assit sur une banquette de cuir. tourna à le au bout de arlésien. Calendal. Le bap- tême. ses nobles usages. en la costumes et grandeur nature. retrouverait-elle jamais sa liberté. devant une vitrine qu'elle connaissait et qu'elle aimait entre toutes. l'existence était-elle concevable sans Jean-François? Cela au nait possible momenî même où. où l'on voit la fête de Noël. les fêtes. l'union tant attendue deve! Le musée do Mistral était désert. Réglée sur les abondamindications du poète table précis et sublime. grand. Elle en la frissonnait à l'avance. par le courant de et vie de famille. Elle songeait « Je ne veux comme Jeanne mes côtés. Saint-Tropliimc. ce qui fait le ici charme dans le et la mélancolie des jours apparaît a' décor une méthode auguste et sûre.2'. la place. les objets familiers. tous obstacles levés. . avoir toujours un » spectre à C'est que Jérôme. autour de ment servie.2 DANS LA LUMIERE traversa une arcade. Mais. sa sereine tradition. dans ces circonstances tragiques. la pêche. cette scène évoque. le mariage. tout le passé de la Provence. une fois reprise indiqué pour faire un spectre. personnages. dans les cœurs bien nés. l'enterrement. ses était tout yeux écarquillés. avec sa tête ridicule. célébrée selon les le rite traditionnel.. voùlé.. la vêture. Lille un "rand et vestibule. se retrouva devant droite. Louste.

pour le souper de la nuit miraculeuse. le génie est la réapparition des ancêtres : les voici. car son parti. Elle était littéralement déchirée. ves- tiges d'ombres. dantesque. la rigidité de ces figures. le peignent les écrivains et les dramaest à lui seul un théâtre et un enveloppement de fantômes héréditaires. racinien. ou dans les grimaces sanglantes de la haine. . furtifs et fugaces. ou ou tracé en petites figures sur le papier. qui gravitent autour de la personnalité actuelle. allait faire le malheur des uns ou de l'autre et risquait d'appeler le deuil et le glas. Qu'il soit taillé dans le marbre projeté par la couleur sur la toile. à travers les ris et les pleurs. ou transmis aux vibrations sonores des instruments. le cœur sectionné et béant. dans les convulsions. elle enviait l'insensibilité. transmis aux générations successives. ou dépensé et la pierre. la solution de l'insoluble. qui sourient en appor- tant les plats. ces La jeune à fille demandait conseil à détoiïe. L'émotion ou l'inspiration les évoquent et les précipitent vers le champ éclairé de la conscience. L'être humain car il est infiniment plus complexe que ne turges. les crispations et les sueurs de l'amour. mis- tral ien.DANS LES TENEBRES i'/est 243 l'ordre virgilien. quel qu'il fût. de lueurs. images de cire et Elle cherchait un apaisement son trouble. ou ruisselant le long des parois du puits de mélancolie. de mouvements.

comme La pire toutes les larmes qu'elle n'a osé verser. mégère a eu son heure de charme. à ce qui a été heureusement. Ta . môme comprimé et par les soucis de la maternité de la maison. ou malheureusement évité. et leurs hantises". n'a pas souri intérieurement. transportées du petit tticàtre de Cassis sur une plus vaste scène. auraient alimenté un Lamartine ou un Musset. obsessions. dont comme Norade sies planètes. en songeant à ce qui aurait pu être. ce sont les femmes. d'unf? " parole. dont elle n'ose s'avouer qu'elle serait à lui. s'il s'arrêtait et lui parlait? Quelle femme. Ce ne sont pas les hommes qui l'ont la race. Derrière elle venaient les grand'mères. plus souvent contrarié que parfois déplacé et coupable. les l'antai- amouieuses. entrevu comme un beau passant.2'i'» DANS LA LUMIERE autant de élait satellites et de en proie à sa mère. a été autrefois chose impor- tante. ? Il n'est d'un frôlement complice de la main imagination de poète comblé que le ne dépasse imagination de femme. à la toute petite circonstance enfuie d'un regard. et la plus dégradée son instant de rachat. qui ne fuient pas toujours vieilles et ridées. au milieu de ses enfants ou des humbles besognes du foyer. appuyée front à la vitre et regardant la pluie qui tombe. pour qui l'amour. préoccupations amoureuses y jouent un rôle autrement décisif que les pf^nsr'iirs et les conquérants. Quelle femme n'est pas née pour l'amour. satisfait.

Elle consolerait Taveugle par détresse d'amour.. muettes l'immense réservoir des hauts faits ou des belles œuvres qu'admirera la postérité et ses illusions. Elle panserait. Elle la j)laie saignante qu'elle avait la faile.DANS LES TENEBRES 245 llic- femme accumule. ainsi que la crainte du remords. Ensuite. Le chant. la résolution une fois prise. ses secrètes pensées. Gomme temps en temps. Peut-être Mais cela c'était l'aulre rive. et la il dépense. Finalement. Cela . Les élans comprimés de femme. soiait il pardonnée par le tante. infirmière morale. le devoir l'emporta. no faut pas m'en vouloir.. Ihomme saurise. comme moyen de ne pouvait êlre question d'abandonner elle François. devant les vitrines incomparahles du petit musée. Elle retournerait rue Parapharnerie. et trouverait le de vivre auprès de tout en revenanl. en le même (lécidcrait-cUc. si je cherche à il éviter le funeste sort de Jeanne Louste. ses regrets et ses douleurs sont dont s'inspirera l'avenir. laquelle revenait au refrain. Avignon. elle descendit la « <( à la gardienne : et demanda permission d'écrire un mot « François chéri. ses espérances. Elle s'arracha à la contemplation de ces choses mortes et anciennes. elle n'avait pas sur elle ce qu'il loge de la fallait. Il s'agissait. Ainsi songeait Norade. rejoindrait lui. d'agir vite. qui élait au fond de sa nature. Eile gaspille. déroulait ses couplets sous sa préoccupation.

qui passait. et son néces- Après ce substantiel repas. Va m'attcndre à Yulmis. Toute à mon adoré. abritée par un tendelet de Le fait toile. revînt à l'hôtel avant qu'elle eût tions si fait sa valise. Norade. Elle déposa la lettre au bureau. Je t'écrirai chaque soir d'Avignon. en recommandant qu'on « la remît à monsieur dès son retour ». L'estomac creusé par des émodiverses. de transfor- mer son esprit en page blanche. qu'elle dévorait tout en rangeant et bourrant son linge. Ce contretemps n'eut pas lieu. elle se trouva mieux. elle mourait de faim et com- manda au maître d'hôtel un épais sandwich au jambon. François. réilochissait et à la sécurité avec une promptitude maladive. Elle avait un train pour Avignon dans une demi-heuro. et arriva à la gare sans encombre. ses corsages saire. Elle fit signe à une Victoria.6 DANS LA LUMIERE « « « « « « nous porterait malheur et à notre éternel amour. Le risque étail que François. que sa décision était prise lui libérait l'àme de la torture elle s'efforçait du doute et de ne penser à rien. où je te rejoindrai hientôt et dis-toi qu'à chaque instant de la journée ma pensée ardente et tendre est auprès de toi. impatient. cinq minutes avant le départ.2'. » Elle consulta l'indicateur. accompagné verre d'un de bière. plus d'aplomb. pendant ce temps. Il ne pouvait pas plus douter de l'amour de Norade que de la saveur passait de la jalousie .

Donc. sa maîtresse de j'avais donner suite à son projet : « Si une hémoptysie. cide sur les On fils verrait alors ce que ferait la belle partagée. qu'il importait de laisser s'user d'elle-même. attenterait à ses jours. il irait rechercher au mas les origines de son accident. non à l'aide d'un pistolet. rien à craindre de ce Et pourtant. quant à la Camargue et au mas des Ombres. Elle avait la homme. Mais je vais et l'on n'a mieux malheureusement "pas une hémoptysie » à volonté. Faiblesse d'infirmière pour de cet le plus malade. Eh bien. même légère. mais à l'aido des marécages d'automne. le Breton demeurait perplexe et cherchait le moyen d'empêcher côté-là. au chevet l'idiot. fût-ce l'espace d'une semaine.DANS LES TENEBRES du fruit qu'on 2'j7 vient de boire avec délices le et dont on a encore l'eau et che. que une répulsion physique pour mère Istre voulait vainement lui faire épouser. en quelques jours. elle lui préférait cet odieux cousin. Ainsi court la contau-ion du sui- tendus et vibrants de la pas- . précisément. au lieu d'achever sa convalescence à Yulmis. malgré les assurances qu'il se prodiguait à lui-même. elle y regarderait à deux fois avant de me quitter. Cependant. lui aussi. Il se rappela de nouveau l'interdiction portée par Vanelle. Ah! Jérôme appelait INorade en attentant à ses jours! Soit. dont la mort stupide n'avait pas voulu. le parfum dans la bou- sachant fiévreux et irritable. Brécéan.

il courut. Elle était une cilé comme une au soutrompeur. murs de rire cette critique qu'il que tel cliurine secret en sentait l'amèrc ironie et de sa Provençale.248 DANS LA LUMIERE La ville d'Arles avait sion iVénéliqufi. ne valaient pas qu'on leur sacrifiât les Bretonnes an cœur fiilMe et sage. plutôt qu'il ne march. : jusqu'à l'hôtel — Madame est partie. n'osant se formuler à lui-même un soupçon : nât cet amant l'heure « cruel. Mais k~ peine le cousin dllenii Lehadec avait-il furmulc pierre indiflérents. véritable morsure de la reconnais- sance et de l'amitié sur l'amour. prompt jusqu'à cette bizarrerie à réveiller le désir. p^idu son autre. sous l'œil curieux de la dans sa chambre pour dame du comptoir. qui venait de le traverser. Il tournait et retour- nait le billet entre ses doigts tremblants. Pui.". Il monta le lire. aux attrail. ily a près d'une heur •. La pièce avait cet la fuite. 11 regarda sa montre au plus tard » était écoulée et Norade ne revenait pas. deviné. se levant d'un bond. et aspect indéfinissable de que n'oublie le jamais celui qui a pleuré ragé devant l'armoire vide et la brosse à dents disparue. et ses filles.s.js sentimentale. sans que . Elle a laissé ceci pour monsieur. accourait le percer d'un trait de feu. Il n'était p. La méditation durait bien longtemps! 11 attendit encore une vingtaine de minutes. Il avait compris. qui n'aiguillonlidèle.

DANS LES TENEBRES 2-19 plus petit oubli de linge. . je puis faire se un spectre regarda machinalement dans soti la glace. La décomposition de cette visage lui prouva que menace n'était pas vaine. malgré lout. tu t'en repentiras. C'est dans cette revoir dun odeur que Jean-François lut cet » étrange. « au son le — II Norade. Moi ! aussi. Seule l'odeur de Norade. qui avait. ou de houppette à poudre apparaisse comme une dr-ri^oire consolation. l'odeur de tane lavande des Baux. ou de gant. de Saint-Fiemy et de Baibenflottait entre les rideaux et le lit. « adieu ». C'est bien.

il n'y a que cela qui me soulage.CHAPITRE X LES CLOCHES DANS LA NUiT vres. Norade. tes lèDans la nuit épouvantable où je suis. avec joie par gée par le suicidé. qu'elle avait été accueillie avec une sévérité miti- la tante Henriette. Les draps étaient blancs. ainsi qu'à l'ambulance d'Everjon. tes lèvres.. y avait cinq jours qu'elle était revenue. qu'elle avait pris son . Sa mère l'avait forte- l'eau de Cologne. La chambre était arrangée pour les soins. et la jeune et belle Provençale.. Un bandeau blanc recouvrait les yeux morts. comme les petits enfants qui désirent passion- nément quelque ment parfumé à chose. auprès de son cousin et fou de ténèbres d'amour. qui me donne de vivre ! — la force » L'aveugle était couché et tendait les bras. je t'en supplie. avait repris son Il costume blanc d'infirmière.

. Elle céda. sensible à autre chose qu'à la gourmandise. C'est amoureuse. l'avait rendu clairvoyant quant à l'esprit. bavard et môme éloquent. comme buvant. .. Norade! sur la couche. la taille et les seins. Or. n'apparaissant qu'à de rares intervalles et après avertissement préalable. s'appliqiia sur la sienne La bouche sèche humide et y demeura celui qui. en aveuglant Jérôme. qu'elle n'aime pas. Norade! Elle avait eu la faiblesse de céder une prefois. — Tes lèvres. que essayait-elle. La maman le parti à tirer Istre avait compris tout de suite de la pitié de sa nièce et elle se faisait doucement entre- metteuse. senti remords de sa cousine et abusait de la situa- tion avec la perversité habituelle aux enfants gâtés et aux hérédos. se pencha Deux longs bras de singe lui palpèrent avidement les épaules. pour une embrassée amoureuse- ment par un homme . Tout son instinct de femme se hérissait contre ce mensonge. de substituer à l'image douloureuse l'image volupteuse et à la présence l'absent adorable. — mière Tes lèvres. un bon moment.LES CLOCHES DANS LA NUIT poste au 251 chevet du malheureux. le Il il avait deviné. Elle n'avait plus de nouvelles de François et ce silence la torturait. Il était réveillé pour de bon au milieu df la nuit éternelle. d'être une chose cruelle. le coup de revolver. En vain pendant le contact.

Le beau lîreton lui avait pris Norade. finirait par se prêter au reste. et il se disait que la jeune fillf après avoir accordé les préliminaires. ou un roman d'aventures?. Mais la voix de la conscience était devenue soudain plus impérative en elle que le cri du . demanda la victime résignée. il la lui prenait à son tour. il eut apaisé sa Il avait son plan. Le plaisir de la jalousie s'ajoutait Veux-tu que je te lise du Hugo. Les choses fille allant plus loin.. un peu d'Aubanel. ou du Musset. mais que Jé- rôme ne pouvait — Merci.A LIMIKRK goûte fraîcheur initiale du gobelet. et distrails. La lecture de ces poèmes sublimes. un plan . au lieu de courir rejoindre son chéri. d'infirme. lui rappelait cruellement les heures divines et si proches oii elle partageait avec François entr ouverte et les délices de la Grenade des Filles cV Avignon.. — au plaisir charnel. apparente dans ses r<^gards nerveux voir. Peu importait à son égoïsme qu'elle souffrît ou non do ces exeicices et que le plaisir lût unilatéral.252 DANS la I. dans cette chambre de maJNon. oh merci! soupira Jérôme quand soif. Le brusque changement des courage de subir ce qu'elle circonstances l'accablait et elle se demandait où elle puisait le subissait. je préfère (tétait ce qu'elle craignait. — lade. hi jeune se preloil au triste jeu avec une passivité navrée.

accompagné de M""" Istre.a jeune (ille était devenue pour lui un objet d'étude psycholosïique. Expie le malheur que tu as causé. un sentiment. la rangeait parmi ces êtres et généreux. Celui-ci commençait à ne plus s'étonner de re11 trouver son infirmière dans les conjonctures les plus insolites.François. I. dans un café de la ville d'Arles. Elle attendait Un bruit de voix vint de visite deux réponses. Même précaution vis-à-vis les de Marie Téron. le faibles devant l'amour. C'était la du D"" Barias. resplendissants. averti son père des circonstances vraies du drame de son retour. : oïl plutôt elle récitait ces siroplies savait par brillantes. c'est ta faute.LES CLOCHES DAiNS LA désir. après la belle et confiante journée cloître? Jean. qui appellent et le drainé par leur beauté compli juent par leur e-prit de sacrifice. mais nécessaire. Norade avait. de son côté. Était z7 là ou à Vulmis? Comment supportait-?/ la séparation. l'escalier. armé des lanières du remords « Ce cadavre qui respire et désire. Elle lui demandait aussi de s'informer de pliime. et elle se trouvait i\UIT 253 semblable à uue esclave que commande un maître invisible. mêlé de pater- . afin qu'il fût au courant. le qu'elle cœur et qui évoquaient mas des Ombres.» l^lle lisait en songeant ainsi docile. au sortir de la messe à Saint- l'ro- du Convaincue que la tante Henriette avait écrit à son frère l'ertus un récit partial et trop «maternel» des événements. cet abandon brusque.

moins avouable. devant un visage ou une silhouette de femme ou de vierge. au déclin de l'âge. mais son besoin de la morigéner cachait un autre besoin. 11 lui était devenu délicieux de la tutoyer. tation et ses remontrances. vois-lu noir ou blanc aujourd'hui? ... rescapé! gromdit-il crânienne. s'il devait l'embrasser ou la battre. et les savants et les philosophes sont nombreux. Elles les endorment. celle de sortie. il examina avec soin pareille à jectile la cicatrice d'entrée. impercr^ptible. Barias ne savait jamais. ai te toi. quand il apercevait Norade. gait à percer k travers sa bougoniierie... Je t'avais dit de mettre une couche d'iode. pour disculper sa garde-malade.254 DANS LA LUMIERE coinmenson irri- nité Irouble et de tendresse excessive. mela le bonhomme. La science.. à c't'heure? Sa tempe est-elle racmôdée? Le bandeau enlevé. cette propension sensuelle est connue sous le sobriquet de « tournant du doucheur». qui se réveillent. l'cousin. une étoile de chair et d'os. — De quoi mêles-tu. Eh bien.. — Qu'est-ce qu'il dit. pour une raison que l'on devine. car le pro- avait traversé complètement la boîte — Qu'est-ce que tu fous? à Norade. — C'est moi qui n'en pas voulu. en désespérés. riHudc ne suppriment pas les passions. déclara Jérôme. Dans les milieux médicaux.

a tort. rait préfé- — de beaucoup la première. Ainsi parlait la tante le Henriette. tu serais encore bien embêtée. qui se suc11 cédaient dans sa pauvre tête fracassée. il dort et il mange bien. » Elle se retint pour ne pas sourire. que devient-il? J'ai reçu ce matin un mot de Vanelle. que tu n'as pas envie de recommencer? Jérôme secoua indiquant par tisait. qu'une première tentative sulNéanmoins. la main de droite à. Docteur. son examen achevé. Barias là Norade à part et lui recommanda de ne pas son malade seul pendant la nuit « Il a droit à de violents cauchemars. le lieutenant. Ça Unira par lui jouer un mauvais tour.ES CLOCHES DANS LA >iUlT 255 diffé- Car rentes : le cousin annonçait deux cécités Tune blanche.. Certes! L'appétit et le sommeil n'ont rien à voir avec cette histoire-là. garçon. qui m'ap- il prend que son client n'est pas retourné à Vulmis. N'est-ce pas.. — l'autre. répondit la — Provençale en rougissant. Et En effet. S'il se jetait par la prit laisser : fenêtre. Ses les fonctions s'accomplissent normalement.. Je n'ai aucune lettre de lui. gauche. même à des accès de somnambulisme.... . il n'était pas besoin de cette complication. Je suis les idées noires môme sûr ont disparu avec le choc. l'autre noire. dont observations assez plates mettaient hors de lui — que vieux praticien.

mais tu es quand même ma : chère élève. pense Dans (jnel j^uêpier moral t'es lu fourrée. 11 m'arriv e de te bousculer. si repousses. si ça t'amuse. puis. Mets ceci dans ta jolie caboche et Oi'i comme que il tu aies besoin de ton vieux Ba- cheveux blancs. semé d'étincelles plus claires. lu'as peur de à gauclie. fais-le . lu serais auprès de Brécéan. si perdie Le cousin tu le rebutes. qui menait tout droil jusqu'à l'àme. C/est bien son droil.256 DANS LA LUMIERE Parbleu. ma pauvre petite. tu as peur pistolet. du moins partage de Sans être légitimement. coup de mariée. une sorte de chemin d'or bruni. ! — je il le boude. et. et si jamais il te manque quatre sous rias. Or. Ma science et mon temps t'appartiennent. de ces prunelles au cœur et aux arlères battant lui avait pris le bras au-dessus sous l'élolie! — Je te plains. au delà. vous faites erreur. d'un deuxième loi. du coude. Il avait les yeux plantés dans ses yeux et il admirait leur éclat voilé. est à ta disposition. Brécéan. Brécéan tu as (luitlé Il Brécéan pour venir ici soigner le cousin. Heureux ceux dont l'image allait et venait. 11 ne faut pas me raconter d'iiisloires. tu le te ma tire petite! L'ofticier le tire à droile le et. — C'est ce qui te trompe. J'appartiens à à lui seul. Use et abuse de ses tourner en bour lique. Si tu appartenais à seul. te voilà au — Maître.

allons. les la moitié de leur amants laissent tomber bonheur. ça du bien. *Lin piirotin. laisse-moi appuyer la tète contre la douceur de ton sein! La nuit était venue. La jeune lille. attentifs go': ter au chocolat. comme le les enfants. adressant à celle-ci son premier regard de gratitude. bouleversée. Norade. par les rues roses et bleues des Saintes-Mariés. fait Il bonhomme répétait : et « mouilla de pleurs Allons. assise dans un fauteuil. aux côtés de iirécéan. de ces jeunes sanglots.LES CLOCHES DANS LA NUIT 257 pour un voyage. comme un vieux mendiant d'un bouquet de roses. le repas achevé. où elle marchait... Tante îlenriptle avait souhaité le bonsoir à son fils et à sa nièce. les yeux ouverts. je serai trop content de les mettre à la disposition. pas assez savourées. vas-y. tressaillit. Norade. » et il restait embarrassé de cette douce chevelure. — les bras croisés. Elle sortait d''un songe. de cette émotion. Car le malade allait aussi bien que possible et tolérait sa terrible infii-mité nouvelle beaucoup mieux qu'on n'eût osé le supposer. se jota sur l'épaule du sa reriingote. Elle refaisait en pensée toutes les promenades elle qu'ils avaient faites en- semble et y retrouvait et y coordonnait mille délices fugitives. retire ton corsage. émiettent pain de leur n . laisse-toi aller. Par oubli et négligence. C'est compris? C'en était trop. une fanfaisie.

.#essaie de dormir. Elles dépendaient d'une humeur sentimentale. facteur. chez ses soldats blessés et gisants... — Qui donc t'écrit?. » rade. Et moi je me lèverai et je m'étendrai devant ta porte. cette prière attendrissaient la Provençale. — — — — Cette plainte. inquiet déjà du silence de sa garde. . j'irai me reposer dans ma chambre. mon petit. Sa beauté aussi qu'on l'interdit interdictions de muets qu'exprimait brutalement était un remède. à Jean -François. Norade. permets que je me calme sur ton cœur. elle avait surpris. Je dors toujours. : de M"^ Istre demanda « Qui c'est vous. la Habituellement. demanda l'aveugle.258 DANS LA LUMIERE Dors plutôt. Si tu n'es pas raisonnable. la sonnette la voix fit Le tintement de Presque aussitôt par la fenêtre : une diversion. il ne faut pas que lu aies la fièvre. à l'ambulance. fais ce que je te demande.. Tant pis si j'attrape une tluxion de poitrine!. Mais Barias étaient désormais suspectes à ses yeux. un de bien les ces désirs son cousin. » courrier du soir était inexisy avait une lettre pour No- est là?. quand un peu de ton corps adoré ne me rend pas la lumière. Jérôme. Maintes fois. Puisque Lu vas retirer ton corset pour la nuit... sois bonne. tant. Cette fois le il « Ah! Puis bonne va vous ouvrir.

qui ne m'avait annoncé naturellement que le côté du malheur la concernant. Mais d'avoir quitté ainsi ton fiancé doit t'étre bien pénible et ce n'est pourtant pas ta faute si Jérôme est épris de toi. me font beaucoup de chagrin. Il Tout va bien. Je les connaissais en partie par les journaux. Rien de neuf. dans une petite boîte bien fermée. t'embrasse ainsi que sa sœur. « Laurent Pertus ». sans entrer dans les détails. car la victoire n'avance pas les affaires de la poste et Dieu sait quand ce billet le parviendra. Ici nous ne savons plus rien de Brécéan. tant que les idées bourgeoises ne l'ont pas corrompue. on ne trouve presque plus de tabac. assez aigre. La femme doit être libre comme l'homme. en partie par une lettre d'Henriette. et viens dès que cela te sera possible. de Cassis. Pertiis. bieu entendu. • . ni de personne. Tout ce que je puis ajouter. ni de Marie ïéron. à cause des voleurs. envoiem'en. Xous nous languissons tous de toi. Si tu en découvres à Avignon. Test le véritable esprit de notre Révolution et de sa lille la République. « Ton père all'eclionné. A Cassis. ni en ortho- graphe : « >' Ma chère enfant. mais- en grammaire. Essaie donc de ne pas trop te tourmenter. et ce que je soutiendrai jusque sur mon lit de mort. je t'en prie par la poste. Ces choses-là ne se commandent pas. à qui j'ai raconté les choses en gros. Les tristes nouvelles que tu me donnes. deux bons paquets. C'e^t aussi le conseil du sage Téron et du Père Sidoine.LES CLOCHES DANS LA NUIT 259 — C'est papa. le Voici ce que disait laconiquement n'éîait pas très calé patron qui piochait Tolstoï et Proudhon. c'est que tu n'es pas coupable d'avoir suivi ton cœur.

Il embrassait aussi l'ccharpe. mais avec une énergie faiblissante. Il voulait brû: ler les étapes jusqu'à la possession complète. mêlant l'ardeur au caressant recours. souses promena goulûment lèvres sur ces seins lièdes. et Norade! imploration de Jf'-rôme touraait au gémisseIl était enjoint de lui éviter toute contra- riété. Elle désirait seulement qu'il ne s'excitât pas au point de compromettre sa convalescence et cela n'était pas €ommode Jérôme n'avait jamais connu l'amour physique. par celle qu'il avait toujours désirée en vain et i|ui s'abandonnait à lui par pitié. susceptible de gonller de larmes cuisanies fille drlit enkystées ses yeux morts.260 D\NS LA LUMIl'UE Norade. Sa victime un marché ou prostituée au fond de quelque bouge. Il lui était révélé dans la pire détresse.. leva sur sa couche.. mais. mais ridée du soulagement qu'elle apportait lui perse figurait qu'elle était esclave sur mettait de tolérer ce contact impur. L'infirme comprit qu'il était exaucé. puis appuyait à la peau blanche sa tempe meurtrie. une écharpe de soie. jeta. oh 1 — L ment. sur ses épaules rondes Il se et sa poitrine ferme et menue. La jeune les agrafes vivement qui fermaient son corsage. qu'il broutait à tâtons de baisers rapides. ce à quoi elle s'opposait de son mieux. comme elle était frileuse. le retira ainsi que son corset. avec la crainte qu'elle ne les retirât. La lueur basse de la petite lampe éclairait louchement le doulou- .

LES CLOCHES DANS LA roux tableau de celle belle fille MIT 261 à moilié nue. Il jeta INlon il un cri sourd. veilles et le souci. » 11 continua à l'injurier ainsi d'une voix rauque. Jérôme. De sorte qu'ayant brisé le cordon de taille de sa jupe il fourrageait^ maintenant. comme une grande Fatiguée marionnette dégingandée. gueuse. en le repoussant. sale fille! C'est par faute que je suis aveugle. t'es-tu cogné front? Déjà abusait à nouveau de sa compassion et se lamentait de telle manière qu'elle fait. Elle craignait aussi. pour goûter méchamment sa victoire « Tu me la dois bien ça. Je t'avais pré- venue que je me tuerais. . 11 la ta retenait. D'un mouvement prompt elle se dégagea. l^ile se relirait. Pourquoi tu es fou! p€is à — — moi? Pourquoi pas? Laisse. happé hors de paT les qu'une ré- son lit par son propre effort. le Dieu. de lui faire mal. La tête du blessé heurta légèrement le barreau du lit. assez maintenant! J'entends mère. dune main osseuse et nerveuse. tripotée et dévorée par cet aveugle. à la fin. « 11 murmurait rageusement » : Tu l'as bien permis au lirelon. était sur le point de céder tout à quand il s'arrêta de : lui-même. autour des reins cambrés et des cuisses contractées. elle n'avait plus sistance physique très inférieure à la force mus- culaire de son assaillant. — Assez.

Mais elle se méfiait et gardail la distance. Certainement il la boudait. elle envoya en cachette une dépêche à Marie Téron. afin de l'altirer à nouveau. la priant de lui télégraphier immédiatement. bénéfice de son sé- aggraver son mal. tant souhaitée. Il fallait néanmoins que sa cousine lui tînt compagnie du Il peu à peu.262 DANS LA LUMIERE cependant qu'écartée du lit. mais dans quelle mesure? Et n'alle lait-il pas tourjier son chagrin contre lui-même. il lui demanda pardon humblement. M""' Istre comprenait au bruit qu'une scène avait lieu et devinait de quel genre était la scène. Jérôme fut à peu près tranquille. perdre jour à Vulmis et du traitement de Vanelle? Torturée par ce silence. de son se réalisait fils et de sa nièce ne resterait bientôt plus qu'à légaliser les conditions brusquées de la guérison et du pardon définitif. L'union. poste restante. au mas des Ombres. suspendant son souffle. pour aller s'informer la au bureau central de la rue de République. si elle savait quelque chose de Bré- céan. lui était d'heure en heure. matin au soir. Puis la réponse arriva . Norade dut inventer divers prétextes. A l'étage au-dessous. Elle se gardait. elle remettait de l'ordre dans son vêtement. Ensuite. plus cuisante. L'absence de nouvelles de son ami. Le lendemain de cette crise et le jour suivant. Douze heures encore s'écoulèrent -dans la fièvre de l'attente. cette fois. L'infortunée n'en pouvait plus. silencieuse. d'intervenir.

LES CLOCHES DANS LA NUIT enfin. Ce n'est pas de cela qu'il ^s'agit. que la jeune l'embrassât à son tour et lui déclarât qu'elle Haletante. Ce n'est pas cela que je veux. Cette deuxième hypothèse se vérifia quand. qui lui faisait signe de se hâter. de ta bouche. prête à intervenir en cas de refus. la Dis-moi que tu m'aimes! Autrement je veux en finir. elle voyait l'abîme. — — : sa tante. sinon. lui fut. que tu m'aimes. La jeune fille entendait le profond soupir de — porte. 11 me faut entendre. serais-je ici à te soigner?. elle obéit. Norade aperçut à tante.. atroce et cruel. fille il exigea. 263 mais d'une inquiétante et morne séche« Personne en question arrivée ici.. voulu s'essuyer l'âme et les lèvres. Tendresses. accala fenêtre sa blée d'angoisse.. la mère se tenait derrière l'aimait. Jérôme.. Santé médiocre. Marie. Allons. dans un tel moment.. Lettre suit. Ce men- songe. L'aveugle avait eu une syncope. Inquiétude mortelle quant aux comresse : battants. nouvelle fantaisie.Ie t'aime. au sortir de cette fausse alerte. Mais si je n'avais pas une infinie tendresse pour toi. accompagné de son navrant corollaire. effacer la trace du blasphème. Mais aussitôt un fiot de compassion subElle aurait . . » Comme elle rentrait rue Parapbarnerie. L'infirme devenait insatiable et son chantage augmentait sans cesse. ou avait feint d'avoir une syncope en son absence. viens dans mes bras et dis-le. Dis-moi .

car le merci » cliiichoté de la tante Henriette fendait faisait des pro- 10 cœur de la tendre JNorade. essaya ses premiers à pas au bras de sa cousine. avec soit qu'elle se fût le timbre de Sylvéréal. ou de se laisser mourir de faim. de se jeter par la lille comme sa chose et. Argument qu'il savait irrésistibli^ et dont il abusait férocement. se leva. La convalosconce de l'aveugle Il grès surprenants. Elle avait pris sur le docteur Barias un .26'* DAiNS LA LUMIJiRE lo mergeait « mouvenifiil de iévoU(i. lui racontait la couleur du temps. qui lui nommait mesure les objets familiers. sur lesquels il promenait des mains hésilanles. Les heures succédaient aux heures. au menaçait de «recommencer». les courriers aux courriers. quand les lui baisait le cou. fenêtre. Elle lui lisait les journaux. toutes ses nouveau la cruelle pensées. baïlesse eût remis d'écrire. qui la retenait méchamment par une sorte de fascination compatissante. fut Vingt fois que la Norade sur le point de tout planter là. à chaque instant du jour et de la nuit. Cependant la lettre aunoncée par Marie Téron n'arrivait pas. de fuir à maison grise. de rejoindre celui auquel allaient. cheveux et les lèvres t)nne. considérait la jolie la moindre refus. l'aidait à manger et cherchait à détourner il le cours de ses idées. 11 La présence de il sa avec une avidité gloumère ne le gênait plus. soit égarée en route. sans que parût l'enveloppe impatiem- ment attendue.

Ce serait pour lui une occasion unique de la moiigéner en la caressant. et le spectre acharné à l'accompagner. arriva en ce télégramme tragique « Double Antoine tué. ou de la conseiller vaguement et vainement. sous lards. Madame désespérée. selon l'usage des vieil- pharnerie. qunnd l'odeur fade de l'aveugle ou son tance lubrique devenaient presque tables. afin de se le : [lersuader à elle-même rester ici. elle insis- insuppor- se représentait Jeanne-aux-Deux- Ombres en os. qui voudraient que la vie finît avec eux. Elle n'ignorait pas qu'il avait depuis peu à sa disposition une magnifique limousine de quaavec joie de l'emporter. malheur. en rante chevaux. M. au crépuscule.LES CLOCHES DANS LA empire (cl qu'il >«'LIT 265 venait iréquemmont rue Para- le prélexle de suivre l'étal de Jérôme. toute l'essence qu'il demandait. Audiberte et : — « Bambarde. Elle se répétait. Lieutenant Brécéan au plus mal. » « Mon devoir est de Quand elle se sentait près de faiblir. f\orade retrouva son . et de lui tenir des propos alteret tendres. en réalité afin de voir sa chère infirmière et de i'admonesler. Elle préférait eucoie ce noir Jérôme en chair et ttipinois (' . Ne savons plus que faire. au mas des Ombres. Elle résistait nativement grondeurs il cette tentation. Arrivez vite. et qu'il accepterait quelques heures. <c « Le 10 novembre. » Devant celte fatalité.

si vous le désirez. mon pauvre Jérôme!. — .. au moins ». Il matin. demanda-t-il à sa mère. comme disait le saint « se mettre en règle avec le bon Dieu ».. que son malheureureux Jean-François. une crise de désespoir et. » Mais Jérôme. — — est Vous deux aussi.266 DANS LA LUMIERE Voilà ce que sang-froid et sa présence d'esprit. Elle montra le télégramme à sa tante : « j'ai décidé. Elle avait réfléchi que cette solution épargnerait les scènes inutiles. Jérôme maintenant transporlable. puisque Norade nous demande de raccompagner. à la suite des derniers évé- nements. Car une grande lumière s'était faite en elle. exaspéré par la cécité. ?sous serons à Sylvéréal entre onze heures et midi. Il lui restait un peu de méfiance bien sûr.... qui m'a tout l'air d'une vieille homme. Jérôme accueillit la nouvelle avec satisfaction. N'est-ce pas une combinaison de Norade et de cette Marie Téron. Je vais ture demander à Barias que sa voivienne me prendre demain à six heures du m'accompagnera. quelque nouvelle folie de ce sensuel. En môme temps.. sans en rien dire à personne. 11 n'osait pas espérer la mort si rapide de son « Est-ce rival. elle demandait par dépêche au Père Sidoine et à son père de venir la rejoindre immédiatement au mas des Ombres « pour un mariage in extremis ». qui sait. ainsi : entremetteuse? Certainement non. et elle voulait.

Bientôt un et ronflement alla sonore l'avertit que Jérôme il n'était plus à craindre. Demain. doucement. je m'y attendais. coûte que coûte. malgré tous ses etforls. par quelques causeries d'ambulance.LES CLOCHES DAXS LA NUIT 267 — C'est que je suis aveugle je ne pas me rendre compte. qu'elle pour Jean-François. par un dîner . je me trompe encore Cette nuitlà. scrupule inattendu qu'il la laissât tranquille en quoi eut raison. Quant à Barias. de dormir. Ton Breton n'est pas de ceux qui cicatrisent.. sous un ciel de l'eu. Mais lui fut impossible. montant el aboutissant à la mort. prêt.. » Il à six heures. Désormais il fut tout à la joie du voyage la : et de sa vengeance. et toi. mais non.. que JeanFrançois avait éprouvé pour elle. Je vais donner les ordres au chauffeur. pourrai Cette parole sauvage acheva de le convaincre. il émut Norade par simpli« cité et la sobriété de son acceptation Hélas 1 ma petile. fille : Bambarde. Elle voyait cet avait éprouvé amour immense et rapide.. car elle était décidée à le repousser.. ainsi qu'une courbe de fièvie soudaine.. » comme les précédentes. — J'y verrai pour mon enfant. Un . la jeune veilla son malade jusqu'à ce fit il qu'il fût en- dormi. Alors elle se déshabilla s'étendre sur son lit. Les choses commençaient délicieusement. tout sera ajouta : « Je préfère ma limousine au tacot de ton sacré Bombarde.

fait déplorable qui suscite ou est-ce ma beauté mon malheur? Comment se les peut-il que. c'est l'enveloppe de la le mannequin complet de Norade continuait à aimei-. maladie. Les paroles rituelles qu'elle prononçait versaient en elle une autre lumière. Jamais. qui n'était plus le soleil de la Camargue. à aimer dans une région inaccessible au mal et personnalité. je partout l'angoisse et larmes. sous la forme de séparation. c'est désir. Dans cet éclairage nouveau. sensible et facilement apitoyée. elle n'avait si profondément le bienfait de l'oraison et l'étrange douceur qui en résulte.268 DAXS LA LUMIÈRE Puis elles s'inlensifiaienl très à la Bariolasse. mais aussi comme rachetable rable par la contrition et le sacrifice. songeait-elle. ce n'est pas tel ou tel point de vue. dans ces crises de l'âme. seule et perdue en ce monde. . vite jusqu'à la fusion complète et à la confusion de deux âmes la et de deux corps. ni celui dorant les remparts d'Avignon. Le tout croisé et traversé par-raffreuse aventure du cousin : « Suis-je née pour le malheur. Ce qui change. » ne plus dis- cerner où est senti mon devoir? Elle pria. leurs dures consé- quences. la reprise. bien qu'en état de péché mortel. que à j'arrive à me déchirer moi-même. l'émotion et du car elle était née aimante et bonne mais elle commençait. Alors intervela naient la douleur. la responsabilité de ses fautes lui apparaissait comme et plus répa- directe. .

confident de ses fugues bienheureuses. Au cœur le de la maison du silence.\orade savait qu'elle n'avait plus rien à apprendre de l'existence que la mélancolie torturante du souvenir. Elle les laissait couler. Elle comprimait seulcin'nt ses sanglo!s. pour agir bien ou mal. Personne ne s'en se douta que le chat familier. mesurant aux humains les quelques instants qui leur sont départis ici-bas. Elle . ou un dessèchement pire que le souvenir. afin de ne faire aucun bruit. Les larmes inondaient son charmant visage. .aimait LA. qui vint ronronner à côlé d'elle. Les heures sonnaient dans les ténèbres. Sans doute. dans d'eau tiède parfumée. elle les mouvemenls discrets de M'"''Istre. Mais aurait-elle la foi suffisante pour accepter cette tombe prématurée. jeune fille se leva. il y avait le cloître. elle éprouvait une sorte de purification si inlérieure. achevant au-dessous ses préparatifs du lendemain. se féliciter ou se repentir. des régions de souf- france. les baisers innomjjrables de son amant.LES CLOCHES DANS au doute. au sortir entendait ronflement de Jérôme et d'une passion trop terrestre? Quand <[uatre coups furent frappés aux pendules de la maison et aux horlogos de la la ville. renouvelant sans cesse à leur source. et leur saveur amère. comme un bnin Ton eût transporte son d'effroi et cœur ardent. Elle avait à faire sa toi- . MIT 269 au-dessus de l'amour humain. [)ansait sur sa bouche.

lampe. les chiens. L'or et le rose la pleuvaient du et cou- vraient la terre blanche. sortant d'Avignon le soleil de du brouillard. Les vieux sortaient de leurs maisons. Barias baissa une vitre pour mieux respirer. chantaient. faisait fallut habiller l'aveugle maladroit. la fin de — et l'armistice. à la lueur d'une comme une du mal à le grande poupée. brume Croyant que Tété recommençait. mou Dieu! » fit . ajouta Barias. sa satisfaction sa cousine. avait préparé ments et les bottines de son garçon. — La fin du massacre. L'aveugle pencha la tête en avant. était Il demeurait et silencieux. la toiloUe et la valise La tante. déjà réveillée. puis la a Etes-vous : Or voilà qu'aux portes la Saint-Martin. dit la tante Istre. beauté sans ciel. illumina Provence. les vêteIl lette. hennissaient. manifeste A l'heure dite. Mam'zelle d'Everjon va pouvoir remiser. on entendit prêts? forte voix » de Barias cria du dehors ronflement d'une automobile. couverture sur l'épaule et pipe aux dents. aboyaient.270 DANS LA LUMIERE de Jérôme. sa valise. soudain féeriquement rivale. tourbillonnaient ensuite dans les écharpes déchirées d'une bleue. que c'est pour aujourd'hui la grande nouvelle. les chevaux. la Sfuerre o — Le bruit en courait hier à l'ambulance. les coqs. les oiseaux. gazouillaient. On affirme.

LES CLOCHES DANS LA NUIT Norade. Norade frissonnait en retrouvant cette ville et l'endroit oij. La sollicitude bourrue du docteur l'horripilait. avaient les yeux humides. ainsi que la puérilité de la tante Henriette. . qui pleurait dans son tablier. Bambarde. comme au cours d'une partie de campagne. 11 ?ou(Trait de ne plus voir cette belle nature. Tous trois. dont les il respirait bouffées odorantes. on fit halte dans une auberge. mais ils avaient la longueur et la lenteur de plusieurs années. les voyageurs arrivaient à Arles. A Tarascon. à cette 271 pensée. grave et ému. Elle était prise maintenant d'une impatience fébrile d'arriver et elle craignait que «e ne fût trop tard. et se précipita vers Audiberte. de Les nouvelles cette Norade tant désirée et dont la voix lui était un baume. qui s'amusait des épisodes du chemin. lui en parvenaient comme au fond ^'un puits. elle s'était séparée de son amant. Seule le soutenait la pensée de la mort prochaine et probable de l'odieux Brécéan. faussement printanières. égoïstement. La Provençale bondit hors de la voiture. Il n'y avait de cela que quelques jours. demeurait plongé en lui-même. suivie de la possession de Norade. Elle les aurait volontiers battus. pour un bol de café au lait. Lorsque la limousine stoppa devant le mas des Ombres. A neuf heures. il faisait presque aussi chaud qu'au mois de juillet. mais Jérôme.

encore vivant Il vit. toi. Elle ouvrit la porte.. Sans plus songer au reste. sa non sans remarquer sa maigi-eur. Cette fois. Elle s'y précipita. Elle sentit. — Pourvu ! qu'il J'ai arrive à temps ! Ah viens.. C'est gonllé. lui tendait les bras. je le sens. Il ne lui fit aucun reproche. Ainsi leurs pensées : . avant. mademoiselle. : Elle le répondit. spulement Aie du courage. ? oîi mort de son lils elle ne voulait plus est-il?. 11 vous atleud. Norade grimpa l'escalier avec une légèreté ailée.. comprends-tu? sous la L'infirmière aperçut en la saillie. étendu sur sa couche.272 DANS LA LUMIERE 11 se tenait auprès (relie. : . — ni se coucher. en Il se redressant « J'ai appelé Père Sidoine. Jean-François. Il n'y avait plus rien à faire. ni parler. sera là tout à l'heure. c'est le grand déjxu't. expliqua que la « madaiTic avait appris ravant-veille Antoine ». derrière elle. s'étaient rencontrées. une présence. lité. Mais il faut que tu m'épouses. que depuis lors lieutenant.. — Et dis-moi. effet. plus près tellement de mal à respirer. il est dans sa chambre.. avant. du pneumoElle se rotourna thorax. mon adorée.. menaçante. » La toux l'interrompit. il rougenr et sa fébrin'avait presque plus de voix. 11 était en sueur. le Vivant. murmvïra « Je savais bien que tu viendrais. distincte et chemise. là et en arrière.

moussait une écume rosée L'immense bonheur. Tu es mon amante oii : et ma femme pour l'éternité. sous mon oreiller. qu'elle n'avait pas entendu entrer. » Aucun moil^ aucune allusion aux récents évé- nements. Mais son visage ne laissa rien paraître. : Il toussa encore et s'essuya. L'officier aussi sans doute. c'est Il le plus impor- tant. car aussitôt esquissa une sorte de sourire navré. je veux te dire ceci tu m'as fait connaître l'immense bonheur. Pardonne-moi.. Lui aussi. de son mouchoir. ausculta longuement. Je vais le chercher. ni à la tante Istre. car les mourants ne s'appartiennent pas. tout : — Ecoute-moi. puis. Il se pencha sur le malade. palpa. Prends-le. lèvres..LES CLOCHES DANS LA NUIT 273 c'était Barias. ainsi que tion. du premier coup d'œil. ma seringue à injec- La jeune fille connaissait ce funèbre il cérémonial. Ainsi. auras une petite indépendance.. n'était plus la peine — sans répondre il — car ce lui caressait les cheveux 18 . chérie.. sans se prononcer » : « J'ai apporté de Toxygène.. Le généreux garçon voulait si manifestement borner ses précieuses paroles à l'essentiel. au positif de leur amour. avait remarqué cette enflure suspecte. puis. percuta. si. si. est là. ni à Jérôme. tu Pendant que nous sommes encore seuls. les « . J'ai fait mon testament.. prends-le. que Norade eut à peine la : force de M murmurer dans son pauvre cou émacié » .

.. Va.. tous deux. loin des appartements réservés. les faux avertis- sements de bonne baïlesse. écarta phalanges et les ongles bombés. dit que la guerre est Unie. Petite ajouta malade ironiquement. Il demanda : Quelle heure est-il ? el — Onze — On heures demie. la seringue à main.. malheur? erreur. » C'est ensuite qu'elle a appris son elle le. le soigné par Marie Téron? : « les cinq premiers jours. pendant ce t^ips. qu'Audiberte avait déjà installés dans deux chambres conliguës de la vaste demeure. petit signe de Quand es-tu souleva ses mains.. la Barias revint. si bien que Norade neut rien à modifier aux dispositions . c'étaient la tante Henriette et l'aveugle.. — Il Ne parle pas. réponds-moi tôte.. t'occu- per des autres.. car la plaisan- taient quelquefois... » Les autres. dans la journée... — ïl — — Tu as été murmura Oui. Nous ne le saupar un tombé malade? les rons que plus tard peut-être.274 et la DANS LA LL'MIERE nuque de ses doiji^ts brûlants. et le lit piqûre d'huile camphrée. Je n'ai pas besoin puis s'adressant à Norade « de toi pour cela. qui soulagea une mori- bond. C'était Anloine. mais quant ils à Pierre. le pressentait. montrant ainsi qu'il y avait dix jours. Son tact habituel l'avait guidée pour ce choix. Il annonça qu'il allait : donner l'oxygène.

et elle est entrée en chapelle le même soir. mais quelque chose l'avertissait que le moine était en route. Antoine. Elle a appris lundi la mort de M. pendant une poursuite des Allemands. Elle fit 275 mettre en état deux autres pièces pour patron Pertu. par la visage. Elle était folle. l'hôtesse du mas des Ombres semblait une et statue de cire. qui apportait une lettre du colonel. pécaïre (expliqua — Audiberte. Ceci résolu. Cest venu subitement. sans qu'il . tous une odeur « acre et renfermée et qu'éclairait faiblement la lueur d'un gros cierge de résine.qui attendait dans le couloir). que François ne mourrait pas avant la g-rande nouvelle décisive de la victoire. toute la nuit. Assise dans un fauteuil.5. Elle avait déjà songé qu'en cas de retard elle demanderait l'assistance du curé de Sylvéréal. . dit les portraits oribus ».LES CLOCHES DANS LA NUIT prises. On l'introduisit volets clos en plein midi. elle demanda à voir Marie Téron. qui pouvait s'interpréter comme un « Laissez-moi ».le Père Sidoine et éventuellement Téron. les yeux fixes. Madame avait eu la vision de son fils Pierre gravement blessé dans un ravin. Reconnut-elle du Norade? Elle poussa seulement un gros soupir. Elle reste là tout le jour. par une visite de M. où flottait dans une pièce obscure. C'était dimanche soir. le maire. devant de ses deux fils. accompagné d'un geste pâleur la coulée onctueuse des traits vague.

rsimplement. toutes les circonstances de leurs brèves amours. cette histoire merveilleuse et triste à celui qui en était le héros. Elle s'assit auprès de son lui prit la main el. minutieusement. toutes ses impressions. près î)ien un autre. comme un conte de fée. mademoiselle. Elle •Irouva •sa ranimé par Finlialalion d'oxygène lit. Elle narrait délicieusement. Alors nous attendions pour prévenir mademoiselle et le docteur Barias. depuis l'arrivée du blessé à l'ambulance d'Avignon. mais ni madame ni le lieutenant n'auraient voulu d'un inconnu. Il y en d'AiguesMorles. repassa lentement. sur sa prière. scandait ce récit . entrecoupée et difficile. toujours que ça irait mieux. en vingt-quatre heures. Le bruit de la respi- ration. ce ^que les femmes n'expriment jamais. lui révélant toutes ses pensées intimes. toutes leurs nuances. ce qu'elles ne sauraient pas exprimer. Nous avions pour qu'elle ne se laissât mourir de faim |jt de soif.276 soit DA. — V'ous n'avez fait venir Il aucun médecin? u est mobilisé. deux soupes que je lui fais avaler — comme à un enfant.NS LA LUMIERE permis de faire la chambre. jusqu'au départ nopîurne des Baux. Mais elle boit de l'eau pure et elle mange. La permission du lieutenant. Elle avait le de retourner auprès de Brécéan. el par piqûre. iNorade jugea liâte — — Qu"attendiez-vous? Il croyait inutile d'insister.

mi lin? Noradeest-olle auprès de hàl Pourquoi ne vient-on point nous dire où ça en est? Va donc aux nouvelles. avec son masque figé d'aveugle. Elle savait par les serviteurs que Brécéan n'en avait plus pour long- temps et qu'il fallait le laisser seul avec sa maîtresse. tu sais bien. amour de lui en jetanl des regards de reconnaissant à Norade. 11 la supplia « Celui de la chanter un air provençal : reine d'Arles. d'une de ces voix à peine au-dessus du silence. que passent des anges : A Arles au temps des fées Florissait reine Ponsirade. il esquissait de la main « Continue.. alors qu'il était impossible de moindre tentative pour ainsi dissuader sa nièce ou s'y opposer. harcelait sa mère: « Est-?/ mort . La pensée du mariage faire la in extremis ne devait lui venir que plus tard. dans l'attente^ Vers quatre heures. assis et immobile.. » La tante Henriette éludait ces questions. Elle » commença dune où l'on dit voix tremblante. l'espérance et la crainte mêlées. Jérôme. presque éteinte. Dès qu'elle faisait mine de s'interrompre. ou faisait sem: blant d'aller s'informer. Un rosier. Jean-François put encore absorber un se La journée passa jus de viande. qui le lui versait. . » Pendant ce temps.LES CLOCHES DANS LA NUIT 277 pathétique. qu'il avalait à toutes petites gorgées.

Audiberte. qui s'étaient mis en route dès malgré la complication de l'infirmité du moine. Patron Pertus décela tout de suite.. à travers les pierreries de Mistral. c'est fille avant la lin. Téron et la et. de marier votre Mais. » Il l'écoutait.278 DANS LA LUMIERE I/empereur des liomains Vint lui demander : sa main Mais la belle. arrivaient à temps. demanda Laurent Pertus à Barias. La hâte. docteur?. vint dire que « ces messieurs Celaient Laurent Pertus. Pour toute réponse. il alla cher- . Rien à faire donc.. étaient là le ». en s'enfermant.. en présentant Téron. leur donnaient l'air réception du télégramme de Norade de pèlei'ins. Père Sidoine.Ils s'étaient attachés à"Bré- pensée de le perdre leur était cruelle. dans ce un clérical et il un réactionnaire de la plus belle eau et s'étonnait que les croyances eussent ainsi survécu à la redoutable épreuve de la guerre. praticien. Gomme elle achevait. marchant sur la pointe des piels. en combinant chemins de l'er et voitures. ce qui importe. et la céan — — Médicalement non. revoyant. comme en extase. J'avais grand'hâte de vous voir. Lui répond « Demain. la fatigue. l'angoisse. faut en profiter. la doucevir mys- tique de Saint-Trophimeet la margelle familière du pui's sacré. Le malade n'en a plus guère que pour Il trois ou quatre heures au maximum.

les et les gardians sur les chaises de la cuisine ou de l'office.. embrassait Jean-François et amants malheureux. la tête entre ses remémorait l'enfance de la petite. gémissait et soupirait dans mains départ . Je vous introduirai. Mais tout de suite. Plusieurs de ces braves gens pleuraient aussi.. le de sa femme. qui arriva en béquillant. cette chère fille n'eussent pas reçu le divin sacrement. à l'exception de l'aveugle isolé. il un coin d'ombre. sa jeunesse. Il serait navrant que ce beau soldat. demanda le moine. Barias [[a Térou dans de ferme le salon du bas patron pêcheur le sanglotait). et que sa mère se garda de renseigner. Quand a-ton besoin de mon ministère ?. le Père Sidoine entrait chambre. Quand?. à qui ses convic- tions interdisaient toute oraison. Restez ici. Pertus. mon Père. Le bruit de cette suprême et mystérieuse cérémonie du mariage in extremis se répandit aussitôt parmi les hôtes et serviteurs du mas. alors nous sommes parés. avant de se séparer pour toujours. 11 sentait se . berger. tilles Bambarde. plus ému qu'il ne voulait h' — — dans paraître. de l'autre mère démente la recevait en confession les et qui n'eût pas compris.LES CLOCHES DANS LA NUIT 279 cher Tanii Sidoine.. Le visage de Barias s'éclaira : « Vous êtes là. Certains s'agenouillèla rent et prièrent sous et nuit commençante. Cinq minutes plus tard. Audiberte..

Un souffle mystique passait ainsi.280 DANS LA LUMIÈRE confusément que le poids des événements.. cloches.. c'était l'armistice! Le grand signal convenu parvenait enfin aux parents. et qui croient tout tirer de leur propre funds. accompagné de celui d'autres sonneries lointaines. guerre — Mon frère sauvé — Hélas.. une brise légère et tiède. leur annonçait la cessation tant attendue du massacre de quatre années. — Les cloches. Bambarde mutilé. qu'apportait. le est est est est !... Soudain retentit le son des cloches de l'église de Sylvéréal.. trop mort! mien — Vincent sauvé..... du bonheur et du malheur est trop lourd pour le cœur humain isolé et accahlé. où palpitait une àme prête à se déta- cher et à fuir. sauvé Louis — Je re verrai Henri! — Bonne Mère. écoutez. les c'est fini.. .. reviendra et le pays est sauf!. Personne n'eut la moindre hésitation l'armistice.. . la est finie! est ! tard.. aux épouses oppressées des : survivants et des morts. dans la nuit de la Saint-Martin. sur la vieille demeure rustique.. Mais il n'eût avoué ce vide intérieur pour rien au monde. Seigneur Jésus. Alphonse sauvé... parles ténèbres. tant l'orgueil est vif et enfantin chez les demiinstruits. Etienne le la victoire et la délivrance. fit — Ecoutez.

lui.. Elle montrait le portrait du doigt. Tout le monde est mort. Maîtresse. devant l'oribus à deuii consumé. moins absor- bés par leurs pensées amoureuses ou familières. Dès la première sonnerie. Elle répéta Puisque Antoine est morl. Cependant elle prit Fassielle que lui tendait Audiberte épouvantée. elle y plongea la cuiller u Us sont et mangea voracement. vieillie en une semaine et devenue exsangue Ce n'est pas vrai. le — : — : — — : j . les cloches sonnent! La guerre est finie !. 11 est mort aussi. Pierre ne reviendra pas... puisque Antoine est mort. des bras souples ou musclés de gratitude délirante.LES CLOCHES DANS LA NUIT 281 Ainsi se mêlaient la joie passionnée et le deuil. Elle entra et vit la baïlesse prostrée au fond de son fauteuil de cuir. une assiette de soupe à la main.. Elle répétait tous morts! » Après avoir uniNorade et François de vaut Dieu et pour l'éternité le Père Sidoine administra se si. notre maître Pierre. avait entendu et compris. Mais Marie ïéron secoua sa tète. qui ne sera pas tué. Paysannes et classiquement vers paysans de Provence tendaient le ciel. Audiberte s'était dirigée vers la chambre de Marie Téron. Quelques-uns. qui reviendra bientôt. avant de disparaître. pauvre lieutenant. maîtresse. demandaient là-haut. où montaient les pre- mières étoiles. 11 vous reste Pierre.

par qui tant de deuils seraient épargnés. » : « France. libre et fier. face à l'infini peuplé des vibra- tions de la victoire. devenus solennels.. là-haut. Les lèvres décolorées s'entr'ouvrirent. un ami invisible et cher. Elle et le Père entenslirent dis- tinctement ces trois mots Merci. Par la fenêtre le grande ouverte. qu'il allait le retrouver. les le mourant recevait où suprôme baiser de encore la nuil tintaient sonneries d'argent. 11 voulait dire. les larmes issues du chagrin de la grande séparation et de la joie de l'armistice. Norade. qu'il avait le vaillant entra dans fois. sans doute. la conscience tranquille.. lit. La jeune femme essuya. larmes à deux sources et à deux goûts. cette mort bravée tant de FJX . de montrer du doigt. Puis. La l*rovençales'élail assise au pied du brillante. Une expression de béatitude infinie se répandait sur les traits du Breton. 11 eut encore la force de soulever un bras décharné. sur ce mâle visage.2'62 DANS LA LUMIERE il celui aii(|iiel venait de donner le dirTiier el le plus grand bonheur.. vers le ciel. de murmurer le nom de Lehadec. les sonneries bienheureuses..

rue Cassette . — . 1. — Au mas des Ombres VI. — Séparation VIII.TABLE DES MATIERES Pages- Chapitre — Convalescence — Hésitations m. . 1 II. imprimeur. . — Le père de Noracle V. — L. — Au mas des Ombres VU. . MARUTUiiUX.Les cloches dans 1. — Les pierres des Baux ténèbres IX. — Départ IV. la 230 Paris. -7 :56 82 iU8 . (suite: 138 169 198 les 224 . — Dans nuit X.

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