Pierre Michel, « La mort de Mirbeau, vue par Michel Georges-Michel »

Pierre MICHEL

LA MORT DE MIRBEAU VUE PAR MICHEL GEORGES-MICHEL
Bien oublié aujourd’hui, Michel Georges-Michel, pseudonyme de Georges Dreyfus, (1883-1985) a pourtant été très productif (une centaine de volumes...) et très divers, puisqu’il a cumulé les talents de journaliste et de peintre, de romancier et de traducteur, de boulevardier et de mémorialiste, d’anecdotier et de critique d’art – ami de Renoir, de Matisse, de Modigliani et de Picasso–, et qu‘il s’est de surcroît intéressé au cinéma et, plus encore, à la danse en général et aux Ballets russes en particulier. Par-dessus le marché, il s’est illustré par son exceptionnelle longévité, ayant vécu la bagatelle de 102 ans : né le 3 novembre 1883, sous le ministère Jules Ferry, il est décédé en 1985 sous le règne de Mitterrand. Mais ce qui va nous intéresser aujourd’hui, ce n’est pas le romancier des Montparnos (1929, réédition en 1976 dans le Livre de Poche), roman de la Bohème cosmopolite inspiré par Modigliani et d’où a été tiré, en 1958, le film de Jacques Becker et Max Ophüls, Les Amants de Montparnasse, mais le mémorialiste de L'Époque tango, deux volumes publiés en 1920. En effet, dans le tome II, sous-titré La Vie mondaine pendant la Guerre - Le Bonnet rose, il consacre trois pages à la mort d’Octave Mirbeau. Nous ignorons si les deux écrivains, qui appartenaient à des générations différentes et à des milieux non moins différents, ont eu l’occasion de se rencontrer. Toujours est-il qu’aucune trace de Georges-Michel n’apparaît dans la correspondance de Mirbeau, ni dans les témoignages qui le concernent : le cadet ne faisait à coup sûr pas partie des amis, ni même des connaissances proches Néanmoins son témoignage révèle une vive sympathie à l’égard de celui qu’il appelle « le grand écrivain », et ce n’est pas dépourvu de courage, à un moment où, trois ans après sa mort, tous ceux qui avaient eu à pâtir de ses sarcasmes et de son ironie tentent de l’ensevelir une seconde fois, qu’ils espèrent définitive, sous des accusations, au choix, d’incohérence, de frénétisme, de naturalisme ou de pornographie. Son deuxième mérite est de féliciter Mirbeau d’avoir eu la sagesse de « garder le silence », pendant que se déroulait l’inexpiable boucherie, et d’attribuer, comme les vrais amis du défunt, le faux « Testament d’Octave Mirbeau » à Gustave Hervé, alors qu’en 1920 il n’était guère de mise de douter du retour du grand pacifiste et de l’antimilitariste convaincu “dans le sein de la Patrie” – et pourquoi pas “dans le sein de M. Cabanel”, pendant qu’on y était ? Son troisième mérite est de mettre en lumière la salubrité d’une œuvre de « la génération de décadents » et de l’opposer, par exemple, à celle de Jean Lorrain, alors que J.-H. Rosny met les deux écrivains dans le même sac en les qualifiant tous deux de « frénétiques1 ». Force est néanmoins de reconnaître que ses sources d’information ne sont pas toujours des plus sûres. Ainsi reprend-il à son compte les mystifications dont ont été victime Edmond de Goncourt et, après lui, tous ceux qui ont repris la vieille antenne des 180 pipes d’opium et des dix-huit mois de pêche à la sardine. Nous savons depuis belle lurette ce qu’il en est de ces fausses confidences, mais ce n’était pas encore le cas au lendemain de la Grande Guerre.
Voir J.-H. Rosny, « Les Incohérents – Octave Mirbeau », Les Nouvelles littéraires, 10 septembre 1932, et Portraits et souvenirs, Paris, Compagnie française des arts graphiques, 1945, pp. 59-64.
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Quant aux raccourcis faisant naître Le Jardin des supplices des « cauchemars » d’opiomane du jeune Mirbeau et Le Journal d’une femme de chambre de ses « débauches » lointaines, ils font sourire, tant ils semblent témoigner d’une méconnaissance du fonctionnement du romancier. Mais sans doute ne n’agit-il, en réalité, que de saillies visant précisément à faire sourire et qui ne sont pas à prendre au premier degré. Reste à savoir ce qu’il convient de penser des deux anecdotes rapportées par GeorgesMichel, sous couvert d’anonymat. Qui est cet « ennemi » au singulier, irréconciliable et néanmoins réconcilié, pour qui le pourfendeur des hochets prétendument décoratifs serait allé quémander la croix de la Légion du déshonneur ? La chose paraît bien surprenante au premier abord, mais un peu moins à la réflexion, car il s’avère que son mépris des breloques ne l’a pas empêché, jadis, d’aller trouver Henry Roujon pour quémander humblement, mais en vain, la croix qui eût tant fait plaisir à un Paul Cézanne avide de reconnaissance 2. On sait aussi qu’il est arrivé au dreyfusard Mirbeau de faire bizarrement réintégrer dans l’armée – un comble ! – un général anti-dreyfusard, Geslin de Bourgogne, son ex-condisciple du collège de Vannes, et de se découvrir tardivement pour lui une amitié aussi intense que soudaine 3. Alors pourquoi n’en aurait-il pas fait de même avec cet « ennemi » inconnu ? La chose ne saurait être absolument exclue, mais le doute est sérieusement permis. Il l’est tout autant pour « l’homunculus » qui aurait imposé sa présence à Mirbeau dans les derniers jours de sa vie. Comme Sacha Guitry s’est vanté que Mirbeau soit mort dans ses bras, il pourrait être tentant de reconnaître en lui ce « jeune crétin ». Mais, franchement, on le voit mal plaider pour une extrême onction octroyée à son vieil ami par un de ces pasteurs qu’il vomissait : c’est d’autant moins le genre de la maison que Sacha Guitry a lui aussi rendu hommage à son grand aîné et stigmatisé sa veuve et ses tripatouillages posthumes dans une comédie inspirée du couple Mirbeau, Un sujet de roman (1923). Alors qui peut bien être ce freluquet, sans doute introduit par l’épouse abusive, devenue seule maîtresse à bord pendant l’agonie du grand écrivain ? Nous l’ignorerons sans doute toujours. Quant à la « femme intelligente » qui l’assistait pendant ses derniers instants, faut-il à tout prix chercher à l’identifier ? Cela ne semble guère utile. Car, ce qui est frappant, dans ces deux anecdotes, c’est qu’elles sont tout à fait mirbelliennes, tant dans leur statut que dans leur fonction 4. L’auteur ne cherche visiblement pas à nous en faire accroire et peu lui chaut que ses lecteurs mettent en doute leur véridicité historique. Ce qui lui importe, en revanche, c’est la leçon qu’il en tire pour leur édification. Or elle est en l’honneur du grand démystificateur moribond qui, jusqu'au dernier moment, se sera joué des sépulcres blanchis et se sera offert « le spectacle de l'hypocrisie des passions humaines ». Pierre MICHEL

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2 Voir Pierre Michel, « Cézanne et Mirbeau - Une lettre inédite de Cézanne à Mirbeau », Cahiers Octave Mirbeau, n° 14, 2007, pp. 228-235. 3 Voir notre édition de la Correspondance générale de Mirbeau, L’Age d’Homme, 2009, t. III, pp. 694697 et 816-824. 4 Voir Jacques Noiray, « Statut et fonction de l’anecdote dans La 628-E8 », in L'Europe en automobile – Octave Mirbeau écrivain voyageur, Presses de l’Université de Strasbourg, 2009, pp. 23-36.

La mort de Mirbeau . Un des rares qui ont eu la force de garder le silence, durant cette guerre, et ne se sont pas crus obligés de hurler, sinon avec les loups, du moins contre eux. Et si son testament 5 a surpris un peu ses amis6, il ne les a pas trompés. C'est la mort d'une grande puissance littéraire, une des dernières figures d'une grande génération. Et ceux d'aujourd'hui ignoraient ce violent redoutable, pourtant issu des Jésuiteries de Bretagne, et qui, dès 1888, souffrait de toutes sortes de fièvres 7 et croyait déjà mourir, bien qu'il fût le plus courageux des hommes, et seul, déjà, osa garder Maupassant jusqu'au dernier jour, sans lassitude8. Comme Maupassant, il connut toutes les passions, fit la noce aussi terriblement que la critique et ne pouvait ni s'empêcher d'écraser pièces et comédiens d'un théâtre, ni de refuser à une créature, le même jour, une demande de places pour ce même théâtre9 ! Sain, dans la génération de décadents, emmi les Goncourt, les Rollinat et les Lorrain, il n'en connut pas moins toutes les débauches, fuma jusqu'à cent quatre-vingts pipes d'opium par jour, durant quatre mois10, devint sous-préfet comme Romieu11, boursier comme Capus et même, horror ingens ! un an et demi, matelot comme Richepin ! ! ! Puis il revint à la littérature, à la peinture, au soleil et aux fleurs. De ses cauchemars d'opium, il écrivit Le Jardin des supplices ; de ses débauches, il composa Le Journal d'une femme de chambre ; de sa fortune, il tira La 628-E8. Il pardonna à son ennemi12 qui, un jour, lui fit dire : — Je suis à la veille de la mort : Mirbeau, réconcilions-nous et fais-moi décorer. Mirbeau fit les deux choses. Un an après, l'ennemi vomissait sur lui, rejouait la comédie de la mort quand le grand écrivain se fâcha. — Je veux bien y croire encore, fit Mirbeau, bien que je craigne qu'il nous enterre tous. Oui. L'ennemi l'enterra. Mais il ne vint pas même à l'enterrement. Cette question chiffonne bien des gens : Octave Mirbeau a-t-il écrit ou dicté lui-même son testament ? Ne fut-il pas rédigé par l’un ou par l’autre ? M. Gustave Hervé, dit-on en
Allusion au prétendu « Testament politique d’Octave Mirbeau » que la veuve abusive a fait paraître dans Le Petit Parisien du 19 février 1917. Ce texte, concocté par Gustave Hervé, est reproduit en annexe des Combats politiques de Mirbeau (Librairie Séguier, 1990), suivi de la démonstration, par Léon Werth, qu’il s’agit bien d’un « faux patriotique ». Voir la notice Faux testament » dans le Dictionnaire Octave Mirbeau en ligne (http://mirbeau.asso.fr/dictionnaire/index.php?option=com_glossary&id=774). 6 C’est-à-dire essentiellement Léon Werth, Claude Monet, Francis Jourdain, George Besson, Georges Pioch et Séverine. 7 En 1888, à Kérisper, près d’Auray, Mirbeau avait en effet attrapé la malaria, ce qu’il appelait des « fièvres paludéennes ». Michel Georges-Michel était apparemment bien informé. 8 Mirbeau n’a nullement eu à veiller sur Maupassant... 9 Que le jeune Mirbeau ait fait la noce pendant les années 1870 et au début des années 1880, en compagnie de Maupassant et de Forain, entre autres, c’est probable, encore que nous n’en sachions pas grandchose. Mais, à partir de 1884, il s’est définitivement rangé. 10 Georges-Michel ne fait que reprendre les fausses confidences de Mirbeau à Goncourt, un soir de juillet 1889, et devenues pendant un siècle parole d’évangile par la grâce du Journal des Goncourt. 11 L’écrivain Auguste Romieu (1800-1855), auteur d’un drame romantique Henry V et ses compagnons , fut nommé sous-préfet à Quimperlé en 1830. Il manifesta beaucoup de mépris à l’égard des Bretons et s’opposa vigoureusement à l’usage du breton. 12 Le singulier ne manque pas d’étonner, tant Mirbeau s’est fait d’ennemis tout au long de sa carrière.
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plaisantant, dans les milieux socialistes, ou bien un jeune crétin qui lui imposa sa présence dans ses moments derniers. Et Mirbeau, quelques jours avant sa mort, faisait marcher ce jeune homonculus. Il demandait à une femme intelligente qui l'assistait : — Tout de même, vous êtes certaine, hein, qu'il n'y a plus rien... — Rien, Mirbeau, rien... — Pas d'autre vie... — Mais, s'il y en a une, Mirbeau, je vous connais, vous vous arrangerez... — Vous êtes certaine ?... — Oui, oui... Vous vous arrangerez... — Bien, bien... Si vous me le dites... Sans quoi... Sans quoi... disait Mirbeau en regardant le bonhomme du coin de l'œil, sans quoi on ferait venir un prêtre... Alors, l'autre, qui fait sa politique comme libre penseur, mais qui est d'origine protestante, susurra : — Un pasteur, ami, un pasteur... la vérité est là... Comme quoi Mirbeau se donna jusqu'au dernier jour de sa vie le spectacle de l'hypocrisie des passions humaines... Michel GEORGES-MICHEL L'Époque Tango 2 ; la Vie Mondaine Pendant la Guerre : Le Bonnet rose, L’Édition, Paris, 1920, pp. 154-156

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