LÉON DAUDET

DE l'académie concourt

Dans

la

lumière

ROMAN CONTEMPORAIN

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

1910
Tous
droits de IrEduclicn, d'adaptalion et de reproluction réservés

pour tOLS

les

pajs.

// a été tiré,

de

cet

ouvrage,

soixante-quinze exemplaires sur papier de Hollande
tous

numéro lé a.

DU MÊME AUTEUR
Collecticn in-18

CHEZ FLAMMARION Le Cœur et iWbsencp, roman ^2o« mille). Le Bonheur d'être riche, roman (10° mille).
La France en alarme. Le Pays des Parlemcnteurs.

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Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1919 bv Erkest Flammarion.

2607
1919

K LA

"

MÈRE PROVEN'CE

",

A LA DOUCE ET VALEUREUSE PROVENCE

DE MISTRAL, d'aUBANEL, d'aLPHONSE DAUDET,
DE CHARLES MAURRAS,
El'

DES MORTS ET SURVIVANTS DE LA GRANDE GUERRE,

Avec piété

cL reconnaissance,

je

j^V-"^-

à^i'e celte humble histoire d'amour

qu'èUe a inspirée.

,-

'^'
,

LÉON

DAUDET

Dans

la

Lumière

CHAPITRE PREMIER

CONVALESCENCE

« Lieuteuanl, cette fois, vous êtes <j;iiéri », dit Norade Pertus à François Brécéan. Il était six heures du soir, au mois de mai 1918, et, par la fenèlre ouverte de la petile cliambre de l'ambulance « d'Everjon », on entendait des rires d'enfants, un braiement d'àne, toute la vie d'Avignon \i\ lumineuse. Les vingt-cinq ans du jeune officier, arraché à la mort à force de soins, buvaient avec avidité cette neuve espé-

rance et aussi la beauté souple, mate, ardente de l'inlirmière provençale, (b)nt il était timi-

dement

Jamais encore, mois qu'il était soigné par elle, il n'avait osé lui dire un mot d'amour. Celait un Breton renfermé, du type
et

follement

épris.

malgré son envie, depuis

trois

blond,
gaillard,

imberbe,

de

traits
et

réguliers,

solidt>

un peu sauvage,

qui exprimait a-sc/
1

2

DANS LA
ce qu'il ressenluil
fille

LL'MlJiHE
le

mal

plus

vivenieiil.

Li

jeune

Elle était

de tendresse pour lui. de condition modeste, fille d'un patron
s'élail

prise

pêcheur de

Cassis,

mais

poésie naturelle qui éclaire les

parfumée de cette âmes venues de
»

loin, sur les rivages ensoleillés.-

Eh

bien, cela ne vous fait pas plaisir?

repril-clle

en

riant.

Brune, élancée, debout à

contre-jour, elle avait des reflets dorés dans ses

cheveux bruns, autour du cou, ferme et plein, une chaîne d'or fermée par une petite croix. Ses yeux noirs, cependant très doux, et d'une
suavité de velours, étaient aussi
tés d'or. Il

comme

pique-

émanait

d'elle

une atmosphère den-

train,

de gaieté et de bonté.

Brécéan rassembla son courage, écarta les redevenus vigouieux, que terminaient des mains assez fines, et soupira « Cela ne me fait pas plaisir de m'en aller. » Il pensait « de vous quitter », mais n'osait le dire et sentait sa cicatrice de balle allemande vers le sommet du poumon droit, jointe à une autre douleur, morale celle-là et plus ai,s:uë. Vous seriez-vous attaché à cette maison méridionale, monsieur l'homme du Nord, monliras,
:

sieur le Celte

?

Dans leurs conversations au cours des pansecar il y avait eu ments longs et minutieux

trois points

d'inflammation,

le

soldat et

la

jeune

fille

s'amusaient à se taquiner sur leurs

qui fait fond des esprits latins. de confondu avec la splendeur brève du jour. mademoiselle. A sœur Odile. depuis la première minute... . Nous mourons avec nos images. « Nous autres n'oublions Brécéan répliqua jamais. Norade pâlit légèrement cœur battait plus vite. Elle le connaissait du haut en bas... Ah! que vous avez été bonne pour la : moi!.CONVALESCENCE origines. Il tondit la main vers elle sur ses draps blancs. à M"' A d'autres encore. Muséum et Brécéan se croyait calé en signes ethniques cette et psychologiques. émue. qu'ils s'aime- raient et que cet amour serait quelque chose de grand et de rapide. Fallait-il lutter ou s'aban- donner? Elle essaya de plaisanter. 3 Licencié es sciences naturelles. — cette Je me suis attaché à celles qui sont dans — — maison. Mais. Elle lui opposait le horreur des brumes dans raisonnement le de tout pédantisme.. tel qu'une flambée de sarments sous le soleil. Elle la prit. Elle en avait peur pour elle et pour lui savait. faite pour chanson bretonne. qui va au cœur des femmes. attade Paris et préparant son doctrès ché au torat. d'Everjon?. . — Vous oublierez vite. Elle nent dans les regards bleus et sentit lisait l'aveu que son immicar elle de son cher malade.. de cette voix profonde.

vraie figure do missel. Elle riche. — Eh ben.K garçon des manières rustiques et — voilà maintenant frais et gailété Ce n'a pas et sans peine . si le tant de tintouin et dont on ne savait pas encore. Ces quatre personnes regardaient avec attendrissement en dépit de le grand blessé qui leur avait donné radiographie. mon médecin. vaniteuse. . A peine quelques crachats Peu d'élévation thermique. bornée.4 DANS LA LUMIERE la comme temps rétablit qu'elle mère connaît son poupon. émaciée. prétendait Fauvergne. était très madame M"*' mademoiselle? d'Éverjon hocha la tête. têtue. Sœur parut à son tour. qui bourrues. ilepuis \c le soignait. Barias de ce : dernier avis et chaque fois donnait sa raison Pas d'hémoptysie véritable. qui dégageait une odeur de linge frais. Nandut. — affectait te lit le vieu. oui. mobilisé à Avignon. lard. M"" d'Éverjon. fondatrice et directrice de rétablissement. qui avait l'air d'un homme habillé en femme. distance instable du désir. Ce contact discret le cependant la mystère entre leurs deux corps et parut. pas vrai. très avare. la poumon que était avait ou non appelé été traversé. professeur à Lyon. pâle. prétendait « que non. de Marseille. rouilles. mais Odile respectueuse des arrêts médicaux. porte s'ouvrit et le A cet instant la docteur Barias la accompagné d'une grosse personne a mine sévère. en consultation.

» trente et un. mais oui. Vous ôtes comme ma famille. Des larmes de reconnais: parurent sous ses paupières Vous m'avez sauvé. l'examen en conscience. trente. ttento-deux rituels. c'est tout ce » que tu trouves sance à nous dire? Ce petit reproche « réveilla l'amoureux. je ne sais comment vous témoigner. c'est absolument teux. Voyons un peu une dernière : auscultation. On va se lever et. à jouir de sa présence. et vous. dans quinze jours. Il fallut que docteur insistât : « Alors. tu nous revaudras ça au purgatoire. Il de cette alerte redoutable.\. impossible. C'est là qu'on se retrouve en fin de compte. se disait le Breton..CONVALESCENCE 5 Un grand cill'aiblissenient initial.. et vous. ne restait qu'un tout . nies désignait gentiment « Mais oui.. vous. je signerai Texeat. garçon. renouvelable au moins deux fois.. s'arrêtait dans . Non. presque coma- mais cela s'explique par le nous en sommes sortis tout de même. Ouais. avec congé de trois mois à la clef. avec une mine les « toussez. Cette » crainte l'absorbait tellement qu'il ne le pensait plus à remercier celui et celles qui lui avaient donné tant de soins. » Ti mesure. choc..sa gorge bougonna le docteur satisfait. je n'ai plus que quinze jours à la voir. Sa voi. Il lit » soucieuse et plus.. « Quinze jours. à l'entendre. sans doute. comptez.

qui faisait. Brécéan retint le faux bgurru par sa manche et prit l'air : câlin « d'un enfant qui si demande une faveur Docteur. plus elle trouvaitce sacrifice d'argent intolérable. Par elle elle. elle avait une galet'' d'enfant.. ^''^Pertus et moi. passa la main dans sa barbe . Permet- triez-vous?. Barias sourit. administrci' à la la fois par des religieuses et des laïques. — — Je ne suis pas bon. Je suis au contraire et une vieille drogue tu as pu t'en apercevoi'^. Qu'est-ce qu'il y a pour ton service^ animal? Permeltriez-vous que nous allions. sur ses auxiliaires et subalternes. Odile elle-même pinça les lèvres. et passait sa mauvais( humeur ailleurs. L'officier et ils Norade pro- regardèrent en souriant. beauté de Norade l'agaçait.. sou^ haute surveillance de M"" d'Everjon.. dîner ce soir à la Barte- lasse? Je voudrais fêter ma guérison avec celle qui y a tant contribué. car verbe imituienl volontiers la façon dont l'excellent homme Sœur nonçait le « raccommoder ». L'ambulance était mixte. les principaux frais. en rechignant.6 DANS LA LUMIERE au sommet en cause » : petit [)cu de matité « Lo cal claviculaire est à peine sensibl'\ C'est rac- môdé dans se la perfection.. Plus la guerre se prolongeait. vous êtes » bon. La « patronne » et la religieuse étant sorties. avait préposé à l'économat une et la nièce à d'une rare laideur.

snjireblotte ! vous conterez demain comment Buvezun verre de Tavcl à masanlé. à s'absenter ensemble ce soir. son infirmière. si vous en faites. de ?ept heures à neuf heures et demie. 28 mai 1916. . — Odile une fois.CONVALESCENCE blanche. comme : de sa race. J'étais tellement médusée que je n'ai pu rien objecter. . » Puis il signa et tendit joyeusement : le papier à l'oflicier : — Voilà.. de « J'ausa large écriture fortement appuyée torise M. Je tiens au bon renom de notre ambulance. Tâchez seulement de ne pas faire de bôtises tous les deux. . la jolie fille 7 le brave garcelles qui pâlit à peine. me deux jeunes gens furent seuls Mais qu'est-ce qui vous a pris ? demanda Norade avec un étonnement joué. M'"' dEverjon. regarda alternativement çon. quand elles sont émues « C'est entendu. dût mani'zelle d'Éverjon me bouder pendant huit jours. » Ces grosses plaisanteries ne tiraient pas à conséquence. Que vont — Quand les : penser et dire ma ? tante Isire. ça s'est passé. au bord du Rhône. Il prit dans sa poche un stylo et sur une feuille de température écrivit. Vous avez l'autorisation jusqu'à neuf heures et demie. de ne pas attirer l'attention. même sœur Quec'estbiennotre droitde diner ensemble ou deux. le lieutenant Brécéan et M""" JNorade Pertus. ou. Cela ne fait de mal à personne..

en parlant. Elle s'était. ni d'un rite. Avec son blessé. François avait entendu parler souvent de la confiserie Istre. non d'une habitude. monsieur Vin- discret. resterai et l'on celle qui dîne : . était profonde- et les poussait à savourer rêves. qui leur permettait tous 11 faut que je prévienne ma lante. médisants — Comme partoul. Voulez-vous que je vous accompagne ? Je — — ferai ainsi sa connaissance. rapprochée de la porte. — Vous en parlez à votre vous qui dans cette ville sont si si ! Il s'oc- aise. il fut sur le point d'ajouter quelques mots décisifs. joie. Los gens de clabaurleurs. jaloux comme un diable.8 DA. Le cousin Jérôme vous verrait.XS LA LUMIERE — C'est un peu compromettant. 11 s'agit d'une exception. préférant attendre l'occasion prochaine. p]lle ne va pas être satisfaite de mon escapade. sur la finale du mot diable. n'y a qu'à ne pas cuper d'eux. — il et est Merci bien. Comme elle tournait le bouton. et puis ça la ras- surera. puis se retint. les derniers instants d'une comédie de les bonne camaraderie. . une pointe d'accent qui semblait exquise. — Ce n'en est que plus grave. — . quinze jours quitterez Avignon. Mais moi. . Elle mettait. à tous Leur deux. je me montrera au doigt « Voilà » en tête-à-tête avec ses blessés.

à l'entrée de l'île de la Quand M'"'' iXorade vieille entra dans la conliserie. qui invitée à la entre en Bartelasse. : seulement lui la jeune fille. — lîrécéan. — Tu ce garçon. tu comprends. L'idée que ce pourrait être jaloux l'étoniia et le scandalisa. un doigt de malaga. raconta lentement une sa histoire locale. faisait déguster à une cliente riche. que dînes dehors.. Ensuite. demi-heure plus Bartelasse. personne. et le Il m'a docteur nous a donné l'autorisation. puis se décida à sortir. sant ses lèvres de sa langue. et en tèle-à-tête avec tu no jamais présenté ma . elle prit lis- comme une chatte.CONVALESCENCE passait pour 9 rue Parapharnerie. Alors tante.. M'"'' de Fontvenet. tard. parente de M"'' d'Everjon. 11 fut convenu qu'on se retrouverait une un peu « demeuré ». Mais il n'insista point. en compagnie de mon grand blessé François . La malingre. embrassant dit avec gentillesse et quelque gône Ne me gronde pas je dîne dehors ce soir. et du cousin Jérôme. convalescence. au visage de Junon rustique. qui comme on dit demi-innocent dans les campagnes. mais gourmande descendante des marquis de Fontvenet déclarait ce produit exquis. propre et digne. Je ne pouvais refuser. récente invention de la maison. un cédrat fourré au sucre. Istre.

alors qu'elle connaissait et respectait d'ordinaire l'esprit d'indépendance de sa nièce. De sorte que. la maman : Pertus. La tante regardait sa nièce la comme consé- une sorte d'avant-bru et gùlait en quence. et première sortie de mon malade. c'est bien osé toi ? . quand il apprendrait cette nouvelle. elle ne considérait pas qu'il pût y avoir le moindre obstacle de la part de la jeune fille. Amis et voisins considéraienttacitementle demi-demeuré projet comme fiancé à Norade. surtout d'Au- . Ceux qui ne seront pas contents viendront me que j'aie la le dire. par l'amour heureux.10 DANS LA LUMIKRK Mais. ralenti de son le cerveau unique enfant. c'est- à-dire depuis une dizaine d'années. à qui elle assurait la vie matérielle depuis la mort de sa belle-sœur. ma petile. je il ne suis plus est tout na- petite C'est la guerre. Fervente des poètes du Félibrige. Les médecins lui avaient représenté qu'un tel mariage était la seule espérance permise de réveiller. bien qu'un tel n'eût jamais été traité entre les intéressés que par allusions. C'est qu'elle prévoyait le mécontentement de son cher Jérôme. . et ne crains-tu pas défaire mal parler do M""** Istre avait pris son air de réprimande. Norade riait de bon cœur — une turel J'ai vingt ans bien sonnés fille. désirant cette union avec l'exclusive passion des mères.

Il lui dit de sa voix lenfe et lourde. si tu es levé.. 11 la regarda en écarquillanl les yeux. peu convaincue. tout ce qui lui manet quait. elle les vers 11 miirmma : en provençal dorés des OUvades Mieux vaut à Cadolive Rire en mangeant l'olive. la vigueur physiijue et la santé maigre garçon. je ne dine pas avec vous et je suis de garde à rambulance. Dès qu'il l'apercevait. J'ai recopié la pièce de vers dont tu m'avais parlé.. avant mon le marché. Ce sera donc demain malin. la fine raillerie. croyant à une mauvaise plaisanterie. ou Ji mon retour. Que rager à Paris En mangeant des perdrix.. cernés. Elle représentait la beauté. son morne visage s'éclairait. mais dont confusément il sentait regrettait l'absence..CONVALESCENCE banel et de Mistral. Je ne la comprends ! — Ah te voilci. si tu es paresseux. rintelligence. Mais sa mère reprit départ pour très vite : — — Norade emmène ses blessés à la Barte- . chez qui se remarquait morale. M"'' Istre hochait la tète. Ce soir. pas très bien. grand aux yeux caves et comme une caricature des traits nobles et purs de sa cousine. et A ce moment parut Jérôme. où les mots demeuraient sans couleur : Tant mieux!. mais il faut que tu me l'expliques.

maman et moi ? Nous mangerons /pielque cliose de fameux. avait pris sou- .is le lui a demandé. ce soir. puisque tu es de garde ce soir. Ah! que c'est ennuyeux! fit Jérôme. Qu'allonsnous devenir seuls. Le vent est frais au bord du Rhône et tu ne repasseras point par ici. embrassait parfois lui les : mains » délicates de sa cousine. en répétant Elles as le sont sucrées. la gourmandise était vigilante. » Il lui donnait l'impression qu'ello était certes pas. Or voilà que. Petite. Elle bonne heure. une telle perspective lui apparaissait comme monstrueuse. ajouta la vieille dame résignée. derrière la- quelle étaient les appartements. en effet. et Norade n'en lasse. — — — aura pas. N'y va pas. parcourue Il par des instincts somnolents. avec une mine d'enfant qui boude. teint » Il disait aussi la : « Tu doux comme de crème. une petite surprise. Mais un entremets promis à son désir rudimentaire et (Quelle ne partageait il lui faisait pitié et elle n'avait pas considéré jusqu'alors se comme impossible de donner à lui par miséricorde et aussi par gratitude pour tante Istre. ('ar. La pimpante boutique. tu verras. Nourade. sans loi.12 DANS LA LUMIERE sera rentrée de Le docteur IJari. dans cette nature engourdie. implora Jérôme. c'est — — si triste quand tu n'es pas là. prends un mantelet chaud.

lui inspipressaient dans son esprit. Ce sentiment étrange durait encore quand elle traversait les ruelles tièdes qui mènent. qu'elle-même soulTrir. Ce pont suspendu aux arches fières. du cœur. de la jeune infirmière ne sentaient pas le sol. lille. jouaient en elle harmonieusement. aux — ! — — eaux pour sels. finement chaussés de souliers blancs. légendaire.CONVALESCENCE dain VA un air maussade d'étroitesse provinciale. ce Rhône. d'un or léger se était de comme celui des mis- Car elle sang inventif. moirées elle et rapides. Ga chauffe dur. Que A'ousôtes bravette dans votre costume de croix-rouge JJoniics nouvelles de votre fils. lui lança le douanier Arsène. tout était émouvant. Elle en avait presque envie de pleurer. que bien des choses changeraient pendant son absence. Ah! quand linira la maudite guerre? Les peiits pieds. Arsène ? 11 est toujours aux Éparges. profonds et rapides. sentait qu'elle la quitterait. à la porte du pont d'Avignon. marins. et ses ancêtres. pêcheurs ou pasteurs. de logis où Ton a beaucoup pleuré. cet air de cristal qu'embaume la fieur et nouveau du printemps. Une multitude d'images. mais se préparait à souiïrir et à faire qu'il n'y avait pas à lutter contre certains courants. constructeur. . mademoiselle Norade. La jeune assez émue. Eh bonsoir. le longdès remparts. qu'elle prenait chaque jour. mais le bon Dieu veille sur lui.

marchant à pas comptés. N'est-ce pas? C'est ce que je — — Il C'est gentil à vous. cal'était le don unique. l'odeur de sa peau de blond. mademoiselle. elle avait ce famille. Lu lumière éclairait amoureusement ses cheveux d'or bruni. lyrisme naturel. l'amour el lu volupté. C'esl pourquoi. avec sou premier bain lors de son arrivée à l'ambulance. la ligne du cou d'un galbe classique l'enveloppa d'un regard admiratif. le trésor accuaussi de sagesse. Il avait belle allure. la bouche charnue. et elle mais les traits encore fatigués. sans canne. dans les circon- stances élite solennelles. joint à coin à gauche elle des- l'observation malicieuse et pittoresque. avec des inflexions loul à coup ombrées. Elle appartenait à celte de femmes qui dépensent. Son costume blanc et frais allait à son teint mat.14 DANS LA LUMIERE raient les mots et les frissons. et cette souplesse dans désir. la se rappela. filtrant et découpant le lonne le . arquée. séparés en bandeaux ondulés. dans la ten- dresse. cendit quelques degrés du vieil escalier de pierre et aperçut Jean-François qui l'altendait. Elle avait le nez fin. Elle mulé de toute une pable de folie. le mouvement qui aiguil- Sa voix chantait et caressait. Les feuilles des arbres. de ne me disais. douceur et oas vous faire attendre. moqueuse. Parvenue à l'auberge qui de l'île fait le de la Bartelasse et du pont.

. — je (•a ne m'a pas caché que commettais une imprudence.. sous la toile... ainsi que des pétales de Mais.. . pour ce pauvre ami une tendresse profonde et il se peut que je l'épouse un jour. ongles roses.. se rappelait ses la douceur qui lui avait beaux bras transparence coquette de nus dans l'eau du pansement. car elle était — Vous vous êtes évadée facilement? La tante Isire ne vous a pas trop grondée? — Euh. de ses son corps. Ne me faites pas de peine. Je suis encore un peu faible.uvre satiné. sous sa coiiîuie presque monas- tique.. A-l-il seulement euh. Elle comme il voulait et il sentit.. Quelqu'un venait de parler en elle malgré J'ai — — Je croyais... a passé à peu près.. 15 crépusculo.CONVALESCENCE splendide violets roses. duveteux été et si cher. mais enfin. Il la secourable. qui lit envie de toucher ce chef-d'u. Elle il compris de quoi prit. Et le cousin Jérôme?. la couvraient d'ovales ou rouges. paraissait le front rêveur et délicat.. Voulez-vous le me donner C'était bras? avait un subterfuge de Brécéan. C'est vous qui m'aviez dit. s'agissait? : Cette allusion déplut «Jérôme est lent d'es- mais il n'est point sot.. pareil à celui que les peialres llorentins prêtent à leurs madones — inclinées..

— -• : . François en demeura abasourdi.. un grand pan du château des Papes. l'arche interrompue du ponl de Saint-Bénézet. mais lui montra. Elle ne répondit point. environné de remparts crénelés et cuits. ou sous la brume tiède de l'automne. la terrasse les arbres et du jardin public. l'épouser!. Parce que. mademoiselle Norade. Elle secoua la tête «Vous aurez du mal. à me convertir à la mélanleurs? Votre — d'une ceinture de siècles de pierre.. enfin parce que vous feriez son malheur et le vôtre. Sa main se détacha du bras de la jeune fille. On dis- tinguait la Vierge dominant la cathédrale.. ma Bretagne. Oli mais non. spectacle unique au monde. mais c'est un prestige aussi. audessus du fleuve d'argent. Ah! je voudrais vous la montrer. comme Regardez ça. je vous en préviens..16 DANS LA el LU. Existe-t-il rien de pareil ailBretagne peut avoir de grands charmes. C'est un autre prestige. tout do même son vrai ciel est gris.. Pourquoi cela? Parce qu'une autre destinée vous attend. Il eut dans la bouche un ifoùt amer. Vous. dans un jour de pluie et de vent triste. la ville enflammée et — — comme patinée de pourpre et de roux. Le paysage spiendide lui devint sombre.NilERE elle de dire tout à Irac ce qui n'élail pas bon à dire. c'est — ! impossible !..

Au lieu de se fâcher de ce rappel d'un nom inter« Je parie que vous n'avez dit. Sa hardiesse étonnait le Breton. les cadavres des chevaux. C'est très bien de souper dans une claie de roseaux. palmes bien gagnées. n'est fait pour la désolation. Je suis 17 Le née sur le versant de l'espérance. L'éloquence est contagieuse et Norade possédait cette invention verbale et cette cadence qui font les chefsd'œuvre populaires aux auteurs inconnus. » Il rit. » Sa Légion d'honneur et sa croix de guerre. montrant des dents magnifiques sous « Ça va s'arsa moustache blonde hérissée : : ranger.moi faire.CONVALESCENCE colie. Encore faut-il ne pas mourir de faim. Ah vous n'avez pas vu la guerre. la pestilence. elle répliqua pas songé à commander le dîner. vous préféreriez — soleil ! le manteau de brouillard humide jeté sur touti' cette misère sanglante. impressionvivement l'hôtesse apparue au seuil du nèrent avec trois 2 . être. pour moi a toujours raison. Il n'en avai( jamais tant dit à une femme. — Hélas! c'est vrai. laissez. l'horreur! Autrement. la subit à conlre-cœur. comme aucun Il mais aucun paysage. les corps étendus sous le ciel bleu. avec l'espoir de lui échapper. le tournoiement des mouches. — C'est pourquoi vous échapperez au cousin Jérôme.

L'un d'eux parut plus spacieux et plus proche du fleuve. dont la beauté était célèbre en Avignon. Norade confia à son compagnon « C'est toujours ce qui pèche au restaurant. puis an poulet aux champignons. mademoiselle? Tout à fait. — — rectifia la vieille dame.UiMIERE « Voyons. Il aux haricots. pourvu que l'huile de la salade soit irréprochable. nous avons restaurant grand appétit. Elle « répondit Voulez-vous des coquilles de poisson. mon infirmière et moi. mais demande à m'inslruire. Il mouillure délicieuse. Je parie que vous : ignorez — la tartine d'huile? je Certes. — Un potage. Mais il manque une soupe : — à votre menu. madame.18 DANS LA : I. incomparable en tartines notamment. puis une bonne salade et un dessert? Certainement. Va pour les haricots. Et pourtant l'huile de Provence est célèbre. qui est ce soir avait plus d'usage que ce guerrier. Quel bosquet choisissons-nous? Il appelait bosquets les cagnards qui serveut de salle à manger à la Bartelasse. venait une odeur de Norade dit « Je vous ferai lire Aubanel. Qu'est-ce que vous pouvez nous servir de bon? » La brave dame avait reconnu Norade Pertus. C'est : le poète d'Avignon et de la vie passionnée qui . Cela vous convient-il ainsi.

immédiatement au-dessus de la vie famiVous verrez comme il ressemble à tout ce qui nous entoure. baiserait s'il — Comment s'appelle cet excellent vin? — C'est du plan de Dieu. de cette bouche à 11 la fois railleuse et si frémissante. dans et ceci « mon cœur. mademoiselle. pour et lui la faire mieux comprendre incomparables. même en provençal. bientôt. Madame!. clins moun cor. : Desempiei qiies partido » et que ma mère est morte. Elle mêlait ainsi la langue d'oc au le Il français. à celui qui ignore le provençal. se demandait un homme avait les jamais baisé ces lèvres d'un pur dessin. — Un fameux nom Vous récoltez vousmême?.. surtout quand il est bon comme celui-ci. Oh mais non. il mouvement sait couleur devinait que c'était superbe. la pensée est amère. petit ! un jour. mais s'intéres- surtout à l'émotion..CONVALESCE^XE est 19 lière.. peut-être tout à l'heure. la pensado es amaro D'Avignon.. un plat à la main. un parent qui nous vend.. — ! le c'est le . — Non. La patronne apparut. pas tant d'eau! Je ne crains pas le vin de mon pays.. à l'admiration de ce joli visage. Ecoutez : D'Avignoun. Ses vers sont sensibles. 11 ne savait plus ce qu'il faisait et sa main hésitait en versant à boire.

J'étais mon maître.20 DANS TA LUMIERE — ou Ici (murmura Nurade en le soiiriantj c'est toujours un parent qui vend les poulets. mes études au lycée de Brest ensuite je suis venu à Paris où j'ai commencé ma médecine. vin. Il savait qu'elle fleurait le thym des montagnetles de son pays. Mademoiselle Worade. Mais il ignorait les perspectives de cette imagination créatrice. J'ai parce que j'avais de petites rentes. pa- Je ne sais pas à quoi ça tient. en famille. ces petits groupements. C'est une apparence. lait L'alimentation se aussi. La guerre m'a pris au Muséum. ce compagnonnage. c'est le Breton. l'aspirant poitrinaire. chez nous fil l'officier. ce rexitage. J'ai été élevé chez des Leliadec. Le fond solide. c'est ce qui fait le charme de la France. Il savait depuis longtemps sa compagne jolie et tentante comme une pêche veloutée sur la branche. douze mille . — Mais. les tout jeune. ou l'iiuile. Voulez-vous que je vous dise en deux mots qui je suis? Vous ne connaissez de moi que le malade. l'Abbé. J'ai perdu — — — mes parents cousins. qui extrayait de toute chose un prétexte de joie ou de rêverie. Il l'avait surprise une et fois. fait qui habitaient Pont. passé mes premiers examens de doctorat et la licence es sciences naturelles. Monsieur Jean-François. changeant de guimpe à rinfirmerie découvrant un sein de déesse.

la seconde Norade.. avec un coup d'œil moqueur au compliment... la première totalement avant la guerre. je me marierai un jour avec mon cousin:. et elle gronde. brave homme. grande tourmente. mais dans un aulre bataillon. J'ai heureuse et gâtée. J'ai cru lavoir deviné... Il faut souffrir pour avoir enfin la joie de croire pleinement. Ma mère est morte quand j'avais dix ans. patron pêcheur à Cassis. pour Norade bien souvent. lieutenant de chascomme moi. il — Parapharnerie en Avignon. toute mon histoire. 21 Je ne suis plus véritable frère. Et vous?. attaché ici-bas qu'à un ami. Reprenez donc une et de ces coquilles de poisson. j'ai compris qu'il y avait tout de môme quelqu'un ou quelque l'étais — Je Depuis la .CONVALESCENCE francs légués par les miens. qui tient la confiserie de la rue . sa tiédeur. est encore convenu tacitement que projets. un Henri Lehadec.erandi là. seurs Voici mon cousin. 11 était convenu. mais original. Parfois le bon Dieu dérange nos J'ai faut pour l'être. vous les mangez si gra- A mon tour. n'est-ce pas?. Elles ne sont vrai- ment pas mauvaises cieusement. qui qu'il — Vous êtes pieuse? — tout ce serai est au fond de moi le sait. fit Norade. m'a confiée alors à sa sœur Henriette. Ceci. Mon père.. Incroyant. Je le certainement un jour quand j'aurai souffert..

sont devenus presque sceptiques. Nous prononcions ! presque — mêmes il mois. » Il avait demandé du ïavel. Les vieilles à peine abandonnées du soleil. Il craignit de l'avoir froissée et marmonna un mot L'arrivée du poulet et de la une diversion naturelle. C'est très singulier.. Plusieurs de mes camarades ont fait le chemin inverse et. précisément. de façon à être entendue Ce n'est pas possible. Une lampée d'excuse.. de fervents catholiques. — La circonstance identique. Néanmoins les déconverlis sont bien moins nombreux que les convertis. la direction de celui de la jeune Il la frôla. après tout et décidé à Minute unique. Brécéan proposa de le découper Pendant ce temps vous fatiguerez la romaine. vous comprenez.22 DANS LA LUMIERE chose de supérieur aux elîels el aux causes que nous voyons. Ça va de bas en haut. reflé- pierres. dans le danger quotidien. — — J'y songeais. Nous étions était aussi auprès d'une eau courante. Voilà. 11 y eutun silence. nous nous sommes déjà rencontrés dans une autre existence. Je pense que. La jeune fille ajouta comme : pour elle-même. fit salade : *( . Elle se retira brusquement. on se fuit soi-même. Elle a lair joliment craquante. mademoiselle Norade était soldat les Comme pousser choses il allongea sournoisement son pied dans fille. taient encore les sa lumière.

— Alors que — C'est bien se noya... elle le elle interrompit : C'est une erreur. Son instinct d'amoureux le servait bien. Le soir commençait à tomijer. Ur. Et qui l'avait arraché à la niorl. (^ar. recueillit dans les galeries vertes inaccessibles et essaya de le disti aire. commença un ton énigmatique : Il y avait une fois une jeune et jolie infirmière qui avait soigné un pauvre soldai. son visage attentif. lue cendre . incliné. disparue déjà dans les galeries vertes inaccessibles. s'anioiuacber d'une autre pauvre ondine.. perdit le souffle et De son « ton uni et grave.. Il se jela à l'eau pour retrouver sa belle ondine. Elle reprit « un pauvre soldat ». Il 23 en sur lui lais- sant toute sa tôle. dont à la profita pour et sauter oublier (erre.. c'était pour lui infliger un tourment pire que la mort. L'attaque directe lui — déplaisait. périphrase et signe de signe. d'un charme : indéfinissable à la Vinci. lui comme il s'ennuyait bientôt à périr. Norade aimait tout ce qui était allusion..CONVALESCENCE de ce vin ardent et rose rcnliuidit. Puis. fit-il ? simple. étant ondine.. plongea dans le lleuve et le laissa seul — • et désespéré.. il elle rendit sa liberté. elle prit Tandis qu'elle tendait son assiette. elle remmena un soir au bord de l'eau.

n'est-ce pas? — Complètement guéri de ma blessure. que vous seule.. se fit violette. pathéentendre au sommet des grands platanes. Leurs regards s'évitaient. « Qui chante son mal enchante ».24 DANS LA LUMIERE venue du couchant. le vont tiède s'éleva. Elle n'osait plus se les petites taire et multipliait remarques. comparable nautonier. en échange d'une caresse ou d'un baiser. Hélas.. je ne suis pas naturellement poète. Il avait le ton rauque. Car rien ne ressemble à la journée comme le siècle. prise dans les mêmes brumes — — . telle presque que dans le loiulain de l'histoire et le retrait du souvenir. qui surprit. solennel. un soir. oii l'amour a le goût du risque et pour lequel on donnerait sa vie. devenues errantes. Mais indéfinissable et un mal nouveau monte en moi. ou plutôt la poésie qui me vient de ma race est èans expression. — Vous vous sentez guéri. de Pan. Leurs mains. à celle la voix impérative de l'amour. peu l'île et le tique et Un chant d'oiseau. saisissaient la salière ou la fourchette au hasard. Les murs château des Papes. Les deux jeunes gens éprouvèrent à la fois ce frisson semblable à celui de l'héroïsme. envahissait peu h fleuve. vif. devenaient et diffuse. d'une blancheur impalpable phosphorescente. Un petit d'Avignon. pour se fuir. a dit encore Théodore Aubanel. afm d'éluder le l'essentiel.

et un soufflet sucré. puis. lança ses trilles et ses roulades.. — Déjà neuf heures. dont faisait la surprise à ses convives. ce que vous ressentez ! Go simple aveu acheva de délier. conti- nuait de retentir là-haut.. Notre permission dans un moment. Il élait évident qu'elle aimait Un trouble vertigineux s'emparait François. devenus noirs avec la nuit. vers les cimes. Ah que vous avez de la chance de pouvoir exprimer tout. lui pen- ché en avant. sûr de soi. assez mystérieuse sous ses voiles bleus d'infirmière. notes.CONVALESCENCE ! 25 que mon village. Elle les trouva muets comme accablés de l 'avant-bonheur. — Eh oui. elle laissa contre la sienne. ! tel qu'un homme qui sort d'un songe merveilleux. ses doigts d'homde sa petite main nue et longue. comme il approchait sur la nappe blanche. d'elle et. humant Tuir et l'heure. finit Neuf heures. Il celle-ci n'osa la saisir. C'était rossignol qui préludait. mi-graves. elle droite sur sa chaise. comme le poussé par un pipeau surnaturel. Le chanl sur trois mi-aiguës. Neuf heures Ut Brécéan. reprit Norade. avec l'intérêt passionné des gens du peuple pour — les amoureux. . le secret vis-à-vis d'elle- même. que me remuait la brise crépusculaire. La patronne apportait le plat elle doux. dans l'àme généreuse de Norade. avec la frénésie de l'égosillement. dit sans ménagement la curieuse.

du ciel. tout à coup.26 DANS LA LUMIÈRE — — à VxOiis ? avez bien diné. l'orbe devenues d'argent. par passent les pesants charrois de la Bartelasse. pour mieux respirer. Neuf heures sonnaient au château des Papes. n'est-ce pas? Le charme semblait rompu. débordant d'un feu grégeois et de Féchevèlementdesa fumée fauve. puis à la cathédrale. le rossignol s'était tu. profondément ravinée. C'était excellent. Et quelle salle ! m animer — Alors vous reviendrez. Sur oublié. vers la route. légèrement. appuyant contre chasseresse. — Sans doute. retourjia la tète. puis aux nombreux befFrois des églises d'Avij^non. Ils se levèrent. Leurs lèvres lui baisa le enfin se rencontrèrent. Elle avait rejeté son voile de côté. semblait un nuage un immense pot de forme antique. puis se disjoignirent en se pénétrant. près de l'a lune. . en remontant le long de la nuque. Le lieutenant régla l'addition. sous la frondaison. la prenant par ses épaules rondes. et le Rhône portait l'écbo dans ses ondes claires. Il marchait d'abord auprès puis il se laissa dépasser en silence et. il lui ce corps nerveux et plein de cou vivement. monsieur et made- moiselle Très bien. Du coup. Elle jeta un faible cri. Le jeune et sa homme compagne oii se dirigèrent lenteuient. bien que l'oiseau divin continuât sa musique. d'elle.

comme la veiUo. Elle était franche vis-à-vis d'elle-même. de pour un cas sans importance dans l'intervalle elle réfléchissait rible au délicieux et ter- événement qui venait d'entrer dans sa vie. et toujours au bord du Rhône. sans autre raison qu'un beau soir d'été. et qui vous décoche en riant : sa flèche mielleuse. Dès sa quinzième année. la plusieurs années avant les circonstances de . Ainsi le pres- sentimfmt du bel ffuerre. fleuve magique. officier breton la cherchait. qui était de garde cette nuit-là. Elle ne fut cependant appelée qu'une fois avant minuit par salle. couronné de parfums pénétrants. irrésistible un jeune diou.CHAPITRE II HESITATIONS Noradc. ne dormit pas. et la fille . à l'ambulance. que l'on rencontre au détour du chemin. Tomour lui était apparu. puis amôre.

et se dirigea. en contre-coup. Elle elle attendait. elle craignait le désespoir de Jérôme et celui. loin d'abord. su du fauteuil de cuir où toute habillée. à la poursuite du soleil : elle et lui.28 DANS LA LUMIERJLe plus simple. les événements. aux douze mille francs de rente de Brécéan. l'égarement du pauvre cousin. L'étincelle en courait dans tout son organisme. comme froi. Elle se représentait comme un trait de tlamme. aimait. dont K rapide répèle : Bâte-toi leva ! )). et il lui paraissait impossible que cette adorable brûlure ne fût pas renouvelée. En fermant les yeux. la semblait être fille était le mariage. La jeune n'y tint plus. sans la moindre dot. de la tante le Islre. le visage désolé de la vieille femme. elle voyait une route dorée et un couple s'avançant sur cette route. au befpuis plus près. instrument magnifique. Les hymnes d'Aubanel et de Mistral chantaient dans sa mémoire bourdon- comme un magie de la joie nante. avide de plaisir accordé la et de dévouement. Mais. aux horloges et pendules le tic tac fille de l'ambulance. Cependant le baiser de François Brécéan demeurait imprimé sur son cou. outre que iière jeune trop pour proposer une telle solution. pour dans la douleur et de la douleur dans la joie. en ce cas. Elle avait horreur de faire de la peine à ceux qu'elle bouleversement apporté par sa fugue amoureuse dans la tranquille petite maison de la rue Parapharnerie. Trois heures sonnèrent. sur .

le cher bles?é. lui conseilla de n'en rien faire. qui se conque.HÉSITATIONS la 29 pointe des pieds. elle ne peut point vouloir ma mort. dans sa robe . ! main dans (( « Ponse-t-elle à s'il moi? » songeait François. la tête en feu. dans minutes de grande émotion. surtout sensuelle. après m'avoir rappelé à la vie. de laisser agir l'aimant du doute. chez qui en même temps que le désir. et. C'était là qu'il reposait. Si elle l'épousait je mourrais. sous un prétexte quelseconde. sous les grands arbres. ingénieuse à se tourmenter. so demandait sa part ? » : M'aime-t-elle. lumière glissait maintenant l'imaginalion Un rayon de sous la porte. celui qui remplissait et le cœur de sa jolie infirmière. Comment me — Il se peut Jérôme et la parole impruque je l'épouse un jour. Il ne dormait donc la tentation pas non plus. vers la chambre de Jenn- François. que pour la perdre Fense-t-il à moi? » se demandait Norade.. ou est-ce pitié de il Car appartenait à une race scruet puleuse. non. Elle eut de frapper doucement et d'entrer. » ménager une entrevue avec elle ? Comment la prendre encore sa douce petite mienne ? Ne lai-je approchée de si près. Ah! avait su qu'elle était là. Je lui expliquerai cela dès demain. Mais la personnalité les développe en nous. Cette soirée de rêve à la Bartelasse était '^MÔQ par fimage de dente : « Non.. h la même « minute. la jalousie s'éveille. elle ne l'épousera pas. Le Breton.

avait été empoisonné par les gaz allemands. Comme la le petit jour grisâtre et rose apparaissait sur tion. comme le Seigneur reproduit en marbre sur son propre tombeau. qui n'est séparé de nous que par un pan de bois. 11 eut donné sa guérison pour une heure de possession complète. » C'était un cas d'urémie foudroyante chez un amputé de la veille. Le jeune homme soupirait profondément. à touthasard. ajipuyée contre sa porte ! L'existence se passe à ignorer le vrai bonheur. elle regagna son poste d'observa- Un soldat nègre. et ses yeux ne reconnaissaient plus personne. lequel demeurait à côté. La jeune fille avait le cœur partagé enire l'espérance et l'angoisse. un grand gaillard. en chemise et en pantalon. le profil rigide. mais elle nous réveille aussi de l'amour. lit. Son devoir ressaisit Norade. Elle envoya chercher le docteur Barias. libre. trois fois cité à l'ordre fois de l'armée. Ce zouave. destinée. étendu sur mains en avant. puis injecta au pauvre diable une solution de nell. et à en poursuivre l'ombre menteuse. à relever . puis frappé à la Jambe par un shrapune première Maintenant il râlait fortement. les strychnocaféine. qui l'attendait. On dit que la mort est la sœur de l'amour. li mourir d'étouffé. une vitre ou une toile peinte. lui annonça que son voisin de « li zouafTe. le dos. touchée par le premier frisson voluptueux de l'aube. Toi vinir vite. sans corset.1^0 DANS LA LUMIKRE blanche d'infirmière. fraîcheur de la fenêtre.

tible. — Je vous C'est ai averti. qui lui faisait paraître tout projet d'union comme une impossibilité et la tante étaient . l'un en face de l'autre. Elle éprouvait. Dans ces quelqu'un : s'en prenait toujours à — Pourquoi a-t-on attendu 11 si longtemps.HESITATIONS le 31 cœur.. Elle tâtait cependant le pouls de l'ago- nisant. était avertie moi-même. docteur. Elle l'appelait par son nom devenu filiforme et : comme s'il eût ment la . une aversion physique récente. il trop tard. Claudin. ne 11 très tranquille et rien faisait prévoir. fatigue. la avant de m'appeler? Vous ne voyez pas que c'est de l'œdème de la glotte ! y avait ressource d'une trachéotomie. le — bon (fit Barias radouci par ton dou- ne faut pas demander l'impossible. encore pu l'entendre. Le docteur Barias arrivait cas-là. Tout à coup la respiration. Ils relevèrent la tète en môme temps et Norade fut frappée de leur ressemblance. Quand la Provençale rentra chez elle. Va te coucher. dès qu'on m'eut hier au soir. môme au bon Dieu.. déjà très faible. ma petite. vis-à-vis de Jérôme. dans la minuscule salle à manger. le cousin en train de prendre leur chocolat. s'arrêta complète- on perçut un grelottement humide dans gorge du moribond. presque impercep« Claudin ». autrement tu serais crevée de loureux de Norade).

La paix! répliqna Norade. Si jamais ils arrivaient à passer. Elle avait entendu dire. interrogé sur sens et . que Allemands préparaient une prochaine offensive et qu'ils emploieraient des moyens nouveaux et terribles. quelle menace pour Paris et la France entière ! — Il faudrait alors faire la paix tout de suite. Tu — — — s'entendrait à l'amiable. le mais le pauvre garçon. pâle d'indigna- tion. de la Bartelasse. craignant d'enve- nimer le débat. on féré. murPourquoi une reddition honteuse? mura M""^ Istre. dit — Jérôme. La Respeiido. la fin n'y songes pas! Ce serait la ruine et du pays. Il n'en est pas un qui ne préférerait la mort à une reddition honteuse. venant au secours de son préAprès bientôt quatre ans de guerre.32 DANS LA LUMIERE boufTonne. La jeune fille n'insista pas. Elle raconta la mort du zouave avec beaucoup de détails et passa rapidement sur le dîner. si cela continue. Le travail était correct. Elle examina la traduction que Jérôme avait faite du poème célèbre de Mistral. pour recueillir les fruits de la victoire. il ne restera plus en France 'un seul jeune homme. Tant de braves gens seraient donc morts pour rien! Je voudrais que tu entendisses mes blessés. en les ville. oii sont successivement appelées félibrige toutes les populations à la rescousse du d'entre Loire et Rhône. La tante Henriette était songeuse.

iNorade trouvait cela d'avoii' fier et injuste et elle envoûtait un peu à Mistral le « omis. après un coup d'œil circulaire. dans suRfispeli'io. de phra«e. qui cepen- dant.HESITATIONS la 3. à leur terre. demandait dune l'orte voix : « IN'y a-t-il 3 per- . avec beaucoup. la dans ses explications. Les beaux cousins Du noble Limousin. libre » il — comme est dans Chant dp Coripe — auquel appartenait son amoureux. patiente. s'embrouilla fallut que Norade. (limousin. Venez entre voisins Vendanger Il le raisin. sujet de la pendant qu'elle discutait au traduction. tenaient à leur langage. elle eut membre comme un éblouissement. Venez entre voisins Vendanger notre souche. penchée sur ce déchet humain et s'efîorçant de ressusciter. livrant passage à Jean-François luimême. Tactivité intellectuelle assoupie et amoindrie : Du noble Les beaux cousins.î haute portée d*.de finesse et de précision. à leurs traditions. dit le vieux peuple la Tout d'un à coup. La porte de la confiserie venait de s'ouvrir. n'était pas question des Bretons. Celait un spectacle singulier que celui de cette belle et vigoureuse créature. lequel. chaque strophe et en fît valoir. peu correcte à son avis. reprît lyrique splendeur. eux aussi. celte Il poésie. par en haut.

de M'" d'Everjon. et s'il Norado ne sut jamais avait deviné la personnalité de celui-ci. lieute- nant. de sœur Odile. qui se levait et Jérôme fuyait les visiteurs en général. silhouette voûtée. il parlait avec volubilité d'Avignon.... certainement.. 11 y avait. Remettez-vous donc. à quoi ne pouvait se Iromper aucun observateur un peu attentif. de la Bartelasse. faisait . et son rire sonnait clair. monsieur. de la guerre. je dois bientôt ])artir lais en congé de convalescence et je ne voupas quitter Avignon sans vous avoir pré- senté mes devoirs. Son cœur sautait dans sa — Excusez-moi. ma tante Henriette.. La tante Henriette lui donnait vivement la réplique. car elle n'était point sotte.. Assoyez. Afin de rompre la glace. poitrine. mêlé de joie. Elle éprouvait un léger sentiment de gêne. madame. Le jeune homme tète. Colle qui m'a sauvé la vie m'a si — souvent parlé de vous et de cette maison..vous.3i DANS LA LUMIERE ') sonne ? La tante Istrese précipitait: « Voilà. . . dans toute son allure. il Comme il tournait ia aperçut dans la seconde pièce une longue s'en allait. obéit. >* Elle était près de s'i'vanouir. Peapproche la grande chaise. lito.. Mais. quelque chose de décidé et d'impatient. » et Norade accoui ait pour la présentation « Lieu: tenant Brécéan. Il fallait que Brécéan eût grande envie de la voir povir s'être résigné à une démarche si peu conforme à sa sauvagerie.

sante fantaisie. un peu de couIl rage! Encore cet abricot fourré. celle qu'il aimait qui l'ai- mait. allez il de sucre et ensuite JN'y — Mais vous me donner une indigestion faudra me soigner. le vilain tricheur! S'il en ne vous accompagnerai plus jamais à la IJartelasse.HESITATIONS 35 briller ses yeux vifs et malicieux. Je venais justement vous demander s'il vous serait possible à toutes deux. — Ce sera tante Henriette pas! comptez vendant le qui. Le tour. connaît le contrepoison. Dès qu'elle eut cette certitude. à toute force. que Brc- céan goûtât de toutes les confiseries contenue> dans les bocaux de cristal. poison. et désiré surprendre dans son cadre dans son milieu. « in the world ». le fit fondre et disparaître entre le palais et la langue. fut elle-même et d'une ravisIl fallut. — t'st Oh! ainsi je tricheur. à la fois banal et enjoué. Henriette Istre riait. n'en est pas disent nos de meilleur alliés. N'est-ce pas tantine? Voyons. Il avait quotidien. Vous verrez si — je tiens parole. Norude se demandait d'abord. elle se sentit comme soulagée. à quoi voulait on venir son blessé et quelle était son intention profonde. non sans quelque inquiétude. ainsi qu'à . Brécéan hésitait à le l'imiter. comme Voulez-vous que je vous donne l'exemple? Elle en mit un dans sa jolie boucbe sensuelle. de la causerie la rassura.

: Il y jeta un coup le puis s'écria « Bigre. Jérômp. Je voudrais . pour la forme. elle décida : de faire quelques devoir d'accompense. Mais ... très intelligemment rédigée et dont le titre est tout d'oeil. et il faut mettre les bouchées M"" Istre hésitait « C'est bien tentant. garda bien quand le jeune homme pagner prit congé. et comment le : laisserais-je seul?.. Benri certainement du bal. les Elle insista. Mais Jérôme ne voudra jamais venir. elle était certaine à l'avance de : Elle lisait dans son œil « son refus. fraîche comme un sorbet au citron. en quatre jours elle s'en ! Tu devrais refuser aussi. » La matinée était radieuse. et per- pas en ville avec lui « J'ai le mon malade Honni tout le temps de sa conva- lescence.86 DANS LA LUMIERK M. Je partirai bientôt doubles. Pourquoi ce zèle. un programme. le commu- niqué n'est pas rassurant! L'ennemi a débordé Chemin des Dames et le l'Aisne et qui marche sur Lehadec est voilà qui traverse la Yesle. auprès de hommes la ! bonne dame tête . Brécéan acheta Le Soleil du 3/zWz. soit qui mal y sonne n'y pensera mal. et la partie à deux n'eût-elle pas été plus agréable? C'est bien ça. Deuxdîners en tête-à» et. Les journaux de Marseille venaient d'arriver.. » Norade regardait François avec étonnement. de mo faire le plaisir et l'honneur de venir dînor après-demain à L'Isle-sui-Sorgue.feuille patriote.

pendant que La — — ! — — les copains se font casser la ligure. bien tranquille. et. Il était repris par les choses de la guerre.. les accrocs. monsieur mon malade. en fronçant ses gra- cieux sourcils. je suis parfaitement sur que nous aurons la victoire. avec vous. Il n'est pas loin du Chemin des Dames. ça coûte cher. comme au comIl mencement de miste ne la guerre. Certainement ce n'était pas bon. Mais 37 comment nous ! sommes-nous Norade lut mais il ainsi laissé surprendre » à son tour. mais c'est fou! IN'avezvous pas eu votre bonne part. Ah! par exemple. les l'envahisseur par le commandement à Charleroi. y avait peut-être les laissait là un piège tendu à français. On ne avancer que pour mieux refouler eu'^uite. vous allez vous donner la fièvre. conti- nuait à se demander ce qui avait bien pu arriver. et il se mit à tousser d'une petite toux sèche.HESITATIONS avoir de ses nouvelles.. J'ai un mauvais pressentiment pour Henri. et le poumon traversé par une bulle? — . Cette explication opti- satisfit pas le jeune homme. Si vous voulez toute ma pensée contiuua-t-il en lui prenant gentiment la main ça me fait remords d'être ici. ne vous tourmentez pas. tout nerveux. belle nature avait xVilons. c'est un accroc. Oh je ne me toui mente pas du résultat final. perdu son charme. au soleil. Ça ne fait rien. que sa compagne remarqua.

plus je serai épris de Norade. — mes Sans doute. Un baiser volé dans le cou. — Hélas. la tante Le cousin Jérôme s'est volatilisé. je serais plus tranquille. main souple. Mais J'ai désiré irrésistiblement connaître l'un et l'autre. je l'ai mérité et plus vous me gronderez. ni même votre amante. le Afin de changer cours de ses idées. je l'elTarouchais. je ne le sais que trop. plus je serai content.38 DANS LA. tout paraît pire. ne m'a pas semblé que — Elle est fine. elle il demanda par et lit quelle fantaisie soudaine était venu rue Parapliarnerie. Grondez-moi. à la Marte- ne fait pas de moi votre esclave. Si je me battais. et la médisance court vite en Avignon comme « Vous êtes jaloux! Il ne vous manailleurs Elle dégagea sa petite vait rencontrer : quait plus que ça! Mais de quel droit. mais A distance. beau lieu- tenant? lasse. le Vous voulez savoir? Par jalousie. Pen- dant une partie de l'inoubliable soirée. Elle a son projet sur moi. Cetle question l'amusa — avec eu elTet diversion. 11 Henriette m'a beaucoup plu. je vous . au milieu de lui soldats. Je pensais vous trouver eu famille et me rendre compte par jmoi -môme de voire degré d'intimité le cousin Jérôme. LUMIERE je suis loin. Elle ne vous l'aurait pas laissé voir. car on pouune personne de connaissance. vous m'aviez entretenu de la tante Istre et du cousin Jérôme.

. comme je regarderais un colli(>r de perles ou un tableau de maîlre. elle en serait il malade. avait dit cela très bas.HESITATIONS l'ui 39 déjà dit. Le projet de dîner à L'Isle-surSorgue. un ruis- sellement de sirop concentré! — — Permettez-moi de vous fait l'offrir. je regarde ce melon provençal cristallisé. en pleine rue. et Norade en fut boiileversée. parce temps de restrictions! Quelle prodigalité. mais avec une force de contentioa singulière. étant libre. — Il Jo vous aime. avait quelque chose de' déterminé. mar- bnaucoup. d'un ton uni. non. avoir du sucre et ici. bien à (ort. Non. par exemple! Une contiune conliseuse. Le peu de distance de l'autre. par cet féminin qui retaide voluptueusement rinstant décisif. Cependant. à lui a fait faire li si grimoce. quelle gourmandise inouïe! Si tante Henriette voyait cela. de tial. faut pleurer pour c'est Grande-Uue.- jour et je passe. scrie à Jamais de la vie. quelque attention. puisqu'il vous envie. Je lui dis boi. toute per- sonne du sexe masculin qui me témoigne. Elle redoute. Cet aveu au qui lui plaisait soleil. fait est que je me compromets carrément. Rue Parapliarnerie. vous rêve/! Les anciens n'appelaienl-ils pas cela porter une chouette à Athènes. elle retint le « Je vous aime instinct aussi le joli » qui lui venait aux lèvres et s'écria : « 01» melon confit.

galautines appétissantes et tigrées. Vénus tend les bras et. se lamente. l'occasion remarques joyeuses et qui reluisaient au soleil. la mine avide et gourmande. se soumettent à l'harmonie naturelle des horizons sons. la préoccupation patriotique élevée. Les gens entraient. payaient. C'était. choisis- saient. dattes dans leurs boîtes oblongues. . même frénétiques. brandade de crevettes.40 DANS LA LUMIERE Un peu une dont la plus loin. il y avait et épicerie. s'inquiète. tremblotante de crainte à confites la vue de son consommateur. tourmentée. misensuel. se plaît à faire soulfrir. rue Tieux-Sextier. Ailleurs. : devanture débordait de friandises de saucissons à l'ail et sans ail (mais toutes sortes ils contiennenl tout de même de l'ail). doux de souvision d'être délié de la morose. ce qui n'empêche pas l'inquiétude noble. des chan- Jean-François se rendait compte que sa rude bretonnerie fondait au contact de la fille du 11 lui était pêcheur méditerranéen. L'un et l'autre d'ailleurs savaient bien qu'ils entraient. Ici elle plaisante et baguenaude et et ses transports. de pour l'infirmière et son blessé. rire intérieurement. mais ce qui les dépouille de leurs vaines épines. ressortaient chargés de paquets. remarquablement achalandée. vérilable gelée de véritable viande. Peu à peu les craintes du jeune homme s'estompaient dans cette buée dorée qu'est l'atmosphère idéale de l'amour et qui fait de toute la Provence un enchantement mi-ironique.

c'est Deux dîners de suite. à qui la brusque apparition de François avait été insupportable et qui. y entraient réso- bordée de pièges. clabaudeat ont toujours un bon 11 y a une fablo de » La Fontaine là-dessus. en tète-k-tôte avec ce jeune officier. Elle avait eu une scène de Jérôme. Puis l'amour maternel avait emporté sur la cirI conspection. beaucoup trop. exprimant par là que quelque chose « Tu ne comptes pas clochait pour de boti : . dans ils une voie grave. M'"'' Ainsi parlait Istre. Elle répliqua aimée. M""" Istre continuait à secouer la tète u à Tavi- gnonnaise ». c'est trop. c'était bien. mais petite lument.. Elle tout à fait désagréable.HÉSITATIONS par le 41 double désir. elle avait hésité à intervenir. — Ma fille. avec quelque énerve- ment dans la voix. tu n'es pas prudente. Connaissant la de sa nièce et son goût ombrageux de l'indé- pendance. Un dîner dehors.. D'ail- leurs ceux prétexte pour chibauder. n'osant rien dire à sa cousine. reportait son mécontentement sur nature primesautière sa mère. je suis libre de actes. Tu vas te compromettre et mon devoir est de t'averlir. Norade ne lui l'ut s'attendait pas à cette sorlie. Je ma ne cherchait « Tanline personne et de mes et : me moque du (jui qu'en-dira-t-on. précisément parce qu'elle était éprise pour de bon môme plus à lutter.

» La vieille dame demeura atterrée... Toute pâle. ses jambes tremblaient... avec diliiculté et comme si sa langue était : subitement trop grosse pour sa bouche ridée Eh bien. mais toujours enivrée d'amour.. Le terrain se dérobait sous elle. Ah! mon Dieu. elle voyait. un de ces réflexes passionnés qui détruisent. j'ai voulu simplement te mettre en garde contre un collier dont je ne pourrais jamais supporter le joug.. appuya sur son épaule la pauvre tête grise « 11 n'est question ni de vous : quitter. que deviendrait c( Jérôme?. fût-il en or. : une cristallisation de dix années « Et pourquoi ne Fépouserais-je pas?.. Norade. alois.. ni d"épouser quelqu'un qui ne tieut sans doute pas à s'unir à moi. un tiou noir. Que deviendrait la maison?. eut n'est-ce pas? Alors ù » avec lui? La jeune un mouvement brusque. tu as songé à cela! » Effrayée de l'effet produit. elle dit à voix basse. .. Eh bien. fût-il en caresses. Elle évitait de prononcer le nom de Jérôme.. proche de l'évanouissement. ni même le » contacl. au lieu de l'avenir. (Jue il deviendrais je moi-même. prit sa tante dans ses beaux bras généreux. en quelques secondes.42 DANS LA LUMIERE épouser ce jeune quoi bon iîirler fille homme... déjà pleine de remords. fût-il en soie souple. Est possible. comme en dehors de sa volonté. s'appuyant sur une chaise de paille. diversement combattue.

» me faudra agir en cacheite et vite. « monque. lyrique prêt et : naturelles laquelle tout son et môme mystique.car la lante avait rompu le pacte tacite. demandant d'échapper aux d'une faiblesse de cœur pour organisme. l'excellente femme. avec un soupir. était « Faites. bien connu dès amoureux. me voilà fixée. — cl Jérôme. mon Jérôme disparaîtie.. ce serait sa . Déjà. si je le puis. en posant crûment la question. ou mais prends-moi donc! Une heure plus lard. dans une petite chapelle frais. jusqu'alors demeurée dans l'ombie. Cependant Noiado songeait Si j'agis. le « non . Elle voulait éviter un mot. que ma délicieuse condamnable erreur n'ait de suites fâcheuses que pour inoi-uième. sentimentale à l'inévitable n'était plus qu'une comédie. ô mon Dieu. si . à cet entraînement coupable et. » irréparable. à odeur d'encens dictoiiement. où « « adieu » signifie » « je t'appartiens « laissez-moi » a le son de ». sans le savoir elle était décidée à suivre Jean-François partout où et sa résistance il voudrait l'entraîner. trant ainsi qu'elle tenait à la vie. C'est l'instant. de l'église Suint- Agricol. Donnez-moi de résister. il : C'est bien. «Norade priait avec ferveur et conlra- comme font souvent les suites femmes. obscure. je .. où le «jamais» équivaut à «tout à l'heure». . qui la tentait depuis plusieurs jours. fin. . qu'elle se jouait à elle- même. moi n'aurais plus qu'à » reprit.

Un secret instinct l'avertissait de se hâter. Mais que ni François. Le communiqué marquait un temps d'arrêt dans l'avancée allemande.. de convoitise. le reste aurait d'elle. partagée entre un bien trop sévère el un mal rempli sonnante à travers son trouble.ni ma tante. n'en avait plus. péché. Brécéan était fermement résolu à décider la jeune fille ce soir-là. de cueillir la fleur merveilleuse. Il n'en pouvait plus. une Victoria découverte attelée de deux camarguais. près des remparts. et il était convenu que l'on se retrouverait chez le avait retenu loueur. qui se cachent dans deaux de combinaison guerre ne comme le soleil derrière les brume. Son poumon le laissait tran- . le travail scientifique. il un sens. les risques de la lui paraissaient qu'un préambule à cet essentiel qu'était la possession de ^Sorade. et rai- des pays de clarlé. Punisspz-moi. toutes ces forces la nostalgie ri- un aveu avaient déchaîrié en lui sentimentale. Avec Hors Il cette possession.44 DANS LA LUMIERE je ne le puis. une bonne voiture. la Son existence anté- rieure. ni J(^rôme.. cependant qu'il en avait la force et la possibilité. de ne pas succomber sans remords. comme l'explosion dans chimique. fille » Tel était le ne portent la peine de mon lucide égarement de cette d'attraits. Un baiser encore timide. Brécéan voulait croire que les choses prochainement tourneraient bien et que Lehadec était sain et sauf. Seigneur.

et ma vie était devant . flamboyaient étroits et long des « roubines la vifs canaux solide d'eau courante qui s'en vont. avait les yeux cernés. Son costume faisait encore prèiait son teint mat un relief singulier à blanc d'objet d'art. de mille pe- préoccupations grises. on arriverait à L'Isle-sur-Sorgue pour le Norade. — Comment ma faute? — tranquille. ayant peu et mal dormi. ! cela. Le se cocher Tavcl. Jean-François lui prit la main. — Mais vous avez lièvre — C'est votre faute. qu'il se sentait éiuancipé.HESITATIONS quille. de rassérènement intérieur. déclara que. à cinq Quand cents mètres de la ville. portant partout fraîcheur. de manuscrit à enluminures. une mi- gnonne tites fossette creusant sa joue délicate. la guerre. qui la plus désirable. à son image. à peine avait- elle commencé de parler et de rire. un fils vieux qui avait son unique à dîner. la journée était en or pur et les pointes des claies le des ». sans presser. A peine était-il près de Norade. heureuse. J'étais ou du moins je me crovais heureuse. il remarqua que la celle-ci était chaude. Gomme la matinée roseaux de ces . îl 'i5 avjiit resprit libre el éprouvait une sorle de plénitude. La gaieté habituelle de son regard était tempérée par une visible langueui-. do leur dernière rencontre.

La jeune fille ne put s'empêcher de sourire. au point où nous en sommes. reprit Norade d'un ton grave.46 DANS LA LUMIERE moi.3cul de nos troupes sur Château-Thierry? On s'en inquiète en ville.vous donc? En doutez-vous? Oui. mon- — Coquette! — Nullement coquette. Mais à quoi bon gâcher et brusquer les préliminaires de l'amour vrai? A quoi bon forcer les étaj)es? Quelque chose me dit que. malgré vos — . Tous vous en apercevrez. Mais non. un peu de contrainte ne mes- sied pas. n'est-il pas : vrai ? » La question tombait mal. Autrement vous iriez trop vite. Les Américains arrivent en force. — sieur — Alors la promenade est gâchée d'avance. En quelques — — — M'aimeriez. — C'est ce ont de qu'ils gentil. que dites-vous du r. Le Breton murmura Ça vous amuse? Moi pas beaucoup. tout a cliangé. Ce brave cocher entend ce que nous disons et il connaît toute la ville. heures. mon blessé. Vos son : — compatriotes sont bavards. puisque vous devez épouser le cousin Jérôme. droite comiiio cette route. Le cocher Tavel se retourna « Lieutenant. Brécéan contint humeur et répondit par une rassurante banalité. Il faut fairo attention.

Vous ne l'avez jamais rencontré? Jamais. comme des petits camarades. Mais Norade ne l'entendait pas ainsi et ce ]»etit obstacle imprévu. C'est que nous sommes quelques-uns dans l'armée l'iançaise. je n'ai plus 'i7 beaucoup de vie devant moi. Tavel se retourna de nouveau. . — Mon fils Il est dans le génie. manger dans ma main. L'Isle-sur-Sorgue n'est pas un but de promenade inéluctable. lieutenant! Ce sont deux agneaux. et qui viennent. de prêter attention à vos camargos.qui me rend hardi devant Il mon jeune bonheur. comme un linge fin. a fait Verdun en première ligue. qui fâchait son compavéritables — — roubine. Je les aime. ajouta « Vous feriez bien. Si nous le laissions en route au prochain village. et nous ne nous connaissons pas tous par nos — noms. y eut un silence l'officier. Nous irons à pied jusqu'où nous pourrons. cher homme. Il a la croix di? guerre. Ils auraient vite fait de nous jeter dans Il : la Pas de danger. ses doigts légers tremblaient cl sentit que que sa résistance glissait le long d'elle. voilà tout. la découvrani de la tète aux pieds. C'est cl. pécaïre. Hier jai eu une sorie d'éblouissement. en dehors de votre présence.HÉSITATIONS soins. murmura tout bas Brécéan exaspéré. le soir.

précédée d'un jardin et de bosquets. de toutes celles que j'ai rencontrées. pareille à une coulée de métal bruni. scintillait de mille débris de vaisselle. derrière vos paroles. Ellf lui lit o. remarquer qu'au retour ïavel. Les enfants jouaient entre Aux terrasses des vastes cafés. un monosyllabe approbatif. apercevait les cuisines. sorait somnolent. On devine. puis derechef attendris ou sérieux. batifolant. La rivière. vu son âge. sa- vouraient le bon de Tair en lâchant.RE l'nmusail.'j8 dans la lu m II. L'auberge était vaste et sans confort. les amoureux arrivèrent au bourg de L'Isle-sur-Sorgue. partant plus silencieux. de temps en temps. une On femme vidant . ado- — rable et rare.nori. au contraire. C/est celle-là qui me plaît à. en mourir. là par des les pla- ménagères. où des tables étaient dressées. portés sur petite une personne comme tout le monde. on me reproche couramment mon lyrisme illusionné! Allez donc vous recon- naître dans ces jugements divers. Oh que non pas! Vous vous distinguez. quelque chose que vous taisez soigneusement et qui est le déroulement d'une personnalité secrète. sans rien prendre. des vieux prenaient l'apéritif ou. Provençales! — — Quelle réaliste vous faites! A'oilà bien les Allons bon. jetés tanes. Ainsi devisant. dans le moment le plus luxueux de la chute du jour.

Cela viendrait plus tard. les fa- . elle accepta. comme pour les amies d'enfance que l'on présente à son fiancé. car le il redoutait courant d'air. L iie longue conlinence. mais Jean-Frantant. pour mettre un peu de poudre sur votre joli nez ? » Sans méfiance. oii il y avait un canapé boiteux. dit rade. tenait une poêle au-dessus No- d'un feu — C'est joli. en se demandant comment il les trouvera. dans la lumière. mais elle les gardait pour elle. à demi fanées. Ils gravirent les marches trop hautes d'un escalier large et vermoulu. : çois la pria de n'en rien faire. exalDe nombreux vers de Mistral et d'Aubanel chantaient dans sa mémoire. en partant. Cela sentait le renfermé. Dans le pot à eau languissait un bouquet de roses blanches. « Vous ne désirez Brécéan suivait son idée pas monterun moment dans une cIjaniLre. précédés d'une servante maigre comme un chat sauvage. Quelqu'un. l'officier s'approcha de la jeune fille. Tout l'amusait et lui paraissait beau. Dès qu'ils furent seuls. dans la crainte que son compagnon ne les aimât pas autant qu'elle les aimait. La fille voulait ouvrir les fenêtres. Ils entrèrent dans une vaste pièce à deux fenêtres.HESITATIONS un poisson vivant teau. une toilette et -un lit recouvert d'un édredon rouge. et qui se tordait sous le 49 cou- un bras nu qui vif. le feu. avait laissé ces fleurs.

ôO DANS LA LUMIERE ligues de la guerre et de la maladie. Deux bras vigoureux la serraient qui devaient ensuite et la mesquins accessoires de dévêtaient en hâte. Car ce qui fut pris une fois dans le tourbillon ascendant du désir remonte sans cesse à la mémoire. une noix. sait qu'il ne s'agit que de préliminaires dans tout le et ne s'a'arme pas du plaisir incomplet. qui lui allait tiop bien. ardente et Imaginative. obstacle ni retenue. la plus grande minute la hanter à jamais. Toute sa jeunesse. Au lieu que l'homme. ne s'appartint plus. dans un désordre semblable à une courte folie. rSorade sentit en elle ce frisson total. maladroitement. cependant que quelqu'un suppliait et près d'elle gémissait. renversée pâmée. puis elle se tut. avec une sorte de bien que sa résistance fût nulle. L'instinct féminin. écos. le Un soudain vertige fit tourner les l'enêlres. Quand elle elle sentit cette bouche brûlante sur ses lèvres et ces mains errantes autour de sa taille. La perfection. sans rétlexion. dans ces prises initiales. dans la volupté comme reste.sant tel un enfant colère. est l'œuvre de l'application et du temps. le pot à eau. attribue à sa décon- . allait audevant de celte jeunesse héroïque et aventurée. l'amour impatient (loiinaient à son visage quelque chose de douloureux et d'àpre. et plafond. qui pré- cède les grandes tempêtes de la passion partagée. de sa vie. Elle et proférait des sons entrecoupés. remerciait. même cultivé.

se figurait qu'il n'aimait que médiocrement Norade. Ce sera vrai seulement demain matin. que Jean-Framjois. Qu'avez-vous ? Qu'est-ce qui vous fait : — croire ?. qu'il s'était trompé.. Là-dessus les poèmes mentent et les roles mans aussi.HESITATIONS 51 venue passagère une importance souvent comique. Norade suivait ces réflexions à travers les protestations sentimentales.. un peu sorcière. Tout en réparant le désordre de sa toilette et celui du lit. Avec la plus grande facilité . Elle en riait intérieui ement.. Vous vous demandez quelle sotte Je suis histoire — vous vous êtes mise sur les bras. terne ot maussade. Pourquoi cela?. et nenvisagoait plus... (jue ce n'était là que la petite aube. C'est vrai dès maintenant. Comme elle lui il insistait sur leurs projets d'avenir. membres brisés et la voix rauque. après une C'est ainsi satisfaction tout animale. avec morosité.. d'une splendide journée. que lui prodiguait son cher déçu.. lieutenant. que les conséquences possibles de sa l'redaine. de pur style. en ce moment vous n'en pensez pas un mot. ferma gentiment la bouche de sa petite main encore frémissante « Taisez-vous. dans sa candeur bretonne.. Aucune histoire. Vous en êtes au stade du regret et aussi du léger remords. sachant bien que le lien était solide. comme ment celui qui se relève.

je vous préviens que j'aurai une crampe. En deux minutes. elle murmura « Que ce ne soit pas par politesse.que vous respectez et fait encore un compliment. à qui vous n'avez pas Vous avezdevant vous votre inlirmière.vous absolument ? j'y tiens. Mais oui. Seulement.52 DANS LA LUMIERE l'élat nous allons nous remettre dans d'avant le d'esprit dîner à la Bartelasse.l'orga: — — Y tenez. Ne vous fatiguez pas. il adressait la parole. Dans le Midi. avec une désinvolture à peine nuancée d ironie. elle en lit gentiment la remarque « Son bavardage vous agace moins qu'à l'alîoj'. pendant notr»' dîner à L'Isle-sur-Sorguc. Comme : lîrécéan prenait les jambes charmantes entre les siennes. au moins. Sa responsabilité lui semblait moins lourde. Néanmoins. ranimé pour de commençait à trouver que sa conquête récente avait l'air un peu détaché de lui.le premier au papa Tavel. dès le dessert. Le D"" Barias le répète souvent tout. Deux bons camarades soupèrent en face l'un de l'autre.. monsieur mon blessé. dant : . Brécéan. le reiour. plus silencieux. feignait de ne pas s'en apercevoir. nisme est solidaire. nous gesticulons. comme. après une loyale bouteille de Châteauneuf et un confortable ragoût de mouton. 11 redevenait amoureux et ISorade. sous la table. M"" Peiius. penbon. Le mouvement des bras fait remuer les jambes.

forgée. Les cyprès délitaient. Un clair de vraiment provençal. s'il en était ainsi. moitié en français. droits comme à la parade. Or. ? Serait-ce une rouée songeait Brécéan. laquelle est le restiraulant de l'amour physique. j'ai pilié unique à la guerre. d'une voix de cristal et de chair I-ou vent ferra fait danser les étoiles La luiio clarinello Blancliit sur les sommets.. cette l'orienta jalousie. et quête. Mais.. si la vierge intacte. se demandait. à reconquérir. n'avait pas. après chaque conlune lacté. Norade soudain mit à chanter. jusque tout là-bas. La jeune fille lui avait facilement cédé.. vers le liane vaporeux des Alpine^. Qui s'y frotte s'y pique. Il a son — — — . avec l'égoïste méfiance qui il fond du caractère masculin. elle était.ez » comme disent les paysans tourangeaux. Comme le rossignol tou( l)é se par le premier rayon pâle. Norade. moitié en : provençal. cher monsieur je vous ai déjà prévenu que vous n'aviez pasPas du iou(. fils — de lui. vous me taquinez. donc elle avait dû se donner déjà. Il l'avait déjà à la guerre avant le dîner. vous me « sur'j. fait le et. affaire à — une petite demoiselle de pensionnat. inondait la campagne avignonnaise. lui physio- logiste. . qu'il s'était.HESITATIONS 53 Pauvre homme. avant pensée lui. appartenu à d'autres aussitôt vers la hommes.

fou de tendresse jeune fille paravant ? ne suis pas de gcirde.. Décidément. Tavel. Nommée Largue les ris Danaé. C'est que entendu Lakmé de Delibes au Théâtre de Montpellier. [his. en douceur à travers l'étoiïe. Sa main. Vous seriez venue me retrouver tout doucement dans ma chambre. ma . : 11 entonna ronde bretonne Il ét.) dans la basses voiles. — comme j'ai Pas de danger. amateurs de musique. je pis. la Nommée Largue les ris ohé pare à Danaé. n'êtes pas de garde cette nuit. à nouveau. Ah ! ! l'air des clochettes. de laisser partir seule la l'eût enchanté trois heures au- lui était de nouveau insupportable.. applaudit. mon lieutenant. c'est cela qui est beau A mon la tour. — Tant — qui — . et il marquait le rythme en la serrant.ùt une frégate. cela sentait la allait les mieux! Comme et l'idée la il voiture franchissait était. les virer. dans les grands huniers. remparts d'Avignon. lâchant les rènes. — Prenez garde que les camargos ne s'em- ballent! lui répéta Brécéan. dit Jean-François.S'* DANS LA LUMIERE Quand elle eut achevé. ils sont moi. — Vous chérie — Non. à plat sur la jambe de Norade.

Mais alors quand parlons-nous foi. chut.. en descendant de voiture au coin de la rue Parapharnerie.. mon amant! serra la vivacité et » murmura : .. Elle ne répondit pas. i — trant Chut. je ensemble? Car.. mai*:. le (i'is — on mon! de Tavel — Quelle lée El ma réputation.HESITATIONS 55 fit-elle. elle lui « main avec Bonsoir. qu'eu fiiites-voiis? — soir. C'est vrai. chut. ne peux plus s'est après ce qui passé re nous ne pourrons plus vivre l'un sans l'autre. de bonne vivre sans vous et...

Il tient effet . lon. Au dehors il faisait un grand vent. Il meugle. gel furieux. il la sonnerie des cloche=.CHAPITRE III DEPART Norade pleurait dans la nuit. Il est chargé d'un bataille. et ses ondes violentes s'enchaînent alors les unes avec le? autres. puis prennent peu à peu le ton du reproche. écrues dans le jour. mais ses arrivées coïncident presque avec ses départs. par lesquels grincent les vieilles girouettes ouvra- gées et s'éparpille mistral a le apprivoisé. ses volutes ont un triple tourbil- comme en la fumée des tableaux de de l'ariillerie. mugit. Le la colère. étouiïaut sps sanglots contre son oreiller. rythme de On le croit repique. un de « houiïent » ces coups de mistral qui soudainement sur Avignon. de la 11 gronderie de vieille dame. siffle. hurle et déchire de longues bandes de toile. pâles la nuit.

trouble. Elle l'aimait sur la route. assem- bleur de poussières vénérables. irrésistible. comme perdu. quand regard. sa langueur et pect vigoureux de son corps de blond l'avaient troublée. et voilk cette son d'une voix. Norade pleurait. ainsi qu'une rage de la nature par qui s'apaise l'angoisse humaine. Sans poids de la maternité. il Elle l'aimait aussi coupe le souffle et le dans les ténèbres. qui cauNorade avait eu pitié de l'ambulance. Cette folie était la conséquence l'ambulance logique d'une attraction l'oiseau. proche de l'oiseau sous tant de rapports. l'éveil de la pitié ou de la surprise dans sera tant de ravages! flamme allumée. oii le ne l'entraiaeraient le pas ses ailes? L'éclair d'un regard. qui courent tout le long paysage.DEPART fail 57 1^^ liltéraiement trembler la lune et partage soleil flu en lames glacées. François. mais elle ne s'était pas avoué ce sa Elle aimait tout de et suite parole chaude convaincue. commis des pleureuses aux cheveux d'or. avec son poumon tral'as- A son premier bain. Lui ayant apporté du . le désir. renouvelable. quand il était arrivé à considéré versé. à contremarche. qu'il chasse en bataillons pressés. et elle avait promis de partir avec lui. avec un congé de trois mois. François Brécéan quittait le lendemain. Norade aimait le vent de son pays. d'une de ces fascinations que le physiologiste admet pour si que le moraliste refuse à la femme.

surtout depuis la soirée de L'Isle-sur-Sorgue et la conversation avec la tante. Effacer. c'était une tache qui allégeait singuliè- champs élyséens de rement le remords. Elle allait porter la douleur et le désespoir dans une avait trouvé l'abri. faisait beaux bras et contractait ses jambes de chasseresse entre les draps tièdes. maison. Elle allait accomplir tout cela. el rendu. de propos délibéré. Le contre-coup de son amour de mal que haine. ferait autant comme la pire mé- chante des méchantes. l'image horrible de la guerre dans un blessé de la grande guerre. sans se douter de la menace imminente. Comment se passerait la nuit suivante. la santé. C'était cette perspective qui la désolait. sa maison. Car le remords dévorait Norade. la constante et discrète sollicitude. dont elle avait toutes les confidences. oii elle l'adoration. au point le plus sensible. quand la nouvelle du qu'elle tordait ses . elle si si bonne la et douce. A côté d'elle dormait la tante Henriette. celle qui lui avait servi de mère. Elle savait belle pleine de chanis. au moins la elle l'espérait. elle voultit iiiainl<nant lui donnei du se tons les plaisirs à et fois.58 DANS LA LUMIERE et soulagement plaisir. Elle allait tromper et meurtrir. Au-dessus ronflait le déplorable Jérôme. sa meiHeure et sa seule amie. à force de caresses parfumées et tendres. semée de les caresses comme sont semés la d'asphodèles Sainte-Baume.

comme on veuve dit. ami de son père. C'est pourquoi son projet et elle se rassurait en i'exauiinant.idc se luppelait. Cette réflexion amena la jeune tille à cette et autre que le piège de la vanité est subtil qu'elle ne devait se croire ni exclusivement adorée par sa tante et son cousin. la disparition en mer d'un pêcheur. ponctuel. qui les apaise parfois rapidement. à Cassis. mais non la crise de désespoir que l'on redoutait. à annonça à la jolie la l'atale A sa grande surprise. une voisine deux mains nouvelle. à condition que le pire soit leur sincérité complète. Combien elle eût préféré cela! Mais elle ne voyait autour qui pût d'elle la personne. rapportait consciencieusement sa paye. de sa petite enfance.DEPART donblo départ serait connue ? 59 Quelquefois les chost'S douloureuses sont mieux subies qu'on ne laurail cru. dans chagrin. même généreux. renseigner sur esprits après sa elle avait l'état vrai des cœurs et des fugue accomplie. Finalement. Peut-être y aurait-il simple dépit. oîi l'homme sobre. pas même la servante. gracieu- . Elle alluma sa bougie habilement. tournant ensuite à la colère et à la rancune. iNor. Il y a dans les êtres une somme d'acceptalion insoupçonnée. prit et son courage. ni irremplaçable. Nul n'osait prévenir sa femme. celle-ci provo- qua un déluge de larmes. car c'était un excellent ménage.

Mais je ne puis plus me passer de celui qui désormais commande ma vie. car je vais vous faire de la peine. Je ne suis pas digne d'une destinée sage. ni perverse. Si c'est mensonge. Pardonnez-moi tous deux. comme tous les soldats de cette grande guerre. ne résistent pas à son appel. elle l'avait combinée dès le premier dîner à la Bartelasse. je l'ignore. D'ailleurs. Comment cela est-il arrivé. et sa reconnaissance durera autant qu'elle. comme elle faisait tout (car ses g'esles dérivaient d'un sang cla^^sique^ prit sous son la der- oreiller sa lettre d'adieu et la relut pour nière fois. tantine. Ce silence quant au rachat de ma fauie est-il une excuse ou une aggravation ? Les filles de ma race. Il me veut. voilà tout. comme va être la mienne. Tu avais vu en moi. Votre petite Nouradoest toujours la même. . je le suis. elle n'a pas changé. Ne me croyez ni folle. il n'en sera jamais question. Je désire avertir moi-même. en compagnie de Jean-François : Ma tantine aimée. C'était une erreur. et le plus tôt possible. 11 n'a jamais été question de mariage entre nous. comme quand on sent les choses trop vivement. ni égoïste. et je suis bien trop fière. quand l'amour les prend. je vis un peu dans un songe.CO DANS LA LUMIERE sèment. elle na changera jamais de sentiment vis-à-vis de vous. j'en mourrai. la femme possible de Jérôme. Chose étrange. Il est bien trop indépendant. et je pars aujourd'hui avec lui je ne sais pour combien de temps. et je vous demande alors de m'oublier. depuis quelque temps. Je ne me crois pas indigne d'une destinée mouvante.

sous l'enveloppe à ton nom. Elle la l'abordait. ma chérie. pour nos pauvres. folie. répondait m^me pas. une femme aux traits douloureux. qui ressemblait à celle qu'elle avait perdue si jeune. La clef de la cave et celle de mon armoire à glace sont dans le premier tiroir de ma commode. mes petites économies. J'ai été si heu- reuse dans ta maison. Rien ne remplace la sollicitude maternelle. 11 et^t indulgent. ou l'eut aiguillée vers le mariage. C'est ma juste que punition. C'est là. dont la tille avait toujours les beaux traits purs devant le souve- nir? Mais une mère prévoyante aurait deviné et interrompu aussitôt l'idylle dangereuse de l'ambulance d'Everjon. si souflla ferma jeune les yeux. sa bougie. une déchirure afl'reuse. comme chaque que j'avais une i'ois dans du chagrin. au bord de la mer. dans mon bonheur. La Provençale entra dans un songe où elle rencontrait. pliait. Norade sage. sous ta douceur et ta bonté. Je te laisse et te prie d'accepter. C'est du lien surtout que j'ai besoin. elle si Qu'aurait pensé sa mère de cette raisonnable. l'interrogeait.DEPART mon pauvre papa il 61 de ma décision. je verse des larmes en la quittant. Adieu. aux cheveux blanchis. je te serre encore fois mes bras. . tournant tête. la la ur> suplui passante. Ta petite NOLRADO. François désire que je n'emporte rien. Test trop et je redoute la rapidité de son pardon.

qui a bien répété son rôle. la valise. Elle était à le la l'ois lucide et décidée. Ayant longuement médité.62 DANS LA LUMIÈRE A sept heures fit du matin. telle circonstance et : que non En tait se relevant. à l'appel mystérieux qui lui venait de l'âme et du corps de François. les circonstances de son départ. elle agissait comme une pour actrice. que avait donné le cousin peu de vêtements et d'objets personnels qu'elle comptait emporter. comme d'ordinaire. Un soldat. Elle se demandait ce n'était pas un péché en plus que de prier dans une une voix intérieure lui assura que le repentir. d'Or et le Poème du Rhône). même si Ton est décidé à commettre la faute dont on se repent à l'avance. sa toilette et lui le elle se leva. vaut mieux qne la sécheresse orgueilleuse. elle avait la certitude qu'elle allait à une joie amère et gâchée. rangea dans son sac de voyage. Jérôme pour bibliothèque de (elle les Iles ses chers livres provençaux prenait avec elle la Grenade entr'ouverle. Elle s'agenouilla donc et pria longuement. avec une brouette pour . Elle avait rendez-vous avec son le train la gare. la petite sa fôte. mais elle sen- aussi l'impossibilité de ne pas obéir à son impulsion. depuis plusieurs jours. la table à écrire devant laquelle elle avait tant rêvé. à travers délabrement moral de la guerre. avaient un si aspect solennel. amant à de dix heures du matin. Les meubles de sa chambre.

mu chérie. son costume tuel d'infirmière. et deux de blouses de soie. que plusieurs les effets Comme disent marins. Tout se passa de la façon la plus simple du monde. as de la chance. tantine. iNorade descendit en coup de vent. selon son habitude. ruminant. dans ma vieille tète. Elle portait son costume habi- ne pas éveiller les soupçons. cinq jours auparavant. Veux-tu Soit. et cacha sa valise dans un coin. — mais dépêche-toi I La tante Henriette parut : « Bonjour. cette nuit. Je dors brûle. qui lui ainsi allait si bien.DEPART 63 devait l'attendre à cinq cents mètres de lu rue Parapharaerie. afin de tailleur noir. Laissant sa lettre en évidence sur sa cheminée. elle était parée. quelle tempête! As-tu pu dormir au moins? — dans le Mais oui. mais elle avait expédié à un hùtel de Marseille. Elle rencontra Jérôme qui venait de chercher de l'eau chaude à la cuisine. un tas d'histoires . (Juand je suis lancée sommeil. quel vent. rien ne me réveille. Je a "ai pas comme une — Tu fermé l'œil entre minuit et quatre heures du matin. me mettre une lettre à la poste? Je n'ai plus que l'enveloppe à faire. une bouillotte à la main : — — — Tu De vas k l'ambulance? ce pas. toilette.

Elle rassembla ces chères images comme un trésor de nostalgie future. et qui n'avait plus la sensation du sol. fugitive reprit sa valise. Je lui expli- querai mieux moi-même femme le petit accident. . mais intensément. d'un pas rapide. Du un « premier étage Jérôme N'oublie pas! » lança sa lettre avec La rue. la boutique. maison grise. la Elle regarda vivement. Anna.64 DArs'S LA LUMIERE eiuiuyeiisos. !a devanture aux fruits confits. Lise. Entendu.. treille aux fruits mûrs.. azur. cette : venait aux lèvres avec un sanglot Adieu maison. Pour la dernière fois Norade serra entre ses qu'elle chérissait et elle bras la pauvre mit dans cette élreinte tout son cœur. la tante ne s'aperçut de rien. étroite et haute. Adieu patrie. Comme elle était habituellement expansive. Marie. Adieu les fleurs d'or des vieux murs. elle s'éloigna. Elle est arrêtée depuis hier. In peu plus loin. Adieu patrie. Un chant de Hugo.! Puis. tiède et charmant. Elle était dans la Le temps était voilé. Pourrais-tu passer chez Blaiicarcl et lui dire qu'il vienne poser des bourrelets à mes — — fenêtres? Les miens s'effilochent. lui ment certain. ces lieux témoins de sa seconde enfance et de sa jeunesse. comme les outils d'un tourfois. Je ne te confie pas ma montre pour l'hor- loger.

avec tous les trains encombrés et les difficultés de circulation dans transporté l'hôpital de la zone des armées Norade consola de son mieux ! la mère aftligée* Elle osait à peine parler dos bourrelets à re. trépidant. ainsi que. 11 avait le teint rose et frais d'un enfant et toussait d'une petite toux nerveuse. inquiet. ce thème tout professionnel calma plutôt M"*" Biancard. d'Avignon à Meaux. Paul Biancard avail eu un éclat de shrapnell dans le mon venlre à l'alTaire à' de Bazoche et il avait été Meaux. salut militaire et. Norade entra dans la boutique. un papier à la main : est blessé. sans mot dire. dans . Ah! mon Dieu. il mil ses mains sur sa ligure. Sur le quai de lagare attendait Jean-François. déjà convaincu que sa belle proie. avec la brouette. mettre. Ce qui ne l'em- pêchait pas de fumer une cigarette de tabac blond parfumé. pourvu qu'il ne meure pas! » Elle expliqua que cette lettre venait de son capitaine.. Mais. au dernier moment.DÉPART le le 65 Il lit soldat était à son poste. Quand il aperçut Norade.. comment aller. Elle reprit ensuite son lamenta.. Paul est blessé. pril la valise. au milieu de ce cruel chagrin à sa grande surprise. La maman Biancard sanglotait sur « Mon Paul une chaise. qui s'informa (les posément dimensions des fenêtres et les inscrivit. le Inpissier (domine on passait devant Biancard. pour faire la coiîimission. allait lui échapper..

en voiture Pivet reçut avec billet de vingt plaisir.. enfant rerais l'henre. selon le mot du poète. de son officier. Les compagnons de voyage des amoureux étaient un ecclésiastique au visage intelligent et froid. enfin. Le train pour formé? il déjà formé! mais part dans trois minutes. semblable ment francs. assis l'un en face de l'autre. qui toujours igno- Passe-moi la valise.. une bruyante famille e>pagnole composée du pèrC. de la mère et de leurs deux filles. — En ! voitufe. naturellement. avaient les On de deux jeunes ttiariés.66 DANS LÀ LUMIÈRE du bonheur. Vit d'iiianition et meurt de nourriture. entre Avignon trois ils il et Marseille... avaient oublié d'emporter leur déjeuner. . habillées. l'homme qui ne vent plus : l'excès voir le destin « Enfin. ^— Voilà nion lieutenant.. très émus.. un capitaine et un comnicindant. enfin. Car est bien connu que l'amour.. qui lisait son bréviaire.. un Le train s'ébranla. avec une personne en (rop. Pivet.. regardait avec sympathie. sublime. Oh! Mar- que seille est-il déjà" S'il est — — je t'aime ! Chut. messieurs. Le compartiment était plus que complet. le train n'arrivait qu'à heures de l'après-midi et. les voyageurs. jNorade et François. Il n'y avait l'air plus de v^'agon. ni de buffet. Sois calme..restaurant.

jetait aux jeunes gens un regard profond. François se mêla à la conversation « Excusez-moi. double absence. qui venait d'être déclenchée. Programme rempli de la point en point. inutile. je vois que vous avez des détails sur celte affaire. on constatant fixé. on sera — — 11 Qu'importe! Parbleu! y eut un silence.. Je serais bien heureux : . » Sans donner d'adresse? rompant : Non. François dit à Norade. — Demain.. Autrement. « J'ai dans un lansfaoe volontairement voilé : raconté que je ne partais que ce soir. L'ecclésiastique.. C'était un très gros succès. tout s'est il bien passé? » — Admirablement. — — Le capitaine et le commandant s'entretenaient le de l'heureuse attaque de Mangin sur taine affirmait que la dixième pris plateau capi- de Méry. De votre côté. Norade reprit à voix basse « J'ai laissé un mot. Gela aurait eu des inconvénients. intersa lecture. Je vous expliquerai.. toutes ces personnes m'eussent accompagné à la gare. mon cher camarade. Le armée avait surune otîensive allemande en préparation et l'avait presque anéantie. Les Espagnols dressaient l'oreille. Car elle n'avait pas encore pris l'habitude du tutoiement régulier.DEPART 67 Se penchant en avant.

Les Espagnols semblaient étonnés de ce qu'ils entendaient. le Se tournant vers sa femme jeter quelque stupeur. au bruit du mistral et des girouettes grinçantes d'Avignon. et ses filles. seule. . L'abbé avait posé son bréviaire sur ses genoux disait et. fussent mêlées de détails familiers et de conversations couréveiller. la son mot. toute récente. Je sors de l'hôpital tout de ce qui se passe. lion pouvait être retournée complètement. où chacun prouva sa compétence.. monsieur. Beaucoup merci. les trois combattants se lancèrent dans des considérations tactiques. qui avait figure grasse et luisante d'un toréador retraité. Désormais. Elle se cii'constances. Le père. El tout subite? Oui. demanda finalement seigneur parlez f » officier. d'un jour à l'autre. gros voyageur leur annonça la nouvelle. de temps en temps. Partant de là.68 DANS LA LUMIERE et j'ignore de les connaître. qui parut Norade s'étonnait que ces graves et décisives quant à rantes. : « Coument se nomme. demandait si elle n'allait pas se dans sa chambre. » Obligeamment qu'ils savaient : les officiers racontèrent ce L'affaire de Méry le avait ])eaucoup plus d'importance que ne disaient les jourla situa- naux. si elle. cette importante bataillé que — — — — Méry-Courcelles.

brunes et rebondies leur papa. Alors repas?. Des 'vois d'oile ciel. Le train courait à travers cette campagne incomparable. el elle pénétrait aisément du moins le croyait-elle — jusqu'au plus intime des caractères. immortellement chantée par raissaient le seaux traversaient ici el grand Maurras. prit dedans une orange qu'il fit reluire avec la manche de sa soutane. comme des jeûneurs qui auront plus tard leur la revanche.DÉPART Chacun de ses 69 compagnons de route se gravait — le profondément dans sa mémoire. Le vent. ses inflexions de voix. Les officiers tirèrent d'une mu- comme sette du pain. du vin et de la charcuterie. Des ruines roses appalà. sans oser mentir en affirmant qu'ils n'avaient le prêtre. un saucisson et un quignon gris. » Ils s'excusèrent. couvert de décorations « Voulez-vous. de nouveau. qui s'étend entre Vaucluse et l'étang de Berre. madame. alors qu'on est privé soi-même. s'était levé et faisait scintiller les oliviers d'argent. L'ecclésiastique remarqua l'air hypocritement détaché de ce bel officier. Le prêtre ouvrit sa valise jaune. en riant... atteiguirent un panier rempli de provisions. ouvrant à nouveau son . et vous. avec ses traits. remplie de paperasses. : lieutenant. Norade et François se regardèrent. me faire le plaisir de partager avec moi mon pauvre pas faim. Mais vue des victuailles d'autrui. Les jeunes Espagnoles. aiguise furieu- sement l'appétit.

large assiette à soupe. qui à donna lieu beaucoup de politesses. qui a son fils unique à la guerre. n'osait point laver. et s'adressant : aux « Messieurs. Norade et François acceptèrent. assez subtile. et finalement à la circulation de plusieurs timbales et gobelets. une aulre orange et un aulre qui- gnon. à le mine aimablement osseuse. Restait la question de la boisson. sans avoir besoin de se faisaient les communiquer. de faux refus. de possession. après uue courio recherche de sa longue main paie. » Comment Kîéîiagère. où les bouches du prédécesseur laissaient leur empreinte.70 DANS LA LUMIlîRE armoire portative. Le et la ficiaire. à la porte les suffrages. Breton les Provençale. de vous otTrir une bouillie à la confiture quelle compose elle-même et qui emporte en général couloir. Une vieille dame. permettez à une trois officiers maman. ce qui est une autre forme. et que le nouveau bénépar bienséance. y découvrit. apparut. refuser? C'était une sorte de colle rose et grenue. mêmes réflexions en la même temps. Cette génépoussa les Espagnols à oil'rir d'une conserve américaine de langue de hœuf. un autre saucisson. renfermée dans un pot dit de La vieille dame la détachait par larges cuillerées et la disposait sur des pciits . qu'ils dévoraient à comme une helles dents. C'était à croire rosité en avait lout un assortiment. qu'il qu'il tendit aux amoureux. dans du wagon.

tout scrupule. avec la certitude d'en un de autre. qu'elle pasisail n'o?:îtient b.DEPART cavtons. d'un gracieux sourire. .. heureuse- ment arrivé. fait de liberté et d'espérance immédiate. le coudoiement. pas refuser. » déclara le capitaine avec un baut-le-ccpur. fout neuf. l'infini. Ils n'éprouvaient plus qu'un immense bonheur à deux. sa compagne à Norade crut vomir. contraignit profiler de l'aubaine. La ville b<vi- gnait dans un fluide d'or. d'abord. la : fourré ma part sous la banquette. 71 ses piivilégioa. « pour voir venir le soir sur la mer. mais n'en reuiercia pas moins. ni faire la grimace. » Tout sentiment d'angoisse. au le premier s'écroulerait. tout remords avaient disparu. jiour les yeux. Franavec une expression impaye^ble. et monde éclata de rire. à sept heures du oi!i soir. Puis elle demanda à son compa- gnon de montoi" lout de suite à Notre-Dame-dela-Garde. l'odorat. avec un fort relard. Le train entra en gare de Marseille. donne le sentiment plus profondément que la conlomplajoie vraie c'est La tion des étoiles. les oieilles. Norade préféra deselle avait cendre à riiôtel Terminus.. Tiuiagination. tout le fut j'ai de sa mixture. Quand la porto du refermée « Elle est bien brave. comme cas oii si le monde avoir leur appartenait. la vieille donatrice. qui guettait do loin l'effet wagon dame. son paquet de vêtements adressé et o'e linge. Ceux-ci çois. ?\Iarseillo.

et les heures. Plus encore que la rue de Paris. chez elle. avec Yulcain. grecs. agitée dans nuit grise des siècles. tous lesidiomesdespaysde lumière. tous les ciis de bonheur et de colère. le violet et le cuivre chaud. Approchée de l'oreille. aimant Marseille. dur forgeron. Quel monde? Le y plus ardent cuve d'eau où naquit Yénus. et tous les soupirs et toutes les caresses des pays latins. . celui de la Méditerranée. elle se donne au Temps. travers Elle et tamise la lumière dans une lumière plus vive tel plus forle. qui reflète Tantiquilé dans l'heure présente et môle aux plus voluptueux. n'ont plus de sens. dont deux spires tournent s'entrelacent dans le même sens. égyptiens et syriens. qui rassemble les générations maritimes et riveraines. voit passer les jours. Quiconque. lascive et trompeuse.72 la ville DANS LA LUMIERE de ramusement perpétuel. tous lesdialectcs. sous For. Marseille est le coquillage géant où bruissent tous les langages. la rue de Marseille est. comme des vols pressés d'hirondelles ou de flamants roses. de tous. Elle a renversé son sablier. comme aux plus héroïques souvenirs. seille est Au regard. un feu vu à et un autre leu. Ainsi que fit sa mère. Ijleue le commerce des épices et des vins généreux. d'autre manière. Un monde frémit et palpite. pour le duper. y vit. les années. Marla l'écharpe multicolore. le roux. comme 1rs elle est un tourbillon sonore. Elle est un et tourbillon imagé.

mais somptueusement. » Elle avait quitté son costume d'infirmière. seille. une moisson d'observations chatoyantes et fécondes à leur tour. sont ordonnées dans leur conrafraîchissante. de psychologie dilTuse. dont léchancrure laissait voir le cou . quand elle se transforme pour lui en élément. « Il est certain disait François avec bonne humeur. une vaste expérience. sous le sel brillant.DEPART pour et le 73 badaud. elles Les odeurs de Maraussi. que ses portes bleues d'eau et de ciel.. attendu qu'elle pousse à l'ascétisme par extérieure intérieure. mais son vêtement noir ne lui seyait pas — — moins. le paganisme sans cesse avec le christianisme et l'isolé que devient celui perdu dtms la foule. y fait sourdre abondamment au-dessus ï>on désert est au dedans du cri. de la mer peu huile mais pareille à une céruléenne. Bien plus que la cité de Puvis. Telle se dévide et se déroule la série des boîtes japonaises subintrantes. comme forme pure du cristal dans sa solution trouble le silence comme la et sursaturée. fusion. une pluie de concordances héréditaires.. qui n'a vu d'elle. marchée pressée. et la foule luttent A Marseille. Maiseille est la cité de Pascal. attendu surabondance des que l'excès de vie la vie d'elle. chargée d'histoire. serrant contre son bras celui de Norade il est certain' que ça ne ressemble pas à Brest. et qui les fait valoir. la plaisirs et la satiété.

les bassins de la Jolielte. dans l'ombre bleue de la vaste nef. Son petit chapeau. d'un côté.74 DANS LA LUMIERE blanc el TY gras. puis la le lointain. les îlots blancs de Pomegue et de Ratonneau . Les amoureux étaient seuls. ses bandes alternées de violet et d'écume. fm ovale du Le jeune homme se rete- nait pour ne pas l'embrasser tout le temps entre son oreille rose. Après une courte. mais fervente prière. sa façon de se garantir du soleil en mettant un bras replié devant les yeux. la mer moutonneuse. ses puis une sorte de lande déî^ertique. de l'autre. classiquement incurvée. faila tête et conformation parfaite de visage. Le Breton tenait la jeune fille serrée contre lui et contemplait ce spectacle magnifique. Norade emmena son ami sur le terre-plein. sourire limpide. et sa nuque ronde. la naissance do la poitrino. mais distinct clocher de Gémenos. . où est iiistallé un poste de télégraphie aérienne.' très sait valoir la le simple et sans orneniont. en prolongation du profil brables. la cité aux toits innom- campagne qui va vers les monts. et chacun de mouvements harmonieux. à laquelle succède une rampe tournante. dominant la ville. Pour monter à pied au sancluaire. Le vent était vif. On voyait. sa voix chaude et douce. 11 admirait sa belle démarche souple. en jelant des cris d'hirondelles. Des enfanls jouaient et se poursuivaient. il faut traverser un large faubourg aux maisons neuves.

d'en haut j'ai dévah' Le long de la mer et des grandes ondes Et j'ai couru comme un déconsolé Et par son nom. et je passerai vite alors qu'il ne passera pas. ainsi que dans les tableaux des primitifs. sa nuque blanche était frôlée parle vert profond de cette banlieue marseillaise et son poudroiement d'or. quand.. donnant à l'officier l'illusion qu'il comprenait et parlait cette langue de lamour. ma chérie Je n'y suis pour rien. monté sur la cime des Maures. en provençal. mais pas avant d'avoir épuisé ce beau paysage dans nos baisers. Parce qu'il l'a compris et exprimé. je te le jure. Les lèvres roses de Noradc buvaient l'eau bleue de la rade. Elle murmurait les vers d'Aubanel. tout un jour. il voit fuir le navire emportant Zani la brune : D'en haut. dans ce pays fait pour Elle les répéta et qui ne s'ouvre entièrement qu'aux amoureux.DEPART si 'ro pur. alors.. . dans les oliviers. l'ai criée!. les baisers insatiables dos amants. Jean-François. Il apparaissait que la nature sert d'encadrement ]\ la bcautt^ et qu'elle est étroitement associée à la perpétuationde respècc — — — Que ! ton pays est grand et splendide. le long des calanques et dans l'amour. Les vers de sa pléiade chanteront éternellement dans les vignes. le félibrige demeurera immortel. Nous passerons ensemble.

paysage. Les Fleurs du Mnl « le mal n'a pas elle : de fleurs. ces deux-ci demeurèrent la fiôre le silencieux. durant une bonne heure qui pas«a comme une arc-boulant dégustaient ainsi minute.76 DANS I. avec son lait vireux et sa petite figure cruelle? J'ai vu plusieurs portraits d*^ Baude- .à lire. de cette hauteur. C'était François qui évoquaitBaudelaire. Le monde s'endort Dans une chaude lumière. revêtent les champs. pas plus gros. s'accoutumant livre. des routes. il n'a que des ronces ou des capsules empoisonnées. assis de biais sur les larges pierres basilique. faussement démoniaque. majestueuse grands bateaux. Ils buvaient et . mais ne comprenait pas pourquoi ce poème tourmenté avait pris ce titre absurde. Les canaux. Norade en la poèmes entiers par cœur. la ville entière* D'hya'^inthe et d'or. dans un de ces moments ronsardiens où à la delairienne fait place savait aussi des grimace bausérénité. le que dans un cheminement des et lente. que des coquilles de noix. pour de bon. Peut-on dire que l'euphorbe soit une fleur.A LUMIERE Ensuite. des sentiers. l'entrée. l'arrivée et le départ des trains. L'orbe du soleil Ton percevait le bruissement illusoire de son incandescence lousoir venait Le atteignait la crête des flots et chée par l'humide.

s'alarma. En encombré de plusieurs personnages malsains. . rendait son amour encore ai-je plus violent. à la façon — Pourquoi souris-tu — "Parée que nous aurions ? . — soupira François. sur l'état avertie sur les choses de la médecine et du par blessé. que de cadavres mal enterrés Norade sourit. . Le mystère de notre rencontre me plaît. — Ah! bien-aimé. alors que nous sentons de même et que nous avons des idées voisines en poésie. qui voulait répliquer. La guerre n'est pas que sur les champs de bataille. parce qu'il cherchait à ne pas être simple. pu ne pas nous rencontrer. François. de la main que ce n'était rien. ce qui est la plus grande marque de la parenté d'esprit. A ce moment. mais la sensibilité de Norade.DÉPART laire : '7 Il a l'air d'un homme qui n'était pas heu- reux. qu'il n'avait pas su unifier en lui. eut une quinte de toux. montrant ses dents blanches. ! Baudelaire. comment pa attendre . Elle avait oublié la une fragilité physique qui. C'est cela qui me fait sourire. de certains félins. faisait signe comme si sa poitrine et Il sa gorge eussent été remplies de verre fêlé. elle est aussi à l'intérieur des natures. Est-ce que c'est défendu à Brest ? Ici à Marseille c'est très recommandé. que cela passerait. — Un terrible hérédo. compassion.

. un type dans le genre de Claude Bernard.. j'ai la dent. fait deux. ou de Koch le Boche.. pour détourner la conversation : — Je vais enfin savoir ce que la c'est qu'une véril'argot table bouillabaisse et. ! . quand j'en ai parlé à un Marseillais. Il est vrai que vous n'en avez pas.. chez Isnard. L'air est froid. A d'Everjon. la rascasse Tout le monde connaît ça... indispensable à votre soupe d'or.78 DANS LA LUMIERE ces quinze jours!. nulle part ailleurs.. de science certaine. dans ce paradis des gourmands. conformément à militaire. maintenant. » C'est péremptoirc. n'était pas tari. à tôte de guerrier japonais. Mais toujours. ici. ! — Comment Fappelles-tu?. dans des restau- rants du quartier Latin.. et que je sais. ou chez Isnard.. Il m'est arrivé de man- ger de bouillabaisse. monde me croyait poitri- Vous finirez par me donner des bacilles du Boche Koch. Assis à une petite table du rez-de-chaussée. tu oublies que je suis un savant. commenirappelles-tu? Mais la rascasse. que la tuberculose et moi ça naire. Or. les amoureux virent Oh... J'en étais sûr.. tout le Tu me crois poitrinaire. voyons. -^ Là. il m'a répondu « La bouillabaisse se mange dans une calanque. Pourvu que « c'te guerre » n'ait pas tari le poisson. Redescendons. pas fameux d'ailleurs. dans votre glauque Océan Le poisson. à Paris. Puis. ou chez : Pascal.

des convenances. voulait rentrer à l'hôtel immédiatement. ([ni lopogcaicnt et qui chantaient. leur semblaient ridiculement petits et mesquins. de soldats et de débardeurs. La petite rascasse irritée y Voisinait avec les quartiers de congre. Les empêchements. vous n'avez pas ça dans la tranchée! — monsieur. A leur félicité. de loup et de saint-pierre. — flein. mais si! Tous à huit heures tapant. les derniers rayons de l'astre comestible Rougissaient une sauce abondante. au milieu d'une foule de matelots. impatient. et des languettes d'un pain spongieux. Dans une soupière jointe. A leur désir réciproque. dé famille. La guerre .ï3ÉrART arriver 79 un Vaste plat. lieutenant (dit un voisin familier. l'Erôbe qui ressemblait à un Turc les soirs. Ils bassin à di'oite. mais légère. aucune borne. sur lequel le soleil se cou- chait au milieu des chairs blanches et appétis- santes de poissons de plusieurs espèces. la victoire. noir comme Mais si. Sortant de François. débonnaire). JNoradc désira quelques pas. Il serait temps de réfléchir plus tard. aucune lisière. obstacles leâ de la morale. C'est une des conditions de là. C'était leur première soirée de liberté complète et ils n'en revenaient pas faire d'un pareil bonheur. Les formes confuses des bateaux s'entremêlaient sur le la vieux port et composaient une eau-forte à longèrent le Rembrandt. parfumée célestement à l'ail vif. on nous ravitaille en bouillabaisse.

échappait à la trivialité. Ils regagnèrent le « Terminus ». mais elle était ici noyée dans la kermesse. <( Le laid est beau. les êtres dégradés. à demi-dévêtues. le beau est laid. d'une voix prétentieuse. Car on craignait un bombardement par sousmarins. phonographes. Une voiture découverte passait. La prostitution n'exclut pas l'amour. dans le grouillement des rues montantes. » sou- une sorcière de Macbeth. vu la tempéra- Accroché à un réverbère. et recouverte. Car Shakespeare était en honneur au Muséum.80 DANS LA LUMIERE apparaissait dans la variété des uniformes. Par son excès même. un ivrogne glapissait. parallèles comme les dents d'un peigne sale. les deux jeunes gens apercevaient. des silhouettes d'hommes arrêtées près de femmes en peignoir. Déjà elle avait sauté. comme uue biche. qui profitent de son argent. La lumière paix. ou souffrent de son esclavage. de verres bleus. ce specimpudique et véhément. de qualité moins crue qu'en temps de et là. un air italien. ici abon- dante.. Serrés l'un contre l'autre. d'après cocher. connaissent toutes les fureurs et tous les tourments de l'amour. et riait dans la nuit. tacle. la caricature dont elle est brutale. . qui sxî mêlait au nasillement des ture.. toujours possible. éventrés gisaient sur le à côté de caisses était assez solidement clouées. 11 lit signe au pira François. se retourna pour aider Psorade à monter. ou. Des ballots sol.

lln'y eut.. par uneécharpe bleue jetée sur l'ampoule étincelar^te. sur un océan de félicités. L'accord physique entre celte brune du soleil et ce blond des brumes complétait leur accoid intellectuel sauf qu'il était pour l'électricité crue et "qu'elle préférait les ténèbres.. prit sur son beau sein nu la tête brûlante de son am^nt. maisl'impressiond'unembarquement. Quand on en fut^ la . C'était leur premier duo depuis L'Isle-sur-Sorgue. ni regret. comme on meurt. tendresse. ni fausse note. appuyt^. Norade. Finalement un aimable compromis intervint. s'epdor- mirent ainsi. ni déception. celte fois. la chambre confortaide et spacieuse.DEPART 81 par la bruyante Caniieuière et des rues désertes à odeur de poisson et de pharmacie. maternelle. Ils sur son front sa petite main fraîche. pariégère bourrasque. Le couloir de l'hôtel était silencieux. en balbutiant des mots extasiés. .

CHAPITRE IV LE PÈRE DE NORADE Norade ne pouvait vivre sans nouvelles de ceux qu'elle avait abandonnés. Ce matin-là le ciel était gris. sensible ô. La jeune fille avait prévenu son compagnon Papa est un homme très simple : (( et proche de Il la nature. aime la mer. avec le désir de faire connaître à son amant l'endroit oii elle était née. oii elle avait passé sa petite enfance. à à la loyauté. Elle pensait bien que la tante Istre annoncerait son départ à son père. sa pipe. et sa fille. Je n'ai pas honte de lui. cinq jours plus tard. la la poésie naturelle et musique. C'est ce qui. et le vent soufflait en tempête. parcouru de gros nuages chargés d'eau. la Révolution Avec cela un artiste. pas d'opéra-comique. l'attirait de Marseille à Cassis. Je ne suis pas fière . un vrai marin. comme tu pourras t'en rendre compte.

à — quai de la gare. de décorations. 83 Tu me compreildras mieux » qviand tu l'auras vu. La mer et la France unifient beaucoup patrons pêcheurs de Bretagne et de Provence. fait bondé de commères et cle cet officier à la raine le service. ma qui. aux roues cahotantes. tout va bien. Ils traversèrent trois rues aux cailloux pointus. ce qui teries de sa Il lui valait les plaisan- se [e compagne. Je l'ai vue. heureusement privé de ces vains perfectionnemenls qu'on appelle le confort moderne. demandait si on ne l'avait pas oubliée sur Nullement. ne devait pas être à la pèche et de l'emmener déjeuner à l'hôtel. — Je connais ça. une placette. sur l'impériale. valise. François était toujours préoc- cupé de sa cantine. répondit François. de forme an- . un Il antique petit omnibus aux banquettes dures. qui regar- daient avec concupiscence cette jolie femme. arrivèrent sur le port devant une petite maison grise à deux étages.LE PERE DE NORADE de lui. le Ils résolurent de surj)ri^ndre patron Pertus vu le mauvais temp'^. était soldats. Cassis est éloignée La gare de du bourg. De ce côté là. ce qui s'appelle vue. Les Bréles céan de Brest et Lehadec de Saint-Guénolé les doivent ressembler aux Perlus de Cassis. couvert aimable et fièie. et les le? mocos ponantais. Elle tient compagnie.

car il Brusque». beaucoup. tel : qu'un Romain de la grande époque. au visagP rebondi. C'était là. Mais écrit. et un étonnant amalgame de Frédéric Mistral. Il tendit à Brécéan une large main. homme Reste Elle ouvrit la porte d'entrée. tout au moins pour un pêcheur.. A cause de cela. solide vieux. toi d'être mon mon véritable Je vous re- proche seulement de vous être sauvés comme des voleurs. jamais ses maîtres. durcie et ravinée par le faisait travail et l'eau. ce qui u fit cienne.. — Est-ce que le brave là. le Car il était pour l'amour partage des biens et la fraternité entre les hommes.84 DANS LA LUMIERE un maigre jardin de une barrière basse. oi!i est-il. La pauvre a beaucoup de ton amoureux ? » libre. Henriette m'a chagrin. Déjà son père venait à leur rencontre. débonne reconnaissait serait sorti?. Il ne dépend que do fils. Norade. que prr^tédaient trois mètres et Norade poussa la barrière. on le surnommait c le Russe ». de Michelet et de Tolstoï. sourit « Je m'attendais à ta venue. La qu'une lisait Il fugue de sa réalisation fille lui apparaissait ainsi partielle de la doctrine. pourquoi n'avoir pas pré- venu ta tante? . aux yeux ardents sous les cheveux Il gris. glabre et régulier. garçon! fils. — Salut. le tinter la sonnette et aboyer chien naire mais sans mémoire.

garçon. trois verres Embrassonsdu vieux cassis. Tu as bravement fait la dernière des guerres. — — Comment t'appelles-tu? François Brécéan. comme on aurait pu le craindre. la médecine continuerai après la guerre. Elle aurait pleuré. pour l'afîranchissement de tous les licite. désespérée. chers émancipés! conviction du ton sauvait la puérilité s'attendait du à fut cérémonial. ilon. Les Bretons aussi sont des hommes libres. le brave Jérôme! Mais tu n'es pas faite pour un malingre. nous! Atteins. A votre La pire santé. qui est là. dans l'armoire. vous êtes jeunes et et beaux. 11 y était dit que Jérôme avait eu une abondante crise de . vous serez fidèles l'un à l'autre vous aurez des enfants. Tu es Breton. Mais François. Norade. chez qui coulera le sang des Pertus. — — quel est ton métier? et je C'est parfait! Vous Vous aimez. protesté. charmé d'avoir riette à ainsi rompu la glace. juste ciel. apprit que la lettre de la tante Hen- son père était douloureuse. petite. Je te donne. Ça se voit au sel de ta face. Celui-ci me plaît. hommes.LE PÈRE DE NOnADE 85 — quoi. Je te fé- J'étudiais Jes sciences. rassurée. derrière toi. ma béné- diction révolutionnaire et laïque. tu sais pour- Le vieux atteignit sa pipe sur : le bulTet et la bourra « C'est vrai. qui d'après les récits de sa maîtresse.

pendant votre séjour. . que la surprise scandale était vif à fambulance d Everjoii. qui paraissait l'avoir soulagé. brigand? On le — rit. il a de la place depuis la mort de sa femme. que Norade connaît bien. Je vais commencer. Les dispositions ainsi prises. A vous alliez à l'hôtel. et puis c'est plein de sou- venirs. nous logera. Eh bien. Il avait toujours peur de gêner. le Père Sidoine. si.. j'y tiens. cette vieille baraque. je l'exige. Ce mélange de bonhomie et Je cynisme d'H-oncerlait légèrede ton amoureux. Il demeure à côté. moi et ma pipe... c'est le paradis des braves gens.. Il serait un peu fort que la — nous ferons le tour de la Provence. Esl-ce vrai. 11 me cou- après dans tous les sei'vices. Finalement il se laissa tenter. Puis bonne heure! La maire Prouvenço. nous resterons ici quelques jours. qui iront au cœur L'ami Téron. — rait Ce n'était pas difficile à voir. car chacun y connaissait propension de l'héroïque blessé pour sa trop sensible infirmière. par vous céder ici la maison. Si. Ça lui fera un saint et un mécréant. Il héberge déjà un aumônier blessé et dont on a coupé la jambe. Le patron Pertus demanda quel était programme du voyage de noces. mes petits perdreaux. mais la modérée. il fallut encore décider le vieux à venir déjeuner au C/iecai Blanc.86 DANS LA LUMIERE le larmes.

Norade était heureuse. objecta malicieusement Norade. la rend chère au souvenir. J'aime bien ta tante. aïe. Norade et François étaient deux poètes. — — IVcre. Rien n'est trivial aux yeux des poètes. plusieurs de ses craintes dissipées. enfants. des Espagnols ou des Grecs. 11 n'y a pas un de nos jeunes gens qui ne soit tué. Quelle pitié! Cependant. et sa fantaisie merveilleuse transformait féeriquemont tout autour d'elle. Cassis sera bientôt un désert. Il n'en laissa rien paraître el le repas dans la salle humide. que je rallume ma pipe. il n'y aura plus de lin marin sur nos cotes. nous serons morts. tous les hommes sont frères. petite. |iapa. fut très cordial. gémissait Laurent Peitus.LE PERE DE IS'ORADE 87 ment Jean François. Sans doute. s'il me faut choisir entre . mais le père de famille préférera toujours ses enfants à son pleurs et coitTes de veuve. si l'un vers l'autre par le besoin lyrique et le répit du lyrisme dans — Aïe. et je lui rela connais un beau talent pour t'aime contiserie. C'est mon habitude au moment de la salatîe. prisonnier ou grièvement blessé. Ce ne sont que Quand nous autres. Elle peut. les vieux. attirés la gaieté. et. La réalité n'est blessante s'y attarde que pour le qui s'y soumet ou platement. Sans doute. Vous permettez. Rien que des Italiens. cela continue. et rêve qui l'exalte. un peu enfumée. Je mieux. elle doit être un départ journalier pour la dore.

Une vieille grand'mère apparut à l'entrée de la salle. Bré- — Chasseur à pied!. madame. avenante et vêtue de mère de l'aubergiste. dit-on ébranlait les vilres de la salle à niatiger. sans ses soins. le Père Sidoine.. tirant de sa bouffarde un panache de fumée bleue. pour la pêche et la promenade.88 DANS LA LUMIERE ton bonheur et celui de le lien. Il Mon pauvre petit Félix était est tombé. de- venue sombre ain?i qu'en hiver.. François céan. C'était la — : « Oui. qui ne décelait nullement l'homme de mer. Laurent Pertus s'en alla d'un pas de proconsul. car. je serais mort. à Vauquois. Tu Nouradô? . •— Mauvais temps. voici près de deux ans déjà. son fiancé et son blessé. digne. jamais consolés. chasseur à pied. Là-dessus. une bouirasque on Provence.. Eh adieu. Nous confecliontierons tme boilrride et vous ferez la connaissance de mon vieil entiemi. le le Mais nous ne seroùs rappelles. ils sortaient de table. Employez votre journée comme vous Tenlendrez. François intervint noir. Je vous invite ce soir chez l'ami Téron.. te voilà revenue à Cassis? Tu n'es donc plus infirmière? Quel est ce beau jeune homme.. ma sœur. je choisis Comme tiède. Elle avait connu Norade tout enfant. ton fiancé? Norade pâlit légèrement. petite! Comment. une « brélounié ». dans les alpins. que j'aime bien.

grand'mère. serra : l'officier « longuement la main Que vous allez avoir une charlieutenant. le maintenant. Brécéan était pris d'une quinte de sa toux sèche L'erreur de et qui lui déchirait la poitrine. je vous demande? Les larmes coulèrent sur son visage raviné. plus douce de toute la côte! Ah! vous ferez bien La bourrasque était un peu tombée. La jeune fille l'embrassa. la vieille aubergiste dissipait l'impression de sécurité que . fait prisonnier lui-même et nous annonçant la petit. le 3. Mon fils est veuf. — le — — — ^ 4. Il n'avait que Qu'est-ce que nous faisons sur cette terre. Vous aurez les deux plus belles chambres. la plus jolie et la mante femme. Ensuite est arrivée une lettre de son capitaine. Nous l'avons cru pendant trois mois. Vous resterez ici quelques jours? Merci. des jaloux. puis coupant à travers champs et rocs. Blanc.LÉ PEHE DE NORADE 89 — Si — je mole rappelle! la ensemble. La de vieille soupira. Mais ça ne duriera plus très longtemps. nous logerons chez jiapa. Los amoureux suivaient un chemin longeant la mer. Je le croyais seulement disparu. et qui menait a la calanque. mort du lui. De nouveau. A quand les noces? Sitôt la guerre terminée. dans Nous avons assez joué grande cuisine du Cheval aussi.

L'ecclésiastique remarqua le numéro du régiment du jeune homme « N'avez-vous pas connu le commandant Arsse? » Merci. La pauvre. Celte réflexion.. seule solution possible elle se serait fait tuer à son coup de cœur. elle désirait le mariage. amenaient. Si : — . mais plutôt que de l'avouer à son ils compagnon. donnée l'accueil cordial de Laurent Tout le monde les croirait fiancés ou ils mariés.90 lui DANS LA LUMIERE avait Perl us. J'ai dû. chez le jeune homme. mais quand? Monsieur et madame. çois. décoré de la croix de guerre et de la Légion d'honneur. le retour sur soi-même. nous rebrousserons aussi chemin. Elle songea : C'est le Père Sidoine! » Superstitieuse. aperçurent à quelque pluie et le vent. que changer île dissimulation. et n'auraient fait ainsi.. une onde de mélancolie silencieuse et la sensation de dépaysement. répondit Frannous jugeons l'entreprise impossible. de l'aventure qui risque d'enchaîner. Norade le sentit. comme François. barbu. ils Comme étaient dans cet état d'esprit. grisonnant. monsieur l'abbé. au l'intuition même moment. elle que celui-là les unirait légitimement. — part. marchant vers eux dans la un aumônier militaire. l'un et l'autre. di^^tance. je vous avertis que la pluie a rendu glissant et dangereux le chemin de descente à la calanque. et qui sautillait sur « une jambe de bois. pour ma eut. y renoncer.

comme tu le sais. Cette resserre aux outils leur parut délicieuse.. La pluie et la bréfounié recommençaient. Dans un effort de toux. C'était mon chef. Je t'aime tant! Cet accent.. Ils le ne sentaient plus ni la pluie ni vent. Je lai beaucoup fréquenté. 11 était comme ser en ivre de tendresse. presque tous plus ou moins atteints. le rassura « Tu rompu une et veinule. monsieur Tabbé.LE PERE DE NORADE 91 — — Tombé aux Eparges. : Norade. rendirent à François confiance et courage. tu es certaine que je n'ai pas de lésion tuberculeuse? — Tu me le jures! sur- Qui peut jurer cela. Lu peu plus loin les effet le chemin dévadevenu impraticable. inquiète comme lui. à un médecin tout? Puisque. Il saisit rapidement amants constatèrent qu'en lant vers la calanque était son mouchoir. Cela arrive quelquefois — ne tiie pas à conséquence. en toussant. une très légère écume rose vint aux lèvres de François. et aimé.. nous sommes Mais je te soignerai et tu guériras vite. et elle dut le repous- riant : « Ah ! mais non. Ils entrèrent dans une cabane au sol de terre battue. t'es se sentant pâlir et défaillir. Nous avions type! Ils se fait nos études ensemble. j'appelle au . létreinte passionnée qui suivit. auscultations de Toi qui as assisté aux Barias et de ses confrères. Ah le brave serrèrent la main. où des ouvriers avaient garé leurs outils.

le d'Uomère 11 parlait surtout à son oreille exercée.. comme son père. et consulté les comme arbitre conférences et les chicanes. Moins ancienne que celle de Pertus.. 11 était sans exemple qu'un différend entre patrons pécheurs ou « employés » n'eût pas été aplani par Téron. alors que « le Pertus était rouge. du ! (lonseil des })rud'lionimes et gens de mer. ou du jour et du soleil. et des Ilots. aussi calé que son vieux camarade. de la lune. alors que son ami Porius était gros. Laissez-moi tranquille. Avec dans cela. monsieur le secours. le brliissement de l'eau sur la côte. comme d'autres savourent une symphonie de Beethoven. et il se consolait de la perte des siens par l'immense chanson des éléments. tandis que Téron.92 DANS LA LÙMIÈRL. son grand-père. Téron était royaliste. 11 traitait ses clients par l'observation ironique et les amenait . indifféavait la passion de la •» musique. « Russe » dévorait Tolstoï et Proudhon. Il ne se mettait jamais en colère. calé dans son métier. Il appelait « le concert » cet ensemble de la nuit. Boche » La maison de maître Téron. briiits savourait les pins. ïcron était maigre et creusé comme une cariatide de Pugel. était de l'autre côté du port de Cassis. le vent dans les les déferlement des vagues sur rochers. La mer aux bruits sans nombre de la nature. elle était aussi plus spacieuse. et son arrière-grand-pôre son bisaïeul. Pertus rent à la sociologie.

car il avait son projet sur eux. Blessé aux Eparg'es. Bien que Laurent Pertus lui eut présenté Brécéan route comme le fiancé de Norade. d'un coup de gueule oblique. assez il indifférent aux choses de la nature. se trouvaient réunis. de à saint taille moyenne. diminuée seulement par la goinfrerie du chien « Brusque ». comme on dit. cela faisait une jolie salade. Téron flerait était d'avis que la réaction royaliste souf- en tempête. par l'effondrement de la fameuse formule «La République c'est la paix ». vieux oaniarade de Téron. fois Une qu'ils avaient ri. Laurent Pertus annonçait l'avènement de la vé- . qui avait rencontré les amants sur la de la calanque dans l'après-midi. était venu se reposer chez lui et prendre. Le dîner fut très gai. était tout Thomas d'Aquin et à la psychologie mystique. qui en avait avalé. le Père Sidoine. La conversation roula naturellement sur la guerre et sur les changements qui suivraient la guerre. Ascétique et barbu. l'affaire était réglée.LE PERE DE NORADE à rire 93 de leurs prétentions ou de leur querelle. si différents. eut soin de ne marquer aucun scandale et chercha à gagner la confiance des deux jeunes gens. le bon de l'air. ne fut Il pas dupe de cet euphémisme. de la même génération. une large part. la bourride excellente. puis amputé d'une jambe. dominicain et aumônier. le Père Sidoine. Quand ces trois hommes.

Le Père Sidoine et elu^r- ritable chait à raccorder ce calaclysme au plan divin. La jeune fille raconta comment les choses se Elle passaient à l'ambulance d'Éverjon. ont toutes leur origine dans « Elle est légère et un défaut de la demeurée dans raison. Ils étaient heureux. l'igno- rance de toute vie spirituelle. Celui-là.. je les sauverais d'eux-mêmes et du péché. ou amoureuse d'un seul amour et par conséquent rachetable? 11 conclut dans le sens de la seconde hypothèse. Mais l'étofTe est bonne et solide et. » tion la que matière scientifique et . Us goûtaient ces plaisirs faciles. môme quand l'observateur est aussi ignorant de la femme physique qu'un moine dominicain. imilaitavec esprit. il est vrai. qui précèdent les malheurs de l'aiïranchissement. Lui n'a pas eu d'autre instruc- que la mort. dans de longs regards chargés Ils ne désiraient rien de plus. les petites rivalités les humeurs du docteur se Barias. Le Père Sidoine demamlait à quelle catégorie : appartenait cette jolie vagabonde simple déver- gondée à son début. Une certaine pureté de la voix et de Tallure féminine ne trompe pas. songeait-il en regardant Norade. était particu- lièrement expert à débrouiller l'écheveau des erreurs humaines qui. chemin faisant. l'un et l'autre. songeait-il en regardant Brécéan. en trois mois de contact.94 DANS LA LUMIERE démocratie sociale.. bien que sensibles. François Nor<»de se communiquaient leurs âmes de et leur désir joie.

quel qui est celui vos ancêtres vous a légué ce beau talent? — Mon bisaïeul.. ceci demande examen. demanda Brécéan. y a pourtant ce qui avance l'émancipation progressive et . Au café. qui dénotait une singulière propension héréditaire. sans se faire prier. désuet. resclava£:e. qiiod dit le moine. mademoiselle. de rythme assez classique... de tribunal d'arbitrage et de salle à manger. est. — Oh. que le patron pêcheur (qui n'avait que des notions rudimentaires de musique) improvisait ses harmonies à l'imifation de la nature. Dans un coin de la grande pièce. Tout ce qui semble commencer date de loin. mais charmant. sonate il exécuta. celui-là même qui m'a légué aussi le clavecin. il y avait un clavecin. protesta Lau<< rent Pertus. Nihil nisi traditmn Ce qui signifie?. demeuré en bon état. — de Patron. les pipes étant allumées..LE PERE DE XORADE Il 95 et les ne devait remarquer que plus tard la toux rougeurs subites du jeune lieutenant. une étrange. — — — Ainsi se transmet innovât ur le don divin. la On n'innove rien que selon tradition. » ïl et ce qui retarde. qui servait à Téron de salon de réception. C'est sur cet instrument débile. oh.

Elle ^ait tous les ajrs du pays et tous les poèmes de notre Misti-al. de la jeune fille. et le enchantait Brécéan Père Sidoine. Sans se faire prier. — Il faut que ta fillo chante maintenant. cuire qui s'établit rnpidement un fort courant de sympathie. fit Téron s'adressant à Pertus. Sept ans a servi Téron l'accompagnait au clavecin et repre: nait le refrain à la tierce. . restituait à ces poèmes leur leur parfum de Maillane. avec l'ami Pertus Boire l'allf'^gresse Avec sa maîtresse Est de Mahomet Mais sur la félicité. la montagne Manger les castagnes Vaut mieux que l'amour sans la liberté. et Fon ami battait avec éion les comGolto dispute un accent analogue. d'une rare justesse naturelle.DANS Jl T'A I. Ensuite ce fut le tour du « Bâtiment vient de : Majorque » et de son chargement d'oranges Le capitaine est de Marseille. La voix pénétrante jeunesse magique.UMIÈRE avec 'I proférait ces aphorisrpes un fort accent méridional. pris par les corsaires. Le bâtiment de La Ciotat. les janissaires. Norade attaqua la célèbre chanson de Jean de Gonfaron dans Par les Ihs d'Or : Jean de Gonfaron.

lie Jean- François oubliait son accidenl l'après-raidi. Les « fiancés » regagnèrent seuls la maison Perhis. comme chacun perdait maux cachés.LE PERE DE NORADE ramoureiisé vivacité de leur 97 rythme. tombait jusqu'à ses reins cambrés. icon tout neuf d'eau de Lubin. harmonieux. Norade se déshabilla lentement. brun et mordoré par ondes. n'ayant plus que sa jupe et ses bas sur des jambes comme en montrent les nymphes de Fragonard. Leur petite chambre avait été préparée par le papa Pertus de la façon la plus touchante et fl il avait disposé. dont les moment. elle eut ôté son corset et sa chemisette. A un lîrusque ». La nuit était silencieuse et tiède. Ils n'avaient plus aucun sentiment d'une séparation possible. marin en usent. d'amphore et dénoua ses cheveux. sur la table de toilette. 11 un un pain débar- do savon à la viole! rassés de « les avait aussi aboiements intempeslifs risquaientde troubler leur sommeil. François les prit à . d'une femme qui se sait belle et aimée et qui veut donner à celui qu'elle aime hi volupté de la contempler sans voiles. rice et le soldat. 11 y a un Le pâtre et le de vue sa tristesse et ses exorcisme dans ainsi le chant. quand clairs. avec les gestes charmants. L'infini de la tendresse était en eux. porteuse elle leva ses bras de Leur flot. avec te. rapidité telle nourLes heures passèrent avec une que chacun s'étonna d'entendre la que sonner onze heures.

comme vous et moi.. Vous vous apprêtez faire deux infortunes. — Lieutenant. car le restaurant du Cheval Blanc était fameux. — le Lieutenant. Deux heures sonnaient quand ils s'endormirent en murmurant « J^ t'aime. les pleines pressa soyeusênient.98 DANS LA LUMIERImains. de réprises. je t'aime. d'un même cœur. dans l'après-midi. dont que celui des yeux ou du toucher. Il pensait que jamais il ne désaltérerait sa soif ardente de ce corps glissant et caressant de sirène. au bout d'une lieure d'étreintes et do baisers. Pourtant.. avec les éléments d'un bonheur durable. qui ont souffert et réfléchi se ensemble. s'en couvrit le visage.. échangeant ces aveux mêlés de soupirs.. Croyez en un homme qui vous connaît depuis peu et parler avec h. mais coûtait cher. huit jours plus tard. et d'anéantissements. je voudrais vous dire un mot. sur la jetée. doivent une franchise toute militaire. les embrassa. Ainsi parlait à Brécéan Norade était allée faire ses emplettes polir le repas du soir. que cuisinait une vieille voisine. le Père Sidoine. ceux qui se sont baitus avec boche. Il aimait qu'il allait mieux cela et il tendit ses nerfs pour la riposte. Ils restèrent alors à deviser dans les ténèbres. il s'apaisa. » tels des naufragés sur l'île bienheul'aiguillon est aussi vif : reuse. . Le Breton comprit immédiatement être attaqué de face.

Le second n'est qu'une raison de plus en faveur du mariage. sera le premier et le dernier. — Le premier. du jeune homme en tôte-àb-tôte avec son amie. De nouveau. il sentait la chaîne. sera levé fierté fille aisé- ment. à qui l'arrière-pensée de horreur. il soupira seulement « Mon père. comme la conscience. il mesurait sa faute. De nouveau. il y la volonté de Norade et l'état a deux obstacles François ce de : : de ma santé ». sur ce délicat sujet. C'est noire devoir à nous autres de parler rudement. Réflé- chissez et rappelez-vous que je suis à voire entière disposition. Je vous assure toutefois que cet entrelien. 11 ne répondit rien de ce qu'il avait préparé.LE PERE DE NORADE qui V0U8 aime déjèi 99 <( beaucoup. Mariez. Le moine continua d'intervenir aussi : « Je ne m'excuse pas inti- brusquement dans votre mité la plus secrète. » un silence gêné. Vc! iiftnç. non de mécontentement.vous. Une bizarre timirésultat de cet avertissement fut Le . et même angoissé. Simple mouvement de chez une l'argent fait sans doute pauvre. Elle n'est pas tout. mon cher ami. vous seriez gravement atteint pense pas — vous — ce Au que cas où je ne n'avez pas le droit de partir » sans avoir assuré l'avenir derrière vous.ulles » ont assez dutd. pendant le reste de la journée. pâlit. mais que co langage rencontrait sa propre pensée. La science existe.

Il se reprochait de ne pas Favoir tout aussitôt. un ressenti- ment factice. elle — retournera chez épousera et cousin Jérôme.100 dite. Sidoine ! Il en a de bonnes. lui avoir avoué mariage. contre son intervention. se demandait si cette aventure était bien la première de Norade. DANS LA LUMIERE mêlée de remords. Il envoyait ce moine gêneur à tous les diables. regrettait de ne pas liaison. Une et infirmière amourette entre blessé ne saurait le engager toute la vie. sans le Puis. Père lui » La condescendance de Laurent Pertus paraissait. elle — car tête-à-tête — la table se mit à pleurer. s'il n'avait pas eu de pré- . comme il était convenu moi je reprendrai le chemin du Muséum. Alors ils il il posa sa serviette sur étaient en train de dîner en sortit et dans le bourg. l'empêchait de con- fesser ù la belle pécheresse les raisons de son mulisme et de sa maussaderie. suffisait que la à son ardeur maladive. Quand nous en aurons assez « l'un de l'autre elle le — ce qui arrivera fatalement la lante Istre. Avec marche lui vif de mer. Nora^le crut qu'il s'inquiétait de sa santé et entreprit de le rassurer. il accumulait contre lui. cette mauvaise pensée vint très Une flamme aussi vive ne saurait durer longtemps. En fin de compte. il rembarré vertement. plus vile 11 que pittoresque. afin de la changer et l'air : le cours de ses idées. à la longue. par des allusions qui l'horripilèrent.

Il tourna le loquet. adaptés trop il bien à la circonstance. traversa . devant la pour la savourer davantage. Comme le lleuve au paysage L'orage rajeunit les fleurs. réveillent désiré la passion engourdie et lui restituent sa ferveur. Jamais François n'avait avidement qu'à cette mer.. 11 l'éteindre. c'est l'indifFérence par l'habitude. Ruminant la ces vers de Baudelaire. voluptueuse et cruelle. Les étoiles brillaient. ne lui par conséquent.. avec sa morsure qui ravive. Oh! détours subtils du cœur humain Par ce biais méprisant et injuste. Il lui en venait un fourmillement au creux des mains. apercevant à sa gauche la lumière de la petite maison de forme ancienne. La mer bruissait avec langueur. . IXorade aussi minute.LE PÈRE DE NORADE décisseur. La sensation. L'amour physique ne s'arrête jamais et ! son progrès s'accroche à tout. tels que l'imaginalion les combine.. retardant le moment pleuré. Cet abîme. tel l'alpiniste échappant à l'abîme où le vertige a failli le précipiter. Les tableaux trop vivants de la jalousie. et. I^es pleurs Ajoutent un charme au ysage. de déplaisait pas qu'elle eût Sois belle et sois triste. était si forte qu'il demeurait sur place. pour l'amant véritable. la jalousie entra en lui. choyé et 101 dorloté comme lui par le vieux marin anarchiste. revint à petits pas vers maison. de l'assouvir..

On eût dit que cette préoccupation l'avait quitté. tué à l'attaque du 27 mai comme il retardait. Aucun bruit dans la demeure. c'étaittoute la jeunesse de François. Assise devant son miroir de famille. sans se retourner. car elle voyait son amant dans la glace et elle était complètement rassurée « ïu n'es donc pas passé chez Téron ? Ma foi non. mais si doux. Je n'étais pas à la musique. à laquelle fugitifs. Le Père Sidoine tint parole et ne recommença pas sa tentative. Norade achevait de se coifTer. Elle demanda. soif. si ce n'est à celle de ta voix. La douleur. Laurent Pertus. de son côté. Plusieurs fois il demeura seul avec Brécéan. une moitié de lui-même. mais il n'y fit plus aucune allusion. l'infanterie allemande. eomme C'est ainsi . et qui lui donnait des nouvelles des transmettait leur courrier.102 le jardinet. en robe de chambre claire. les yeux encore humides. DANS LA LUMIÈRE ouvrit la porte. demeurée infructueuse. Henri l'avance de Lehadec dePont-Labbé. était en correspondance avec il sa sœur. Alors sur la elle se leva d'un lèvres sur les lèvres. à la tête de ses hommes. qui disparaiisait prématurément. bond et lui mit ses comme un fruit appliqué de se retrouver vaut bien La félicité une bouderie de vingt minutes. qu'un mot laconique d'un camarade de régiment annonça à François la mort de son cher cousin Lehadec. paisible : — co soir.

de plaintes suprêmes. blessure et réclamant par la rade. 11 croyait entendre Les tendres consolations de son amante lui parvenaient à travers les gémissements de ce chœur funèbre. dont il était commençait par et Nous sommes.LE PERE DE NORADE la joie. de la guerre. montrant du doigt sa mortelle un chapelet de prières! Pour distraire le chagrin du jeune officier. sacrifiés. . Daudet appelait si petites ligures » et qui sont les points de repère de la mai connue. Téron et Vertus décidèrent qu'on irait en bateau. les camarades bras en croix ou rcjctés sur le côté. et de suppliants que procure aux humains leurs la mort violente. A la nouvelle de vit aussitôt ce trépas héroïque. les yeux brillants. Tous les l'officier les apercevait. vous moi. enfants de rArmoiique. charnier. Ce souvenir ouvrait les toutes grandes. portes rouges. sur flam- Fimmense boyanles. ne pouvoir espérer que l'ami disparu arrivera tout à l'heure. comme dans les contes bretons. dans ces attitudes de désespérés. s'attache 103 à ces minimes circonstances les « qu'Alphonse vie inlciicure. laquelU n'est pas éloignée dt la plage célèbre des Lee- . furtivement. Quel malheur donc pas croire aux fantômes. Cela fille. lui lisant une pièce de vers qu'il venait de composer pour une jeune épris. déjeuner à la baie d'Allon. le jeune homme son camarade du lycée de Brest.

Tout semblait prêt pour le plaisir.et soleil. usées par la prenait bien le vent et côté. Un grand panier renfermait le déjeuner. Etaitce ridée de la guerre. ayant ceLlc partie. le gouvernail. Elle filait gracieusement sur au clapotis léger de l'eau contre sa coque. à demi pontée. leur présence. Le bleu ciel était bleu. avait deux voiles plus concentré. Les deux vieux fumaient leur pipe en observant l'eau. renonça à ques. poursuivie là-bas dans le sang et la douleur? Etait-ce l'invisible batte- le ment d'ailes noires. rouges. renlongue.lO'i DANS LA LUMIERE mal de mer. pluie. François tenait et caressait sa main bague de verre des fiançailles provençales. Le Père Sidoine. la mer presque La Magali^ le d'un barque de pêche solide. Assis près d'elle. depuis quelétale. avec cette mine attentive. Elle regardait l'étendue étincelante. en fer- mant les yeux à demi. cependant une étrange mélancolie planait sur les quatre promeneurs à peu près silencieux. où brillait . où la Provence ressemble à la Syrie. le En les la outre la coupable négligence que mettaient lui faisait jeunes gens à suivre ses avis il de peine et liiyait. ques jours. On devait relever en passant quelques casiers à homards. comme une la chatte. la mâture et la voilure. qui obscurcit par moments les amours charnelles? Etait-ce la disjonclion de pensées tournées vers l'autrefois et comparant le présent au passé? Norade ne chantait pas.

Levée de bonne heure. un loup grillé au fenouil. dans la barque amarrée à un pilotis de bois. La baie d'Allon est une petite calanque qui pénètre au fond d'un vallon entouré d'arbres majestueux. l'air célèbre Provence Si tu crains la pluvine. d'autres pêche qu'il reconnaissait.LE PERE DE NORADE fermée. la tête inclinée .. glissant sous ses reins une couverture. Les rides de leurs cous apparaissaient. fut simple mais exquis une omelette. sans ouvrir pau: pières. sur un tant au loin. De temps en geste oii temps ils rectifiaient la manœuvre d'un remplacent la lent et précis. barques d(! : foyer de pierres bien équilibrées. féron alors l'accompagna en sourdine. adossée au mât. venu du fond des âges. Le déjeuner.. Il la un engourdissement dans le spectacle de mer. prévision la sagesse et la force défaillante. Norade s'assouy a pit. cherchant dans toute la de la brise. Te mettrai sur l'échiné Mon grand manteau doublé. François à l'abriter les s'ingéniait pour qu'elle fût bien. As peur de te geler. avaient revêtu leurs vestes de cuir fauve. guetla main sur les yeux. Elle murmura. et s'interrompanl pour les nommer. qu'ils laissaient entr'ouvertes à cause de la chaleur. et une lan- . 105 Ils qu'ont les gens de mer.

les Européens s'enlune admirable. à peu. Elle allait vivre avec un employé des postes. elle revenait Au bout d'un abandonnée par son amant. Patron Perlus lui rappela qu'une trentaine d'années auparavant. et Laurent Pertus pardonnait. et le gouste liède au pain croustillanl tout accompagné d'un doré. la mère de Norade. aussi belle que Norade. ïéron. et A ce souvenir. conformément ses principes. à cette époque. ciers boches descendant à terre. par un clair de Ah c'était le bon temps donc aurait pu prévoir alors que de nouveau. qui lui faisait la cour. pécaïre et qui tr'égorgeraient. et arrosé d'une La gaieté revint peu Téron raconta des histoires de sous-marins allemands égarés en Méditerranée et d'offibouteille do vin de Cassis. qui le firent traiter de hâbleur par ses compagnons. trente ans plus tard. durant les pêches de Qon mari. an. qui ne se reeseiilait pus des restrictions de la guerre. par pudeur et aussi par prudence paternelle. six mois après. à enceinte d'un enfant qui mourait à sa naissance. sa voix s'étrangla une bouffée de larmes anciennes monta à ses yeux ridés. hochait . c'est que.106 DANS LA LUMIÈRE sel. Ce qu'il ne racontait point par fierté. le quittait pendant un an. mais demeurés vifs. « — 'car la mère de Norade avait refusé l'union libre soupe » — c'est-à-dire môme ! dîné — à cette — i!s avaient môme place. mariés tous deux. qui connaissait l'histoire et comprenait Fémotion de son voisin.

fille il avait rencontré une il jeune pieds. et que la continuation de ces mauvaises idées amènerait la perte de la belle et sensible Nouiado.. Il pensait que c'était Perlus tôte à lui-môme qui avait jadis tourné la sa femme avec ses marottes d'amour libre et sa morale sans Dieu. inconnue. « Où suis-je ?. Dans ce songe étrangement divers. à laquelle avait lié son la tête sort. qu'est la vie. souvent mal unifié. l'un et l'autre.LE PERE DE NORADE la tête 107 en soupirant. Elle le tenait il maintenant de aux ne pouvait plus les se passer d'elle et ils allaient ainsi.. profondeurs de enso- . » se demandait Brécéan. à un destin aussi la forêt mystérieux que leillée.

mas des Om- cousine-germaine du patron pêcheur de Cassis. Veuve depuis dix ans. Elle les accompagnait mentalement. à mi-chemin entre Aigiies-Mortes e! les la Saintes-Mariés. partageait leurs fatigues et leurs périls. aux armées et elle vivait avec eux en esprit. Antoine et Pierre. jadis Quand on lui parlait.CHAPITRE V AU MAS DES OMBRES Près du village de Sylvéréal. c'est-à-dire aux confins de Camargue. elle. Marie Téron. Elle n'avait de pensée que pour le grand drame et ses deux combattants chéris. elle avait ses deux fils. se dresse. encore belle. de l'aube à la nuit et pendant son sommeil. le bres. ne répondait pas. ou répondait à peine. Ainsi échappaitelle à la vie réelle. âgée d'une cinquantaine d'années. en était propriétaire. bloc de pierres blanches. Elle si vive. accomplissait mécaniquement les gestes et les .

Ils sont tourmentés. comme un immense et orchestre assoupi au soleil et qui se réveillerait vers le soir. C'est qu'eu eiïot la chair. y frôlaient les ajoncs et les tamarins. pour les amants bien accouplés. La Camargue était chaude el bruissante. cet amour. vers la de juin. l'une complète et aiguisel'autre.AU MAS DES OMBRES acies de l'existence quolidienne. pierre comme sur une frise de blanche. suivait un troupeau gris de moutons. pareil au développement d'une fleur tropicale. il élait devenu. se confond peu a peu avecl'esprit.ux sauvages.'. aux ventres tachetés d'or. puis de nouveau pliysique à un autro niveau. la crinière droite. intellectuel et parcouru de nuances morales. Leur amour aspirait conIVontation dans à la solitude le désert. se réfugièrent François et Norade. et délicieu- sement. d'une . ailiiuirs ftJt- 109 Son àme était ne laissait au mas qu'une automate. celui de la connaissance du corps par le corps. peu- plée d'oiseaux et d'insectes. recommandés par Téron. demi-douzaine de taureaux noirs. Au loin apparaissaient des silhouettes de chev. Toutes les possibilités de vies <ju'ils seraient physiologiquement susceptibles de féconder par leurs rencontres apparaissent d'abord à leur ima- gination éblouie. Parfois une raaiiade serrée et surveillée. Des martins-pôcheurs bleus brusques. effarouchés. fin C'est laque. parleur descendance encore latente. mais ignorant de toutes ses ressources. à la D'abord sensuel. complète.

une faune accordée à ia flore innombrable et sans parfum. Un borizon libre. Car elle usait rarement de pantoufles. aux torsades de verre tournantes. ou brùlanle et semée d'une poussière de sable. dans les remous d'une brise tiède. Par terre. Bizet et Maurras. un sol sec où blait apportée. . Le gardian monté et le bares pâtre à pied conversaient. telle est la plaine im mortellement chantée par Mistral. de la luxueuse géante. un tapis d'Orient usé de couleur rose. simulait l'écoulement de l'eau. ainsi que des bar- nomades pourchassant une poifulation sédentaire effrayée. aisance. Sur la cheminée de marbre une pendule Empire. pareil a une Deux vieilles gravures représentaient Léonidas aux Thermopyles et Napoléon à Sainte-Hélène. La lumière semci bandes étincelantes. sur lequel les pieds nus et charmants de Norade faisaient des pétales d'un autre rose mobile. par l'eau pâteuse s'insinue soudain par infiltration. Alphonse Daudet. salubre ou fiévreux. l'œil de façon amicale et précaire. les les amants et les musiciens. Marie Téron avait offert à ses hôtes une grande chani-bre d" angle — sée d'un vieux et d'or. les poètes. leurs animaux. C'est ce qu'on appelle alors le siroco. à travers âges. tapischambre du vent rouge bandes à superbe damas la — du temps. mais qui inspirera encore.110 DANS LA LUMIERE bêlant en deux elefs musicales. Un lustre de cristal poussiéreux pendait toile d'araignée au plafond. déjà lointain. mais toujours mouvant.

la vieille Audiberte. Elle lui répondait : « ! Ils prenaient leurs repas avec leur hôtesse. ou fermière des Ombres organisait. les laissant maîlrps de leur journée et de leur soirée. tout le confort possible. presque sans parler. suivant d'anîiques recettes famille. 111 comme une et petite mendiante du paraballerine. ei ensuite tu » seras bien Ongle incarné toimême.AU MAS DES OMBRES courant. l'hospitalité La patronne y fait qui que. On ne manquait de avait ce sens de rien au mas. qu'avait rapportés de ses voyages cours. on traite de son mieux ceux que l'on reçoit. môme pendant les préoccupations et le renchérissement universel la « baïlesse » de la guerre. Ils avaient à leur disposition. tendant aux « petits » avec un gentil sourire. aussi sur ses agiles petons de nerveux animés que ses mains : nerveuses. Mais eux de savouraient la délicieuse cuisine provençale que confectionnait. un break recouvert d'un toit de cuir. t'incarner laide ! « Tu vas Son amant lui criait un ongle. autour des amants. la salle à dans manger du rez-de-chaussée. frules plats galement. t'écorcher. ornée de souvenirs coloniaux. dis. Marie Téron Antoniu Téron. Déchirée d'angoisses. affreux bourgeois. capitaine au long mangeait rapidement. Puis elle buvait son café vivement et disparaissait. pour la promenade. auquel il faut chaussettes et savates » Leurs petites querelles amoureuses finissaient régulièrement en éclats de rire. attelé de deux .

outre la collection complète mais assez mausdigestion laisse la sade de laRevi/e des Deux Mondes — trop fournie en articles de fond sur la Bosnie et d'Herzégovine et en considérations de Brunetière et de un Balzac et un Shakespeare au comCharmes plet. couvercle de feu. Le chevciiix rapides. souvent précédée d'une languissante étreinte. selon l'habitude voluptueuse que donne le soleil. barde. était amputé de la guerre du nom de Ramun jeune garçon de vingt-sepl ans. . Aprèsle déjeu- ner et jusqu'à quatre heures ils faisaient la sieste. Uait pour trait. Trop énervés pour somnoler. une lecture remplaçait la sieste. Les Chouans et Roméo et Juliette leur furent une révélation mêlée à la grande chaleur.112 DANS LA LUMIERE ne secouait pas trop. chez qui la passion. devenue évocation. Le jeune homme et la jeune fille connais- — saient mal ces deux passionnés. alors que le travail congestif de la première peau adhérente à la peau. complice des amoureuses dont il dore et réchaufîe i'épiderme frémissant et qu'il sèche galamment au sortir du bain. Ils se réglaient sur Fastre enflammé. Ensuite la bibliothèque du mas renfermait. l'existence du jour précédent. s'est transformée en un océan de figures tragiques. D'abord ils avaient leurs poètes. qui se vantait son cheval partout fond de train. de faire passer et à liardi et railleur. ot qui cocher. Norade et François n'en usaientguère. désireux chaque jour de reprendre.

libérant les bruits et . retrouvant en eux ces angoisses et ces délices qu'ont peintes les deux magiciens : — — — Comme Que c'est vrai! c'est heau ! Relis la phrase. Leurs songeries intermédiaires avaient pour horizon une pinède vallonnée. les concentrait dans minute. sœur des amants de Fougères. vers les six heures du soir. d'un coup d'ongle rose. Quand un enthousiasme plus vif montait aux lèvres arquées de la jeune fille. le passage admiré. l'un ou l'autre. qui venait aiguiser son bec surl'écorcc.AU MAS DES OMBRES SOUS lequel bout toute l'étendiie de reste la 113 Cette voluptueuse cuisson les isolait encore Camargue. — en dehors du bruissement familier — qu'un vieux habitué de cette espèce d'oasis desséchée. Leurs exclamations se croisaient. qu'il embrassait et mordillait. avec une application maniaque. tantôt avec leurs transportés. 11 y avait une minute délicieuse entre toutes. Ils lisaient tantôt à haute voix. son doigt fin. du la du monde. ou maintenant sur la page. Nul ne les dérangeait de la cigale pic. iSorade. haletants. frère et de Vérone et yeux seulement. quand l'ardeur caniculaire baissait d'un cran. son amant l'y cueillait et baisait les mots sur la jolie bouche. au delà de laquelle scintillait le mirage éblouissant de la Camargue. rapprochés. se penchant sur le bouquin que tenait François. marquait.

L'amour dévaste toutes les soulFrances et toutes les joies . le marécage. et il n'en parlait plus que par acquit de conscience. vingt ans auparavant. 11 n'avait plus craché le sang et JNorade commençait à se rassurer. sur l'air et un autre plan de de l'eau. et qu'elle pensait devoir lui rappeler. avec son mari et ses deux fils tout jeunets. Il revoyait la guerre en rêve et elle le tourmentait encore. Depuis quinze jours. où mourut Mireille. Le cocher Bambarde. le saint Guénolé de son enfance. Marie Téron avait fait le pèlerinage une seule fois. François ne toussait plus. déclara qu'il y en avait pour cinq petites heures. Elle n'en gardait qu'un vague souvenir. A elle l'ambulance d'Everjon faisait l'elTet d'un cauchemar. dans le passage de la conscience à l'inconscience. soudain interrompu par une adorable présence. L'égoïsme de la passion à deux enserrait les jeunes gens. laissant apparaître ces tendres nuances violettes que distille. dans l'air. soit au réveil. Il ne pensait plus à la mort du pauvre LehaJec que de loin en loin. Elle ne pensait plus à la tante Istre et au cousin Jérôme que comme aux images déjà lointaines d'un passé incomplet et mélancolique.114 DANS LA LUMIERE la frémissements de vie innombrable. Norade avait formé le projet d'emmener son Breton aux Saintes-Mariés. enfin soustrait à sa chape de plomb. consulté. soit au moment de s'endormir.

François et Norade avaient avalé une tasse de café bien chaud. La moindre nuance de pitié me désole. reculant les sensations immédiates.. épeler et ânonner premières.AU MAS DES OMBRES qui ne sont pas les lui. tu es iSc me dis pas ça je ne veux pas être aimé en mineur. rapprochant les lointains. que les impressions d'enfance similaires. liambardo et le break étaient prêts. autrement que par la mort. Il dépayse plus qu'un voyage autour du monde. eut une quinte de toux sèche — Là. Il leur faut se réapprendre eux-mêmes. Il rompt les perspectives de l'entendement. Il fait avec peine les faits de leur existence antérieurs du cœur et des sens. A cinq heures du matin. dans un jour déjà cru et splen dide. Il volatilise l'amitié. Ceux qui sont sortis d'un grand amour. — encore mon cher blessé. sont pareils aux convalescents d'une longue amnésie. 115 mais en commençant par du passé un désert. et mis une couverà ce tremblement ture sur leurs genoux.. . la reconnaissance. tu vois (elle remonta la couverture).. la rancune et la haine et dissocie les repères de la mémoire. chez les amants.mais en majeur.. Il ne laisse subsister. qu'ils ont plaisir à confronter pour s'y confondre. C'est étonnant .. . à cause de Févaporation maléfique de la Le jeune : homme deuxième phase de l'aube. qu'il peuplera ensuite de sa nostalgie.

bien sûr. elle les prévient de l'approche voilà tout. l'un ou l'autre. leursétapes.. blanc et doux. . ou sur les risques qu'ils courent? Sur les détails. Elle sait moment notre Antoine et notre Pierre sont en route à quatre heures du matin. plus discret que le vieux Tavel. Mais ily a la preuve. — Sur quoi. ton bras. ne parlait que sur interroen gation. la casquette. C'est comme — l'instinct de la perdrix avec ses petits. avait effet la courbe d'un bras de femme. D'ailleurs elle elle trompe rarement. quand nous sommes partis? — — Depuis une heure. quand Le tournant du chemin. mais liambarde. La patronne (François apprêtait ainsi Marie Téron) olait-elle déjà levée. Norade regarda Jean-François et tous deux admirèrent la sagesse du jeune mutilé. qu'en ce mon lieutenant. l'un en veut se les Champagne. par leurs lettres. C'est un don de Dieu. La vivacité des chevaux leur rappelait la soirée de L'Isle-sur-Sorgue. elle se trompe. et accompagner en pensée.116 DANS LA LUMIERE à ce que cette route ressemble tu te coiffes.. sur leurs trajets. dont ils ne voyaient que le dos maigre et encadrés par la plaine élincelante. quand du chasseur. l'autre dans le Nord. leurs cantonnements. que notre baïlesse a toujours su et vu quand ils étaient en danger de mort.

Norade appela auprès d'elle la petite fille. que les serviteurs s'étaient dispersés et qu'une vieille ser- vante et la petite fille abandonnée étaient les seuls habitants du lieu. un type du Nord. J'avais un camarade de régiment nommé Brachmudre. Bambarde expliqua que le baïle avait clé tué à la guerre. ce que sont devenues tant de demeures pendant la guerre. Jl y en a du malheur. madame. afin de laisser souffler les chevaux. L'ne petite fille tirait péniblement de l'eau d'un puits en ruine. dans le jour si beau. grande ferme située à mi-chemin. fenôtre Un coq maigre chaulait sur l'appui d'une du rez-de-chau&séo. Sa femme était malade de la hanche à Berck avec une fille de quinze ans et un garçon — — . mal : lavée. que la femme était partie avec un autre. et lui demanda son - nom Germaine. Ce spectacle de désolation. maigre. Ce vusie logis et sa plantation semblaient presque abandonnés. de traits réguliers. serrait le cœur. Mais aussitôt. Que va devenir la propriété? Eh. même bien loin de la guerre : — — une ruine. un drôle de nom. elle s'échappa comme une chèvre effrayée et rentra en courant dans la maison. soupira Bambarde. mademoiselle.AU MAS DES OMBRES 117 On lit halle au « (^lair de Mirand ». décoiffée. brune. craignant une autre question.

qui toussait. Un vent léger les faisait flotter les toiles des portes et moustiquaires des fenêtres. il vie défoncé sous eux.. Au bout d'une petite rue transversale. La jeune fille. voulait aller tout de suite à l'église. Le village sacré semblait confit dans la lumière..118 DANS LA LUMIKRE de dix ans. e?t la morte en huit jours. Ils étaient descendus du break. dans une maison connue de lui. semé partout. fille le petit garçon de chagrin. à cette heure-ci! arrivèrent aux Saintes-Mariés vers onze heures. Il y avait des instruments de pêche dans la boutique de l'épi- cier. et vraie noyade quoi. une maison verte. Eh bien. Une la comme si le bateau de oui. on apercevait la mer bleue et une barque. La Bretagne en or. rose. s'était a. puis cela recommençait. qu'allait remiser. le prévoyant Bambarde. de saisissement et de douleur. impatiente. trois jours après. en apprenant ça. la femme iuissi. papillon rouge posé sur l'immensité. dit François. Ah! y en Ils du malheur. Çan'a aucune espèce d'importance. l'uni- . — Ils — n'avaient pas leur carte de pain. Norade était fière de son admiration. Norade — comme un cédrat de tante Istre Une maison une maison blanche^ une maison jaune. le père. Son amant la persuada qu'une courte flânerie préliminaire et la commande du déjeuner devaient passer avant. « transparent la — disait ».

patronne. Où qu'on allât. sur un et lit — une saucisse grillée à la de petits champignons.. et ma belle-sœur ignore ce qu'est devenu que celui-ci a été tué. Mais mon frère.. ô scandale. ce troisième est prisonnier. Bellonc.. répandue par les campagnes. Seulement un daube marseillaise. parce qu'il lui était impossible de faire autrement. Tous jours on apprend les vous apprendre. le sien le depuis septembre 1914. Elle riait et. où qu'on se réfugiât. était proche de et plongée dans l'ombre d'une fraîcheur exquise. Pas de bouillabaisse. avecune salle basse. c'est inouï. gémissait — Faut-il la c'est guerre. la vieille petite L'auberge rie maimaisspacieuse.. C'est la carte de gloire. c'est die s irœ. dépasse rentendement!. ça l'officier. Nous que Et cela dure depuis (juatre ans! Nous n'avons pas d'enfants.AU MAS DES OMBRES forme et les 119 décorations en tiennent lieu.. Monsieur. a perdu ses deux fils. lieutenunt. il Fembrassail et contre même dans la rue. elle riait. Dieu merci.. pas de bouillabaisse! Cela par la faute de la satanée guerre. elle letourna à ses fourneaux. ressaisis- . — — Comptez-vous beaucoup de morts? — Je crois bien. Sur celLe parole tragique. (jue celui-là a disparu. et mon mari est trop âgé pour le service. sculptée. Mais. que répliqua ironiquement la n'avons plus de pêcheurs ici. la serrait quand lui. pas de poisson. établi à Bandol.

. obscure. qui avait remplacé chez lui toute règle de vie. Dans la majesté du saint lieu..120 DANS LA LUMIERE braves et les attentifs. Le christianisme divinisa le son contenu moral. Ici l'on n'attendait que l'éternité. qui fête des lout en haut. puis. ragaillardis : par reprirent le et vétusté. lui apparaissait brusquement. voix pénétrante! — Norado expliquait cela à son — ami. allumés par la piété. nelles. Les païens avaient divinisé sa forme corporelle. on ne le méprisait que doute. comme un petit lui. contrairement à ce que pen- sent les débauchés. vermouth simple frais et rose. U^^ . le deuil et l'espérance. un édifice chemin du sanctuaire couleur du temps. on ne craignait que : le péché. Mais le combattant miore avai(mt acquis Ils le droit de la regarder en apéritif. cependant que plusieurs cierges brasillaient ici et là. « Marie» marie-toi. plus il réclame impérieusement l'ordre. Sa conscience répétait à Norade toi. sait les comme les lâches et Tinfir- et les indifférents. une nef et. Brécéan éprouvait un trouble analogue. l'épura... les châss'is solen- ne descendent qu'une fois l'an à la et quelle bohémiens. aux gestes furieux. grandit et le pro- longea au delà du fléchissement et des rides. Plus l'amour est grand. la cruelle se firent servir. fuce sans rougir.. dépêche-toi de te marier. vaisseau de piété où pendent des effigies de vaisseaux. l'enfantillage de l'anarchie sentimentale. l'arracha aux hideuses morsures du temps. A voix basse..

puis laissa couler librement.. elle songeait amèrement au bon Père Sidoine Le déjeuner et et à ses regards comprébensifs cbargés de reproches.AU MAS DES OMBRES 121 peu d'aniour éloigne du divin. sans se le formulçr nettement à elle-même. « La mer et la foi vont ensemble. Quant à iXorade. de sa faule. Elle aurait soubaité d'être une de ces âmes pieuses qui dédiaient des ex-voto à la frait Bonne Mère. Le mystique est le prolongement. amenait à ses paupières un flot de larmes qu'elle contint. qu'elle avait tant voulu couquérir. mur- murait Brécéan. une mélaijcolie violente. le besoin impéiieux de la confession. C'est pourquoi-lc langage de sainl. Elle souf- de son isolement. composé d'amandes d'un peu de confiture. mystérieux et sauf. elles étaient dissipées par l'ambiance et la recru ilescence du désir. Brécéan avait pris les svelles jambes de sa compagne entre les siennes et elle ne pouvait avancer la miin vers une a-siette sans qu'il embrassât .. de telle sainte sont si tel souvent voisins do » celui de la passion. lu traduction spiritualistc de l'ar- deur phy-ique. de sa liberté. la plus âpre qu'elle eût jamais éprouvée. en monirant les petites barques suspendues à la voûte. Elle éprouvait. Cetle remarque correspondait à ses réflexions. de la sensualité destructrice. mais n'en traduisait qu'une partie. mais beaucoup d'amour y ramène. se ressentit d'ahord de ces préoc- cupations. mais. au dessert.

de couleur bleue.» des Artésiennes. d'un mousse alerte et débrouillé. mais très pâle. Elle le plaisantait cotte gentiment. affirmant que tous les bouts du monde. Lui pouvait avoir et découplé. le faire comme du ils venaient de François et Norade. retrouver nolé dans les Saintes-Mariés. à toute force. mais demeuraient heureux de vivre et d'être ensemble. Comme elle disait et ces mots. était entouré d'un véritable casque Ils demandèrent du vin et du mangèrent en se regardant et en riant. parce Sainl-Gué- qu'il voiilail.. tu verras. aux yeux cernés. et d'un corsage bleu plus tendre. à mon tour. mais Famour s'égare à travers mouille affreusement ses la brume et la pluie ailes. que la mer et le ciel confondaient leur . je te servirai de guide dans ma lande grise et mes — rocheis. comme la « chapelle. pauvrement mais délicieusement vêtue d'une jupe légère. cependant que la chaleur bourdonnait au dehors. que toutes les « fines terrae » se ressemblent. Son visage maigre de cheveux noirs. quand. d'une pâleur égale.. puis et fin.122 DANS LA LUMIERE main. pain. Elle La mine était du même âge à peine. étant long de visage agréable et franc. échancré en pointe. Oui. quinze à seize ans. — Tu verras. Ces amants précoces et las sortaient visiblement lit. la porte s'ouvrit un tout jeune couple entra. Au lieu qu'ici. Ils n'avaient plus rien à se dire.

AU MAS DES OMBRES azur. l'une à l'autre. l'un à l'autre. C'est le feu du sang qui veut cela. lieute- madame. dans lesquels l'existence. fance. depuis leur enfait. à la dérobée. Le feu du sang! Norade et son blessé en Les philosophes et sales vaient quelque chose! physiologistes pourront bien multiplier les expli- Us ne soulèveront pas le voile où se non universelle. lîientôl Mireille Vincent disparurent. que rien n'y avait les avaient chassés et qu'ils étaient que leurs parents venus vivre aux Saintes-Mariés de bric dant la conscription. Aristophane. en atlen- — S'il part. dit là-dessus des amants. en quelques mots. formé par l'étroite soudure de deux cations. nant. a choses ingénieuses. au Banquet de Platon. elle dit partout qu'elle partira avec suivra n'importe où c'est lui. qu'elle se fera cantinière. devinaient un couple semblable au leur. natifs d'Aigues-Mortes. Ils 12?! épiaient. bion que pins avancé dans Le charme fut rompu par Hambarde. Alors Taubeigiste. il n'y a rien. ils François et Norade. qui lie deux corps ou deux âmes. cache l'attraction. comme s'il se créait un nouvel être. enfin tranquillisé sur le et qui venait et compte de son équipage déjeuner à son tour. et de bioc. qu'elle prendra le l'uniforme. qu'elle et n'importe comment. expliqua qu'ils étaient parents éloignés. Quand ainsi. absolument rien » à faire. telles qu'on . que l'amour les tenait comme une frénésie. mais privilégiée.

ruminèrent doucement le bonheur d'être ensemble et de ne penser h. comédie. A ce moment. entière avait peur. dressant l'oreille. celle des amants qui se cherchent. filaient avec une agile rapidité. les arbres couraient à contresens. un coup de tonnerre. retentit. Jusque vers quatre lieures après midi. devant la mer immobile et brillante. Le long de la route aux reflets de cuivre. qui grossit vite. 11 n'y a au monde qu'une charnelle. ce qui fit rire Bambarde. qu'une tragédie. étendus sur le sable chaud. C'est un problème plus attachant que celui de ces énormes boules. hérissée soudain. Un vent chaud souleva des nuages d'une poussière salée. La mer. les amoureux. Comme ils montaient dans le break pour le retour. C'est que les orages agitant le cliquetis de leurs feuilles inquiètes. qui jouent entre elles dans les espaces célestes et lo gouffre du temps. Les camargos. fumée dans la bourrasque et perte de temps. La nature . apparut à l'horizon. Le reste est feuille sèche.12'4 DANS LA LUMIERE ]•»« pouvait attendra de sa puissanli fantaisie mais sans aucun caractère décisif. rien. — Un 210! s'écria François. qu'une tragi-comédie. une sorte de disque noir. sable qui s'éboule. brûlantes ou refroidies. celle des amants qui se sont perdus. se couvrit d'une multitude de vagues ccumeuses. sec et violent. celle des amants qui se sont trouvés.

AU MAS DES OMBRES 125 du dolta du Rhône ne sont pas une plaifsanterie. arrachant au sol des colonnes de sable et tordant les tamaris sur eux-mêmes. sur la Camargue. Bientôt une immense déchira dans les profondeurs aériennes l'entes. commençait à tomber. au moins. connaissait bien. lieutenant. Ses zigzags allaient et venaient. toile se et. en efTet. Le break tanguait. murmurait Norade. la plaisantait sur sans sa crainte et jouissait de celte furie déchaînée. pareille au décor. morts ni blessés. des combats meurtriers qu'il Le diable écrivait de plus en ))kis vite. le diable ne le transperce- — — rait pas. droites et pressées. — On dirait que le diable écrit son testament. Avez-vous un bon manteau. Dambarde? Ah. Françoisavait «ssayé dedécrocheret de rabattre . Le ciel était une calotte de poix. bitumineuse. telles que de mines lointaines. parles des trombes d'eau ruisselèrent. par La bourrasque devint giratoire. . déchirée périodiquement par le tremblement de l'éther et traversée pluie. accompagnés d'éclatements à répercussions sourdes. de cetto bataille vide. et sui' tous les points à la fois de la grande page incurvée. Il lui serrée tenait la peureusement contre main. de raies fulgurantes. La gouttes larges et tièdos. son ami. barque fragile sur ce paysage en fureur. ou de brisements cristallins.

à.. . Les cheveux L'officier avait disposé. ainsi que Oui. dans un fracas Je n'ai pas le cœur Le reste de la phrase se perdit analogue à celui de cent trombones partant ensemble. l'espérance. absolument impossible. renforcé de petits grêlons qui criblaient le toit de la voiture. chéri. Veux-tu essayer? — Non.. il renoncer. tant ces mauvais protecteurs dut y dan- saient et sautaient de tous côtés.. apparut un cercle rond chose paradoxale. — Ah ah.. ça va bien! On va rigoler pour de bon. genoux fins et un manteau. une couverture. et tout là-haut. en moins la jeune se bouchait — inoffensif tumulte — — nous mon criait Jean-François à travers le dissertions philosophie.. et. oii montait une vapeur orange. sur les les épaules rondes de sa compagne. sous cet amas. la mitraille. nous parlions d'autre chose. Le clapotis torrentiel de l'eau couvrit l'étendue de la plaine. saturée d'élec- tricité. Bambarde se retourna « Ça n'a pas dû tomber loin!. blottie contre l'officier. son propre dolman. Quand ça tapait de cette façon-là. pres- que bleu.126 les DANS LA LUMIERE vieux petits rideaux de cuir usé. au fond du puits noir. deux yeux effrayés et rieurs. Il apercevait. » La couleur orangée gagnait : du terrain. un bout de nez et les lèvres roses. inondée de pluie. Le vacarme en sembla fille encor<i accéléré et gentiment les oreilles.. mais aussitôt le la monnaie de déluge redoubla..

tout en tenant les chevaux dont le poitrail fumait. pareil à un bougonnement de cyclope : _ Sur un char Doré de toutes parts. Trois rois debout. du fond de sa grotte de laine et de caoutchouc. depuis qu'il y a des coursiers et d«8 frises sur les temples grecs. . Rambarde. leur maître. parmi les étendard?. Norade essayait de suivre. — Chantons! le Il Ça fera fuir les petits démons qui attisent feu de l'orage. Les chevaux lessaluèrent d'un double hennissement en l'honneur d'Apollon. prit son essor aux moulins de Fontvieille. entre un vieux pâtre et le jeune Alphonse Daudet. Il tenait tout le ciel. ! comme il est beau. mais les sons étaient amortis par les derniers remous de la tempête et le grondement lointain de la foudre. en quelques les avaient rejoints. minutes.AU MAS DES OMBRES 127 noirs. Le sagittaire invisible qui le bandait avait bien fait les choses. car. la pluie cessa et les premières flèches d'or apparurent.mouillés collaient au front pur et droit.. renouvelé de Turenne. entonna la « Marche des Rois » de rArlésienne. indigos étaient appa puis les arches vertes et jaunes en partie délivré. humide et fier » Ses piliers violets et rus d'abord. accompagnait à la tierce cet air. « — Oh! l'arc-en-ciel. et qui. célèbre par toute la Provence..

plus lard. Comme on approchait de Sylvcréul. mais madame ne tient compte que des coïncidences. Le jour oiï notre IMerre eut trois camarades tués à ses côtés. le trop-plein de la cataLes oiseaux chaulaient. aux deux pôles de l'horizon.128 DANS LA LUMIÈRE Vlan! d'un seul mouvement. comme souvenir. un bol de bouillon. la nymphe enivrée do vie qu'était Norade rejeta l'encombrement de ses couvorturcs. sous sa coilFe —. pas môme moi. C'était . Mais » vous verrez. ridée comme une vieille pomme grise. et posé par terre je le crois bon. Elle a vu notre Antoine dans un trou d'obus. avidement. la dramatique alerte élait close. reprit la raisonnable AudiSans doute berte. la terre buvait vivement. racte. J'ai seulement entr'ouvert la à la porte. elle l'avait — — vu distinclement. L'harmonie de son corps droit et flexible était toujours une joie pour son amant et une promesse tendrement tenue. que l'eiïacement g'raduel. blessé jambe et non secouru. il est viai. Elle ne soupera pas avec vous. les amants bavardaient. Comme elle ne se trompe guère. Rambarde riait. Audiberte guettait les promeneurs:» Madame s'excuse. il ne restait. cela lui a donné une telle émotion qu'elle s'est couchée et ne reçoit personne. de la mirifique et vaine pro- messe de paix universelle. Jean-François fit observer que ces pressentiments trompent quelquefois.

. La baïlesse consulta les indicateurs. que gens y étaient fracassés par douzaines. grande ville. mon la Dieu. c'est triste [ >^ Quo c'est triste. Norade n'insista pas pour voir Marie Téron. car on racontait que les torpilles des gothas et les bombes des canons la à longue portée les pleu- vaient sur traversé eni'aiil. simple égratignure nécessitant deux semaines de repos à lambulance.AU MAS DES OMBRES 129 quatre heures quand elle entra en pleurant dans ma cuisine. avec Le mon aussitôt la vieille femme entra dans de nou- veaux détails au sujet du menu du soir.. oii se trouvait son et partit pour Paris le soir môme. (ils. laissant la ferme des Ombres à la garde des amoureux et des serviteurs. qu'elle avait particulièrement soigné. d'autant mieux que presque tique. que Et quand verrons-nous de cette guerre? « Dieu » était modulé d'un ton pathéun accent qui donna envie de rire au jeune homme. Mais Marie Téron aurait un cl fleuve de feu pour embrasser son les vaines recommonilcitions la l'ai- . Dix-huit heures plus tard. L'émoi du personnel était grand. sachant qu'en pareil cas celle-ci préférait rester seule. Le petit a raconté depuis que la bombe fin avait éclaté à midi. autant de pris sur l'ennemi. calcula qu'elle pouvait arriver en trois ou quatre jours au bourg de Picardie. un télégramme d'Antoine Téron annonçait à sa mère qu'une balle lui avait effectivement traversé le mollet.

leuf visage. chiens. Les paysans les avaient adop'éset ne s'occupaient d eux que pour leur rapide. ditierenciées par lo. les fermes des et chemins du voisinage. Les amants. un b. a'Ires^^er. de Sylla des aulres. semblaient des barres d'argent diversement bruni. de celte bonhomie colorée qu'aucun biogtaphe n'a jamais atteinte. leurs voix. au pas-age. tinôe ! Comme si l'on évitait jamais sa dcs- Bien que leur g'ône. La pleine lune versait son incantation sur la Camargue. Li jeuue fille disait « Celui-là nous montre ses personnages : comme de nous. pour première depuis MHF-eille. les lignes de >' l'horizon. d'un jaune plus tendre. plongés cette fois dans Plutarque. végétation. prenait des nuances ocreuses. sous rétincellement revenu du soleil. leurs s'ils il venaient de loin. gesles. N<u'aiie et Iiùlesse ne la fût pas une grande l^'oi' François éprou-èreni une joie réelle à être seuls. leurs ils manies.on)Our aflVctueux. Dans la nuit tiède. ou mauves et iluiiies. un compliment La campagne. leurs propos. un lointain L aboiement coassement de gr^ . rajeunie par l'orage. se rapprochant peint leur physique. à la façon de passants magiques. leurs repas. leur entourage. au moment où on croyait les connaîlre. Puis nous dépassent et de nouveau ils se perdent dans la gloire mystérieuse.130 DANS LA LUMIERE saieut rire. s'émerveillaient de ses et vivantes descriptions de Jules César.

doiinail aux liUe traits lins de la un lait in^^galable et doux. iNorade el Jean-François s'étaient dirigés vue vers un petit cagnard. — Sans doute. . situé priélé. ((u'accenluait encore la poudi'e de riz. Cependant. mais le tempérament des Provençales ne se laisse pas aisément com- mander . le Elle s'était assise sur d'elle. et alors de quoi aurai Ion l'air ! — Tu m'assurais que c'était ici le pays de l'amour sans frein ni contrôle. troublaient seuls ce silence solennel et pâle. dont elle lai^ait un conslani et savant usage. à lexirémiié de leur teudresse.. Il aurait voulu qu'elle fut grave. lui vieux banc de pierre. et la guerre n'a pas mobilisé tous nos gardes-cliam- Ce ton de plaisanterie le fâchait. pour lui faire plaisir. plu^ grande.AU MAS DES OMBRES 131 nouilles. saisi par la fièvre amoureuse. elle brille toujours une petite moquerie. L'éclairage. traiisfoi'mer il suppliait de se en statue vivante. Elle s'y refusait en riant. et.même pètres. des faunes ni des faunesses. car rien n'empêchait Bambarde ou un autre de vi-nir faire un tour au jardin. Debout près la baisant les lèvres toutes les cinq minutes. d'où la au milieu de la proembrassait une étendue deuii-théàtral.. demijeune mystique. mais nous ne sommes tout de ni . con- s:3ntil le à enlever son corsage léger et à dénouer foulard de soie qui lui tenait lieu de corset.

comme un sculpteur admirant son œuvre. d'incer- . ses ! » faisait Norade essayant de sauver ses sa coiffure et appliquant.132 Il DANS LA LUMIERE contempla avidement ces épaules nues. qui couvrait maintenant sa chère statue : « au secours leurs. sans se défendre d'ail- mains adorables sur ! cheveux noirs. marqué d'une fossette à chaque omoplate. la Ne et serait-il jamais rassasié à force de manger de la boire On entendit comme un chucho- tement à faible distance. et qu'il restait là. aïe. Elle l'écarta. la tête sur ses genoux. qui porte son message aux amoureux dans l'instant le plus vif de leur extase. bras frémissants à cause de la fraîcheur. Êtes-vous satisfait. Il s'était agenouillé et toussait à perdre haleine. C'était une fausse alerte.. sans savoir si c'était de joie. avec une gratitude au fond du regard. se rhabilla en hâte. ce les dos plat et gras. ému.. que terminaient deux mûres d'un noir rosé. le cou parfait et la ligno des seins semblables à l'empreinte de deux petites coupes. La jeune fille par la suite demeura persuadée que ce murmure était celui de l'ange de la mort. monsieur? J'ai froid et — je demande la permission. forcené. ni des lèvres. était Mais l'amoureux contemplatif de baisers hagards et dévorants devenu un Ouïe. Le spectacle était si beau qu'il n'osait le déranger de la main. Toujours est-il qu'elle avait envie inclinée infinie de pleurer. immobile.

ou huit vaient plus bien — ils — dans les délices Ils sans horloge de la solitude amoureuse. sa blessure je l'ai serré contre mon est insignifiante et je sais maintenant que Pierre et lui en réchap- . mon Antoine. pleins d'une lassitude heureuse. Audiberte et le leur porta leur déjeuner le posa avec précaution sur tellement honteux qu'ils ne recommencèrent pas. dans le Cela parut tout naturel. 133 ou de peine. Appuyés l'un à l'autre. fois môme. Six jours s'écoulèrent. et s'y croix rattrapait de ses fatigues. Marie Téron revint Kanibarde. le soir. le chemin ne sa- de. harmonieux et comme précédés d'une musique invisible. Ils se sentirent dans la chambre se demandaient en riant ce et il qu'ils pouvaient réserver pour les noces! iMais la Provence en a vu d'autres aille est naturel qu'un combattant civil. cœur. ils reprirent. restaient couchés jusqu'à midi. break de comme ses « petits » se mettaient à : table et voici qu'elle raconta — J'ai vu Antoine. par d'autres fatigues moins farouches. Quels fiancés! On n'en avait jamais vu de pareils et les gens guéridon. plus vile en besogne qu'un la De mas à mas la installé nouvelle se répandit que l'amour s'était aux Ombres avec la Légion d'honneur et de guerre. baignés de lune. et que son cœur battait à coups précipités. la maison.AU MAS DES OMBRES titude. bercés parle chant ininterrompu des cigales une .

boum. mais un de ses officiers d'ordonnance. Ce qui et dit : on aurait . Mais ce n'a pas élé sans détours. je suis descendue à l'hôlel prè*^ de la oii il gare. avec un lorgnon. tout jeune. Il m'a donné un laissez-passer avec le cachet du ministre. comme dans les rêves demandé qu'il aimables. toutes les difficultés se sont aplanies que toutes les personnes et tous les moyens de locomotion s'ingéniaient à me rendre service « Passe ».134 DANS LA LUMIERE peront. sortais. Le portier m'a dit d'attendre là. Au bout de cinq minutes. car cette dame. dans un liacre à nu momie dans les au ministère de deux chevaux et à galerie. que tha. boum! un bruit les sec de chaudière qui éclate. Il Parisiens appellent Ber- y avait tout de même rues. Il y a eu. Je n'ai pas vu le père La Vicioire. me disait l'inspecteur. Arrivée ?i Paris. l'air gentil. que je ne connaissais pas. Comme je y avait plusieurs chambres libres. en voici » me disait ma sœur du buffet. « Monte » me disait le wagon. on m'a fait monter et le cœur me battait bien fort. paraît-il. « Veux-tu un petit pain sans ticket et un saucisson. parce qu'il n'y avait pas d'autre véhicule. qui en annonce d autres encoie plus grandes et l'enchantement est général. Je me disais ne refuserait pas à une maman d'embrasser son garçon blessé. J'ai à voir Clemenceau. une grande victoire. C'était le lointain canon allemand. Je me suis fait conduire la guerre. Alors. paf. a été bonne pour moi comme une sœur.

le second jour. je l'ignore. sur la pointe des pieds. D'autres serviteurs. mon Antoine qui me tendait les bras. Je suis arrivée à l'ambulance. elle ne put prononcer une parole. par des exclamations étouf- fées. me . et son émotion fit que. je suis descendue dans une campagne triste et dévastée sous le soleil. comme vous le voyez. qui accouraient vers m'a fait moi de tous côtés. pendant une minute. Quand je suis revenue à Paris. étaient venus à la porte de la salle à participaient au récit. misère de uous. C'était ce qui m'avait porté btmlieur. dri. et celui qui soignait Antoine m'apprit que je bénéficiais d'une très rare faveur. à cause de mon inspiration d'avoir demandé lo père Clemenceau. votre mourait une seconde lois. Alors je m'en suis allée toute dolente et pleurante. ainsi que le la tragédie manger et chœur dans antique. de repartir. sa soupière dans les mains. Un de ces anges gardiens. les bombes de tomber encore à Paris.AU MAS DES OMBRES 185 n'empêche pas. Les chirurgiens ne permettent pas que l'on s'attarde auprès des était — Le dur La baïlesse brusqua la finale : blessés. mon pauvre mari. Quels pays ai -je traversés. Mais. Cela. le canon ne tonnait semblait que baïle. aussi. Combien de temps suis-je resiée en chemin de fer. avec uu respect attenIci. J'ai vu Antoine. écoutait. Il comme maiiile- nanl. Audiberte. monter dans un camion automobile. » Marie Téron essuya une larme. h l'hôtel.

et qui se lamentait et se mouchait. il et il qui profitent faisait froid ! du malheur côté de moi. sont partis. faut aussi que je vous raconte qu'ils J'ai du Midi.A LUMIERE plus.Mais c'étaient ceux qu'on appelle les godias qui jetaient d'autres — Maîtresse. ces pauvres la la . Comme A y avait une concierge. soudain halluciné. à cause de ces voleurs agiles dont on parle d'autiui. accent. mais ceux-là se disent satisfaits de Il tout. entendu ra tout le temps « Madame. exactement les comme une bouteille.Midi? ». à : mon . si bien qu'un monsieur décoré lui dit : «Madame. c'est dégoûtant! Ils » Ces Parisiens sont drôles. — — Ceux qui restent. ni de guerre. est-ce vrai? — Comment font enfants. François.< fermière du mas des Omau détail. bombes du haut des airs. enten- Cependant que la bres ajoutait le détail . ne veulent pas la qu'on se plaigne des bombes. ni de rien. taisez-vous. que j'étais . car beaucoup d'autres Oui. qui devait être la gardienne de l'abri. Je faisais attention à mon porte-monnaie.. pécaïre. mon Dieu. vous n'êtes-vous pas du Midi ? » êtes du Midi » ou « dans le .136 DANS I. les chérubins? — Et — Je les grands-parents et à la suis descendue malades? cave. retournez-vous ou devinaient. revoyait Lehadec et les autres. vous avez passé nuit à cave? — -Est-ce vrai..

AU MAS DES OMBRES dait les 137 commandements.. se posait doucesienne. se peuplaient les d'images dramatiques. pour du pénible songe.. le l'éclatement la des shrapnells. ment sur . Les murs de était la salle à le manger provençale. auquel et adossé classique pétrin. Sousentit la petite réveiller la main de Norade qui. pas des hommes dans boue. dain le il visages des assis- tants devenaient ceux de ses camarades.

des cataractes. déterre. Elle commençait et à admettra Norade pou?- dans sa confiance son intimité. i^uperstitieuse. sans cesse grandis- santes. pareils à réboulement lui. de pierres et d'eau. laisser Elle les entourait ne voulait plus do soins maternels. elle pourrait bientôt revoir ses deux fils et reprendre avec eux la paisible glorieuses à la elle existence d'autrefois. les De mas à mas on se communiquait de la bulletins rayonnants guerre finissante. Août flambait sur velle des la Camargue. cela continuait. avec la nou- victoires françaises. elle associait ces heures et présence de François les de iNoiade et partir. Elle la . Marie Téron frémissait de joie et d'espéraiice à si la pensée que. dans les instants qu'elle passait auprès d'eux. d'un rocher qui entraîne avec sur l'armée ennemie.CHAPITRE VI AU MAS DES OMBRES [suite).

quatre re- gards. Ils riaientou s'émouvaient chaude et lumineuse. Ils se réfugiaient éperdument au sein de la double cercle conceutrique de leur désir et de la plaine élincelante sous le tambourin de la cigale. que cet état montai et charnel après quoi courent tous les humains pouvait se dissocier en une seconde. la bataille. Les amoureux se laissaient faire. en qui se reflétait et se mullipliait l'am- biance dans leurs rares éclairs de lucidité. l'ambulance. avait passé des veines de Bi écéan dans celles de sa maîtresse. ou durer toujours. comme stabilisation coupable. la ils reste. qui naît du tremblement universel de la tuerie. la Bretagne. des mêmes un seul être double. comme aux comme au paradis terrestre. Il — — A travers ces explosions incessantes et rapides . le la dans les bras Tun de Tautre. des mômes lectures. la confiserie. ou dans la pampa. L'étrange indéprndance morale. qui tournait en les entraînant. et même physique. Perdus oubliaient le tante Istre. tout l'album de mémoire minute qu'était leur double et divergent passé. des mêmes chansons. Ils formaient vant et sen'ant avec deux cœurs leur paraissait. perceet rêves. suspendue sur le gouffre de l'incertilude. dans le des mêmes petits spectacles de la jouruée. déplorable Jérôme.AU MAS DES OMBRES sait 139 d'uiie idylle (loucemeniau mariage. Ils se croyaient libres premiers âges ou aux confins du monde. mer glauque.

Ils n'en sauraient être les savants qui remplacements. serrant. les images. et. le les sa- que rejoignaient vantes remarques de Jean-François. Camargue l'humide vaporise en brouil- marais et la On dirait d'énormes balles de coton rose. ou les pauses et les intermédiaires. l'esprit fait d'étranges dé- couvertes. qui constituent la vie animali' des amants véritables. plus bavarde soleil et des contes et des chansons sur les insectes. L'étudiant du Muséum complétait. Vénus exhausse les et sublimise ses pri- vilégiés. qui se dissocient et s'effilochent. vent.140 IJA. glorieux entre leurs mains raidies. ni effort. Cela sans fatigue. derrière lesquelles transparaît sion. quittent ce et les artistes et les monde du sans avoir aimé. prennent apparences que veut comme un peu de fièvre s'en mêle. si vont désespérés. arrive parfois que l'extrême ardeur de la canicule extraie du sol de la infiltration de ses lards. ses victimes. s'en Il labeur. gracieuses ou lyriques. le pâle flambeau de l'ambition ou soient-ils. dont l'art et la science ne sont que les condiments. mais naturellement. sur sommets de l'aveuglement. L'amour est un jeu sublime. sans les amoindrir. ceux-là. les un disque de platine en fu- Là dedans les objelset les êtres l'esprit.\S LA LUMIERE de l'instinct. cela confine à l'halluci- . le Norade. ni pénible analyse. construisait le ciel. de la lille inspirée des bords du Rhône. Elle leur confère la clair- voyance. et rieuse.

et coiffée Une de était grande. sous de sombres voiles Onze La lune avec Oui faisaient étoiles. long de mon sommeil. L'aspect des choses. Quelques silhouettes. le soleil. Puis une. Tout à coup un chant s'éleva. la révéï'ence En Toui le silence. en devenait surnaturel. avançaient. adoucies. en se tenant la main. chevelue. appartenant à un septuagénaire dont le fils aussi était aux armées depuis quatre ans. avec une allure solennelle et processionnaire. au diant de bonté. à onze heures du matin. Les oseraies étaient défoncées. émergeant de la brume chaude.AU MAS DES OMBRES sans barrières ni limites du 141 nation. estompées. Des arbustes étranges étoutïaient les vignes. moyenne. pleine de majesté feutre d'un large taille posé de biais. d'intelligence. barbue. un chœur plutôt. sur l'épaule et fin profil irra- la couverture un bâton à la main. composé de plusieurs voix d'hommes. vers le mas du Limber. . Une suivait. Le chemin désempierré semblait une fondrière sèche et ocreuse. Le vieux laissait tout retourner à la friche. mais admirablement justes et franches : J'ai vu. Les jeunes gens. psalmodièrent cette mélopée. quittant la propriété mas des Ombres.

. ardents et ceux qui furent jadis vivants reparaîtrai''nt. Aubanel. en môme soi.ibord. d'une fautasmagoi'ie intrans- chacun à part tures. au Trésor d'Arlatan. Le maître des IIps de CalendaL celui de l' dOr et Ar lé sienne^ de la Chèvre de monsieur Séguin. Serait-il il missible. qu'ils étaient dupes. temps. comme en est un de l'espace. Jean-François les reconnaissait : eux les divins félibres. crurent d".142 DANS LA LUMIERE plus courte. au tournant les si d'une promenade familière. se serraiit les mains. chantant qui leur plai-aient? Les poètes onî une airs forie empreinte. Aiu^^i que d'ombres découftées. aux traits anguloux . d'un ressouvenir de leurs chères lec- un mirage de oii la durée. uiie autre. semblail-il. une vieille habitude. tellement mêlée à la nature inspiratrice. bienveillante et ralentie par un léger embonpoint. c'étaient Arène. qu'ils en deviennent comme les prénoms des choses augustes ou familières célébrées par eux! Norade les désignait et les nommait : — Mistral. Roumanille. qui déliait les ans et la tombe. Daudet. dont sa maîtresse contait les prouesses. socratique et presque trapue. ce cortège parcourait la plaine. Noiade et François. devenues légendaires. puis une autre. selon. maigre. et récitait les pnèmt^s immortels. celui do la Grenade entr ouverte et des Filles dWvi- .

j'en suis sûre. » iloucement sa jolie scepticisme : Norade secouait sceptique quant au « C'étaient eux.. les cinq la On respecta la distance sacrée.. hormis pour les amants. oi\ leuis rires avaient où leur mélancolie sétait répandue. parlions jamais à personne. par- faitement eux. avaient voulu reune fois oncoro les routes où.AU MAS DES OMBRES f/iiûfi.. gai savoir eurent Quand « compagnons dn disparu dans Mous avons eu la vapeur tiède. des Oubrcto de voir la bonhomie narquoise. en l'honneur de qui tous leurs menaient cortège à travers la plaine d éié. ils rythmes. pensée leur jeunesse. Elle pleurait. Pourquoi ces grands animateurs ne se ranin. enivrée de poésie et de gloire... mais un de ceux qui venaient de disparaître . Invisibles pour.. liHirs prélérés.. ni aucun des deux jeunes gens n'eut l'audace de se rapprocher d'elle davantage. Brécéan murmura: lièvre ensemble. la petite et le brouillard A aucun moment troupe.. IVS celui (le Jf^an des Fù/ues et de la Gueuse parfumée^ celui des et Margarideto.tous. Ah! qu'ils je les reverrai toujours. Mais non. c'est impossible! trop beau. trop En tout cas c'était émouvant pour que nous en tête. Quel dommage ne soient plus là! » Elle pleurait d'émotion nostalgique. . Auiroment. sVHait dis- sonn». ne devint plus distincte et plus visible qu'elle ne l'était.iei'aient-ils pas eux-mêmes?.

Au front de la tour Maf^ne Le saint signal est fait.14'i UAiNS LA LUMIERE la consoler demeurait près de sa mémoire. et com- — ment va Téron ton câlineur? Ainsi parlait Laurent Perlus. Quelques jours plus tard. cependant que allait à la la recherche de sa parente. » Les voyageurs ne complaient rester que qna- bonne baïlesse ne : . c'est de la tante Istre. Eh adieu. Sont morts les bâtisseurs. comment vas-tu. faillit tomber de surprise. pour par les vers fameux : Sont morts les beaux diseurs. qui allait puiser de l'eau dans la cour. afin de mieux donner le change. petite. Pertus prenait sa fille à part et lui remettait une lettre entre les mains « C'est pour toi seule. Je n'ai pas voulu la confier à la poste et. Les deux patrons pécheurs expliquèrent qu'ils avaient combiné cette promenade. ce brave Téron ma accompagné. Norade. Nous en reparlerons seul à seul. Maintenant peut boufl'er La méchante bourrasque. L'éton- nement de fut pas moindre que celui de la jeune fille et de Brécéan. depuis une semaine environ. Mais. Mais les voix ont chanté. en voyant son père et Téron. quelques instants après. Mais le temple est bâti. histoire d'embrasser les tourtereaux et de respirer un peu l'air de la Camargue.

C'était bon pour les ermites d'autrefois. On bavardait de choses et d'aulres. nous ne l'aurions pas amené ici. Téron de la plaine trouvait le « concert et moins ample et harmonieux que celui de Cassis « curieux néanmoins et à étudier ». fille comprenait que cette sinon l'intriguait et il visite avait un but secret. C'est là. entre lut. C'est s'accoutumer une mère bien affligée qui à Tobsence de Xorade — qu'il sait être 10 t'écrit. tacite. autillant sur son pilon. l-e labac devenant plus que rare. la lettre dans une de la tante Istre à son Mon « cher Laurent. or clair. Loin de . Cependant Jean-François. n'avait pas pu les accompagner « Ce que c'est que de boire tant d'eau! Et puis. Téron s'informait de ses pelits-cousins Antoine et Pierre. L'entretien de i^erlus et de sa se promit de surveiller discrè- tement ces conciliabules. deux boites de fourrage. Celle-ci. Le papa Pertus alluma sa pipe. ainsi que les tiroirs et innocentes cachotteries de Norade. à sa première minute de liberté.Ai. souffrant de : rhuinalismes dans sa jambe unique. monta au grenier sans odeur de irèrc : être vue. il avait apporté sa prode la calanque. vision. qu'elle foin. qu'ils » On » servit le vermouth d'un marécageuse dégustèrent giavement. Le Père Sidoine. en plein désert. même sans rhumatismes. dont l'intuition naturelle élait aiguisée par l'amour. raille- MAS DES OMBRES l'i5 huit heures.

lui si gourmand jadis. Pendant quelque temps. Je guette à sa porte. Veut-elle. il avait paru prendre plaisir aux représentations cinématographiques. où il a trouvé quelque analogie avec son propre cas. Mais voilà-t-il pas qu'un film sentimental. si longtemps. Il ne s'encombrera pas d'une pauvre fille ta fille — qui n'a que sa beauté. Je l'y menais trois fois par semaine. toi qui as vu partir celle que tu aimais. mon frère chéri. la toucher. sa tendresse filiale intacte. 11 passe son après-midi en tête-à-téte avec les poi'traits de la fugitive. Mais j'ai pris mes informations. il se relève pour les contempler et les embrasser. de jour en jour. Au milieu de son ingratitude. l'a jeté à un marasme pire. elle a conservé pour toi. Fais appel à ce qui peut lui rester de miséricorde pour la vieille tante qui l'a recueillie. — . toi qui as connu un mal à pou près semblable.G DANS LA LUMUilRl' mon pauvre Jérôme avec ce Breton de malheur. sa douceur. l'émouvoir. qui se succèdent en Avignon. J'entends ses soupirs et les baisers qu'il prodigue aux images de celle que. plus noire. La nuit. dans une mélancolie plus profonde. celle qui fut ma petite chériC. Ce Breton riche et fantaisiste la quittera. et qui disparaîtra bientôt. ce qui revient au même. 11 refuse de manger. sa responsabilité terrible. viens à mon secours! Norade et cet homme sont auprès de toi.l'. je ne vis plus. Représente-lui mes angoisses. » « — Je t'en supplie. qui me désole et qui m'efïVaie. 11 a son avenir à faire. quels ([ue soient les plats qu'on lui présente. élevée. que j'arrive chez le Bon Dieu avec ma douleur et ma rancune toujours saignantes? » a Sans doute elle aime ou croit aimer. j'ai appelée ma fille. Celle qui s'est éloignée. Tous mes efforts pour le distraire restent vains. l'avenir. je le sais. ie tremble. J'ai peur. tombe. Tu sais comment l'atteindre elle.

le cœur battant. il y va de la vie de ton neveu Jérôme. entendant l'accent de la vieille dame. cette lettre troubla profondément iNorade. sur ta bonne volonté. sur ta sagacité. car le sauvetage sera double. mon frère. ce n'est pas cela qui manque dix autres histoires ont déjà remplacé cette histoire-ci. Empêche un nouveau malheur. que lui. car elle ij^norait la fugue de sa pauvre mère elle y pressentait une allusion à quelque drame secret. pour la recueillir. Sois présent. trop fîère pour se repentir.AU MAS DES OMBRES 147 son intelligence et sa vertu à lui sacrifier. oîi nous l'attendons. » là. comme Assez désordonnée dans sa forme expansive la tante Henriette elle-même. Elle comprenait trop les passages concernant . Je compte sur ton entremise. si. elle hésite à revenir chez nous. A l'ambulance d'Éverjon. ! Laurent. sa place une fois retrouvée au foyer. et sœur Odile n'a comme moi que tendre regret de sa douce petite — — ! infirmière. certaine perspicacité lourde. Disqu'elle est toute pardonnée. Elle ne comprenait pas bien la phrase u toi qui as vu partir celle que tu aimais ». Jean-François. répètn-lui jamais. Une fois son désir satisfait. ramène-nous Norade Guette le moment de la séparation inévitable. et d'une la relut trois fois. Je l'embrasse de tout cœur. il ne sera plus question de rien. Elle avec attention. Henriette Istre. et les injurieuses suppositions . les bras ouverts. Renvoie-nous. adieu la belle! Quel destin alors est réservé à notre Norade. pire que le premier. « si attentive aux blessés et aux fiévreux. sur ton aûection personnelle.

bougea pas. la tête entre les mains. blait ruiner. la lettre brûlante en son corsage. Ainsi songeait Norade dans son grenier. compensateur et généreux de ces attractions même éphémères.. Les sots riaient de ces amours entre soldats Ni les et infirmières. à regarder derrière son désir et au delà de sa Le mot de faute. Il est rare que la possession ardentft et initiale n'aboutisse pas au deuil et aux larmes. Maintes fois. comme une victime de la grande victime de l'im- guerre. Elle ne cils. pour la première fois. revanche. d'Avignon. elle avait dn chasser celte pensée que son amant ne l'épou que quelque chose interviendrait pour empêcher la solution hcmreuso et provoquer les solutions (loires. victime de la fièvre universelle. son pas. les moralistes froiiçaienl les sour- uns ni les autres ne saisissaient le rôle réparateur. se ressaissir. Elle n'était certes pas seule dans son cas. pulsion mystérieuse qui tend à refaire la race épuisée. . même gâchées dans leurs conséquences ou leurs répercussions. Elle entendit qu'on l'appelait. Elle cherchait à folie. Mais (juoi ! c'avait été plus fort qu'elle et elle se considérait.I'i8 DANS LA LUMIERE d'une vieille depuis serait femme départ passionnéiï.. à cause des obstacles sociaux qu'elle rencontre. qu'elle brise et qui prennent ensuite leur à sa façon. victime de sa tendresse pour les blessés. pr*-nait un sens complet à ses yeux et lui semlézarder sa jeunesse et sa vie.

donnée. infidèle à la parole — — ma pari. Je ne lui ai pas chante toutes mes chansons. Profitant d'une migraine de son Breton. par Chapitré Téion.AU MAS DES OMBRES « l'»9 Bah. impos>ible maine. ne prendrait d importance que si Fran- ne m'aimait plus.. Mais le vieux avait toujours été hésitant et lluc- tuant. jamais. Mais la durée de l'amour dépend de lamante. C'est à c'est en a l'idée. ce que. Mais non. ma petite ? Chacun voit le monde avec ses lunettes. Alors elle se raccioche à l'espoir (jue Brécéan pourrait être — un malhonnête h<mime. elle père au caguard et lui de la lettre emmena son demanda ce qu'il pensait de la tante. occa- sionnée par la terrible chaleur. Oite faiiilesse pratique était la revanche de son absolutisme théorique. Ma sœur se liguiait que tu épouserais son Jérôme. se prenant ne lui parlerai mariage. entre sa frénésie et le premier doute. Ton cœur en a décidé autrement. Que veux-tu que je te dise. sermonné par le Père . Laurent Pertus secouait sa grosse tète rosans émettre là-dessus un avis net. je fit le visage entre les mains lui. Le reste est secondaire. iNorade. s'il ! — je n'admets pas. » Telle oscillait la belle entlaaimée. lui partisan de l'amour libre. lui qui connaissait le sujet et la situation. pour Jamais.. advienne que pourra! François est reste là vivant et Le çois m'aime encore.

alorsque la décision de Norade lui faisait l'etTet d'une héroïque application des doctrines paternelles. et la jeune fille — Oh oh oh!.. Il se plaignait canicule et annonçait son intention de repartir le soir « même. Pourquoi pas des ombres de fraîcheur? Des plis rieurs se formaient autour de ses yeux cernés et gagnaient de là les rides des . à côté de ses bienfaits cachés. « Il se sentait beaucoup moins Russe ». à ce brasier là : dedans? Il que des la l'on cuise* au bain-marie. le creux du baryton... L'aventure de la belle infirmière avait à Cassis. par la ramonés et à la tradition familiale guerre. de la à terre. Il n'était plus dans l'état d'espritdes premiers jours. il commençait à mollir sur les principes et à envisager. avec la surveillée. Sa maigie démarche rectifiée.. trouvaient que les fiançailles se prolongeaient que le papa était bien complaisant. fit une voix sonore. les inconvénients évidents de l'amour libre. et les transpiré rouges eux-mêmes..150 DANS LA LUMIERE Sidoine. et cela s'appelle « mas et Ombres ». qui avait les cherchait. C'était Téron qui du marin silhouette apparut.. Je n'ai semble presque le pas pu fermer l'œil. Tous ces sentiments transparaissaient dans la mimique embarrassée du bonhomme entendait son silence. d'une expérience à la Tolstoï. d'échapper à Comment peux-tu vivre ce four. voulant le bonheur de sa fille.

Selon moi. penses-tu qu'il soit de mon devoir de parler au lieutenant de l'avenir de Norade. un . mais demeura là. ta question. : même — vis-à-vis de notre Sidoine. « Téron. une telle demande viendrait trop tard. quels sont ses projets. curieuse malgré tout de l'avis du prud'homme. avoue-le.AU MAS DES OMBRES 151 tempes et du cou. célèbre à dix lieues à la ronde pour la sagesse de ses conseils. ta marotte se retourne contre ton bon Néanmoins l'amour bonne nature de l'amoureux. Aujourd'hui. qui regardait le allernativeinent père et la fille. Je m'attendais à le avec embarras patron pécheur. jolie et légère. que jamais Téron n'avait cherché à lui prendre sa femme.. d'assister. Téron. qu'est-ce qu'il va encore lui raconter! Elle se sentit rougir. sens. Mais tu étais trop content. laisse agir l'ai comme et la est d'usage. à la réalisation d'une il de tes marottes. Je Sidoine aussi a fait étudié à la dérobée.. que leur réciproque amitié avait été plus forte que les divergences religieuses et politiques « Ecoute. libre à d'homme répliqua — homme libre. eut envie de se sauver. Pertus songeait avec altendrissement qu'ils étaient fraternellement liés depuis cinquante ans. j'ai confiance en ta discrétion. Tu aurais dû la formuler quand ces enfants ont débarqué chez toi. de lui demander franchement.. C'est ses remarques. se dit Ah mon Dieu! Norade.. sous Ion toit.

Ta peine me le peine et je te voudrais mariée. je tiens à le prévenir que j'ai mis de côté.. avec bonhomie. Lui mais ne voulait pas le paraître. ajouta Téron. . hélas ! — el je n'ai rien. — pcîs. Quant à ce scrupule. uh. elle sauta au cou du vi(3ux et l'emhrassa. Ton lieutenant ne roule pas sur l'or. puisque cela te tracasse.. Il est d'usage que le mari nourrisse sa femme et élève ses enfants. pour le jour de tes noces. Téron. Quelques milliers de francs de rente ne conipteul ^uère par le temps qui court et ne compteront pas du tout demain. lu as fait cela! Mais oui. — émue. permets-moi d'en rire.152 DANS LA LUMIERE honnête et loyal garçon. L'infâme capital peut être encore bon à quelque chose. Mais.. après avoir commencé parla traverse. ma petite. C'est que je t'ai connue toute petite et t'ai lait sauter sur mes genoux comme un cabri. 11 pi-endra tout seul le droit chemin. — Merci.. il l'a lait. avec sa spontanéité naturelle. c'est plus simple. Puis. murmura Norade. Elle était aussi. Téion. ïu fait étais déjà jolie et séduisante. avec l'assentiment de ton père. A chacun selon son travail. ei je ne l'ai pas em- — — pèciié. une assez forte somme dont je n'ai aucun besoin. avec celui que tu as choisi. Tolstoï lui-même n'en disconvient — — Il a de l'argent. mon vieux camarade.

AU La jeune rameiièrent fille. en lui faisant remarquer qu'elle allait mouiller sa poudre de dit-elle. riz. remontant dans sa cliambre. la consolôrent. pleurait... ISorade. ^ÎAS DES OMBRES lô:^ cette fois. C'est : du propre î Ta tante prévoit le moment oiinous nous sépai-erons et où tu pourJérôn?e. 11 « ne chercha pas à dissimuL'r son indiscrétion J'ai lu. méchante iNorade. sur sa table à écrire.. que la lettre d'îlenrietle n'y élait plus. avec terreur. était l'enVoi car il était d'une . qui l'empourpra du nez aux oreilles : « Ah » Norade.. Son seul sentiment. Elle avait dû la laisser. distraitement dans son buvard. à laquelle succéda soudain une boullée congeslive. Mais elle ne en voulait pas.. — « J'en ai d'autre ». la Les deux et vieux se serrèrent main. pâleur mortelle. devant cetle scène inattendue. elle s'aperçut. même un sourire sur son beau visage. devant la ! — table oii la feuille de papier était en évidence. vit son amant assis. C'est pour te ici ! ras épouser le cousin communiquer ça que ton père était venu Tu as as supporté cette injure à notre amour. Tu même gardé cette affreuse lettre ! » C'était la première fois qu'il lui parlait avec lui une sévérité presque brutale. Cherchant sa boîte et sa houppette dans son petit sac à main. Pourvu que François no l'ait pas trouvée 11 l'avaii trouvée. Perlide !. Après le départ des patrons pôcheurs. la mine irritée. ..

Il il eut se tut. voyante. efforts.15'i DANS LA LUMIERE méchante. les yeux chargés de reproches un hoquet. blessait les yeux. elle un mouchoir à de fine batiste. appliqua. car semblait près de le s'évanouir. mais l'acci- dent. je l'eu prie. Marie Téron. En un quart d'heure. lit. François. Puis. pourquoi perfide? Je ne puis empêcher une vieille femme radoteuse d'écrire ce qu'elle veut à son frère. pect des choses avait changé. que la les lumière rideaux. l'embrassa fraternellement sur front. ne le trouvant point. : tel que d'une artère ouverte. . il porta une main à sa bouche entre ses doigts filtra un flot rose. l'hémoptysie était arrêtée. semblait que le souffle manquât à Brécéan. paraissait sérieux. Noradc il se préci- pita. sur ses lèvres. cherchant son mouchoir.. Au bout de quelques minutes. Elle appela. Les trois femmes. lui soutint la tête. avait toujours sur depuis la pre- mière et fil alei'te de Cassis. unissant leurs le transportèrent jeune homme sur le L'infirmière.. Elle prestement nécessaire. Il indiquait. par gestes. cette fois. Audiberte accoururent. en dépit de la haute température. qu'il lui avait soif. — Pourquoi mon cœur. une seringue à injection le des ampoules d'ergotine et de caféine.. écumeux.. qu'il avait froid. Une atmosphère . L'officier avait vomi près d'un demi-litre de sang était et sa faiblesse extrême. aussitôt rougi. préelle. reviens à Il loi. On ferma On apporta une l'as- boule d'eau chaude.

Ne t'inquiète pas. qu'il saurait conduire.. Norade avait pensé à Barias. Bambarde était un mutilé débrouillard. Ça n était pas la peine de déranger Barias.. 155 Joyeuse d'ambulance remplaçait celle de la passion dans la nature. Celait lui qu'il ter. à deux kilomètres des Ombres. la voiture roulait vers l'ambulance d'Evcrjon. Renvoie cette sacrée lettre. la blessure de François. au hameau de Sylvéréal. oii il dénicha une voiturette basse. sa nature courageuse prenant papiers. Mais il manquait d'essence. il cher- chait à rassurer sa maîtresse à l'aide de petits il griiïonnait d'une main hésitante : « Criicsl rinn.. On en trouva trois bidons chez Estève. cependant que Bambarde se mettait en quête d'une automobile capable d'aller chercber le docteur en Avignon et de le ramener..... suppliante. Dès le premier moment. au mas du Chantre. Il attela le break et se rendit. cause de tout.. u tout ce qui restait ». Elle écrivit une longue lettre dé taillée. et fallait consul- immédiatement.AU MAS DES OMBRES. 11 avait une longue expérience de la tuberculose consécutive aux traumatismes de guerre. sur lesquels dessus.. Je t'aime trop pour faire mes maltcs. Il avait retrouvé son équilibre le et. à ton papa. la pitié dominait Tamour. Je . Il connaissait le tempérament.. Cependant Brécéan ne voulait ni ne pouvait parler. Une heure plus lard.

appelant son cousin Lehadec. » Gomme lièvre soir venuil. le malade battit la campagne. Ce jonment bien. Norado. demandait ce qui serait arrivé. fatle et à l'exislence chaste. ou tué par les Allemands.. cest bon signe. avant de lui appartenir.. si elle retournée plus tôt à Cassis. Je iiai encore que soif. irréprochable. et suppot^ait avoir péri ensemble à de le la guerre.. Mais même rencontré Jean-François. 11 y elle une force et une indépendance . ou prisi elle sonnier. j'en suis hoiri/àlé tablier blanc te va toi que ça va déjà beaucoup mieux. dans ce milieu 'pittoresque et vfVant des patrons pêcheurs. elle veilla comme l'avait l'ait tant de fois. Cet accident la ramenait ainsi à plusieurs semaines en arrière. Barias va cf avance. Aubanel et Paul légère incohérence. Arène. bien que tombant tatig'ue. où écoulée sa petite eni'auce.. DANS LA LUMIERE nous sermonner.. ces incessants billets témoignèrenl d'une La commençait.. niais j'aurai failli deinain le matin. à l'atmosphère avignonnaise. auprès de son s'était père et de Térou.156 se?is . Sans doute aurait-elle épousé un brave garçon. à l'ambu- lance d'Everjon.. J ai envia de comme jamais. Toute la nuit. mais sans but. qu'il confondait. Ne f avise pas surtout de me traiter e?i malade.. brisée par les émotions successives.. qu'elle menait auprès de Elle se était la lantelstre.. ou avait en un autre ressemblant à Jean-François?. avaii toui de qui serait à la guerre.

AU MAS DES OMBRES
Dh qui

157

araouicuses, qui ne seraient pas restées inemployées.
tenait-elle cette

flamme dangeIl

reuse, ornement et tourment de l'existence?

Brécéan avait cessé de divaguer.
assoupi, respirant d'après
les

s'était

un ryl lime dyspnéique,

mains sur

le

drap blanc. Norade regarda ces

mains, ci>s ongles légèrement bombés où commençait à paraîlre la lésion bacillaire; puis ce beau visage régulier, cette moustache blonde aux poils fantaisistes, ces cheveux blonds abondants, ce cou plein et ferme, qu'elle avait plaisir à

embrasser. Elle connaissait

la fraj:,ilité

de
le

cette solide

apparence;

elle avait vu,

depuis

début de
sous
le

la guerre, di<p iraître

en peu de temps,

million de p tites pioches des démolis-

seurs invisibles, ces édifices de sang, de nerfs,

de tissus et de muscles, que les mères avaient
enfani-'S, pui-^ élevés

avec tant de soin. Le ter-

rible tléau de jjellone qui

ramasse, multiplie et
l'alcool, le vice,

concentre tous

les autres,

les

poisons chroniques, la paresse, la syphilis et jusqu'à la rage, hâtait aussi la tuberculose et
précipitait ses ravages.

La jeune

fille

se repro-

chait d'avoir oublié le malade, dans les Iransporls qu'elle éprouvai! auprès de l'amant. Sans

doute étail-elle pour quelque chose dans cette

brusque recrudescence d'un mal assoupi. L'aube venait, avec son frisson maléficieux. iNorade aperçut un trait rose la chambre don-

— — aussitôt salué par nant au levant

les

chants

158

DANS LA LUMIERE

des coqs, qui se répondaient, s'excitaient, s'en-

Un pépiement dans les grands arbres du jardin, semblait réclamer quelque chose de mieux, en fait de lumière et de chaleur. Un second trait, vert celui-ci, apparut ensuite, une bande d'un or très léger et ductile, pareille
courageaient de

mas

à

mas.

frénétique d'oiseaux, nichés

à un collier de riche fermière,
le vert et le rose.

d'où se déta-

chaient des parcelles brillantes, qui criblaient

Le peuple de

l'air

continuait

grande nouvelle remplaçant pour lui, et avec avantage, les journaux du matin. Peut-on rien imaginer de plus important que la cerlitude d'un jour de plus, avec le retour du soleil Les sensibles volatiles ne sont jamais très sûrs, au fond, que le monde va reprendre et continuer, par l'apparition de la boule de feu, magnifique et bienfaisante, oii se raniment quotidiennement les choses et les gens. D'où leur joie sincère, leur surprise, leurs clameurs et leurs estramborts. Ce spectacle sublime, en dépit des circonstances, ranima l'énergie de Norade. Téron avait raison il y a [un concert permanent, a puissantes harmonies, dans la nature. Le Père
à s'égosiller, celte
!

:

Sidoine avait raison
poui- ce concert.
et à

:

il

y a un chef d'orchestre
pas un à
la

Ouvert

comme
la

poésie

l'amour,

le

cœur de

Provençale ne pouvait
attaché au mur,

être

fermé à

la religion. Elle s'agenouilla, pria
le crucifix

avec ferveur, devant

AU MAS DES OMBRES
au-dessus du bénitier traditionnel,
par deux
et

159

dépassé

rameaux de

buis.

Elle aurait voulu

avoir des remords plus vifs et plus cuisants,

pour

l'état

de péché qui était
les avait dissipés.

le

sien. Elle avait

cru les sentir monter en elle dans les ténèbres.

Mais l'aube
midi.
Il

François dormit tard, jusqu'aux environs de
se réveilla de

bonne humeur, avec une

gaieté d'enfant, qui parut excessive à la jeune
11 avait 38". Il vouempêcha. Marie Téron, puis Audiberle, vinrent aux nouvelles; Norade ne leur fit point part de ses fâcheux pressentifille.

Elle prit sa température.
lever. Elle
l'en

lait se

ments. Elle voulait laisser
et les stores baissés, à

les fenêtres

fermées

cause de la chaleur. Son

amant exigea

qu'elle les ouvrît toutes grandes,

afin, disait-il, de respirer pleinement l'air du bon Dieu. Il affirmait qu'il avait de l'appétit. Néanmoins, après un œuf à la coque et une bouchée de côtelette, il se déclara rassasié. Le vin, non plus, ne lui disait rien et il avait rêvé

de sources limpides, qui coulaient devant sa
soif ardente, sans qu'il eût la possibilité

de s'y
halète-

désaltérer.

Vers quatre heures de l'après-midi,

le

ment d'une
sur
la

voituretle automobile se

fit

entendre

route
le

sèche et poudreuse.

Bambarde

lamonait

docteur Barias; celui-ci n'avait pas
était

voulu refuser de répondre au pathétique appel
de son infirmière préférée. Mais
il

de mé-

160

DANS LA LUMIERE

cluinto

d'Arles, n'était point faite poui- l'adoucir.

une panne, ^ubie au soilir Naguère il tutoyait couramment Norade, en bon grandpapa bourru qu'il était. Cette fois, au début il lui « Ah je vous retrouve mademoiselle dit vous
et
:

humeur

Pertus

!

Yoilà commencent finissent

les dîners
les jolies

à la Bartelasse! Toutes les
(illes;

mêmes,

l'amour passe avant

le devoir...

Eh

bien,

qu'est-ce qui lui arrive, à votre galant? »

Norade s'attendait à pire. Elle ne fut pas décontenancée et répondit posément, comme au
« Le lieuterapport matinal de l'ambulance nant a eu hier, à la suite d'une légère contrariété, une violente hémoptysie. Un demi-litie
:

de sang environ. C'est la seconde manifestation

de ce genre depuis deux mois. La précédente

beaucoup moins grave J'ai fait le traitecla'îsique, une piqûre d'ergotine, une de caféine, puis j'ai attendu votre venue. Oh! docteur, que vous êtes bon, que je vous remercie » La riposte prévue ne larda pas: « Fichez-moi
était

ment

!

la

paix,

ma

chère enfant, avec votre recon-

naissance. Ce n'est pas pour vous, c'est pour lui

que

je suis

venu. Je ne veux pas laisser partir

gars, qui lious a donné tant de mal et que nous avons déjà remis sur ses pattes. Allons,

un brave

conduisez-moi auprès de
c'est le véritable

lui... C'est très

chic

ici.

mas

provençal. Par exemple,
!

vous m'avez envoyé un sacré clou. Quel tacot Nous avons failli rester en plan sous la cani-

AU MAS DES OMBRES
cule.

161

Si je

vous

ai

maudits tous deux, votre
le dire! Il

chauffeur pourra vous
2:6111,

a Fair intelli-

ce garçon-là.

Le drôle de nom. Bombarde!
Provençale.
c'est
la

— —
Il

Bambarde, Bombarde,
>)

rectifia la

Bambarde,

môme

chose.

Malgré son âge, Barias escaladait les marches de pierre, avec une étonnante agilité.
faillit

que Norade il ne prel^a aucune attention. X peine introduit dans la chambre, au premier coup d'œil jeté à Brécéan,
bousculer Marie Téron,
la

lui

présenta à

hâte et à laquelle

le

praticien était fixé

:

il

s'agissait d'une phtisie

à

marche rapide, vraisembablemenl impossible
Tout en auscultant
la

à enrayer.

caverne pulmonaire
et déjà

et
il

les

bronches adjacentes

attaquées

voyait cela

comme un
et

peintre voit
le

dans l'ensemble

dans

détail
:

— Barias

un paysage,
se

demandait ce qui valait le mieux laisser le mal achever son œuvre, en ne séparant pas ces deux malheureux enfants, on leur laissant les suprêmes délices de leur amour condamné; ou tenter une lutte désespérée, en les séparant, et gagner un an peut-être de survie, au prix du cruel tourment de l'absence. Car ce savant était un sage et un compatissant; il connaissait les affres morales, pires que les soutfrances physiques;
les
il

cherchait à les soulager, à les éviter, à

supprimer.

Au

fond, tout au fond,

il

ne

lui

av;iit

pas déplu que ce beau blessé, celte belle
11

162 DANS LA LUMIERE l'un infirmière fussent irrésistiblement attirés vers l'autre el récompensés ainsi de leur dévoue- ment et de leur bravoure. quand c'est pour de bon. je comme ne vous gronderai pas. tu es pour quelque chose.. Toi. Alors. — ce Donc lu es pincé. C'est inutile. c'est mon devoir. mais pas jusqu'au der- nier acte et au partage du poison dans la coupe bacillaire que sont Aussi relevant sa tète long el attentif. chenue. mais je comprends qu'on s'aime. c'est pour de dit et — on me — ne faut pas m'en et leur prit les mains brusque bon.. le les lèvres avides des chagrin. mon petit. lîrécéan. Les corps et les esprits s'attirent les astres. mais. Je vois bien que vous. tu as sette.. C'est vrai. Il il vouloir. en voyant le trouble de Norade — ajouta-t-il — tu n'es pour beaudroit. je vais vous faire du chagrin.. la lésion était coup plus Il s'agit forte. tu peux et dois guérir. Comment? Vous m'avez . un trou giand comme une noi- n'était pas vrai. Une considération la lit : pencher le souci balance en faveur de la séparation la de sanlé de l'amoureuse et la crainte de la contagion. petite.. un gros : amants. vieux clinicien rendit l'arrètque voici « Garçon. mais. Barias voulait bien accompa- gner Roméo et Juliette.. dans le dernier accident. après un examen accompagné de songerie. Ecoutez-moi bougon. ma bonne fille. Toi. bien innocemment d'ailleurs. rien du tout dans le début. — au sommet du poumon d'enrayer ça.

que je compte en cette circonslance. qui avait une lame de couteau dans le tranchant et le froid.. dans de l'ami Bom. de l'ami Bamljarde. je de sa voix douce et persuasive au docteur! Si tu m'aimes autant que je t'aime. non.AU MAS DES OMBRES deviné : 163 l'un ù droite.. pour ton salut. altitude très oîi convenable.. et len-ible j'y consens.. — — Courte! Six mois!. 11 vouloir fasciner sa maîtresse. C'est sur toi.. Ah par exemple! ! Qui sera longue. obéis « François. Klle en éprouvait le Elle répondit fermement. je t'expédie illico en Savoie. — répondit Brécéan. Préfères-tu sa mort ou son départ? semblait Les yeux do l'oflicier élincelaient. le si tu préfères. Autrement. J'aime mieux mourir et rester ici.. Toi. Parbleu ! A loi.. Aie autant de courage qu'une iaible femme.. cœur.. un guérisseur.. qui te nettoiera de tes te soignera mon en six mois. ou bacilles — emmener Norade. ma chère infirmière.. et âpre. un type épatant. te Noradc le tacot Pertus je remmène en Avignon. garçon. petite. mais non. Je ne pourrai jamais... accepte. qui sera courte.. Est-ce compris?. l'autre à gauche. c'est répétait Brécéan avec une mine impossible. 1 puisque docteur nous impose. : t'en supplie. en Tai'Piitaise. copain Vanelle. — — . non.. mais qui est nécessaire. cette séparation. je ne réponds do rien.. Je vous demande six mois #de patience... à Vulniis.

il ne pourra s'empêcher de coucher avec toi et. — Duns une heure. » C'est donc sans remède? Ai-je dit cela? Avec le poumon. aurais-tu fait? L'aurais-tu emmenée. c'est que la fièvre de la possession ne vienne pas les aggraver. — Quand partons-nous? demanda qui avait pris sa résolution. tel est le type de l'oflicier français..ir/i DANS LA Ll. intervint Barias. Je sais que basse. Les plus profondes lésions cicatrisent. le la jeune Je serai . on ne sait jamais.. Il le faut. au régiment? Je ne te vois pas désertani. — C'est bien. Un héros devant h's mitrailleuses. A une condition. et ton congé n'avait pas été renouvelable. dans six mois il sera nettoyé.. » Là-dessus le docteurfitun signe à l'infirmière deux quittèrent la cliambre. comme dans Carmen. petite. fille. une loque devant deux beaux yeux de femme (je conviens que ceux-ci sont fort beaux). — — comment veux-tu que et une toux où du verre je se bri- me passe de toi? si Allons. où l'amoureux gardait maintenant un farouche silence et tous : « Tu m'as compris. — — c'est dur.. au point où il en est. en fier soldat.MlEUK devenue farouche sait. toi. allons. si tu l'accompagnes à Yulmis. fit le maître à voix si vous restez ensemble. s'il t'avait fallu rejoindre ton corps pour chasser le Boche de France. le brave des braves. je vais décider. comment elle.

avait le visage immobile. Norade pensait qu'il lui demanderait de tendre à Cassis. dans une heure. ma pauvre chérie. Nous voilà amenés. effrayant et résigné. qu'il avait mise de côté. petits liens oîi ello retrouverait Jérôme. Comme décor change ! — soupirait cier. la tante Istre et les mille de l'habitude. C'était le il plus simple. l'immédiate Il la indépendance. par un détour l'offi- imprévu. à éluder ce thème doublement pénible. lui A sa grande surprise. bien qu'elle finit par dire oui à tout.AU MAS DES OMBRES à la porte. dans son horreur des questions d'argent. à la lettre malencontreuse qui avait déclenché l'accident etréalisé. afin de lui assurer. de part et d'autre. aussi résolu qu'au moment de sortir du boyau pour l'atlaque. prévint qu'il la considérait comme malh<'ur sa il femme légitime et qu'en cas de la faisait sa légataire universelle. En vain cherchait-elle. nous tenions le bonheur complet. elle serait entourée de plus de soins et le d'attentions que dans Il rude milieu des patrons exigea qu'elle acceptât une somme de six mille francs. Il Elle rejoignit son amant. à le briser de — . — le vœu le égoïste de la tante Henriette. Mais ce n'était pas la mort qu'il craignait. d'un condamné l'at- à mort. Jean-François conseilla au contraire Avi- gnon. si y revint avec insistance et fermeté. H y a encore quelques heures. plutôt qu'en Avignon. où pêcheurs. pour quelque temps. Aucune allusion ne fut plus faite. avec 165 ma valise.

à noire manière. une multitude d'images en commun avec son ami. l'atroce délai sera abrégé. la gnaient plissait perspective du départ déchirait. apparaissait comme une folie. Barias nous embête. mettre en . qu'il était effet de couper court. ma guérison. penser à mille soucis. tant de détails de correspondance et de vie courante à régler! Mais cette agitation augmentait. la toux fond des regards devenait sombre sage en âpre à mesure. Si l'homme adorait qu'elle mourait loin d'elle. et qui saidéjà dans le souvenir. 11 avait encore tant de iaçon. sensibles. ô ma recommandations à faire.l'accourrai avec ma fièvre et mes microbes dans les beaux bras. bien que récente. et Norade comprit. et nous fêtemieux. et je ne compte pas mois loin de loi. et alors à rester six rons. faisait d'elle. lit-il en confidence. Elle accom- martyrisait. Son cœur défail- lait. et le lui était mauvaise. lui automatiquement un devoir qui la Ce devoir. Sa liaison. Ou ça ira mieux. sans la suprême consolation de son et baiser d'adieu! Au il milieu de celte douleur fallait lui de cette angoisse. que . par brusques éclairs. cbarnelles. Ou ça n'ira pas quoi bon prolonger le supplice? . « 11 pensait que la séparation n'aurait lieu que le lendemain matin. Il sembla atterré d apprendre qu'elle était immédiate. De toute Noiade. D'ailleurs. intellectuelles.1'^»^ DAiXS LA LUMIÈRE nos piopres mains. de toute sa nature frémissante et voluptueuse.

chargée de recommandations par la jeune fdle. tombés du ciel.AU MAS DES OMBRES recommander son cher malade. Norade montait dans la voiturette. Le voyage insolite de la patronne à l'aris fut aussi relié à cette mystérieuse affaire. remercier Marie Téroii lui ainsi qu'aux :^ervileurs. Audiberte. qui lui confiait la première convalescence de ce qu'elle de Norade était plus avait de plus cher au monde H avait élé for- . avaient conquis l'affection de tous. tandis que si se désespérait et pleurait la félicité promptement enfuie. Une heure après l'heure fixée. qui. les forçait à se séparer. les gens du mas des Ombres étaient consternés. pourboires. chargé de l'enlèvement et du retour à la raison. venu pour prèler mainfoi te à Laurent Pertus. derrière Bambarde. On ima^ gina même que le patron Téron était un proche parent du jeune oflicier. était en général mal compris on supposait que le patron Pertus. Elle se dédoubla l'autre donc vivement. Bambarde. Le drame pathologique. distribuer les 1G7 ordre ses petites affaires. Cette légende conforme à l'iavention dramatique des Sylvéréalois que l'humble vérité. une parlie d'elle- même demeurant attentive et active. auprès du docteur. Marie Téron pleurait. Ces amoureux. La baïlesse. désireux de : nicirier sa fille à sa guise. avait appelé à la res- cousse le docteur Barias. dont le bruit courut en rampant jusqu'à Aigues-Mortes et aux Saintes-Mariés.

la fugitive. à la fenêtre. Mais. entre les draps à odeur de thvm. où se con- fondaient toutes souffrances que forgent les amants pour l'avenir. . à maternel les et sensuel. quand ils se tiennent. serrés et fous. le lui rendit rait mas. Elle qui envoyait un ardent baiser à de toute son âme Jamais elle n'aucru pouvoir supporter un pareil arrachela fois ment. l'automobile contournait le comme debout.on vit le Jîrelon pâle et les yeux brillants.KiS DANS LA LUMIERE se lever melioment défendu à Jean-François de pour dire adieu aux voyageurs.

CHAPITRE VII SEPARATION « Ai-je rêvé? » Norade pouvait le croire en contemplant ?a chambre de jeune fille. en auto. d'où. la reprise douloureuse de ses habitudes. le trajet de Sylvéréal à Avignon. elle sétait enfuie vers l'amour. tout ceci lui apparaissait à travers un brouillard d'angoisse. laccueil extasié de la tante Isire et de Jérôme. et la distraclion des soins moins rambulancc aux blessés. . I^lle se sentait comme amputée d'une partie de son àme. clans la maison de la rue Parapharnerie. Elle était revenue depuis huit jours. cef)endant. Septembre dorait le toit d'en face. quelques semaines auparavant. dont l'une était demeurée auprès de Jean-François. on compagnie du D"" Barias et de Bam- barde. mais laissait la ruelle sans soleil. ou plus exactement comme divisée en deux moitiés.

la en sentirait la rayonnante chatendresse. Elle est infiniment plus adhérente. pelotonnée dans l'attitude de et. avec un grand batteune fois gloutonneme. plus qu'au dessin des cir- tions et constances. à travers les jeter « elle-même sa Ai-je rêvé? » lettre à la grande poste que La mémoire des femmes n'est pas la même celle des hommes. pleine de cris de passion leur. lisait.170 DANS LA LUMIERE avait été si La séparation Elle brusque. puis trois. la Toute journée leur. puis deux. sans pesc^r les termes. les cailloux pointus. l'état sensible derrière l'expression. « son coup de » son appel la : Courrier! Personne ne boug^-ait dans chambre. l'intention derrière le mot. donnant tout son rues sombres. A peine en possession de sa proie. pour tout ce . si inaliendue! ne vivait. elle se recouchait. Elle guettait le pas du facteur sur sonnette. qui était celui de l'officier. se laissant posséder par ce style âpre et nu. Le soir seulement elle réponelle drait. de dou- mais d'uj)e écriture ferme et riissurante. de- nieurp. : être.'il. que par et l'arrivée et la ieciurc de la lettre quotidienne de son amant. afin -de ne pas gv5ner Tamoureuse. etsesperspectivessont plus nuancées. qui se précipilail en robe de les chevi'ux hâti- vement relevés. pour savourer. Elle s'attache aux sensaaux émotions. une heure chaque matin. puis elle irait. ment de cœur. au-devant de la bienheureuse enveloppe. cherchant la chatte qui va bondir.

ta chère photographie en face de moi. aux regards de la mémoire masculine. sur la route break. l'accent de son amant. et j'en ai été bien heureux. qui ne pas assez remis de son alerte pulmonaire. Elle entend. aux replis situés entre la joie et la {M^ne et que le souvenir déplisse avec délices. éclairé de Cassis. son sommeil. au cagnard du Ombres^ en plein soleil de main sur les yeux. remontrances de Marie Téron. ou que mes dernières indications pour le changement d'adresse ne te fussent pas parvenues à temps! Ces hommes sont d'un méticuleux ! .. son rire heureux. de sa bouche. elle voyait lintlexfon. le pain de la vie intérieure. sur le port le elle le situait de la calanque.iit la voix. J'ai trouvé deux lettres de toi à l'arrivée. maigre les mas des Camargue et la Trois jours après le départ de celle qu'il aimait. ?a façon de manger. Biécéan étail parti pourlaSavoie.SÉPARATION 171 qui touche à la mélancolie. pour la féminine. dans riés. un aliment divin.il venait d'arriver à Yulniis et il envoyait à sa bien-aimée le trouvait ses premières impressions : u Ma Norade. car je craignais la distraction naturelle. C'était là le cas de Norade.. deviennent. aux Saintes-Mala par la lune. à la poste restante de liourg Saint-Maurice. dans la confortable chambre de la petite auberge de Vulmis. M Me voici au port. parfois désabusée. tel petit fait demeuré sans importance. Telle parole.

Celui-là habite au bout du village. C'est un signe des dieux. Je les connais. 11 m'a promis : ciel l'écoute! — que — je serais promptement rétabli. une réponse à cette « Ne féerie pas. plus rapidement qu'au mas des Ombres. La guerre ne . Il lui ressemble. Le bonheur appelle le bonheur et la joie publique aiguise encore la peine privée. mais sans se fixer de date. Va. attentivement. étant de la partie. sous les bras. iNotre amour aura vu ses ivresses doublées par la délivrance de la patrie. étudie un nouveau sérum et ne descend que rarement au bourg. moins ce qui faisait pour moi un paradis de ma petite cambuse. en arrière. » petits Ce n'est pas mon avis. Il m'a fait tousser et compter. nous serons réunis de nouveau hienlôt et cette fois pour ne plus nous quitter! Jai déjà vu le D' Vanelle. Il m'a ausculté longuement. eu avant. du papa Barias. tu te rappelles. bourru et bon comme lui. — Mais. comme font les docteurs. songeait Norade. C'est la grand^^. Ils ne veulent jamais compromettre. Il s'y est installé un laboratoire. grâce aux journaux locaux. en lisant ceci Voilà le perfide déjà consolé! Ce qui me console. l'ami de ton ravisseur. au bout de la salle des fiévreux. Seule cette pensée rend l'absence moins intolérable.iitement que la fenêtre le ouverte et la suralimentation. Il tient de Termite et du thaumaturge.172 DANS LA LUMIERE Les nouvelles de la victoire arrivent ici. Il ne m'a conseillé d'autre tr. Je me croyais à l'ambulance d'Êverjon. c'est la certitude 011 je suis de la convergence des circonstances heureuses. grande et grande victoire. par objection la télépathie naturelle la lettre lui apportait aussitôt : aux amants.

comme nous sommes les leurs. Ah 1 que je t'aime » . vois-tu. Je t'avertis que l'abstinence et la distance me rendent jaloux et prompt aux soupçons. sous un prétexte de santé. Othello et Manfred voisinent actuellement dans une imagination que n'apaisent plus les chants délicieux de Norade.. l'air d'un titre boche. « Ne t'avise pas au moins d'être coquette avec le cousin Jérôme. depuis qu'ils nous apparurent sur le chemin des Ombres. et je soupçonne Barias de m'avoir éloigné de toi par jalousie. avouons-le. Vivette et Sapho. ma chérie.. Ces poètes sont nos amis. Voilà un fameux sujet de thèse Le monde amélioré par les chantres de l'amour. pour m'admettre à des travaux moins glorieux. notre Aubanel. comme Mireille. un sentiment de pudeur et de décence que nous ne ménageons guère de près. Zani. de loin. comme ceux et celles dont ils nous ont conté l'hisloire. Il me reste notre Mistral. Il m'a dit simplement que je n'étais plus bon qu'à faire un civil et que je ne devais plus songer à me battre. Cela me désolerait. Ce que le vulgaire appelle leurs fictions est plus réel que la vie même. si tu n'étais pas là pour m'inviter pardon.. mêmes injustitiés. Houmanille et Arène'. avec Daudet. hein. En tout cas il n'en parle pas et je ne lui en ai pas parlé non plus.SEPARATION 173 semble pas le préoccuper. mais plus doux que ceux du champ de bataille et sur lesquels je n'insiste pas. je n'admettrai jamais que celle de la possession fasse mal. comme on les aime. parce qu'il a un secret béguin pour son infirmière. Je sais bien que la joie fait peur. après nous avoir consolés.. Mais — — : le titre est prétentieux et a 1. et ils nous rapprocheront. Ils chérissent en nous les amants fidèles. pour ménager. et redresse ce qui est mal fait dans la vie.

174

DAXS LA

LUxMIERL:

— iNorade, ma chérie, puis-je entrer? dcmuuda
humblement, derrière
tante Istre.
Elle était,
la porte, la

voix de

Ja

comme

presque tous
hlle,

les vieillard>^,

intempestive.

La jeune

l'envoyait à tous les

malgré sa patience, diables, en cachant sa lettre

sous

l'oreiller.

Mais, certainement, tu peux entrer, tan-

tine.


un

Impossible,

même

à

nous,

confiseurs,

d'avoir du chocolat, dit la tante. Je fais à
café au
lait.

Jérôme

— Bien volontiers. Avec une tartine de confiture? — Avec une tartine de confiture. Le journal
arrivé?
tante Henriette répondit que
oui, mais en bas. Elle avait entendu le

En veux-tu un

aussi?

est-il

La

qu'il était resté

facteur et elle guettait, sur le visage de sa nièce,
l'effet

produit

par la lettre quotidienne. Elle
séducteur-,

détestait naturellement Brécéan, qui était à ses

yeux un infâme
possible,

justement puni de

tuberculose, et elle souhaitait sa mort le plus vite

pour que Jérôme pût épouser Norade. Depuis le retour Le de la jeune fille, dont Taveutare était connue en Avignon, des lettres anonymes, pleines d'injures et de railleries, parvenaient chaque jour
reste lui était indifférent.

M"* d'Everjon avait déclaré solennellement qu'elle ne reverrait jamais la
à la confiserie.

SEPARATION
coupable
tés,

175

et interdit à suôut Odile,

plus indul-

gente, de bi saluer dans la rue. Les

Tari-tocraiique et la bourgeoise,

deux sociécondam-

naient à qui mieux mieux cette dévergondée,
qui avait iléshoiioré l'ambalance et tlétrissaient
la
((

bien

scandaleuse indulgence de Barias. Les gens » délaissaient la boulique, privée d'ail-

par les restrictions, de ses plus savoureuses spécialités. M"" de Fontvenet elle-même,
leurs,

gourmande comme une chatte, avait ce^sé ses commandes. En revanche les commerçants, le douanier Arsène et l'élément populaire se montraient favorables

à Norade, qui
et

secouait
la

«les

préjugés
militaire

courants

récompensait

valeur

comme une femme sait le faire, par don de sa jolie personne. Le bruit de la maladie de l'oflicier, en se répandant, ajoutait l'auréole de la compassion à celle de l'amour. Plus d'une jeune lille bien élevée enviait en secret le sort romanesque de « la petite de
le la confiserie
»,

étudiait de loin
elle la

son allure

et

sa coiffure,

quand

rencontrait rue Josepli-

République, ou à la sortie de réii;lise. Les jeunes embusqués, dans leurs magnifiques uniformes, lui faisaient les yeux
Yernet, rue de
la

doux au passage. En dix jours elle était devenue une des jcuriosités d'Avignon et c'était tout juste si on ne la montrait pas aux soldats anglais flegmatiques et aux bruyants Américains qui marchaient, fumant leurs pipes

176

DAAS LA LUMIEIU-

donnant de larges tapes sur les épaules. Après un certain nombre de propos inutiles, M™^ Istre revint à son sujet préféré, qui était l'analyse du caractère de Jéiôme, auquel elle prêtait de hautes qualités, comprimées par une timidité invincible. Depuis le retour de Norade, à en croire la vieille dame, le cher « demeuré » avait subi une transformation psychologique
et se

extraordinaire,

repris le goût de la lecture et
lui

même

de la conversation. Elle citait de

des

phrases banales, en leur attribuant un sens profond, et de

mornes plaisanteries dont
rirait à

elle riait,

espérant que Norade en
l'esprit

son tour. Mais

de Xorade était ailleurs, là-bas, dans la brumeuse Savoie de septembre et elle attendait impatiemment la fin de cet oiseux bavardage pour reprendre la lecture de sa lettre
:

m'éveille jusqu'à

Depuis le moment où je où je m'endors, je ne te quitte pas une minute, je m'installe rue Parapharnerie, je remarque les personnes qui entrent chez la tante Istre, les allées et venues de la bonne, que tu envoies mettre tes douces lettres à la poste, les apparitions inquiètes du chat je tlàne à la devanture, devant les cédrats confits. Quand tu sors, légère
«

Ah! que

je t'aime!...

celui

;

et vive et

pagne dans

court vêtue (la mode l'exige), je t'accomtes courses à travers cette chère cité d'Avignon, que nous connaissons si bien et que nous aimons. Mais, pendant que tu essaies une écharpe ou une voilette, dans un magasin de nouveautés, je vais me promener vers les remparts aux créneaux dorés et j'écoute le bruissement du temps

SEPARATION
sur la pierre. Aiu^i je

17

me sépare eu imagination, pour un illusoire instant, de toi, au sein de notre longue séparation trop réelle. Cepènd;int, comme un somnambule, j'ai quitté l'auberge de Vulmis et je me suis aventuré sur une route de montagne qui va je ne sais oîi, à travers un bois aux nombreuses essences. Je respire largement et librement. Le D' Vanelle a raison, Tair a ici une saveur curative, fortifiante. Il donne de l'espoir comme un vin. Il grise. Il rend euphorique. Une multitude de petites
et

ma curiosité,
depuis
le

plantes et de fleurs d'arrière saison solliciteraient si le botaniste n'était pas mort en moi

début de

la

guerre, en

même

temps que
la

le

pliysiologiste et qu'un ceriain

nombre

d'autres per-

sonnages en

« iste ".

Tu m'as détuurné de

méde-

cine et incliné

vers la poésie.

inondé de sa lumière. Le verbe « troisième rang. Vivre et aimer passent avant lui. Ou plutôt, l'amour c'est la vraie science, le véritable instrument de la seule Science, qui est celle du cœur humain. « As tu remarqué certainement, car tu remarques tout que les amants séparés, bien avant même Chateaubriand, rencontrent toujours un solitaire, un original, une manière d'ermite. Je n'ai pas failli à la règle. .Mon nouvel ami est un bûcheron, vieux et courbé, qui coupe des arbres marqués d'une croix rouge, pour en faire des traverses de chemin de fer. Son (ils, qui l'aidait dans son travail, est prisonnier des Allemands depuis deux ans. Le bonhomme a reçu de lui une demi-douzaine de cartes postales, timbré<;s du camp de Giessen, qu'il m'a montrées hier. 11 est tier de lui, moins que de je ne lai pas sa tille, une beauté locale, paraît-il du nom démodé d'Adélaïde. Lui encore aperçue s'appelle Antor. Adélaïde Antor, quel beau nom

Ta Provence ma savoir » n'a que le

12

178
d'IiéroïQe
1

UAAS LA LUMIERE
Celle-ci, paraît-il,

et résistant, aussi facilement

sur sa tige. J'ai dit à mon mettre son mari au pas, s'il ne marche pas comme il faut. » Il a ri et m"a expliqué que celle jeune vierge avait le cœur dur comme du chêne. Ni galant, ni soupirant, ni aspirant, rien « Il est dix heures du soir. Ma petite lampe baisse, faute de pétrole. Il est rare ici, comme tu penses, en ce moment, le pétrole 11 faut donc que je l'économise. Cette lettre partira demain matin et je la numérote, afin que lu saches combien de fois je t'écris et si le courrier te parvient régulièrement. Je t'embrasse ardemment, passionnément, avec fureur, sans ménager ta coiffure ni ta poudre? Je me serre contre toi ainsi qu'au mas, après déjeuner, au centre de cette divine chaleur confondue avec notre fièvre. Ma Norade, ma petite Norade, je tends les bras, j'étreins le vide, je ne puis déjà plus supporter ton absence.
:
! !

coupe un arbre, solide que d'autres une rose nouvel ami « Elle saura

o

Ton auianl,
«

Jean-Fhançois.

«

De nouveau,
l'ois.

l'on fiappait à la porte.

De nou-

^

veau, elle cacha sa lettre, dans son corsage, cette

Jérôme, long, maigre et triste, avec^ sa tête de buis aux yeux trop grands et fixes, qui venait offrir à sa cousine un exemplaire de ÏArmana prouvençau pour 1880, découvert à la devanture de la librairie Roumanille, rue SaintC'était

^*

j
^

Agricol,
tuaire
texte.

demeure historique, ve'rilable sancdu félibrige. Ce cadeau n'éfait qu'un préLe garçon avait pris visiblement sou

drame était en cheil proche et inévitable. d'essentiel. qui ne pouvait être remis. mais il arriva autre chose que la ce qu'elle prévoyait. elle cherchait les paroles apaisantes et consolantes qui envelopperaient son refus tout . articulèrent ceci : jamais tu repartais. qu'il était le. Ses lèvres sèches. évitait l'ambulance Un par soir pourtant. de que dussent ne pas répondre au premier appel de Jean-François. là. dans ses pro- menades ou d'Everjon. Elle le regarda disparaître avec terreur comme s'il sortait déjà de ce monde. Le sai- sissement de la jeune fille était tel qu'elle ne put proférer un son. Elle comprit que min. s'il comme rassemblait son énergie vacillante. tourna marion- nette qui vient de débiter son couplet. ayant posé sur la brochure jaune safran table. » Il ajouta après faire un » silence: « Je ne pourrais pas les talons autrement. les fenêtres lui éclairées. Jérôme.SEPARATION' - 179 courage à deux mains pour dire à celle qu'il aimait quelque chose d'important. rappelèrent . je dois te prévenir que je me tuerais. et le vieux portail. elle revint ses courses. « Si d'un effort surhumain. demeura un moment immobile. Car lui serait tout à fait impossible. un relent d'infirmerie. Elle s'attendait à une déclaration. à la nuit tombée. Autant que possible Norade. Puis il et s'en alla à pas comptés.. disjointes avec peine. elle en souiïrait d'avance.. quels être ses remords. Norade.

mademoiselle Norade? Pourquoi mademoiselle ?. J'ai su. Peut-être. murmura « Oh. me voyait vous parler..180 DANS LA LUMIEUE rencontre de Brécéan. par le vous étiez que de retour chez M""® Istre. ses rougeoiements du début a[iparaissent. Sous la cornette blanche. par une ombre fluette. presque effrayée. elle ma communauté. par comparaison. quand elle fut frôlée. Mais. commencements. — Sœur Odile ! L'ombre s'arrêta. c'est vous. comme les autres? Vous êtes donc fâchée contre moi ? : — La religieuse prit par le bras son interlocu- trice et la mena loin de l'unique réverbère. une voix timide. je ne suis pas fâchée. peu de chose. la germination de leur la délicieux délire. qui projetait sur la place une peiite lumière trem- blotante : « Je ne vous en veux pas. qui se hâtait. L'amoureuse en était là de ses réflexions. Si elle me D"' renverrait à Barias. N êies-vous pas trop malheureuse au moins ? . à odeur de linge. quand la ilamme s'arrête en chemin ou retombe sous la cendre de ThabituiJe. Vous m'en voulez aussi. Mais M"^ d'Everjon est terrible sur ce chapitre. On les répète volontiers que les premiers aveux.. quand elle s'accroît et gagne toutes lea maisons intérieures de la vie. dans les demiténèbres. les premiers attouchements sont ce qu'il y a de meilleur.

nous nous ne recevons plus de nouveaux que de loin en loin. La main sèche et le langage de sœur Odile lui versaient le froid et lisolement.. Cette fois-là. à retrouver sa seule raison d'cire. elle reconnaissait projet.SEPARATION 181 sœur Odile? « AvezNorade répondit par une question Yous beaucoup de nouveaux blessés? Moins qu'avant. Elle songea à partir immédiatement pour Vulmis. On assure que la guerre va bientôt finir. INous serons sages. Les Allemands sont signiliait Que par ces mots. où elle s'était tant dépensée. : — battus. qui jadis l'aimait bien. le second jour. Elle se croyait environnée de réprobation. quoi qu'il dût en résulter: decin.. la folie « Je le soignerai. Depuis les offensives victorieuses. Après quelques paroles banales. ni avec celle sainte fille. a et l'impossibilité Com- du sang ». un peu avant le repas de . tout aussitôt. Elle ne descendit pas dîner. Je le guérirai » mieux que n'importe quel méd'un tel Mais. En résisterait-elle ment une minute au feu ! effet. l'amoureuse s'enferma et pleura longuement. « Les Allemands sont battus. » répéta machinalement l'ex-infirmière. elles se séparèrent. selon le mot de l'aubergiste des SaintesMariés Celte phase de découragement fut courte. KUe sentait tout à coup qu'elle n'avait plus rien de commun avec cette maison. en rentrant chez elle.

me donne — — Ah mon Dieu ! I Ne te pâlis pas. m'assieds. au jour de l'an.182 DANS LA LUMIERE la midi. maître. quel immense bonheur! Sans se soucier des passants. Depuis qu'elle était fautive. — Alors. ne tremble pas. trois. triant et disposant des fleurs qu'elle venait de cueillir dans la campagne. des nouvelles du lieutenant. Entends-tu il est mieux J'ai voulu te mettre au courant tout de suite. — quatre fois. que diable! Yas-tu trouver mal et me Il mettre une petite n'y a pas de quoi. Le vieux en élait tout interloqué. La faiblesse d'une . Vanelle pense qu'il doit s'en rassurée ! tirer. Il vit entrer dans la boutique le D"" Barias. ches. ça je Tu es seule? ferait entrer une de ces curieuses. te voilà merci. et grave- ment. il l'aimait davantage. tout ému. comme un grand-père chéii. : femme vapeurs ! sur les bras! Le lieutenant est mieux. Norade se jeta au cou de Barias et l'embrassa Merci. qui pouvaient coller indiscrètement leur nez à la devanture. Ou plutôt non. était radieux : — — Oui. Yoilà ce dont s'agit Il : je viens de recevoir une lettre de Vanelle. maître. Hein. une de ces « madame » une de ces pimbêque j'ai toujours à il mes tion trousses et qui sont à l'affût d'une consultagratuite. désolée.

. pleine de poli^ tesses et de salamalecs. Je ne suis pas un évèque. d'une voix presque éteinte « Les conditions de ma vie de famille sont telles que je ne puis.. Elle se demandait si elle devait raconter cette visite à Jean-François. que c'est impossible. Ce serait te plaît. oià est-il? Pas dans le lieutenant. Finalement.. oui. Norade soupira.. pour « mora- Celte première joie calmée pliquer. » Tu approbation le jour oi^i. Tu secoues la lête. second point. Ah! le cousin Jérôme. mais elle se .. laissant la jeune toute perplexe. Tu as auras mon mon estime médicale et mon affection. premier point. dans sa lettre quotidienne. plus propre et plus normal. s'il : Veux-tu m'ex- jeune insensée.. j'ai entendu dire en effet.. 183 le im attrait. La tante Henriette rentrait. pourquoi diable vous ne vous mariez pas.. Elle mit un doigt sur ses lèvres. mémo. Le « demeuré » pouvait rôder dans la maison.SEPARATION jolie chair est liste.. Quel est l'obstacle.. petite. ma parole... je suppose. Cela ferait taire les jacasses d'Avignon. Enfin. elle lui lit part du pronostic rassurant de Yanelle. comme quelqu'un qui ne comprend : — pas : « Ça me dépasse! C'est ahurissant! Je vous crois tous mabouls. ça te regarde. Il ieux fille prit congé. Barias écarquillait les yeux et agitait ses larges mains nerveuses. qui irritaient le praticien.

pourcompléterrhallucination. Les paysages lumineux du Midi ont ceci . à la plus petite combinaison de sa part. mais fort peu provençale. une objeclion ou son s'exclaelle quand mait. qu'y meitait le Breton brelonnant. ou le prononçait tendrement. lui était (le odieuse et intolérable. comme dans la causerie quotidienne. Les Pertus étai'^nt ces êtres fiers et fermés dont on dit qu'ils la bouche cousue. se fait une injection d'ea-u pure. sur le ton de l'alcôve et du plaisir. vers une de ces ombres rapides que déplace le vent dans le soleil. « elle lui faisait Puis prononçait nom à elle. Les seuls bons moments de Texistence solitaire et désolée de Norade étaient ceux qu'elle meurent passait au bord du Rhône froid et rapide. étreignant le vide. çois. sa son baiser d'une façon exacte — amants séparés savent combien cela est diaboliquement malaisé !) elle relisait une ou deux phrases.18'. emportait la dernière lettre reçue de Jean-Fran- Quand voix elle était arrivée à et évoquer son sou- rire. Lu tut pensée que son amant pourrait croire au moindre calcul. dis(tous les — tinctement. trompant sa faim du poison. Elle tendait les bras. Tel le morphinomane. Afin elle de se créer une présence dans Tabsence. Elle murmurait le nom chéri. tantôt sur la rive droite ou gauche. DANS LA LUMIERE quant au consoil matrimoniil de Burias. ttintôl à la pointe de la Bartelasse. Norade ». avec Finflexion caressante. longeant les oseraies.

l. invisible. chair. l'accent. marécageux. CVsl une force pour un comme pour un déconcentrer la auteur.SEPARATION de nostalgique qu'une clarté. suivant ce regard. que d'harmoqu'ils se ni-^er et mémoire. avec netteté. puis de le puis repris. une route. Où trouvent. les rcippelle simultanément d'une la joie à l'espril. le chant avait. selon les 185 même inclinaison de la heures différentes. spectacle pressant de la mort dans l'abandon. levait à son cli- approche en jelant un geait. ainsi Ils que des images que feuillette même dans dorure. interrompu. rappelait celui les 11 Une bêle d'eau plonLe scintillement du fleuve lui de la Camargue. la gêne. au refrain. ennuis. forment. brumes. une allée de une montagnette. relié d'étincellement. un album pays. chemin hésitant. herbu. mère Provence pour voir n'ont qu'à fermer les yeux cyprès. n'est pas une le fille de cette terre divine qui ne comprenne langage du grand tourmenteur de . la douceur des lèvres de son ami. la détresse. ou dans un quetis d'ailes frémissantes. Rhône Un oiseau cri aigu. Son pays et ce chantait chant était mêlé à son ami. qui accompagne se nouveau sec véloce. difficultés. perdu. et fendillé. qui les bercent et les consolent comme Norade.es fils privilégiés de la d*. la peine. et d'ensemble. disposé selon le mêmes plans et secoué par même misiral. Elle allait. une mer bleue dans et ce entre les pins. au souvenir. des enfants.

Jamais la laideur comique de* son cousin. Les raisonnables discutent avec Los autres laissent partir leur bonnet dans son tourbillon irrésistible. apparaissant sur les toits des maisons. tureux. comme une coupable à qui l'on pardonne. Il n'est pas de pire satirique qu'une amoureuse sevrée de celui qui est tout pour elle et qui a emporté.' Brécdan tiède quiétude. qui courait comme un fou vers la mer! Elle allait. faisait partie de ces dernières. l'avertit que le moment était Alors tait venu de reprendre le chemin d'Avignon. Alors elle se représenla salle à manger Iriste. le charme cessait. chacun redoutant un écueil. nies et les tics ressortaient mamoraux de la tante Henriette avec une vigueur imprévue. Norade fois. C'est les De même que l'amour inquiet rend caricatural tout ce qui n'est pas lui et crée une caisse de résonance pour les imperfections ou la niaiserie ambiantes. jusqu'à ce qu'une certaine nuance rose. en s'en allant. Que de Ombres. la beauté avec l'intérêt . La conversation languissait. tenant à une régularité absurde de traits trop grands dans une face petite. où elle s'asseyait entre la tante et Jérôme. un mot qui pourrait avoir mine d'allusion. n'avait autant frappé IXorade. insouciante de l'heure.186 DANS LA LUMIERIson conseil bohème et avenlui. coilles et de jupes. et au cagnard du mas des elle avaient savouré leur en dépit d'un coup de bourrasque. à odeur de renfermé. une réminiscence malencontreuse.

peu de poudie d'os. attribué à Mignard. « Marchand de rides ! » lui criait Norade. Elle lui pour elle la trouvait maintenant Fair guindé et la bouche anière. démolisseur infatigable. et il lui arrivait. la 187 Dante lui-même eût aborde ?sorade. . bonhomme après couvert d'une pous- tout. : qu'elle se fût écriée Ah! quel grand récitant ses nez! » : devant « Shakespeare. le Il n'y avait que vue étagée d'Avignon. de se retrouver à Villeneuve. dont la silhouette la consolait. dans au fond d'un trou comblé. Il ne se retournait même pas. était Car la musique des vers de Racine étonnante. absorbée qu'elle était dans son rêve. dans quelques minutes. une lettre d'amour entre les doigts qui seront demain des ossements. par un détour. qu'on aurait eu honte de pleurer devant lui. il ne resterait de celte jolie hlle qu'un une pierre brisée.SEPARATION de tout. Ici elle rencontrait le Temps. tant de cœurs chauds. auquel plus tenait beaucoup. tout en flammes roses. Celui-là avait éparpillé tant d'amoureux. Elle allait. sière de siècles. Rhône et la ni critiquables. ! Quelle calvitie » — Elle sonnets avait au mur de sa chambre un petit portrait elle de Racine. aux portes de la Chartreuse célèbre qui donne asile à une pouillerie. la Vita Niiova aux lèvres. tant d'amoureuses. sachant que. qui ne lui parussent ni diminués. « lyrique Norade. battant et saignant. sa faux sur l'épaule.

cl les lignes du corps. où se retrouve le mouvement : naturel de la main qui si écrit. qu'on entend les coups de marteau clouant le cercueil du gosse devenu nona- génaire. qu'est-ce que trente ans? Le temps de sortir el de rentrer. et les dents.188 DANS LA LUMIERE ii'imporlo où. dans le cadre puissant de la Camarde. brillantes sur la gencive rose. la nourrice le à peine de chanter. Chose étrange. enfin. entre ses ! Le cl Rhône coule moins ronge. que glaciers. vu. venue des les qui se précipite finit comme ans. pour endormir nouveau-né. la berges qu'il durée entre ces fresques usées Il ces vieux puits. Comme . Elle lisait la pénétrait j'ai avec délices. qui te me servait dobsprvaloire. [dus la belle. admirable. du point de vue humain. comme « François Imagine-loi que et. n'est pas d'eau. qu'est-ce que vingt ans. plus la brûlait le désir aux mille subterfuges. la feuille et de papier froissée. se sont af- faissées. ell m'a paru l'a avoué notre Aubanel : ressembler. solennelles et douces. branlent dans leur alvéole grisâtre vite. méditait ainsi sur la mort. couverte de ces petits signes adorables. la chaste Adélaïde Antor du pont jeté sur le ravin. qui font crier de joie Jean-François. Qu'est-ce que dix ans. et les cheveux bruns ont blanchi. enivrée d'amour. dans son corsage souple. Elle reprenait. du point de vue philosophique. à la Char- treuse de Villeneuve.

quelle qu'elle soit hier c'était Phèdre. sur le point d'y réusyir. l'amoureux a raison d'assister le plus souvent possible à la toilette de son amoureuse et de la sécher et iriciionner après le bam. sentimental. une personne brune. est encore de trente-huit et demi le soir. et son papa.SEPARATION Toutes les bruiK-s cliatounettes. Je lâche ma lecture. ma chère. San«. pendant cinq minutes bien comptées. dans la direction est-ce exactement calculé? recommencé n'est pas — — d'Avignon. Tel un sculpteur en exil. puis. qui aurait oublié sa statue et la ranimerait par le souvenir. je me représente avec plus de force ton adorable figure et ton corps obsédant.. Depuis Zani. ctla. la chaste Adélaïde. Elle va fort. puis. mais i. mo font pleurer. comme pour se dégager. j'aurais un mal infini à mo faire de toi une imacre satisfaisante — . de ta autant que j'ai pu en juger de haut. pur une sorte de rite « D'ailleurs je me mande ce que je fais ici. svelle.e!a tient à ce ({u'à celte heuie-ià. et qui tire une langue de cent cinquante Lilomètres. Tu as beau dire. pour un amant privé de sa maîtresse par la fantaisie des médecins. ils ont baiser sur la bouche — — mais oui un la cérémonie. est plus clairvoyant en matière de bùcheronnage qu'en matière d'éducation des <jemoi>elles.. la taille. elle se rapprochait de lui ainsi ([u'unc grande chatte en chaleur et lui coulait parfaitement. « 189 C'est taille. (Je ta flexibilité. Je me deMa température. porte à merveille. Tu conviendras que ce un spectacle de famille. elle riait et pliait. il est vrai. Le gaiçon a sans doute perdu le souffle le premier. il a repris haleine comme un noyé. je l'espère pour lui. notre Phèdre — et je me mets à te reconstruire mentalement. Son galant l'avait attrapée par. longue.

le phosphore et à travers l'espace. l'œil Comme le le du chat. Norade et Jean-Fran- . qu'elle sauve et qu'elle réconforte. avec des débris d'exactitude vêtue. L'amante est ainsi guettée par la mère. L'homme est tou- jours plus ou moins à ses yeux un naufragé. le mélancolique qu'elle rassérénait. de sa présence. quand devant moi une pareille chasseresse!.. celles des amants. le poitrinaire qu'elle guérirait. Tu es une et une nymphe dans les Ne discute j'ai pas. changeante et capricieuse. de son secours. dans leurs courriers.. dans une lutte corporelle ou sprituelle. » Norade lisait la suite cette reconnaissance infinie de la en rougissant. Elle le chérit à proportion du besoin qu'elle lui suppose d'elle. Si quelques pensées humaines communiquent sucro. Etablissant. Qu'irais-je musées. mais avec femme pour celui qu'elle inonde de joie. elle-même trop souvent dégradée par l'enfant. le farouche qu'elle avait amadoué.190 DANS LA LUMIERE nymphe parfaite. la concordance des heures. de son aide. à coup sûr. le Celte qu'elle avait ensoleillé. ce sont. ce Breton était le blessé qu'elle avait guéri. qui sans cela serait inégale. Pour la fille du patron Pertus. Je te Taf- firme avec toute faire mon autorité esthétique. le renfermé qu'elle avait ouvert. qui le désir parallèle et cor- trouvent leur route vers respondant. Eve est triple et ses métamorphoses lui permettent de triompher souvent. désir bombarde des atomes.

et total. assise entre la tante et le cousin. Norade redoului M"'' d'Eveijon.SEPARATION çois la 191 même pouvaient se convaincre qu'ils passaient. Le monde se divisait pour elle eu deux catégories les damnés.François parlait pour Avignon. Depuis quelle tait l'humiliation était de retour. par la intellectuelle et même latitude sentimentale. à ceux qu'elle saluait ou ne saluait pas. Car cette comique. pénétrait dans la maison retrouvait Norade. un portrait d'elle appuyé à l'assiette. dont elle ignorait et le que non-bonjour de et seraient la rencontre personne. à minute. de même et grise un journal déployé près de Cependant que Jean. rue Parapliarnerie. Les écarts ou divergences étaient l'exception. et pour le pont et l'auberge. deux montres synchroniques et qui tintent en même temps. Norade partait mentalement pour cette Savoie qu'elle ne consensuelle. sans écouler l'un ni l'autre.. elle surprenait Jean-François en train de déjeuner avec appétit. Je Vulmis. Pendant les repas. Il Le déplacement était immédiat ne leur arrivait pas de flâner en route. mélancoliquement la carafe. et ne faisaient que confirmer la règle. et à deux cents kilomètres de distance. Les artilleurs cachés de la télépathie ne manquaient jamais leur but. qu'ils étaient naissait point. ni de se rencontrer à mi-chemin. attachait une grande importance à ceux qui la saluaient ou ne la saluaient pas. altièrc : .

vers la fin de septembre. Norade. Elle restreignait les frais de vidange. la modeste endive à cinq sous pièce! L'accident fatal se produisit. elle répélait : volontiers lui « en parlant de ses victimes « Je ai fait uuc avanie ». Il lui fallait déjjourser en rageant. faisait son oigueil son supplice. rue Joseph Verne t. plie ne broncha pas. peu avant midi. rager en déboursant. même avant la mouche dans gucne tt les resles afin de reconnaître larcins. cueil qui lui était Prévenue de l'acréservé. . se trouva nez pendant tant de mois. en faisant des visites intéressées à ses digestion accomplie. les élus. Comme on ».192 la DAAS LA LUMIERE présence. ces horreurs qui : la narguaient de loin le gigot à vingt et un francs. plu* encore. Elle enfermait une son sucrier. tempérée par la vanité. par elle en vue de la amies. dans son sommeil. contournant à nez avec celle que. le poulet à dix-huit francs. et elle voyait. l'avait surnommée elle M"® de à ses Sainte-Avanie lettre par celte Quand écrivait fermiers ou à ses fournisseurs. installée Légion d'honneur. trictions. au tlle coin de la rue de la République. » formule de courtoisie « Je me Sa grande fortune imposait le : respect et son avarice. elle terminait sa porte bien. par un la ciel clair. aux heures de la Son ambulance. le prix des aliments montait davantage. Chaque et jour. auxquels elle adressait uu signe de tête. avait appelée « la patronne ».

qu'elle mégère. Le patron Perlus en Avignon. alors qu'il annonça qu'elle avait reçu une -on frère. cette devait ressasser [>endant des mois et des mois. Elle s'arréla poteaux de ses jambes el poussa. et comme spectateur qu'un marcher une toupie récalNorade poursuivit son chemin en riant à faire la en cherchant description qu'elle ferait à François de ce n'obtint. n'avait gamin occupé citrante. aux jours et thés de ses relations. qui voit sa place voir occupée par une plus jeune. la tante Henriette. dans ses rares déplacements! Cette décision donna beaucoup à penser à Norade. dans la direction de la jeune lie. où il y avait du mépris.SEPARATION Wà Celle réserve ne faisait pas l'affaire de l'auslère M"' d'Everjon. qu'une assez contrefaçon. Le vieux 13 . matin. dans quelle intention? Elle devait être rapidement fixée. ennemie du mâle et de toutes celles qui conjui^uent l'abominable verbe sur les « ai- mer 11 )). une sorte de hennissement. qui la détestait ville des Papes et ne dépassait jamais la Camargue. du dégoût. mais elle maintes tentatives. Un beau sant. en rougislui lettre de annonçait son arrivée prochaine. Malheureusement pour la scène. Ainsi barrit la vieille éléphante. pour ne pas le perdre. une sourde jalousie et de la colère.. après ()iètre cri rarissime.. à l'abreudu troupeau. elle essayait de le reproduire. Sans doute le bonhomme avait été mandé par sa sœur.

de leur Sidoine. rembeau- parts. comme la barque qu'on veut acheter. qui s'annonç lient superbes. commença le j'ai coup n'^lléchi depuis les derniers événements et la maladie inopinée de ce brave Jean-François. dans un numéro de journal. républicains le ou royalistes. J'ignorais alors que ton compagnon — . petite. — M(jn enfant. le Père était populaire. les deux féron toujours combat- tanls. malgré ses doctrines à la Tolstoï. mauifestait aussi un certain embarras. tant mieux! Il faut examiner les situa- — — tions morales d'un œil clair.194 DANS LA LUMIERE pêcheur. du beau temps. Ah. débarquant rue Parapharnerie. Tu sais. de la victoire fils ces-^e gran- dissante. Le prud'hommtî de mer. toujours préservés. du Père rhumatisme à sa jambe de bois. Cette vieille plaisanterie faisait le bouheur de tous les mariniers du port de Cassis. sa l'aiblesse de caractère et le laissait venir. au()rès de qui le «^oir. On parla d'abord choses sans et d'îtutres. lequel souffrait d'un mère. avec sa pipe et une ch mise de nuit roulée autour de ses pantoufles. toiira lit facilementau 'prud'homme de terre. La jeuue filh. Moi aussi. j'ai beaucoup réfléchi. des vendanges. Vers tille Pertus prod'-s posa à sa un peiit tour long vieux. connaissait ce penchant. et qui sera votre vie ou votre mort. pour lui d*' tout bagage. combien j'ai approuvé votre union libre. père. l^lle aci-epia avec cmiosité.

et rablement votre leçon.. si. cette à déchaîner.. Elle n'a été que le prêt xte d'un accident..SEPARATION portait fin 195 lui un gprme redoutable. déjà impatientée. la bonne ^alVe. comme mari. et. et sa sœur Henriette n'en taisait jamais d'autres. Néanmoins. Ah. — \u m'enlèves mes remords. qu'une sulTit simple émotion lettre. me préoccupe. n'est-ce pas?. sans connaître les sentiments. elle le souilla : Comme il « .. qui se serait produit sans elle. cette maudite lettre! je me suis reproché souvent de te l'avoir — donnée. Il trouva pourtant !e comme . qu'il m'aime. je me demande pour ton avenir. Patron l'crtiis leva les bras au ciel. Je vous connais assez pour deviner que ce sermon Jean-François Sachez donc que j'ai(ne au premier jour. car je ne votre rupture il ne vaut pas mieux que momentanée devienne en quelque soi'te définitive.et cousin Jérôme. me fait horreur ». qne je lui appartiens pour l'éternité et que le courir» Jérôme. Elle désirait pourtant que son père exprimât sa pensée jusqu'au bout. C'était la gaiïc. cher lante Henriette vous a bien stylé. répliqua Norade. je vois aujourd'hui les choses d'un autre œil. de tf l'avoir laissée. hésitait. qui serai pas toujours là. n'est pas de votre cru. Ces circonlocutions agaçaient de plus en plus la jeune fille. que j'épouse le Vous savez admipère. Ne niez plus.

Je si j'ai pardon froissé. Cassis. en m'assurant que tu pensais moins à l'absent. Henriette m'avait donné. prit la main de son te « Tu as demande : enfant. lettres me parviennent ici beauvite qu'à coup plus Istre.196 DANS LA LUMIERE : courage de demander « Alors pourquoi es-tu revenue en Avignon. : Je vois qu'il n'en est rien. un faux renseignement. une volubilité qui la Il l'éton- Le vieux. oui. Alors mettons que je ne t'ai rien dit. et que tu es aussi obsédée qu'à Cassis. Parce que de j'ai ici mes habitudes et ralFcction tutélaire la tante Parce que je ne veux pas qu'on dise méchamment que la tante Isire m'a chassée pour dévergondage. comme toujours. reparlant pour à sa Cassis.. ! . ah sapreblotte. à Cassis? — Parce que ses Parce que François me l'a demandé. dit sœur senten- cieusement : « J'ai été très ferme. J'ai parlé à la . au lieu de demeurer près de moi. plus encore à cause de la dislance!. le bras. celui qui sau- vera l'humanité l'amour vrai. Oublie ma sottise et puisse notre Jean-François guérir bien cet entretien vite et te revenir! » Le lendemain de son paquet sous mémorable. n'insista pas. la serra avec force et le murmura sang impétueux de ta mère. sentant irritée et révulsée. Elle avait parlé avec nait elle-même. moins que rien.. le vieux révolutionnaire. sans le vouloir. en toi le plus respectable des sentiments.

SÉPARATION

197

petite comme il faut. Rien à faire pour le moment. Elle esl plus férue que jamais de son Breton... Les femmes! Gagnons du temps, attendons, espérons,


répliqua Henriette Istre avec un soupir.

<(

Pertus tira une bouffée de Tu ne renonces pas?

sa courte pipe

:

Comment

veux-tu que je renonce?
la

de la raison et de

y va vie de Jérôme. Ah! ce BréIl

céan... ce Brécéan!...

Son
mort

frère lui mit la

main sur

la

bouche. Gela

porte malheur de
d'aufrui.

souhaiter le malheur et la

CHAPITRE

VIII

LES PIERRES DES BAUX

Oclobre commençait, aussi noble,
toires françaises.

aus?;i res-

plendissant que la suite ininterrompue des vic-

Les nouvelles que Norade re-

cevait quotidiennement de

Vulmis continuaient
Mais
le ion

d'être satisfaisantes et rassurantes.

des lettres de Brécf^an, moins fébriles et
apaisées, surprenait la jeune
(*

comme
:

fille et

Tinquiétait

Piendrait-il son parti de la séparation? M'ai-

merait-il

moins?

»

Cette pensée lui était insup-

portable. Elle au contiaire, de jour en jour, de-

venait plus nerveuse, plus irritable, supportait

de moins en moins la cour muette de Jérôme
et les

regards angoissés de la tante Henriette.
et d'être rentrée

Elle se reprochait d'avoir suivi les conseils de

au bercail de la rue Parapharneiie, d'avoir renoué ses chaînes de ses propres mains. Chaque phrase de celte cor-

son amant

respondance lointaine,

et

peu à peu décevante,

LES PIERRES DES BAUX
étnit scrutée

199

par
et

elle

avec une acuité d'analyse
bieton avait rencontré
elle, oubliait pr'u à

qui dépassait
nait

défoiniail le rôel. Elle s'imagiot'ticier

que
jolie

le

bel

une

Savoyarde, une Adélaïde Antor quelavec

conque,
le

et flirtait

peu

son inconsolable Provençale. Sa jalousie

flairait

papier à lettres, afin d'y découvrir un parfum

féminin, examinait minutieusement l'écriture,
afin d'y

surprendre une de ces légères altérations

que provoque un amour commençant. Elle se sentait attirée vers ces Alpes brumeuses et mystérieuses, par un aimant chaque jour plus actif. 11 lui fallait tout son couiage pour résister et ne pas enfreindre la délense absolue, et maintenue telle, du D' Barias. Or l'apaisoment de J<^an-François tenait simplemoni à ceci qu'à force de harceler le D'" Vanelle

d

de lui faire constater l'amélioration des
il

signes pulmonaires,

avait obtenu de lui

un

exeat de quinze jours pour la première semaine

compte moral de ses malades. Il avait tout de suite classé Brécéan parmi ces obsédés de la
d'octobre. Yanolle, sage clinicien, tenait

de

l'état

sentimentalité sensuelle, chez qui les souvenirs

voluptueux s'exaspèrent par le sevrage et deà un moment donné, des imagos intob'rables. Le regard fier et ar^lent du jeune homme avait pris, au contact de Norade, une
viennent,
intensité telle,
lière,

une phosphorescenct^
s'était

si
s'il

particu-

que

le

docteur

demandé

u'absor-

200

DANS LA LUMIERE

bait pas un poison chronique. Interrogé, Hrécéan avait souri et lire d'une poche intérieure son poison » le portrait de cette « lointaine aimée», que chanta le pauvre et grand Bee((
:

thoven. Norade, physiquement, était complé-

mentaire de François. Vanelle avait compris
aussitôt ce

que

la séparation

de deux corps
physiques. Car

aussi appareillés pouvait représenter de souf-

frances

spirituelles

et

même
il

Têtre est un besoin pour l'être, au

même
un

titre

que

la

faim ou

la soif, et

n'est pas

grain

de la peau qui n'appelle, quand Eros s'en mêle,
le graiti

correspondant

et

absent, avec une ar-

deur désespérée.

Ceux qui n'ont jamais aimé

jusqu'aux profondeurs hallucinantes du désir, satisfait ou contrarié, ne peuvent comprendre
cette

torture

et

les excès

souvent suicidaires
l'amoureuse
:

auxquels
«

elle aboutit. Ils disent à
»
;

:

Ça vous passera
»

à

l'amoureux

«

Pensez à

autre chose.

Ces faux conseils donnent envio

de tuer. Vanelle les évitait avec soin.
Henriette Istre était de ces nombreuses personnes qui se tîgurent qu'une chose est, parce
qu'elles désirent qu'elle soit. Elle avait décidé,

dans son for intérieur, que l'amour défendu de Norade s'émousserait, diminuerait progressive-

ment,
tin

et

que

la

peate des choses

la

mènerait en
les
fois

de compte dans les bras

mous

et défibrés de

Jérôme. Elle se répétait aussi que ments ne se représentent pas deux

événede
la

LES PIERRES DES BAUX

201

même
que
la

façon, ce qui est

un préjugé

1res faux, et

jeune
elle

comme

ne repartirait pas d'Avignon, en était déjà partie, quatre mois aufille

paravant. Elle pensait que
seraient
attribuait

le petit

scandale, et la

réprobation qui avait suivi sa première fugue,

une leçon pour au remords et à
la poste

la

coupable
Il

et

elle

la

cuisson des scru-

pules son irritation nouvelle.
pait pas

ne

lui

échap-

entre

que Vulmis

fonctionnait sans arrêt

et la

rue Parapharnerie, mais elle
et

attribuait cette

fréquence à l'habitude

aux

ménagements épislolaires d'une liaison mourante. Le D"" Barias ayant secoué la tête avec
scepticisme tandis qu'elle
pressions optimistes, elle
assez dégoûtant.
lui confiait ces

im-

le

considérait

comme

un mauvais psychologue et un entremetteur La question des fiançailles de
son
fils

et de sa nièce la préoccupait déjà et elle

cherchait le

moyen de s'éloigner d'Avignon pour
afin

un temps déterminé,
et les

d'éviter les cancans
les

médisances, jusqu'à ce que
».

choses

«

se

fussent tassées

Haisonnablement mariée au
lui

raisonnable Istre, qui
ans,

avait

fait,

en vingt
plaisir,

un enfant d'ailleurs

raté et farci de tares

héréditaires, sans lui procurer le
elle

moindre

considérait l'amour charnel

comme une

maladie peu souhaitable, qui avait ses hauts et Il ne l'intéressait que quant à Jérôme et aux conséquences qui pouvaient en résulter
ses bas.

pour sa chère santé.

.. qui lui biouilla : d'une vapeur de joie « A jeudi!. qu'on avait obtenu.. Eilf adjurait son am. Quelle ivresse!.iuse des r( tards postaux que l'entêté s'acharnait à ne jamais prévoir « A jeudi. devant le loueur. Je t'adore.» C'était le jour même où la : lettre arrivait. la l'expression — h laquelle — taquinait de sa plume elle Tenant à la sincérité comme le à force de elle le savait sensible bord de l'enre- crier.. plus nerveuse encore que de coutume. annonçait simplement qu'on se sentait guéri. destinée à provoquer une réponse nette. elle ! déchira l'enveloppe et rela marqua l'esprit tout de suite ! brièveté du billet. où l'on serait jeudi. à huit ou neuf heures du soir. vite. s'était retirée chez elle et avait commencé une lettre. très laconique. qu on parlait imuiédicitement pour la ville des Papes. Ah! mon Dieu Elle lut d'abord la fin.. à c. Norade. pour commencer.202 DANS LA LUMIERE Il était deux heures après midi. dans son esprit décisive. pi évenu par . peut-ôire déchirante.int de lui dire si ses sentiments étaient toujouis aussi violents et aussi sûrs. « un congé de convalescence ». quand : le coup de sonnette du facteur tentit — Mademoiselle Norade — Voilà! Vite. François!» Était-ce possible! Il revenait! Quelle folle.. mais délicieuse décision! Le petit mot... auprès des remparts.

aussi exclusivement que naguère. paratifs.. Bah. La journée noise crisie d'attente se traîna. so douter Elle écoula avec pati«nce les dolénnces la de M"* Jstre au sujet du prochain départ de servante. sans de ri<'n. que tout à l'heure elle serait dans ses bras. pour une absence de quinze jours au moins. les sentiments de remords anticipé. la jeune fille fit tous ses préqu'on pût.LES PIERRES DES BAUX : 203 « Eniporie une tf^légramrne. Tant le Cela se réglerait plus tard. La tante Henriette ne pardonnerait pis. d'ailleurs figé. à plus forte raison. Avec une hypo- consommée. Elle évita qui trouvait ses gages insuffisants. Pour : moment. » Ce mot de valise. une première fois. auquel elle saurait bien l'arracher. tous disent autant! Celui-là amoureux éconduits en était un faible d'esprit. qui avait peur de tout. de la mort. En post sctiptum bonne valise. plus. C'était la rupture certaine. en la reportant à son premier dôpart. que François l'aimait aussi ardemment.. Norade savait ce<i que ses craintes étaient vaines. absent et montrer à Jérôme. même ce mal terrible. et. je me tuerai. il ne le ferait certainement pas une seconde. qui lui montaient au co^ur en pitié de comme . autour d'elle. Ce qu'il n'avait pas fait un poltron. Le re«te était secon'Iaire. Si tu t'en les vas encore. griffue et sour- comme une bête malade. lui lappela l'existence de Jérôme et sa menace » : « .

Couvre-toi bien. sans être vue. La servante boudait dans sa cuisine. faire. Laisse-la donc tranquille. le poids assez lourd de son bagage. recommanda la bonne dame. afin d'éviter le salut et les remarques du douanier Arsène. allez. petite. 11 par la peau du cou. d'un ton avait besoin de prendre fort tranquille. Le petit félin. elle sait année. qu'elle l'air et qu'elle allait faire un petit tour au bord : du Rhône.204 DANS LA LUMIERE tendre. Elle fut calme on apparence. pour le rejeter miaulant dans la salle à manger. complices! Bonsoir.. Le ciel. Elle maichait avec lenteur.. IMets — bien ce qu'elle a à — Allons bon. elle déclara. maman. alors que ses nerfs à vif lui faisaient l'effet d'une harf)e préludant au grand duo renouvelé. le lent progrès des aiguilles indifférentes. n'oublie pas ta fallut qu'elle le prit Le chat familier avait suivi la joune fille. les deux clef. lui. pour se délasser. Le dîner se passa sans incident et elle suivait. Un peu après huit heures. avait deviné qu'il allait se passer quelque chose d'insolite. sous la nuit étoilée « Je serai de — retour pour neuf heures. Allez.. changeant de main. La fugitive n'eut aucun mal à sortir avec sa valise. je la réprimandais. le voilà qui prend sa défense. Elle conles tourna remparts. neuf heures un quart. comme si mais ce n'est tout de même pas ton manteau de laine. . sur la pendule. Octobre est exceplionnellement doux cette juillet.

telle. L'un et l'autre retrouvaient ce souffle. par un court halètement de joie. Ce mal odieux cessait brusquement. sans se soucier du cocher. sans paroles. cer- tels demeurèrent enlacés cinq bonnes minutes. ces lèvres. puis la relâchait. elle demanda : « Où allons-aous?.LES PIERRES DES BAUX malgré l'absence de lune. comme caresses. L'un et l'autre. étoiles de telle sorte qu'on était éclairé 205 par les plein jour.. La cloche du Dom piquait huit heures et demie. que fleuve entourait d'un ruban miroitant de mercure. ni des rares silhouettes de passants. De loin. délicieuse. majesteuse. tainement. refermaient l'abîme de l'absence. Une y voyait comme en attardée crissait tlu côté cigale le de Villeneuve. après la piqûre d'opium. et il la serrait. d'une voix tremblante. la douleur s'en va. la Provençale aperçut la Victoria. qu'il alin de se convaincre que c'était ne se trompait pas. ni du loueur. Ils lui.. puis la rapprochait de elle. » . François avait pris Norade par la taille. Il y avait quelqu'un dans la voiture. Quand elle reprit haleine. dont ils étaient privés depuis plusieurs siècles. les chevaux et Tavel qui leur tapotait le museau. un peu assourdie par tant de lui. ce frémisse- ment.. deux rescapés de l'incendie ou de la noyade. La Bartelasse formait un bloc de verdure noire. par la porte de la délivrance soudaine.. traînant sa robe d'épines et de brûlures.

. — Cette fois. les mains brûlantes. qui était de s'étreindre jusqu'à la mort ou jusqu'au sommeil. qualleu- dons-nous? Eu route!. unique. Brécéan avait les traits creusés et accentués.-:. restitué l'histoire. à condition de rester. Il ne lui avait pas dit tout de suite qu'il n'avait qu'une per- mission médicale de quinze jours.ints ne voyaient qu'eux-niènies. Tu ne veux pas tout de même que je meure? . Alors se par les la nuit à paysage encbanté. mais ils avaient tout à se redire.206 DANS LA LUMIERE — Aux Baux. J'ai retenu une cliambre. en se re. mon bien- aimé. Tavcl. qui va d'Avignon à Saiut-Remy. Ils n'avaient rien à se raconter. je mourrais. Le vieux enleva déroula le ses camarguais. à Vulmis. puis de Saint-llemy aux liaux par Aniiques. n'ayant pas vécu là où ils n'étaient pas ensemble. et sa petite toux de verre fêlé — — n'avait pas disparu. Zut pour Barias et ses interdictions! Si je restais à Avignon. en balbutiant la chanson éternelle. mais elle le serait pour la iin de l'année.ardaulde près sous les étoiles. (-ependant sa confiance était telle que Norade en fut rassurée. car l'auberge est fe. Mais les am.méi\ Eti bien. il Comme dut à la elle le quesfin tionnait pa-sionnément.. rendus à leur véritable destinée. jusque-là. c'est la même chose. je l'accompagnerai. : la guérisou n était avouer la pas complète. afin de ne pas gâcher vérité la prime allégresse.

après avoir bien fait les fous. 11 semblait qu'où se rapprochât du ciel. Sitôt que je serai complètement c'est-à-dire dans quelques semaines. dans mon vieux Saint- Guénolé. caries non. nou<? seille. La guerre une victorieusement. La voiture gravissait la route tournante. pendant deux mois.LES PIERRES DES BAUX ! 207 — Ah. la possibi- d'un bonheur comparable au sien. Elle avait pris mains entre les siennes elle se serrait . beaucoup d'enfants. qui parle de cela — s'écria François avec un soubresaut houFeux de toute sa gaieté revenue vivre. la Ic^^ fois finie. J'ai — . heureux. où couraient les . Il s'agit de vivre et de bien beaucoup réfléchi là-bas. sans l'y trouver. et combattants auront à reconstruire pas une petite affaire. je te Bretagne. que bacille«. Nous ser-ins comme dans et les contes. tu ver- ras. trottent par la te te. histoire de voir un peu ton âme ensoleillée dans mes brume< et de mêler mes lares à tes laies. Une mènerai eu par an. Le Père Si- doine a raison. nous jtréserverons des de tous les de la paresse mauvais penchants. el nous nous insîallerons à Marrétabli. qui mène au village de conte de fées. nous rentrerons dans la sagesse et ilans Im normale. ardemment contre lité lui et elle cherciiait. nous marierons. où je formerai ibis une belle clientèle. dans les astres élincelants. nous aurons. » maison et ce ne sera De grands projets me ses Norade ne l'interrompait pas.

Ce sont deux phénomènes étrangers l'un à l'autre. Quelques centaines de volts foudroient. dont les bornes de pierre assez rapprochées.208 DANS LA LUMIERE des étoiles lilantes. Ce qui n'étant plus guidés. attention N'ayez crainte. Tabîme. François expliquait ces choses à sa chérie. . de trente mille volts et au-dessus. se retourna tout d'une pièce sur son siège. ni les anéantir. et dont les cataclysmes ordonnés la revivis- dépassent l'entendement. je vous en prie. alors que les courants à très haute fréquence. Tavel. n'ont plus d'action sur Torga- nisme. pour se réjouir une fois de plus du prochain fit retour de son garçon. que les chevaux. ils ont l'habitude. mon lieutenant. qui les saisissait aussitôt. qui se joue en dehors des humains. quoi que prétende l'astrologie. trajectoires On touchait presque cettç magie aérienne. C'est peut-être la cinquantième fois que nous faisons ensemble la montée des Baux je me demande seulement si le hangar de M'"'' Tastepain sera assez large pour ranger ma voiture et si ?ious aurons de l'avoine. puis lui répondait par des chansons. jusqu'alors assez calme et discret. commençaient à côtoyer séparaient heureusement des ! — — . La mort et cence d'un soleil n'ont rien à voir avec celles d'un héros. Tavel. et qui se traversent à une vitesse telle que le plan d'aucun d'eux n'en est dérangé. sans les pulvériser.

Elle s'arrêta refaite. stel- sous les ténèbres silloniK^es de fulgurances laires. dans la nuit. souleva et laissa retomber teau en forme de main. cria de l'intérieur Puis une lourde clef tourna dans Voilà. 14 . Mais soyez tranquilles. la pierre. fit Bréet le vent.. dernier tournant les Baux apparurent. puis à nouveau branlante. ainsi — céan. Tavcl. de son siège. sautant à bas le mar- Une voie sourde. (( )) la serrure et la vieille Tastepain parut. La voiture arrivait sur un terre-plein. devant une porte aniiquement délabrée. bordée de débris de maisons de style Renaiselle passait à frottement. Tu verras des endroits où mistral a fait du ver- micelle et du macaroni avec Le silence était compleL Pas une lumière. Tavel. bonsoir madame! pensais que vous vous étiez égarés en route. une quinzaine de jours à l'avance.. François avait correspondu avec la brave femme.LES PIERRES DES BAUX 209 — Au 11 le sera. elle s'engagea dans une ruelle. oi!i de rigoles blancht^s qui. j'en réponds. et il comptait naïvement sur des préparatifs soignés. A quelques là. le — répliqua Norade. un lumiJe gnon — entre ses gros doigts ridés. avaient et le poli du marbre. Le temps Le temps qu'un déchiquètemenl de ruines. les a dur bombardés. creusé Tonctuoux mètres do. sance. au : bout de cinq minutes. tout est prêt. Bonsoir lieutenant.

sur Est-ce » . la jeune fille. les amants trouvèrent pittoresque et délicieux. au-dessous d'une cuvette vrai. Une que bouillotte. qui gardait. avec la menace la suici- daire de Jérôme. au fond de son cœur brûlant et bouleGela. comme une enfant. il plais autant qu'Adélaïde Antor? la vigoureux et la que je te Pour toute prit entre ses bras redevenus déposa. mais sans largeur. l'inslallation était rudimentaire : un profond. taient cet ensemble « Exposition Il de blanc ». Avant de quitter Tavel.210 . deux chaises et une toilette de domestique. que voisins. porte refermée. François l'avait prié de revenir cinq jours plus tard aux Baux et d'apporter des nouvelles détaillées de la rue les Parapharnerie. mais usées jusqu'à la transparence. lui communiqueraient pour rassurer la fugitive. : avec une jolie moue. « demanda modestement réponse. une table. qui repartait le lendemain de bonne heure.DANS LA LUMIERE qui causeraient quelque surprise à sa Norade. un léger remords. versé. composée d'uQ pot à eau de métal éuiaillé. n'y a qu'ici ([u'on trouve de sem- blables occasions. il est un vi-ire d'eau de fêle foraine compléfalol. Le grand luxe consistait en trois serviettes de loile fine. En lit réalité. et disparate. acquises dans une vente du voisinage. dit iXorado avec sérieux. Quand ils furent en tête-à-tête.

ce qu'ils avaient éprouvé et ressenti pendant cette atroce séparatioii. Sorgue? L'ordonnance sévère de Barias nous a bien tourmentés. bienheureux de se retrouver. s'étaient. je n'avais nui besoin. pour ma part. contrarié par l'absence et la maladie. Autrement. belle Norade. que nous ne pouvions nous passer l'un — — de l'autre. la était-ce l'année précédente qu'ils première celle-ci. Ainsi qu'il arrive après une trop longue période de désir. amis et amants tout ensemble. courte tive inlinie. ils se racontèrent. il avait encore plus besoin de tendresse et el de consolation que d'autre chose lui son extrême sensibilité donnait envie de pleurer. Elle nous a du moins prouvi'. entre cousin et le chat. Etendus lun près de l'autre à l'étroit.LES PIERRES DES BAUX le lit 211 froid. fut achevé. entrecoupé de baisers et de douces étreintes. une perspecÉtait-ce au dernier printemps. Heureusement que le docteur Vanelle l'a donné cet exeat. Ce séjour à Vulmis donnait à leur liaison. le Lorsque le double récit. avec délices. beau François. mais pleine. je crois que je serais devenue folle. les amants constatèrent qu'ils mouraient de faim. De cette preuve. la tante. dans une chambre analogue à rencontrés pour de bon à L'isle-surfois. comme s'ils n'avaient jamais correspondu. Il était deux heures du matin et il ne pouvait èlre .

ne parut à la souveraine de Marc. avait oublié de les avertir! En face de leur chambre. servi par des nègres dans des coupes d'or. dans son trouble. Elle se laissa convaincre. ô sage prévision de l'hôtesse qui. une table bien propre élait dressée. question de une seconde fois.. Brécéan expliqua à Norade que l'oignon froid n'avait pas d'odeur. l'obli- geante Pastopain. d'une miche de pain frais et d'une bouteille devin de Cassis.212 DANS LA LUMIERE révcilli^r. et l'on ses reflets d argent. le pain. d'une salade. >» bonheur. le Père Sidoine et jusqu'au chien Brusque. Le veau.Antoine aussi délicieux que celui-ci aux victimes de la fantaisie médicale. quelques provisions dans le buffet. les pêcheurs. la salade. que la r(4ne Cléopâlre elle-même en mangeait. sous les feux des lustres. Il doit y avoir un buffet et. oii dan^sait la la bougie. et cuisine. Jamais festin somptueux. Tous deux avaient un appétit d'ogre.. ils Dans apercevaient . puisque nous étions attendus. après un léger émoi. un fin souper préparé. au nom plein de promesses. Le sitldat : l'ouinard et « chapardeur reparut dans la Brécéan bougie Mets la robe de chambre. que les égyptiens l'employaient dans certains parfums rares. le menu se composait d'un carré de veau Iroid sur un lit d'oignons. disparurent comme dans les féeries. dans une petite salle atout usage. Du la vin de Cassis! flamme de maison grise. prends une cherchons nous-mêmes. Tér<>n et Pertus.

d'eux que le d'une paire de lézards. Le temps était admirable et d'une tiédeur prinlanière. livre. Ils avaii'nt laissé. Quant au Cassis. Le com- battant retrouvait là des aspects de la zone de guerre. sculptées. il s'était volatili>é. pulle véiisée^ par l'eau. écoutnnt le muet langage des choses. mais transposés dans la paix amou- . avec son tragique redevenu familier. Ils dant à se la vieille filie de ne pas dormirent comme retrouvant. ne quelques minutes. Le lendemain ils étaient joyeux et dispos. d'époques et de croyances. un mot recommanles réveiller. sur la tahie du ballhazar. Ils résolurent de vivre là pendant deux semaines en Bobinsons. ni d'aucun buvant le soleil. ni d'aurun guide. liréci'an dix francs pour qu'il les laissât tranquilles ». de Mistral. veut et les âges.LES PIERRES DES BAUX 213 convint encore que cV-tait un peu court. sans tenir compte de l'histoire. d'archiiectuies. usées au frottement des siècles. Ceci sa superposition site leur apparlint. que pour s'embrasser et soupirer de bonheur. donna jamais à tout sans plus s'occuper lait. Le brave à travers homme la qui promène les tou- ristes cité morte étant venu lui « se mettre à leur disposition. lorsque amoureux et regagnèrent leur couche pleine Ue désordre où il fallut retendre les draps. rej^ar- dant les pierres et les ruines. Trois heures son1<'S naient à l'église des Baux. de Dante. fies roches polies. des morts jusqu'à midi.

214

DANS LA LUMIÈRE

reuse
rêve.

et lu vénération historique. Il pouvait adorer JNorade, rêve elle-mîme, au sein de ce

Les doux premiers jours, ils découvrirent Ce fut un enchantement de chaque pas, de chaque regard. Les Baux sont une sorte de cuve irrégulière, dont le village forme le fond^ et que dominent un terre-plein pour l'écouletout.

ment des eaux de
bant
la

pluie,

une terrasse surplompas un mètre de ce sol

plaine et les clairs, les restes grandioses
fort. Il n'est

du châleau

sacré qui ne soit remplacement, plus ou

moins

effondré et confondu,

dune demeure romaine,

puis gallo-romaine, puis Renaissance. Quelquefois les trois strates sont distinctes, ainsi que,

sur une coupe de pâté,
lard. C'est

le

veau,

le

jambon
;

et le

un

livre de pierre,

que

l'on doit lire

de bas en haut, quant à la durée
droite,

de gauche à

quant à l'espace ; et en spirale ascendescendante, quant au mouvement de la vie et à raffouillement par les eaux et le vent.
dante
et
Il

y avait

là jadis

une

ville florissante,
l'Italie et la

une halte

élevée et abritée entre
le

Gaule, dont

mouvement

et la richesse se sont progressi-

vement retirés, jusqu'à faire d'elle un bourg, puis un village à l'abandon, en attendant la masure isolée au milieu des tombeaux.
'c

Aimez, car tout passe!

»

criait ce^paysage

aux jeunes gens. « Aimez, car tout passe!

»

leur répétaient

LES PIERRES DES B^UX
les villas

215

romaines, avec leurs niches de pierre

aux angles arrondis, leurs resserres pour le vin et riiuile, leurs meules pour le blé. Assis dans une de ces chambres dures, oii les fenêtres sont en l'orme d'olive, ils apercevaient plus bas iin columbarium, ruche géante destinée aux urnes, oii reposent les cendres des aïeux. Cendres mêlées à la poussière Plus loin, un puits rond et finement sculpté, auprès d'une cheminée massive, dont la hotte était causée au milieu. Un portail seul, tel un stylite; une mince colon!

nette brandissant
briste

un chapiteau

massif, équili-

hgé dans son geste depuis cinq cents ans. Ailleurs, un chemin de ronde suspendu dans le vide, au sommet d'im mur circulaire, brusquement interrompu par un pignon, une logette de guetteur, une gargouille. Aucune imagination
à la Piranèse n'atteint aux combinaisons insolites

des siècles, quand

ils

s'ajoutent aux siècles,

sur un

même

point précieux du sol terrestre.
la
et

L'esprit,
le

comblé par ces présences, aiguisé par
mort, fébrilisé par
la

sentiment de tude des images

multi-

des accords, s'imagine qu'il

va tout comprendre, embrasser une pers|)ective
inouïe de desseins humains et d'éboulements,

trouver une

loi

sous

le

chaos. Puis, cet orgueil

fugace et rapide se perd dans

une impression

quasi musicale, qui tient aux jeux de l'ombre,

lumière mélancolique.
de
la

et

du vent, dans une béatitude

21G

DAi\S
Ifi

LA LUMIERE

La maladie,
sants artistes

désir, le passé, ces tiois puis-

sculptaient et coloraient

rame

unique des deux amants silent ieux, ou éciiangeant de brèves remarques. Avant le déjeuner, pour lequel ils redescendaient à leur demeuie, ils étaient tout élan et allégresse, ainsi que des marins qui appart ilient. L'après-midi les trouvait plus lourds, repus comme des chats, et il leur arrivait de somnoler au creux d une de ces
habitations sans toil ni [)lancher, chez un con-

temporain d'Auguste ou de Septime Sévère,
se

lis

réveillaient

frileusement,

vers

les

quatre

heures, alors que fraîchit la journée d'octobre,
et partaient

alors en expédition à travers les

éboulis et les tombeaux, de façon à se retrouver

au château ou aux environs, pour

le

coucher

mcomparable du soleil. C'était ici un drame majestueux,
l'astre
d»'

à trois per:

sonnages, ainsi qu'à la naissance du théâtre
feu, l'amour et

un

se réchaulTe

ou se refroidit, cette triple piéoccrée, comment on gouverne cupation brille au sommet d'Eschyle, promon:

Comment l'on comment l'on proroi.

toire

dont

la

vue s'étend sur

la

pins antique traet

gédie. Les rapports crus de

l'homme

de

la

femme
alors

sont le plus profond mystère d'ici-bas,
la

que
la

journée

et le

commandement

s'im-

posent
jOue

comme

des réalités inéluctables. Ainsi

passion sensuelle entre deux destins,

sous l'appréciation pathétique du

chœur. La

LES PIERRES DES BAUX
slatuaire n'est qu'un
et

217

moment stable

de l'angoisse
les

des

l'uriHirs

voluptueuses qui secouent

palais des rois, retentissant de là sur les peuples.

François et Norade conipreiiaient cela, car les possédés l'un de laulre comprennent tout.
ellet,
ç,'oit,

En

dans

le

trantran habituel,

l'homme con-

raisonne, imagine, invente de son côté; la
sien; les deux ordres d'impression et

femme du

de réflexion sont élanches. Quelques rencontres physiques, ébauchées ou hâtives, ne signifient
rien

quant au haul régime des âmes. Au lieu que Tavidilé constante du désir- masculinise la
vision féminine et féminise la vision masculine.

Le véritable univers apparaît. Ponctuel comme une horloge, ïavel le raisonnable vint, au bout de cinq jours, faire son rapport sur ce qu'il avait appris en Avignon. Il ne se gênait plus avec les amants, qoi ne se gênaient pas avec lui, et ces amours d'un officier et d'une infirmière, après pas mal «le résistances, entraient
peu à peu dans
légende de
la
la

cb ionique locale, puis dans la
:

grande guerre

«

Aïe, dit Tavel

en faisant la

moue,

— car
je

il

avait pour autrui le

goût du chagrin,
soit satisfaite

ne crois pas que votre tante

jeune
ni le
^:^nalé

homme

de ce nouveau dépari, ni que le en ait j)ris son parti. JNéanmoins
la tapissière

pharmacien, ni
à i'ordiiiaire.

ne m'ont

si-

rien de fâcheux. La confiserie est calme

comme

Une nouvelle bonne
ligure

vient

d'entrer,

moins agréable de

que

la j)récé-

218

DANS LA LUMIERE
mais dont les services paraissent sui'liLes lepas ont lieu aux heures normales.

dente,
sants.

Maître Jérôme est aussi

gourmand

et

Ion comle

manda

hier de la tète de veau. C'est
»

boucher

Sartan qui raffirme.

Norade eût embrassé ce maître-bon-sens, tant
ces propos la rassuraient. François, enchanté,
lui

remit deux billets de vingt francs. Ce qui

fit

que Tavel, s'exallant, déclara qu'il souliailait, pour son hls démobilisé, une compagne telle que mademoiselle... telle que madame... 11 s'embrouillait dans le protocole de la façon la plus touchante. On lui lit boire, pour le faire taire,

un

verre de Ca&sis. Ses confidences à la

mère
Barias

Tastepain, que celle-ci transmit à ses hôtes,
ajoutèrent simplement ce détail que
le D"^

avait été appelé au sujet de la mélancolie recru-

descente de Jérôme.

11

était ressorti

un quart
la

d heure après, ce qui laissait supposer que
consultation avait été bénigne et
satisfaisant.
le

pronostic

BifScéan, toujours
riant les

prompt à la blague, prit en mains délicates de Norade « Tu vois,
:

on s'habitue à tout! Tes départs et tes retours font maintenant partie du courant de l'existence avignonnaise en générai et de la confiserie Istre en particulier. »

Un

soir qu'au bras l'un de l'aulre,

Provençale aimait cette protection,

car la

ils

parcou-

raient l'étroit vallon qui serpente au fond de la

un beau garçon de Maussane. non. amoureux fou d'elle. la d'elle. 11 y a dix ans. Elle s'appelle Jeanne Lousle et son père éiait l'ami du mien. ne rit pas. où .insistait No- Elle était à contre-jour et son ombre avait l'air de ne pas lui appartenir. . c'est une accompagnée. . même inquiels. rade. — c'est autour d'elle. mes pauvres enfants. mais la bonne Taste- pain. Elle moquait de lui. lui faisait la cour.. Ils rirent à cette idée. Comme saluer du « bon ves- pre et » traditionnel. furent grandement frappés. une belle Provençale elle se redrossait pour ils les en costume..affir- Cela tient à l'heure. dans un hôtel un renmeublé. Elle le signe de la croix et leur conseilla vivement de ne plus diriger leurs pro- menades de ce côté. dans le jardin (Funo (jetite ferme. à l'entre-lueur. du halo mystérieux qui flottait Cependant la demeure était avefemme aussi et rien ne semblait légiet à la fois et qu'ils se timer cette impression tréigique. le on dit chez nous.. Pourquoi? C'est une jeteuse de — — sorts? Pire que cela.LES PIERRES DES BAUX 219 cuvo rocheuse. traînait à la ne l'aimait pas. se remorque. quand ils lui [)arlèrent lit de leur rencontre. comme Elle finit par lui fixer dez-vous à Marseille. liant ses salades d'arrièresaison. mait Biécéan. qui les traversa tous — deux communiquèrent.. de l'éclat surprenant de ses yeux noirs autour nante. — Non. ils aperçurent.

accompagnée de son malheureux la câlinaïre. quand on est prévenu. songeant à . On vu tourner avec elle.220 il DANS LA LUMIERE pendant douze heures... Ya-t-elle à l'église. Biécéan. bien que damnée. Comme je vous vois. aux bras d'un autre. où Ion montrait encore la lâche rouilléc. dans les fêtes votives. Parlez un peu de « celui de la Louste » et vous verrez pâlir les uns et les autres. Mais attendez depuis lors. il avait le sang chaud!. On le confond parfois avec son ombre à elle.Comme elle venue au bout de c<' tf tnps. tira son re- volver et se biûia la cervelle. sur la route.. sans Il — — Fichtre. vous. . mais il ne fait pas les mômes mouvements. quand elle danse. Vous l'avez vu. Ig^norez-la. c'est et le plus simple. ce qui permet de les distinguer. mais et INorade. il comprit l'attondit n'était pas qu'elle ne lui appaitieniirait jamais. 11 est triste et diaphane et il a un petit trou rose à la tempe. 11 marche derl'a rière elle.. madame ïa. demanda Norade en frissonnant. Jeanne Louste est. ne lui adressez jamais riait la parole! François de tant de superstition. deux ans après le drame. qui ne quitte pas dune semelle. il se tient debout à côté de son prie-Dieu. son rire semblait forcé. observa l'avait en effet et ce : cesse et partout. et très reconnaissrible. Il n'y a pas de pire — — porte-malheur.>tepain?. sang jaillit sur la cheminée et sur le sol.

— Avec moi. le se mit à tousser ressaisit. enfreindre sible do l'interdiction : toimelle « Il de serait Barias. — Alors.LES PIERRES DES BAUX 221 Jérôme. Il des Ombres. au retour d'une prome- nade dans les Alpilles. de ne pas Mais elle di~tin^ua. Cela leur eût cœur de se . — alors que veux-tu que je devienne? m'attendre à Cassis. dans ses yeux. ils faisaient un di'tuur pour éviter la ferme maudite et la rencontre de Jeanne-aux-deux-ombres. un enthousiasme. trop mal au — reprit-elle en joignant Tu iras H t'est évidemment impossible de retourner rue fait Parapliarnerie. Elle obtint de lui qu'il prît sa température. Ce serait » votre mort à tous les deux. comme au mauvais moment du mas bonheur. avait froid entre les épaules. les — mains. Il parlait avec une volubilité. Norade. cette fois. une éloquence qui inquiétèrent sa compagne. chez ton père. et le plus tôt serait le mieux. habituée à reconnaître l'euphorie soudaine des tuberculeux. la douloureuse résoluiion de ne pas l'emmener. Au manifeste que et la lièvre bout d une dou-^aine de jours. L'image de la Sa- voie et de Yanelle vint s'interposer entre lui et le n'était donc pas guéri! fit Il lui (audrait retourner en exd. il devint le séjour des Baux ne convenait Il pas aux poumons de Brécéan. bien-aimé. renouvelée par Vanelle vous impos- ne pas être l'un à l'autre. Il avait trente-neuf degrés et demi. Désormais.

Ces petites sent^^s. du château aux ruines. leurs serments toujours renouvelés et leurs caresses. Là Norade s'était assise. pa- des rigoles. le trajet familier des ruelles au château. chauté chanson. (elle ils ils ils s'étaient avaient reilles à fait des projets d'avenir. Ces pierres étaient devenues vivantes. embrassés et réembrassés. propice à la sévère méditation. elle avait dit ceci. elle avait ri. partout ils muraux choses un adieu tendre et . Là. Partout ils laissaient muraient solennel. résolurent de passer en- semble deux ou trois jours à Arles. trouvé telle image juste. inhabitées depuis cinq cents ans. Là. Leur deinièro promenade dans emplit d'une mélancolie grisante refirent lentement. Ils presque sans parler. avant la nouvelle séparation. dont ils connaissaient maintenant chaque station. Leur immense amour les avait ranimées. Là. ses petits pieds bien calés sur une pierre moins branlante que les voisines. un peu d'eux-mêmes. Là. que troublait l'exquise gaîté de la jeune fille. avaient eu telle pensée en commun. avaient connu la sieste enlacée des amanis d'Avignon. Là. Ces demeures. ils avaient pleuré d'enthousiasme. menaient au point de vue incomparable de la chute du jour. Là. et leurs soupirs.222 DANS LA LUMIERE sortir dos iinux. de l'cnchanleresse Ils quiltor au solitude à deux. les et ruines les douce. Celles-ci conduisaient au désert..

Comme la légère voise retour- ture franchissait le dernier cahot. ils nèrent leur réveillés par la présence de ces amants passionnés. Ainsi firent- après avoir embrassé de bon cœur leur amie Tastepain.LES PIERRES DES BAUX Ils ils 223 avaient résolu de partir de nuit. non dans la Victoria de Tavel. reprenaient : les Baux. carriole. un moment sommeil historique. mais en ils. . comme étaient arrivés. sous les étoiles. parmi le scintillement des flambeaux immor- tels. qui pleurait. entre ciel et plaine.

Pendant quatre jours. bizarre et lent. ce phénomène singulier. d'après laquelle Norade devait aller voir une amie) demeura dans la prostration et le mutisme. que son aventure. Il lui arrivait de murmurer pas vrai! « Quel bonheur que ce ne soit Sans cela je souffrirais trop. Le deuxième départ de sa cousine n'avait point jeté tout d'abord Jérôme Istre dans les convulsions du désespoir. perdant le caractère du réel.CHAPITRE IX DANS LES TENEBRES Le rapport de Tavel était véridique. avec la subtilité naturelle aux . » La tante Henriette. que lui avait fait connaître : la fugitive. 11 l'avait frappé d'un coup de massue. au fond de son esprit. le pauvre diable (nullement dupe du pieux mensonge de sa mère. 11 se passa ensuite. lui apparut comme romanesque et lue dans un des poèmes d'Aubanel. de Mistral ou de Daudet.

. pauvre petite!. à peine ranimée. la petite » ne restera pas longtemps rue Parapharnerie. s'était confor- mée à ses prescriptions. mourût vile et laissât la place libre. parmi les multiples se — Pauvie occupations à l'aide de quoi inquiétude et elle trompait son Far exemple elle haïssait Rrécéan et se retenait pour ne pas demander au bon Dieu. Aussi. elle laissait agir la bienfaisante nature. Des que* son confrère Vanelle lui avait fait part de l'améliora- tion du lieutenant.. muait en compassion et en miséricorde. il il s'y connaissait en amoureuses. ivre do joie. quand M"*' d'Everjon. au mas des Ombres. qui mettait en péril lui faire détester la vie et la raison de son enfant chéri. répli- . habitué à soigner des Provençales. et sa colère. elle voyait dans la fai- fille d'une dévergondée. pouvait s'y résigner blesse de Norade. lui demanda ce qu'il pensait de cette effroyable et damnnble rechute. petite. (ùar. il s'était dit : « Bon.DANS LES TENEBRES 225 mères. Le docteur Barias apprit la nouvelle sans étonnement ni indignation. Elle ne . elle répétait ces mots du matin au soir. Cette récidive aurait dû sa nièce. qu'il son chagrin. C'était trop beau. avait compris tout de suite ce qui se passait dans cette imagination malade. cela ne pouvait pas durer. la tare héréditaire. elle se gardait de la moindre réflexion. et avait beaucoup admiré la docilité avec laquelle son ardente inlirmière. dans sa prière.

des couronnes. de qui ne déplaisait pas. » La vieille fille estomaquée le el se fortifia en demeura dans celte opinion que était chef de service. malheureuspmenl irrempla- çable. au. C'est ainsi que Tamour d'autrui commence par scandaliser et détache assez irriter. Désireuse do ne pas rebuter les acheteurs. puis se fait admettre. sur le berceau duquel d'aller acheter.226 DANS LA LUMIERE : qua-l-il avi'C brutalité « Ça les regarde.x conversations. gréable fondatrice et donnait à ces amours dé- fendues quelque chose d'intense. un nouvel aliment médire de l'ambulance et de sa désafatal. la confiserie ravivait l'inlérêt. La s-'conde fugue fille d. affluaient de nouveau rue Parapharnerie et s'étonnaient de la mesquinerie des lieux où se jouait ce drame sentimental. la tante Istre poussait des soupirs . s'il puis charme et finalement émerveille. Les vieux beaux songeaient : mé- « Gela aurait pu m'arriver! » lancoliquement Les jeunes n'en admiraient Norade que davantage. se de l'ambiance et fournir pour s'auréoler lyrique. pleins de curiosité. des larmes et des lauriers. li d'une légende un thème en est de les lui comme du génie. de son ambulance la un goujat. gens crachent ou gémissent avant pour son cercueil. L'impression de de la jolie apportait prêtait à société avignonnaise ne fut pas ce qu'on aurait pu croire.. les êtres heaux et jeunes sont naturellement attirés l'un vers l'autre. Clients et clientes.

une demoi- bardé de quelconque. sans aucun rapport avec Brécéan. les un cabinet de lecture!. quand soudain lares^emblance disparut. avait un [)eu plus d'une quinzaine de jours Il y que Norade était partie. qu'étaient donc deve- .. Assis il auprès de sa mère après dîner. quanl le rôve sauveur de Jérôme s'envola comme le il il était venu. avec l'argent de Brécéan (qu'il représentait comme boule- colossalement riche). qu'entraînait un chevalier. Il raconta qu''aux Baux qu'ils avaient « mangeait à leur table et promis d'emmenerà Paris. représentait l'enlèvement de sa jolie cousine.. selon la formule conventionnelle. dans sadi-^crétion professionnelle. amplifiant les cir» constances. sur vards. Mais alors. vieux fut en butie aux questions indiscrètes le louaient. regardait un livre illustré et s'imaginait que le dessin Restait. accu- des personnes qui terroger. Le bruit s'étant répandu que ïavel le cocher des amoureux.. selle sur la feuille dépourvue de charme.. dès qu'il serait démobilisé. Lui-même se retirerait alors et. comme secrétaire ».DANS LES TÉNÈBRES 227 tout en pesant ses berlingots et déplorait la misère des temps et Timmoraiité issue de était le la guerre. Tavel retomba vile et avec délices au péché de bavardage. ouvrirait. les délails. tout d'abord.. mulant que lui les récits. m-rignifiant les sentiments «filiaux prodiguaient « ses il jeunes patrons ».. mais alors. son vaillant fils. à seule tin de l'inDii^nement renfermé. fer.

228 DANS LA LUMIERE nus les héros de l'histoire? Le « demeuré » commença par jeter un coup d'œil sournois sur la vieille dame somnolente. Puis..... es-tu là? Pourquoi le caches-tu? Tu sais bien que j'ai besoin de toi. 11 entra. afin de s'assurer qu'elle ne remarquait rien. La glace reflétait tout impassiblement. lorsqu'il jugea la maison endormie. Le lit. La pendule n'était pas arrêtée. derrière lequel y a un fossé... dans une pièce fit Jérôme. sa lampe à la main. Norade. il attendit Tlieure du coucher avec une patience de chasseur à lalTùt... fait avec soin. Dé. ni.. tout d'ahord le muniquèrent blanc... adressée à un objet inanimé. avec l'écritoire et la plume. le poète Aubanel supplie le miroir de lui faire voir la brune Zani. le sens de la réalité lui revenant peu à peu. attendait la dormeuse. à fond — comme de choses — ment. qui étail la table était à la même place. ve. lui eût semblé ridicule et vaine.. monta à pas de loup.. Il se rappela que. Norade. cl. La disposition des meubles n'avait pas changé. ti.. puis la nuit. chez la jeune fille.. La clé avait été laissée la porte. célèbre. fi. Bien qu'il n'eût jamais possédé qu'une seule . et cette fois définitivement. C'est donc que Norade s'en — était allée. Ses sens imprudemment sur surexcités lui com- une odeur de lilas parfum préféré de l'absente. Il comprenait ceux qui comprennent peu il le sens tragique de cet adverbe fatal.. Une telle prière.

mais oiî? Pour mieux réfléchir. ce petit geste lui trait de La lampe fut. C'est ainsi qu'il ne se rappelait pas davantage pourquoi il avait caché cette arme indispensable. filait. Elle pourrait être là et lui faire signe. Qu'en avait-il fait? Il l'avait fourré quelque part. Il la au moral comme au physiciue. et 229 dans des circonstances médiocres. il avait reçu. pour ne pas se faire trop de bile. régla. Qu'était devenu ce revolver? Sa mémoire trous.. sa tâche du lendemain. il avait un revolver. il s'assit dans le fauteuil 011. Mais C'était l'épouvantable. à la lumière de la petite lampe. regardait celui de Norado. au il fond d'un mauvais lieu d'Avignon. et il était pleine de évitait de les constater. il considérait la folle tendresse de sa mère lui comme quelque chose reconnaissant. de les sonder. le non! hideux officier blessé qui était allongé à ses côtés et qui la serrait Jérôme éprouva le désir de tuer et se rappela que. quelque temps auparavant. un . objet de vénéra- tion et de désir. maintes fois. qui ne méritait pas qu'on s'y no en était pas Elle laisaiL son devoir. A de meilleur dans l'existence car . de s'élendie auprès d'elle. cette pensée. Ce souvenir et celui de certaines pâtisseries à la crème étaient ce qu'il avait eu entre ses bras. et Il de dû. savait bien que ces choses se passent au 11 lit. d'acquis attachât.. comme un bon écolier. voilà tout. vide et blanc.DANS LES TÉNÈBRES femme. des mains de sa cousine. avec son sourire.

n'ai- mait pas ces araignées. dont les marches criaient. lampe à la main. Sa perplexité était en avait la sueur au fiont. cadres. » Cette plaisanterie aurait-elle fait rire Norade? C'était . dans un endroit à rentrée duquel il avait dû baisser la tête. avec mille précautions. après dix minutes longues comme urre heure. le tic tae d'une montre. assez semblable à un perchoir à poules. malles. 11 s'arrêtait à chaque pas. d'un avait telle qu'il point géométrique. Des solives du toit. qui font le bruit. dont chacun pu servir de cachette. débris de meubles et de cuivres. qui lui demanderait ce qu'ili'aisait là-liaut. pas « Car il ne viendrait à l'idée môme d'un idiot comme moi. d'insérer l'une d'elles dans son gousset. Donc à la cave ou au grenier. cartons. à laquelle il mil le feu. à chaque craquement. eiïcctuo i>-d TopiTation de nuit. sortit de la chambre de Norade el commença l'ascension. apparentes. compli(juée comme une dentelle. dans la terreur de réveiller sa vieille. comme On y accédait par un étroit escalier de bois. Entiu.230 DANS LA LUMIÈRE Il avciit lumière. c'était au gi-onier! aujourd'hui. 11 en plaçant dessous le verre et la flamme. Jérôme se leva. de personne. 11 l'ouvrit avec une prudence de cambrioleur et se trouva au milieu d'objets disparates. et cependant ne remplacent pas une montre. reprit sa lampe et. il parvint à la porte du débarras. Pas d'erreur. descendait une toile d'araignée.

bien lui! Mais Jérôme ne savait plus pourquoi il l'avait mis là.. Abattre un ennemi. « Le porter à un brocanteur? En tirer de l'argent? A le quoi bon? Je n'ai pas besoin d'arfeu est.. Mais où prendre? il court. Cela aussi était intolérable.. tel qu'un rat Pas d'erreur. sur son échine. sac à moitié moisi. dans un le sol. Envoyant un coup de pied le gari^on sentit et rionclialant là.. ni ce qu'il voulait [irésenlement en « ec — faire. gent et commerce des armes à ! X u u (( d'ailleurs. K Ah et oui. interdit à cause de la guerre. I.... 11 est bien connu que le diable vient en aide ceux à qui ont de mauvaises pensées : Du pain liu péclié Diable moud la farine. Un ennemi?. Il pressa sur la serrure roulait au fond du et de cuivre rouillé aperçut j^ris.DA. j'au- . se défendrait. Puis un bouc. On les emploie pourtant les armes àfeuetsur une vaste échelle encore. il il court le furet! D'ailleurs je suis faible. le revolver dans sa c'était gaine. l'homme qui couche avec Noradc le u u (( qui respire la peau blanche de Norado. blessé..e L'emporte au marché. TÉNÈBRES :231 Depuis qu'elle avait rencontré l'oflicier ÏNorade ne liuil plus qu'avec lui. qui se tiouvuit sur entendit que quelque chose sac.VS L1£S duulftux. sa- tanéc guerre C'est comique.

l'arme ù la main. Une action généreuse ou coupable de la fort quarantaine peut bien être la le fruit d'une germination datant de quinzième solidaires. toute petite enfance. adorable. vient de la core beaucoup plus loin. année. rais le dessous et Le tuer par surprise? Facile à dire. fermer cette bouche qui chante si " « « (( harmonieusement. et ce qu'on appelle n'est une résolution subite que le résultat d'une longue méditation voilée. de science un certain orgueil d'être . clore ces yeux « qui sourient. Comment Irouer ce salin pâle et doux. <f Un sojdat qui a fait la guerre se méfie. mais certnine.. u (( Tuer Norade ? Gela c'est impossible.. et Tous nos états d'àme sont sem- blables au déferlement de vagues psychiques. que dépassent d'autres vagues. Mais alors. finir... « personne Il : moi. et avec il il ne si savait. ne reste plus à tuer qu'une réalité. avait le dessein d'en Mais les sources de nos projets nous échap- pent. » croyait faire une découverte. accourues d'enLe plus fréquent balbutiement de la mort. DilTicile à ex6cuter. mais dans il ces conditions. près de sa lampe. L'obsédé ne savait pas trop pourquoi pouvait plus vivre.232 « c< DAiNS LA LLMIERK un ridicule de plus. En il depuis son réveil mental. (lent même qui gron- « « avec douceur. « maman ». (Ici Jérôme s'assit par terre. et se mit à pleurer. qui implorent.) Je n'aurais jamais le courage.

s'assura tempe. qu'il était cbargé. Il 233 La souffrance qu'il la comparait à une purge convient d'avaler tout d'un coup. ainsi qu'un chevalier qui va faire une déclaration à sa dame. il dont le poids lui semblait agréable. l'autre jambe étant repliée avec la vague idée qu'il prenait ainsi congé de Norade. Si c'était la mort. Il s'était qui permet de tranché les nerfs optiques. perçut un choc violent. elle moins féroce que l'extraction d'une dent enflammée. le tout sans perdre con- naissance. accompagné d'un bruit de tonnerre et la vision dune flamme. cherchait à se rendre comj»te de ce qui lui arrivait. avec une lucidité d'esprit jamais éprouvée. en effet. quand on ai-je seulement éteint ma lampe je avec Il balle que me destinais? » lampe intérieure.DANS LES TENEBRES bien informé. l'omniscience de l'au-delà : et qu'il attribuait à « (^est donc vrai est mort. A l'éblouissement rapide avaient succédé d'opaques ténèbres.. serait courte. sans s'amuser à la déguster. comme sur les gravures. lui le « demeuré ». pressa la détente. la Ou qu'on connaît tout.. avait éteint la . pour s'habituer au froid du canon. qu'il devait se tuer. allongé tout de son long. Alors il mit un genou en terre. pas très doulou- reux. Il l'appliqua contre sa — — de recommença Il le geste d'appui. qu'il aurait cru dailleursplus intense. Jérôme. Maniant avec plaisir le revolver. voir la lumière du jour. elle n'avait rien était de particulièrement tragique.

. Quand Hemietle Istre. affaissée sur fauteuil. pénétra dans nier fatal. chait sur lui avec mon Jérôme! » Elle désespoir. Ah! mon Dieu. réveillée eu surle saut et accourue au bruit. : Madame. béni. hien qu'il eut les grands ouverts. le dans le louche halo de lui. — Je resterai aveugle. La transformation était manifeste. car il avait demandé Le savant achevait son examen puis vous affirmer qu'aucun n'est atteint « à être porté là. désenveloppé de Deux heures allé quérir. je organe essentiel — que celui que vous savez. le D'' Barias. Mon mon enfant. étendu sur de Norade. docteur. elle aperçut son lils gr«- gisant à terre. : « Norade sa main demeurait tiède et légèrement remuante. avec une précision (J'expérimcji- tateur. Son suicide manqué rendu l'intelligence. la flamme de revolver à côté de Elle appelait au secours. auprès de son enfant.i\ DANS LA LrUMlERE le demi-^àleux. après.•2. soyez pauvre mon Dieu le ! — ses sanglotait la vieille. Elle hurlait :« fils. l'enti^ndit qui murmurait yeux fixes. qu'on était et au milieu de l'émoi de la rumeur était le lit de tout ce paisible quartier d'Avignon. comme si Elle ». la tête entre mains tremblantes. et se pen- sa dou- leur pouvait le raninrer. Le timbre de sa voix n'était plus le même. ivre de douleur et de surprise. d'un cadavre à peine la vie. pétrole. auprès du malheureux blessé. n'est-ce pas? lui avait fit Jérôme.

« dune douceur sarrasiue » murmurait François. 11 pensait à Brécéan. de s'endormir ensuite au son de sa voix. JNorade se appuyée à un pilier. et. lu Tas échappé belle.\S LES TÉNÈBRES 235 — Ce voulu de ii\'sl pas sûr du tout. et et de pleurer à l'écouter. non exempte. La les jeunes hlles en costume (car la mode. toutefois.. comme les trains. après la foule s'écoulait lentement messe du malin. de lièvre sensuelle. Ils venaient de décider que leurs noces auraient lieu précisé- . Nous verrons ça dans un ou deux nuis. 11 souhaitait seulement de l'entendre. belle et suave. mon garçon. façons. à Arles. ainsi que dune — Croyez-vous qu'il voudra de. c'était d'une façon apaisée. De toutes Le diable n'a pas » Le nom du suicidé. dont cipales stiophes. demande quences. toi. qui avaient du retard.? les lèvres demeura sur rive d'outre-tonibe. à Sainl-Trophime.. 11 l'aimait il comme un beau poème voluptueux. tenait d armistice et de ses glorieuses consé- On attendait les journaux locaux.DA. mais sa rancune s'élait envolée avec la lumière de ce monde. sous l'impulsion de Mistral en revient heureusement) s'entretenaient avec les vieilb'S de la grande nouvelle de la . qui la prétendait « de ce sang-là ». C'était un clair dimanche d'automne. s'il aimait toujours JXorade. Il se rappelait les prin- ne la séparait plus de ses chants.

Celle-ci semblait leur « répondre. On demanderait au Père Sidoine d'officier. transporté d'un bonheur profond semblait couler et grave. en passant. non dépourvu de raillerie per à plus : Eh oui. Il la suivit. d'un regard bienveillant. c'est un de vos sauveurs. Nulle part plus qu'à Arles la solitude à deux n'est facile et suggestive. plus confondus. et enviaient de sa compagne.236 DANS LA LUMIERE ici. d'orgue qui s'apaise et de victoire. Des séraphins voletaient dans le carré du ciel bleu. par temps calme. que parmi atmosphère d'encens qui s'évapore. le ment voir premier. mais ne comptez pas qu'il va échap- mon empire. La le la journée. demanda-t-elle. Admirez-le. puisque c'était lui qui. Les femmes. qui les rend le sort désirables. La païenne ou chrétienne. dévisale geaient beau soldat décoré. avec celte lanj^ueur si ironique. >> Jamais ilsne s'étaient sentis cette mêlés. la vie. a l'air faite pour la méditation blent amou- reuse. une partie de dans une douceur dorée qui avait y avaient passé goût de l'infini. — Si nous montions au veille ils cloître. portant des câlins et des baisers. et les compartiments de son silence sem- communiquer par des chuchotements pareil à Le cloître était désert et un narire sur l'océan des siècles. dans ce sanctnaire célébré par l'immortel poète de « la communion des Saints ». avail monlré leur deaux amants. . tranquille. d'une béatitude qui des sources mêmes de ville.

il mit ses doigts dans les raies onctueuses. Norade et Jean-François marchaient côte à côte. — Zut! pour Yanelle! Je me sens retapéAvoué que je suis retapé. Ce jeu terminé. dont la corde a creusé les bords en rigoles. sans se parler. la jeune fille tira de son réticule une lettre de Marie Téron. Je moroses pressentiments au il ne m'a pas écrit depuis sujet de mon (ils I^ierre huit jours. qu'en les — Ce serait très imprudent. » . lui tenant sa main tiède aux doigts longs. et je puis détacher ma pensée de lui. venez le break vous attend. Tu as encore un peu de fièvre.. comme les enfants qui jouent au monsieur età la madame. Quanil ils arrivèrent près du puits. Dieu merci. de revenir au nias des « Ombres : besoin de vous.DANS LES TENEBRES 237 harpes de lumière. : — C'est joliment penses-tu ? tentant. Vous connaissez mes transes.l'ai suis inquiète. qui les suppliait. fit Brécéan. il va bien. pour la donner toute à mon Pierre. de votre chère présence. j'ai de . Quant à Antoine. — Tu tousses encore quelquefois. Et prescriptions de Yanelle?. . elle avec une légèreté de chatte. Barabarde et Audiberte vous envoient toutes leurs amitiés et jamais votre Camargue n'a été plus belle qu'en ce moment. 011 semblaient pierreries les ongles roses. Elles sont d'autant plus vives et cruelles que la cessation des hostdités est en vue. le soir. puisque François était convalescent. Allons..

— — Rappel li'-toi que nou'^ sommes dans un cloître et qu'il ne faut pas faire rougir les saints de pierre. LUMIERE D'ahord loat le monde tousse. les sainis do pierre quand les gargouilles commenceat à se confesser ! — En voilà une raison! Nous ne sommes pas Cela m'éviterait de re- des gargouilles. ses chants d'oiseaux. — Malheureusement. comme une pierre précieuse. Ensuite. si je n'avais pas une légère fièvre quand tu te déshacrache billes. Norade. Mais je ne plus jamais le sang. le prit. le pas des crépuscule et ses vapeurs violettes. incompanbres. le chevaux. il tourner à Wilmis. cette perpétuelle rables du mis des vibration lumineuse tendue sur la plaine et les marais. lut d'abord . l'aube et le travers la à travers Ils ils bruissement des cigales. — Ils en entendant bien xi'autre-. redescendirent l'escalier de pierre. hésitait. Le meilleur traitement de toute malalie n'est-il pas celui par le bonheur? Où était le bonheur? Dans les bras de JN'orade. VÉc/airde Mont- pellier arrivait. ce serait insolent.238 DANS LA.cela vu à beauté voluptueuse de Norade. Au fond. tout. Vanelle était encore plus méiiculeux que Barias. nues. Comme le sortaient de Saiut-Trophime. Il évoquait les heures chaudns. Les médecins exagéraient toujours.

appelé en tonte liâe. a..DANS LES TENEBRES communiqué.. 239 machina- lement. » Il dit avec mauvaise humeur C'est une triste nouvelle. fils connue^ revolver. Jérôme I. entendant ces mots. resterait L'officier déclaré que M. chercha les nouvelles d'Avignon... interloqué.. .. savant tnédecin de r ambulance d'E. C'est effroyable ! Mau- maudite » Un passant.. A la suite de chagrins intimes. » Elle accompagnait ces mots de gestes courts et : . Brécéan lisait... Mais : : (( enfin la vie est sauve. affreux vient de jeter la consternation nie Parapharnerie. et c'est le principal. dont les produits sont appréciés de nos gourmets. sans endommaçjer le reste du cerveau. tandis qu'il la prononçait L'accent défait et douloureux de sa maîtresse le surprit « C'est ma faute. toujours exaltant. a tenté de se suicider à l'aide d'un La le balle a coupé les nerfs optiques. Elle lui tendit journal : « Tiens.a lui-même. Je suis damnée J'ai fait le malheur de ces pauvres gens. avugle.. pensa « Qmd animal! Si au moins il ne s'était pas manqué!. Le doc. : Avignon : Un drame M. en effet dite. ou qu'elle avait été pi(|uée par le un lis. ! insecte. de la commerçante bien si Jérôme et /. 11 n'a pas encore davantage pu supporter mon second départ. puis. teur B. » Le son égoïste de cette phrase banale rétonr. je suis se retourna. Elle jeta un cri et devint -i pâle que François crut qu'elle s'étailtordu le pied sur le pavé.

blessé François — mon petit. Je ne suis pas complètement guéri — Mais tu prétendais tout à l'heure.. je t'en supplie.. Je ne veux retournes là-bas. ! Norade... pas que tu Tu y resterais. — Ta Ça. demeure auprès de moi Tu pourrais regretter un jour de m'avoir quitté. ma chair. LUMIERE était navrés de ses jolies mains.. et que je : n'ai pas besoin de ta présence autant que lui.. . des heures oià je m'imagine. mon cher trésor.. Puis.2'iO DANS LA. avec un regard inoubliable. à la façon d'une eau dormante « Qui t'assure que je ne suis pas très malade. nous allons nous marier. Je dois Jérôme.. comme quanti elle en train de preadre une décision. cœur. jamais! je te le défends ! Tu es à moi. place est auprès de moi. Et si tu étais reparti seul pour Yulmis?. Tiens. ma respiration. — Que complètement guéri! C'est il et y a.. moi aussi. — — Tu es ma vie. passer avant mon ce. mon les elle l'appelait ainsi grandes circonstances gnon. ne me fais pas expliquer davantage. tout. sombre dans ses profondeurs. Je ne serais pas reparti seul pour Yulmis. Ils s'assi- rent à la terrasse d'un café.... plus que hti2. nous sommes hancés. Après '( un silence : Ecoute. — dans il faut que je te quitte pour quelques jours et que je retourne en AviMa place est au chevet de ce malheureux.. li'un gris bleuté. mon poumon. j'étais un mensonge.

en un pareil moment. Elle adorait François. de nom eau. entendsmoi.DANS LES TENEBRES 11 241 « avait été sur le point de dire : ce gcUeiix )'. sion (la Après un quart d'heure d'âpre discuspremière qui s'élevât entre eux). Elle disparut. intérieurs que certains êtres subissent jusqu'au sacrifice de la vie et de tait et mieux que Son amant le sen- n'en était que plus acharné à lui faire obstacle. Elle m'appelle. véhémente du pêcheur « Ce^t obstinément impossible. c'est mon devoir. 10 . mot une énergie passionnée. elle me réclame et j'y vais.. de te un moment. amoureux. par il petite rue (jui mène à Ihôtel de ville et l'accompagnait d'un regard étonne.. Ses )eux ardaient de sentiments divers. La jalousie. Elle prit sa résolu: tion et se leva réfléchir ici « J'ai besoin d"ètre seule. ils jjas n'étaient plus avancés. comprends-moi. » Elle mit dans ce. mais elle obéissait un de ces commandemenls la vie. Go qu'il y avait en elle de généreux venait d'armer de. la fille ie mordait et l'empoi- sonnait. qui m'a élevée. Je ne puis abandonner la tante Henriette. elle lui appartenait. iriité. chéri. elle aussi. accepta. » Sans méfiance. de sa la démarche vive. dans une heure au plus il retrouver lard. que dominaient le courage à et la maîtrise de soi. Laisse-moi même. Mon devoir. ri-quer de l'assassiner pur mon abMais Pertus secouait la tôte : sence. fer la souple Provençale. François.

les fêtes. Elle songeait « Je ne veux comme Jeanne mes côtés. par le courant de et vie de famille. sa sereine tradition. devant une vitrine qu'elle connaissait et qu'elle aimait entre toutes. la pêche. pénétra dans : musée pas. dans les cœurs bien nés. Calendal. se retrouva devant droite. voùlé. l'existence était-elle concevable sans Jean-François? Cela au nait possible momenî même où. la vêture. l'union tant attendue deve! Le musée do Mistral était désert. dans ces circonstances tragiques. autour de ment servie. Lille un "rand et vestibule. la place.2 DANS LA LUMIERE traversa une arcade. une fois reprise indiqué pour faire un spectre.2'. . La belle et malheureuse Norade s'assit sur une banquette de cuir. Réglée sur les abondamindications du poète table précis et sublime. grand. Mais. cette scène évoque. où l'on voit la fête de Noël. personnages. ses nobles usages. en la costumes et grandeur nature. célébrée selon les le rite traditionnel. tout le passé de la Provence. ce qui fait le ici charme dans le et la mélancolie des jours apparaît a' décor une méthode auguste et sûre.. tourna à le au bout de arlésien. Elle en la frissonnait à l'avance.. retrouverait-elle jamais sa liberté. Saint-Tropliimc. avec sa tête ridicule. Le bap- tême. tous obstacles levés. l'enterrement. Louste. ses était tout yeux écarquillés. les objets familiers. le mariage. avoir toujours un » spectre à C'est que Jérôme.

de mouvements. la solution de l'insoluble. qui gravitent autour de la personnalité actuelle. mis- tral ien. ou dépensé et la pierre. Qu'il soit taillé dans le marbre projeté par la couleur sur la toile. racinien. la rigidité de ces figures. les crispations et les sueurs de l'amour. ou dans les grimaces sanglantes de la haine. de lueurs. . le cœur sectionné et béant. elle enviait l'insensibilité. L'être humain car il est infiniment plus complexe que ne turges.DANS LES TENEBRES i'/est 243 l'ordre virgilien. le peignent les écrivains et les dramaest à lui seul un théâtre et un enveloppement de fantômes héréditaires. furtifs et fugaces. transmis aux générations successives. le génie est la réapparition des ancêtres : les voici. car son parti. pour le souper de la nuit miraculeuse. ou ruisselant le long des parois du puits de mélancolie. L'émotion ou l'inspiration les évoquent et les précipitent vers le champ éclairé de la conscience. ves- tiges d'ombres. images de cire et Elle cherchait un apaisement son trouble. quel qu'il fût. dantesque. ou ou tracé en petites figures sur le papier. ces La jeune à fille demandait conseil à détoiïe. Elle était littéralement déchirée. allait faire le malheur des uns ou de l'autre et risquait d'appeler le deuil et le glas. dans les convulsions. qui sourient en appor- tant les plats. à travers les ris et les pleurs. ou transmis aux vibrations sonores des instruments.

plus souvent contrarié que parfois déplacé et coupable. dont elle n'ose s'avouer qu'elle serait à lui. ce sont les femmes. Derrière elle venaient les grand'mères. transportées du petit tticàtre de Cassis sur une plus vaste scène.2'i'» DANS LA LUMIERE autant de élait satellites et de en proie à sa mère. entrevu comme un beau passant. n'a pas souri intérieurement. Quelle femme n'est pas née pour l'amour. auraient alimenté un Lamartine ou un Musset. Ta . et leurs hantises". môme comprimé et par les soucis de la maternité de la maison. d'unf? " parole. dont comme Norade sies planètes. à la toute petite circonstance enfuie d'un regard. ? Il n'est d'un frôlement complice de la main imagination de poète comblé que le ne dépasse imagination de femme. qui ne fuient pas toujours vieilles et ridées. Ce ne sont pas les hommes qui l'ont la race. comme La pire toutes les larmes qu'elle n'a osé verser. appuyée front à la vitre et regardant la pluie qui tombe. satisfait. préoccupations amoureuses y jouent un rôle autrement décisif que les pf^nsr'iirs et les conquérants. s'il s'arrêtait et lui parlait? Quelle femme. pour qui l'amour. et la plus dégradée son instant de rachat. a été autrefois chose impor- tante. les l'antai- amouieuses. en songeant à ce qui aurait pu être. à ce qui a été heureusement. obsessions. mégère a eu son heure de charme. au milieu de ses enfants ou des humbles besognes du foyer. ou malheureusement évité.

Cela . rejoindrait lui. Les élans comprimés de femme.. Peut-être Mais cela c'était l'aulre rive. Ensuite. Eile gaspille. si je cherche à il éviter le funeste sort de Jeanne Louste.DANS LES TENEBRES 245 llic- femme accumule.. Elle retournerait rue Parapharnerie. Avignon. en le même (lécidcrait-cUc. Le chant. et la il dépense. Ihomme saurise. elle descendit la « <( à la gardienne : et demanda permission d'écrire un mot « François chéri. ainsi que la crainte du remords. Finalement. Gomme temps en temps. Elle panserait. Il s'agissait. muettes l'immense réservoir des hauts faits ou des belles œuvres qu'admirera la postérité et ses illusions. ses secrètes pensées. no faut pas m'en vouloir. Ainsi songeait Norade. ses espérances. soiait il pardonnée par le tante. d'agir vite. comme moyen de ne pouvait êlre question d'abandonner elle François. Elle la j)laie saignante qu'elle avait la faile. infirmière morale. Elle s'arracha à la contemplation de ces choses mortes et anciennes. ses regrets et ses douleurs sont dont s'inspirera l'avenir. déroulait ses couplets sous sa préoccupation. elle n'avait pas sur elle ce qu'il loge de la fallait. Elle consolerait Taveugle par détresse d'amour. qui élait au fond de sa nature. laquelle revenait au refrain. et trouverait le de vivre auprès de tout en revenanl. la résolution une fois prise. le devoir l'emporta. devant les vitrines incomparahles du petit musée.

François. elle se trouva mieux. revînt à l'hôtel avant qu'elle eût tions si fait sa valise. cinq minutes avant le départ. plus d'aplomb. qui passait. pendant ce temps. et son néces- Après ce substantiel repas. Il ne pouvait pas plus douter de l'amour de Norade que de la saveur passait de la jalousie . et arriva à la gare sans encombre. accompagné verre d'un de bière. Le risque étail que François. Elle déposa la lettre au bureau. Ce contretemps n'eut pas lieu. ses corsages saire. L'estomac creusé par des émodiverses. abritée par un tendelet de Le fait toile. de transfor- mer son esprit en page blanche. Toute à mon adoré. que sa décision était prise lui libérait l'àme de la torture elle s'efforçait du doute et de ne penser à rien. où je te rejoindrai hientôt et dis-toi qu'à chaque instant de la journée ma pensée ardente et tendre est auprès de toi. en recommandant qu'on « la remît à monsieur dès son retour ». réilochissait et à la sécurité avec une promptitude maladive. Elle avait un train pour Avignon dans une demi-heuro. impatient. qu'elle dévorait tout en rangeant et bourrant son linge. Elle fit signe à une Victoria. elle mourait de faim et com- manda au maître d'hôtel un épais sandwich au jambon.2'.6 DANS LA LUMIERE « « « « « « nous porterait malheur et à notre éternel amour. Va m'attcndre à Yulmis. » Elle consulta l'indicateur. Norade. Je t'écrirai chaque soir d'Avignon.

lui aussi. quant à la Camargue et au mas des Ombres. Ah! Jérôme appelait INorade en attentant à ses jours! Soit. Mais je vais et l'on n'a mieux malheureusement "pas une hémoptysie » à volonté. elle lui préférait cet odieux cousin. non à l'aide d'un pistolet. en quelques jours. sa maîtresse de j'avais donner suite à son projet : « Si une hémoptysie. au chevet l'idiot. que une répulsion physique pour mère Istre voulait vainement lui faire épouser. même légère. Brécéan. dont la mort stupide n'avait pas voulu. le Breton demeurait perplexe et cherchait le moyen d'empêcher côté-là. Il se rappela de nouveau l'interdiction portée par Vanelle. Elle avait la homme. rien à craindre de ce Et pourtant. mais à l'aido des marécages d'automne. Donc. au lieu d'achever sa convalescence à Yulmis. malgré les assurances qu'il se prodiguait à lui-même. elle y regarderait à deux fois avant de me quitter. fût-ce l'espace d'une semaine. cide sur les On fils verrait alors ce que ferait la belle partagée. Eh bien. Cependant.DANS LES TENEBRES du fruit qu'on 2'j7 vient de boire avec délices le et dont on a encore l'eau et che. qu'il importait de laisser s'user d'elle-même. il irait rechercher au mas les origines de son accident. Ainsi court la contau-ion du sui- tendus et vibrants de la pas- . attenterait à ses jours. le parfum dans la bou- sachant fiévreux et irritable. précisément. Faiblesse d'infirmière pour de cet le plus malade.

s. aux attrail. qui venait de le traverser. plutôt qu'il ne march.js sentimentale. deviné. véritable morsure de la reconnais- sance et de l'amitié sur l'amour. se levant d'un bond. Elle était une cilé comme une au soutrompeur. La méditation durait bien longtemps! 11 attendit encore une vingtaine de minutes. et aspect indéfinissable de que n'oublie le jamais celui qui a pleuré ragé devant l'armoire vide et la brosse à dents disparue. ily a près d'une heur •. prompt jusqu'à cette bizarrerie à réveiller le désir. Elle a laissé ceci pour monsieur. 11 regarda sa montre au plus tard » était écoulée et Norade ne revenait pas. murs de rire cette critique qu'il que tel cliurine secret en sentait l'amèrc ironie et de sa Provençale. et ses filles.248 DANS LA LUMIERE La ville d'Arles avait sion iVénéliqufi. il courut. p^idu son autre. ne valaient pas qu'on leur sacrifiât les Bretonnes an cœur fiilMe et sage. Il avait compris. Pui. Mais k~ peine le cousin dllenii Lehadec avait-il furmulc pierre indiflérents.". n'osant se formuler à lui-même un soupçon : nât cet amant l'heure « cruel. : jusqu'à l'hôtel — Madame est partie. La pièce avait cet la fuite. qui n'aiguillonlidèle. accourait le percer d'un trait de feu. Il monta le lire. Il tournait et retour- nait le billet entre ses doigts tremblants. sous l'œil curieux de la dans sa chambre pour dame du comptoir. sans que . Il n'était p.

malgré lout. C'est dans cette revoir dun odeur que Jean-François lut cet » étrange. Seule l'odeur de Norade. je puis faire se un spectre regarda machinalement dans soti la glace. C'est bien. ou de houppette à poudre apparaisse comme une dr-ri^oire consolation. « au son le — II Norade. qui avait. de Saint-Fiemy et de Baibenflottait entre les rideaux et le lit. ou de gant.DANS LES TENEBRES 2-19 plus petit oubli de linge. tu t'en repentiras. La décomposition de cette visage lui prouva que menace n'était pas vaine. « adieu ». . l'odeur de tane lavande des Baux. Moi ! aussi.

auprès de son cousin et fou de ténèbres d'amour.. qu'elle avait été accueillie avec une sévérité miti- la tante Henriette. La chambre était arrangée pour les soins. qui me donne de vivre ! — la force » L'aveugle était couché et tendait les bras. Les draps étaient blancs. Un bandeau blanc recouvrait les yeux morts. Sa mère l'avait forte- l'eau de Cologne. comme les petits enfants qui désirent passion- nément quelque ment parfumé à chose. et la jeune et belle Provençale. je t'en supplie. avait repris son Il costume blanc d'infirmière. ainsi qu'à l'ambulance d'Everjon.CHAPITRE X LES CLOCHES DANS LA NUiT vres. il n'y a que cela qui me soulage. qu'elle avait pris son . tes lèvres. Norade. y avait cinq jours qu'elle était revenue.. tes lèDans la nuit épouvantable où je suis. avec joie par gée par le suicidé.

Norade! sur la couche. se pencha Deux longs bras de singe lui palpèrent avidement les épaules.. . senti remords de sa cousine et abusait de la situa- tion avec la perversité habituelle aux enfants gâtés et aux hérédos.LES CLOCHES DANS LA NUIT poste au 251 chevet du malheureux. de substituer à l'image douloureuse l'image volupteuse et à la présence l'absent adorable. d'être une chose cruelle. — Tes lèvres. Elle céda. La maman le parti à tirer Istre avait compris tout de suite de la pitié de sa nièce et elle se faisait doucement entre- metteuse. l'avait rendu clairvoyant quant à l'esprit. pour une embrassée amoureuse- ment par un homme . comme buvant. bavard et môme éloquent. Elle n'avait plus de nouvelles de François et ce silence la torturait. le Il il avait deviné. n'apparaissant qu'à de rares intervalles et après avertissement préalable. — mière Tes lèvres. qu'elle n'aime pas. le coup de revolver. Tout son instinct de femme se hérissait contre ce mensonge. Norade! Elle avait eu la faiblesse de céder une prefois. un bon moment. C'est amoureuse. sensible à autre chose qu'à la gourmandise.. en aveuglant Jérôme. s'appliqiia sur la sienne La bouche sèche humide et y demeura celui qui. que essayait-elle. Or. Il était réveillé pour de bon au milieu df la nuit éternelle. En vain pendant le contact. la taille et les seins.

hi jeune se preloil au triste jeu avec une passivité navrée. il la lui prenait à son tour. je préfère (tétait ce qu'elle craignait. Le brusque changement des courage de subir ce qu'elle circonstances l'accablait et elle se demandait où elle puisait le subissait. finirait par se prêter au reste. — lade. lui rappelait cruellement les heures divines et si proches oii elle partageait avec François entr ouverte et les délices de la Grenade des Filles cV Avignon. un plan . Le beau lîreton lui avait pris Norade. un peu d'Aubanel. et il se disait que la jeune fillf après avoir accordé les préliminaires. demanda la victime résignée. dans cette chambre de maJNon.. La lecture de ces poèmes sublimes. Peu importait à son égoïsme qu'elle souffrît ou non do ces exeicices et que le plaisir lût unilatéral. Mais la voix de la conscience était devenue soudain plus impérative en elle que le cri du .A LIMIKRK goûte fraîcheur initiale du gobelet. mais que Jé- rôme ne pouvait — Merci.. ou du Musset. au lieu de courir rejoindre son chéri. Le plaisir de la jalousie s'ajoutait Veux-tu que je te lise du Hugo. apparente dans ses r<^gards nerveux voir. d'infirme. ou un roman d'aventures?. oh merci! soupira Jérôme quand soif. — au plaisir charnel. Les choses fille allant plus loin.252 DANS la I. et distrails. il eut apaisé sa Il avait son plan.

: oïl plutôt elle récitait ces siroplies savait par brillantes. afin qu'il fût au courant. la rangeait parmi ces êtres et généreux. Elle lui demandait aussi de s'informer de pliime. dans un café de la ville d'Arles. I. mêlé de pater- . c'est ta faute.François.LES CLOCHES DAiNS LA désir. accompagné de M""" Istre. averti son père des circonstances vraies du drame de son retour. Même précaution vis-à-vis les de Marie Téron.a jeune (ille était devenue pour lui un objet d'étude psycholosïique. Elle attendait Un bruit de voix vint de visite deux réponses. et elle se trouvait i\UIT 253 semblable à uue esclave que commande un maître invisible. Norade avait. un sentiment. cet abandon brusque. l'escalier. le qu'elle cœur et qui évoquaient mas des Ombres. qui appellent et le drainé par leur beauté compli juent par leur e-prit de sacrifice. mais nécessaire. après la belle et confiante journée cloître? Jean. le faibles devant l'amour. resplendissants. armé des lanières du remords « Ce cadavre qui respire et désire. de son côté.» l^lle lisait en songeant ainsi docile. Était z7 là ou à Vulmis? Comment supportait-?/ la séparation. au sortir de la messe à Saint- l'ro- du Convaincue que la tante Henriette avait écrit à son frère l'ertus un récit partial et trop «maternel» des événements. Expie le malheur que tu as causé. Celui-ci commençait à ne plus s'étonner de re11 trouver son infirmière dans les conjonctures les plus insolites. C'était la du D"" Barias.

au déclin de l'âge. celle de sortie. vois-lu noir ou blanc aujourd'hui? .. cette propension sensuelle est connue sous le sobriquet de « tournant du doucheur». gait à percer k travers sa bougoniierie. car le pro- avait traversé complètement la boîte — Qu'est-ce que tu fous? à Norade.254 DANS LA LUMIERE coinmenson irri- nité Irouble et de tendresse excessive. s'il devait l'embrasser ou la battre. quand il apercevait Norade. riHudc ne suppriment pas les passions. il examina avec soin pareille à jectile la cicatrice d'entrée. — Qu'est-ce qu'il dit. devant un visage ou une silhouette de femme ou de vierge. moins avouable. pour disculper sa garde-malade.. 11 lui était devenu délicieux de la tutoyer. — C'est moi qui n'en pas voulu. qui se réveillent. en désespérés. pour une raison que l'on devine. Elles les endorment. Je t'avais dit de mettre une couche d'iode. La science. l'cousin... Barias ne savait jamais. une étoile de chair et d'os. rescapé! gromdit-il crânienne. mela le bonhomme. Eh bien. à c't'heure? Sa tempe est-elle racmôdée? Le bandeau enlevé.. déclara Jérôme. et les savants et les philosophes sont nombreux. — De quoi mêles-tu. mais son besoin de la morigéner cachait un autre besoin. Dans les milieux médicaux. ai te toi. tation et ses remontrances.. impercr^ptible.

il n'était pas besoin de cette complication.ES CLOCHES DANS LA >iUlT 255 diffé- Car rentes : le cousin annonçait deux cécités Tune blanche. tu serais encore bien embêtée. qui m'ap- il prend que son client n'est pas retourné à Vulmis. l'autre noire. .. Je n'ai aucune lettre de lui. S'il se jetait par la prit laisser : fenêtre. » Elle se retint pour ne pas sourire. N'est-ce pas.. que tu n'as pas envie de recommencer? Jérôme secoua indiquant par tisait. il dort et il mange bien. gauche. la main de droite à. que devient-il? J'ai reçu ce matin un mot de Vanelle. le lieutenant. rait préfé- — de beaucoup la première. Et En effet. Je suis les idées noires môme sûr ont disparu avec le choc. qu'une première tentative sulNéanmoins. qui se suc11 cédaient dans sa pauvre tête fracassée. son examen achevé. — l'autre. Barias là Norade à part et lui recommanda de ne pas son malade seul pendant la nuit « Il a droit à de violents cauchemars. Ça Unira par lui jouer un mauvais tour. Certes! L'appétit et le sommeil n'ont rien à voir avec cette histoire-là. même à des accès de somnambulisme. garçon. dont observations assez plates mettaient hors de lui — que vieux praticien.... Ainsi parlait la tante le Henriette. Ses les fonctions s'accomplissent normalement. Docteur. a tort. répondit la — Provençale en rougissant..

au delà. vous faites erreur.256 DANS LA LUMIERE Parbleu. te voilà au — Maître. 11 m'arriv e de te bousculer. du moins partage de Sans être légitimement. du coude. 11 ne faut pas me raconter d'iiisloires. Use et abuse de ses tourner en bour lique. de ces prunelles au cœur et aux arlères battant lui avait pris le bras au-dessus sous l'élolie! — Je te plains. Mets ceci dans ta jolie caboche et Oi'i comme que il tu aies besoin de ton vieux Ba- cheveux blancs. lu serais auprès de Brécéan. tu le te ma tire petite! L'ofticier le tire à droile le et. d'un deuxième loi. et. si perdie Le cousin tu le rebutes. semé d'étincelles plus claires. mais tu es quand même ma : chère élève. pense Dans (jnel j^uêpier moral t'es lu fourrée. une sorte de chemin d'or bruni. et si jamais il te manque quatre sous rias. lu'as peur de à gauclie. Si tu appartenais à seul. si ça t'amuse. J'appartiens à à lui seul. Or. tu as peur pistolet. coup de mariée. Il avait les yeux plantés dans ses yeux et il admirait leur éclat voilé. ma pauvre petite. Brécéan. fais-le . — C'est ce qui te trompe. Heureux ceux dont l'image allait et venait. qui menait tout droil jusqu'à l'àme. C/est bien son droil. si repousses. puis. ! — je il le boude. est à ta disposition. Ma science et mon temps t'appartiennent. Brécéan tu as (luitlé Il Brécéan pour venir ici soigner le cousin.

les yeux ouverts. retire ton corsage. allons. Norade. aux côtés de iirécéan. assise dans un fauteuil. laisse-moi appuyer la tète contre la douceur de ton sein! La nuit était venue. émiettent pain de leur n . de ces jeunes sanglots. comme un vieux mendiant d'un bouquet de roses. Elle refaisait en pensée toutes les promenades elle qu'ils avaient faites en- semble et y retrouvait et y coordonnait mille délices fugitives. Car le malade allait aussi bien que possible et tolérait sa terrible infii-mité nouvelle beaucoup mieux qu'on n'eût osé le supposer. comme le les enfants. où elle marchait. La jeune lille. Tante îlenriptle avait souhaité le bonsoir à son fils et à sa nièce. *Lin piirotin. ça du bien.LES CLOCHES DANS LA NUIT 257 pour un voyage. une fanfaisie. le repas achevé. je serai trop content de les mettre à la disposition.. — les bras croisés. » et il restait embarrassé de cette douce chevelure.. tressaillit. Par oubli et négligence. se jota sur l'épaule du sa reriingote. bouleversée. laisse-toi aller. fait Il bonhomme répétait : et « mouilla de pleurs Allons. les la moitié de leur amants laissent tomber bonheur. Elle sortait d''un songe. adressant à celle-ci son premier regard de gratitude. C'est compris? C'en était trop. de cette émotion. par les rues roses et bleues des Saintes-Mariés. Norade. vas-y. attentifs go': ter au chocolat. pas assez savourées.

Elles dépendaient d'une humeur sentimentale. à l'ambulance. mon petit. Norade... : de M"^ Istre demanda « Qui c'est vous. Jérôme.. — Qui donc t'écrit?. quand un peu de ton corps adoré ne me rend pas la lumière. inquiet déjà du silence de sa garde. tant. Je dors toujours. Mais Barias étaient désormais suspectes à ses yeux. sois bonne. fais ce que je te demande. facteur. la Habituellement. permets que je me calme sur ton cœur. Si tu n'es pas raisonnable.258 DANS LA LUMIERE Dors plutôt. . la sonnette la voix fit Le tintement de Presque aussitôt par la fenêtre : une diversion. Cette fois le il « Ah! Puis bonne va vous ouvrir. » courrier du soir était inexisy avait une lettre pour No- est là?. cette prière attendrissaient la Provençale. chez ses soldats blessés et gisants. Sa beauté aussi qu'on l'interdit interdictions de muets qu'exprimait brutalement était un remède. Puisque Lu vas retirer ton corset pour la nuit. demanda l'aveugle. un de bien les ces désirs son cousin... elle avait surpris.. — — — — Cette plainte. Et moi je me lèverai et je m'étendrai devant ta porte. Tant pis si j'attrape une tluxion de poitrine!. j'irai me reposer dans ma chambre. il ne faut pas que lu aies la fièvre.#essaie de dormir. Maintes fois. à Jean -François. » rade.

le Voici ce que disait laconiquement n'éîait pas très calé patron qui piochait Tolstoï et Proudhon. « Ton père all'eclionné. et viens dès que cela te sera possible. à cause des voleurs. Pertiis. deux bons paquets. ni de Marie ïéron. Xous nous languissons tous de toi. Si tu en découvres à Avignon. Ces choses-là ne se commandent pas. Les tristes nouvelles que tu me donnes. « Laurent Pertus ». bieu entendu. assez aigre. ni en ortho- graphe : « >' Ma chère enfant. Ici nous ne savons plus rien de Brécéan. mais- en grammaire. je t'en prie par la poste. c'est que tu n'es pas coupable d'avoir suivi ton cœur. La femme doit être libre comme l'homme. C'e^t aussi le conseil du sage Téron et du Père Sidoine. A Cassis. on ne trouve presque plus de tabac. qui ne m'avait annoncé naturellement que le côté du malheur la concernant. Test le véritable esprit de notre Révolution et de sa lille la République. car la victoire n'avance pas les affaires de la poste et Dieu sait quand ce billet le parviendra. sans entrer dans les détails. envoiem'en. Mais d'avoir quitté ainsi ton fiancé doit t'étre bien pénible et ce n'est pourtant pas ta faute si Jérôme est épris de toi. Tout ce que je puis ajouter. dans une petite boîte bien fermée. Essaie donc de ne pas trop te tourmenter. et ce que je soutiendrai jusque sur mon lit de mort. • . tant que les idées bourgeoises ne l'ont pas corrompue. à qui j'ai raconté les choses en gros. me font beaucoup de chagrin. ni de personne. t'embrasse ainsi que sa sœur. Je les connaissais en partie par les journaux. en partie par une lettre d'Henriette. de Cassis. Il Tout va bien.LES CLOCHES DANS LA NUIT 259 — C'est papa. Rien de neuf.

. avec la crainte qu'elle ne les retirât. le retira ainsi que son corset. Sa victime un marché ou prostituée au fond de quelque bouge. mêlant l'ardeur au caressant recours.260 D\NS LA LUMIl'UE Norade. qu'il broutait à tâtons de baisers rapides. Il embrassait aussi l'ccharpe. sur ses épaules rondes Il se et sa poitrine ferme et menue. Il voulait brû: ler les étapes jusqu'à la possession complète. par celle qu'il avait toujours désirée en vain et i|ui s'abandonnait à lui par pitié. une écharpe de soie. L'infirme comprit qu'il était exaucé. ce à quoi elle s'opposait de son mieux. oh 1 — L ment. souses promena goulûment lèvres sur ces seins lièdes. et Norade! imploration de Jf'-rôme touraait au gémisseIl était enjoint de lui éviter toute contra- riété. puis appuyait à la peau blanche sa tempe meurtrie. La lueur basse de la petite lampe éclairait louchement le doulou- . jeta. comme elle était frileuse. susceptible de gonller de larmes cuisanies fille drlit enkystées ses yeux morts. Il lui était révélé dans la pire détresse. mais avec une énergie faiblissante. mais. Elle désirait seulement qu'il ne s'excitât pas au point de compromettre sa convalescence et cela n'était pas €ommode Jérôme n'avait jamais connu l'amour physique. mais ridée du soulagement qu'elle apportait lui perse figurait qu'elle était esclave sur mettait de tolérer ce contact impur. La jeune les agrafes vivement qui fermaient son corsage. leva sur sa couche..

Je t'avais pré- venue que je me tuerais. en le repoussant. le Dieu. Il jeta INlon il un cri sourd. de lui faire mal. tripotée et dévorée par cet aveugle. . Pourquoi tu es fou! p€is à — — moi? Pourquoi pas? Laisse. La tête du blessé heurta légèrement le barreau du lit. happé hors de paT les qu'une ré- son lit par son propre effort. autour des reins cambrés et des cuisses contractées. sale fille! C'est par faute que je suis aveugle. veilles et le souci. t'es-tu cogné front? Déjà abusait à nouveau de sa compassion et se lamentait de telle manière qu'elle fait. pour goûter méchamment sa victoire « Tu me la dois bien ça. assez maintenant! J'entends mère. Jérôme. dune main osseuse et nerveuse. était sur le point de céder tout à quand il s'arrêta de : lui-même. — Assez. De sorte qu'ayant brisé le cordon de taille de sa jupe il fourrageait^ maintenant. « 11 murmurait rageusement » : Tu l'as bien permis au lirelon. à la fin. 11 la ta retenait. comme une grande Fatiguée marionnette dégingandée. l^ile se relirait.LES CLOCHES DANS LA roux tableau de celle belle fille MIT 261 à moilié nue. gueuse. D'un mouvement prompt elle se dégagea. » 11 continua à l'injurier ainsi d'une voix rauque. elle n'avait plus sistance physique très inférieure à la force mus- culaire de son assaillant. Elle craignait aussi.

de son se réalisait fils et de sa nièce ne resterait bientôt plus qu'à légaliser les conditions brusquées de la guérison et du pardon définitif. Certainement il la boudait. au mas des Ombres. mais dans quelle mesure? Et n'alle lait-il pas tourjier son chagrin contre lui-même. Jérôme fut à peu près tranquille. Ensuite. Elle se gardait. tant souhaitée. lui était d'heure en heure. bénéfice de son sé- aggraver son mal. L'union. pour aller s'informer la au bureau central de la rue de République. perdre jour à Vulmis et du traitement de Vanelle? Torturée par ce silence. si elle savait quelque chose de Bré- céan. elle remettait de l'ordre dans son vêtement. L'infortunée n'en pouvait plus. Douze heures encore s'écoulèrent -dans la fièvre de l'attente. A l'étage au-dessous. elle envoya en cachette une dépêche à Marie Téron. plus cuisante. L'absence de nouvelles de son ami. la priant de lui télégraphier immédiatement. afin de l'altirer à nouveau. Norade dut inventer divers prétextes. Mais elle se méfiait et gardail la distance. silencieuse. Puis la réponse arriva . matin au soir. M""' Istre comprenait au bruit qu'une scène avait lieu et devinait de quel genre était la scène. Le lendemain de cette crise et le jour suivant. poste restante. cette fois.262 DANS LA LUMIERE cependant qu'écartée du lit. il lui demanda pardon humblement. d'intervenir. Il fallait néanmoins que sa cousine lui tînt compagnie du Il peu à peu. suspendant son souffle.

dans un tel moment. Lettre suit. la Dis-moi que tu m'aimes! Autrement je veux en finir. elle voyait l'abîme. .. serais-je ici à te soigner?. Cette deuxième hypothèse se vérifia quand. Ce men- songe. Mais aussitôt un fiot de compassion subElle aurait . Inquiétude mortelle quant aux comresse : battants. Mais si je n'avais pas une infinie tendresse pour toi. Allons. nouvelle fantaisie. Santé médiocre. La jeune fille entendait le profond soupir de — porte. fille il exigea. que tu m'aimes. Ce n'est pas de cela qu'il ^s'agit. 263 mais d'une inquiétante et morne séche« Personne en question arrivée ici. Dis-moi . Jérôme. accompagné de son navrant corollaire. — — : sa tante. 11 me faut entendre. » Comme elle rentrait rue Parapbarnerie. atroce et cruel. L'infirme devenait insatiable et son chantage augmentait sans cesse. viens dans mes bras et dis-le. lui fut. voulu s'essuyer l'âme et les lèvres. de ta bouche. elle obéit.. effacer la trace du blasphème. prête à intervenir en cas de refus. la mère se tenait derrière l'aimait. qui lui faisait signe de se hâter. Norade aperçut à tante. L'aveugle avait eu une syncope. ou avait feint d'avoir une syncope en son absence. Tendresses. que la jeune l'embrassât à son tour et lui déclarât qu'elle Haletante.. accala fenêtre sa blée d'angoisse. Marie.LES CLOCHES DANS LA NUIT enfin.. Ce n'est pas cela que je veux.Ie t'aime. sinon.. au sortir de cette fausse alerte.

se leva. avec soit qu'elle se fût le timbre de Sylvéréal. sur lesquels il promenait des mains hésilanles. lui racontait la couleur du temps. de fuir à maison grise. soit égarée en route. quand les lui baisait le cou. sans que parût l'enveloppe impatiem- ment attendue. Cependant la lettre aunoncée par Marie Téron n'arrivait pas. cheveux et les lèvres t)nne. Les heures succédaient aux heures. car le merci » cliiichoté de la tante Henriette fendait faisait des pro- 10 cœur de la tendre JNorade. baïlesse eût remis d'écrire. les courriers aux courriers. 11 La présence de il sa avec une avidité gloumère ne le gênait plus. fenêtre. toutes ses nouveau la cruelle pensées. l'aidait à manger et cherchait à détourner il le cours de ses idées.26'* DAiNS LA LUMIJiRE lo mergeait « mouvenifiil de iévoU(i. ou de se laisser mourir de faim. Argument qu'il savait irrésistibli^ et dont il abusait férocement. qui lui nommait mesure les objets familiers. essaya ses premiers à pas au bras de sa cousine. Elle avait pris sur le docteur Barias un . qui la retenait méchamment par une sorte de fascination compatissante. fut Vingt fois que la Norade sur le point de tout planter là. de se jeter par la lille comme sa chose et. considérait la jolie la moindre refus. à chaque instant du jour et de la nuit. La convalosconce de l'aveugle Il grès surprenants. de rejoindre celui auquel allaient. au menaçait de «recommencer». Elle lui lisait les journaux.

en réalité afin de voir sa chère infirmière et de i'admonesler. Elle résistait nativement grondeurs il cette tentation. Audiberte et : — « Bambarde. qui voudraient que la vie finît avec eux. Ce serait pour lui une occasion unique de la moiigéner en la caressant. Arrivez vite. sous lards. et de lui tenir des propos alteret tendres.LES CLOCHES DANS LA empire (cl qu'il >«'LIT 265 venait iréquemmont rue Para- le prélexle de suivre l'étal de Jérôme. au crépuscule. <c « Le 10 novembre. en rante chevaux. selon l'usage des vieil- pharnerie. Madame désespérée. arriva en ce télégramme tragique « Double Antoine tué. ou de la conseiller vaguement et vainement. Ne savons plus que faire. Elle n'ignorait pas qu'il avait depuis peu à sa disposition une magnifique limousine de quaavec joie de l'emporter. elle insis- insuppor- se représentait Jeanne-aux-Deux- Ombres en os. toute l'essence qu'il demandait. malheur. M. afin de se le : [lersuader à elle-même rester ici. Elle préférait eucoie ce noir Jérôme en chair et ttipinois (' . au mas des Ombres. » Devant celte fatalité. » « Mon devoir est de Quand elle se sentait près de faiblir. f\orade retrouva son . et qu'il accepterait quelques heures. Lieutenant Brécéan au plus mal. Elle se répétait. et le spectre acharné à l'accompagner. qunnd l'odeur fade de l'aveugle ou son tance lubrique devenaient presque tables.

Elle montra le télégramme à sa tante : « j'ai décidé. 11 n'osait pas espérer la mort si rapide de son « Est-ce rival. mon pauvre Jérôme!.. En môme temps.. à la suite des derniers évé- nements. si vous le désirez.. au moins ».. — — est Vous deux aussi. que son malheureureux Jean-François. Je vais ture demander à Barias que sa voivienne me prendre demain à six heures du m'accompagnera. Jérôme accueillit la nouvelle avec satisfaction. comme disait le saint « se mettre en règle avec le bon Dieu ». Il lui restait un peu de méfiance bien sûr.. ainsi : entremetteuse? Certainement non..266 DANS LA LUMIERE Voilà ce que sang-froid et sa présence d'esprit. demanda-t-il à sa mère. qui sait. Elle avait réfléchi que cette solution épargnerait les scènes inutiles. ?sous serons à Sylvéréal entre onze heures et midi. N'est-ce pas une combinaison de Norade et de cette Marie Téron. elle demandait par dépêche au Père Sidoine et à son père de venir la rejoindre immédiatement au mas des Ombres « pour un mariage in extremis ». quelque nouvelle folie de ce sensuel. une crise de désespoir et. Jérôme maintenant transporlable. exaspéré par la cécité. — . puisque Norade nous demande de raccompagner. sans en rien dire à personne. Il matin. » Mais Jérôme. et elle voulait. Car une grande lumière s'était faite en elle. qui m'a tout l'air d'une vieille homme.

montant el aboutissant à la mort. il émut Norade par simpli« cité et la sobriété de son acceptation Hélas 1 ma petile.LES CLOCHES DAXS LA NUIT 267 — C'est que je suis aveugle je ne pas me rendre compte. Je vais donner les ordres au chauffeur. doucement. Demain. Mais lui fut impossible.. la jeune veilla son malade jusqu'à ce fit il qu'il fût en- dormi. Bientôt un et ronflement alla sonore l'avertit que Jérôme il n'était plus à craindre. par quelques causeries d'ambulance. car elle était décidée à le repousser. ainsi qu'une courbe de fièvie soudaine. malgré tous ses etforls. scrupule inattendu qu'il la laissât tranquille en quoi eut raison. Quant à Barias.. je me trompe encore Cette nuitlà. et toi. coûte que coûte. » comme les précédentes. Ton Breton n'est pas de ceux qui cicatrisent. prêt. Les choses commençaient délicieusement. Alors elle se déshabilla s'étendre sur son lit. — J'y verrai pour mon enfant. tout sera ajouta : « Je préfère ma limousine au tacot de ton sacré Bombarde.. mais non. Elle voyait cet avait éprouvé amour immense et rapide. fille : Bambarde. je m'y attendais. de dormir. sous un ciel de l'eu. Désormais il fut tout à la joie du voyage la : et de sa vengeance.. qu'elle pour Jean-François.. par un dîner . » Il à six heures.. Un . pourrai Cette parole sauvage acheva de le convaincre. que JeanFrançois avait éprouvé pour elle.

à aimer dans une région inaccessible au mal et personnalité. Jamais. Les paroles rituelles qu'elle prononçait versaient en elle une autre lumière. Le tout croisé et traversé par-raffreuse aventure du cousin : « Suis-je née pour le malheur. fait déplorable qui suscite ou est-ce ma beauté mon malheur? Comment se les peut-il que. » ne plus dis- cerner où est senti mon devoir? Elle pria. la reprise. songeait-elle. c'est l'enveloppe de la le mannequin complet de Norade continuait à aimei-. ni celui dorant les remparts d'Avignon. maladie. l'émotion et du car elle était née aimante et bonne mais elle commençait. la responsabilité de ses fautes lui apparaissait comme et plus répa- directe.268 DAXS LA LUMIÈRE Puis elles s'inlensifiaienl très à la Bariolasse. leurs dures consé- quences. sensible et facilement apitoyée. je partout l'angoisse et larmes. dans ces crises de l'âme. c'est désir. elle n'avait si profondément le bienfait de l'oraison et l'étrange douceur qui en résulte. bien qu'en état de péché mortel. qui n'était plus le soleil de la Camargue. Ce qui change. Alors intervela naient la douleur. Dans cet éclairage nouveau. mais aussi comme rachetable rable par la contrition et le sacrifice. ce n'est pas tel ou tel point de vue. . seule et perdue en ce monde. . sous la forme de séparation. vite jusqu'à la fusion complète et à la confusion de deux âmes la et de deux corps. que à j'arrive à me déchirer moi-même.

Elle avait à faire sa toi- . qui vint ronronner à côlé d'elle. les baisers innomjjrables de son amant. Elle . et leur saveur amère. il y avait le cloître. achevant au-dessous ses préparatifs du lendemain. Les larmes inondaient son charmant visage. Les heures sonnaient dans les ténèbres. au sortir entendait ronflement de Jérôme et d'une passion trop terrestre? Quand <[uatre coups furent frappés aux pendules de la maison et aux horlogos de la la ville. Elle comprimait seulcin'nt ses sanglo!s.aimait LA. Elle les laissait couler. confident de ses fugues bienheureuses.LES CLOCHES DANS au doute. pour agir bien ou mal. dans d'eau tiède parfumée. renouvelant sans cesse à leur source. Mais aurait-elle la foi suffisante pour accepter cette tombe prématurée. elle éprouvait une sorte de purification si inlérieure. Au cœur le de la maison du silence. MIT 269 au-dessus de l'amour humain. mesurant aux humains les quelques instants qui leur sont départis ici-bas. afin de ne faire aucun bruit. des régions de souf- france. [)ansait sur sa bouche. ou un dessèchement pire que le souvenir. se féliciter ou se repentir. Sans doute. comme un bnin Ton eût transporte son d'effroi et cœur ardent.\orade savait qu'elle n'avait plus rien à apprendre de l'existence que la mélancolie torturante du souvenir. elle les mouvemenls discrets de M'"''Istre. jeune fille se leva. . Personne ne s'en se douta que le chat familier.

chantaient. les chiens. tourbillonnaient ensuite dans les écharpes déchirées d'une bleue. à la lueur d'une comme une du mal à le grande poupée. faisait fallut habiller l'aveugle maladroit. les coqs. dit la tante Istre. les vêteIl lette. sa valise. Mam'zelle d'Everjon va pouvoir remiser. lampe. mou Dieu! » fit . illumina Provence. beauté sans ciel. la Sfuerre o — Le bruit en courait hier à l'ambulance. la toiloUe et la valise La tante. manifeste A l'heure dite. On affirme. soudain féeriquement rivale. déjà réveillée. — La fin du massacre. gazouillaient. hennissaient.270 DANS LA LUMIERE de Jérôme. brume Croyant que Tété recommençait. la fin de — et l'armistice. sortant d'Avignon le soleil de du brouillard. couverture sur l'épaule et pipe aux dents. sa satisfaction sa cousine. aboyaient. avait préparé ments et les bottines de son garçon. était Il demeurait et silencieux. on entendit prêts? forte voix » de Barias cria du dehors ronflement d'une automobile. les oiseaux. L'or et le rose la pleuvaient du et cou- vraient la terre blanche. L'aveugle pencha la tête en avant. Barias baissa une vitre pour mieux respirer. que c'est pour aujourd'hui la grande nouvelle. les chevaux. puis la a Etes-vous : Or voilà qu'aux portes la Saint-Martin. Les vieux sortaient de leurs maisons. ajouta Barias.

A Tarascon. demeurait plongé en lui-même. . qui pleurait dans son tablier. La sollicitude bourrue du docteur l'horripilait. 11 ?ou(Trait de ne plus voir cette belle nature. La Provençale bondit hors de la voiture. comme au cours d'une partie de campagne. elle s'était séparée de son amant. qui s'amusait des épisodes du chemin. lui en parvenaient comme au fond ^'un puits. il faisait presque aussi chaud qu'au mois de juillet. A neuf heures. suivie de la possession de Norade. pour un bol de café au lait. mais Jérôme. et se précipita vers Audiberte. dont les il respirait bouffées odorantes. Elle était prise maintenant d'une impatience fébrile d'arriver et elle craignait que «e ne fût trop tard. Tous trois. Lorsque la limousine stoppa devant le mas des Ombres. Seule le soutenait la pensée de la mort prochaine et probable de l'odieux Brécéan. Il n'y avait de cela que quelques jours. avaient les yeux humides. les voyageurs arrivaient à Arles. grave et ému. Elle les aurait volontiers battus. Bambarde.LES CLOCHES DANS LA NUIT Norade. à cette 271 pensée. Norade frissonnait en retrouvant cette ville et l'endroit oij. ainsi que la puérilité de la tante Henriette. égoïstement. on fit halte dans une auberge. mais ils avaient la longueur et la lenteur de plusieurs années. faussement printanières. de Les nouvelles cette Norade tant désirée et dont la voix lui était un baume.

il est dans sa chambre. murmvïra « Je savais bien que tu viendrais. — Et dis-moi. ? oîi mort de son lils elle ne voulait plus est-il?.. étendu sur sa couche. 11 vous atleud. Jean-François. Elle ouvrit la porte. : . c'est le grand déjxu't. » La toux l'interrompit. : Elle le répondit. C'est gonllé. distincte et chemise.272 DANS LA LUMIERE 11 se tenait auprès (relie. je le sens. Cette fois.. — Pourvu ! qu'il J'ai arrive à temps ! Ah viens. Il n'y avait plus rien à faire.. plus près tellement de mal à respirer. le Vivant. comprends-tu? sous la L'infirmière aperçut en la saillie.. mademoiselle. Mais il faut que tu m'épouses. lité. 11 était en sueur. ni parler. Elle s'y précipita. avant. encore vivant Il vit. spulement Aie du courage. Il ne lui fit aucun reproche. Norade grimpa l'escalier avec une légèreté ailée. là et en arrière. il rougenr et sa fébrin'avait presque plus de voix. sera là tout à l'heure. toi.. sa non sans remarquer sa maigi-eur. — ni se coucher. effet. Elle sentit. mon adorée. du pneumoElle se rotourna thorax. en Il se redressant « J'ai appelé Père Sidoine. avant. Sans plus songer au reste. derrière elle. menaçante. s'étaient rencontrées. Ainsi leurs pensées : . une présence.. que depuis lors lieutenant. expliqua que la « madaiTic avait appris ravant-veille Antoine ». lui tendait les bras.

percuta.. J'ai fait mon testament. Je vais le chercher. est là. Lui aussi. Il se pencha sur le malade. puis.. du premier coup d'œil. ni à Jérôme. : Il toussa encore et s'essuya. tout : — Ecoute-moi. ni à la tante Istre. Pardonne-moi. chérie. auras une petite indépendance. moussait une écume rosée L'immense bonheur. tu Pendant que nous sommes encore seuls. Ainsi. puis. Tu es mon amante oii : et ma femme pour l'éternité.. de son mouchoir. n'était plus la peine — sans répondre il — car ce lui caressait les cheveux 18 . prends-le. » Aucun moil^ aucune allusion aux récents évé- nements. c'est Il le plus impor- tant. sous mon oreiller. au positif de leur amour.. Prends-le. lèvres. Le généreux garçon voulait si manifestement borner ses précieuses paroles à l'essentiel. je veux te dire ceci tu m'as fait connaître l'immense bonheur. que Norade eut à peine la : force de M murmurer dans son pauvre cou émacié » . car les mourants ne s'appartiennent pas.LES CLOCHES DANS LA NUIT 273 c'était Barias. les « . palpa. ma seringue à injec- La jeune fille connaissait ce funèbre il cérémonial. qu'elle n'avait pas entendu entrer. car aussitôt esquissa une sorte de sourire navré. ausculta longuement. avait remarqué cette enflure suspecte. si. sans se prononcer » : « J'ai apporté de Toxygène. Mais son visage ne laissa rien paraître. L'officier aussi sans doute.. ainsi que tion. si..

pendant ce t^ips. et le lit piqûre d'huile camphrée.. la seringue à main. — ïl — — Tu as été murmura Oui. le pressentait.. Va.. Il annonça qu'il allait : donner l'oxygène. Je n'ai pas besoin puis s'adressant à Norade « de toi pour cela. réponds-moi tôte.. mais quant ils à Pierre. qu'Audiberte avait déjà installés dans deux chambres conliguës de la vaste demeure.. » Les autres. tous deux. » C'est ensuite qu'elle a appris son elle le. — Il Ne parle pas.. dans la journée. qui soulagea une mori- bond. si bien que Norade neut rien à modifier aux dispositions ... montrant ainsi qu'il y avait dix jours.. Son tact habituel l'avait guidée pour ce choix. t'occu- per des autres. petit signe de Quand es-tu souleva ses mains. les faux avertis- sements de bonne baïlesse.. C'était Anloine. loin des appartements réservés. c'étaient la tante Henriette et l'aveugle. le soigné par Marie Téron? : « les cinq premiers jours.274 et la DANS LA LL'MIERE nuque de ses doiji^ts brûlants. Petite ajouta malade ironiquement. la Barias revint. malheur? erreur. Il demanda : Quelle heure est-il ? el — Onze — On heures demie.. Nous ne le saupar un tombé malade? les rons que plus tard peut-être. dit que la guerre est Unie. car la plaisan- taient quelquefois.. écarta phalanges et les ongles bombés.

qui attendait dans le couloir). pécaïre (expliqua — Audiberte. elle demanda à voir Marie Téron. Assise dans un fauteuil. dit les portraits oribus ». le maire. les yeux fixes. Madame avait eu la vision de son fils Pierre gravement blessé dans un ravin. On l'introduisit volets clos en plein midi. Cest venu subitement. mais quelque chose l'avertissait que le moine était en route. par la visage. par une visite de M. que François ne mourrait pas avant la g-rande nouvelle décisive de la victoire. . et elle est entrée en chapelle le même soir. Ceci résolu. accompagné d'un geste pâleur la coulée onctueuse des traits vague. Reconnut-elle du Norade? Elle poussa seulement un gros soupir. sans qu'il . pendant une poursuite des Allemands. Elle a appris lundi la mort de M. C'était dimanche soir. Elle reste là tout le jour. toute la nuit. l'hôtesse du mas des Ombres semblait une et statue de cire. qui pouvait s'interpréter comme un « Laissez-moi ». qui apportait une lettre du colonel.5. Elle fit 275 mettre en état deux autres pièces pour patron Pertu. tous une odeur « acre et renfermée et qu'éclairait faiblement la lueur d'un gros cierge de résine. où flottait dans une pièce obscure.LES CLOCHES DANS LA NUIT prises. Elle était folle. Antoine. devant de ses deux fils. Elle avait déjà songé qu'en cas de retard elle demanderait l'assistance du curé de Sylvéréal.le Père Sidoine et éventuellement Téron.

rsimplement. ce ^que les femmes n'expriment jamais. Elle •Irouva •sa ranimé par Finlialalion d'oxygène lit. — V'ous n'avez fait venir Il aucun médecin? u est mobilisé. Elle narrait délicieusement.NS LA LUMIERE permis de faire la chambre. el par piqûre. mais ni madame ni le lieutenant n'auraient voulu d'un inconnu. lui révélant toutes ses pensées intimes. comme un conte de fée. repassa lentement.276 soit DA. toutes leurs nuances. Mais elle boit de l'eau pure et elle mange. iNorade jugea liâte — — Qu"attendiez-vous? Il croyait inutile d'insister. depuis l'arrivée du blessé à l'ambulance d'Avignon. cette histoire merveilleuse et triste à celui qui en était le héros. ce qu'elles ne sauraient pas exprimer. en vingt-quatre heures. toutes les circonstances de leurs brèves amours. La permission du lieutenant. Le bruit de la respi- ration. Alors nous attendions pour prévenir mademoiselle et le docteur Barias. toujours que ça irait mieux. entrecoupée et difficile. sur sa prière. minutieusement. jusqu'au départ nopîurne des Baux. Elle s'assit auprès de son lui prit la main el. près î)ien un autre. Nous avions pour qu'elle ne se laissât mourir de faim |jt de soif. toutes ses impressions. mademoiselle. scandait ce récit . Elle avait le de retourner auprès de Brécéan. Il y en d'AiguesMorles. deux soupes que je lui fais avaler — comme à un enfant.

il esquissait de la main « Continue. d'une de ces voix à peine au-dessus du silence. que passent des anges : A Arles au temps des fées Florissait reine Ponsirade. Dès qu'elle faisait mine de s'interrompre. Un rosier. tu sais bien. harcelait sa mère: « Est-?/ mort . . Jean-François put encore absorber un se La journée passa jus de viande. assis et immobile. qui le lui versait. alors qu'il était impossible de moindre tentative pour ainsi dissuader sa nièce ou s'y opposer. Elle savait par les serviteurs que Brécéan n'en avait plus pour long- temps et qu'il fallait le laisser seul avec sa maîtresse.LES CLOCHES DANS LA NUIT 277 pathétique. dans l'attente^ Vers quatre heures.mi lin? Noradeest-olle auprès de hàl Pourquoi ne vient-on point nous dire où ça en est? Va donc aux nouvelles. qu'il avalait à toutes petites gorgées. avec son masque figé d'aveugle. 11 la supplia « Celui de la chanter un air provençal : reine d'Arles. » Pendant ce temps. l'espérance et la crainte mêlées.. » La tante Henriette éludait ces questions. ou faisait sem: blant d'aller s'informer. Elle » commença dune où l'on dit voix tremblante. Jérôme.. La pensée du mariage faire la in extremis ne devait lui venir que plus tard. presque éteinte. amour de lui en jetanl des regards de reconnaissant à Norade.

278 DANS LA LUMIERE I/empereur des liomains Vint lui demander : sa main Mais la belle. et la céan — — Médicalement non. en s'enfermant.. Audiberte. qui s'étaient mis en route dès malgré la complication de l'infirmité du moine. la doucevir mys- tique de Saint-Trophimeet la margelle familière du pui's sacré. praticien.. Père Sidoine. demanda Laurent Pertus à Barias. Le malade n'en a plus guère que pour Il trois ou quatre heures au maximum. marchant sur la pointe des piels. Rien à faire donc.Ils s'étaient attachés à"Bré- pensée de le perdre leur était cruelle. » Il l'écoutait. comme en extase. Patron Pertus décela tout de suite. la fatigue. J'avais grand'hâte de vous voir. docteur?. Gomme elle achevait. leur donnaient l'air réception du télégramme de Norade de pèlei'ins. à travers les pierreries de Mistral. il alla cher- . c'est fille avant la lin. ce qui importe. La hâte. faut en profiter. Lui répond « Demain. en combinant chemins de l'er et voitures. dans ce un clérical et il un réactionnaire de la plus belle eau et s'étonnait que les croyances eussent ainsi survécu à la redoutable épreuve de la guerre. étaient là le ». Téron et la et. l'angoisse. arrivaient à temps. Pour toute réponse.. vint dire que « ces messieurs Celaient Laurent Pertus. de marier votre Mais. en présentant Téron. revoyant.

les et les gardians sur les chaises de la cuisine ou de l'office. berger. qui arriva en béquillant. Je vous introduirai. avant de se séparer pour toujours. cette chère fille n'eussent pas reçu le divin sacrement. le de sa femme. à l'exception de l'aveugle isolé. et que sa mère se garda de renseigner. demanda le moine.LES CLOCHES DANS LA NUIT 279 cher Tanii Sidoine. gémissait et soupirait dans mains départ . Plusieurs de ces braves gens pleuraient aussi.. Quand a-ton besoin de mon ministère ?. Restez ici. Certains s'agenouillèla rent et prièrent sous et nuit commençante. alors nous sommes parés.. 11 sentait se . Barias [[a Térou dans de ferme le salon du bas patron pêcheur le sanglotait). mon Père.. de l'autre mère démente la recevait en confession les et qui n'eût pas compris. Mais tout de suite. Le bruit de cette suprême et mystérieuse cérémonie du mariage in extremis se répandit aussitôt parmi les hôtes et serviteurs du mas. tilles Bambarde. la tête entre ses remémorait l'enfance de la petite. Il serait navrant que ce beau soldat. Pertus. il un coin d'ombre. Cinq minutes plus tard. Audiberte. à qui ses convic- tions interdisaient toute oraison. Le visage de Barias s'éclaira : « Vous êtes là.. embrassait Jean-François et amants malheureux. le Père Sidoine entrait chambre. Quand?. plus ému qu'il ne voulait h' — — dans paraître. sa jeunesse.

le est est est est !. sur la vieille demeure rustique. une brise légère et tiède. cloches.. la est finie! est ! tard.. . Un souffle mystique passait ainsi.. tant l'orgueil est vif et enfantin chez les demiinstruits.. Seigneur Jésus. où palpitait une àme prête à se déta- cher et à fuir.. aux épouses oppressées des : survivants et des morts. les c'est fini. guerre — Mon frère sauvé — Hélas. accompagné de celui d'autres sonneries lointaines. trop mort! mien — Vincent sauvé. qu'apportait. — Les cloches. du bonheur et du malheur est trop lourd pour le cœur humain isolé et accahlé.. c'était l'armistice! Le grand signal convenu parvenait enfin aux parents... Bambarde mutilé. Etienne le la victoire et la délivrance. Mais il n'eût avoué ce vide intérieur pour rien au monde.. Soudain retentit le son des cloches de l'église de Sylvéréal. leur annonçait la cessation tant attendue du massacre de quatre années.280 DANS LA LUMIÈRE confusément que le poids des événements.. Alphonse sauvé. sauvé Louis — Je re verrai Henri! — Bonne Mère. Personne n'eut la moindre hésitation l'armistice. dans la nuit de la Saint-Martin. ... écoutez.. reviendra et le pays est sauf!. fit — Ecoutez. parles ténèbres... et qui croient tout tirer de leur propre funds...

. Elle montrait le portrait du doigt. demandaient là-haut. maîtresse. Tout le monde est mort. moins absor- bés par leurs pensées amoureuses ou familières..LES CLOCHES DANS LA NUIT 281 Ainsi se mêlaient la joie passionnée et le deuil. puisque Antoine est mort. Cependant elle prit Fassielle que lui tendait Audiberte épouvantée. avait entendu et compris. Pierre ne reviendra pas.. lui. Maîtresse. des bras souples ou musclés de gratitude délirante. Audiberte s'était dirigée vers la chambre de Marie Téron. pauvre lieutenant. qui reviendra bientôt. le — : — : — — : j . où montaient les pre- mières étoiles. vieillie en une semaine et devenue exsangue Ce n'est pas vrai. 11 est mort aussi. Dès la première sonnerie. 11 vous reste Pierre. Quelques-uns. notre maître Pierre. qui ne sera pas tué. les cloches sonnent! La guerre est finie !. Paysannes et classiquement vers paysans de Provence tendaient le ciel. Elle répéta Puisque Antoine est morl. une assiette de soupe à la main. Mais Marie ïéron secoua sa tète. Elle entra et vit la baïlesse prostrée au fond de son fauteuil de cuir. Elle répétait tous morts! » Après avoir uniNorade et François de vaut Dieu et pour l'éternité le Père Sidoine administra se si. avant de disparaître. elle y plongea la cuiller u Us sont et mangea voracement. devant l'oribus à deuii consumé..

cette mort bravée tant de FJX . les sonneries bienheureuses. Elle et le Père entenslirent dis- tinctement ces trois mots Merci. les le mourant recevait où suprôme baiser de encore la nuil tintaient sonneries d'argent. La l*rovençales'élail assise au pied du brillante. Puis.. un ami invisible et cher. larmes à deux sources et à deux goûts. là-haut. sur ce mâle visage. qu'il allait le retrouver. 11 voulait dire.. vers le ciel. libre et fier. qu'il avait le vaillant entra dans fois.. Norade. face à l'infini peuplé des vibra- tions de la victoire. les larmes issues du chagrin de la grande séparation et de la joie de l'armistice. la conscience tranquille. lit. Par la fenêtre le grande ouverte. sans doute. Une expression de béatitude infinie se répandait sur les traits du Breton. 11 eut encore la force de soulever un bras décharné. La jeune femme essuya. Les lèvres décolorées s'entr'ouvrirent. de murmurer le nom de Lehadec. devenus solennels.2'62 DANS LA LUMIERE il celui aii(|iiel venait de donner le dirTiier el le plus grand bonheur.. de montrer du doigt. par qui tant de deuils seraient épargnés. » : « France.

— . .TABLE DES MATIERES Pages- Chapitre — Convalescence — Hésitations m. — Dans nuit X. . la 230 Paris. — Au mas des Ombres VI. — Séparation VIII. — Départ IV. (suite: 138 169 198 les 224 . MARUTUiiUX. rue Cassette . 1 II. 1. — Le père de Noracle V.Les cloches dans 1. . — Au mas des Ombres VU. -7 :56 82 iU8 . — Les pierres des Baux ténèbres IX. imprimeur. — L.

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