Pierre Michel et Augustin de Butler, « Renoir et Mirbeau – Une lettre inédite de Renoir à Mirbeau »

Pierre MICHEL et Augustin de BUTLER

RENOIR ET MIRBEAU
Une lettre inédite de Renoir à Mirbeau Le 22 novembre 2010, a été vendue, à l’Hôtel Drouot, une lettre inédite de Renoir à Mirbeau qui était estimée de 1 800 à 2 000 €. Cette découverte est l’occasion pour nous de faire le point sur les relations entre les deux hommes. On connaît depuis longtemps l’admiration de Mirbeau pour celui qu’il appelait « le peintre de la femme ». Il lui a consacré deux articles dithyrambiques : le premier, dans La France du 8 décembre 1884, après l’avoir sans doute rencontré, à la demande de Durand-Ruel ; le second, en 1913, dans les Cahiers d’aujourd’hui de George Besson1, où il affirmait notamment que Renoir ne se prenait pas pour « un prophète », ne cherchait pas à résoudre « les grands problèmes » de l’humanité, ni « à sauver le monde », pas même « à accomplir sa destinée », mais qu’il avait, toute sa vie, « peint comme on respire » : « Il a vécu et il a peint. Il a fait son métier. C’est peut-être là tout le génie. [...] Il ne peint ni l’âme, ni le mystère, ni la signification des choses, parce qu’on n’atteint un peu de la signification, du mystère et de l’âme des choses que si l’on est attentif à leurs apparences. » Mirbeau l’a également évoqué élogieusement dans plusieurs autres chroniques, en particulier dans Le Gaulois du 16 juin 1886, où il écrivait, entre autres compliments, qu’il avait « tout compris, tout saisi, tout exprimé » de « ce qui s’offre, ce qui se cache, ce qui se devine » ; et dans le Gil Blas du 14 mai 1887, où il voyait, dans Les Baigneuses (vers 1887, Philadelphie, Museum of Art), « une des plus belles et des plus curieuses œuvres de ce temps », admirant le paysage « d’une clarté extraordinaire » et une toile « profondément méditée et d’un art tout exceptionnel ». Même si, dans son Olympe personnelle, Renoir n’est pas placé tout à fait aussi haut que Claude Monet ou Van Gogh, il fait bien partie des happy few à avoir suscité, trente ans durant, le plus de louanges de la part d’un critique qui passait pourtant pour être fort exigeant.

Auguste Renoir, Les Grandes baigneuses, 1887
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Il s’agit du texte qui a servi de préface à l’album Renoir édité par Bernheim.

En revanche, on sait beaucoup moins ce que Renoir pouvait bien penser de l’écrivain. On sait qu’il l’a rencontré à plusieurs reprises, à l’occasion des dîners des Bons Cosaques et des dîners impressionnistes, qu’il est allé avec lui à une exposition des néo-impressionnistes2 et que leurs relations étaient assez cordiales pour que Mirbeau intervînt auprès du peintre afin de faire barrage à la cooptation du cabotin Coquelin aux Bons Cosaques, en 1887, et lui fît don, l’année suivante, d’un exemplaire de L’Abbé Jules. Mais ils ne sont pour autant jamais devenus intimes. Faut-il supposer que l’engagement anarchiste et le cynisme provocateur du grand démystificateur n’étaient guère de nature à susciter l’adhésion de Renoir, ni a fortiori son enthousiasme ? Ce serait oublier que Renoir était lui aussi anarchisant, par certains côtés, et qu’il aimait bien, lui aussi, les provocations. Certes, l’affaire Dreyfus a pu les éloigner un temps, mais Mirbeau était aussi admiratif en 1913 qu’en 1884, sans que les divergences politiques nées au cours de l’Affaire aient eu le moindre impact négatif. Renoir et L’Abbé Jules Il est plausible que le peintre ait remercié le critique pour son article de La France, mais sa lettre n’a pas été retrouvée et n’est pas attestée. Par contre, on connaît sa lettre de remerciement du 18 juin 1886, pour sa mention élogieuse dans « Impressions d’art », paru deux jours plus tôt dans Le Gaulois3 : refusant de « faire le malin », il s’y disait « très fier » d’avoir été « placé à côté des deux plus grands artistes de l’époque » – c’est-à-dire Auguste Rodin et Claude Monet – et « très reconnaissant du regain de courage » que lui donnait ce « courageux article », pour, « à la prochaine exposition, prouver à tout le monde que vous avez raison ». Et, pour conclure, ces mots aussi cordiaux que lapidaires : « Mille amitiés et remerciements ». Deux ans plus tard, c’est pour remercier Mirbeau de l’envoi de L’Abbé Jules qu’il lui adresse une nouvelle lettre, inédite jusqu’à ce jour, qu’Augustin de Butler, qui prépare une édition de la correspondance du peintre4, nous a communiquée :
Mon cher Mirbeau Je suis très embarrassé pour vous dire que je trouve L’Abbé Jules une œuvre pleine de force et surtout d’inattendu, ce qui est l’essence de la vie même. On ne sait jamais ce que cet être va faire et l’on va jusqu’au bout empoigné par cette nature qui en somme est la nature de tout le monde avec plus ou moins de degrés (comme l’alcool). Quand je dis la nature de tout le monde il faut ajouter (qui a une valeur). Voilà, mon ami, mon appréciation, prenez là pour ce qu’elle vaut, elle est telle que je la pense. Toutes mes sympathies5. Renoir

« Mirbeau m’a emmené un jour à une exposition de ça », déclare Renoir, cité par Ambroise Vollard, En écoutant Cézanne, Degas, Renoir, Grasset, 1938, p. 211. 3 Cette lettre a été vendue à Vienne (Autriche) le 28 octobre 1994. Elle est reproduite en fac-similé dans les Cahiers Octave Mirbeau, n° 2, 1995, p. 227. 4 Nous devons aussi remercier bien vivement Augustin de Butler pour nous avoir fourni tout plein de précieuses informations sur Renoir, sans lesquelles cet article n’aurait pas été possible. 5 Ce dernier mot est difficile à déchiffrer.

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Cette brève missive est surprenante à plusieurs égards. Tout d’abord, on sent le peintre gêné (il se dit « très embarrassé »). Serait-ce de devoir s’exprimer, sans être désobligeant à l’égard d’un critique influent et qui lui est si précieux, sur une œuvre plus susceptible de l’ennuyer que de l’emballer ? C’est possible, même si, d’une manière générale, Renoir se soucie peu des critiques et ne cherche pas à plaire, et, pour ce qui est de Mirbeau, qu’il connaît, il n’a de surcroît aucun doute à avoir sur l’admiration qu’il lui voue. Son embarras vient peut-être de sa réticence à s’exprimer avec des mots (et non avec son pinceau), sur un domaine (la littérature) qui n’est pas le sien. Déjà réticent à s’exprimer sur la peinture, à plus forte raison hésitait-il à recourir aux mots pour parler de choses qui ne sont pas de sa compétence directe. Mais, en l’occurrence, l’appréciation de L’Abbé Jules qui suit l’aveu inaugural de son embarras ne le confirme nullement, et ce qui frappe, bien au contraire, c’est la justesse de la perception du roman et de son héros éponyme, en parfait accord avec ce que le romancier a entendu faire. De fait, le qualificatif d’« inattendu » convient bien à un récit qui est emmené tambour battant par un personnage qui est, pour tous les témoins de sa vie, « une indéchiffrable énigme » et dont personne, par conséquent, ne peut imaginer par avance ce qui va bien pouvoir lui passer par la tête. Or, comme Mirbeau ne cesse de le répéter, il en va de même dans « la vie » qui, contrairement à ce que croient les naturalistes, naïfs adeptes d’un déterminisme simpliste, est d’une telle complexité que personne ne peut en embrasser tous les rouages, ni a fortiori en dégager des lois immuables : loin d’être un cosmos, elle n’est qu’un chaos, et l’imprévisibilité en est une constante indépassable. Renoir pensait-il donc, lui aussi, que « l’essence de la vie » est d’être totalement imprévisible ? En ce cas, la convergence des deux esprits ne serait

nullement fortuite. Ou bien souhaite-t-il seulement ne pas déplaire à son thuriféraire ? La première hypothèse – celle d’une convergence – est confortée par l’affirmation qui suit, sur « la nature » de Jules, qui n’est jamais que « la nature de tout le monde », car elle reflète parfaitement la perception que le romancier avait de son propre personnage. Mirbeau voyait en effet en lui « un de ces êtres d’exception – bien que fréquent – dont la rencontre nous étonne, et dont on dit “C’est un fou”, sans chercher à découvrir le mécanisme de ces êtres déréglés 6. » Si étrange, si extravagant, si incohérent, que paraisse Jules au commun des mortels, qui le considèreront facilement comme un fou, sans chercher au-delà de cette étiquette beaucoup trop pratique pour être honnête, il n’en est pas moins, à ses yeux, un homme comme les autres, avec ses faiblesses, ses vilenies, ses contradictions et ses déchirements, il est vrai paroxystiques, et obéissant à son propre « mécanisme » interne. Dans un article paru peu après, « Impressions littéraires » (Le Figaro, 29 juin 1888), Mirbeau a été amené à expliquer, d’une façon plus générale, les contradictions dont témoigne ce type d’hommes, beaucoup plus « fréquent » qu’on n’a tendance à le penser, parce qu’il témoigne de ce qu’on pourrait appeler par anticipation « un malaise dans la civilisation » :
Chaque individu, surtout l’individu d’aujourd’hui, dont la civilisation trop développée a déformé les tendances primitives et les naturels instincts, l'individu que tourmentent et surmènent les hâtes, les fièvres, les vices, les névroses, les systèmes, les doutes, les aspirations confuses, les mille besoins factices et contraires l’un à l’autre des époques de progrès, des sociétés transitoires en travail de renouvellement ; l’individu placé, comme nous le sommes tous, entre deux abîmes, sur les confins du vieux monde agonisant, au bord du monde nouveau, dont l’aurore pointe parmi les brumes qui montent de l’ignoré ; cet individu-là, profondément fouillé dans l’intime et dans le caché de son être, n’est-il point une exception ? Et pourtant, nous en sommes tous là.

Et il en profitait pour régler son compte au scientisme vulgaire et mensonger des naturalistes zoliens : « Et n’est-ce point la pire des conventions que de vouloir ramener l’humanité à un mécanisme régulier, tranquille et prévu, sans les cassures et sans les explosions inévitables ? » Quant à l’écrivain qui a le malheur d’oser « pénétrer l’âme de l’homme, où gît le mystère jamais éclairci de la vie, dès qu’il ose dégager l’inconnu et le merveilleux, qui sont, pour qui sait y atteindre, au fond des réalités, alors c’est un poète, c’est-à-dire un fantaisiste habile aux mensonges, un amuseur, un épateur, de qui il ne faut rien attendre de fort et de sérieux7. » Renoir critique Mirbeau Au premier abord, l’accord semble donc total entre le peintre et l’écrivain. Et pourtant on ne peut s’empêcher d’avoir des doutes. D’abord, parce qu’il serait bien étonnant que Renoir, qui cherche l’harmonie, l’équilibre et la beauté, ait pu réellement être sensible aux déchirements de l’abbé Jules et au déhanchement du récit de Mirbeau, si contraire, de surcroît, aux codes romanesques en vigueur, même si Renoir n’y manifeste pas un attachement particulier. Ensuite, parce que les opinions qu’il a émises par la suite font preuve d’une sévérité qui révèle – du moins en apparence – une totale incompréhension de Mirbeau. Ainsi en va-t-il par exemple, des propos notés le 27 juin 1907 par Harry Kessler dans son journal, au cours d’un échange entre Renoir et
Lettre de Mirbeau à un destinataire inconnu (peut-être Jean Lorrain), in Correspondance générale, L’Age d’Homme, 2003, t. I, p. 769. 7 Article recueilli dans les Combats littéraires de Mirbeau, L’Age d’Homme, 2006, pp. 257-260.
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Ambroise Vollard, qui voyait en Mirbeau celui qui est « peut-être le premier écrivain de notre temps » et qui citait avec admiration la trame d’un de ses contes cruels, « Avant l’enterrement »8, pour prouver que « tous les sentiments forts passent facilement sur le dégoût ». Renoir n’était pas du tout de son avis :
Ce que vous nous racontez là n’est pas drôle. Ça veut être drôle, mais ça ne l’est pas. Il lui faut toujours de l’excessif, à Mirbeau. C’est l’homme qui ne sent pas la vie, qui ne comprend pour ainsi dire rien. Mirbeau, c’est…, voilà, c’est une brute. Il est comme ce bonnetier qui a été en Suisse, qui a vu deux montagnes, dont l’une a quatre mille mètres et l’autre trois mille, et qui trouve naturellement celle de quatre mille bien plus belle que l’autre. Il lui faut des montagnes de douze mille pieds dans le paysage. Il ne voit pas, que la beauté est partout, là, sur cette table, dans ce verre tout aussi bien que n’importe où… Il faut savoir trouver la beauté partout ; c’est ça qui fait le poète. Mais Mirbeau, quand il veut peindre une pomme, il ne suffit pas qu’elle soit grandeur nature, il la lui faut comme ça (écartant les mains de 50 cm). Il a beaucoup de talent, mais… on peut dire, malheureusement… Il cherche la vérité ; je veux bien. Mais c’est la même histoire que Courbet, pour qui le Réalisme, c’était de peindre une tête de paysanne. Dès qu’on voulait peindre quelque chose de joli, ce n’était plus du Réalisme ; on appelait ça de l’Idéalisme. […] Qui peint donc la Vérité ? Je n’ai jamais même pu rendre un œil exactement. Et si on la rendait, la vérité, elle ne nous plairait peutêtre pas. C’est ma querelle avec Degas, qui nous faisait un tort, de ce que nous nous appelions Impressionnistes. Il voulait se dire Réaliste. Mais “Impressionniste” est bien plus juste et bien plus modeste. Chaque artiste met de soi-même dans ce qu’il fait, qu’il veuille être réaliste ou non. Tenez, voyez Vélasquez et Goya, qui étaient bien des réalistes tous les deux. Mais quand Vélasquez peint les personnages de la famille royale, ils ont tous l’air de grands seigneurs, parce que Vélasquez lui-même était grand seigneur ; tandis que Goya, quand il peint la famille royale, il leur a donné l’air d’une famille de boucher endimanchée, de sauvages, auxquels on a mis des habits dorés à épaulettes. Chacun y met du sien. Ce qui reste de l’artiste c’est son sentiment qu’il rend à travers les objets9. »

De nouveau les propos de Renoir sont doublement surprenants. Tout d’abord, bien sûr, parce qu’ils dénotent une espèce de violente acrimonie à l’égard d’un écrivain qui est son ami et envers qui il a une dette, avouée, de reconnaissance, et parce qu’il dit exactement le contraire de ce qu’il écrivait dix-neuf ans plus tôt : Mirbeau n’est plus qu’une « brute », qui « ne sent pas la vie » et « ne comprend pour ainsi dire rien » ! Ensuite et surtout, parce que, sur deux points importants, il se trouve, sans le savoir, peut-être, exactement sur la même longueur d’onde que le critique : * Mirbeau lui aussi n’a cessé de répéter que l’artiste est « un être privilégié par la qualité intellectuelle de ses jouissances » et qui, « plus directement que les autres hommes en communication avec la nature, voit, découvre, comprend, dans l’infini frémissement de la vie, des choses que les autres ne verront, ne découvriront, ne
Conte paru dans le Gil Blas le 19 avril 1887 et recueilli en 1894 dans les Contes de la chaumière. Vollard le résume en ces termes, d’après Kessler : « Ça me rappelle une histoire de celui qui est peut-être le premier écrivain de notre temps, Mirbeau, qui raconte comment un homme donne un coup de pied dans le ventre de sa femme, puis elle meurt, puis le beau-père vient lui demander quand il compte l’enterrer. Et lui dit : pas demain, c’est lundi, jour de marché, ni après-demain ; après-demain, je tue ; mais mercredi sans faute, pour ne pas que la viande tourne. » 9 Harry Kessler, Das Tagebuch (1906-1914), Stuttgart, Cotta, 2005, pp. 301-302. Cet extrait est reproduit par Augustin de Butler, dans son édition des Écrits et propos sur l'art de Renoir (Hermann, 2009).
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comprendront jamais10 ». Depuis ses « Salons » de L’Ordre de Paris, parus sous pseudonyme en 1874-1876, il ressasse que c’est cette beauté cachée dans les choses les plus simples qu’il appartient au véritable artiste de déceler et de révéler à l’amateur, en essayant de lui faire partager l’émotion que lui-même a ressentie. Et cette émotion n’a rien à voir, bien au contraire, avec l’ampleur des sujets traités : Mirbeau est totalement réfractaire à l’emphase et à la pompe des grandes machines historiques ou patriotiques dont il se gausse, alors qu’une pomme peinte par Cézanne ou une paire de vieux souliers peints par Van Gogh l’émeuvent tout particulièrement : « Un artiste est celui-là qui ressent une émotion devant la nature, et qui l’exprime. [...] On lui demande seulement d’être un brave homme, c’est-à-dire, devant une fleur, un regard, un caillou du chemin, devant n’importe quoi, d’avoir entrevu une beauté, ressenti un frisson de la vie, et de nous le dire11. » Peu lui chaut le sujet ou le motif choisi, il n’y en a pas de plus nobles que d’autres : ce qui importe, c’est l’émotion esthétique qu’il procure et qui permet à l’artiste de transcender les limites du motif et de se projeter dans son œuvre, qui sera dès lors une sorte de synthèse du sujet et de l’objet, un coin de nature, non seulement vu et filtré, mais transfiguré par un « tempérament » d’exception : « L’unique souci de l’artiste doit être de regarder sans cesse la Vie autour de lui pour la représenter absolument telle qu’elle lui apparaît. [...] Par la force même de son tempérament, il accentuera dans la Nature les formes et les couleurs qui en expriment le mieux le sens. En représentant sincèrement la nature, il la fera comprendre à sa manière, et c’est tout l’art12. » On ne manque pas non plus d’être étonné par l’exemple des montagnes choisi par Renoir, car, loin d’appuyer son jugement féroce, il le sape à la racine : il est en effet en totale contradiction avec ce qu’en a écrit maintes fois Mirbeau, qui a abondamment prouvé, dans Les 21 jours d’un neurasthénique, paru en juillet 1901, que les montagnes – les Pyrénées, en l’occurrence –, loin de le fasciner, lui laissaient une impression d’écrasement et d’étouffement et ne faisaient que renforcer son mal-être et sa neurasthénie. Renoir pouvait-il réellement ignorer ce roman, qui avait fait pas mal de bruit ? N’en avait-il lu aucun extrait dans Le Journal ? Cela serait bien étonnant. * Au fil de ses chroniques esthétiques, dont Renoir a pourtant bien dû lire un certain nombre, Mirbeau adresse au réalisme, ou supposé tel, exactement la même critique que le peintre ! Lui aussi refuse vigoureusement la vulgate réaliste et la prétention à la mimesis et conteste l’idée que les prétendus réalistes se font de ce qu’ils appellent la « réalité ». Pour lui, qui se réclame de Schopenhauer, cette « réalité » n'a aucune existence indépendamment de la perception que nous en avons et qui est inévitablement subjective. Aussi ses propres récits, impressionnistes et/ou expressionnistes, ne nous présentent-il du monde extérieur qu'une « représentation » subjective, sans que nous ayons la moindre garantie qu'elle corresponde un tant soit peu à une « réalité » objective, comme l’illustre, par exemple, l’incertitude qui persiste sur la culpabilité de Joseph dans les crimes dont le soupçonne très fortement Célestine, dans Le Journal d’une femme de chambre. En prétendant copier bêtement la « réalité », les romanciers et peintres naturalistes font preuve d’une étrange « myopie ». De surcroît, au nom du respect de cette « réalité », ils en arrivent à refuser ce qui, selon Mirbeau, est consubstantiel à l’art, car une œuvre d’art ne peut être que subjective, et le monde extérieur doit y être réfracté à travers le prisme déformant du « tempérament » de
Octave Mirbeau, « Le Chemin de la croix », Le Figaro, 16 janvier 1888 (Combats esthétiques, Séguier, 1993, t. I, p. 345). 11 Octave Mirbeau, « Le Salon du Champ-de-Mars », Le Figaro, 6 mai 1892 (Combats esthétiques, t. I, p. 465). 12 Octave Mirbeau, Interview par Paul Gsell, La Revue, 15 mars 1907 ( Combats esthétiques, t. II, p. 425).
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l’auteur, comme il le confie à Albert Adès au soir de sa vie : « Il ne suffit pas que la vie soit racontée dans un livre pour qu’elle devienne de la littérature. Il faut encore que cette vie ait été pressurée, minimisée, falsifiée, dans tous les alambics où l’écrivain la fait passer : son imagination, sa philosophie, son esthétique… et sa sottise13. » Dès lors, on ne saurait juger de la valeur d’une œuvre par la fidélité à la perception, toute subjective aussi, et le plus souvent réductrice, que le profanum vulgus se fait du monde extérieur. Pour Mirbeau, le pseudo-réalisme n’est qu’une convention commode et sécurisante, mais dangereuse, car, en prétendant copier aveuglément la nature, on la trahit : « En art, l’exactitude est la déformation et la vérité est le mensonge. Il n’y a rien là d’absolument vrai, ou plutôt il existe autant de vérités humaines que d’individus 14 » – formule pirandellienne par anticipation ! Pourquoi cette sévérité ? Alors, comment expliquer que Renoir n’ait apparemment rien compris à Mirbeau ? * Une première explication pourrait bien être fournie par l’accusation récurrente d’exagération, qui vise habituellement à discréditer son propos et à infirmer son constat d’une société criminelle et en proie à la folie : « Il lui faut toujours de l’excessif, à Mirbeau. » Il serait naturellement bien facile d’objecter à Renoir que toutes les atrocités perpétrées à travers le monde au cours du siècle qui a suivi dépassent mille fois en horreur tout ce que l’auteur du Jardin des supplices a pu imaginer de pire : ce n’est certes pas lui qui exagère, mais bien la réalité sociale et humaine, dont il ne fait que peindre de tout petits fragments. Mais n’est-ce pas justement ce que Renoir a choisi, lui, de ne pas peindre ? « Il a assez de choses embêtantes dans la vie pour que nous n’en fabriquions pas encore d’autres15 », affirme-t-il. Faut-il y voir, selon Mirbeau, « l’optimisme de tous ceux qui se livrent aux forces de la nature et aux forces de leur instinct16 » ? Il semble qu’il s’agisse plutôt d’un parti pris esthétique. Et puis, deuxième reproche possible, derrière l’accusation d’exagération, il se trouve que Mirbeau est un caricaturiste et un satiriste : il force les traits, il déforme, il grossit, il recourt à l’hyperbole ou au délire verbal, afin de ridiculiser ses cibles, de casser leur image de respectabilité et de les réduire à leur « minimum de malfaisance », comme il le dit de l’État ; désireux de débusquer les vices des hommes et de faire tomber tous les masques, il a également tendance à multiplier les effets, à accumuler les invectives et les atrocités, à forcer les traits burlesques ou odieux des individus et des institutions qu’il vitupère pour mieux les décrédibiliser ou mieux les faire détester, bref, il en fait trop, au risque de voir une partie de ses lecteurs refuser de le prendre au sérieux, comme c’est apparemment le cas de Renoir. Mais les seuls qui l’intéressent, en réalité, ce sont les « âmes naïves », qui sont susceptibles, grâce à sa pédagogie de choc, de découvrir les choses sous un jour nouveau et de commencer à se poser des questions, ce qui n’est probablement pas le cas d’un peintre avant toutes choses avide de rendre la beauté du monde. Enfin, troisième critique implicite, à travers les procédés propres à la caricature ou à la satire, Mirbeau exprime aussi sa vision personnelle des êtres et des choses et son obsession-fascination de l’universelle laideur, et cela a bien pu refroidir un peintre dont « toute l’œuvre », selon les mots mêmes du critique, « est une leçon de bonheur » et qui
Albert Adès, « La Dernière physionomie d’Octave Mirbeau », La Grande revue, mars 1917. Octave Mirbeau, « Le Rêve », Le Gaulois, 3 novembre 1884 (Combats littéraires, pp. 109-112). 15 Albert André, Renoir, Crès, 1919 ; repris dans Écrits et propos sur l’art de Renoir, Hermann, 2009, p. 38. 16 Octave Mirbeau, Combats esthétiques, t. II, p. 521.
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est peut-être le seul à n’avoir « jamais peint un tableau triste17 ». * Une deuxième explication envisageable tiendrait aux goûts de Renoir en matière de littérature, de roman et de théâtre. D’après le témoignage de Georges Rivière, il aimait beaucoup Alexandre Dumas père et les mélodrames ad usum populi, aux antipodes de ce que Mirbeau appréciait et recherchait : « Il garda toujours une certaine tendresse pour le théâtre populaire et nous allions parfois revoir ensemble à l’Ambigu, à la porte Saint-Martin ou au théâtre de Montmartre, de vieux drames : Le Bossu, La Dame de Montsoreau, Le Courrier de Lyon et La Tour de Nesles. Il s’y amusait beaucoup et éprouvait plus que de l’indulgence pour ce qu’il y avait de bonhomie dans ces pièces naïves où les méchants sont toujours punis et qui ressemblent aux farces de Guignol transposées à l’usage des grandes personnes. » S’il en est bien ainsi, on comprend que l’univers sombre de Mirbeau, où « les salauds triomphent toujours d’être des salauds », n’ait guère eu l’heur de lui agréer. De même, s’il apprécie beaucoup les comédies de Musset, c’est, d’après Georges Rivière, parce qu’il « nous conte de jolies histoires », cependant que « les autres », les auteurs de « pièces à prétentions réalistes », « étalent devant nous de vilaines mœurs » et mettent en scène des « gens qu’on déplorerait de compter parmi ses parents et dont ne voudrait pas faire ses amis ». La critique vaut pour Alexandre Dumas fils, dont les personnages sont « des pantins » – en quoi il se retrouve bien d’accord avec Mirbeau –, mais aussi pour Mirbeau lui-même, comme si les deux dramaturges avaient quoi que ce soit en commun : « C’est à propos de la pièce de Mirbeau Les affaires sont les affaires que Renoir déclarait : “C’est peut-être bien, mais la conversation de ces gens d’affaires ne m’intéresse pas et je refuserais d’aller dîner chez eux 18.” » Certes, on comprend qu’il n’ait nulle envie de recevoir Isidore Lechat à sa table. Mais, si l’on en croit ce témoignage, les critères du peintre en matière de théâtre seraient rien moins que littéraires : ce seraient ceux d’un spectateur qui cherche un simple divertissement, une évasion, une source d’amusement, et qui n’aurait aucune envie de retrouver sur scène ce qu’il n’a déjà pas envie de voir dans la vie. Faut-il le croire ? Jean Renoir pour sa part conteste le goût de son père pour le mélodrame, où, après avoir pleuré « sur les malheurs de la pauvre orpheline », le bourgeois, dixit Auguste, « rentre chez lui encore tout secoué de gros sanglots et fiche la bonne à la porte parce qu’elle est enceinte 19 ». Mais il reconnaît qu’il « ne tolérait qu’Alexandre Dumas père, “ce vrai poète qui a inventé l’Histoire de France” ». Et il rapporte lui aussi que son père ne voyait pas l’intérêt d’aller « perdre une soirée à contempler, mal assis dans un théâtre », ce qu’il pouvait « regarder chez [lui] en pantoufles et en fumant une bonne pipe20 ?... » On est tout de même en droit de se demander s’il n’y a pas là une part de fausse naïveté et de provocation. * Ce qui nous amène à envisager une troisième explication plausible. Il s’agit là, rappelons-le, de propos rapportés, cueillis au vol au cours de conversations intimes qui n’avaient pas vocation à être rendues publiques, ni, à plus forte raison, à fournir une théorie littéraire ou esthétique destinée à l’édification des générations futures... Et Renoir était le premier à mettre en garde contre les conclusions abusives que certains commentateurs pourraient être incités à en tirer. Ainsi George Besson rapporte-t-il ses propres mots (qui sont donc à prendre eux aussi avec circonspection !) : « Dans une conversation entre familiers, toutes les boutades et les exagérations sont permises.
Octave Mirbeau, « Renoir », Les Cahiers d’aujourd’hui, n°3, 1913 (Combats esthétiques, t. II, pp. 520-522). Ce texte sert de préface à l’album édité par Bernheim. 18 Georges Rivière, Renoir et ses amis, 1921, p. 7-8 19 Jean Renoir, Pierre-Auguste Renoir, mon père, Folio, 1999, p. 105. 20 Ibid., pp. 64-65
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Mais les reproduire telles quelles, c'est un acte de malhonnêteté et, pour le public, une duperie. Je ne veux pas qu'on dise un jour : voici l'opinion de ce vieux fou sur telle question. J'ai eu dix avis différents sur un même sujet suivant les jours, mon humeur et mon interlocuteur. Je blague un artiste, un littérateur, un socialiste, un royaliste parce qu'il faut bien blaguer quelqu'un21. » Il est donc tout à fait plausible que, histoire de piquer Vollard, trop admiratif à son goût, il ait délibérément tordu le bâton dans l’autre sens. En ce cas, il conviendrait de faire la part des choses et de distinguer ce qui relève de la pure provocation ou de la boutade et ce qui témoigne d’une réelle différence de goût et d’approche. Mais, même si l’on fait la part de l’excès dû au désir de piquer Vollard au vif, dans les propos rapportés par Kessler, il n’en reste pas moins évident que la noirceur de l’univers mirbellien se situe aux antipodes de la lumière qui baigne les toiles de Renoir et que, tout bien pesé, il semble bien naturel que le peintre n’ait pas trop apprécié les romans de son laudateur, même s’il était capable, intellectuellement, de comprendre une œuvre aussi novatrice que L’Abbé Jules. Pierre MICHEL (avec la collaboration d’Augustin de BUTLER)

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George Besson, « Renoir », Les Arts en France, n° 6, 1946, pp. 8-9.

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