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Hank Vogel

Le dieu helvète

Le soleil se leva comme d'habitude ce matin-là. Moi aussi. Mais avec la seule différence que le soleil se leva avec splendeur et dignité et dans la toute grande beauté du ciel, tandis que moi je me levai comme un chien la queue entre les jambes raides et puant le dur et insensé labeur de la veille. Je me levai donc comme un grand garçon, m'habillai comme un vieux et quittai mon chez moi comme un aveugle, après avoir embrassé ma femme et mes enfants encore en plein sommeil, pour le monde bien connu du travail. Parfaitement! Il n'est pas forcément nécessaire d'être fou ou fils de riche pour décider subitement de changer son mode de vie. Et c'est ce que je fis! Adieu donc mon patron, mon directeur, mon chef et tout le reste! Mais!

1 Tout commença le jour où...

Je décidai de devenir enfin quelqu’un. Mieux que ça: redevenir moi-même. C'està-dire un homme avec ses vrais défauts et ses vraies qualités. Et de réaliser un vieux rêve: écrire en toute liberté, dire à la face du monde les quatre vérités. Je rentrai dans un café et commandai un thé au lait et un croissant. Trois minutes plus tard, mon petit déjeuner était sur la table, une table en bois qui brillait comme un miroir.

-Vous voulez le journal? me demanda la serveuse après m'avoir servi.

- Non, merci, répondis-je, avec simplicité. C’est tous les jours la même chose, continuai-je avec un léger sourire au bout des lèvres . - Vous avez raison, Monsieur. Nous vivons dans un drôle de monde, fit la serveuse.

Elle semblait sincère et sur son visage, on pouvait lire qu'elle avait rudement souffert.

Je ne répondis pas. Mais au fond de moimême, j'étais d'accord avec elle. -Qui ça, ils? demandai-je.

- Ils font de nous ce qu'ils veulent, fit-elle.

- Les salauds, ceux qui nous dirigent, me répondit-elle avec rage. - Ceux qui font de la politique? - C’est ça, c’est bien ça. - Eh bien, il faut réagir

-Réagir? Comment voulez-vous réagir? Avec quels moyens? -Eh oui, dis-je en soupirant. Puis la serveuse se retira...

Je restai donc seul, les yeux face à la brillance de la table et surtout face à un avenir un peu moins brillant.

Je dévorai mon croissant et je bus tranquillement mon thé. Non, pas tranquillement. En vérité une montagne d’ idées traversèrent mon cerveau pendant ces quelques minutes. Un tas d'images sombres et un tas de rêves aussi. Je revis mon patron avec son visage d'exploiteur, mon directeur avec sa grande gueule et mon chef avec son sourire d'hypocrite. Et je vis un cahier vierge et un stylo aussi précis qu'un fusil, un stylo capable de me suivre et de cracher des mots précis. Oui, je vis tout ça...

Une demi heure plus tard, une fois les magasins ouverts, j’achetai un cahier et un stylo-feutre. J’étais heureux comme un enfant, j'étais prêt à me battre à ma façon contre toute l'absurdité du monde... 2 - Ton coup ne réussira jamais, Glarus .

-Qui te parle de coup? J’ai décidé d’écrire une bombe et rien de plus. Et je te garantis que j’irai jusqu’au bout de mon projet...

- Impossible, ils te couperont l'herbe sous les pieds avant...

- Ma chère Paulette, je vais peut-être te vexer mais tant pis!... Sache que les seules choses qui me plaisent en toi, ce sont ton cul et tes seins.

Paulette, que je venais de rencontrer par hasard, après tant d'années, me sourit, se leva et me quitta. C’était inévitable. Quel con je suis, me dis-je. J'ai perdu une belle occasion de passer une agréable heure entre les cuisses d’une désaxée sexuelle.

Mais heureusement pour moi, les pages vierges de mon cahier me rappelèrent qu’ il était temps de commencer le fameux combat de crachats de mots. - Un ristretto, s’il vous plaît, dis-je au garçon et je me mis aussitôt à écrire... 3

Troisième bistro, troisième boisson. J’arrachai trois pages à mon cahier. Je

n'avais encore rien écrit de valable, d’explosif.

4 Onze heures, quatrième bistro, troisième café-crème. Je sentis mon visage devenir de plus en plus fiévreux. Ça commence à venir, me dis-je.

Je me frottai les yeux. Ils me piquaient. Mon coeur se mit à battre comme un fou.

Ma main se mit à trembler. Mon stylo n'était plus un stylo mais une épée lourde et tranchante comme une lame de rasseoir. Et je mis sur le papier tout ce qui se passait autour de moi et tout ce qui traversait mon esprit:

C'est le début d'une grande bataille, pensai-je. C'est la peur avant le combat. La peur de l'ennemi. La peur de ne pas revenir sain et sauf

Un tram s' arrête, des gens descendent. Des hommes et des femmes. Des femmes laides, grasses et des femmes avec des cheveux teints, décolorés ou coiffées d’une perruque... La place où s' arrête le tram est maintenant vide. Un vieil homme, non, non, ça va trop vite, impossible de tout décrire, de décrire... De l'autre côté de la place, il y a un arbre. Il est grand et beau. Il semble résister aux violentes attaques de notre civilisation. Les déchets chimiques. Le gaz des voitures. Des hommes traversent la rue. On dirait des... impossible de les décrire, ils sont trop absents. Absent! Ce mot me rappelle mon travail avec toute son absurdité. Le vieil homme de tout à l'heure retraverse la rue mais cette fois-ci avec une valise. Comme tout peut changer d’une seconde à l’autre! Qu’est-ce que la réalité finalement? Qu’est-ce qu’un mot? 5 - La guerre est inévitable dans ces pays.

- Alors à quoi ça sert, les organisations internationales?

- A remplir les salles de conférence. - Mais c'est absurde! - Je ne te le fais pas dire.

- On peut tout de même essayer de faire quelque chose. - Quoi? - Agir.

-On peut... mais le monde restera monde. - Moi, j'ai une idée. - Quelle idée? - Écrire un livre.

- Mais des milliers de types ont eu cette idée avant toi, Glarus... Et le monde est resté monde.

Maurice éclata de rire puis il me dit:

- Je suis d' accord avec toi, dis-je. Mais moi, j’écrirai un livre unique, explosif. Une vraie bombe! -Tu est un grand naïf, Glarus, me dit Maurice. Écris plutôt un livre pornographique, si tu as envie d'écrire...

6 Les églises sont pleines de saints, pleines de dieux et le monde est toujours monde. Qu’est-ce que 1’on pourrait faire contre ça, bon Dieu? On tue au nom d’une religion, au nom de tout et de rien. On tue sans cesse les bons et les mauvais. On tue! Les gouvernements donnent l'exemple de tuer: ils tuent ceux qui ont tué. Et la société ne change pas pour autant. Alors à quoi servent les exemples? Cesserons-nous un jour de tuer? Les églises sont pleines d’hypocrites.

- Non, Maurice, la pornographie ne m'intéresse pas. On la croise à chaque coin de rue. Il n'y a qu'à regarder le visage des gens.

7 Le soir, je rentrai chez moi comme les autres jours après le travail.

Après s' être lavée les mains comme d'habitude, la famille se mit à table. Ma femme avait préparé une bonne soupe aux légumes. - Tu dois manger la soupe, elle est pleine de vitamines, lui dit sa mère. - Tu dois la manger tout de même, dis-je avec sévérité. - Le ne l’aime pas. -Tu l'as goûtée au moins? - Goutte-la! - Je n’ai pas envie, insista ma fille. - Je ne veux pas la soupe, dit ma fille.

- Non, mais je ne l'aime pas.

- Je ne l'aime pas.

Ma fille goutta la soupe et la cracha aussitôt.

- Goutte-la au moins, bon sang!

L'idée! me dis-je, plus tard en pensant à ma fille, en fumant un cigare allongé sur le divan du salon. L'idée: fabrication curieuse de l’esprit. Elle nous empêche souvent de voir clair, de voir les beautés de la vie telles quelles... L' idée: source de plaisir et de souffrance, la mort avant la mort... 8 Quelques jours plus tard. Ma femme avait été mise au courant de ma décision le soirmême, après que nous avions avalé les éternelles salades du service des actualités télévisées

Je n'ai pas peur de pratiquer mon nouveau métier d’écrivain, pensai-je. Seule ma femme a peur car, pour l’instant, ça ne rapporte rien. Heureusement, j'ai quelques économies à la banque. Mais je crois

qu’elles vont vite s’envoler.

Mon patron m’avait accordé un congé exceptionnel de trois mois, à mes frais bien entendu. Ce n'était pas un mauvais type après tout. 9 Et au bout de dix jours seulement.

L'Homme, mérite-t-il que l'on vienne à son secours? me demandai-je.

Je repris donc bêtement mon travail. Je m’arrangeai avec mon patron... moins bien avec mon directeur et très mal avec mon chef. Question de jalousie sûrement: j’étais bien vu du patron. Oh! Il ne me fit pas de cadeau. Les jours de mon escapade furent déduits de mes trois semaines de vacances. On devient vite esclave d’une habitude, me dis-je. La plupart des hommes sont morts avant de mourir.

Et je dis à ma femme que je renonçais à ce projet d'écrire un livre-bombe. Mais que je

renonçais pas à écrire pour autant.

10 - Les rues étaient... j'aimerais bien parler des rues de mon enfance, de mon adolescence mais mon esprit est préoccupé par des problèmes universels. C’est-à-dire: le bonheur de l’homme... Mais tous les imbéciles de la terre se sont mis d'accord pour classer mes bonnes intentions dans la catégorie des rêves insensés et naïfs... Je sais, je rêve souvent. Je rêve d’une planète paradisiaque où l’homme pourrait s’éclore dans toute sa nudité. Mais! Les esprit sombres font de tout pour qu’un tel rêve ne puisse pas se réaliser... -Votre récit est très poétique, me dit le psy. Je redressai ma tête.

Bella, mon épouse, me répondit que j’avais enfin mis ma tête en place et que c’était mieux ainsi, car j'aurais eu les pires ennemis du monde à mes trousses pour rien du tout...

- Non, non, restez couché! m’ordonna-t-il. Parlez-moi tout de même des rues.

- Mais pourquoi? demandai-je au psy, qui commençait à m'agacer sérieusement. -Les rues ont une signification bien précises, m’expliqua-t-il. Parlez-moi d’une rue qui vous a profondément marqué .

- Une rue qui m’a profondément marqué? Je vois... Je commence à voir... Je vois une rue dorée. C'est le matin, tout est beau, tout respire la joie de vivre. Subitement, je vois la même rue... violette, c’est presque le soir. Des chauves-souris, des hommes étranges, des êtres... - Que font-ils? - C'est-à-dire? - Ils passent comme des être mystérieux... - C'est-à-dire: sans laisser la moindre trace. Personne ne sait qui ils sont, pourquoi ils passent par là et où ils vont...

11 L’humanité est à refaire, pensai-je. Oui, elle est totalement à refaire. Mais comment? Avec un stylo, on ne peut pas aller bien loin. On trouve des adeptes à chaque coin de rue, certes. Mais malheureusement ces adeptes sont des êtres sur qui on ne peut pas compter. Pour un oui ou pour un non, ils s’envolent comme des sauterelles. La jeunesse n’a aucun idéal et les vieux ne cessent de s’enfoncer dans leur passé. Les enfants ne savent plus qui écouter. Ils n'osent plus poser de questions car on leur boucle le bec avant même qu'ils s’apprêtent à ouvrir leur bouche. Il n'y a plus de visage sentant bon la fraîcheur de vivre. I1 n’y a plus que des gueules agressives, des gueules à faire vomir...

- C’est bien! C’est assez pour aujourd’hui.

12 Ce n’est pas le moment de renoncer, me dis-je. Mais que dira Bella? Il faudra que je

J'avalai d'un trait mon pastis, mis deux francs sur la table et quittai l'établissement.

lui cache la vérité. Après tout, j'ai tout les droits. Ce n'est tout de même pas une femme qui fera la loi chez moi.

J’entrai dans une papeterie et j'achetai un cahier. Et me voilà de nouveau face à ma belle Helvétie. - Rien de neuf? - Si. - Quoi? 13

- La folie.

- Quelle folie? - La tienne. - Qu’en sais-tu?

- Mais, bon sang! à quoi sommes-nous en train de jouer?

-Tout le monde en parle.

- Non, je ne le sais pas!... Mais qu'est-ce que tu as à me faire la gueule? Je n'ai tué personne que je sache! J’ai seulement insulté le maire. - Tu as eu tort. - Ah! C' est en somme à cause de ça? - Ça et tout le reste. - Quoi encore? - Réfléchis. - Réfléchis!

- Tu le sais bien.

- Alors rappelle-toi.

- Les jours où ton comportement frisait la folie - N 'importe quoi!

- Me rappeler quoi?

- Ça pourrait te coûter cher. - De quoi m'accuse-t-on? - De trahison.

- Encore un coup du maire. - Qui ça les autres?

- Les autres aussi pensent comme lui. - Le maître d’école, le chef des pompiers et le pasteur. - Les plus idiots en somme . - Je ne suis pas de cet avis. - C’est la vérité.

-Le contraire m’aurait étonné . - Je n’ en doute pas .

- Mets-toi à ma place.

- Non, merci, je préfère rester à la mienne aussi inconfortable soit-elle... Finalement, je suis content que l 'on me prenne pour un fou, un désaxé, un marginal... - Tu as tort de penser ça de toi. - Plaît-il?

-J’ai dit: tu as tort de penser ça de toi. Tu dois penser avant tout que tu es mon mari, le père de tes enfants et un employé de laboratoire... et non pas de n’importe quel laboratoire... - Qui fabrique, fabrique et refabrique des poisons que l'on vend pour des médicaments. - Ce n 'est pas vrai - Disons! Et quoi encore?

- Que tu travailles dans une grande ville et que tu habites dans une petite commune qui a grand besoin de toi.

- Parfaitement le conseil municipale a besoin de toi. - Évidemment, tu préfères écrire des âneries. - Ça ne m’intéresse pas.

- Du vent.

- Parfaitement! Mais mes âneries sont sûrement moins idiotes que les discours du maire... avec sa grande gueule et ses idées de je ne sais où. Et puis de quel droit jugestu mes écrits? Tu n 'a jamais lu une seule de mes phrases. - Tu te trompes, mon cher . - Impossible.

- Tu te trompes, Glarus. Sache qu’un homme distrait laisse toujours derrière lui les traces de sa culpabilité. - ...

- Veux-tu une preuve? - Le dieu helvète, ça te dit quelque chose? - Alors? - Je l'ai lu puis je l'ai jeté au feu. -Tu as fait ça? - Oui, j'ai fait ça pour ton bien. -Je t'en prie! Faut tout de même pas exagérer. -J 'ai estimé que tu pouvait faire mieux. Tu as vraiment écrit n'importe quoi n’importe comment... - Jeter au feu le commencement d'un roman, c'est la plus grande insulte que l'on - Mais qu'est-ce qu 'il t'a prit? - Mais c'est un crime! - ...

peut faire à un écrivain. - Peut-être. - Alors pourquoi l'as-tu fait?

- Qu'en sais-tu? Et puis qu'est-ce que c’est pour toi un écrivain? - Un écrivain? - Oui, un écrivain, qu’est-ce que c' est pour toi? - Un homme qui vit de sa plume. - Un homme qui vit de sa plume!

- Parce que toi, tu n'es pas un écrivain.

- Il faut bien commencer une fois, bon sang! - Certainement! Mais non pas par des âneries.

- Tu vis de ta plume, toi? Non, alors?

14 Je quittai ma femme, mes enfants et mon chez moi pour nulle part. Je ne pouvait pas faire autrement. Un poids est un poids. Mais un poids au coeur, c’est la pire des choses. Et par hygiène et pour ne pas rester seul le soir, je téléphonai à Paulette. - Il faut que je te vois, lui dis-je. Je peux passer te voir? - Pourquoi faire? - Es-tu certain? - Non... - Pour te voir tout simplement.

- Ça va, ça va!

Alors Paulette m’invita. Je lui dis tout. Elle m' offrit un verre de vin, des oeufs au plat puis, au bout d’une heure, son corps qui était aussi montagneux que la belle

Helvétie.

Paulette poussa son dernier gémissement de la soirée puis elle me dit d'une voix essoufflée: - Glarus, tu fais l'amour comme un dieu... un dieu helvète. Je lui souris. -Pourquoi as-tu souri? me demanda-t-elle.

- Parce que, sans le savoir, tu viens de citer le titre de mon futur roman. - Oui, c'est vrai... Mon roman s’intitulera “Le dieu helvète”. - Par amour de mon pays. Non, par rage... “Le dieu helvète”, c'est l'histoire d'un homme sincère et honnête, un saint, un dieu qui décide un jour de dire à la face du - Pourquoi ce titre? - C’est vrai?

monde les quatre vérités. Il s' attaquera donc aux dirigeants de son pays et à un autre dieu helvète, le dieu de l’argent, du pouvoir et des intrigues. Ça sera ça mon roman. 15 La nuit n’appartient pas aux hommes, j’en suis persuadé. - Tu es perdant d'avance.

Un nuit, j’étais en train de relire ce que j’avais écrit la journée, chez Paulette, dans son lit évidemment. Paulette n’était pas là, elle était de service jusqu’à vingt-trois heures. Ah, je crois que j’ai oublié de vous le dire: Paulette est infirmière, elle travaillait dans un hôpital helvète au service des bras et des jambes cassés. J'étais donc concentré sur mon texte, lorsque brusquement on sonna à la porte avec insistance. Je regardai ma montre. Il n’était que dix heures et demi du soir. Qui peut-il bien être? me demandai-je.

Je me levai sur les pointes des pieds et comme un voleur j'allai guigner par le judas... On sonnait toujours. - C'est bon, c'est bon! criai-je et j'ouvris la porte.

Paulette était là comme paralysée, le visage en larmes et ses habits déchirés. - Que s’est-il passé, bon Dieu? lui demandai-je avec stupeur.

Paulette se jeta dans mes bras et se mit fortement à trembler. - Que s’est-il passé? lui demandai-je de nouveau.

Elle ne me répondit pas. Je refermai la porte et conduisis Paulette dans la chambre à coucher. Je l’aidai à s'allonger sur son lit et je m'assis à côté d’elle.

- Tu veux que j' appelle la police? lui dis-

je, ayant imaginé le pire

Elle me dit non avec la tête, cacha son visage dans ses mains et elle se mit à pleurer. J’étais très ennuyé et profondément déçu de toute l’humanité. Puis Paulette se blottit contre moi.

- Ils était plusieurs? lui demandai-je en lui caressant le visage. Des jeunes? Ils étaient plusieurs ou un seul? - Deux, me répondit-elle après quelques secondes d’hésitation. Mais c’était comme s'ils étaient dix. Les salauds! me dis-je, en pensant à ces deux inconnus.

Et des images atroces surgirent du fond de ma mémoire et je revis des scènes de films documentaires, abominables. Des scènes d’exécution et des scènes où l’on voit des squelettes vivants marcher au ralenti: des

hommes, des femmes et des enfants. Des rescapés des camps de concentration nazis.

Quelle honte pour l’humanité! me dis-je. Quelle honte pour ceux qui ont toléré cela! Quelle honte pour ceux qui n’ont pas réagi face à ces atrocités!... Et dire qu’il y a eu un Pape qui a béni des canons. Et des hommes d'église qui ont condamné au bûcher des femmes et des hommes savants... Où est Dieu après tout ça? Où est-il, bon Dieu? Paulette se doucha, se frotta fortement avec un savon, se redoucha, se frotta de nouveau avec un autre savon, un savon plus désinfectant.

Mais hélas! pensai-je. On n’efface pas ça comme ça, les cicatrises intérieures sont difficiles à faire disparaître voire impossibles.

Paulette ne posa pas plainte de peur que l’on dise des méchancetés derrière son dos. Par exemple: elle les a peut-être ou sûrement provoqués. Pour moi, c'était clair et net: Paulette fut violée en allant acheter des

... je cherche, je cherche une solution à mes problèmes, une solution aux problèmes de l’humanité. Et je me pose toujours les mêmes et éternelles questions: que faire? Comment agir? Y-a-t-il finalement une solution?... J'ai choisi un métier, un second métier, difficile mais qui peut apporter quelque chose à l'humanité... Je doute, je doute constamment. Qu'ai-je fait à Dieu pour mériter cela?... Je suis un hypocrite. Mon comportement et mes idées sont deux mondes bien différents. La preuve: je prêche l'amour de l'humanité et j'abandonne ma femme et mes enfants...

16 Dimanche, c’est dimanche! Mais pour un artiste, il n' y a pas de dimanche. Et encore moins pour un écrivain.

cigarettes, aux environs de vingt-deux heures, dans une rue déserte près de l’hôpital, parce que la cantine était fermée à cette heure-ci.

Je biffai cela, ce que je venais d’écrire et commandai un autre café.

Cinq minutes plus tard, après avoir avalé ma deuxième boisson, un couple entra et s'installa à un table voisine.

La femme était face à moi. Son visage était pâle et inquiet, fatigué sans doute par des nuits de déboire. Je crus voir une morte, sortie tout droit des ténèbres. Est-elle sortie spécialement pour moi, pour m’apporter un message? me demandai-je. Mais quel message? Que l’enfer n’est pas le paradis? Tout le monde le sait. Non, pour me dire sûrement que la vie est un enfer. Je me remis à écrire.

... cervelle, ô ma cervelle! Rien n'est plus beau que la beauté d'un visage qui reflète l'innocence et la spontanéité de l’enfance... Ma jeunesse est bien loin, mon enfance est morte. Le sexe a foutu en l'air bien des sentiments profonds... Cervelle, ô cervelle! À quoi joues-tu?... Et je biffai de nouveau ce que je venais d’écrire.

L’enfer est en nous, me dis-je. Mon âme est aussi pâle et inquiète que le visage de cette femme qui se trouve en face de moi. Nous menons une vie de cons! 17 - Le désert... c’est presque le désert. Ou un océan calme, très calme. - Que voyez-vous d' autre? - J’aimerais... ne voir que ça.

- Ce n'est pas ce que je vous demande. - Commençons par le commencement. Soyez donc concentré. Que voyez-vous à l’instant? - Que me demandez-vous alors?

-Je vois un monde désordonné, des hommes malades, intérieurement malades, des femmes malades, des femmes en train de se prostituer... des femmes violées, des esprits violés, psychologiquement violés par une publicité mensongère. Je vois aussi

des politiciens en train de se remplir les poches avec l'argent du peuple. Et des colonels en train de prédire des guerres imaginaires afin de justifier leur énorme salaire. Ils s’engraissent à la barbe de la société, qu'ils mettent plus en danger qu'autre chose. Je vois des curés, des cardinaux, des moines et des nonnes en train de prier Dieu, pour oublier qu'ils ont un sexe comme tout le monde. Je vois l'hypocrisie fleurir à chaque coin de rue. Je vois toute l'absurdité de notre société et où nous mène tout ça... - C’est-à-dire? - C’est-à-dire à la violence, aux guerres. - Que voyez-vous d’autre? - C’est déjà pas mal, non?

- Alors, c'est tout pour aujourd’hui, me dit le psy.

- Quel est votre diagnostic? lui demandaije.

Je quittai mon psy, son canapé, ses papillons en encre noire et ses questions étranges... oui, je le quittai pour toujours car j’eus l’impression ce jour-là, en sortant de son cabinet, que c’était moi qui faisait le boulot et c’était lui qui encaissait.

- C'est encore trop tôt...

A part la chirurgie, tout le reste c'est du pipi d'intellectuel, me dis-je une fois dans la rue. Et je ne suis pas assez riche pour enrichir les parasites. 18 ... la mort est en chacun de nous. Elle est là, seconde après seconde, et nous avons peur d’elle. Elle est là mais nous sommes incapables de la voir telle qu'elle est. Car nous pensons à elle au lieu de la regarder en face. Cette mort est liée à des images obscures et macabres, des images qui ont été cultivées par l'esprit. Mais en vérité la mort est tout à fait autre chose: elle fait partie de la vie seconde après seconde. La vie n'aurait pas de sens sans la mort: elle serait monotone, mécanique, absurde... Et nous

bâtissons des murs pour ne pas regarder la mort en face, recherchant ainsi une certaine sécurité. Mais les murs se brisent aux forces de la vie car ils sont fragiles... et dans le désespoir nous essayons de les reconstruire ou d’en construire d’autres. Mais la vie, la mort est invincible... Vivre, vivre réellement, c'est mourir seconde après seconde aux idées du passé, aux idées de la mort, car elle porte chaque jour un autre visage... 19 -Le rendement de votre service a rudement baissé, me dit mon chef d’un ton accusateur. - Ce n'est pas possible. - La crise. - Ce n’est pas possible, c'est certain. -Non, ce n'est pas la crise, c'est vous qui travaillez moins bien. - Comment est-ce possible?

- Je vous le demande... Vous rêvez trop ces temps-ci. Soyez donc plus sur terre, plus avec nous et tâchez de moins rêvasser à vos... à votre roman! - Je vous en prie! Ne prenez pas les gens pour des imbéciles. Tout le monde ici est au courant que vous êtes en train d’ écrire un livre... - Quel roman?

Comme les choses vont vite, me dis-je. J'ai eu tort de me confier à quelques-uns de mes collègues de travail. Et tous les moyens sont bons pour trouver un coupable, pour justifier une situation alarmante!

20 ... aujourd'hui, jour de fatigue, jour de travail... Le soir pour oublier tout ça, je ne pense qu’à l’amour... vulgairement, avec violence... C'est ainsi qu’agit l’homme bestiale qui se trouve dans un profond état de fatigue men-

tale, pensai-je. Le sexe est un échappatoire.

21 - L’Iran est en feu! La Turquie presque!... L’Iran, je comprends. Mais les autres? Qui leur fournit des armes? Il n’y a pas de politique sans argent et pas d’argent sans intrigues. Moralité: la politique, c’est des montagnes d’intrigues. Et l’Helvétie ne fait pas exception. - Et après?... Non, Paulette, personne ne me brisera quoi que ce soit. - Non, ils n’oseront pas me briser les reins, comme tu dis si bien, parce que le public m' aura déjà donné raison. - Mais, ils t’empêcheront de publier ton livre! - Je ne crois pas - Ils sont plus forts que toi. - Ils te briseront les reins.

- Non, parce que s’ils m'empêcheront de le publier, j’irai à l’étranger. - À l' étranger! Tu crois qu'à l'étranger, c’est mieux? - En France, on publie tout. - Parfaitement! - En France, on publie tout! - Tu es vraiment un grand naïf, Glarus.

- Tu es trop naïf...

23 - Il faudra foutre un sacré coup, me dit mon chef.

22 ... un jour viendra où une joie immense naîtra au très fond de mon être et emportera au loin toutes les rancunes que j’aurais amassées. Ce jour viendra, je l'espère, mais ce n'est pas pour bientôt...

- Je ne peux pas aller plus vite que mon cheval, lui réponds-je. - Pas plus vite que mon cheval! Qu'est-ce que ça veut bien vouloir dire?

- Ça veut dire ce que ça veut dire. Et puis qu’avez-vous à me coller constamment au cul? Mon chef devint rouge. Presque aussi rouge que le drapeau suisse.

Puis brusquement, il se retourna et disparut dans son bureau.

Cinq minutes plus tard, mon directeur me fit appeler par sa secrétaire, une belle fille aux seins volumineux et aux lèvres charnues. Belle perspective pour son avenir, me disje

- Asseyez-vous, me dit sèchement mon directeur.

- Que vous arrive-t-il, Glarus? me demanda cet homme, pour qui seuls ceux qui lui disaient “Bonjour Monsieur le Directeur” étaient intelligents.

Je m'assis et je croisais mes bras.

- Il m'arrive que je commence à moisir dans cette jungle, lui répondis-je. - Expliquez-vous! Votre travail ne vous plaît plus? - Ce n'est pas seulement ça. - Comment ça?

- Oui, ce n'est pas... comment pourrais-je vous expliquer?...

- Avez-vous besoin de vacances? Êtesvous souffrant? Est-ce qu'il s'agit de votre salaire? - Rien de tout ça. - Alors?

- Alors, je trouve que la vie que nous menons, vous, moi, tout le monde, n'a pas de sens. - Non, coupai-je, je n'ai pas besoin de vacances mais d'une autre vie. - Vous avez besoin de vacances...

Mon directeur rangea sa cravate. Puis il me demanda, quasi paternellement: - Je ne suis ni heureux, ni malheureux, lui répondis-je... Après tout, je crois que vous avez raison, j'ai peut-être besoin de vacances. - Êtes-vous heureux avec nous?

Sur ses bonnes paroles, mon directeur me fit un énorme sourire. Il était était rassuré, il pouvait ainsi dormir en toute quiétude sur ses deux oreilles. Et il m’autorisa à prendre des vacances. 24 La montagne, la mer ou le farniente dans

ma propre ville? pensai-je. Paulette viendra avec moi. Elle se donnera à moi. Je me donnerai à elle. Nos vacances auront la chaleur de nos corps. Je la violerai s'il le faut et je me laisserai violer... On fera des choses jamais faites. On se trahira aussi et on se retrouvera avec des larmes jusqu'aux genoux. Et je lui lécherai ses larmes... Nous aurons des vacances pleines de passions. Des cris, des pleures, des baisers brûlants sur tout le corps, des caresses, des griffures jusqu'au sang, des battements de coeur au bord de la crise cardiaque et des extases... oui, il y aura tout ça. J’entrai dans une cabine téléphonique et j'appelai Paulette à son hôpital. - On part en vacances. - Comment ça?

- Oui, on part en vacances. Demain on part... Demande congé à ton chef de service... - Ce n'est pas possible. Une infirmière ne

peut pas prendre congé comme ça, du jour au lendemain, Glarus. Nos vacances sont programmées des mois à l'avance. - Premièrement, je n'ai pas de chef mais une cheffe et deuxièmement, je ne peux pas partir comme ça... - Demande tout de même à ton chef...

25 ... les chemins de l'indifférence sont nombreux, ils courent même les rues. Dans le malheur, le désespéré rit jaune. Je n'ai pas inventé la poudre, je sais...

26 Les paysages défilaient, défilaient à mes yeux. Tout était bien rangé, semblait être bien partagé. Les champs, les forêts les montagnes reflétaient une certaine fraîcheur digne des grandes étendues canadiennes. Le vert était solide, si je puis m'exprimer ainsi. Les toits des maisons étaient tous construits de la même façon, avec le même matériau. L'égalité me crevait les yeux. J’étais bien. J'étais pour une fois

bien. En face de moi, un vieil homme lisait un journal de sa région. Il tournait les pages avec méthode, sans doute pour ne pas froisser le papier. À côté de lui, une dame tricotait. J'étais le seul à regarder défiler le paysage. A une station, un travailleur, sans doute émigré, vint s’asseoir à côté de moi. Il sentait l'ail et la graisse animal.

Au bout de dix minutes, il sortit de son sac, un petit sac de voyage rouge, une orange et il se mit l’éplucher.

Puis, s'apercevant que je le regardais de temps en temps, il plongea sa main dans son sac, y retira une autre orange et me l’offrit. - Non, merci, je viens de déjeuner, dis-je à l'homme.

Je pris l’orange et remerciai ce généreux inconnu.

- Prenez, insista l'homme avec générosité.

- C’est de mon pays, me dit l’homme. Elle est très bonne, vous verrez. - C’est presque du miel, dis-je à l’homme En effet l’orange était très bonne.

L'homme me sourit, il semblait content de m'avoir offert pas n'importe quoi. Puis après l’orange, vint le salami, du gâteux, de la liqueur... tout de son pays.

Puis, à mon tour, j'invitai l'homme à boire un café au wagon-restaurant.

- Vous êtes suisse, vous? me demanda l'homme après avoir mis trois sucres dans son café. - Comme ça... parce que les Suisses ne parlent pas à un étranger... pas tout de suite. - Pourquoi me demandez-vous ça?

- Je vois... Ma foi, c'est bien vrai ce que vous dites. C'est que le Suisse est de nature

réservée, sombre, pessimiste... Il se confie rarement, il préfère mourir dans la solitude que de voir ses héritiers faire semblant de pleurer au pied de son lit d’hôpital... Le Suisse est un soldat toute sa vie, un soldat sans ambition, attaché à sa terre et à son carnet d'épargne. En résumé: le Suisse n'est pas un mauvais type mais il a une âme de Chinois. - Qu’est-ce ça veut dire une âme de Chinois?

- Ça veut dire que le Suisse cachent bien ses sentiments.

Ravi de la définition que je fis du Suisse, le travailleur émigré me dit son nom, me parle de sa mère, de sa femme qui était restée au pays avec ses quatre fils et ses deux filles et surtout de son village qu'il aimait par dessus tout. Mais que malheureusement, les saints du ciel n'avait jamais su le rendre prospère. Deux heures plus tard, l’homme descendit du train la larme presque à l'oeil. Pour lui

27 ... je fais souvent le même rêve du nain qui se métamorphose en géant. Les géants sont riches, ce sont eux qui tiennent les ficelles. Et je suis pauvre. Bien que l’argent n'a jamais été important pour moi. Et la richesse encore moins. Mais malheureusement ce dieu impitoyable nous gouverne. Il protège ses adorateurs et écrase les amoureux de la simplicité... Je me sens seul dans un monde sans merci. La peur court les rues. Les simples se taisent et toussent en cachette... Paulette est sûrement maintenant en train de se caresser les seins. Face à son miroir. C’est sa spécialité. Bella, elle, doit être en train de brosser les dents aux enfants. Et les enfants sont en train de poser des questions à leur mère... Je viens d’écrire trois fois le mot train, me dis-je. C’est peut-être parce que j’ai pris le tain. C’est idiot. Tout est idiot après tout. J’ai meilleur temps de poser ma plume et de me coucher.

maintenant les Suisses n’étaient pas tous suisses.

28 - Vous avez bien dormi, me demanda le patron du petit hôtel que j'avais choisi pour passer la nuit. - Très bien, merci, répondis-je. Trop bien même...

29 ... la blancheur des montagnes ne reflètent guère la misère du monde. Elles m'ordonnent de me taire. Je suis un enfant des bas fonds. Mes poumons manquent d'oxygène de basse altitude, de cette oxygène polluée par les produits chimiques que crache la civilisation des cités. Je m'étouffe dans ce bonheur immaculé. C'est absurde! Possible, car je suis un adepte de l'absurde... 30 ... nous sommes tous des incompris sur cette planète. Nous sommes tous des clowns dans ce grand cirque de la vie...

Ça pourrait devenir inquiétant pour la suite de mon combat, pensai-je.

Je crois que je vais plutôt écrire quelque chose sur ça, me dis-je. Conclusion: les hommes comme les dieux sont imprévisibles.

© Le Stylophile, Hank Vogel, 2013.

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